Entrevue de Napoléon et du roi de Prusse sur le radeau du Niémen.

Le lendemain en effet, 26 juin, les deux empereurs, se transportant comme la veille au milieu du Niémen, observant la même étiquette, se rendirent au pavillon où s'était passée leur première entrevue. Alexandre amenait le roi de Prusse. Ce prince n'avait reçu de la nature aucune grâce, et le malheur, le chagrin n'avaient pas dû lui en prêter. C'était un honnête homme, sensé, modeste, et gauche. Il ne s'abaissa point devant le vainqueur, il fut triste, digne et roide. La conversation ne pouvait être longue, car il était le vaincu de Napoléon, le protégé d'Alexandre, et si on paraissait disposé à lui restituer une partie de ses États, ce qui devenait probable sans être certain d'après l'entretien de la veille, c'était la politique de Napoléon, qui accordait cette restitution à l'honneur d'Alexandre; mais on ne faisait rien pour lui, on n'attendait rien de lui, on n'avait donc pas d'explications à lui donner. L'entrevue par conséquent devait être courte, et le fut effectivement. Cependant le roi de Prusse parut attacher une grande importance à prouver qu'il n'avait eu aucun tort envers Napoléon, et que si, après avoir été long-temps l'allié de la France, il en était devenu l'ennemi, c'était par l'effet des circonstances, et non par suite d'un manque de foi, dont pût rougir un honnête homme. Napoléon affirma de son côté, qu'il n'avait rien à se reprocher; et trop généreux, trop homme d'esprit pour blesser un prince humilié, il se borna à lui dire que le cabinet de Berlin, souvent averti de se défier des intrigues de l'Angleterre, avait commis la faute de ne pas écouter ce conseil amical, et qu'il fallait imputer à cette cause seule les malheurs de la Prusse. Napoléon du reste ajouta que la France victorieuse ne prétendait pas tirer jusqu'aux dernières conséquences de ses victoires, et que, sous peu de jours, on serait probablement assez heureux pour s'entendre sur les conditions d'une paix honorable et solide.

Les trois souverains se quittèrent après une entrevue qui avait duré à peine une demi-heure. Il fut décidé que le roi de Prusse viendrait lui aussi, mais plus tard, s'établir à Tilsit, auprès de son allié l'empereur de Russie.

Alexandre vient s'établir à Tilsit auprès de Napoléon.

Le même jour à cinq heures, Alexandre passa le Niémen. Napoléon vint à sa rencontre jusqu'au bord du fleuve, le conduisit au logement qui lui était destiné, et le reçut à dîner avec les honneurs les plus grands, et les égards les plus délicats. Dès ce jour il fut établi que l'empereur Alexandre n'ayant pas sa maison auprès de lui, prendrait tous ses repas chez l'empereur Napoléon. Ils passèrent la soirée ensemble, s'entretinrent long-temps d'une manière confidentielle, et leur naissante intimité se manifesta des deux côtés par une familiarité à la fois noble et gracieuse.

Alexandre et Napoléon passent en revue la garde impériale.

Le lendemain, 27, ils montèrent à cheval pour passer en revue la garde impériale française. Ces vieux soldats de la Révolution, tour à tour soldats de la République ou de l'Empire, et toujours serviteurs héroïques de la France, se montrèrent avec orgueil au souverain qu'ils avaient vaincu. Ils n'avaient pas à étaler devant lui la haute stature, la marche régulière et compassée des soldats du Nord; mais ils déployèrent cette aisance de mouvements, cette assurance d'attitude, cette intelligence de regard, qui expliquaient leurs victoires, et leur supériorité sur toutes les armées de l'Europe. Alexandre les complimenta beaucoup. Ils répondirent à ses flatteries par les cris répétés de Vive Alexandre! vive Napoléon!

Il y avait quarante-huit heures que les deux empereurs s'étaient abouchés, et déjà ils en étaient arrivés à des termes de confiance, qui leur permettaient de s'expliquer franchement. Napoléon développa alors aux yeux surpris d'Alexandre les desseins auxquels il voulait l'associer, desseins que des circonstances récentes venaient de lui suggérer.

Politique que Napoléon adopte à Tilsit, et qu'il tâche de faire adopter à l'empereur Alexandre.

C'était une situation extraordinaire que celle de Napoléon en ce moment. En faisant ressortir la grandeur de son génie, la hauteur prodigieuse de sa fortune, elle décelait en même temps les côtés faibles de sa politique, politique excessive et variable comme les passions qui l'inspiraient.

Des alliances de la France pendant le règne de Napoléon.

Nous avons souvent parlé des alliances de la France à cette époque; nous avons souvent dit qu'à moins de réaliser le phénomène effrayant, heureusement impossible, de la monarchie universelle, il fallait que Napoléon tâchât de compter en Europe autre chose que des ennemis, publiquement ou secrètement conjurés contre lui, et qu'il devait s'efforcer de s'y faire un ami, au moins un. Nous avons dit que l'Espagne, notre alliée la plus ancienne et la plus naturelle, était complétement désorganisée, et jusqu'à son entière régénération destinée à être une charge pour ceux qui s'uniraient à elle; que l'Italie était à créer; que l'Angleterre, alors inquiète sur la possession des Indes, alarmée de nous voir établis au Texel, à Anvers, à Brest, à Cadix, à Toulon, à Gênes, à Naples, à Venise, à Trieste, à Corfou, comme propriétaires ou comme dominateurs, était inconciliable avec nous; que l'Autriche serait implacable tant qu'on ne lui aurait pas ou restitué, ou fait oublier l'Italie; que la Russie nous jalousait sur le continent comme l'Angleterre sur l'Océan; que la Prusse au contraire, rivale naturelle de l'Autriche, voisine menacée de la Russie, puissance protestante, novatrice, enrichie de biens d'église, était la seule dont les intérêts politiques et les principes moraux ne fussent pas absolument incompatibles avec les nôtres, et que c'était auprès d'elle qu'il fallait chercher l'ami, fort et sincère, au moyen duquel on rendrait toutes les coalitions, ou impossibles, ou incomplètes. Mais on a vu que la Prusse placée entre les deux partis qui divisaient alors le monde, incertaine et hésitante, avait eu les torts de la faiblesse, Napoléon ceux de la force, qu'une déplorable rupture s'en était suivie, que Napoléon avait eu l'immense gloire militaire, l'immense malheur politique de détruire en quinze jours une monarchie qui était notre unique alliée possible en Europe, que les Russes enfin ayant voulu venir au secours des Prussiens en Pologne, comme ils étaient venus au secours des Autrichiens en Gallicie, il les avait écrasés à Friedland comme à Austerlitz.

Vainqueur du continent entier, entouré de puissances successivement battues, l'une il y avait dix jours à Friedland, l'autre il y avait huit mois à Iéna, la troisième il y avait dix-huit mois à Austerlitz, Napoléon se voyait maître de choisir, non pas entre des amis sincères, mais entre des amis empressés, soumis, obséquieux. Si par un enchaînement de choses, presque impossible à rompre, le moment d'essayer à son tour l'alliance russe n'était pas alors venu pour lui, il aurait pu en cet instant, conjurer en quelque sorte la destinée, rentrer soudainement dans les voies de la bonne politique, pour n'en plus sortir, et il y eût trouvé avec moins de puissance apparente, plus de puissance réelle, et peut-être une éternelle durée, sinon pour sa dynastie, au moins pour la grandeur de la France, qu'il aimait autant que sa dynastie. Pour cela il fallait se conduire en vainqueur généreux, et par un acte imprévu, mais nullement bizarre quoique imprévu, relever la Prusse abattue, la refaire plus forte, plus étendue que jamais, en lui disant: Vous avez eu tort, vous avez manqué de franchise avec moi, je vous en ai punie; oublions votre défaite et ma victoire; je vous agrandis au lieu de vous amoindrir, pour que vous soyez à jamais mon alliée.—Certainement Frédéric-Guillaume, qui avait la guerre en aversion, qui se reprochait tous les jours de s'y être laissé entraîner, et qui plus tard, en 1813, lorsque Napoléon, à demi vaincu, présentait une proie facile à dévorer, hésitait encore à profiter du retour de la fortune, et ne reprit les armes que parce que son peuple les prit malgré lui, ce roi comblé de biens après Iéna et Friedland, forcé à la reconnaissance, n'aurait jamais fait partie d'une coalition, et Napoléon n'ayant à combattre que l'Autriche et la Russie, n'eût point été accablé. Si Napoléon désirait une couronne en Allemagne pour l'un de ses frères, désir fâcheux et peu sage, il avait la Hesse, que la Prusse se serait trouvée trop heureuse de lui abandonner. Il aurait tenu le sort du Hanovre en suspens, prêt à le donner à l'Angleterre pour prix de la paix, ou à la Prusse pour prix d'une alliance intime. Et quant à l'empereur Alexandre, n'ayant rien à lui prendre, rien à lui rendre, Napoléon l'aurait laissé sans un seul grief, en reconstituant la Prusse le lendemain de la commune défaite des Prussiens et des Russes. Il l'aurait réduit à admirer le vainqueur, à signer la paix sans mot dire, sans reparler ni de l'Italie, ni de la Hollande, ni de l'Allemagne, prétextes ordinaires à cette époque des contestations de la France et de la Russie.

Ce que nous imaginons ici était sans doute une utopie, non de générosité, car Napoléon était parfaitement capable de cette générosité imprévue, éblouissante, qui jaillit quelquefois d'un cœur grand et avide de gloire, mais une utopie par rapport aux combinaisons du moment. Alors, en effet, le cours des choses qui mène les hommes, même les plus puissants, conduisait Napoléon à d'autres résolutions. En fait d'alliances, il avait, quoique à la moitié de son règne, déjà essayé de toutes. À peine arrivé au consulat, à l'époque des pensées bonnes, sages, profondes, parce que c'étaient les premières que lui inspirait la vue des choses, bien avant la corruption qui naît d'un pouvoir prolongé, il s'était tourné vers la Prusse, et en avait fait son alliée. Un instant, sous Paul Ier, mais comme expédient, il avait songé à s'unir à la Russie. Un instant encore, pendant la paix d'Amiens, il avait imaginé de s'unir à l'Angleterre, séduit par l'avantage de joindre la puissance de mer à celle de terre, mais toujours d'une manière passagère, et la Prusse n'avait pas cessé d'être alors sa confidente intime, sa complice dans toutes les affaires de l'Europe. Brouillé depuis avec la Prusse jusqu'à lui déclarer la guerre, sentant son isolement, il avait adressé à l'Autriche des ouvertures qui auraient fait peu d'honneur à sa pénétration, si le besoin d'avoir un allié, même au milieu de ses victoires, ne l'avait justifié d'en chercher de peu vraisemblables. Bientôt, averti par les perfides armements de l'Autriche, enivré par Iéna, il avait cru pouvoir se passer de tout le monde. Transporté en Pologne, et surpris après Eylau des obstacles que la nature peut opposer à l'héroïsme et au génie, il avait pensé encore une fois à l'alliance de la Prusse. Mais blessé des réponses de cette puissance, réponses moins empressées qu'il n'aurait dû s'y attendre, et redevenu victorieux autant que jamais à Friedland, pressé enfin de mettre un terme à une guerre lointaine, il était nécessairement amené, en tournant sans cesse dans le cercle de ses pensées, à celle qui n'avait pas encore eu son jour, à celle que favorisaient tant de circonstances présentes, à la pensée d'une alliance avec la Russie. Éloigné définitivement de la Prusse qui n'avait pas su saisir un instant de retour vers elle, irrité au plus haut point de la conduite artificieuse de l'Autriche, trouvant la Russie dégoûtée des alliés qui l'avaient si mal secondée, croyant qu'il y aurait plus de sincérité chez la Russie que chez la Prusse, parce qu'il y aurait moins d'ambiguïté de position, séduit aussi par la nouveauté qui abuse toujours à un certain degré les esprits même les plus fermes, Napoléon imagina de faire d'Alexandre un allié, un ami, en s'emparant de son esprit, en remplissant sa tête d'idées ambitieuses, en offrant à ses yeux éblouis des prestiges qu'il était facile de créer, d'entretenir quelque temps, mais non pas d'éterniser, à moins de les renouveler au moyen des satisfactions les plus dangereuses. Événements imprévus qui favorisent en Orient le rapprochement de Napoléon avec Alexandre. L'Orient s'offrait naturellement comme ressource pour procurer au jeune Alexandre ces satisfactions, très-aisées à imaginer, beaucoup moins à réaliser, mais tout à coup devenues tacites, par une circonstance accidentelle et récente: tant il est vrai que lorsque le moment d'une chose est venu, il semble que tout la favorise, même les accidents les plus imprévus!

Napoléon avait engagé les Turcs dans sa querelle, en les excitant à disputer les provinces du Danube aux conquérants de la Crimée, l'Égypte aux possesseurs de l'Inde. Il leur avait promis de les secourir sur terre contre les Russes, sur mer contre les Anglais, et il avait commencé par les aider avec ses officiers à défendre les Dardanelles. Il s'était engagé enfin à ne pas signer la paix, sans la rendre commune et avantageuse à l'empire ottoman. Mais l'infortuné Sélim, odieux aux ulémas dont il voulait réduire le pouvoir, aux janissaires qu'il voulait soumettre à la discipline européenne, avait expié par une chute épouvantable ses sages et généreux desseins. Depuis long-temps les ulémas lui témoignaient une défiances profonde. Les janissaires voyaient avec une sorte de fureur les nouvelles troupes connues sous le nom de nizam-djedid. Les uns et les autres n'attendaient qu'une occasion pour satisfaire leurs ressentiments. Le sultan ayant exigé que les janissaires qui tenaient garnison dans les châteaux du Bosphore et des Dardanelles prissent le costume du nizam-djedid, la révolte avait éclaté parmi eux, et s'était propagée avec la rapidité de l'éclair parmi les compagnies de janissaires qui se trouvaient soit à Constantinople, soit dans les villes voisines de la capitale. Déposition du sultan Sélim. Tous étaient accourus à Constantinople, s'étaient ameutés sur la place de l'At-Meïdan (l'ancien hippodrome) avec leurs marmites renversées, signe ordinaire de la révolte, indiquant qu'ils refusent la nourriture d'un maître devenu odieux. Les ulémas se réunissant de leur côté, avaient déclaré qu'un prince qui avait régné sept ans sans avoir de postérité, sous lequel le pèlerinage de la Mecque avait été interrompu, était indigne de régner. Les janissaires assemblés pendant plusieurs jours avaient successivement demandé, obtenu, et quelquefois pris sans qu'on la leur livrât, la tête des ministres de la Porte, accusés de favoriser le nouveau système, et enfin la révolte s'obstinant, le mufti avait proclamé la déchéance de Sélim, et l'élévation de Mustapha au trône. Le malheureux Sélim, enfermé dans un appartement du sérail, pouvait espérer, il est vrai, le secours de son armée, commandée par un sujet dévoué, le grand-vizir Baraïctar. Mais ce secours offrait de graves périls, car on devait craindre que l'apparition du grand-vizir à la tête de soldats fidèles, ne fit assassiner le sultan détrôné, avant qu'il pût être secouru. Telles étaient les nouvelles que Napoléon venait de recevoir à son quartier général de Tilsit le 24 juin. D'après toutes les vraisemblances, le nouveau gouvernement turc allait être l'ennemi de la France, justement parce que le gouvernement renversé avait été son ami. Il était certain d'ailleurs que l'anarchie qui minait ce malheureux empire, le rangeait avec l'Espagne au nombre de ces alliés, dont il fallait attendre plus d'embarras que de services, surtout quand cet allié placé à la distance qui sépare Constantinople de Paris, ne pouvait être que difficilement conseillé, et lentement secouru. Napoléon, chez lequel les révolutions d'idées s'opéraient avec la vivacité naturelle à son génie, envisagea tout à coup les événements d'Orient d'une manière nouvelle. Il y avait long-temps que les hommes d'État de l'Europe considéraient l'empire turc comme à la veille d'être partagé, et c'est dans cette vue que Napoléon avait voulu prélever la part de la France, en s'emparant de l'Égypte. Il avait un instant abandonné cette idée, lorsqu'en 1802 il songeait à réconcilier la France avec toutes les puissances. Il y revint violemment en voyant ce qui se passait à Constantinople, et il se dit que puisqu'on ne pouvait faire vivre cet empire, le mieux était de profiter de ses dépouilles pour le meilleur arrangement des affaires de l'Europe, et surtout pour l'abaissement de l'Angleterre. Il avait auprès de lui, vaincu mais redoutable encore, le souverain dont il était le plus facile d'exalter la jeune tête, en lui montrant les bouches du Danube, le Bosphore, Constantinople, et il pensa qu'avec quelques-unes de ces dépouilles turques, qui tôt ou tard ne pouvaient manquer d'échoir à la Russie, il en obtiendrait, non pas seulement la paix, qui dans le moment n'était plus douteuse, mais une alliance intime, dévouée, au moyen de laquelle il vaincrait l'Angleterre, et accomplirait sur les trônes de l'Occident les révolutions qu'il méditait.

Ayant journellement à ses côtés l'empereur Alexandre, soit dans des revues, soit dans de longues promenades au bord du Niémen, soit enfin dans un cabinet de travail, où la carte du monde était étalée, et où il s'enfermait souvent avec lui après l'heure du repas, il s'empara de l'esprit de ce prince, et le bouleversa complétement, en lui proposant, dans une conversation presque continue de plusieurs jours, les vues suivantes.

Idées ambitieuses au moyen desquelles Napoléon exalte l'imagination de l'empereur Alexandre.

—Un coup du ciel, dit-il à Alexandre, vient de me dégager à l'égard de la Porte. Mon allié et mon ami, le sultan Sélim, a été précipité du trône dans les fers. J'avais cru qu'on pouvait faire quelque chose de ces Turcs, leur rendre quelque énergie, leur apprendre à se servir de leur courage naturel: c'est une illusion. Il faut en finir d'un empire qui ne peut plus subsister, et empêcher que ses dépouilles ne contribuent à augmenter la domination de l'Angleterre.—Là-dessus Napoléon déroula aux yeux d'Alexandre, les nouveaux projets qu'il venait de concevoir. Alexandre désirait-il être l'allié de la France, son allié solide et sincère, rien n'était plus facile, rien ne serait plus fructueux pour lui et pour son empire. Mais il fallait que cette alliance fût entière, sans réserve, suivie d'un complet dévouement aux intérêts mutuels des deux puissances. D'abord cette alliance était la seule qui convînt à la Russie. De quoi en effet accusait-on la France? de vouloir dominer l'Italie, la Hollande, peut-être l'Espagne; de vouloir créer sur le Rhin un système qui abaissât la vieille prépondérance de l'Autriche en Allemagne, et y arrêtât la prépondérance naissante de la Prusse? Mais qu'importaient à la Russie, qu'importaient l'Italie, l'Espagne, la Hollande? L'Allemagne elle-même n'était-elle pas à la fois jalouse, et secrètement ennemie de la Russie? Ne rendait-on pas service à la Russie en affaiblissant les principales puissances allemandes? De quoi, au contraire, accusait-on l'Angleterre? de vouloir dominer les mers, qui sont la propriété de tout le monde; d'opprimer les pavillons neutres dont le pavillon russe faisait partie; de s'emparer du commerce des nations, de les rançonner en leur livrant les denrées exotiques au prix qu'elle seule fixait; de mettre, partout où elle le pouvait, un pied sur le continent, en Portugal, en Danemark, en Suède; de prendre ou de menacer les points dominants du globe, le Cap, Malte, Gibraltar, le Sund, pour imposer sa loi à l'univers commerçant? En ce moment même, au lieu de secourir ses alliés, ne cherchait-elle pas à conquérir l'Égypte? Et, récemment, si elle avait réussi à se saisir des Dardanelles, qu'en aurait-elle fait? Or, de ces convoitises anglaises, on ne pouvait pas dire comme des prétentions imputées à la France, qu'importe à la Russie? C'était l'avis de la grande Catherine et de Paul Ier, que de telles convoitises importaient fort à la Russie, puisque l'une et l'autre avaient déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, pour les droits du pavillon neutre. Les Anglais opprimaient à ce point le commerce des nations, qu'ils s'étaient emparés de celui de Saint-Pétersbourg, dont ils tenaient tous les capitaux, et qui devenait dans leurs mains un redoutable moyen d'influence sur la Russie; car en resserrant seulement l'argent, ils poussaient au murmure, à l'assassinat contre les empereurs. Une armée française, conduite par un grand capitaine, pouvait à la rigueur venir jusqu'à la Vistule, jusqu'au Niémen: irait-elle jusqu'à la Newa? Une escadre anglaise, au contraire, pouvait après avoir forcé le Sund brûler Kronstadt, menacer Saint-Pétersbourg, après avoir forcé le Bosphore, détruire Sevastopol et Odessa. Une escadre anglaise pouvait enfermer les Russes dans la Baltique et dans la mer Noire, les tenir prisonniers dans ces mers comme dans un lac. Mais la France et la Russie, ne se touchant par aucun point, ayant les mêmes ennemis, les Anglais sur mer, les Allemands sur terre, ayant de plus un objet commun et pressant de sollicitude, l'empire turc, devaient s'entendre, se concerter, et si elles le voulaient, étaient assez puissantes à elles deux pour dominer le monde.

À ces grands aperçus, Napoléon joignit un système de moyens plus séduisant encore que les idées générales qu'il venait de développer. On l'accusait de vouloir la guerre pour la guerre. Napoléon propose à Alexandre d'être le médiateur armé de la guerre entre la France et l'Angleterre. Il n'en était rien, et il le prouvait à l'instant même.—Soyez, dit-il à Alexandre, mon médiateur auprès du cabinet de Londres. Ce rôle convient à votre position d'ancien allié de l'Angleterre, et d'allié prochain de la France. Je ne songe plus à Malte. Que la Grande-Bretagne garde cette île, en compensation de ce que j'ai acquis depuis la rupture de la paix d'Amiens. Mais qu'elle rende à son tour les colonies de l'Espagne et de la Hollande, et à ce prix je lui restitue le Hanovre. Ces conditions ne sont-elles pas justes, parfaitement équitables? Puis-je en accepter d'autres? Puis-je abandonner mes alliés? Et, quand je sacrifie mes conquêtes sur le continent, une conquête comme le Hanovre, pour recouvrer les possessions lointaines de mes alliés, est-il possible de contester ma loyauté et ma modération?—

Alexandre avoua que ces conditions étaient parfaitement justes, et que la France n'en pouvait pas accepter d'autres. Napoléon, continuant, amena ce prince à reconnaître que si l'Angleterre s'obstinait après de telles propositions, il fallait bien cependant qu'on la contraignît à céder, car le monde ne devait pas être éternellement troublé pour elle; et il lui prouva qu'on avait le moyen de la réduire par une simple déclaration. Napoléon pour le prix de la guerre que la Russie serait exposée à faire en commun avec la France, lui offre la Finlande et lui fait espérer les provinces du Danube. —Si l'Angleterre, dit-il, refuse la paix à ces conditions, proclamez-vous l'allié de la France; annoncez que vous allez unir vos forces aux siennes, pour assurer la paix maritime. Faites savoir à l'Angleterre qu'outre la guerre avec la France, elle aura la guerre avec le continent tout entier, avec la Russie, avec la Prusse, avec le Danemark, avec la Suède et le Portugal, qui devront obéir quand nous leur signifierons nos volontés; avec l'Autriche elle-même, qui sera bien obligée de se prononcer dans le même sens, si vous et moi lui déclarons qu'elle aura la guerre avec nous, dans le cas où elle ne voudrait pas l'avoir avec l'Angleterre, aux conditions par nous énoncées. L'Angleterre alors, exposée à une guerre universelle, si elle ne veut pas conclure une paix équitable, l'Angleterre déposera les armes.—Tout ceci, ajoutait Napoléon, doit être communiqué à chaque cabinet avec assignation de termes précis et prochains pour se décider. Si l'Angleterre ne cède pas, nous agirons en commun, et nous trouverons de suffisantes indemnités, pour nous dédommager de cette continuation de la guerre. Deux pays fort importants, l'un des deux surtout pour la Russie, résisteront peut-être. Ce sont le Portugal et la Suède, que leur position maritime subordonne à l'Angleterre. Je m'entendrai, dit Napoléon, avec l'Espagne relativement au Portugal. Vous, prenez la Finlande, comme dédommagement de la guerre que vous aurez été amené à faire contre la Suède. Le roi de Suède, il est vrai, est votre beau-frère et votre allié; mais, puisqu'il est votre beau-frère et votre allié, qu'il suive les changements de votre politique, ou qu'il subisse les conséquences de sa mauvaise volonté. La Suède, répéta souvent Napoléon, peut être un parent, un allié du moment, mais c'est l'ennemi géographique[43]. Saint-Pétersbourg se trouve trop près de la frontière de Finlande. Il ne faut plus que les belles Russes de Saint-Pétersbourg entendent de leurs palais le canon des Suédois.

Après avoir assigné à Alexandre la Finlande comme prix de la guerre contre l'Angleterre, Napoléon lui fit entrevoir quelque chose de plus brillant encore, du côté de l'Orient.—Vous devez, dit-il à Alexandre, me servir de médiateur auprès de l'Angleterre, et de médiateur armé qui impose la paix. Je jouerai le même rôle pour vous auprès de la Porte. Je lui signifierai ma médiation: si elle refuse de traiter à des conditions qui vous satisfassent, ce qu'il ne faut pas espérer dans l'état d'anarchie où elle est tombée, je m'unirai à vous contre les Turcs, comme vous vous serez uni à moi contre les Anglais, et alors nous ferons de l'empire ottoman un partage convenable.—

C'est surtout ici que le champ des hypothèses devenait immense, et que l'imagination des deux souverains s'égara dans des combinaisons infinies. Idées de Napoléon et d'Alexandre à l'égard de l'empire turc. Le premier vœu de la Russie était d'obtenir tout de suite, quoi qu'il arrivât de la négociation avec la Porte, une portion quelconque des provinces du Danube. Napoléon y consentait en retour de l'assistance que la Russie lui prêterait dans les affaires d'Occident. Cependant, comme il était probable que les Turcs ne céderaient rien, la guerre allait s'ensuivre, et après la guerre le partage. Mais quel partage? La Russie pouvait avoir, outre la Bessarabie, la Moldavie, la Valachie, la Bulgarie jusqu'aux Balkans. Napoléon devait désirer naturellement les provinces maritimes, telles que l'Albanie, la Thessalie, la Morée, Candie. On trouverait dans la Bosnie, dans la Servie, quelques dédommagements pour l'Autriche, soit en les lui cédant en toute propriété, soit en faisant de ces territoires l'apanage d'un archiduc, et on tâcherait de la consoler ainsi de ces bouleversements du monde, desquels elle sortait chaque fois plus amoindrie, et ses rivaux plus grands.

Enthousiasme qu'excitent chez Alexandre les propositions de Napoléon.

Qu'on se figure le jeune czar, humilié la veille, venant demander la paix au camp de Napoléon, n'ayant sans doute aucune inquiétude pour ses propres États, que l'éloignement sauvait des désirs du vainqueur, mais s'attendant à perdre une notable portion du territoire de son allié le roi de Prusse, et à se retirer déconsidéré de cette guerre; qu'on se le figure transporté soudainement dans une sorte de monde, à la fois imaginaire et réel, imaginaire par la grandeur, réel par la possibilité, se voyant, au lendemain d'une défaite éclatante, sur la voie de conquérir la Finlande et une partie de l'empire turc, et de recueillir d'une guerre malheureuse, plus qu'on ne recueillait jadis d'une guerre heureuse, comme si l'honneur d'avoir été vaincu par Napoléon, équivalait presque à une victoire, et en devait rapporter les fruits; qu'on se figure ce jeune monarque, avide de gloire, la cherchant partout depuis sept années, tantôt dans la civilisation précoce de son empire, tantôt dans la création d'un nouvel équilibre européen, et ne rencontrant que d'immortelles défaites, puis trouvant tout à coup cette gloire si recherchée dans un système d'alliance avec son vainqueur, alliance qui devait le faire entrer en partage de la domination du monde, au-dessous, mais à côté du grand homme qui voulait bien la partager avec lui, et valoir à la Russie les belles conquêtes promises par Catherine à ses successeurs, tombées depuis Catherine dans le royaume des chimères; qu'on se le figure, disons-nous, passant si vite de tant d'abattement à de si hautes espérances, et on comprendra sans peine son agitation, son enivrement, sa subite amitié pour Napoléon, amitié qui prit sur-le-champ les formes d'une affection enthousiaste, et assurément sincère, au moins dans ces premiers instants.

Alexandre, qui était, comme nous l'avons déjà dit, doux, humain, spirituel, mais mobile autant que son père, se jeta brusquement dans la nouvelle voie, qui lui était ouverte par son habile séducteur. Il ne quittait pas une fois Napoléon sans exprimer une admiration sans bornes.—Quel grand homme! disait-il sans cesse à ceux qui l'approchaient; quel génie! quelle étendue de vues! quel capitaine! quel homme d'État! que ne l'ai-je connu plus tôt! que de fautes il m'eût épargnées! que de grandes choses nous eussions accomplies ensemble!—Ses ministres qui l'avaient rejoint, ses généraux qui l'entouraient, s'apercevaient de la séduction exercée sur lui, et n'en étaient pas fâchés, car ils s'applaudissaient de le voir sortir d'un très-mauvais pas, avec avantage et honneur, à en juger du moins par la satisfaction qui rayonnait sur son visage.

Le roi de Prusse vient à son tour s'établir à Tilsit.

Pendant ce temps, l'infortuné roi de Prusse était venu apporter à Tilsit son malheur, sa tristesse, sa raison sans éclat, son modeste bon sens. Ces confidences enivrantes qui transportaient Alexandre, n'étaient pas faites pour lui. Alexandre lui présentait son intimité avec Napoléon, comme un moyen d'obtenir de plus grandes restitutions en faveur de la Prusse. Mais il lui dissimulait la nouvelle alliance qui se préparait, ou ne lui avouait que la moindre partie du secret. Il eût paru étrange en effet, que l'un des deux vaincus obtînt de si belles conquêtes, quand l'autre allait perdre la moitié de son royaume. Frédéric-Guillaume, traité avec infiniment d'égards par Napoléon, était cependant laissé à l'écart. Attitude du roi de Prusse à Tilsit. À cheval, à la tête des troupes, il n'avait pas la grâce brillante d'Alexandre, l'ascendant tranquille de Napoléon. Il restait le plus souvent en arrière, isolé comme le malheur, faisant attendre ses compagnons couronnés lorsqu'on montait à cheval ou qu'on en descendait, objet, en un mot, de peu d'empressement, et même de moins d'estime qu'il n'en méritait, car les Français croyaient, d'après les ouï-dire de la cour impériale, que Napoléon avait été trahi par la Prusse, et les Russes répétaient sans cesse qu'elle s'était mal battue. Quant à Alexandre, tous les soins étaient pour lui. Lorsqu'il rentrait de longues courses, Napoléon le retenait, lui prêtait jusqu'à ses meubles et à son linge, et ne souffrait pas qu'il perdît du temps pour aller à sa demeure revêtir d'autres habits. Un superbe nécessaire en or, dont Napoléon faisait usage, ayant paru lui plaire, fut à l'instant même offert et accepté. Après le dîner, auquel assistaient les trois souverains, et qui avait toujours lieu chez Napoléon, on se séparait de bonne heure, et les deux empereurs allaient s'enfermer ensemble, privauté de laquelle Frédéric-Guillaume était exclu, et qui s'expliquait toujours de la même manière, par les efforts d'Alexandre auprès de Napoléon pour recouvrer la plus grande partie de la monarchie prussienne.

Ce n'était pas d'elle cependant qu'il s'agissait dans ces longs tête-à-tête, mais de l'immense système européen, au moyen duquel on allait dominer l'Europe en commun. Le partage de l'empire turc, objet continuel des secrets entretiens de Napoléon et d'Alexandre. Le partage possible, probable, de l'empire turc, était le sujet continuel de l'entretien. Un premier partage avait été discuté, comme on vient de le voir, mais il semblait incomplet. La Russie avait les bords du Danube jusqu'aux Balkans; Napoléon avait les provinces maritimes, telles que l'Albanie et la Morée. Les provinces intérieures, telles que la Bosnie, la Servie, étaient données à l'Autriche. La Porte conservait la Roumélie, c'est-à-dire le sud des Balkans, Constantinople, l'Asie-Mineure, l'Égypte. Ainsi, d'après ce projet, Constantinople, la clef des mers, et dans l'imagination des hommes la vraie capitale de l'Orient, Constantinople, tant promise aux descendants de Pierre-le-Grand par l'opinion universelle, opinion formée des espérances des Russes et des craintes de l'Europe, Constantinople restait, avec Sainte-Sophie, aux barbares de l'Asie!

Alexandre y revint plus d'une fois, et un partage plus complet, qui eût donné à Napoléon, outre la Morée, les îles de l'archipel, Candie, la Syrie, l'Égypte, mais Constantinople aux Russes, lui aurait plu davantage. Toutefois Napoléon, qui croyait en avoir assez fait, trop même, pour s'attacher le jeune empereur, ne voulut jamais aller aussi loin. Céder Constantinople, n'importe à qui, fût-ce à un ennemi déclaré de l'Angleterre, laisser faire ainsi à quelqu'un, lui vivant, la conquête la plus éblouissante qui se pût imaginer, ne devait pas convenir à Napoléon. Il pouvait bien, comme obéissant à une tendance naturelle des choses, et pour résoudre beaucoup de difficultés européennes, pour se donner enfin une puissante alliance contre l'Angleterre, il pouvait bien permettre au torrent de l'ambition russe de venir battre le pied des Balkans, surtout dans le désir de détourner ce torrent de la Vistule, mais il ne voulait pas lui laisser dépasser ces montagnes tutélaires. Il ne voulait pas que l'œuvre la plus éclatante des temps modernes fût accomplie par quelqu'un, à sa face, à côté de lui! Il était trop jaloux de la grandeur de la France, trop jaloux d'occuper à lui seul l'imagination du genre humain, pour consentir à un tel empiétement sur sa propre gloire!

Aussi, malgré l'envie de séduire son nouvel ami, il ne se prêta jamais à un autre partage que celui qui enlevait à la Porte les provinces du Danube mal attachées à l'empire, et la Grèce déjà trop réveillée pour subir long-temps le joug des Turcs.

Un jour les deux empereurs, au retour d'une longue promenade, se renfermèrent dans le cabinet de travail, où se trouvaient étalées de nombreuses cartes de géographie. Napoléon, paraissant continuer une conversation vivement engagée avec Alexandre, demanda à M. Méneval une carte de Turquie, la déploya, puis reprenant l'entretien, et posant tout à coup le doigt sur Constantinople, s'écria plusieurs fois, sans s'inquiéter d'être entendu du secrétaire, dans lequel il avait une confiance absolue: Constantinople! Constantinople! jamais! c'est l'empire du monde[44].—

Cependant, la Finlande, les provinces danubiennes, comme prix du concours de la Russie aux projets de la France, présentaient une perspective assez belle, pour enivrer Alexandre, car son règne égalerait celui de la grande Catherine, s'il obtenait ces vastes territoires. Il ne se fit donc pas presser plus long-temps, et consentit à tout ce qu'on exigeait de lui.

Bases sur lesquelles doivent reposer les stipulations de Tilsit.

En conséquence il fut convenu que la France et la Russie noueraient dès cet instant une alliance intime, à la fois défensive et offensive, n'auraient à l'avenir que les mêmes amis, les mêmes ennemis, et en toute occasion tourneraient vers le même but leurs forces réunies de terre et de mer. On se promit de régler plus tard par une convention spéciale le nombre d'hommes et de vaisseaux à employer pour chaque cas particulier. Dans le moment, la Russie devait offrir sa médiation au cabinet britannique, pour le rétablissement de la paix avec la France, et si cette médiation aux conditions arrêtées par Napoléon, n'était pas acceptée, elle s'obligeait à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne. Immédiatement après on devait contraindre toute l'Europe, l'Autriche comprise, à concourir à cette guerre. Si la Suède et le Portugal, comme il était facile de le prévoir, résistaient, une armée russe irait occuper la Finlande, une armée française le Portugal. Quant aux Turcs, Napoléon s'engageait à leur offrir sa médiation, pour les remettre en paix avec la Russie, et s'ils refusaient cette médiation, il était stipulé que la guerre de la Russie contre eux serait commune à la France, et que les deux puissances feraient ensuite de l'empire ottoman, ce qu'elles jugeraient convenable, sauf à s'arrêter, quant au démembrement, à la limite des Balkans et du golfe de Salonique.

Conditions posées par Napoléon à l'égard de la Prusse.

Ces résolutions une fois adoptées en substance, Napoléon se chargea de rédiger de sa main les traités patents et secrets, qui devaient les contenir. Il fallait cependant s'entendre au sujet de cette malheureuse Prusse, que Napoléon avait promis de ne pas détruire entièrement, et, pour l'honneur d'Alexandre, de laisser subsister au moins en partie. Il y avait deux conditions fondamentales que Napoléon avait posées, et desquelles il ne voulait pas s'écarter, c'était de prendre, pour les employer à diverses combinaisons, toutes les provinces allemandes que la Prusse possédait à la gauche de l'Elbe, et en outre les provinces polonaises qu'elle avait reçues dans les divers partages de la Pologne. Ce n'était pas moins que la moitié des États prussiens, en territoire et en population. Projet de créer un royaume français en Allemagne, avec les dépouilles de la Prusse et de la Hesse. Avec les provinces de Westphalie, de Brunswick, de Magdebourg, de Thuringe, anciennement ou récemment acquises par la Prusse, Napoléon voulait, en les réunissant au grand-duché de Hesse, composer un royaume allemand, qu'il appellerait royaume de Westphalie, et qu'il se proposait de donner à son frère Jérôme, pour introduire dans la Confédération du Rhin un prince de sa famille. Il avait déjà couronné deux de ses frères, l'un qui régnait en Italie, l'autre en Hollande. Il en établirait ainsi un troisième en Allemagne. Quant au Hanovre, qui avait appartenu un moment à la Prusse, Napoléon prétendait le garder comme gage de la paix avec l'Angleterre. Résolutions de Napoléon à l'égard de la Pologne. Quant à la Pologne, son intention était d'en commencer la restauration au moyen des provinces de Posen et de Varsovie, qu'il constituerait en État indépendant, afin de payer les services des Polonais, qui lui avaient été peu secourables jusqu'ici, mais qui pourraient l'être davantage, lorsqu'ils joindraient à leur courage naturel l'avantage de l'organisation; afin d abolir aussi, en renversant l'ouvrage du grand Frédéric, la principale et la plus condamnable de ses œuvres, le partage de la Pologne. Napoléon ne savait pas ce que le temps lui permettrait d'enlever plus tard à l'Autriche, par échange ou par force, des provinces polonaises que détenait cette puissance, et en attendant, il faisait déjà renaître la Pologne, par la création d'un État polonais d'une assez grande étendue et d'une véritable importance. Pour faciliter davantage cette restauration, il avait imaginé de revenir à une autre chose du passé, c'était de donner la Pologne à la Saxe. Ainsi en détruisant l'une des grandes monarchies de l'Allemagne, la Prusse, il voulait lui substituer deux nouvelles monarchies alliées, la Westphalie, constituée de toutes pièces au profit de son plus jeune frère, la Saxe, agrandie jusqu'à la doubler, et destinées l'une et l'autre, d'après toutes les vraisemblances, à lui rester fidèlement attachées. Il entendait refaire de la sorte un nouvel équilibre allemand, et remplacer par deux alliances, la forte alliance de la Prusse, qu'il avait perdue. Il assignait donc pour limites à la Confédération du Rhin, l'Inn à l'égard de l'Autriche, l'Elbe à l'égard de la Prusse, la Vistule à l'égard de la Russie.

La Russie n'avait pas beaucoup d'objections à élever contre de telles combinaisons, une fois surtout qu'elle prenait le parti de s'associer à la politique française. Sauf les sacrifices imposés à la Prusse, sauf la restauration de la Pologne, elle s'intéressait peu à ces créations, à ces démembrements d'États allemands. Mais les sacrifices imposés à la Prusse étaient embarrassants pour l'empereur Alexandre, surtout quand il se rappelait les serments prêtés sur le tombeau du grand Frédéric, et les démonstrations d'un dévouement chevaleresque prodiguées à la reine de Prusse. De 9 millions et demi d'habitants, on réduisait la monarchie prussienne à 5 millions. De 120 millions de francs en revenu, on la réduisait à 69. Quelques objections d'Alexandre relativement au démembrement de la Prusse. Alexandre ne pouvait donc admettre un tel amoindrissement de son allié, sans quelques objections. Il les présenta à Napoléon, et n'en fut que médiocrement écouté. Réponse de Napoléon aux objections d'Alexandre. Napoléon lui répondit que c'était par considération pour lui qu'il laissait autant de provinces à la Prusse, car sans le motif de lui complaire, il l'aurait réduite à n'être qu'un des États de troisième ordre. Il lui eût enlevé, disait-il, jusqu'à la Silésie, qu'il aurait, ou donnée à la Saxe, pour transporter à celle-ci toute la puissance qu'avait eue la Prusse, ou donnée à l'Autriche, pour en obtenir les Gallicies.

Cette double combinaison aurait assurément mieux valu. Le parti de sacrifier la Prusse une fois pris, il valait mieux la détruire tout à fait qu'à moitié. C'est, dans tous les cas, un mauvais système que de renverser les anciens États, pour en créer de nouveaux, car les anciens sont prompts à revivre, les nouveaux prompts à mourir, à moins toutefois qu'on n'agisse dans le sens, déjà très-prononcé, de la marche des choses. La marche des choses avait amené l'agrandissement progressif de la Prusse, la destruction progressive de la Pologne et de la Saxe. Tout ce qu'on essayait dans ce sens avait des chances de durée; tout ce qu'on essayait dans le sens contraire, en avait peu. Il aurait fallu pour donner à ce qu'on faisait quelque consistance, rendre tout de suite la Prusse si faible, la Saxe et la Pologne si fortes, que la première eût peu de moyens de renaître, et les deux autres beaucoup de moyens de se soutenir. Ainsi en ne reconstituant pas la Prusse en entier, reconstruction qui eût été préférable à tout, Napoléon aurait mieux fait de la détruire complétement. Il le pensait lui-même ainsi, et il le dit à l'empereur Alexandre. Il alla jusqu'à lui offrir une partie des dépouilles de la maison de Brandebourg, s'il voulait se prêter à ses projets, afin de rétablir plus complétement la Pologne. Mais Alexandre s'y refusa, car il lui était évidemment impossible d'accepter les dépouilles de la Prusse. C'était déjà bien assez de ne pas la défendre davantage, et de devenir l'allié intéressé du vainqueur qui la dépouillait. Déplaisir causé à l'empereur Alexandre par la restauration de la Pologne. Indépendamment du sort infligé à la Prusse, Alexandre ne pouvait pas voir avec plaisir la restauration de la Pologne. Direction que Napoléon cherche à imprimer à l'ambition de la Russie. Mais Napoléon s'efforça de lui démontrer que la Russie devait du côté de l'Occident s'arrêter au Niémen; qu'en le dépassant pour se rapprocher de la Vistule, comme elle l'avait fait lors du dernier partage de la Pologne, elle se rendait suspecte et odieuse à l'Europe, se donnait des sujets, long-temps, peut-être même éternellement insoumis, et se mettait pour des conquêtes douteuses dans la dépendance de puissances voisines, toujours prêtes à fomenter l'insurrection chez elle; qu'il fallait qu'elle cherchât son agrandissement ailleurs; qu'elle le trouverait au Nord vers la Finlande, en Orient vers la Turquie; que dans cette dernière direction surtout, s'ouvrait pour elle la route de la vraie grandeur, de la grandeur sans limites, puisque l'Inde même était en perspective; qu'en cherchant à s'agrandir de ce côté, elle rencontrerait sur le continent des amis, des alliés, la France particulièrement, et qu'elle n'aurait d'adversaire que l'Angleterre, dont la puissance, réduite à celle de ses vaisseaux, ne pourrait jamais lui disputer les bords du Danube.

Juillet 1807.

Les raisons de Napoléon était fortes, et eussent-elles été mauvaises, on n'était guère en mesure de les contredire. Il fallait choisir: ou n'avoir rien nulle part, ne s'agrandir d'aucun côté, sans empêcher la Pologne de renaître, la Prusse de tomber, ou s'agrandir beaucoup dans le sens indiqué par Napoléon. Alexandre n'hésita pas. D'ailleurs il était tellement séduit, charmé, qu'il n'y avait pas besoin de la force pour le décider. Mais il s'agissait de savoir comment on ferait supporter son malheur à Frédéric-Guillaume, qui, en voyant les deux empereurs si intimes, avait pu se flatter d'être le motif de cette intimité, et d'en recueillir le prix. Alexandre se chargea, quelque embarrassant que fût ce rôle, de faire les premières ouvertures, et après avoir communiqué à Frédéric-Guillaume les résolutions qui le concernaient, de lui laisser le soin de s'en entendre directement avec l'arbitre suprême, qui traçait les frontières de tout le monde. Manière dont Frédéric-Guillaume accueille les propositions qui le concernent. Frédéric-Guillaume accueillit mal les ouvertures d'Alexandre, et se promit d'en référer à Napoléon. Le malheureux roi de Prusse, que la fortune favorisait alors si peu, mais qu'elle devait dédommager plus tard, n'était pas capable de traiter lui-même ses propres affaires. Il n'était ni adroit, ni imposant; et si parfois son âme soulevant le poids du malheur, se livrait à quelques mouvements involontaires, c'était à des mouvements de brusquerie, fort peu séants chez un roi sans États et sans armée. La ville de Memel, où la reine de Prusse passait ses nuits et ses jours à pleurer, les dix ou quinze mille hommes du général Lestocq, voilà tout ce qui lui restait. Explication entre Napoléon et le roi Frédéric-Guillaume. Ce prince eut une longue explication avec Napoléon, et, comme dans leur première entrevue, s'attacha à lui prouver qu'il n'avait pas mérité son malheur, car l'origine de ses démêlés avec la France remontait à la violation du territoire d'Anspach, et en traversant la province d'Anspach, affirmait-il avec obstination, Napoléon avait manqué à la souveraineté prussienne. La question avait peu d'importance au point où en étaient les choses, mais à cet égard Napoléon éprouvait une conviction égale à celle de son interlocuteur. En traversant cette province d'Anspach, il avait agi avec une parfaite bonne foi, et il tenait à avoir raison sur ce point, autant que s'il n'eût pas été le plus fort. Les deux monarques s'animèrent, et le roi de Prusse, dans son désespoir, se livra à des emportements, regrettables pour sa dignité, peu utiles à sa cause, embarrassants pour Napoléon. Importuné de ses plaintes, Napoléon le renvoya à son allié Alexandre, qui l'avait entraîné à continuer la guerre, lorsque le lendemain d'Eylau, la paix eût été possible et avantageuse pour la Prusse.—Du reste, lui dit-il, l'empereur Alexandre a un moyen de vous indemniser, c'est de vous sacrifier ses parents, les princes de Mecklembourg et d'Oldenbourg, dont les États procureront un beau dédommagement à la Prusse, vers le Nord et vers la Baltique; c'est aussi de vous abandonner le roi de Suède, auquel vous pourrez prendre Stralsund, et la portion de la Poméranie dont il se sert si mal. Que l'empereur Alexandre consente pour vous à ces acquisitions, non pas égales aux territoires qu'on vous enlève, mais mieux situées, et quant à moi je ne m'y opposerai pas. Frédéric-Guillaume se résigne, mais se défend sur certains détails, et tâche de garder Magdebourg. —Napoléon était fondé à renvoyer Frédéric-Guillaume à Alexandre, qui aurait pu effectivement procurer ces compensations à la Prusse. Mais Alexandre avait déjà bien assez de l'embarras que lui causait la tristesse de ses alliés prussiens, sans y ajouter dans sa propre famille des plaintes, des reproches, des visages consternés. Frédéric-Guillaume n'aurait pas même osé en parler, et il prit l'offre pour une défaite. Il fut donc obligé de se résigner au sacrifice d'une moitié de son royaume. Cependant il était possible de lui ménager quelques consolations de détail, qui eussent fort adouci son chagrin. On lui laissait la vieille Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie, mais on lui enlevait la Pologne, on lui enlevait les provinces à la gauche de l'Elbe, et on lui devait, en prenant ces vastes parties de ses États, de ne pas trop isoler entre elles, celles qui lui restaient. C'était en effet avec des empiétements successifs sur la Pologne, que Frédéric avait lié ensemble la vieille Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie. Il s'agissait de savoir quelles portions de la Pologne on laisserait à la Prusse, pour bien rattacher ces provinces entre elles. Enfin, et par-dessus tout, il s'agissait de savoir, si en assignant à la Prusse la frontière de l'Elbe en Allemagne, on lui accorderait la place de Magdebourg, qui est sur l'Elbe plus importante encore que celle de Mayence ou de Strasbourg sur le Rhin.