Rencontre que fait Napoléon dans une maison écartée, à la suite d'un orage.

Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée, il partit le 24 octobre, et passa par Kropstadt, pour se rendre à Potsdam. Faisant la route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif. Cependant on lui offrit de s'abriter dans une maison située au milieu des bois, et appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français, que, par crainte autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir. Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers, autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: Voilà l'Empereur!—Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement Napoléon.—Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en Égypte.—Et que faisiez-vous en Égypte?—J'étais l'épouse d'un officier qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu m'accueillir, et me confier l'éducation de ses enfants.—Le visage d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à coup adouci.—Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension; et quant à votre fils, je me charge de son éducation.—

Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces résolutions, et dit en souriant: Je n'avais jamais eu d'aventure dans une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.—

Napoléon à Postdam.

Il arriva le 24 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le philosophe de Sans-Souci, et avec quelque raison, car il sembla porter le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses peuples s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les œuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit en s'écriant: Voilà un beau présent pour les Invalides, surtout pour ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre! Ils seront heureux sans doute quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui qui les vainquit à Rosbach!—Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques, n'offensait assurément ni Frédéric, ni la nation prussienne. Mais combien est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait du haut du trône l'un des promoteurs de la révolution française, couché maintenant dans son cercueil, recevait la visite du général de cette révolution, devenu empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur d'Iéna! Quel spectacle! Malheureusement ces retours de la fortune n'étaient pas les derniers!

Entrée du Maréchal Davout à Berlin, le 25 Octobre.

Pendant que le quartier général était à Potsdam, le maréchal Davout entrait le 25 octobre à Berlin, avec son corps d'armée. Le roi Frédéric-Guillaume, en se retirant, avait livré Berlin au gouvernement de la bourgeoisie, présidée par un personnage considérable, le prince de Hatzfeld. Les représentants de cette bourgeoisie offrirent au maréchal Davout les clefs de la capitale, qu'il leur rendit, en disant qu'elles appartenaient à plus grand que lui, c'est-à-dire à Napoléon. Il laissa un seul régiment dans la ville, pour y faire la police de moitié avec la milice bourgeoise, puis il alla s'établir à une lieue plus loin, à Friederichsfeld, dans une forte position, la droite à la Sprée, la gauche à des bois. Par ordre de Napoléon, il campa militairement, son artillerie braquée, une partie de ses soldats consignée au camp, l'autre allant visiter alternativement la capitale conquise par leurs exploits. Il fit construire des baraques en paille et en sapin, pour que les troupes fussent à l'abri des rigueurs de la saison. Il n'était pas nécessaire de recommander au maréchal Davout la discipline: il ne fallait veiller avec lui qu'à la rendre moins sévère. Le maréchal Davout promit aux magistrats de Berlin de respecter les personnes et les propriétés, comme le doivent des conquérants civilisés, à condition qu'il obtiendrait des habitants une soumission complète et des vivres, pendant le temps fort court que l'armée avait à passer dans leurs murs, ce qui, pour une ville telle que Berlin, ne pouvait constituer une charge bien pesante.

Du reste, le lendemain de l'entrée des Français dans Berlin, les boutiques étaient ouvertes. Les habitants circulaient paisiblement dans les larges rues de cette capitale, et même en plus grand nombre que de coutume. Ils semblaient tout à la fois chagrins et curieux, impressions naturelles chez un peuple patriote mais vif, éclairé, frappé de tout ce qui est grand, jaloux de connaître les généraux et les soldats les plus renommés qu'il y eût alors au monde. Ils désapprouvaient d'ailleurs leur gouvernement d'avoir entrepris une guerre insensée, et cette désapprobation devait atténuer la haine qu'ils portaient à des vainqueurs provoqués. Le maréchal Lannes fut envoyé sur Potsdam et Spandau. Le maréchal Augereau traversa Berlin à la suite du maréchal Davout; et Napoléon, après avoir séjourné le 24 et le 25 à Potsdam, le 26 à Charlottenbourg, fixa au 27 son entrée à Berlin.

Entrée triomphale de Napoléon à Berlin.

C'était pour la première fois qu'il allait paraître en vainqueur dans une capitale conquise. Il ne s'était pas montré ainsi à Vienne, qu'il avait à peine visitée, vivant toujours à Schœnbrunn, loin des regards des Viennois. Mais aujourd'hui, soit orgueil d'avoir terrassé une armée réputée invincible, soit désir de frapper l'Europe par un spectacle éclatant, soit aussi l'ivresse de la victoire, montant à sa tête plus haut que de coutume, il voulut faire dans Berlin une entrée triomphale.

Le 27 au matin toute la population de la ville était sur pied, afin d'assister à cette grande scène. Napoléon entra entouré de sa garde, et suivi par les beaux cuirassiers des généraux d'Hautpoul et Nansouty. La garde impériale, richement vêtue, était ce jour-là plus imposante que jamais. En avant les grenadiers et les chasseurs à pied, en arrière les grenadiers et les chasseurs à cheval, au milieu les maréchaux Berthier, Duroc, Davout, Augereau, et au sein de ce groupe, isolé par le respect, Napoléon dans le simple costume qu'il portait aux Tuileries et sur les champs de bataille, Napoléon, objet des regards d'une foule immense, silencieuse, saisie à la fois de tristesse et d'admiration, tel fut le spectacle offert dans la longue et vaste rue de Berlin, qui conduit de la porte de Charlottenbourg au palais des rois de Prusse. Le peuple était dans les rues, la riche bourgeoisie aux fenêtres. Quant à la noblesse, elle avait fui, remplie de crainte, et couverte de confusion. Les femmes de cette bourgeoisie prussienne semblaient avides du spectacle qui était sous leurs yeux: quelques-unes laissaient couler des larmes; aucune ne poussait des cris de haine, ou des cris de flatterie pour le vainqueur! Heureuse la Prusse de n'être pas divisée, et de garder sa dignité dans son désastre! L'entrée de l'ennemi n'était pas chez elle la ruine d'un parti, le triomphe d'un autre; et il n'y avait pas dans son sein une indigne faction, saisie d'une joie odieuse, applaudissant à la présence des soldats étrangers! Nous, Français, plus malheureux dans nos revers, nous avons vu cette joie exécrable, car nous avons tout vu dans ce siècle, les extrêmes de la victoire et de la défaite, de la grandeur et de l'abaissement, du dévouement le plus pur et de la trahison la plus noire!

Accueil accordé par Napoléon aux représentants de la ville de Berlin.

Napoléon reçut des magistrats les clefs de Berlin, puis il se rendit au palais, où il donna audience à toutes les autorités publiques, tint un langage doux, rassurant, promit l'ordre de la part de ses soldats, à condition de l'ordre de la part des habitants, ne se montra sévère dans ses propos que pour l'aristocratie allemande, qui était, disait-il, l'unique auteur des maux de l'Allemagne, qui avait osé le provoquer au combat, et qu'il châtierait, en la réduisant à mendier son pain en Angleterre. Il s'établit dans le palais du roi, y reçut les ministres étrangers représentants des cours amies, et fit appeler M. de Talleyrand à Berlin.

Emploi que Napoléon fait des bulletins.

Ses bulletins, récit de tout ce que l'armée accomplissait chaque jour, souvent aussi réponses véhémentes à ses ennemis, recueils de réflexions politiques, leçons aux rois et aux peuples, étaient rapidement dictés par lui, et ordinairement revus par M. de Talleyrand, avant d'être publiés. Il y racontait chacun des progrès qu'il faisait dans le pays ennemi; il y racontait même ce qu'il apprenait des causes politiques de la guerre. Il affecta, dans ceux qu'il publia en Prusse, de prodiguer les hommages à la mémoire du grand Frédéric, les marques d'estime à son malheureux successeur, en laissant percer toutefois quelque pitié pour sa faiblesse, et les sarcasmes les plus virulents contre les reines qui se mêlaient des affaires d'État, qui exposaient leurs époux et leurs pays à d'affreux désastres: traitement peu généreux envers la reine de Prusse, assez accablée par le sentiment de ses fautes et de ses malheurs, pour qu'on n'ajoutât pas l'outrage à l'infortune! Ces bulletins, où éclatait avec trop peu de retenue la licence du soldat vainqueur, valurent à Napoléon plus d'un blâme, au milieu des cris d'admiration que ses triomphes arrachaient à ses ennemis eux-mêmes.

Paroles de Napoléon aux envoyés du duc de Brunswick.

Dans son irritation contre le parti prussien, promoteur de la guerre, il reçut sévèrement les envoyés du duc de Brunswick, qui avait été mortellement blessé à la bataille d'Awerstaedt, et qui, avant d'expirer, recommandait au vainqueur sa famille et ses sujets.—Qu'aurait à dire, leur répondit Napoléon, qu'aurait à dire celui qui vous envoie, si je faisais subir à la ville de Brunswick la subversion dont il menaçait, il y a quinze ans, la capitale du grand peuple auquel je commande? Le duc de Brunswick avait désavoué le manifeste insensé de 1792; on aurait pu croire qu'avec l'âge la raison commençait à l'emporter chez lui sur les passions, et cependant il est venu prêter de nouveau l'autorité de son nom aux folies d'une jeunesse étourdie, qui a perdu la Prusse! C'était à lui qu'il appartenait de remettre à leur place femmes, courtisans, jeunes officiers, et d'imposer à tout le monde l'autorité de son âge, de ses lumières, et de sa position. Il n'en a pas eu la force, et la monarchie prussienne est abattue, les États de Brunswick sont en mon pouvoir. Dites au duc de Brunswick que j'aurai pour lui les égards dus à un général malheureux, justement célèbre, frappé par le fer qui peut nous atteindre tous, mais que je ne saurais voir un prince souverain dans un général de l'armée prussienne.—

Ces paroles, publiées par l'ordinaire voie des bulletins, donnaient à comprendre que Napoléon ne voulait pas mieux traiter la souveraineté du duc de Brunswick que celle de l'électeur de Hesse. Du reste, s'il se montrait dur avec les uns, il se montrait avec les autres bienveillant et généreux, ayant soin de varier ses traitements suivant la participation connue de chacun à la guerre. Ses expressions à l'égard du vieux maréchal de Mollendorf furent pleines de convenance. Il y avait dans Berlin le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, et père du prince Louis, ainsi que la princesse sa femme. Il s'y trouvait aussi la veuve du prince Henri et deux sœurs du roi, l'une en couche, l'autre malade. Napoléon alla visiter ces membres de la famille royale, avec tous les signes d'un profond respect, et les toucha par ces témoignages venus de si haut, car il n'y avait pas alors de souverain dont les attentions eussent un aussi grand prix que les siennes. Dans la situation à laquelle il était parvenu, il savait calculer ses moindres témoignages de bienveillance ou de sévérité. Usant en ce moment du droit qui appartient à tous les généraux en temps de guerre, celui d'intercepter les correspondances pour découvrir la marche de l'ennemi, il saisit une lettre du prince de Hatzfeld, dans laquelle celui-ci paraissait informer le prince de Hohenlohe de la position de l'armée française autour de Berlin. Le prince de Hatzfeld, comme chef du gouvernement municipal établi à Berlin, avait promis par serment de ne rien entreprendre contre l'armée française, et de ne s'occuper que du repos, de la sûreté, du bien-être de la capitale. La grâce du prince de Hatzfeld accordée aux larmes de son épouse. C'était un engagement de loyauté envers le vainqueur, qui consentait à laisser subsister, dans l'intérêt du pays vaincu, une autorité qu'il aurait pu abolir. Toutefois la faute était bien excusable, puisqu'elle partait du plus honorable des sentiments, le patriotisme. Napoléon, qui craignait que les autres bourgmestres n'imitassent cet exemple, et qu'alors tous ses mouvements ne fussent révélés heure par heure à l'ennemi, voulut intimider les autorités prussiennes par un acte de rigueur éclatant, et ne fut pas fâché que cet acte de rigueur tombât sur l'un des principaux membres de la noblesse, accusé d'avoir été chaud partisan de la guerre, accusation fausse, car le prince de Hatzfeld était du nombre des seigneurs prussiens qui avaient de la modération, parce qu'ils avaient des lumières. Napoléon fit appeler le prince Berthier, et chargea le maréchal Davout, sur la sévérité duquel il comptait, de former une commission militaire, qui appliquerait à la conduite du prince de Hatzfeld les lois de la guerre contre l'espionnage. Le prince Berthier, en apprenant la résolution prise par Napoléon, tenta de vains efforts pour l'en dissuader. Les généraux Rapp, Caulaincourt, Savary, n'osant se permettre des remontrances qui ne semblaient bien placées que dans la bouche du major général, étaient consternés. Comme ils ne savaient plus à quels moyens recourir, ils cachèrent le prince dans le palais même, sous prétexte de le faire arrêter, puis ils avertirent la princesse de Hatzfeld, personne intéressante, et qui se trouvait enceinte, du danger dont son mari était menacé. Elle accourut au palais. Il était temps, car la commission assemblée demandait les pièces de conviction. Napoléon, au retour d'une course dans Berlin, venait de descendre de cheval; la garde battait aux champs, et il franchissait le seuil du palais, quand la princesse de Hatzfeld, conduite par Duroc, se présenta tout éplorée devant lui. Ainsi surpris il ne pouvait refuser de la recevoir; il lui accorda audience dans son cabinet. Elle était saisie de terreur. Napoléon, touché, la fit approcher, et lui donna la lettre interceptée à lire.—Eh bien! madame, lui dit-il, reconnaissez-vous l'écriture de votre mari?—La princesse, tremblante, ne savait que répondre. Mais bientôt prenant soin de la rassurer, Napoléon ajouta: Jetez au feu cette pièce, et la commission militaire sera dépourvue des preuves de conviction.—

Cet acte de clémence, que Napoléon ne pouvait refuser après avoir vu la princesse de Hatzfeld, lui coûta cependant, parce qu'il entrait dans ses projets d'intimider la noblesse allemande, particulièrement les magistrats des villes, qui révélaient à l'ennemi le secret de ses opérations. Plus tard il connut le prince de Hatzfeld, apprécia son caractère et son esprit, et se sut gré de ne l'avoir pas livré à la justice militaire. Heureux les gouvernements, quand il se rencontre de sages amis pour apporter un retard à leurs rigueurs! Il n'est pas nécessaire que ce retard soit bien long, pour qu'ils aient cessé de vouloir les actes auxquels ils se portaient d'abord avec le plus de véhémence.

Napoléon, dans cet intervalle, n'avait cessé de diriger les mouvements de ses lieutenants contre les débris de l'armée prussienne. Placé à Berlin avec ses principales forces, il coupait aux Prussiens la route directe de l'Elbe à l'Oder, et ne leur laissait pour atteindre ce dernier fleuve que des chemins longs, presque impraticables, faciles à intercepter. Berlin, en effet, est situé entre l'Elbe et l'Oder, à égale distance de ces deux fleuves. (Voir la carte no 36.) Les plaines de sable, que nous avons déjà décrites, en s'approchant de la Baltique vers le Mecklembourg, se relèvent en dunes, et présentent une suite de lacs de toute grandeur, parallèles à la mer, et auxquels on ne saurait donner de nom, tant ils sont multipliés. L'écoulement de ces lacs, contrarié par la chaîne des dunes, au lieu de s'opérer directement vers la mer, s'opère en dedans du pays, par un cours d'eau peu considérable, peu rapide, le Havel, qui coule vers Berlin, où il se rencontre avec la Sprée, venue d'une direction opposée, c'est-à-dire de la Lusace, province qui sépare la Saxe de la Silésie. Dispositions de Napoléon pour envelopper et prendre les restes de l'armée prussienne. Le Havel et la Sprée, confondus près de Berlin, se répandent autour de Spandau et de Potsdam, y forment de nouveaux lacs, que la main du grand Frédéric a pris soin d'embellir, et par un mouvement à gauche se rendent à l'Elbe. Ils décrivent ainsi une ligne transversale, qui d'un côté unit Berlin à l'Elbe, et de l'autre, continuée par le canal de Finow, joint cette capitale à l'Oder. C'est à travers ce pays, sillonné de cours d'eau naturels ou artificiels, couvert de lacs, de forêts, de sables, que devaient fuir les restes errants de l'armée prussienne.

Napoléon, établi dès le 24 octobre à Potsdam et à Berlin, était en mesure de les prévenir sur toutes les directions. Il tenait le corps de Lannes à Spandau, les corps d'Augereau et de Davout à Berlin même, enfin le corps de Bernadotte au delà de Berlin, les uns et les autres prêts à marcher, au premier indice qu'on aurait de la direction adoptée par l'ennemi. Napoléon avait lancé la cavalerie autour de Berlin, de Potsdam, et sur les rives du Havel et de l'Elbe, pour recueillir des informations.

Reddition de Spandau.

Déjà Spandau s'était rendu. Cette place, située tout près de Berlin, au milieu des eaux de la Sprée et du Havel, forte par son site et par ses ouvrages, aurait pu opposer une longue résistance. Mais telles avaient été la présomption et l'incurie du gouvernement prussien, qu'il n'avait pas même armé la place, quoique les magasins dont elle était pourvue continssent un matériel considérable. Le 25, jour de l'entrée du maréchal Davout à Berlin, Lannes se présenta sous les murs de Spandau, et menaça le gouverneur des plus sévères traitements, s'il ne consentait pas à se rendre. Les canons n'étaient pas sur les murs; la garnison, partageant l'effroi qui avait gagné tous les cœurs, demandait à capituler. Le gouverneur était un vieux militaire auquel l'âge avait ôté toute énergie. Lannes le vit, le terrifia par le récit des désastres de l'armée prussienne, et lui arracha une capitulation, en vertu de laquelle la place fut immédiatement livrée aux Français, et la garnison déclarée prisonnière de guerre. Il fallait à la fois l'imprévoyance du gouvernement, qui avait négligé d'armer cette forteresse, et la démoralisation qui régnait partout, pour expliquer une aussi étrange capitulation.

L'Empereur courut de sa personne à Spandau, et résolut d'en faire son troisième dépôt en Allemagne. Ce nouveau réduit offrait d'autant plus d'avantage, qu'il était situé à trois ou quatre lieues de Berlin, entouré d'eau, parfaitement fortifié, et rempli d'une immense quantité de grains. Napoléon ordonna de l'armer sur-le-champ, d'y construire des fours, d'y amasser des munitions, d'y organiser des hôpitaux, d'y créer enfin les mêmes établissements qu'à Wittenberg et à Erfurt. Il y envoya sans délai tout ce qui avait été pris à Berlin en artillerie, fusils et munitions de guerre. On avait trouvé dans cette capitale 300 bouches à feu, 100 mille fusils, beaucoup de poudre et de projectiles. Ce vaste matériel, joint à un amas considérable de grains, fut de la sorte garanti contre toute tentative du peuple de Berlin, peuple actuellement calme et docile, mais dont un revers, si nous venions à en essuyer un, pouvait changer la soumission en révolte.

Tandis qu'on s'occupait de ces mesures de prévoyance, les courses non interrompues de la cavalerie légère avaient révélé la marche de l'armée prussienne. Les onze jours écoulés depuis la bataille d'Iéna, ces onze jours employés par les Français à gagner l'Elbe, à le franchir, à occuper Berlin, avaient été employés par les Prussiens à gagner l'Elbe également, à y réunir leurs débris épars, à s'élever ensuite vers le Mecklembourg, pour atteindre, par un détour au nord, la ligne de l'Oder. (Voir la carte no 36.) Ce mouvement vers le Mecklembourg étant démasqué, Napoléon lança Murat sur Oranienbourg et Zehdenick, pour suivre les bords du Havel et du canal de Finow. C'était le long de ces lignes militaires, et protégé par elles, que le prince de Hohenlohe devait diriger sa marche. Murat et Lannes dirigés vers le Mecklembourg pour envelopper le prince de Hohenlohe. Napoléon ordonna de les côtoyer, de manière à se tenir toujours entre l'ennemi et l'Oder, et puis, quand on aurait débordé les Prussiens, de chercher à les envelopper, afin de les prendre jusqu'au dernier homme. Le maréchal Lannes fut acheminé à la suite de Murat, avec la recommandation de marcher aussi vite que la cavalerie. Le maréchal Bernadotte eut ordre de se porter à la suite de Lannes. Le maréchal Davout, après les trois ou quatre jours de repos qu'il lui fallait, dut se rendre à Francfort-sur-l'Oder, le maréchal Augereau et la garde durent rester à Berlin. Les maréchaux Ney et Soult, comme nous l'avons dit, avaient mission d'investir Magdebourg.

Retraite du prince de Hohenlohe.

L'infortuné prince de Hohenlohe avait pris effectivement la résolution qu'on lui prêtait. Poursuivi à outrance par les Français, il était arrivé à Magdebourg, espérant y trouver du repos, des vivres, du matériel, et surtout le temps nécessaire à la réorganisation de son armée. Vaine espérance! Le défaut de précautions, pour le cas d'une retraite, si facile à prévoir, se reproduisait partout. Il n'y avait à Magdebourg d'autres approvisionnements que ceux qui étaient indispensables à la garnison. Séjour momentané à Magdebourg. Le vieux gouverneur, M. de Kleist, après avoir pourvu aux premiers besoins des fuyards, et leur avoir donné un peu de pain, refusait de les nourrir plus long-temps, dans la crainte de diminuer ses propres ressources, s'il venait à être assiégé. Les bagages s'étaient tellement encombrés dans l'intérieur de Magdebourg, que l'armée n'avait pas pu s'y loger. On avait été forcé d'établir la cavalerie sur les glacis, l'infanterie dans les chemins couverts. Bientôt même le harcèlement continuel de la cavalerie française, qui venait enlever des détachements entiers sous le canon de la place, avait obligé les troupes prussiennes à passer de l'autre côté de l'Elbe. Enfin M. de Kleist, effrayé du désordre qui régnait au dedans et au dehors de Magdebourg, pressa instamment le prince de Hohenlohe de continuer sa retraite vers l'Oder, et de lui laisser la liberté dont il avait besoin pour se mettre en défense. Le prince de Hohenlohe n'eut donc que deux jours pour réorganiser une armée qui ne se composait plus que de débris, et dans laquelle il fallait réunir plusieurs bataillons pour en former un seul. De plus, le maréchal Kalkreuth ayant été rappelé par le roi dans la Prusse orientale, le prince de Hohenlohe était chargé de recueillir les deux divisions de réserve, et contraint de les aller joindre sur le bas Elbe, fort au-dessous de Magdebourg.

Le prince de Hohenlohe, au sortir de Magdebourg, prend sa direction au nord, pour aller joindre l'Oder à Stettin.

Au milieu de ces embarras, le prince de Hohenlohe se mit en marche sur trois colonnes. À sa droite, le général Schimmelpfennig, avec un détachement de cavalerie et d'infanterie, devait couvrir l'armée du côté de Potsdam, Spandau et Berlin, côtoyer d'abord le Havel, puis, quand on serait remonté assez haut pour tourner Berlin, longer le canal de Finow, flanquer ainsi la retraite jusqu'à Prenzlow et Stettin, car on ne pouvait, à cause de la position des Français, rejoindre l'Oder que vers son embouchure. (Voir la carte no 36.) Le gros de l'infanterie, marchant au centre, à égale distance du corps de Schimmelpfennig et de l'Elbe, devait passer par Genthin, Rathenau, Gransée et Prenzlow. La cavalerie, qui était déjà sur les bords de l'Elbe, où elle profitait de l'abondance des fourrages, devait suivre les bords de ce fleuve par Jérichow et Havelberg, les quitter ensuite pour se porter au nord, et aboutir par Wittstock, Mirow, Strelitz, Prenzlow, au point commun de Stettin.

Retraite du général Blucher et du duc de Weimar en tournant le Hartz.

Le corps du duc de Weimar, et le grand parc, conduit par le général Blucher, avaient heureusement tourné le Hartz par la Hesse et le Hanovre, sans être inquiétés par les Français, qui s'étaient hâtés de courir à l'Elbe. Le duc de Weimar, au moyen d'une manœuvre assez adroite, avait réussi à tromper le maréchal Soult. Feignant d'abord d'attaquer la ligne d'investissement autour de Magdebourg, puis se dérobant tout à coup, il avait subitement passé l'Elbe à Tangermunde, et gagné ainsi la rive droite. Il amenait avec lui 12 ou 14 mille hommes. Le général Blucher avait passé le fleuve au-dessous. Le prince de Hohenlohe assigna au duc de Weimar le rendez-vous convenu de Stettin, qu'il devait atteindre en traversant le Mecklembourg, et déféra au général Blucher le commandement des troupes battues devant Halle, troupes qui avaient passé des mains du duc de Wurtemberg dans celles du général Natzmer. Le général Blucher était chargé de faire avec ces troupes l'arrière-garde de l'armée prussienne.

Si ces forces étaient parvenues à échapper aux Français, et à gagner Stettin, elles auraient pu, après qu'on les aurait réorganisées, et réunies au contingent de la Prusse orientale, former derrière l'Oder une armée de quelque valeur, et donner utilement la main aux Russes. Le prince de Hohenlohe avait conservé 25 mille hommes au moins. Le corps de Natzmer, avec les autres débris du général Blucher, en comptait environ 9 à 10 mille. Les troupes du duc de Weimar s'élevaient à 13 ou 14 mille. C'était par conséquent une force totale d'environ 50 mille hommes, qui, jointe à une vingtaine de mille demeurés dans la Prusse orientale, pouvait présenter encore 70 mille combattants, et, combinée avec les Russes, jouer un rôle important. Il restait 22 mille hommes pour défendre Magdebourg. Les Saxons, se hâtant de profiter de la clémence de Napoléon à leur égard, étaient retournés chez eux.

Le prince de Hohenlohe avait à opérer sa retraite au milieu d'un pays pauvre, difficile à parcourir, et à travers les nombreux escadrons de la cavalerie française. Celle-ci, qui s'observait d'abord en présence de la cavalerie prussienne, dont on lui vantait le mérite, enivrée maintenant de ses succès, était devenue si audacieuse, que de simples chasseurs ne craignaient plus de se mesurer avec des cuirassiers.

Marche du corps de Hohenlohe.

Le prince se mit donc en route le 22 octobre, par les chemins indiqués, le corps de flanqueurs de Schimmelpfennig se dirigeant sur Plaue, l'infanterie sur Genthin, la cavalerie sur Jérichow. On marchait lentement à cause des sables, de l'épuisement des hommes et des chevaux, et du peu d'habitude des fatigues. Sept ou huit lieues par jour étaient tout ce que pouvaient faire ces troupes, tandis que l'infanterie française, au besoin, en parcourait jusqu'à quinze. De plus, une très-grande indiscipline s'était introduite dans les corps. Le malheur, qui aigrit les âmes, avait diminué le respect envers les chefs. La cavalerie surtout s'en allait confusément, sans obéir à aucun ordre. Le prince de Hohenlohe fut obligé d'arrêter l'armée, et de lui adresser une sévère allocution, pour la ramener au sentiment de ses devoirs. Indiscipline des vaincus et des vainqueurs. Il fit même fusiller un cavalier qui avait blessé un officier. Du reste, il faut reconnaître que c'est là l'effet habituel des grands revers, et quelquefois aussi des grands succès, car la victoire a son désordre comme la défaite. Les Français, avides de butin, couraient comme les Prussiens dans toutes les directions, sans se conformer aux ordres de leurs chefs; et le maréchal Ney écrivit à l'Empereur, que, si on ne l'autorisait pas à faire quelques exemples, la vie des officiers ne serait plus en sûreté. Singulières conséquences du bouleversement des États! Les mouvements précipités que ce bouleversement entraîne, désorganisent le vaincu et le vainqueur. Nous étions arrivés à la perfection de la grande guerre, et déjà nous touchions presque à la limite où elle devient une immense confusion!

Le 23, les Prussiens étaient, l'infanterie à Rathenau, la cavalerie à Havelberg. Mais l'empressement qu'ils avaient mis à couper les ponts arrêta la marche du corps de droite, celui de Schimmelpfennig, et ils furent obligés de se rapprocher de l'Elbe par une conversion à gauche, afin d'éviter les nombreux cours d'eau qui se rencontrent entre le Havel et l'Elbe. Ils se détournèrent jusqu'à Rhinow. Le 24, ils étaient, la cavalerie à Kiritz, l'infanterie à Neustadt, le corps de Schimmelpfennig à Fehrbelin. Le corps de Natzmer, transmis ici même au général Blucher, remplaça vers Rhinow le corps principal, dont il formait l'arrière-garde.

Parvenu à ce point, le prince de Hohenlohe dut délibérer sur la marche à suivre ultérieurement. On s'était élevé au nord fort au-dessus de Berlin, Spandau et Potsdam. À chaque pas l'armée se désorganisait davantage. Le colonel d'état-major de Massenbach fut d'avis d'accorder un jour de repos aux troupes, afin de les réorganiser, et d'être au moins en état de combattre, si l'on venait à rencontrer les Français. Le prince de Hohenlohe répondit avec raison, qu'un, deux, et même trois jours, ne suffiraient pas pour réorganiser l'armée, et pourraient donner aux Français le temps de la couper de Stettin et de l'Oder. Suivant l'usage, on adopta un parti moyen: on se fixa un rendez-vous commun vers Gransée, où l'on devait passer une revue générale, et adresser des allocutions aux troupes, pour les rappeler à leurs devoirs. De là on continuerait la marche sans désemparer. Ce rendez-vous de Gransée fut fixé au 26.

Mais déjà, les Français étant avertis, la cavalerie de Murat courait vers Fehrbelin d'un côté, vers Zehdenick de l'autre. Lannes, après être entré dans Spandau le 25, se mettait en marche le 26 au soir avec son infanterie, pour appuyer Murat. Trois corps d'armée français attachés à la poursuite des Prussiens. Le maréchal Soult était sur les pas du duc de Weimar, pendant que le maréchal Ney investissait Magdebourg. Enfin, le maréchal Bernadotte s'avançait entre les maréchaux Soult et Lannes. Ainsi trois corps d'armée français, outre la cavalerie de Murat, moins toutefois les cuirassiers retenus à Berlin, poursuivaient en ce moment les Prussiens. Réunion momentanée des Prussiens à Gransée. Le 26, l'infanterie du prince de Hohenlohe était à Gransée, au rendez-vous indiqué, rangée autour de son général, écoutant ses exhortations, accueillant l'espérance d'être bientôt à Stettin, et de pouvoir se reposer derrière l'Oder. Le corps de Schimmelpfennig surpris et culbuté par les dragons français à Zehdenick. Mais au même instant les dragons de Murat surprenaient à Zehdenick le corps de Schimmelpfennig, culbutaient sa cavalerie, lui tuaient 300 cavaliers, en prenaient 7 ou 800, et obligeaient l'infanterie de ce corps de flanqueurs à se disperser dans les bois.

Le prince de Hohenlohe, pour éviter les Français, fait un détour sur Furstenberg, tandis que Murat et Lannes se dirigent sur Prenzlow.

Cette nouvelle, portée par les paysans et les fuyards à Gransée, engagea le prince de Hohenlohe à décamper sur-le-champ, et à se détourner encore une fois à gauche vers Furstenberg, au lieu de marcher à Templin, qui était la route directe de Stettin. Il avait ainsi l'espoir de rallier à lui la cavalerie, et de s'éloigner en même temps des Français. Mais, tandis qu'il exécutait ce détour, Murat se dirigeait par la route la plus courte sur Templin, et Lannes, ne s'arrêtant ni le jour ni la nuit, se tenait toujours en vue des escadrons de Murat.

Le soir, le prince de Hohenlohe coucha à Furstenberg, et y fit passer la nuit à son infanterie, pendant que Lannes employait cette même nuit à marcher. Français et Prussiens continuèrent de s'élever au nord vers Templin et Prenzlow, point commun de la route de Stettin, cheminant à quelques lieues les uns des autres, et séparés seulement par un rideau de bois et de lacs. Ils avaient sept milles à parcourir pour atteindre Prenzlow (douze lieues). Le 27 au matin, le prince de Hohenlohe partit pour Boitzenbourg, faisant dire à la cavalerie de le joindre, et à l'arrière-garde, commandée par le général Blucher, de hâter le pas.

Il marcha toute la journée, n'ayant pour ses troupes d'autre nourriture que celle que leur fournissait le patriotisme des villageois, qui plaçaient sur les routes des amas de pain, et des chaudières remplies de pommes de terre. On approcha de Boitzenbourg vers le soir, et le seigneur de cet endroit, M. d'Arnim, vint annoncer qu'il avait fait préparer autour de son château des bivouacs abondamment pourvus de vivres et de boissons. C'était une heureuse nouvelle pour des gens expirant de fatigue et de faim. En approchant de Boitzenbourg, des coups de feu détruisirent cette espérance d'un peu de repos et de nourriture. Les chevaux-légers de Murat, déjà parvenus à Boitzenbourg, mangeaient les vivres destinés aux Prussiens. Trop peu nombreux cependant pour tenir tête à ceux-ci, ils quittèrent Boitzenbourg. Les infortunés soldats du prince de Hohenlohe dévorèrent ce qui restait; mais la présence des cavaliers français les avertissait de se hâter. Ils partirent la nuit même, en faisant encore un détour à gauche pour éviter les Français, et les prévenir à Prenzlow. Les Prussiens prévenus à Prenzlow. Ils marchèrent toute la nuit, se flattant de les gagner de vitesse. Au point du jour, ils commençaient à découvrir Prenzlow; mais sur la droite, à travers les bois et les lacs qui jalonnaient la route, on avait entrevu des cavaliers forçant le pas. Le brouillard ne permettait pas de reconnaître la couleur de leur uniforme. Étaient-ce des Français, étaient-ce des Prussiens? On s'interrogeait avec anxiété, les uns croyant avoir aperçu le panache blanc d'un régiment prussien, les autres au contraire croyant reconnaître le casque des dragons de Murat. Enfin, au milieu de ces conjectures de la crainte et du désir, on arrive en vue de Prenzlow, les Français, assure-t-on, n'ayant pas encore paru. On pénètre dans un faubourg, long d'un quart de lieue. Une moitié de l'armée prussienne y est déjà entrée, quand tout à coup le cri Aux armes! se fait entendre. Les dragons français, survenus au moment où une partie de l'armée prussienne est dans Prenzlow, en attaquent la queue, et la refoulent dans Prenzlow même. Ils la chargent en tous sens, puis s'élancent dans les rues de la ville. Les dragons de Pritwitz, poussés par les dragons français, se rejettent sur l'infanterie prussienne, et la culbutent. C'est une mêlée effroyable, dont la peur accroît encore le tumulte et le danger. L'armée prussienne, coupée en plusieurs morceaux, s'enfuit au delà de Prenzlow, et prend position le mieux qu'elle peut sur la route de Stettin. Capitulation de Prenzlow, et capture de la plus grande partie de l'armée prussienne. Bientôt elle est enveloppée, et Murat fait sommer le prince de Hohenlohe de se rendre. Le prince navré de douleur, mais repoussant avec horreur l'idée d'une capitulation, refuse ce qu'on lui propose.—Eh bien, répond Murat à l'officier qui lui apporte ce refus, vous serez sabrés tous, si vous ne vous rendez pas.—Une dernière espérance soutient encore le cœur du prince de Hohenlohe. Il croit que Murat n'amène avec lui que de la cavalerie. Mais l'infanterie de Lannes, qui depuis Spandau avait marché jour et nuit, ne s'arrêtant que pour manger, arrive au même instant. Le colonel d'état-major de Massenbach vient affirmer qu'il l'a vue. Dès lors plus de chance de se sauver. Murat demande à entretenir le prince de Hohenlohe. Le soldat devenu prince, et resté aussi généreux qu'il était intrépide, console le général prussien, lui promet une capitulation honorable, la plus honorable qu'il pourra lui accorder, dans la limite des instructions données par Napoléon. Murat exige que tous les soldats soient prisonniers, mais il consent à ce que les officiers demeurent libres, et puissent emporter ce qu'ils possèdent, à condition toutefois de ne pas servir pendant la durée de la guerre. Il consent aussi à ce que les soldats soient affranchis de la formalité humiliante de jeter leurs armes en défilant devant les Français. C'est la différence qui, dans ce malheur, doit les distinguer des troupes de l'Autrichien Mack. Le prince de Hohenlohe, voyant qu'il ne peut obtenir mieux, sentant même que Murat ne peut accorder davantage, retourne auprès de ses officiers, les fait ranger en cercle autour de lui, et, les yeux remplis de larmes, leur expose l'état des choses. Il était de ceux qui avaient le plus déclamé contre toute espèce de capitulation. Mais il reconnaît qu'il n'y a plus aucune ressource, pas même celle d'un combat honorable, car les munitions manquent, et l'esprit des troupes est arrivé au dernier degré d'abattement. Personne n'offrant un expédient, on rompt le cercle, en proférant des malédictions, et en brisant ses armes.

La capitulation est donc signée par le prince, et, dans le courant de cette journée, 28 octobre, un an après la catastrophe du général Mack, 14 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie, se constituent prisonniers de guerre. Les vainqueurs étaient ivres de joie, et quelle joie fut jamais mieux fondée! Tant de hardiesse à manœuvrer, tant de patience à supporter des privations égales au moins à celles qu'avaient supportées les vaincus, tant d'ardeur à faire des marches encore plus rapides que les leurs, méritaient bien un tel prix! Il y eut malheureusement des désordres dans Prenzlow, causés par l'empressement des soldats à recueillir le butin, qu'ils considéraient comme un fruit légitime de la victoire. Mais les officiers français déployèrent la plus grande fermeté pour protéger les officiers prussiens. Les écrivains allemands leur ont eux-mêmes rendu cette justice. En 1815, les départements du nord de la France n'ont pas eu la même justice à rendre aux Prussiens.

Mais les Français avaient encore d'autres trophées à recueillir. Un certain nombre d'escadrons et de bataillons prussiens, qui n'étaient pas entrés dans Prenzlow, avaient marché plus au nord, sur Passewalck. La cavalerie légère du général Milhaud les atteignit. Reddition de Stettin. Six régiments de cavalerie, plusieurs bataillons d'infanterie, un parc d'artillerie à cheval, mirent bas les armes. Pendant ce temps, le général Lasalle, avec des hussards et des chasseurs, courait à Stettin, suivi par l'infanterie de Lannes. Chose merveilleuse, un officier de cavalerie légère osa sommer Stettin, place forte, ayant une nombreuse garnison, et une immense artillerie! Le général Lasalle vit le gouverneur, lui parla avec tant de conviction du complet anéantissement de l'armée prussienne, que ce gouverneur rendit la place avec tout ce qu'elle contenait, et livra prisonnière une garnison de 6 mille hommes. Lannes y entra le lendemain. Rien assurément ne saurait mieux donner l'idée de la démoralisation des Prussiens, et de la terreur qu'inspiraient les Français, qu'un fait aussi étrange et aussi nouveau dans les annales de la guerre.

De toute l'armée prussienne, il n'y avait plus à prendre que le général Blucher et le duc de Weimar, accompagnés d'une vingtaine de mille hommes. Ce dernier reste pris, on pouvait dire que 160 mille hommes avaient été détruits ou faits prisonniers en quinze jours, sans qu'un seul eût repassé l'Oder. Le général Blucher et le corps du duc de Weimar avaient à leur poursuite les maréchaux Soult et Bernadotte. Ils allaient bientôt être atteints par Murat lui-même, et ils se trouvaient coupés de l'Oder, puisque Lannes occupait Stettin. Ils conservaient donc bien peu de chances de salut.

Injustice à l'égard des troupes de Lannes, gracieusement réparée par Napoléon.

Napoléon, en apprenant ces nouvelles, éprouva la plus vive satisfaction.—Puisque vos chasseurs, écrivit-il à Murat, prennent des places fortes, je n'ai plus qu'à licencier mon corps du génie, et à faire fondre ma grosse artillerie.—Dans le bulletin, il ne nomma que la cavalerie, et omit l'infanterie de Lannes, qui avait cependant contribué à la capitulation de Prenzlow autant que la cavalerie elle-même. Cette omission était due à ce que Murat, pressé de rendre compte des faits d'armes de sa cavalerie, n'avait pas songé à parler du corps de Lannes. Quand celui-ci reçut le bulletin, il n'osa le lire à ses soldats, dans la crainte de les affliger.—Mon dévouement à votre personne, écrivit-il à Napoléon, me mettra toujours au-dessus de toutes les injustices, mais ces braves soldats que j'ai fait marcher jour et nuit, sans repos, sans nourriture, que leur dirai-je? Quelle récompense peuvent-ils espérer, sinon de voir leur nom publié par les cent voix de la Renommée, dont vous seul disposez?—Cette belle émulation, cette ardente jalousie de gloire, qui d'ailleurs ne se manifestait ici que par une noble tristesse, n'était pas l'un des signes les moins remarquables de cet enthousiasme héroïque qui échauffait alors toutes les âmes.

Napoléon, singulièrement affectueux pour Lannes, lui répondit: «Vous et vos soldats, vous êtes des enfants. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas tout ce que vous avez fait pour seconder la cavalerie? Il y a de la gloire pour tous. Un autre jour ce sera votre tour de remplir de votre nom les bulletins de la grande armée.»

Lannes, transporté, assembla son infanterie sur l'une des places publiques de Stettin, et fit lire dans les rangs la lettre de Napoléon. Aussi joyeux que lui, ses soldats accueillirent cette lecture par des cris répétés de Vive l'Empereur! Quelques-uns même firent entendre ce cri étrange: Vive l'empereur d'Occident! Cette appellation singulière, qui répondait si parfaitement à la secrète ambition de Napoléon, naissait ainsi de l'exaltation de l'armée, et elle prouvait qu'aux yeux de tous il remplissait déjà l'Occident de sa puissance et de sa gloire.

Lannes, dans l'effusion non de la flatterie mais de la joie, car satisfait lui-même, il voulait que son maître le fût aussi, Lannes écrivit: Sire, vos soldats crient: Vive l'empereur d'Occident! devons-nous désormais vous adresser nos lettres sous ce titre[10]?—

Napoléon ne répondit pas, et ce titre, qui avait jailli pour ainsi dire de l'enthousiasme des soldats, ne fut pas pris. Dans la pensée de Napoléon, il n'était qu'ajourné. Des grandeurs qu'il a rêvées, c'est la seule qui ne se soit pas réalisée, même un instant. Et encore, s'il n'a pas eu le titre d'empereur d'Occident, il en a eu la vaste domination. Mais l'orgueil humain aime de la puissance le titre autant que la puissance même.

Le prince de Hohenlohe une fois enlevé, il ne restait plus à prendre que le général Blucher avec l'arrière-garde, et le corps d'armée du duc de Weimar. Ce dernier corps avait passé sous les ordres du général de Vinning, depuis que le duc de Weimar, acceptant le traitement accordé par Napoléon à toute la maison de Saxe, avait quitté l'armée. C'étaient encore 22 mille hommes à faire prisonniers, après quoi il ne devait pas exister un seul détachement de troupes prussiennes du Rhin à l'Oder. Napoléon ordonna de les poursuivre sans relâche, afin de ramasser jusqu'au dernier homme.

Lannes s'établit à Stettin, dans le but d'occuper cette place importante, et de procurer à ses fantassins un repos dont ils avaient grand besoin. Murat, les maréchaux Bernadotte et Soult suffisaient pour achever la destruction de 22 mille Prussiens exténués de fatigues. Il ne s'agissait que de marcher pour les prendre, à moins toutefois qu'ils ne réussissent à gagner la mer, et à trouver assez de bâtiments pour les transporter dans la Prusse orientale. Aussi Murat se dirigea-t-il en grande hâte sur la route du littoral, afin de leur en interdire l'approche. Il poussa jusqu'à Stralsund, pendant que le maréchal Bernadotte, parti des environs de Berlin, et le maréchal Soult des bords de l'Elbe, s'élevaient au nord pour jeter l'ennemi dans le réseau de la cavalerie française. (Voir la carte no 36.)