Arrivée de Napoléon sur le champ de bataille de Friedland.

La présence de Napoléon à Posthenen remplit d'une ardeur nouvelle ses soldats et ses généraux. Lannes, Mortier, Oudinot, qui étaient là depuis le matin, Ney, qui venait d'y arriver, l'entourèrent avec le plus vif empressement. Le brave Oudinot, accourant avec son habit percé de balles et son cheval couvert de sang, dit à l'Empereur: Hâtez-vous, Sire, mes grenadiers n'en peuvent plus; mais donnez-moi un renfort, et je jetterai tous les Russes à l'eau.—Napoléon promenant sa lunette sur cette plaine où les Russes, acculés dans le coude de l'Alle, essayaient vainement de se déployer, jugea bien vite leur périlleuse situation, et l'occasion unique que lui présentait la fortune, dominée, il faut le reconnaître, par son génie, car la faute que commettaient les Russes dans le moment, il la leur avait pour ainsi dire inspirée, en les poussant de l'autre côté de l'Alle, et en les réduisant ainsi à la passer devant lui pour secourir Kœnigsberg. La journée était fort avancée, et on ne pouvait pas réunir toutes les troupes françaises avant plusieurs heures. Aussi quelques-uns des lieutenants de Napoléon pensaient-ils qu'il fallait remettre au lendemain pour livrer une bataille décisive. Napoléon, malgré l'heure avancée, se décide à livrer une grande bataille. —Non, non, répondit Napoléon, on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute.—Sur-le-champ il fit ses dispositions d'attaque. Elles furent dignes de son merveilleux coup d'œil.

Jeter les Russes dans l'Alle était le but que tout le monde, jusqu'au moindre soldat, assignait à la bataille. Mais il s'agissait de savoir comment on s'y prendrait pour assurer ce résultat et le rendre aussi grand que possible. Au fond de ce coude de l'Alle, dans lequel l'armée russe était engouffrée, il y avait un point décisif à occuper, c'était la petite ville de Friedland elle-même, située à notre droite, entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Précipiter les Russes dans l'Alle, après leur avoir enlevé les ponts de Friedland, est le plan qui se présente tout de suite à Napoléon. C'est là que se trouvaient les quatre ponts, retraite unique de l'armée russe, et Napoléon se proposa d'y porter tout son effort. Il destina au corps de Ney la tâche difficile et glorieuse de s'enfoncer dans ce gouffre, d'enlever Friedland à tout prix, malgré la résistance désespérée que les Russes ne manqueraient pas de lui opposer, de leur arracher les ponts et de leur fermer ainsi toute voie de salut. Mais en même temps il résolut, pendant qu'il agirait vigoureusement par sa droite, de suspendre tout effort sur sa gauche, d'occuper de ce côté l'armée russe par un combat simulé, et de ne la pousser vivement à gauche, que lorsque les ponts étant enlevés à droite, on serait sûr, en la poussant, de la précipiter vers une retraite sans issue.

La tâche d'enlever Friedland et les ponts est confiée au maréchal Ney.

Entouré de ses lieutenants, il leur expliqua, avec la force et la précision de langage qui lui étaient ordinaires, le rôle que chacun d'eux avait à jouer dans cette journée. Saisissant par le bras le maréchal Ney, et lui montrant Friedland, les ponts, les Russes accumulés en avant, Voilà le but, lui dit-il, marchez-y sans regarder autour de vous; pénétrez dans cette masse épaisse, quoi qu'il puisse vous en coûter; entrez dans Friedland, prenez les ponts, et ne vous inquiétez pas de ce qui pourra se passer à droite, à gauche ou sur vos derrières. L'armée et moi sommes là pour y veiller.—

Ney, bouillant d'ardeur, tout fier de la redoutable tâche qui lui était assignée, partit au galop, pour disposer ses troupes en avant du bois de Sortlack. Frappé de son attitude martiale, Napoléon, s'adressant au maréchal Mortier, lui dit: Cet homme est un lion[39].—

Sur le terrain même, Napoléon fit écrire ses dispositions sous sa dictée, afin que tous ses généraux les eussent bien présentes à l'esprit, et qu'aucun d'eux ne fût exposé à s'en écarter. Distribution des nouveaux corps arrivés sur le champ de bataille. Il rangea donc le corps du maréchal Ney à droite, de manière que Lannes ramenant la division Verdier sur Posthenen, pût présenter avec elle et les grenadiers, deux fortes lignes. Il plaça le corps de Bernadotte (temporairement Victor) entre Ney et Lannes, un peu en avant de Posthenen, et en partie caché par les inégalités du terrain. La belle division Dupont formait la tête de ce corps. Sur le plateau, derrière Posthenen, Napoléon établit la garde impériale, l'infanterie en trois colonnes serrées, la cavalerie sur deux lignes. Entre Posthenen et Heinrichsdorf se trouvait le corps du maréchal Mortier, posté comme le matin, mais plus concentré, et augmenté des jeunes fusiliers de la garde impériale. Un bataillon du 4e d'infanterie légère et le régiment de la garde municipale de Paris avaient remplacé dans Heinrichsdorf les grenadiers de la brigade Albert. La division polonaise Dombrowski avait rejoint la division Dupas, et gardait l'artillerie. Napoléon laissa au général Grouchy le soin dont il s'était déjà si bien acquitté, de défendre la plaine de Heinrichsdorf. Il ajouta aux dragons et aux cuirassiers que ce général commandait, la cavalerie légère des généraux Beaumont et Colbert, pour l'aider à se débarrasser des Cosaques. Enfin, pouvant disposer encore de deux divisions de dragons, il plaça celle du général Latour-Maubourg, renforcée des cuirassiers hollandais, derrière le corps du maréchal Ney, et celle du général La Houssaye, renforcée des cuirassiers saxons, derrière le corps de Victor. Les Français, dans cet ordre imposant, ne présentaient pas moins de quatre-vingt mille hommes[40]. L'ordre fut réitéré à la gauche de ne point se porter en avant, de se borner à contenir les Russes, jusqu'à ce que le succès de la droite fût décidé. Napoléon voulut qu'on attendît, pour recommencer le feu, le signal d'une batterie de vingt pièces de canon placée au-dessus de Posthenen.

Le général russe, frappé de ce déploiement, reconnaissant l'erreur qu'il avait commise en croyant n'avoir affaire qu'au seul corps du maréchal Lannes, était surpris, et naturellement il hésitait. Son hésitation avait produit une sorte de ralentissement dans l'action. À peine quelques décharges d'artillerie signalaient-elles la continuation de la bataille. Napoléon, qui voulait que toutes ses troupes fussent arrivées en ligne, reposées au moins une heure, abondamment pourvues de munitions, ne se pressait pas de commencer, et résistait à l'impatience de ses généraux, sachant bien que, dans cette saison, en cette contrée, le jour devant luire jusqu'à dix heures du soir, il aurait le temps de faire essuyer à l'armée russe le désastre qu'il lui préparait. Sur un signal de Napoléon, la bataille recommence avec la plus grande vigueur. Enfin le moment convenable lui paraissant arrivé, il donna le signal. Les vingt pièces de canon de la batterie de Posthenen tirèrent à la fois; l'artillerie de l'armée leur répondit sur toute sa ligne, et, à ce signal impatiemment attendu, le maréchal Ney ébranla son corps d'armée.

Le maréchal Ney entre en action.

Il sortit du bois de Sortlack, en échelons, la division Marchand s'avançant la première à droite, la division Bisson la seconde à gauche. Toutes deux étaient précédées d'une nuée de tirailleurs, qui, à mesure qu'on s'approchait de l'ennemi, se repliaient, et rentraient dans les rangs. On marcha résolûment sur les Russes, et on leur enleva le village de Sortlack, si long-temps disputé. Leur cavalerie, pour arrêter notre mouvement offensif, essaya une charge sur la division Marchand. Mais les dragons de Latour-Maubourg et les cuirassiers hollandais, passant entre les intervalles de nos bataillons, chargèrent à leur tour cette cavalerie, la rejetèrent sur son infanterie, et, poussant les Russes contre l'Alle, en précipitèrent un grand nombre dans le lit profondément encaissé de cette rivière. Quelques-uns se sauvèrent à la nage, beaucoup se noyèrent[41]. Une fois sa droite appuyée sur l'Alle, le maréchal Ney en ralentit la marche, et porta en avant sa gauche, formée par la division Bisson, de manière à refouler les Russes dans l'étroit espace compris entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Arrivé à ce point, le feu de l'artillerie ennemie redoubla. Danger du maréchal Ney. Outre les batteries qu'on avait en face, il fallait essuyer le feu de celles qui se trouvaient à la rive droite de l'Alle, et dont il était impossible de se débarrasser en les prenant, puisqu'on était séparé d'elles par le lit de la rivière. Nos colonnes battues à la fois de front et de flanc par les boulets, supportaient avec un admirable sang-froid cette horrible convergence de feux. Le maréchal Ney, galopant d'un bout de la ligne à l'autre, soutenait le cœur de ses soldats par sa contenance héroïque. Cependant des files entières étaient emportées, et le feu devenait tel, que les troupes même les plus braves ne pouvaient pas le supporter long-temps. À cet aspect, la cavalerie de la garde russe, que commandait le général Kollogribow, s'élance au galop pour essayer de mettre en déroute l'infanterie de la division Bisson, qui lui paraissait chancelante. Troublée pour la première fois, cette vaillante infanterie cède du terrain, et deux ou trois bataillons se rejettent en arrière. Le général Bisson, qui, par sa stature, domine les lignes de ses soldats, veut en vain les retenir. Ils se retirent en se pelotonnant autour de leurs officiers. Le général Dupont vient au secours du maréchal Ney. La situation devient bientôt des plus graves. Heureusement le général Dupont, placé à quelque distance, sur la gauche du corps de Ney, aperçoit ce commencement de désordre, et, sans attendre qu'on lui prescrive de marcher, ébranle sa division, passe devant elle en lui rappelant Ulm, Dirnstein, Halle, et la porte à la rencontre des Russes. Elle s'avance dans la plus belle attitude sous les coups de cette effroyable artillerie, tandis que les dragons de Latour-Maubourg, revenant à la charge, se jettent sur la cavalerie russe qui s'était éparpillée à la suite de nos fantassins, et parviennent à la ramener. La division Dupont, continuant son mouvement sur ce terrain déblayé, et appuyant sa gauche au Ruisseau-du-Moulin, oblige l'infanterie russe à s'arrêter. Par sa présence, elle remplit de confiance et de joie les soldats de Ney. Les bataillons de Bisson se reforment, et toute notre ligne raffermie recommence à marcher en avant. Il fallait répondre à la formidable artillerie de l'ennemi, et l'artillerie de Ney, trop peu nombreuse, pouvait à peine se tenir en batterie devant celle des Russes. Napoléon ordonne au général Victor de réunir toutes les bouches à feu de ses divisions, et de les ranger en masse sur le front de Ney. Belle conduite de l'artillerie sous le général Sénarmont. C'était l'habile et intrépide général Sénarmont qui commandait cette artillerie. Il la conduit au grand trot, la joint à celle du maréchal Ney, la porte à plusieurs centaines de pas en avant de notre infanterie, et, se posant audacieusement en face des Russes, ouvre sur eux un feu terrible par le nombre des pièces et par l'habileté du tir. Dirigeant contre la rive droite l'une de ses batteries, il fait taire bientôt celles que l'ennemi avait de ce côté. Puis poussant en avant sa ligne d'artillerie, il s'approche successivement jusqu'à portée de mitraille, et tirant sur des masses profondes, qui s'accumulent en rétrogradant dans le coude de l'Alle, il y cause d'affreux ravages. Notre ligne d'infanterie suit ce mouvement, et s'avance protégée par les nombreuses bouches à feu du général Sénarmont. Les Russes, toujours plus refoulés dans ce gouffre, éprouvent une sorte de désespoir, et tentent un effort pour se dégager. Leur garde impériale, appuyée au Ruisseau-du-Moulin, et à demi cachée dans le ravin qui sert de lit à ce ruisseau, sort de cette retraite, et marche, la baïonnette baissée, sur la division Dupont, placée aussi le long du ruisseau. Rencontre de la division Dupont avec la garde impériale russe. Celle-ci n'attend pas la garde russe, va droit à elle, et, lui présentant la baïonnette, la repousse, l'accule au ravin. Les Russes ramenés se jettent les uns au delà du ravin, les autres sur les faubourgs de Friedland. Le général Dupont avec une partie de sa division franchit le Ruisseau-du-Moulin, chasse devant lui tout ce qu'il rencontre, se trouve ainsi sur les derrières de l'aile droite des Russes, aux prises avec notre gauche, dans la plaine de Heinrichsdorf (voir la carte no 42), tourne Friedland, et l'aborde par la route de Kœnigsberg, tandis que Ney, continuant à y marcher directement, entre par la route d'Eylau. Une affreuse mêlée s'engage aux portes de la ville. Affreuse mêlée dans l'intérieur de la ville de Friedland. On presse les Russes de toutes parts, on pénètre dans les rues à leur suite, on les rejette sur les ponts de l'Alle, que l'artillerie du général Sénarmont, restée en dehors, enfile de ses obus. Friedland et les ponts tombent aux mains des Français. Les Russes se précipitent sur les ponts, pour chercher un refuge dans les rangs de la quatorzième division, laissée en réserve de l'autre côté de l'Alle par le général Benningsen. Ce malheureux général, rempli de douleur, était accouru auprès de cette division, afin de la porter sur le bord de la rivière, au secours de son armée en péril. À peine quelques débris de son aile gauche ont-ils passé les ponts, que ces ponts sont détruits, incendiés par les Français, et par les Russes eux-mêmes pressés de nous arrêter. Ney et Dupont, après avoir rempli leur tâche, se réunissent au milieu de Friedland en flammes, et se félicitent de ce glorieux succès.

Napoléon n'avait cessé de suivre des yeux ce grand spectacle, placé de sa personne au centre des divisions qu'il tenait en réserve. Tandis qu'il le contemplait attentivement, un obus passe à la hauteur des baïonnettes, et un soldat par un mouvement instinctif baisse la tête. Mot de Napoléon à un soldat. —Si cet obus t'était destiné, lui dit Napoléon en souriant, tu aurais beau te cacher à cent pieds sous terre, il irait t'y chercher.—Il voulait ainsi accréditer cette utile croyance, que le destin frappe indistinctement le brave et le lâche, et que la lâcheté qui se cache se déshonore inutilement.

Napoléon ayant atteint son but à droite, par la destruction des ponts de l'Alle, porte sa gauche en avant.

En voyant Friedland occupé, et les ponts de l'Alle détruits, Napoléon pousse enfin sa gauche en avant sur l'aile droite de l'armée russe, privée de tout moyen de retraite, et ayant derrière elle une rivière sans ponts. Le général Gortschakow, qui commandait cette aile, aperçoit le danger dont il est menacé, veut conjurer l'orage, et essaye de charger la ligne française qui s'étend de Posthenen à Heinrichsdorf, formée par le corps du maréchal Lannes, par celui de Mortier, par la cavalerie du général Grouchy. Mais Lannes avec ses grenadiers tient tête aux Russes. Le maréchal Mortier avec le 15e et les fusiliers de la garde leur oppose une barrière de fer. L'artillerie de Mortier surtout, dirigée par le colonel Balbois et par un excellent officier hollandais, M. Vanbriennen, leur cause des dommages incalculables. Enfin Napoléon tenant à profiter du reste du jour, porte toute sa ligne en avant. Infanterie, cavalerie, artillerie s'ébranlent en même temps. L'armée russe tout entière refoulée vers l'Alle. Le général Gortschakow, tandis qu'il se voit ainsi pressé, apprend que Friedland est occupé par les Français. Il veut le reprendre, et dirige une colonne d'infanterie vers les portes de cette ville. Cette colonne y pénètre, et refoule un moment les soldats de Dupont et de Ney. Mais ceux-ci repoussent à leur tour la colonne russe. Friedland en flammes. Une nouvelle mêlée s'engage au milieu de cette malheureuse cité dévorée par les flammes, qu'on se dispute à la lueur de l'incendie. Les Français en restent enfin les maîtres, et ramènent le corps de Gortschakow dans cette plaine sans issue, qui lui avait servi de champ de bataille. L'infanterie de Gortschakow se défend avec intrépidité, et plutôt que de se rendre, se précipite dans l'Alle. Une partie des soldats russes, assez heureux pour trouver des passages guéables, parvient à se sauver. Une autre se noie dans la rivière. Toute l'artillerie demeure dans nos mains. Une colonne, celle qui se trouvait le plus à droite (droite des Russes), s'enfuit en descendant l'Alle, sous le général Lambert, avec une portion de la cavalerie. L'obscurité de la nuit, le désordre inévitable de la victoire, lui facilitent la retraite, et elle réussit à s'échapper de nos mains.

Immenses résultats de la bataille de Friedland.

Il était dix heures et demie du soir. La victoire était complète à la gauche et à la droite. Napoléon, dans sa vaste carrière, n'en avait pas remporté une plus éclatante. Il avait pour trophées 80 bouches à feu, peu de prisonniers à la vérité, car les Russes avaient mieux aimé se noyer que se rendre; mais 25 mille hommes, tués, blessés ou noyés, couvraient de leurs corps les deux rives de l'Alle. La rive droite, où beaucoup d'entre eux s'étaient traînés, présentait un spectacle de carnage presque aussi affreux que la rive gauche. Plusieurs colonnes de feu s'élevant de Friedland et des villages voisins, jetaient une sinistre lueur sur ce lieu, théâtre de douleur pour les uns, de joie pour les autres. Nous n'avions pas à regretter, quant à nous, plus de 7 à 8 mille hommes, morts ou blessés. Sur près de 80 mille Français, 25 mille n'avaient pas tiré un coup de fusil. L'armée russe, affaiblie de 25 mille combattants, privée en outre d'un grand nombre de soldats égarés, était désormais incapable de tenir la campagne. Napoléon avait dû ce beau triomphe autant à la conception générale de la campagne, qu'au plan même de la bataille. En prenant depuis plusieurs mois la Passarge pour base, en s'assurant ainsi d'avance et dans tous les cas le moyen de séparer les Russes de Kœnigsberg, en marchant de Guttstadt à Friedland de manière à les déborder constamment, il les avait réduits à commettre une grave imprudence pour gagner Kœnigsberg, et avait mérité de la fortune l'heureux hasard de les rencontrer à Friedland, adossés à la rivière de l'Alle. Toujours disposant ses masses avec une rare habileté, il avait su, tandis qu'il envoyait soixante et quelques mille hommes sur Kœnigsberg, en présenter 80 mille à Friedland. Et, comme on vient de le voir, il n'en fallait pas autant pour accabler l'armée russe.

Napoléon coucha sur le champ de bataille, entouré de ses soldats joyeux, cette fois, autant qu'à Austerlitz et Iéna, criant Vive l'Empereur! quoique n'ayant à manger qu'un morceau de pain porté dans leur sac, et se contentant de la plus noble des jouissances de la victoire, celle de la gloire. L'armée russe, coupée en deux, descendait l'Alle par une nuit claire et transparente, le désespoir dans l'âme, quoiqu'elle eût rempli tous ses devoirs. Heureusement pour elle, Napoléon n'avait sous la main qu'une moitié de sa cavalerie. S'il avait eu l'autre moitié, et Murat lui-même, le corps russe qui descendait l'Alle, sous le général Lambert, eût été pris en entier.

Retraite précipitée des Russes sur la Prégel.

La marche des Russes fut si rapide, que le lendemain 15 juin ils étaient sur la Prégel à Wehlau. Ils coupèrent tous les ponts; et le 16 au matin ils s'établirent un peu au delà de la Prégel, à Pétersdorf, attendant pour se retirer sur le Niémen que les corps détachés des généraux Kamenski et Lestocq, incapables de défendre Kœnigsberg contre l'armée française victorieuse, les eussent rejoints, afin d'opérer leur retraite en commun.

Napoléon, le lendemain de la bataille de Friedland, ne perdit pas un instant pour tirer de sa victoire tous les résultats possibles. Après avoir, suivant sa coutume, visité le champ de bataille, témoigné un vif intérêt aux blessés, annoncé à ses soldats les récompenses que sa haute fortune lui permettait de promettre et de donner, il s'était porté sur la Prégel, précédé par toute sa cavalerie, qui courait à la poursuite des Russes, en descendant les deux rives de l'Alle. Poursuite de l'armée russe. Mais les Russes avaient douze heures d'avance, car il avait été impossible de ne pas accorder une nuit de repos à des soldats qui avaient marché toute la nuit précédente pour arriver sur le champ de bataille, et qui s'étaient ensuite battus toute la journée, depuis deux heures du matin jusqu'à dix heures du soir. Les Russes ayant ainsi un avantage de quelques heures, et se retirant avec la célérité d'une armée qui ne peut trouver son salut que dans la fuite, on ne devait pas se flatter de les prévenir sur la Prégel. Quand nous y arrivâmes, tous les ponts étaient rompus. Napoléon se hâta de les rétablir, et il ordonna les dispositions nécessaires, pour qu'on fît de la Prégel au Niémen toutes les prises, qu'on n'avait pas eu le temps de faire de Friedland à Wehlau.

Opérations des maréchaux Soult et Davout sur Kœnigsberg.

Pendant qu'il était occupé avec l'armée russe à Friedland, les maréchaux Soult et Davout, précédés par Murat, avaient marché sur Kœnigsberg. Le maréchal Soult rencontrant l'arrière-garde du général Lestocq, lui avait enlevé un bataillon entier, et avait, près de Kœnigsberg même, enveloppé et pris une colonne de 12 à 1500 hommes, qui ne s'était pas retirée assez tôt des environs de Braunsberg. Il avait paru le 14 sous les murs de Kœnigsberg, trop bien défendue pour qu'il fût possible de l'enlever par une brusque attaque. De leur côté, Davout et Murat ayant reçu l'ordre de revenir sur Friedland, pour le cas où la bataille aurait duré plus d'un jour, avaient l'un et l'autre quitté le maréchal Soult pour se reporter à droite, sur Wehlau. (Voir la carte no 38.) Un nouvel avis les ayant rencontrés en route, et leur ayant appris la victoire de Friedland et la retraite des Russes, ils s'étaient dirigés sur la Prégel, à Tapiau, point intermédiaire entre Kœnigsberg et Wehlau. Après avoir réuni les moyens de passer la Prégel, ils l'avaient franchie, afin d'intercepter le plus qu'ils pourraient des troupes russes en fuite.

Les généraux Lestocq et Kamenski évacuent Kœnigsberg.

À la nouvelle de la bataille de Friedland, les détachements prussiens et russes qui gardaient Kœnigsberg, n'hésitèrent plus à quitter cette place, qui n'était pas en état de soutenir un siége comme celle de Dantzig. Déjà la cour de Prusse s'était réfugiée dans la petite ville frontière de Memel, la dernière du royaume fondé par le grand Frédéric. Les généraux Lestocq et Kamenski se retirèrent donc, abandonnant les immenses approvisionnements ainsi que les malades et les blessés des deux armées accumulés dans Kœnigsberg. Le maréchal Soult entre dans Kœnigsberg. Un bataillon laissé pour en stipuler la capitulation, la livra au maréchal Soult, qui put y entrer immédiatement. On trouva dans Kœnigsberg des blés, des vins, cent mille fusils envoyés par l'Angleterre et encore embarqués sur les bâtiments qui les avaient transportés; enfin un nombre considérable de blessés, qui se trouvaient là depuis Eylau. Les villages environnants en contenaient plusieurs milliers.

Les généraux Lestocq et Kamenski, ramenant leurs troupes en toute hâte, par la route de Kœnigsberg à Tilsit, purent se jeter dans la forêt de Baum, avant que le maréchal Davout et le prince Murat eussent intercepté la route de Tapiau à Labiau. (Voir la carte no 38.) Cependant ils ne se réunirent point au général Benningsen sans laisser trois mille prisonniers dans les mains du maréchal Davout.

Napoléon transporté à Wehlau, continua de poursuivre l'armée russe sans relâche, et de tendre des piéges à ses corps détachés, afin d'enlever ceux qui seraient en retard. Le maréchal Soult laissé à Kœnigsberg, avec le soin de prendre Pillau et de s'emparer de la navigation du Frische-Haff. Il retint le maréchal Soult à Kœnigsberg, pour qu'il s'y établît, et qu'il commençât immédiatement l'attaque de Pillau. Ce petit fort pris, la garnison de Kœnigsberg devait donner la main, par le Nehrung, à la garnison de Dantzig, et de plus fermer aux Anglais le Frische-Haff, dont les marins de la garde faisaient en ce moment la navigation. Il envoya son aide-de-camp Savary pour prendre le commandement de la place de Kœnigsberg, comme il avait envoyé Rapp à Dantzig, dans l'intention d'empêcher le gaspillage des ressources conquises sur l'ennemi, et de créer un nouveau dépôt. Le maréchal Davout dirigé sur Labiau. Il dirigea le maréchal Davout sur Labiau, point où toute la navigation intérieure de ces provinces vient aboutir à la Baltique, et lui donna un corps de quelques mille chevaux sous le général Grouchy, pour enlever les détachements russes demeurés en arrière. Sur la route directe de Wehlau à Tilsit, il achemina Murat avec le gros de la cavalerie, et le fit suivre immédiatement par les corps de Mortier, Lannes, Victor, et Ney. Le corps de Davout devait au besoin rejoindre l'armée en une seule marche. Napoléon dirige le gros de l'armée sur le Niémen. Napoléon était ainsi en mesure d'accabler les Russes, s'ils avaient la prétention de s'arrêter de nouveau pour combattre. Sur la droite il jeta deux mille chevaux-légers, hussards et chasseurs, pour remonter la Prégel, et barrer la route à tout ce qui se retirait de ce côté, blessés, malades, traînards, convois.

Les deux armées se trouvent le 19 juin sur les deux bords du Niémen.

Ces habiles dispositions nous valurent encore la prise de plusieurs mille prisonniers, et de divers convois de vivres, mais elles ne pouvaient plus nous procurer une bataille avec les Russes. Pressés de se réfugier derrière le Niémen, ils y arrivèrent le 18, achevèrent de le franchir le 19, et détruisirent au loin tous les moyens de passage. Le 19 nos coureurs, après avoir poursuivi quelques troupes de Kalmouks armés de flèches, ce qui égaya fort nos soldats peu habitués à ce genre d'ennemis, poussèrent jusqu'au Niémen, et virent de l'autre côté de ce fleuve l'armée russe, campée derrière ce boulevard de l'empire, qu'elle avait été si impatiente d'atteindre.

Là devait se terminer la marche audacieuse de l'armée française, qui, partie du camp de Boulogne en septembre 1805, avait parcouru la plus grande étendue du continent et vaincu en vingt mois toutes les armées européennes. Le nouvel Alexandre allait s'arrêter enfin, non par la fatigue de ses soldats, prêts à le suivre partout où il aurait désiré les conduire, mais par l'épuisement de ses ennemis, incapables de résister plus long-temps, et obligés de lui demander la paix dont ils avaient eu l'imprudence de ne pas vouloir quelques jours auparavant.

Le roi de Prusse avait laissé à Memel la reine son épouse, instigatrice désolée de cette guerre funeste, pour rejoindre l'empereur Alexandre sur les bords du Niémen. Le modeste Frédéric-Guillaume, quoiqu'il ne partageât point les folles illusions que la bataille d'Eylau avait fait naître chez son jeune allié, s'était laissé entraîner néanmoins à refuser la paix, et il prévoyait maintenant qu'il payerait ce refus de la plus grande partie de ses États. Alexandre était abattu comme au lendemain d'Austerlitz. L'armée russe demande hautement la paix. Il s'en prenait des derniers événements au général Benningsen, qui avait promis ce qu'il ne pouvait pas tenir, et il ne se sentait plus la force de continuer la guerre. Son armée d'ailleurs demandait la paix à grands cris. Elle n'était pas mécontente d'elle-même, car elle avait le sentiment de s'être bien conduite à Heilsberg et à Friedland, mais elle ne se croyait pas capable de résister à l'armée de Napoléon, ralliée tout entière depuis la prise de Kœnigsberg, renforcée de Masséna, qui venait de repousser à Durczewo le corps de Tolstoy, et pouvant opposer 170 mille hommes aux 70 mille soldats russes et prussiens restés debout. Elle demandait pour qui on faisait la guerre? si c'était pour les Prussiens qui ne savaient pas défendre leur pays? si c'était pour les Anglais qui, après avoir tant de fois annoncé des secours, n'en envoyaient aucun, et ne songeaient qu'à conquérir des colonies? Le dédain à l'égard des Prussiens était injuste, car ils s'étaient bravement comportés dans les derniers temps, et ils avaient fait tout ce que leur petit nombre permettait d'attendre. Les Prussiens à leur tour se plaignaient de la barbarie, de l'ignorance, de la férocité dévastatrice des soldats russes. Les uns et les autres ne se trouvaient d'accord qu'au sujet des Anglais. Ceux-ci en effet auraient pu, en descendant, soit à Stralsund, soit à Dantzig, apporter d'utiles secours, et peut-être changer, ou ralentir au moins la marche des événements. Mais ils n'avaient montré de l'activité que pour envoyer des expéditions dans les colonies espagnoles; et les subsides même, qui, à défaut d'armée, constituaient leur seule coopération, ils les avaient marchandés, jusqu'à refroidir le roi de Suède, et jusqu'à le dégoûter de la guerre. C'est un soulagement du malheur que de pouvoir se plaindre, et, dans ce moment, Russes et Prussiens se déchaînaient avec violence contre le cabinet britannique. Les officiers russes notamment disaient tout haut que c'était pour les Anglais, pour leur misérable ambition, qu'on faisait battre de braves gens, qui n'avaient aucune raison de se haïr, ni même de se jalouser, puisqu'après tout la Russie et la France n'avaient rien à s'envier l'une à l'autre.

Le roi de Prusse et l'empereur de Russie, réunis derrière le Niémen, sont d'avis d'une paix immédiate.

Les deux monarques vaincus partageaient la rancune de leurs soldats contre l'Angleterre, et mieux qu'eux encore ils sentaient la nécessité de se séparer d'elle, et d'obtenir immédiatement la paix. Le roi de Prusse, qui l'aurait désirée plus tôt, et qui prévoyait combien il lui en coûterait de l'avoir retardée, fut d'avis, sans se plaindre, de la demander à Napoléon, et laissa à l'empereur Alexandre le soin de la négocier. Il espérait que son ami, qui avait seul voulu cette funeste prolongation de la guerre, le défendrait dans les négociations, mieux que sur le champ de bataille. Il fut donc convenu que l'on proposerait un armistice, et que, cet armistice obtenu, l'empereur Alexandre chercherait à se ménager une entrevue avec Napoléon. On savait par expérience à quel point celui-ci était sensible aux égards des souverains ennemis, à quel point il était accommodant le lendemain de ses victoires, et le souvenir de ce qu'avait obtenu de lui l'empereur François au bivouac d'Urschitz, fit espérer une paix moins dommageable que celle qu'on pouvait craindre, sinon pour la Russie, qui n'avait que de la considération à perdre, au moins pour la Prusse, qui était tout entière dans les mains de son vainqueur.

Demande d'un armistice.

En conséquence, le 19 juin le prince Bagration fit parvenir à Murat aux avant-postes, une lettre que lui avait écrite le général en chef Benningsen, et dans laquelle celui-ci, déplorant les malheurs de la guerre, offrait un armistice comme moyen d'y mettre fin. Motifs qui décident Napoléon à accepter la proposition d'un armistice. Cette lettre remise à Napoléon, qui arrivait en ce moment à Tilsit, fut fort bien accueillie, car, ainsi que nous l'avons dit, il commençait à sentir combien les distances aggravaient les difficultés des opérations militaires. Il y avait près d'une année qu'il était éloigné du centre de son empire, et il éprouvait le besoin d'y rentrer, d'assembler surtout le Corps législatif, dont il avait différé la réunion, ne voulant pas le convoquer en son absence. Il était enfin, en recueillant les propos de l'armée russe, conduit à penser qu'il trouverait peut-être dans la Russie, cet allié dont il avait besoin pour fermer à tout jamais le continent à l'Angleterre.

Il fit donc une réponse amicale, consistant à dire, qu'après tant de travaux, de fatigues, de victoires, il ne désirait qu'une paix sûre et honorable, et que si cet armistice en pouvait être le moyen, il était prêt à y consentir. Le prince Labanoff vient à Tilsit pour traiter. Sur cette réponse, le prince de Labanoff se rendit à Tilsit, vit Napoléon, lui manifesta les dispositions qui éclataient de toutes parts autour d'Alexandre, et après avoir reçu l'assurance que du côté des Français le vœu de la paix n'était pas moins vif, quoique moins commandé par la nécessité, il convint d'un armistice. Napoléon voulait que les places prussiennes de la Poméranie et de la Pologne, qui tenaient encore, telles que Colberg, Pillau, Graudentz, lui fussent remises. Mais il fallait pour cela le consentement du roi de Prusse, absent alors du quartier général russe, et de la part duquel on craignait d'ailleurs quelque résistance, lorsqu'on lui proposerait d'abandonner ces places, les dernières restées entre ses mains. Signature d'un armistice avec l'armée russe le 22 juin. On stipula donc un armistice particulier, entre les armées française et russe, lequel fut signé le 22 juin par le prince de Labanoff et par le prince de Neufchâtel, et porté au quartier général d'Alexandre, qui le ratifia immédiatement.

Le maréchal Kalkreuth signe à Tilsit un autre armistice pour l'armée prussienne.

Le maréchal Kalkreuth se présenta ensuite pour traiter au nom de l'armée prussienne. Napoléon l'accueillit avec beaucoup d'égards, lui dit que c'était le militaire distingué, et surtout le militaire courtois, qui seul entre les officiers de sa nation avait bien traité les prisonniers français, qu'il recevait de la sorte, et accorda une suspension d'armes sans exiger la remise des places prussiennes. C'était un gage qu'il était généreux de laisser dans les mains de la Prusse, et qui ne devait pas inquiéter l'armée française, assez solidement établie sur la Vistule par Varsovie, Thorn et Dantzig, sur la Prégel par Kœnigsberg et Wehlau, pour n'avoir rien à craindre de points tels que Colberg, Pillau et Graudentz. L'armistice fut donc signé avec le maréchal Kalkreuth, comme il l'avait été avec le prince de Labanoff. La démarcation qui séparait les armées belligérantes était le Niémen jusqu'à Grodno, puis en revenant en arrière à droite, le Bober jusqu'à son embouchure dans la Narew, et enfin la Narew jusqu'à Pultusk et Varsovie. (Voir la carte no 37.)

Dispositions militaires de Napoléon pour assurer sa position à Tilsit.

Napoléon, ne se relâchant jamais de sa vigilance ordinaire, s'organisa derrière cette ligne, comme s'il devait bientôt continuer la guerre, et la porter au centre de l'empire russe. Il rapprocha de lui le corps de Masséna, et l'établit à Bialistok. Il rassembla les Polonais de Dombrowski et de Zayonschek en un seul corps de 10 mille hommes, qui devait lier Masséna au maréchal Ney. Il plaça celui-ci à Gumbinen sur la Prégel. Il réunit à Tilsit les maréchaux Mortier, Lannes, Bernadotte, Davout, la cavalerie et la garde. Il laissa le maréchal Soult à Kœnigsberg. Il fit préparer à Wehlau un camp retranché pour s'y concentrer au besoin avec toute son armée. Il donna des ordres à Dantzig et à Kœnigsberg, pour distraire une partie des immenses approvisionnements trouvés dans ces places, et les faire transporter sur le Niémen. Enfin il prescrivit au général Clarke à Berlin, au maréchal Kellermann à Mayence, de continuer à diriger les régiments de marche sur la Vistule, tout comme si la guerre n'était pas interrompue. Des diverses mesures qu'il avait prises afin d'augmenter ses forces au printemps, il n'en suspendit qu'une, ce fut l'appel de la seconde partie de la conscription de 1808. Il voulut que cette nouvelle accompagnant celle de ses triomphes, fût pour la France une raison de plus de se réjouir, et d'applaudir à ses victoires.

Dans cette attitude imposante, Napoléon attendit l'ouverture des négociations, et invita M. de Talleyrand, qui était allé chercher à Dantzig un peu de sécurité et de repos, à venir sur-le-champ à Tilsit, pour lui prêter le secours de son adresse et de sa patiente habileté. Suivant sa coutume, Napoléon adressa à son armée une proclamation empreinte de la double grandeur de son âme et des circonstances. Elle était ainsi conçue:

«Soldats,

»Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par l'armée russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion: il se repent de l'avoir troublé.

»Dans les journées de Guttstadt, de Heilsberg, dans celle à jamais mémorable de Friedland, dans dix jours de campagne enfin, nous avons pris 120 pièces de canon, 7 drapeaux, tué, blessé ou fait prisonniers 60,000 Russes, enlevé à l'armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Kœnigsberg, les 300 bâtiments qui étaient dans ce port, chargés de toute espèce de munitions, 160,000 fusils que l'Angleterre envoyait pour armer nos ennemis.

»Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement célébré celui de la bataille de Marengo, qui mit fin à la guerre de la seconde coalition.

»Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en France couverts de lauriers, et après avoir obtenu une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il est temps que notre patrie vive en repos, à l'abri de la maligne influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance, et toute l'étendue de l'amour que je vous porte.

»Au camp impérial de Tilsit, le 22 juin 1807.»

Les deux souverains vaincus étaient encore plus pressés que Napoléon d'ouvrir les négociations. Le prince de Labanoff, l'un des Russes qui souhaitaient le plus sincèrement un accord entre la France et la Russie, revint le 24 à Tilsit, pour obtenir une audience de Napoléon. Alexandre fait demander une entrevue à Napoléon. Elle lui fut immédiatement accordée. Ce seigneur russe exprima le vif désir que son maître éprouvait de terminer la guerre, l'extrême dégoût qu'il avait de l'alliance anglaise, l'extrême impatience qu'il ressentait de voir le grand homme du siècle, et de s'expliquer avec lui d'une manière franche et cordiale. Napoléon ne demandait pas mieux que de rencontrer ce jeune souverain, duquel il avait tant ouï parler, dont l'esprit, la grâce, la séduction, qu'on vantait fort, lui inspiraient beaucoup de curiosité, et peu de crainte, car il était plus sûr de séduire que d'être séduit, lorsqu'il entrait en rapport avec les hommes. Napoléon accepta l'entrevue proposée pour le lendemain 25 juin.

Entrevue de Napoléon et d'Alexandre sur un radeau placé au milieu du Niémen.

Il voulut qu'un certain apparat présidât à cette rencontre des deux princes les plus puissants de la terre, s'abouchant pour terminer leur sanglante querelle. Il fit placer par le général d'artillerie Lariboisière un large radeau au milieu du Niémen, à égale distance et en vue des deux rives du fleuve. Avec tout ce qu'on put réunir de riches étoffes dans la petite ville de Tilsit, on construisit un pavillon sur une partie du radeau, pour y recevoir les deux monarques. Le 25, à une heure de l'après-midi, Napoléon s'embarqua sur le fleuve, accompagné du grand-duc de Berg, du prince de Neufchâtel, du maréchal Bessières, du grand-maréchal Duroc et du grand-écuyer Caulaincourt. Au même instant Alexandre quittait l'autre rive, accompagné du grand-duc Constantin, des généraux Benningsen et Ouwarow, du prince de Labanoff, et du comte de Lieven. Les deux embarcations atteignirent en même temps le radeau placé au milieu du Niémen, et le premier mouvement de Napoléon et d'Alexandre en s'abordant, fut de s'embrasser. Ce témoignage d'une franche réconciliation aperçu par les nombreux spectateurs qui bordaient le fleuve, car le Niémen n'est pas en cet endroit plus large que la Seine, excita de vifs applaudissements. Les deux armées en effet étaient rangées le long du Niémen, le peuple à demi sauvage de ces campagnes s'était joint à elles; et les témoins de cette grande scène, peu versés dans les secrets de la politique, en voyant leurs maîtres s'embrasser croyaient la paix conclue, et l'effusion de leur sang désormais arrêtée.

Après ce premier témoignage, Alexandre et Napoléon se rendirent dans le pavillon qui avait été préparé pour les recevoir[42]. Pourquoi nous faisons-nous la guerre? se demandèrent-ils l'un à l'autre en commençant cet entretien. Napoléon, en effet, ne poursuivait dans la Russie qu'un allié de l'Angleterre; et la Russie, de son côté, bien que justement inquiète de la domination continentale de la France, servait les intérêts de l'Angleterre beaucoup plus que les siens, en s'acharnant dans cette lutte autant qu'elle venait de le faire.—Si vous en voulez à l'Angleterre, et rien qu'à elle, dit Alexandre à Napoléon, nous serons facilement d'accord, car j'ai à m'en plaindre autant que vous.—Il raconta alors ses griefs contre la Grande-Bretagne, l'avarice, l'égoïsme dont elle avait fait preuve, les fausses promesses dont elle l'avait leurré, l'abandon dans lequel elle l'avait laissé, et tout ce que lui inspirait enfin le ressentiment d'une guerre malheureuse, qu'il avait été obligé de soutenir avec ses seules forces. Premier entretien entre Napoléon et Alexandre sur le radeau du Niémen. Napoléon cherchant quels étaient chez son interlocuteur les sentiments qu'il fallait flatter, s'aperçut bien vite que deux surtout le dominaient actuellement: d'abord une humeur profonde contre des alliés, ou pesants comme la Prusse, ou égoïstes comme l'Angleterre, et ensuite un orgueil très-sensible, et très-humilié. Il s'attacha donc à prouver au jeune Alexandre qu'il avait été dupe de ses alliés, et en outre qu'il s'était conduit avec noblesse et courage. Il s'efforça de lui persuader que la Russie se trompait en voulant patroner des voisins ingrats et jaloux comme les Allemands, et servir les intérêts de marchands avides comme les Anglais. Il attribua cette erreur à des sentiments généreux poussés à l'excès, à des malentendus que des ministres, inhabiles ou corrompus, avaient fait naître. Enfin il vanta singulièrement la bravoure des soldats russes, et dit à l'empereur Alexandre qu'on pouvait, en réunissant les deux armées qui avaient si vaillamment lutté l'une contre l'autre, à Austerlitz, à Eylau, à Friedland, mais qui toutes deux s'étaient comportées dans ces journées en vrais géants, combattant un bandeau sur les yeux, qu'on pouvait maîtriser le monde, le maîtriser pour son bien et pour son repos. Puis, mais très-discrètement, il lui insinua qu'en faisant la guerre contre la France, c'était sans dédommagement possible que la Russie dépensait ses forces, tandis que si elle s'unissait avec elle pour dominer en Occident et en Orient, sur terre et sur mer, elle se ménagerait autant de gloire, et certainement plus de profit. Sans s'expliquer davantage, il sembla se charger de faire la fortune de son jeune antagoniste, beaucoup mieux que ceux qui l'avaient engagé dans une carrière, où il ne rencontrait jusqu'ici que des défaites. Alexandre avait, il est vrai, des engagements avec la Prusse, et il fallait que son honneur sortît sauf de cette situation. Aussi Napoléon lui donna-t-il à entendre qu'il lui restituerait des États prussiens, ce qu'il faudrait pour le dégager honorablement envers ses alliés; après quoi le cabinet russe serait libre de se livrer à une politique nouvelle, seule vraie, seule profitable, semblable en tout à celle de la grande Catherine.

Cet entretien, qui avait duré plus d'une heure, et qui avait touché à toutes les questions sans les approfondir, émut vivement Alexandre. Napoléon venait de lui ouvrir des perspectives nouvelles, ce qui plaît toujours à une âme mobile, et surtout mécontente. Plus d'une fois, d'ailleurs, Alexandre, au milieu de ses défaites, sentant vivement les inconvénients de cette guerre acharnée, dans laquelle on l'avait entraîné contre la France, et les avantages d'un système d'union avec elle, s'était dit une partie de ce que Napoléon venait de lui dire, mais pas avec cette clarté, cette force, et surtout cette séduction d'un vainqueur, qui se présente au vaincu les mains pleines de présents, la bouche remplie de paroles caressantes. Alexandre fut séduit; Napoléon le vit bien, et se promit de rendre bientôt la séduction complète.

Après avoir flatté le monarque, il voulut flatter l'homme.—Nous nous entendrons mieux, lui dit-il, vous et moi, en traitant directement, qu'en employant nos ministres, qui souvent nous trompent, ou ne nous comprennent pas, et nous avancerons plus les affaires en une heure, que nos négociateurs en plusieurs journées. Entre vous et moi, ajouta-t-il, il ne doit y avoir personne.—On ne pouvait pas flatter Alexandre d'une manière qui lui fût plus sensible, qu'en lui attribuant sur ceux qui l'entouraient, une supériorité semblable à celle que Napoléon était en droit de s'attribuer sur tous ses serviteurs. En conséquence Napoléon lui proposa de quitter le hameau où il était logé, de s'établir dans la petite ville de Tilsit, qu'on neutraliserait pour le recevoir, et où ils pourraient eux-mêmes, personnellement, à toute heure, traiter de leurs affaires. Cette proposition fut acceptée avec empressement; et il fut convenu que M. de Labanoff se rendrait dans la journée à Tilsit, pour en régler les détails. Il restait cependant à parler de ce malheureux roi de Prusse, qui se trouvait au quartier général d'Alexandre, attendant ce qu'on ferait de lui et de son royaume. Alexandre offrit de l'amener sur ce même radeau du Niémen, pour le présenter à Napoléon, qui lui adresserait quelques paroles rassurantes. Avant de passer en effet d'un système de politique à un autre, il était nécessaire qu'Alexandre, s'il ne voulait pas se déshonorer, eût sauvé quelque chose de la couronne de son allié. Napoléon, qui avait déjà pris son parti à cet égard, et qui sentait bien qu'il fallait accorder certaines concessions pour mettre à couvert l'honneur d'Alexandre, consentit à recevoir le roi de Prusse le lendemain. Les deux souverains sortirent alors du pavillon, et passant des choses sérieuses aux témoignages de courtoisie, complimentèrent ceux qui les suivaient. Napoléon traita d'une manière flatteuse le grand-duc Constantin et le général Benningsen. Alexandre félicita Murat et Berthier d'être les dignes lieutenants du plus grand capitaine des temps modernes. On se quitta en se donnant de nouvelles marques d'amitié, puis les deux empereurs se rembarquèrent, à la vue, et au milieu des applaudissements des nombreux spectateurs réunis sur les rives du Niémen.

Le prince de Labanoff vint dans l'après-midi au quartier général français, pour régler tout ce qui était relatif à l'établissement de l'empereur Alexandre à Tilsit. Il fut convenu qu'on neutraliserait la ville de Tilsit, que l'empereur Alexandre en occuperait une moitié, l'empereur Napoléon l'autre, que la garde impériale russe passerait sur la rive gauche pour faire le service auprès de son souverain, et que ce changement de séjour aurait lieu le lendemain même, après la présentation du roi de Prusse à Napoléon.