III
AU FOND DU LABYRINTHE

Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général, modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute. Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour enlever le client qui n'a pas son équipage.

C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris.

L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait jeté vers l'infini prodigieux.

Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui.

Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le garde,—et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.

En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison.

Ce soir, il était là.

Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant, il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de téléphone, il demeurait soucieux.

Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,—ou plutôt à gémir,—la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück:

«J'ai perdu mon Eurydice...»

Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs, autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes, les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint jusqu'à son maître,—qui se tenait toujours à proximité d'une porte,—lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et, souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes, en traversa d'autres, sortit.

Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui adresser la parole. C'était la consigne.

Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet:

—«Où l'avez-vous fait entrer?

—Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»

Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta.

Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de Monsieur».

Il y pénétra les deux mains tendues.

—«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a presque effrayé, tout à l'heure.»

Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta:

—«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?

—Très grave,» répondit le jeune homme.

Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il s'avisait, Raymond observa:

—«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...»

Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille, dont s'exaltaient, en bas, tant de cœurs, ne suffiraient plus à le distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié, son amitié presque paternelle.

—«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux, enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord... Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose... ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...»

Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse, sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour, d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine célébrité.

—«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je serais heureux de vous demander vos avis, si précieux...

—C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres.

—Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef de la Sûreté?»

Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte, assurée par un universel respect et par la conscience d'un demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se ternir, comme d'une ombre.

Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,—car il en connaissait la cause, ajouta vivement:

—«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui.

—A quel sujet?

—L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez, cher maître?...»

Le chirurgien acquiesça.

—«On me l'a volé.

—Volé?

—Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque sous mes yeux.

—Vous aviez des gens qui le gardaient?

—Ses parents nourriciers, oui.

—Sûrs?

—Insoupçonnables.

—Voilà une fatalité!...»

Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup d'œil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.

—«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute police?

—Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une audience au chef de la Sûreté.

—Vous l'avez eue?

—Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant, j'ai voulu vous voir.

—Moi!...»

Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un silence.

Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis.

—«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur que nous n'ayons eu tort...

—C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement. Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même? Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse blessure,—qui me révélait, pour la première fois, en un mot balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous avez cru comme moi...

—Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en lui cachant une maternité irrégulière... Cependant...

—Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» affirma passionnément le veuf.

—«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume...

—Et vous!

—Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!... Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule, les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...»

Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus longtemps.

—«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en adviendra-t-il?»

L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des autres.

L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un tel malaise, en souffrit plus que lui-même.

—«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de votre conscience.»

Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:

—«Voyons...

—Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses. L'enfant n'était pas le sien.

—Que dites-vous!...

—Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves.

—Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement, par quels chemins êtes-vous arrivé?...

—Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme, qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras.

—A-t-elle soupçonné qui était la mère?

—Non.

—Et le père?

—-Je le connais.»

Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais allait droit au but, déclara aussitôt:

—«C'est le prince Boris Omiroff.

—Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée. «Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités.

—Non!» cria Delchaume, se dressant.

Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme.

—«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.»

Et il se rassit.

—«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près dans toutes les grandes familles de l'Europe.

—Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.

—Il porte encore le bras en écharpe.

—Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se battre avec moi?»

Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque invisible.

—«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même, on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir peur.

—En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de gala?...

—Oui.

—Mais pourquoi le provoquer?

—Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine.

—Oh!

—Il n'est que son assassin.»

L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement, silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra:

—«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant?

—Et aussi le père de l'enfant.

—C'est lui qui l'a fait enlever?

—Oui, c'est lui.

—Mais alors?..

—Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?... D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié, abandonné.

—Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui avez pris.

—Oh! mon cher maître... Écoutez... Je vous en prie... Laissons les mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des lois...

—Hé!... Hé!...

—Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma tendresse pour l'enfant?...

—Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme...

—Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me faut vous dire ce que je suis venu vous demander.»

Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard divinateur—le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri.

—«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur, que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant, puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus, sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette situation terrible.»

Sans hésiter, Perrelot riposta:

—«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu! ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!... Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire. Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi, invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande...

—Noble cœur... admirable maître...

—Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté: «Cherchez-le-moi.»

—Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet.

—Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions. L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son véritable père?

—Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi, c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine.

—Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?»

Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela le motif de cette tristesse.

—«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces, laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de votre génie!

—Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si, comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle. Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand cœur loyal, à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang, l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout... Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!

—Vous, malheureux!...»

Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion de quelque cas médical déconcertant.

Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura:

—«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»

Raymond, presque solennellement, inclina la tête.

—«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure?

—La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de vingt ans,—ah! si intéressante!... elle a vu,—vous m'entendez, maître,—elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon, la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...»

Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque rudement:

—«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un abîme, mon pauvre ami!...»

Il ajouta, devant le silence de Raymond:

—«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes.

—Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a souffert!...

—Sera-ce la venger?

—Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...»

Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour demander à Delchaume:

—«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous attache à cet enfant.»

Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise, puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux.

—«Delchaume...

—Je... je réfléchis.

—Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la dites-vous pas?

—Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent...

—C'est celui-là qu'il importe de connaître.

—Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le vœu de Francine, sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien... Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon propre fils...

—J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont vous hésitiez à convenir avec vous-même.

—Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,—non pas à en convenir avec moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans explication, cela vous paraîtra si étrange...

—Racontez... sans explication.

—Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne retrouve pas mon fils adoptif.

—Une autre personne?... une femme?

—Une femme... oui.

—Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement.

Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit:

—«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais. Vous ne serez pas une force perdue.

—Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses inexactes.

—Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé, en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,—sauf, n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»

Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur un geste, suppliant de Delchaume.

—«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez pas les vôtres!

—C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire.

—De l'ironie!... Je ne la mérite pas.

—Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé. Tout à l'heure, je vous croyais malade....

—Comment?

—Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise Francine, quelque déchirement dont saigne votre cœur à la pensée de ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors, du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui mettra au point vos chimères lugubres....

—Vous ne la connaissez pas.

—Mais si.

—Son influence peut être mauvaise.

—Mais non.

—C'est trop fort!

—Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?

—Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?»

Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis raillaient affectueusement Delchaume.

—«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci.

Perrelot se tut, sans changer d'expression.

—«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari qu'elle a perdu.

—Comment cela se peut-il?

—Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff, frère du prince Boris.

—Une princesse Omiroff!...

—Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du National-Lyrique.

—Flaviana!...»

Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté, parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie.

Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua... La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane, l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.

—«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.

—Sa femme.

—Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?

—Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué faveur, titres, biens...

—Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?

—Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse pour vivre, ne revendique rien.

—Il n'y eut pas d'enfant?

—Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas. Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du mari, du héros... là-bas.

—Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu...

—Elle ignore que Boris est le père.

—Pourquoi?

—Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je n'avais pas à la révéler.

—Et ce soir?

—Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider dans ce labyrinthe.

—J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.

—Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?

—Son chagrin?... à cause de l'enfant?...

—Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère.

—Vous lui devez cependant la vérité.

—Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement qui vous entraîna...

—Nous avons tranché cette question.

—Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à ma résolution de vengeance...

—C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé, taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un cœur de femme, j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable, de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie. Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie. C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.»

IV
DANS LES COULISSES

La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.

—«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.»

Tous fondaient grand espoir sur ce Ballet des Elfes. Une surprise pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens, pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du leit-motiv allemand. D'inspiration très française, l'œuvre était d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet essentiellement musical! C'était les Elfes de Leconte de Lisle, dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet.

Couronnés de thym et de marjolaine,

Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier avec le fantôme de sa fiancée:

«O mon chevalier, la tombe éternelle

Sera notre lit de noce, dit-elle.

Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi,

Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»

Flaviana incarnait la reine des Elfes.

Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration.

Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle, il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il baisait la main de l'étoile.

—«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a jamais fait un si grand compliment.»

Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et de bras minces.

—«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça sur la main.

—V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti de nourrice.

—Il a du talent, tu sais, le type.

—C'est pas une raison pour pleurer.

—Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas? Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur, qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet.

Un hurlement partit:

—«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La lumière... tout!»

Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le Vestris russe, empêchaient de dormir.

—«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce petit monde.

Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante. Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins, peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.

—«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil, Claudio, mais j'aime mieux pas.

—Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme, désappointé.

—«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin. Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer. C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe.

—Chichette me rase,» déclara Claudio.

—«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.

S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la mère Martin.

Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de chattes.

—«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire crédit.»

La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat.

Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent.

—«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose.

—Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio.

—Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?

—Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le marché. Ah! mince...

—Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?

—Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère Martin, va!

—Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?

—Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher, voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...

—Comment ça?

—Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans venir:

—Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions.

—Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire, «c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... Parce que c'est sa seconde femme, celle-là... C'est pas la mère à Bertile.

—Alors Bertile est malheureuse, chez elle.

—Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet, Flaviana,—excusez du peu!—l'a prise... oui, dans son bel appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.

—Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent.

—«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.»

Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix pointue:

—«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui s'amène!»

A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet. Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret.

—«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste... J'ai fini. Nous remonterons ensemble.»

Elle lui parlait avec une tendresse de sœur aînée. Bien que cette maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas à mettre entre leurs deux cœurs si tendres la distance du respect. Bertile avait dit:

—«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes, comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi vous appelle sa mère...

—Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana.

Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment protesté, si la protestation eût été nécessaire.

—«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras moins qu'il te manque une famille.»

Quoi d'étonnant si, tandis que l'étoile s'attardait à fixer encore quelques points délicats avec le maître de ballet, la petite danseuse du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil, attachant sur elle des yeux profonds,—mais pas encore assez profonds pour la tendresse admirative dont ils débordaient.

Autour de ces deux silhouettes légères (la reine des Elfes et l'un de ses immatériels sujets), les jeux de lumière continuaient à se croiser, à s'exaspérer ou à se fondre, sur la scène. Sans s'occuper des personnes restées sur le plateau, le groupe des importants personnages—groupe confus et noir dans l'obscurité de l'orchestre,—poursuivait ses expériences. De temps à autre un commandement jaillissait des ténèbres:

—«Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrêtez les feux follets!... arrêtez les feux follets. Qui m'a fichu?... C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de locomotive!...»

A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita la curiosité de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais se rendait mal compte, car les rayons électriques l'éblouissaient. De la scène, on ne pouvait juger les surprises de l'éclairage. Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour à tour, certaines parties du décor, la jeune fille tressaillit. Elle venait d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la scène, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque, grimaçante, fantastique. C'était le profil d'une tête et de la moitié d'un corps d'homme. Aussitôt l'obscurité revenue l'effaça. Fût-ce une ressemblance, un ressouvenir odieux? Fût-ce l'impression rapide, pénible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaça Bertile. Malgré sa peur, ses yeux élargis restaient fixés sur ce point redevenu sombre, où se dessinait maintenant à peine la haute découpure indistincte d'un portant. Puis, tout à coup, la lumière y ressauta, d'un jet brusque. Apparition de terreur!... L'homme était là... L'homme dont le désir acharné ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours la poursuite haletante derrière elle, comme la proie effarée perçoit le souffle du fauve. Il s'avançait hors des coulisses, la regardant, marchant de son côté.

Une épouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette ne songea même pas qu'elle était protégée, que, sur le plateau, dans la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas à sa misérable belle-mère, et devant qui nul n'oserait manquer de respect à une enfant. L'effroi et la répulsion la convulsèrent. Elle se serra contre Flaviana, avec un cri si désespéré que l'énorme cavité du théâtre en vibra tragiquement.

—«Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...»

Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie, où, bientôt, elle s'alourdit, sans connaissance.

Il y eut un moment de désarroi. Les projecteurs s'affolaient, fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scène, laissant dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs, bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la scène à la salle.

—«Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite qui se trouve mal?»

Régisseurs, machinistes, électriciens, tout le personnel se précipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru qu'un tel nombre de gens pût fourmiller si vite, de tous les coins de l'immense théâtre, béant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs, n'y comprenait goutte. Pas même Flaviana, qui n'avait rien remarqué, rien vu.

—«Je suppose,» avança-t-elle, «que c'est un effet de fatigue nerveuse. L'enfant est délicate. Souffrante récemment, elle a peut-être repris trop tôt son travail. Et elle se donnait avec tant de cœur aux répétitions! Ce Ballet des Elfes nous emballe toutes,» ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs.

Cependant la mère Martin, appelée en hâte, accourait aussi rapidement que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,—qu'on venait d'étendre sur un praticable, représentant un talus de mousse dans la forêt magique.

—«Cette gosse-là a eu les sangs tournés,» déclara la matrone, avec une autorité devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de s'incliner.

Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate, mouillée au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de mauvaise eau de Cologne se répandit.

—«Bertile Pageant...» fit le directeur, hochant la tête. «Elle est douée, cette mâtine-là. Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle de l'œil comme ça? Elle n'a pas fait la bêtise, au moins?

—Elle!...» s'exclama la mère Martin avant que Flaviana pût répondre. «Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je vous dis qu'on y a tourné les sangs.»

L'étoile intervint:

—«Elle n'est pas heureuse chez elle. Le père s'est remarié. La belle-mère n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi.

—Ça vous ressemble, ça, ma chère,» opina le directeur.

—«Les jeux de lumière lui auront donné une sorte d'hallucination. C'est une petite nature très impressionnable.

—On serait impressionné à moins,» grommela la mère Martin, qui, maintenant, détachait la ceinture étroite autour de cette taille à prendre dans les dix doigts. «Là... ma belle... Ça va mieux?... On va la monter dans la loge à sa «petite mère».

—Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame?» questionna l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mère Martin, ni son commerce de douceurs près du petit foyer de la danse, ni sa popularité parmi toute cette crédule et friande jeunesse.

—«Je sais seulement que j'ai aperçu dans un couloir cette chouette de mauvais augure, la fruitière de la rue du Rocher, sa marâtre, quoi! Elle m'avait l'air de faire signe à quelqu'un. Dieu sait si elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une position... pas moi qui les en blâmerai... Mais c'est guère tout de même le rôle d'une mère...»

L'édifiante réflexion ne trouva pas d'écho. Le bavardage de la mère Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu fretin se hâtait de les imiter en courant aux postes de travail. L'évanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'était pas une de ces circonstances dont l'imprévu et la rareté pussent émouvoir. Si l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille, une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient à tous, en qui, surtout, on respectait la protégée de Flaviana.

Cependant, à la faveur de l'émotion générale, du brouhaha, des allées et venues, l'auteur du désordre s'était éclipsé. En toute hâte, il rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant, que la mère Martin avait parfaitement reconnue tout à l'heure dans un couloir.

—«Sortons,» dit ce personnage, d'un air fort contrarié. «D'ailleurs, vous avez la somme dont nous étions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas envie qu'on me voie avec vous.

—Mais... s'écria la mégère, abasourdie.

—«Il n'y a pas de «mais». J'y renonce... J'aurais tout donné à cette enfant-là. Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a des bornes...

—Qu'a-t-elle donc fait?...

—Elle a crié comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameuté tout le théâtre.

—La pécore!... Elle me le paiera.

—«Allons, n'y pensons plus!» s'écria brusquement le riche amateur de fruits verts.

Une rage saisit la marâtre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche à l'adresse de sa belle-fille.

—«Elle me le paiera!...» répétait-elle. «Et plus cher qu'elle ne suppose!»

La silhouette cossue de son complice s'éloignait déjà. Mais le triste personnage avait entendu. Il revint sur ses pas.

—«Écoutez, madame,» dit-il. «Je ne suis pas très fier de ce que nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de réussir, je recommencerais. Oui, j'enlèverais Bertile... Et de force... Je commettrais des lâchetés... Je serais capable de tout. Mais pas pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la gâter comme jamais homme n'a gâté une enfant chérie, une maîtresse adorée... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un déboire amer,—plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas, vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente à cause de moi.

—Elle est la ruine de sa famille!» gémit la femme de l'ex-hercule. «Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est abominable à elle de ne pas m'aider à les élever, après tous les sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne artisse!

—Bon, bon!...» grommela le vieux Parisien, que ces simagrées ne touchaient guère, mais qu'attendrissait la pensée de la jeune fille. «Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien faire quelque chose pour vous.»

Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait répété ce geste depuis qu'il était entré dans les différents plans de campagne pour réduire la résistance de Bertile. Cette fois l'impulsion racheta un peu les antérieures vilenies.

—«Tenez,» dit-il à la mégère, «ça, c'est en échange de votre promesse que vous n'adresserez pas un reproche à Bertile, et surtout que vous ne vous permettrez envers elle aucune dureté, aucune violence. Et vous savez, j'aurai l'œil... Si vous vous conduisez gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de plus.»

Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.

—«Monsieur pense!.. C'était une façon de parler!... Je suis vive comme ça, puis, la main tournée, je n'y songe plus. Cette enfant... J'ai pour elle un cœur de mère... Mais Monsieur est trop bon... Monsieur verra... Ne désespérons pas qu'elle entende raison, la mignonne...»

Une pâteuse coulée de miel gluait maintenant hors de cette bouche mauvaise. La fruitière ne s'engageait guère en manifestant les meilleures intentions à l'égard de Bertile, puisque la fillette, à l'abri chez Flaviana, lui échappait. Aussi déversait-elle sa papelarde éloquence, en s'attachant aux pas du séducteur déçu, qui n'avait plus qu'une hâte: se débarrasser d'elle. Il avait sauté dans son auto, était loin, qu'elle parlait encore.

Ce soir-là, quand Victor Pageant rentra, éreinté d'avoir frotté des parquets toute la journée, il surprit son épouse dans une singulière position. La fruitière ayant, non sans imprudence, confié la garde de la boutique à ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter à leur logement, pour serrer son trésor dans une cachette, qu'elle changeait souvent pour plus de sécurité. Aujourd'hui, elle avait eu l'idée de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y réussir, elle s'était étalée tout de son long par terre.

Pageant, lorsqu'il réintégra le domicile, aperçut de la lumière au ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombée sur la descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vêtues de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de Strasbourg.

Mais aussitôt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait de souffler le bout de bougie, posé à même le plancher, et qui l'éclairait dans sa tâche.

—«C'est toi, la maman?» demandait l'ex-hercule, non sans timidité, car ce mystère l'impressionnait. «C'est toi?...» répéta-t-il. «Les petits m'ont dit que tu venais de monter.»

Un gémissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait une tactique. Simuler l'évanouissement, c'était une explication, un alibi, et en même temps une excuse pour attendre qu'on l'aidât, car, sans lumière, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fêler le crâne contre le châlit.

—«Mon Dieu?... Tu es malade?...» dit la voix tremblante du bon Pageant. Et, soudain, la position où il avait entrevu sa femme, aggravée par l'effet de l'obscurité et de la lugubre plainte, lui suggéra une affreuse pensée:

—«L'aurait-on assassinée?...» balbutia-t-il.

—«Quelle gourde!... Aide-moi donc à sortir de là!...» cria sa colérique moitié, dont la patience était vite à bout, et qui, ayant assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.

Éperdu, tâtonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il dut descendre à la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine sur ses talons.

—«Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu?» questionna-t-il en dégageant sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux poussiéreux et dépeignés.

—«Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope,» s'écria-t-elle. «Dans cette misère de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne. Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquiétez guère s'il reste quelque chose dans le plat pour moi.

—Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achèterai,» déclara Pageant.

—«Et avec quoi?» demanda-t-elle du ton le plus aigre.

Mais alors éclata le coup de théâtre. Cette fûtée de Titine, ayant aperçu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frère, et, le lui montrant:

—«Tiens!.... une camoufle.

—Qu'est-ce qu'elle fait là?...» grogna Totor, qui se mit à quatre pattes pour la ramasser.

Entré d'un côté sous le lit, le polisson jugea à propos de ressortir de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel où le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui découvrent immédiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insérée à tâtons, se repliait et dépassait le châssis de fer. Il surgit entre ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien sa trouvaille que des billets bleus s'en échappèrent.

Pageant, paralysé de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre. Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur inhumaine, fonça sur leur héritier, et lui administra une telle volée de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens pour lui arracher l'enfant des mains.

—«Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?»

Le père expulsa les mioches, ferma la porte, à travers laquelle se ruèrent les hurlements acharnés de Totor. Mais les époux n'y prirent pas garde.

—«Dis-moi,» fit Pageant, qui étreignit le bras de sa femme. «Qu'est-ce que cet argent-là?... C'est comme ça que tu t'évanouis de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommencé tes infamies contre Bertile, je te tuerai!»

Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable gaillard de la forêt de l'Isle-Adam, le père indigné, outré, sous la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la seconde exécution de ce genre, elle y resterait, sûr. La peur fit s'entrechoquer ses mâchoires.

—«Je te jure... Pageant... je te jure!...

—Où est Bertile?

—Chez Flaviana.

—Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!

—Tu peux y aller voir...

—C'est ce que je vais faire.»

Il desserra un peu l'étau.

—«Si je ne l'y trouve pas!...»

Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en était fallu qu'il ne l'y trouvât pas.

—«Cette saleté d'argent... d'où ça vient?» reprit le frotteur des parquets ministériels.

—«C'est pas à moi. C'est un dépôt.

—Tu mens!

—Qu'est-ce que ça te fiche, puisqu'on n'y touche pas, à ta Berthe! A preuve, c'est qu'il y a renoncé, le type... Je t'en fais serment sur la tête de mes enfants... Et ceux-là, je ne jurerais pas un mensonge sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu ne m'ôteras pas ça.

—Il a renoncé à Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je l'aurais crevé!... Mais je ne te lâche pas que tu ne m'aies dit d'où vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.

—Oh! je ne l'ai pas volée.

—J'espère bien!

—Lâche-moi!...

—Réponds.

—Tu me paieras ça, Pageant!

—Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es maintenant. Tu m'as privé de ma fille... Tu l'as forcée à quitter la maison. Tu ne peux pas me faire pire.

—Butor!

—D'où viennent ces billets de banque?

—Ah! zut... Tu me les laisseras?

—Ça dépend.

—Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! là... brutal!... Pas pour ce que tu crois.

—Comment?...

—Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave homme, au fond...

—Un brave homme!... Le misérable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble argent.»

La fruitière voulait sauver tous les billets grâce à la destination du dernier. Malgré ce subterfuge, l'honnête Pageant se révoltait. S'il avait regardé de près les fafiots bleus, il aurait reconnu, soigneusement recollés, ceux qu'il avait cru anéantir près du Gros Chêne.

De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si précieux papier n'est guère exposé. Mais leur propriétaire les défendit comme une lionne. Pageant craignit de «faire un malheur» s'il déchaînait toute sa colère et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant que mal rassuré par les protestations de sa femme, il avait hâte de courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chérie était toujours là, en sécurité, sous la protection de l'adorable étoile.

De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le père anxieux ne fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la femme de confiance, la grosse Mélanie.

—«Ah!» s'écria-t-elle, «vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant, tout va aussi bien que possible.

—Y a donc eu quelque chose?

—Rien... rien... moins que rien,» dit la bonne créature vivement, car elle voyait trembler les épaules solides, et les yeux naïfs se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils. «D'ailleurs,» ajouta-t-elle, «vous allez la voir. Madame Flaviana est déjà partie pour son théâtre. Mais, comme il ne fallait pas songer que Mademoiselle Bertile y aille ce soir...

—Mon Dieu!... elle est donc souffrante?...» soupira le pauvre homme.

Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait aménager pour sa pupille,—puisque l'installation était maintenant définitive,—entre les draps fins, la tête sur l'oreiller brodé, la petite danseuse reposait.

En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec la délicatesse du décor, et qui jamais n'avait pénétré ici que soigneusement endimanché, la fillette eut un grand cri de joie:

—«Père!... mon papa chéri!...»

Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacèrent au cou rugueux, chiffonnèrent un peu plus le col défraîchi, désempesé, mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les lèvres de rose pâle, s'appuyèrent au dur hérissement de la barbe de trois jours, s'enfoncèrent contre l'épaule, dans le veston qui sentait la sueur et l'encaustique.

—«Papa chéri!... papa chéri!...

—Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc pas ce soir?

—Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai tellement peur de ne pas danser dans les Elfes!... Un ballet merveilleux... Si tu savais!...

—Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fée?

—Je suis déjà condamnée à manquer la répétition de demain.

—T'es donc malade?

—Un peu patraque... On me soigne trop bien.

—Comment ça t'a-t-il pris?

—Tout à l'heure, en scène... Figure-toi, je suis trop bête... Mais assieds-toi donc, mon petit père.

—Je suis bien comme ça.

—Mais non... Tu es là, qui te penches... Tu as bien cinq minutes?

—Oh! une heure si tu veux.

—Veine!... Tu vas dîner avec moi, près de mon lit.

—Ça, c'est pas possible.

—Et la raison?...»

Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre roussi, l'air confus.

—«Voyons... papa...

—Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana?

—Ce qu'elle dirait!...» Les grands yeux de Bertile s'élargirent encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit rayonner les larges prunelles.—«Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais pas. Tu n'imagines pas sa bonté... Flaviana!... Mais elle sera plus heureuse, plus fière, de savoir que tu t'es assis là, parce que tu es un brave homme, parce que tu donneras une joie à ta petite... que de recevoir les godelureaux huppés, titrés, qui viennent lui faire la cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi là. Je suis sûre de faire plaisir à Flaviana... J'en suis sûre!...

—Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frotté au ministère... Ce petit fauteuil de soie...