Ce soir-là,—un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient, causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.
C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène.
Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes, chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans l'ombre très noire de la maison et du portique,—d'autant plus noire qu'alentour tout était bleu de lune,—on ne distinguait que les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles, des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne chez Fédor Kourgane.
Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent:
—«Tu es sûr, Flatcheff?
—Absolument sûr.
—Ma femme m'avait dit...
—Tu vas écouter les femmes, maintenant!...
—Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser.
—Quand on a une épine dans le pied, je te réponds qu'on s'y intéresse.
—Pas comme ça.
—Ai-je ses ordres, ou non?
—Il te l'a dit, positivement?
—Positivement?...» répéta Flatcheff, qui ricana. «On voit bien, Kourgane, que tu n'as jamais été dans la confidence d'un barine. Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empoté que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince crier:—«Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlésienne de malheur... Que je ne les voie plus!...»
Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutilées semblèrent frémir. Mais c'était une vapeur qui passait sur la lune. Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le plus ténébreux, en arrière du portique. Un seul des trois hommes l'entendit, ou du moins s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet silencieux.
Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dégourdir, puis un troisième pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre, et la vider de sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité du portique,—un bout de mur plein, avec des colonnes engagées. Vivement il regarda derrière. D'abord il ne distingua que du noir. Mais aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un regard affolé. Une autre pâleur maintenant: deux mains qui se levaient, qui se joignaient en un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint reprendre sa place.
Flatcheff déclarait, après un blasphème:
—«Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant? Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damné moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez risqué ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout entière...»
Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'étendit, à laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair amoindrie entre les marbres brisés. Seule mutilation historique, authentique. Un Anglais en eût certainement réclamé le moulage.
Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet... Et quelle facilité, quelle sécurité! Aucune trace... rien.
—«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... Tu as des instruments, des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce genre.
—Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène en se tapant les biceps. «On peut se passer d'outils avec ça.»
Kourgane objecta:
—«Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard? Elle en raffole déjà. Comment empêcher qu'elle nous suive?
—Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prétexte. Elle nous amènera le petit, au bon endroit, au bon moment.
—On peut compter sur Katerine?...
—Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait étrangement ces trois mots.
Un frisson, un soupir glissèrent contre la pierre du portique. Sémène toussa brusquement, et s'écria:
—«Voilà le vent qui se lève.»
Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre être de servitude:
—«Allons! il faut rentrer.
—Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer?» firent les autres, en se tordant de rire.
Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au maître, mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brossât. Chez les Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car elle avait repris des vêtements de femme,—les uns prêtés par son hôtesse, les autres parcimonieusement payés par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle risqua la tentative de les mettre à sa porte. Et l'anxiété du résultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans allumer de lumière, et s'en alla tâter le plancher du couloir, au profond des ténèbres, pour savoir si l'on avait emporté ses souliers.
Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les prendre avec ceux de Flatcheff.
Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'eût vue, tout à l'heure, qu'il ne l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue à la conversation terrible. Un instant, elle s'était crue perdue. Il allait parler, révéler sa présence, son espionnage. Flatcheff la tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il ne la réservât pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis que la rude créature, malgré son énergie, défaillait d'effroi, elle entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur le même ton, sans que rien les interrompît. Sémène se taisait... d'une complicité tacite avec elle. Était-ce possible? Et alors... L'avertissement serait vrai?...
Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du premier coup d'œil, que la semelle intérieure avait été soulevée. Quel émoi! quelle palpitation du cœur! Un minuscule papier apparut, où se distinguaient de fins caractères russes.
«Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui paraît commander obéit à son destin.»
Un désappointement étreignit Katerine. Cet ordre: «Consentez à tout,» la troublait. Consentir à quoi? Même à l'effroyable crime entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky, cette fois. S'il était libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi n'accourait-il pas? Et cette phrase: «Celui qui paraît commander obéit à son destin,» que signifiait-elle? Elle semblait viser Flatcheff. Mais ce pouvait être aussi bien quelque ironique formule de résignation.
Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. Mais ses dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent pas la même violente saveur d'espérance.
Vers la fin de l'après-midi, comme le jour déclinait,—dans un ciel pur, d'un bleu qui pâlissait sans perdre sa transparence de cristal,—Flatcheff dit à Katerine:
—«Viens te promener un peu avec moi. J'ai à te parler.»
Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, côte à côte avec lui, la maison des Kourgane.
—«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et par conséquent ne se préoccupait guère des passants, d'ailleurs bien rares.) «Le moment est venu de montrer que tu m'es dévouée.
—Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se baissait vers le pavé.
—«Observe bien le chemin que nous suivons,» reprit Flatcheff, «tu le referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que les choses aient le même aspect. La lune luira. Tu verras donc presque plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention. Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner personne.»
Afin de laisser librement s'exercer sa faculté d'observation, l'homme ne lui parla plus.
Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale de petites rues, puis se trouvèrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient encore sur les micocouliers, plantés en double rang, le long de chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel paraissait en or. La lente vie méridionale arrêtait sa nonchalance sur les bancs poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, jouant au bouchon, regardèrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indigènes eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent attardés à juger les coups.
Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce de sentier, tout de suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec leur feuillage métallique et sombre, faisaient brusquement la nuit. Les pieds butaient sur un terrain inégal. A gauche, Katerine vit s'ouvrir en contre-bas une espèce d'esplanade herbue, et briller l'eau d'un réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore...
Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,—saisie par l'étrangeté de la perspective,—un peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au fond de son âme sauvage, par une involontaire admiration. Émouvante poésie, capable de l'arracher à elle-même, dans une telle heure! Des arbres, des pierres sépulcrales, une église en ruines... Une longue avenue, baignée par un glauque crépuscule, tandis, qu'au fond, sur l'or du couchant, à travers les branches nues et noires, pleuvaient les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu.
Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, l'Allée des Tombeaux, suprême vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux lèvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs cœurs saluait sa funèbre beauté. Les énormes peupliers centenaires, qui, même en ce jour de décembre, amaigris, défeuillés, formaient encore une double muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages alignés,—ces peupliers, semblables à des ifs géants, tels qu'on en voit dans les sublimes jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant l'automne de 1909. Non pas entièrement, mais à la moitié de leur hauteur. Leurs cimes aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans leur chute l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui dépourvu de leur élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur enivrante nostalgie?
Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore, tandis qu'à leurs pieds se pressait la foule des sarcophages énormes. Au bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, sa tour romane, ses cintres à jour, ses arceaux croulants, découpaient, ruine précieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une flamboyante douceur.
—«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» balbutia Katerine.
Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais l'extase qu'il y aurait à mourir là. Par une réminiscence qu'elle ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs déchirants où le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au lointain des solitudes, lui oppressaient l'âme, comme dans sa petite enfance. Les années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution de l'émoi surhumain. Un sanglot creva sur ses lèvres.
—«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet.
Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu de la tuer là. Mais il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort.
Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile armée des sépulcres. La multitude, l'énormité de ces cuves de pierre stupéfiaient la jeune femme. Un grand nombre étaient béantes et vides. D'autres s'écrasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'élevaient sur un piédestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées entre des grilles, isolées dans une chapelle encore debout.
Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promène pas sa rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les Arlésiens, qui laissèrent saccager leur nécropole fameuse par le tracé de la voie ferrée, par la construction d'une usine à gaz, et,—tout récemment,—par ce sacrilège, la décapitation des peupliers, les Arlésiens, qui firent commerce des sculptures funèbres, qui vendirent aux antiquaires les reliques de leur passé, évitent la désolation de cette avenue, où ils ne rencontrent que des remords et le fantôme gémissant de la Beauté.
—«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna Flatcheff, arrêtant soudain sa compagne. «Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau, avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. Il sera très distinct, ce soir. La lune l'éclairera en plein, tandis qu'ici, en face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai, je sifflerai... comme cela.»
Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris s'effarèrent. Un faible écho répondit.
Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se rappeler. En cet endroit plus écarté, la ruine et la solitude devenaient le hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz, amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient jusqu'auprès des pierres sacrées. Des odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir vert, on distinguait l'effroyable laideur des dégagements et des dégorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa cheminée, crachant une fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait par sa hauteur l'élégance fuselée des nobles arbres. Il semblait perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole.
Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya contre un sarcophage. Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants détails. Le couvercle de ce sarcophage,—formidable masse de pierre,—bâillait comme celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placés verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, de fortes cordes étaient enroulées et liées. Leur libre extrémité pendait en dehors. Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement et simultanément les cordes, les rondins arrachés laissassent retomber le poids écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des leviers, rangés tout près, attestaient un travail récent. Enfin, un sac, gonflé d'une poudre blanche, qui parut à Katerine du plâtre, se dissimulait mal parmi des éboulis tout proches.
—«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?» demanda-t-elle, frissonnante d'un pressentiment sinistre.
—«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff.
Et il eut un sourire abominable.
—«Cette nuit?
—Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,—pas avant une heure du matin, à cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais, à partir de minuit,—quand les douze coups ont sonné pour les amateurs de spiritisme et d'apparitions,—plus personne. Tu nous trouveras, moi, Kourgane et Sémène.
—Pour quoi faire?
—Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amèneras l'enfant.
—L'enfant?» répéta Katerine, défaillante.
—«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à Mauricette de le coucher dans ta chambre. J'ai suggéré le changement au petit. Ça l'amusera. Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette a confiance en toi.
—Mais il criera, il appellera...» balbutia Katerine.
—«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras ensuite à terre. Mais jusqu'au tournant des Arènes... un poussin de quatre ans—tu es assez forte.
—Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, dont les yeux s'élargissaient d'épouvante. «Vous voulez le tuer!...
—Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» riposta Flatcheff.
—«Un enfant!...
—Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»—fit-il, en avançant le seul qu'il eût encore,—un horrible pouce, à la première phalange trop longue, et spatulée,—«puis, houp! là dedans, avec ce sac de chaux versé dessus, et le couvercle retombé... Il faudra mille ans pour retrouver sa trace.»
Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,—vie effroyable,—qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le voisinage odieux et empesté de l'usine!
Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de sépulcres, pour empêcher l'œuvre d'abomination?
—«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,—ou plutôt celui qui avait une face d'homme,—«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant... ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.»
La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même. Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite.
Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de rien.
—«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien qu'elle se résigne.»
De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, debout à sa fenêtre, regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle serait là-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait bien que Katerine prît un parti. Jusque-là, elle ne penserait pas, elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit, devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux, sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur agonie.
Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!
Les trois hommes étaient partis,—les trois complices. Ils s'étaient éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes.
—«C'est moi que tu veux, mon bijou?» demandait Mauricette.
Il secouait sa tête aux boucles dorées.
—«C'est moi?» s'écriait Katerine.
Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:
—«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, et papa Raymond... Papa!... papa!...
—Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans la chambre de Katerine,» prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en câlinerie.
La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des bêtes fauves. Étant toute petite, une nuit, à travers la steppe, elle se trouvait dans le traîneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait éternellement l'épouvante... Mais c'étaient des bêtes carnassières, qui suivaient franchement leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait, levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,—ces yeux bleus le jour et noirs à la lumière, mais toujours rayonnants d'une même candeur. Maintenant, une joie émouvante les emplissait.
—«Je verrai papa?...
—Puisque je te le dis.
—On me réveillera, alors?... Tu me dis de dormir.
—On te réveillera.
—Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite... pour voir plus tôt papa.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La lune parvint au-dessus de la tour,—de la sinistre tour—énorme cube d'ombre dominant la ruine argentée.
Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,—un de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les paupières aussitôt, retomba dans le sommeil.
Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit.
Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant. Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur. Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout avec un tel homme.
«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.»
Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé, qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de viser la poitrine de Flatcheff,—où elle l'enfoncerait jusqu'au manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient. Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug odieux, n'auraient pas le cœur de tuer le petit ange. Plus rien ne les y inciterait.
Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,—une agilité de chat sauvage,—comment ne pas compter sur ces dons-là? Elle sentait se détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de nature, elle retrouva le chemin.
La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables, les moignons d'arbres—tout ce qui reste de ses sublimes peupliers. Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées immortels, dont ils portent le nom,—un séjour de l'au-delà, un asile surhumain.
Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune.
La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta, pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait. Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les voyait pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, qu'elle n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta éperdument de son cœur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la terre?»
Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre Marowsky?
Un cri,—un horrible cri,—un rugissement de fauve, jaillit de l'obscurité.
Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple, déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure. Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,—averti par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas—ils avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.
Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant. Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier, des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses lèvres:
—«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins... Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi... Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...»
Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent, alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient trop de dégoût pour laisser naître la compassion.
Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux deux autres:
—«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.»
Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux rondins qui soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en détachèrent. Ils le ficelèrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent autour du cou un nœud coulant fait avec la seconde corde. Ils en fixèrent l'extrémité à une branche qu'ils abaissèrent, et que Marowsky, avec cette force qui arrêtait des meules, retint à la hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi lâcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se détend, entraînant la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut même ce dialogue, qui devait lui enlever toute espèce de doute, s'il lui en restait:
—«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, «as-tu mesuré la secousse? Si elle est trop forte, cela pourrait détacher la tête... Nous aurions du sang. Il n'en faut pas.»
Marowsky ne répondit que par un signe. Alors Sémène se tourna vers Flatcheff:
—«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du professeur Kachintzeff, le père de Tatiane. J'étais du complot à la suite duquel, lui, innocent, il fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais dénoncé. Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi patiemment, pour obtenir des références, pour arriver dans une maison comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je n'ai pas cessé d'être en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
Kourgane, à son tour, s'approcha.
—«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai pris la résolution de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause révolutionnaire. Jusqu'à hier même, je refusais à Sémène d'agir contre toi, malgré tes crimes,—malgré l'abomination de la Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... Ça, c'était trop. Je suis avec ceux qui t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»
La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses liens, il paraissait déjà mort,—mort de peur. Pourtant il souleva sa tête ballottante. Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. Ils aperçurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme.
—«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... dis-leur quelque chose... Aie pitié... Ah!...»
La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfonça, fondit dans l'obscurité. La sauvage Risslaya même ne pouvait endurer la scène affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. Mais elle murmura résolument:
—«Ils font bien.»
Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue.
(Est-ce donc cette œuvre-là que ses frères expient avec lui, décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?)
Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses liens, et le coup sec brisa la nuque.
Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux, qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive, consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux rondins, ils s'y attelèrent,—Sémène et Kourgane d'un côté, le seul Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup.
Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans le cœur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant que la paix—une paix infinie,—redescendait sur les beaux Alyscamps.
Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues, glissait,—comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche, éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre.
Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux, n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur les pelouses. Revoir l'enfant,—hélas! elle ne l'espérait guère. La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée. Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins. Toutefois, au moment où celle-ci lui dit:
—«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.»
Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net, jetant une exclamation étouffée.
—«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille.
La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque chose d'halluciné, de troublant.
Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre de la dame, essaya de la faire parler, en répétant:
—«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?
—J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,—moins pour répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation. «Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang... Et, là-bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de lierre...»
Soudain, elle interrogea la jeune fille:
—«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison d'habitation?
—C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame.
—On ne l'habite pas?» insista la danseuse.
—«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...»
Elles entrèrent.
Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer ses souvenirs.
Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis dans la tourelle octogonale.
En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées, que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus et tragiques,—profondes allées au sol feutré de rouille, aux lointains de gaze violette,—miroirs d'eau où mourait une lumière d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir.
Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se redressait, galvanisée.
—«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.
Et comme celle-ci se retournait:
—«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois, j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais su pour quelle agonie!...»
La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:
—«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus bas!...
—Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.
—Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent... Il ne faut pas leur manquer.
—Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants, dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là... tout près, de l'autre côté de ce mur.»
Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là, tout contre.
Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?
—«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je deviner?... trouver?...»
Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur. Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit.
—«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des portes...»
Elle s'élancait...
Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos des salles, des couloirs.
—«Père!...» appela la jeune fille.
Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation.
Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches, apportant une lanterne.
—«Ben, quoi?» fit-il,—adoptant cette fois le français, qu'il parlait d'ailleurs aisément.—«On ne visite pas si tard. Faudrait voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.»
Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait Flaviana.
—«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi... Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser cela!...
—Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété.
—«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,» expliqua sa fille, qui eut un rire sournois.
—«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse bonhomie.
Surprise, Olga ne répliqua rien.
—«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y aller. C'est pas d'un accès facile.»
Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait dans un couloir.
—«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana.
—«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit de contenter le monde...»
La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais comment faire? Le couloir cessa. Ou plutôt il continuait à ciel ouvert. Ce n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide. Un reste de jour éclairait encore suffisamment ce hasardeux chemin.
—«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous voulez continuer?» demanda le garde, narquois.
—«Oui,» dit Flaviana.
Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne trébucherait pas.
Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif émoi. A travers le parc, maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait fuir des phares rapides,—deux étoiles mouvantes, soudain éclipsées, puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France, il filerait vers Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin, emportant son secret... tout l'espoir...
Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît—une hauteur de douze mètres!—Elle se voyait courant après la voiture, par les raccourcis des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse légèreté lui sembla sans bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune femme se raidit, cramponnée à une saillie de la muraille. Encore deux pas, et elle fut à l'abri.
Machinalement, elle continuait à marcher derrière son guide. Une morne désespérance la glaçait. On pouvait ouvrir devant elle les appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y trouverait personne.
On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres—pour l'égarer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des plans, des projets, enfiévrée par l'énergie des résolutions nouvelles. Mais une porte fut poussée. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides parcoururent sa chair.
—«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire à son oreille. «Vous voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la cheminée... c'est rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien sécher tout ça de temps en temps.»
C'était là!... Entre ces murs, son fils était né... Voilà ce décor, qui ne s'évoquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre jadis à ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette voûte, ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées de volets intérieurs. Cette haute cheminée, où dansaient les flammes dont la clarté réveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les heures somnolentes où elle se croyait déjà hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la terrible figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur cette espèce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui reçoit la retombée de l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle s'était fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange conception du moyen âge, allégorie de monstre, figurant la laideur du péché. Il en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange. Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante que, par hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit.
Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait tant souffert. Il n'était plus là. Quelques sièges, une table, traînaient dans la vaste pièce, sans la meubler. Mais un indice restait d'une récente présence. Un encrier sur la table, une bougie éteinte, dont l'odeur fumeuse flottait encore, des papiers épars, une plume, attestaient qu'on venait d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son mouvement, la visiteuse s'élança, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur son gant clair. Une raie se dessina. L'encre était encore fraîche.
—«C'est sans doute la plume du prieur?» s'écria la jeune femme ironiquement. «Une plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et une encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint patron de l'abbaye fait donc des miracles?»
L'homme eut un rire de malice brutale.
—«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change. Votre tâche est remplie. Vous m'avez occupée pour laisser le temps à votre maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hâte d'être dehors... Tenez, voici pour votre peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.»
Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, son geste, indiquaient une résignation accablée.
D'un pas lassé, presque lourd, cette créature aérienne parcourait à présent les corridors dallés, descendait les escaliers, aux marches usées par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois, son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas.
Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle, d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana s'achemina, par l'allée carrossable, vers la grille. Mais, à plusieurs reprises, elle se tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver, ne jamais revoir. Une pâleur flottait, plus le jour, pas encore la nuit. L'édifice ruineux y formait une masse de ténèbres. Quelques lignes distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, un clocheton, se découpaient. En revanche, l'épaisseur du lierre mettait un noir plus noir sur tout un pan de façade. L'âme fascinée de Flaviana y revenait avec son regard.
Comme la souffrance nous attache à certains coins du monde où elle nous a visités! D'avoir vécu là les premières heures de son amour brisé, de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les affres des tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anéantissement mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux de son cœur, tandis qu'elle s'en allait par les tristes allées du parc. Elle aurait voulu s'arrêter en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa douleur éteinte, dans sa douleur présente... Pourquoi?... Peut-être pour assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de sentir la vie, d'interroger les muets témoins qui nous ont vus la vivre dans sa plus frémissante intensité. Attirée pourtant par la hâte d'agir, de courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, dans ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier.
Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret...
Cette femme était la belle danseuse, dont le sourire, demain soir, flotterait sur une salle d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout électrisée de sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... Et elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de tombe, avec une âme tout éperdue d'espace, de ténèbres, de souvenirs et de fatalité.
Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mêmes participent de l'éternité plus que les autres. Il y a des moments terrestres, et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude élargissaient l'existence de la frêle étoile de théâtre jusqu'à l'incommensurable songe des étoiles du firmament.
En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par l'immédiate réalité. Sur le siège de son auto de louage, le chauffeur dormait. Elle eut quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut les yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il roulait des prunelles effarées, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas où il était.
—«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de la Grande-Armée. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la nuit est donc tombée tout d'un coup.
—Je vous ai fait attendre longtemps,» dit bénévolement la voyageuse.
—«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis à pioncer comme ça.
—Où est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que j'ai laissé avec vous?...
—Le jeune homme?... Quel jeune homme?...»
Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce cerveau tout appesanti de sommeil, et qui, peut-être, mijotait encore dans quelques vapeurs d'alcool condensées par l'air froid. Enfin, une vague réminiscence en sortit.
—«Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui... Ben, il est monté sur le siège avec un camarade... le siège d'une auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un instant.»
Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la première auto, celle qui emportait l'enfant,—ou de la seconde, dans laquelle Omiroff était parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se trompait pas). Mais c'en était trop pour les facultés d'observation du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dépourvue de lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-être la main au volant.
Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement dans la mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui sait?... Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, avec le prince, pour lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrètes représailles, son rôle ne pouvait manquer d'être efficace.
«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici,» avait-elle dit.
Une indéniable sincérité émanait de cette créature, que Flaviana cherchait vainement à définir.
«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mère!... Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...»
Dans le cœur de la brillante ballerine, l'image de la fille hasardeuse, à figure de bohémienne, vêtue en jeune voyou, persistait, douce et chère comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son côté, l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit les mains jointes, disant tout haut:
—«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...»
Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le chauffeur, qui paraissait maintenant tout à fait réveillé, et guilleret de rentrer dans la lumière, dans l'animation de la capitale, vint se planter à la portière.
—«Où faut-il conduire Madame?»
Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas songé. Mais les idées indistinctes roulant dans sa tête pendant la durée du trajet allaient déterminer sa résolution. Elle n'hésita pas longtemps.
Le chauffeur, devant son silence, proposa:
—«Au garage, avenue de la Grande-Armée, où Madame m'a pris?...
—Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel du Danube.»
Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un étonnement lui resta du son de sa voix, des paroles prononcées. Puis, autour de l'impulsion agissante, les raisonnements vinrent se grouper:
«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter dans ma loge étaient hier soir plus délicates, d'un arrangement plus personnel. Il a dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil, à l'orchestre, est resté vide. Durant son absence, un ami l'occupe toujours. Sûrement, il se trouvait dans la salle, mais réfugié au fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.»
Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury témoignait à l'égard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins plus de discrétion—une discrétion que la jeune femme elle-même jugeait exagérée. Elle éprouvait pour ce galant homme, qui l'avait servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de reconnaissance et d'estime, mais où se mêlait un peu de cette grâce tendre qui, même en dehors de l'amour, fleurit l'amitié entre un jeune homme et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le sentît et qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter, il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait naguère la froideur et les rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer de la conquérir. Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir déployer pour lui un charme si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard si doux dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: «Pauvre ami, je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin de l'amour que l'indifférence! Et quelle image cruellement décevante, du bonheur que cette divine créature pouvait donner!
Il venait donc maintenant la voir danser, sans être aperçu par elle. Il ne fréquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher Flaviana devenait pour lui une épreuve d'autant plus redoutable que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, manifestait davantage ses sentiments délicieux, essayant de le mettre en confiance, de l'apprivoiser.
Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour très haut, d'un amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est pas fréquente. Si subtil que fût le cœur de Flaviana, il restait féminin, et, par conséquent, impitoyable pour certaines souffrances masculines. Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle tentait? Même sa passion maternelle eût été troublée d'un remords. Mais comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance détient une femme qui se sent aimée?
Les conjectures de Flaviana se montrèrent exactes. Hawksbury était à Paris. Et la complicité du hasard voulut qu'il se trouvât justement chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel du Danube. Il la reçut, malgré toutes les résolutions de sagesse. La surprise d'une telle visite brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, il se dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors du duel...» Or, il pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se dévouer pour la chère idole.
Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, malgré l'arrangement, les bibelots, il ne sauvait pas de la banalité, l'Anglais eut presque un sursaut d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues de l'après-midi, les longues heures à se dévorer dans l'auto, les affres du Vieux-Moutier, l'énervement, le froid de l'âme, le froid du corps, dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. Son long visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé par la flamme noire des yeux agrandis, mangé par le cerne de bistre élargi autour de leurs paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, semblaient se creuser encore sous la retombée des bouclettes brunes, que le poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues jusqu'aux sourcils. La danseuse était si pâle que ses lèvres mêmes,—toujours fraîches et souvent avivées par le bâton de rouge, semblaient décolorées. La clarté du plafonnier électrique, tombant durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau à cette minute, avait d'éprouvé, de défait.
—«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury.
Dans le trouble où le jetait cette apparition, cette physionomie éperdue, il ne sut que proférer son nom. Mais il se fût jeté à ses pieds, il eût offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait, tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux exprimé la folie de son inquiétude et la folie de son dévouement.
L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dévoilaient l'expression même de son âme, comme fût tombé un masque mal attaché.
—«Flaviana!...»
Elle lui dit,—haletante, un peu confuse, mais emportée par la fougue intérieure d'une femme qui veut plier à son espoir les circonstances et qui n'admet pas d'objections:
—«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la démarche que votre cousine, lady Maud Carington, a faite auprès de moi, au commencement de l'été dernier?
—Comment l'aurais-je oubliée?» demanda Frederick.
Son regard eut tant de signification et un si mélancolique reproche, qu'un peu de rose aviva la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet, il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré à quel point il aimait la danseuse, puisqu'il l'avait suppliée de porter son nom, de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.
—«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait d'abandonner mon art, de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son mari et elle-même me feraient quand elle serait princesse Omiroff. De mon consentement dépendait celui de sa mère à son mariage. Car la duchesse de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille ait une ballerine pour belle-sœur. Et je serais sa belle-sœur, la veuve du prince Dimitri Omiroff.»
L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul mot:
—«Exact.
—Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à tout maintenant... à tout ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiancée.
—Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un geste dubitatif.
—«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement dès qu'on connaîtra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?
—C'est possible...
—Alors?...
—Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois que ma cousine Maud a aimé un Boris Omiroff suivant son cœur et son imagination... Pas le vrai, pas celui qui existe.
—On ennoblit toujours ce qu'on aime.
—Oui... Mais quand la différence est trop grande... un jour ou l'autre... on s'aperçoit...
—Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... De si loin! N'est-elle pas depuis plusieurs mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a pu que grandir dans un cœur comme le sien.
—Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle m'a prié de faire, à ce procès des nihilistes...»
Flaviana l'interrompit.
—«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse tout l'ancien continent pour la revoir plus tôt.
—Traverser un continent...» soupira Hawksbury, d'un ton qui signifiait: «S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que je souhaite!...»
—«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, «il est parti. Il part aujourd'hui. Je connais son itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à Cologne, où il prendra le Nord-Express.
—Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le Nord-Express aujourd'hui même.»
Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il étendit la main vers une table où traînait un journal.
—«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je suis fixée. Boris Omiroff, à l'heure actuelle, est en auto, filant à toute vitesse vers la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un qui monterait dans ce train, serait sûr de le rattraper, ou même d'être en avance sur lui.»
Les claires prunelles de Hawksbury,—prunelles d'une froideur aiguë quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent jusqu'à l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation la bouleversa. Elle joignit les mains.
—«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?»
Les paupières de Frederick battirent. Son expression changea.
—«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il d'une voix sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement passionné.—«Non,» reprit-il. «Mais vous me faites peur. Jamais je ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est en vous!... Et qui doit être si étranger à mon existence, à mes sentiments!...»
Elle garda le silence. Cependant,—malgré «ce quelque chose de si fort», perçu par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme put se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de lui. Il avouait sa peur comme un enfant, cet homme tellement bardé de fierté, d'impassibilité héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la maîtrise de soi.
—«Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine ceci: vous désirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je lui transmette vos résolutions, dont l'effet sera de faciliter son mariage.
—Faciliter!... Et même le rendre possible, ce mariage auquel il tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai passé la journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré. Maintenant, il est parti. Et la négociation que j'avais à lui proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance, ni confier à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez à vous en charger!... Malgré votre duel avec Boris, je sais que vous n'êtes pas ennemis. Vous vous considérez mutuellement avec cette courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de leur honneur, si j'ose dire.
—Madame, vous avez prononcé le mot «négociation». C'est donc un échange que vous offrez à Boris?
—Un échange, oui.
—Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions?
—Mon fils.
—Votre fils!»
Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication.
—«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant de son frère Dimitri, qu'il a cru faire disparaître, pour hériter de mon mari. Il héritera. Je consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. Voilà ce que je voulais lui crier. La fortune, le nom même... qu'il garde tout! L'état civil de mon petit Serge est constitué tout à fait en dehors de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache au plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y croie, surtout, qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous vous porterez garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que tous mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais, si vous avez la moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait où l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!...
—Pardon,» dit lord Hawksbury.
Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-être pas effort,—d'abord parce que telle était sa plus intime nature, la forme même de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute son application tendue à démêler l'énigme, refrénait ses sentiments.
—«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris Omiroff est donc un misérable?
—Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je baiserais ses deux mains,» déclara Flaviana.