Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20)
Author: Adolphe Thiers
Release date: February 25, 2014 [eBook #45014]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
TOME X
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la Librairie), le 25 juin 1851.
PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME DIXIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1851
Arrivée de Napoléon à Paris dans la nuit du 22 au 23 janvier 1809. — Motifs de son brusque retour. — Profonde altération de l'opinion publique. — Improbation croissante à l'égard de la guerre d'Espagne, surtout depuis que cette guerre semble devoir entraîner une nouvelle rupture avec l'Autriche. — Disgrâce de M. de Talleyrand, et danger de M. Fouché. — Attitude de Napoléon envers la diplomatie européenne. — Il se tait avec l'ambassadeur d'Autriche, et s'explique franchement avec les ministres des autres puissances. — Ses efforts pour empêcher la guerre, mais sa résolution de la faire terrible, s'il est obligé de reprendre les armes. — Son intimité avec M. de Romanzoff, resté à Paris pour l'attendre. — Demande de concours à la Russie. — Vastes préparatifs militaires. — Conscription de 1810, et nouveaux appels sur les conscriptions antérieures. — Formation des quatrième et cinquième bataillons dans tous les régiments. — Développement donné à la garde impériale. — Composition des armées d'Allemagne et d'Italie. — Invitation aux princes de la Confédération de préparer leurs contingents. — Premiers mouvements de troupes vers le Haut-Palatinat, la Bavière et le Frioul, destinés à servir d'avertissement à l'Autriche. — Moyens financiers mis en rapport avec les moyens militaires. — Effet sur l'Europe des manifestations de Napoléon. — Dispositions de la cour d'Autriche. — Exaspération et inquiétude qu'elle éprouve par suite des événements d'Espagne. — Les embarras que cette guerre cause à Napoléon lui semblent une occasion qu'il ne faut pas laisser échapper, après avoir négligé de saisir celle qu'offrait la guerre de Pologne. — Encouragements qu'elle trouve dans l'irritation de l'Allemagne et l'opinion de l'Europe. — Ses armements extraordinaires entrepris depuis longtemps, et maintenant poussés à terme. — Nécessité pour elle de prendre une résolution, et de choisir entre le désarmement ou la guerre. — Elle opte pour la guerre. — Union de l'Autriche avec l'Angleterre. — Efforts du cabinet autrichien à Constantinople pour amener la paix entre les Anglais et les Turcs. — Tentative à Saint-Pétersbourg pour détacher la Russie de la France. — Refroidissement d'Alexandre à l'égard de Napoléon. — Causes de ce refroidissement. — Alexandre redoute fort une nouvelle guerre de la France avec l'Autriche, et s'efforce de l'empêcher. — N'y pouvant réussir, et ne voulant point encore abandonner l'alliance de la France, il adopte une conduite ambiguë, calculée dans l'intérêt de son empire. — Grands préparatifs pour finir la guerre de Finlande et recommencer celle de Turquie. — Envoi d'une armée d'observation en Gallicie sous prétexte de coopérer avec la France. — L'Autriche, quoique trompée dans ses espérances à l'égard de la Russie, se flatte de l'entraîner par un premier succès, et se décide à commencer la guerre en avril. — Déclaration de M. de Metternich à Paris. — Napoléon, ne doutant plus de la guerre, accélère ses préparatifs. — Départ anticipé de tous les renforts. — Distribution de l'armée d'Allemagne en trois corps principaux. — Rôles assignés aux maréchaux Davout, Lannes et Masséna. — Le prince Berthier part pour l'Allemagne avec des instructions éventuelles, et Napoléon reste à Paris pour achever ses préparatifs. — Passage de l'Inn le 10 avril par les Autrichiens, et marche de l'archiduc Charles sur l'Isar. — Passage de l'Isar et prise de Landshut. — Projet de l'archiduc Charles de surprendre les Français avant leur concentration, en traversant le Danube entre Ratisbonne et Donauwerth. — Ses dispositions pour accabler le maréchal Davout à Ratisbonne. — Soudaine et heureuse arrivée de Napoléon sur le théâtre des opérations. — Projet hardi de concentration, consistant à amener au point commun d'Abensberg les maréchaux Davout et Masséna, l'un partant de Ratisbonne, l'autre d'Augsbourg. — Difficultés de la marche du maréchal Davout, exposé à rencontrer la masse presque entière de l'armée autrichienne. — Conduite habile et ferme de ce maréchal placé entre le Danube et l'archiduc Charles. — Sa rencontre avec les Autrichiens entre Tengen et Hausen. — Beau combat de Tengen le 19 avril. — Réunion du corps du maréchal Davout avec Napoléon. — Napoléon prend la moitié de ce corps, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, et perce la ligne de l'archiduc Charles, qui s'étend de Munich à Ratisbonne. — Bataille d'Abensberg livrée le 20. — Napoléon poursuit cette opération en marchant sur l'Isar et en prenant Landshut le 21. — Il enlève ainsi la ligne d'opération de l'archiduc, et rejette son aile gauche en Bavière. — Apprenant dans la nuit du 21 au 22 que le maréchal Davout a eu de nouveau l'archiduc à combattre vers Leuchling, il se rabat à gauche sur Eckmühl, où il arrive à midi le 22. — Bataille d'Eckmühl. — L'archiduc, battu, se rejette en Bohême. — Prise de Ratisbonne. — Caractère des opérations exécutées par Napoléon pendant ces cinq journées. — Leurs grands résultats militaires et politiques.
Janv. 1809. Arrivée de Napoléon à Paris, et motifs de son retour. Napoléon, parti à cheval de Valladolid le 17 janvier 1809, arrivé le 18 à Burgos, le 19 à Bayonne, était monté en voiture dans cette dernière ville, après avoir pris à peine le temps d'expédier quelques ordres, et se trouvait aux Tuileries le 22 au milieu de la nuit, surprenant tout le monde par la promptitude de son apparition. On ne s'attendait pas à le revoir sitôt, et, soit en France, soit en Europe, on en devait ressentir quelque trouble. Les motifs de ce trouble s'expliquent par les motifs mêmes de son brusque retour. Il était parti de Valladolid, laissant à ses généraux malheureusement divisés, et faiblement rapprochés par le timide commandement de Joseph, le soin d'achever la conquête de l'Espagne; il était parti, parce que de toutes parts lui était arrivée la nouvelle que l'Autriche poursuivait avec plus de vivacité que jamais ses armements tant de fois ralentis, tant de fois repris depuis deux ans; parce qu'on lui faisait parvenir de Vienne, de Munich, de Dresde, de Milan, le détail précis de ces armements, de manière à ne laisser aucun doute sur l'imminence du danger; parce que de Constantinople on lui racontait les efforts inouïs de l'Autriche pour brouiller les Turcs avec la France, et pour les réconcilier avec l'Angleterre; parce que de Paris enfin on lui mandait qu'une agitation inconnue se manifestait dans les esprits, qu'on intriguait timidement mais visiblement à la cour, qu'on parlait hardiment à la ville, et que partout en un mot on était inquiet, mécontent, aussi mal pensant que mal disant. Un mouvement d'irritation s'était tout à coup produit dans son âme ardente, et il n'avait pu s'empêcher de revenir immédiatement en France. Ceux qui, tant au dehors qu'au dedans, avaient provoqué son retour, devaient s'en ressentir, et ils en étaient agités à l'avance. La diplomatie européenne s'attendait à un éclat. La cour effrayée craignait quelque rigueur.
État des esprits en France au commencement de 1809. Napoléon, en effet, de retour à Paris, allait trouver la France comme il ne l'avait pas encore vue. Bien que depuis dix ans de règne il eût pu discerner, à travers l'admiration qu'il lui inspirait, des défiances, des improbations même, il ne l'avait jamais connue telle que la lui peignaient en ce moment quelques serviteurs fidèles, telle enfin qu'il allait l'apercevoir lui-même. Ce changement était dû tout entier à la guerre d'Espagne, qui commençait à produire ses funestes conséquences.
Jugement du public sur la guerre d'Espagne et les conséquences qu'elle peut avoir. D'abord on avait blâmé l'entreprise elle-même, qui semblait devoir ajouter de nouveaux poids au lourd fardeau dont l'Empire était déjà chargé. On avait blâmé la forme, qui n'était qu'une perfidie envers de malheureux princes hébétés et impuissants. Mais on avait compté sur le génie de Napoléon, toujours heureux, pour vaincre ces nouvelles difficultés; on avait été ébloui et fier des hommages dont il avait été entouré à Erfurt, et on avait flotté ainsi entre la crainte, l'espérance, et l'orgueil satisfait. Cependant cette campagne même, où il n'avait eu qu'à paraître pour dissiper les levées en masse des Espagnols, avait inspiré de tristes réflexions. On l'avait vu obligé de transporter ses vaillantes armées du Nord, où elles étaient toujours nécessaires, au Midi, où aucun danger sérieux ne menaçait la France; de les disperser sur un sol dévorant, où elles s'épuisaient à détruire des rassemblements qui ne tenaient nulle part, mais qui revivaient sans cesse en guérillas quand ils ne pouvaient plus combattre en corps d'armée; de faire rembarquer les Anglais, qui se retiraient en se défendant énergiquement, pour reparaître bientôt sur d'autres points du littoral, aussi mobiles avec leurs vaisseaux que les Espagnols avec leurs jambes. De toutes parts on se disait qu'il y avait là un gouffre, où viendraient s'enfouir beaucoup d'argent, beaucoup d'hommes; pour un résultat fort incertain, désirable sans doute si on se reportait au siècle de Louis XIV, infiniment moins important à une époque où la France dominait le continent, résultat d'ailleurs qu'on aurait bien pu ajourner en présence de tant d'autres entreprises à terminer, et qui devait rendre plus difficile cette paix générale, déjà si difficile et si justement désirée. Mais ce qui mettait le comble à la désapprobation publique, c'était la conviction très-répandue que l'Autriche, profitant du départ des armées françaises pour la Péninsule, allait saisir cette occasion de recommencer la guerre avec plus de chances de succès. À cette certitude s'ajoutait la crainte de voir d'autres puissances se joindre à elle, et la coalition redevenir générale. Dans une faute on voyait ainsi mille fautes, s'enchaînant les unes aux autres, et entraînant une interminable suite de funestes conséquences. En même temps, des appels réitérés, s'adressant non-seulement à la classe de 1809, mais à celle de 1810, levée un an à l'avance, et même aux classes antérieures de 1806, 1807, 1808, 1809, qui avaient pu se croire libérées, ces appels commençaient à produire un mécontentement universel dans les familles, et à y faire sentir comme une souffrance très-vive, cette guerre qui n'avait été jusque-là qu'une occasion de triomphe, un sujet d'orgueil, un moyen de faire descendre dans les campagnes les plus reculées les preuves de la munificence impériale envers de vieux soldats. Les anciens royalistes, en partie ramenés, s'étaient tus jusqu'ici, et le clergé avec eux. Mais aujourd'hui les moins corrigibles trouvaient dans les événements d'Espagne et d'Autriche, dans la souffrance des familles, un motif pour tenir des discours pleins de fiel. Le clergé, ordinairement uni à eux d'intérêt et de sentiment, avait, dans les mauvais traitements qu'on faisait essuyer au pape à Rome, une cause de déplaisir tout aussi grande que celle que les anciens royalistes pouvaient trouver dans les renonciations forcées de Bayonne. Aussi bien des curés se permettaient-ils un langage fort équivoque dans certaines chaires soit de la ville, soit de la campagne, et, sous prétexte de prêcher la soumission chrétienne, on commençait à parler aux peuples comme l'Église a coutume de le faire dans les temps de persécution.
On s'exprimait dans les lieux publics avec une étrange liberté, et ce Paris si mobile, tour à tour si turbulent ou si docile, si dénigrant ou si enthousiaste, jamais soumis ou insoumis tout à fait, et qu'on peut toujours s'attendre à revoir sage au moment des plus grands égarements, ou insensé dans les temps de la plus parfaite sagesse, Paris presque ennuyé d'admirer son empereur, oubliant même la reconnaissance qu'il lui devait pour avoir abattu l'échafaud et rétabli les autels, pour avoir ramené le calme, le luxe, les plaisirs, Paris aimait à relever ses torts, à commenter ses fautes, et, à travers la satisfaction de fronder, commençait à éprouver pour l'avenir des craintes sérieuses, qu'il traduisait en un langage triste et souvent amer. Les fonds publics, malgré les achats obstinés du Trésor, baissaient au-dessous du taux de 80 francs, déclaré normal par l'Empereur pour la rente cinq pour cent, et ils seraient tombés bien au-dessous, sans les efforts qu'on faisait pour les soutenir.
Commencement d'opposition dans le Corps Législatif. Autour du gouvernement on ne montrait pas moins d'inquiétude et d'indiscipline d'esprit. Le Corps Législatif était demeuré assemblé pendant tout le temps qu'avait duré la courte campagne de Napoléon au delà des Pyrénées. On l'avait occupé, comme c'était l'usage à cette époque, non de politique, mais d'affaires financières, et surtout de matières législatives. Il avait eu à discuter le Code d'instruction criminelle, œuvre difficile, et qui pouvait réveiller plus d'un ancien dissentiment. Les opposants, bien peu nombreux alors, qui n'arrivaient jamais à donner plus de 10 ou 15 suffrages négatifs aux projets qu'on leur soumettait, avaient cette fois tenu tête au gouvernement, et réuni jusqu'à 80 et 100 suffrages négatifs, sur 250 à 280 votants, dans la délibération des divers titres de ce Code. L'archichancelier Cambacérès ayant discerné, avec sa perspicacité ordinaire, cette renaissance de l'esprit de contradiction, et craignant de l'exciter en livrant à la discussion un Code qui mettait si fort en présence les anciens penchants des uns pour la liberté, des autres pour l'autorité, avait prévenu l'Empereur de ce danger, et avait cherché à le dissuader de terminer cette année le Code d'instruction criminelle. Il eût préféré choisir un moment où l'on aurait été plus enclin à l'approbation, et où l'Empereur aurait été présent, car, lui absent, tout le monde était plus hardi. Mais Napoléon, ne connaissant pas d'obstacle, avait voulu que le Code d'instruction criminelle fût mis en délibération cette année même, et de vives discussions, suivies de votes plus partagés que de coutume, avaient étonné les esprits réfléchis, et contribué à indisposer un maître attentif, quoique absent, à tout ce qui se passait en France.
Conduite de MM. de Talleyrand et Fouché. Encouragés par cette absence, certains personnages avaient aussi donné un libre cours à leur langue et à leur penchant pour l'intrigue. Deux surtout avaient poussé jusqu'à l'imprudence l'oubli d'une soumission à laquelle ils semblaient habitués depuis bientôt dix années, c'étaient MM. Fouché et de Talleyrand. Nous avons fait connaître ailleurs le caractère, et le rôle pendant les premières années du Consulat, de ces deux personnages si divers, si hostiles l'un à l'autre, et les plus importants de l'époque après l'archichancelier Cambacérès. L'archichancelier Cambacérès, quoique moins consulté que jadis, s'efforçait toujours en secret, et sans ostentation, de faire prévaloir dans l'esprit de Napoléon des pensées de modération et de prudence, à quoi il réussissait beaucoup plus rarement qu'autrefois. Du reste, les événements commençaient à le fatiguer et à l'attrister, et il tendait chaque jour à s'effacer davantage, ce qui est facile en tout temps, car les acteurs pressés sur la scène du monde ne sont jamais fâchés qu'on leur laisse la place vide. Napoléon seul s'en apercevait avec regret, appréciant sa rare sagesse, quoiqu'il en fût souvent importuné. On songeait donc beaucoup moins au prince archichancelier. MM. Fouché et de Talleyrand, au contraire, aimaient fort qu'on s'occupât d'eux, et attiraient volontiers sur eux-mêmes tout ce qui restait d'attention à un public dont Napoléon occupait presque seul la pensée. M. Fouché, excellent ministre de la police dans les premiers temps du Consulat, par son indifférence indulgente envers les partis qui le portait à ménager tout le monde, avait cependant deux inconvénients graves pour un ministre de la police, c'était le soin de se faire valoir aux dépens du gouvernement, et le besoin de se mêler de toutes choses. Ménageait-il celui-ci ou celui-là, prévenait-il un acte de rigueur, il s'en attribuait le mérite auprès des intéressés, leur donnant à entendre que sans lui on aurait bien autrement souffert de la tyrannie d'un maître impétueux. Il affectait de contenir le zèle emporté du préfet de police Dubois, fonctionnaire personnellement dévoué à l'Empereur, le raillait des découvertes qu'il prétendait faire, et traitait de complots chimériques tous ceux qui étaient dénoncés par cet agent. En cela M. Fouché pouvait avoir raison, mais il avait lui-même ses excès de zèle. Il voulait se mêler de tout, pour paraître influent en tout. Récemment, dans le désir de se donner de l'importance, il avait pris sur lui de conseiller le divorce à l'impératrice Joséphine, croyant qu'il plairait ainsi à Napoléon, en amenant un sacrifice que celui-ci n'osait pas demander, mais qu'il souhaitait ardemment. Ces vues trop personnelles, cette indiscrète intervention dans ce qui ne le regardait pas, avaient déjà failli perdre M. Fouché auprès de Napoléon, qui ne voulait pas naturellement qu'on se fit valoir à ses dépens; qu'on le peignît aux partis comme dur et cruel, en se réservant pour soi les honneurs de l'indulgence; qu'on affectât l'incrédulité en fait de complots pouvant compromettre la sûreté de son gouvernement; qu'on se permît enfin de prendre l'initiative dans de graves affaires d'État ou de famille, qui ne concernaient que lui seul, et dont seul il pouvait et voulait juger la maturité.
Une circonstance toute récente lui avait donné occasion de témoigner à cet égard son sentiment, et il l'avait fait d'une manière fâcheuse pour M. Fouché. Un ancien militaire, le général Malet, conspirateur incorrigible, Servan, autrefois ministre de la guerre, un ex-conventionnel, Florent-Guyot, un employé peu connu du département de l'instruction publique, étaient compromis dans une trame peu sérieuse, mais qui annonçait déjà un commencement de résistance au pouvoir absolu. Il n'y avait là qu'une chose grave, et personne ne s'en aperçut alors, c'était la manie du général Malet de penser que, Napoléon étant souvent absent pour la guerre, il fallait profiter de l'une de ses absences pour le dire mort, et provoquer un soulèvement. Le projet du général Malet, réalisé plus tard, était-il seulement en germe alors, ou déjà fort mûri dans la prétendue trame que M. Dubois croyait avoir découverte, c'est ce qu'il est impossible de décider. M. Fouché railla beaucoup M. Dubois, et celui-ci, se sentant soutenu, traita son ministre avec peu de respect. Napoléon averti en Espagne de ce différend, et n'aimant pas que son ministre de la police jouât l'esprit fort en matière de complots, ou peut-être se fît valoir auprès des corps de l'État en étouffant une affaire dans laquelle plusieurs de leurs membres étaient compromis, prêta tout appui à M. Dubois, et voulut que la question fût examinée dans un conseil présidé par le prince Cambacérès. Le prudent archichancelier pacifia la querelle en décidant que s'il n'y avait pas lieu à suivre, il y avait du moins grande attention à donner à ces premiers symptômes de l'esprit de révolte. M. Fouché fut vertement réprimandé par ordre de l'Empereur. Il venait de l'être plus durement encore au sujet de sa proposition de divorce. Cette proposition faite spontanément à l'impératrice Joséphine par le ministre de la police avait paru à celle-ci dictée par l'Empereur lui-même, car elle n'avait pu supposer qu'un ministre prît sur lui de hasarder une telle démarche s'il n'y avait été autorisé, et il en était résulté des agitations intérieures qui avaient vivement affecté Napoléon. Cherchant la stabilité qui lui échappait, il désirait un héritier, et sentait peu à peu mûrir en lui la résolution du divorce. Mais plus il approchait du moment de cette résolution, moins il voulait s'infliger à l'avance une douleur qui devait lui être très-sensible. M. Fouché fut donc désavoué pour cette démarche, et condamné auprès de l'impératrice à des excuses humiliantes. M. Cambacérès fut encore l'intermédiaire, le pacificateur de ce différend. Mais M. Fouché put dès lors s'apercevoir du déclin rapide de son crédit.
Quant à M. de Talleyrand, sa situation était aussi fort compromise, et également par sa faute. Il avait déjà donné plus d'un sujet de défiance et de déplaisir à Napoléon, surtout en quittant le ministère des affaires étrangères en 1807, pour le vain motif de devenir grand dignitaire de l'Empire. Il avait regagné la faveur impériale en se faisant l'instrument actif de la politique qui avait amené la guerre d'Espagne, et Napoléon l'avait tour à tour conduit à Erfurt, ou laissé à Paris, afin de pallier auprès de la diplomatie européenne ce que cette politique pouvait avoir d'odieux et d'inquiétant pour les cours étrangères. Mais M. de Talleyrand était de tous les hommes le moins capable de résister à l'opinion du jour, et la guerre d'Espagne ayant fini par encourir la réprobation universelle, n'était plus bonne à ses yeux qu'à désavouer. Aussi ne manquait-il pas de dire qu'il ne l'avait point conseillée, se fondant sans doute sur ce qu'il avait préféré, entre les projets proposés, le démembrement de l'Espagne à l'usurpation de la couronne. Les désaveux commencés, il remontait jusqu'à l'affaire du duc d'Enghien, car dans ce moment de défaveur on revenait sur toutes les fautes que Napoléon avait pu commettre, et M. de Talleyrand voulait n'avoir été complice d'aucune. Son imprudence était grande, car si tout se redit vite à Paris, tout se redisait bien plus vite alors, à l'indiscrétion se joignant plus qu'à aucune autre époque le goût perfide de plaire. M. de Talleyrand ne pouvait donc manquer d'être bientôt dénoncé à l'Empereur.
Ses torts ne s'étaient pas bornés à quelques désaveux peu fondés, il s'était réconcilié avec M. Fouché, après dix ans de haine et de dénigrement réciproques. Ils se traitaient l'un l'autre d'intrigant frivole, affectant de diriger une diplomatie qui, aidée par la victoire, allait toute seule; d'intrigant subalterne agitant l'Empereur de vulgaires dénonciations, et faisant étalage d'une police que la soumission générale rendait facile, même inutile. M. de Talleyrand méprisait la vulgarité de M. Fouché, celui-ci la frivolité de M. de Talleyrand. Cependant, comme si une situation grave avait paru exiger de leur part l'oubli d'anciens ressentiments, MM. de Talleyrand et Fouché, rapprochés par des officieux, s'étaient réconciliés et publiquement visités, ce qui avait produit une surprise générale. Le motif vrai de leur réconciliation, c'est que des circonstances pouvaient se présenter prochainement où leur union serait nécessaire à tous deux. On se persuadait, en effet, que Napoléon finirait par rencontrer en Espagne le poignard d'un fanatique, ou en Autriche un boulet de canon. MM. Fouché et de Talleyrand, plus enclins à croire à la chute d'un ordre de choses qui n'était plus de leur goût, semblaient partager l'opinion que la personne de Napoléon succomberait infailliblement à un péril trop souvent bravé. Que deviendrons-nous? que ferons-nous? étaient les questions qu'ils s'étaient adressées, et que certainement ils n'avaient pas résolues. Mais les intermédiaires, exagérant comme de coutume les demi-confidences que ces deux personnages avaient pu se faire, prétendaient que tout un plan de gouvernement avait été préparé par eux pour le cas où Napoléon serait frappé. On leur prêtait même l'idée de transmettre la couronne impériale à Murat, qui avait porté à Paris, avant de se rendre à Naples, le mécontentement de n'être pas roi d'Espagne.
Ces vains bruits ne mériteraient pas d'occuper l'histoire, s'ils n'attestaient un commencement d'altération dans les esprits, résultat des fautes de Napoléon, et surtout s'ils n'avaient pas eu le fâcheux effet de tenir les étrangers en éveil sur ce qui se passait à Paris, de leur persuader que l'autorité de Napoléon était fort affaiblie, que la nation était dégoûtée de sa politique, que ses moyens d'action étaient très-diminués, et que le moment enfin était venu de lui déclarer de nouveau la guerre. Il est certain que l'état des esprits à Paris[1] agit alors beaucoup sur l'état des esprits en Europe, et contribua extrêmement à rallumer la guerre, comme on va bientôt le voir.
Napoléon connaissait, avant de quitter Valladolid, une grande partie de ce que nous venons de rapporter, et il en éprouvait une irritation dont il ne sut pas contenir les éclats. La veille de son départ, apprenant que les grenadiers de la vieille garde murmuraient parce qu'on les laissait en Espagne, du moins momentanément; apprenant aussi que le général Legendre, l'un des signataires de la capitulation de Baylen, devait se présenter à lui dans une revue qu'il allait passer, Napoléon se livra à des mouvements de colère qui affligèrent profondément ceux qui en furent témoins. Parcourant à pied les rangs de ses grenadiers qui lui présentaient les armes, soit qu'il eût entendu quelque murmure, soit qu'il eût reconnu l'un des mécontents, il lui arracha son fusil des mains, et le tirant à lui: Malheureux, lui dit-il, tu mériterais que je te fisse fusiller! et peu s'en faut que je ne le fasse.—Puis, le rejetant dans les rangs, et s'adressant à ses camarades: Ah! je le sais, leur dit-il, vous voulez retourner à Paris pour y retrouver vos habitudes et vos maîtresses, eh bien, je vous retiendrai encore sous les armes à quatre-vingts ans!—Ayant ensuite aperçu le général Legendre, il lui saisit la main et lui dit: Cette main, général, cette main, comment ne s'est-elle pas séchée en signant la capitulation de Baylen?—L'infortuné général, foudroyé par ces paroles, sembla s'abîmer dans sa honte, et chacun s'inclina devant le visage enflammé de Napoléon, tout en blâmant secrètement ces inqualifiables violences.
Il partit ensuite pour Paris, où il arriva, comme nous l'avons dit, avec une rapidité égale à ses passions. On lui avait beaucoup écrit en Espagne; car indépendamment de ses ministres il avait de nombreux correspondants, qui lui communiquaient tout ce qu'ils pensaient et tout ce qu'ils recueillaient[2]; il avait beaucoup appris en route, quoique en courant; il avait donné un grand nombre d'ordres, prescrit notamment l'arrestation d'un abbé Anglade qui, dans la Gironde, avait mal parlé en chaire de la conscription, et mandé à Paris l'archevêque de Bordeaux, qui avait souffert les sermons de l'abbé Anglade. À peine entré aux Tuileries, il avait été assailli par des milliers de rapports sur ce qui s'était passé en son absence. Ces rapports fort exagérés ne pouvaient tromper un esprit aussi sagace que le sien, mais on accueille volontiers ce qui flatte l'irritation qu'on éprouve, et Napoléon crut, ou parut croire beaucoup de choses invraisemblables. Il appela auprès de lui l'archichancelier Cambacérès, auquel il redit avec une extrême animation tout ce qu'on lui avait raconté, s'emportant surtout contre MM. Fouché et de Talleyrand, qui, selon lui, n'avaient pu se réconcilier que dans de très-mauvaises intentions. L'archichancelier Cambacérès essaya de le calmer, mais il n'y réussit qu'imparfaitement. Ce qui blessait Napoléon, c'était qu'on disposât de sa succession comme si sa mort eût été certaine; ce qui le blessait plus encore, c'était le désaveu de sa politique, fait par un homme qui en avait été le complice, et qui avait été conduit à Erfurt et laissé à Paris pour en être l'apologiste. Aussi le principal orage devait-il fondre sur la tête de M. de Talleyrand, M. Fouché ayant déjà reçu par écrit de vertes réprimandes, et bien que commençant à déplaire, n'ayant pas encore assez comblé la mesure pour être sacrifié.
Disgrâce de M. de Talleyrand. Napoléon, dans un conseil de ministres auquel assistaient plusieurs grands dignitaires présents à Paris, se plaignit de toutes choses et de tout le monde, car il n'était rien dont il ne fût mécontent. On avait perdu à cette époque, au milieu du calme de l'Empire, la connaissance de l'opinion publique et de ses brusques revirements; on croyait qu'un gouvernement pouvait la diriger à volonté, et on avait à cet égard une foi puérile dans l'influence de la police, parce qu'elle avait une autorité absolue sur les journaux. Napoléon se plaignit de ce qu'on avait laissé les esprits s'égarer sur les événements du jour, de ce qu'on avait laissé interpréter sa dernière campagne, toute marquée par des succès, comme une campagne féconde en revers; lança plusieurs traits acérés contre ceux qui avaient parlé et agi comme en présence d'une succession déjà ouverte, comme en présence d'un règne près de finir. Il se plaignit surtout avec une extrême amertume de ceux qui, pour le désavouer, ne craignaient pas de se désavouer eux-mêmes; enfin ne se contenant plus, parcourant à grands pas la salle du conseil, et s'adressant à M. de Talleyrand, qui était immobile, debout, adossé à une cheminée, il lui dit en gesticulant de la manière la plus vive:—Et vous osez prétendre, Monsieur, que vous avez été étranger à la mort du duc d'Enghien! Et vous osez prétendre que vous avez été étranger à la guerre d'Espagne!—Étranger, répétait Napoléon, à la mort du duc d'Enghien! mais oubliez-vous donc que vous me l'avez conseillée par écrit? Étranger à la guerre d'Espagne! mais oubliez-vous donc que vous m'avez conseillé dans vos lettres de recommencer la politique de Louis XIV? oubliez-vous que vous avez été l'intermédiaire de toutes les négociations qui ont abouti à la guerre actuelle?—Puis passant et repassant devant M. de Talleyrand, lui adressant chaque fois les paroles les plus blessantes, accompagnées de gestes menaçants, il glaça d'effroi tous les assistants, et laissa ceux qui l'aimaient pleins de douleur de voir abaissée dans cette scène la double dignité du trône et du génie[3]. Napoléon congédia ensuite le conseil, fâché de ce qu'il avait fait, et ajoutant au mécontentement qu'il avait des autres le juste mécontentement qu'il devait avoir de lui-même.
M. de Talleyrand rentré chez lui éprouva une sorte de saisissement. Les médecins furent inquiets pour sa vie, car il n'avait nullement le courage de la disgrâce, quoiqu'il la soutînt avec une impassibilité apparente. Cependant Napoléon était trop irrité pour s'en tenir à des paroles. Il voulut qu'une manifestation officielle apprît au public que M. de Talleyrand avait encouru sa défaveur. Ce personnage, qui aimait tous les genres d'honneur, avait aspiré à être grand chambellan lorsqu'il occupait les fonctions si sérieuses de ministre des affaires étrangères. Devenu grand dignitaire, il était resté grand chambellan, et en cumulait les avantages pécuniaires avec ceux de sa nouvelle dignité. Le lendemain même de la séance orageuse qui avait eu lieu au conseil des ministres, Napoléon lui fit redemander la clef de grand chambellan, et la transmit à M. de Montesquiou, l'un des membres du Corps Législatif les plus justement honorés, qui joignait à ses titres actuels des titres anciens, fort appréciés par Napoléon quand ils s'ajoutaient à un mérite réel. Toutefois M. de Talleyrand, s'apercevant qu'il s'était trop hâté de se conduire avec le gouvernement impérial comme avec un gouvernement perdu, chercha à racheter par une extrême soumission les propos imprudents qu'on lui reprochait. Deux ou trois jours après il se rendit à une grande fête aux Tuileries, dans le plus brillant costume, s'inclinant profondément devant le maître dont il avait essuyé les outrages, voulant presque le faire douter lui-même et surtout faire douter le public de ce qui s'était passé. Il y réussit dans une certaine mesure, car Napoléon, désarmé par cette soumission calculée, découvrit le calcul, mais agréa l'humilité.
Signes avant-coureurs d'une guerre prochaine. Après avoir réprimé les langues autour de lui, sans les réprimer dans le public, qu'on ne pouvait pas disgracier, Napoléon s'occupa sur-le-champ des graves affaires qui l'avaient amené à Paris. Ces affaires étaient la diplomatie et la guerre qu'il fallait conduire de front, car on se trouvait à la veille d'une rupture avec l'Autriche. Cette puissance, que nous avons vue si agitée depuis trois ans, flottant tour à tour entre le désir de venger ses humiliations et la crainte de nouveaux revers; cherchant sans cesse une occasion opportune, ayant cru en découvrir une dans le hardi mouvement de Napoléon vers le Nord en 1807, l'ayant laissée passer sans la saisir, et regrettant amèrement de l'avoir manquée; croyant en apercevoir une nouvelle dans la guerre d'Espagne, hésitant depuis six mois si elle en profiterait ou non, et au milieu de ces hésitations armant avec une activité toujours croissante, cette puissance semblait enfin près d'éclater. Tout ce qu'elle faisait dans l'étendue de son empire comme préparatifs militaires, auprès des cabinets européens comme intrigue politique, décelait une résolution presque arrêtée. L'approche du printemps d'ailleurs donnait lieu de penser qu'on aurait tout au plus deux ou trois mois pour se préparer à lui tenir tête. Il fallait donc se hâter si on ne voulait être pris au dépourvu; mais c'est dans l'art de bien employer le temps et de créer par miracle ce qui n'existait pas que Napoléon excellait, et il en fournit ici une nouvelle et éclatante preuve.
Attitude de Napoléon envers la légation d'Autriche et envers les autres légations étrangères. Avec les préparatifs militaires, il avait à conduire simultanément les négociations qui devaient ou prévenir la guerre, ou en rendre le résultat plus certain au moyen d'alliances bien ménagées. Il avait eu quelques mois auparavant, à son premier retour d'Espagne, avec l'ambassadeur d'Autriche, des explications si franches, si développées, et cependant suivies de si peu d'effet, que recommencer semblait superflu, et aussi peu digne que peu efficace. Napoléon jugea qu'une extrême réserve à l'égard de cet ambassadeur, une extrême franchise à l'égard des autres, et le déploiement d'une grande activité administrative, étaient la véritable conduite à tenir et la seule manière de provoquer d'utiles réflexions à Vienne, si on y était encore capable d'en faire de pareilles. Il se montra donc poli, mais froid et sobre de paroles envers M. de Metternich. Il enjoignit à toute la famille impériale, dans le sein de laquelle M. de Metternich était ordinairement bien accueilli, d'imiter cette réserve. Il se montra au contraire beaucoup plus ouvert avec les autres ambassadeurs, leur avoua le motif de son retour à Paris, leur déclara que c'était l'Autriche et ses armements qui le ramenaient si vite, et qu'il allait y répondre par des armements formidables.—Il paraît, leur dit-il à tous, que ce sont les eaux du Léthé et non celles du Danube qui coulent à Vienne, et qu'on y a oublié les leçons de l'expérience. Il en faut de nouvelles; on les aura, et cette fois terribles, j'en réponds. Je ne veux pas la guerre, je n'y ai pas d'intérêt, et l'Europe entière est témoin que tous mes efforts, toute mon attention étaient dirigés vers le champ de bataille que l'Angleterre a choisi, c'est-à-dire l'Espagne. L'Autriche, qui a sauvé les Anglais en 1805, au moment où j'allais franchir le détroit de Calais, les sauve encore une fois en m'arrêtant au moment où j'allais les poursuivre jusqu'à la Corogne: elle payera cher cette nouvelle diversion. Ou elle désarmera sur-le-champ, ou elle aura à soutenir une guerre de destruction. Si elle désarme de manière à ne me laisser aucun doute sur ses intentions futures, je remettrai moi-même l'épée dans le fourreau, car je n'ai envie de la tirer qu'en Espagne, et contre les Anglais. Sinon la lutte sera immédiate et décisive, et telle que l'Angleterre n'aura plus à l'avenir d'alliés sur le continent.—
Effet du langage de Napoléon sur les cours européennes. L'Empereur produisit sur tous ceux qui l'entendirent l'effet qu'il désirait, car il était sincère dans son langage, et il disait vrai en assurant qu'il ne voulait pas la guerre, mais qu'il la ferait terrible si on l'obligeait à la recommencer. Tout en pensant qu'il se l'était attirée par sa conduite en Espagne, chacun jugea que l'Autriche commettait une grande imprudence, et s'effraya pour l'Europe des conséquences auxquelles cette cour allait s'exposer.
Séjour prolongé de M. de Romanzoff à Paris. On avait, tantôt par un motif, tantôt par un autre, retenu en France, depuis l'entrevue d'Erfurt, M. de Romanzoff, le ministre des affaires étrangères de Russie. Comme il a été dit plus haut, ce ministre s'était rendu à Paris à la suite de Napoléon pour veiller lui-même aux négociations qui allaient s'entamer avec l'Angleterre, et hâter autant que possible l'acquisition des provinces du Danube. La négociation avec l'Angleterre ayant échoué, M. de Romanzoff aurait pu repartir pour Saint-Pétersbourg, afin de rejoindre son jeune maître, qui l'attendait avec une vive impatience. Mais un motif, tiré de leurs désirs communs, avait retenu M. de Romanzoff. Il ne fallait pas plus de deux mois, lui avait-on dit à Paris, pour terminer les affaires d'Espagne, pour ramener le roi Joseph à Madrid, pour l'y couronner de nouveau, pour jeter les Anglais à la mer, et inspirer à l'Europe des pensées de résignation au lieu de pensées de résistance à l'égard des desseins conçus à Erfurt. Il pouvait donc y avoir un intérêt véritable à différer encore les ouvertures qu'il s'agissait de faire à Constantinople relativement à la Moldavie et à la Valachie; car si Napoléon était complétement victorieux, l'Autriche n'oserait pas entreprendre une nouvelle lutte, l'Angleterre ne trouverait pas d'alliés sur le continent, les Turcs n'en trouveraient ni sur terre, ni sur mer, et, sans conflagration européenne, la Russie acquerrait les provinces du Danube, comme elle était près d'acquérir la Finlande, au moyen d'une guerre toute locale et d'une importance très-limitée. Ce motif valait la peine d'un nouvel effort de patience, car ce n'était après tout qu'un retard de deux mois, et ces deux mois M. de Romanzoff avait jugé utile de les passer près des événements dont il attendait l'issue. Dans l'intervalle il observait soigneusement le colosse dont la Russie était pour un temps la complice plutôt que l'alliée; il en étudiait la force passagère ou durable; il cherchait à apprécier la valeur des mille propos répétés à Saint-Pétersbourg par les échos de la diplomatie européenne, et il vivait en attendant au milieu d'un nuage d'encens, la cour impériale ayant reçu l'ordre de combler de caresses l'ancien ministre de Catherine, le ministre actuel d'Alexandre, ordre de tous le plus facilement obéi à Paris, où l'on aime tant à plaire quand on ne met pas son orgueil à blesser.
M. de Romanzoff avait passé d'abord deux mois, puis trois à Paris, ne s'apercevant pas du temps qui s'écoulait, et cherchant à calmer l'impatience de son souverain, qui le pressait sans cesse de revenir. Napoléon avait tenu parole, et en deux mois il avait dispersé les armées espagnoles comme de la poussière, chassé les Anglais du continent espagnol, ramené son frère à Madrid, sans donner cependant à personne l'idée que la guerre d'Espagne fût une guerre finie. Ce n'était pas là ce qu'il avait espéré, ni surtout ce qu'il avait promis, car on ne pouvait plus se flatter de réaliser les grandes acquisitions projetées en Orient par un simple acte de volonté. Napoléon, à peine arrivé, vit M. de Romanzoff, exerça sur lui sa puissance ordinaire de fascination, fit par son esprit tout ce qu'il n'avait pas fait par ses armes, exprima sa colère de voir l'Autriche intervenir encore au moment décisif pour lui arracher les Anglais des mains, car, s'il les avait poursuivis lui-même, il ne s'en serait pas sauvé un seul, disait-il, et enfin il se montra résolu à tirer d'un tel manque de foi (il rappelait toujours les promesses qu'on lui avait faites au bivouac d'Urschitz) une vengeance éclatante. Confiant comme il l'était dans les immenses moyens qui lui restaient, il ne se montra envers le représentant de la Russie ni fanfaron ni obséquieux, mais ferme et positif, et exigea de lui l'accomplissement des engagements pris à Erfurt, en homme qui était prêt à se battre encore avec tout le monde, avec ceux qui lui manqueraient de parole en l'attaquant, comme avec ceux qui lui manqueraient de parole en ne l'aidant pas après s'y être engagés.—Si votre empereur avait suivi mon conseil à Erfurt, dit-il à M. de Romanzoff, nous ne serions pas aujourd'hui où nous en sommes. Au lieu de simples exhortations, nous aurions fait des menaces sérieuses, et l'Autriche aurait désarmé. Mais nous avons parlé au lieu d'agir, et nous allons peut-être avoir la guerre, moi pour ce que je veux achever en Espagne, vous pour ce que vous voulez terminer en Finlande et commencer en Turquie. En tout cas, je compte sur la parole de votre maître. Il m'a promis que, si le cabinet de Vienne devenait l'agresseur, il mettrait une armée à ma disposition. Qu'il remplisse ses promesses; qu'il conduise plus activement la guerre de Finlande, de manière à en finir avec cette petite puissance qui le tient en échec; qu'il ait une armée suffisante sur le Danube pour déjouer auprès des Turcs toutes les intrigues des Anglais et des Autrichiens coalisés; qu'enfin il ait une armée imposante sur la Haute-Vistule pour faire comprendre à l'Autriche que le jeu est sérieux avec nous. Quant à moi, je vais réunir sur le Danube et le Pô trois cent mille Français et cent mille Allemands, et probablement leur présence obligera l'Autriche à nous laisser en paix, ce que j'aime mieux pour vous et pour moi, car dans ce cas vous aurez la Moldavie et la Valachie presque sans coup férir, et moi je pourrai sans nouvelles dépenses achever la soumission de la Péninsule. Si ces démonstrations ne suffisent pas, s'il faut employer la force, eh bien! nous écraserons pour jamais les résistances qui s'opposent à nos communs projets. Mais, alliance pour la paix comme pour la guerre, alliance franche, effective, voilà ce que j'ai promis, ce qu'on m'a promis, et ce que j'attends.—À ce langage d'un homme qui n'était rien moins qu'intimidé, Napoléon ajouta ce qu'il fallait de caresses pour compléter l'effet qu'il voulait produire, et il obtint de M. de Romanzoff les déclarations les plus satisfaisantes. Celui-ci ne dissimula pas le chagrin qu'il éprouvait à voir la Russie exposée à une collision avec l'Autriche, la difficulté des acquisitions projetées en Orient augmentée de toutes les difficultés que rencontrait la politique française en Occident, en un mot le cercle de la lutte s'étendant au lieu de se restreindre; mais il reconnut la nécessité de parler énergiquement à Vienne pour prévenir la nécessité d'agir; il convint qu'aux paroles il faudrait joindre certaines démonstrations, si on voulait que les paroles fussent efficaces, et promit en conséquence que la Russie aurait une armée en Gallicie prête à prendre ou la route de Prague, ou celle d'Olmutz, qui l'une et l'autre mènent à Vienne.
Napoléon, satisfait de M. de Romanzoff, et voulant lui prouver à quel point c'était la paix qu'il désirait, et non la guerre, émit l'idée d'offrir à l'Autriche la double garantie de la France et de la Russie pour la conservation de ses États actuels, garantie qui devait la rassurer complétement, si elle était sincère dans les craintes qu'elle disait avoir conçues pour elle-même à la suite des événements de Bayonne. L'idée de cette garantie, en effet, s'il n'y avait eu que des craintes personnelles dans les motifs qui déterminaient l'Autriche, aurait eu de quoi la contenter, et peut-être aurait pu prévenir la guerre. M. de Romanzoff l'accueillit pour en faire le sujet d'une prompte communication tant à sa cour qu'à celle de Vienne.
À ses entretiens avec M. de Romanzoff Napoléon ajouta mille attentions délicates, comme de le conduire lui-même aux manufactures des Gobelins, de Sèvres, de Versailles, montrant partout à ce ministre les merveilles de son empire, et voulant à chaque instant lui en donner des échantillons, à ce point, disait lui-même M. de Romanzoff, qu'il n'osait plus rien louer devant un souverain si magnifique, de peur de s'attirer de nouveaux présents en tapisseries, en porcelaines, en armes de luxe.
Explications de Napoléon avec les ministres des princes allemands ses alliés. Après avoir fait ce qui convenait auprès l'ambassadeur de son principal allié, Napoléon tint un langage tout aussi utile aux ministres de la Confédération du Rhin. Il leur dit, et il écrivit à leurs maîtres, les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, de Westphalie, les ducs de Bade, de Hesse, de Wurzbourg, qu'il ne voulait pas les exposer à des dépenses prématurées en exigeant la réunion immédiate de leurs troupes, mais qu'il les invitait à la préparer, vu qu'il s'attendait à des hostilités prochaines; qu'il fallait, soit pour prévenir la guerre, s'il en était temps encore, soit pour la rendre heureuse, si elle était inévitable, se mettre en mesure d'opposer la force à la force; qu'il allait, quant à lui, réunir 150 mille Français et Italiens sur le Pô, 150 mille Français sur le haut Danube, qu'il comptait sur 100 mille Allemands, qu'avec ces 400 mille hommes il préviendrait la guerre, ou la rendrait décisive, et garantirait à jamais ses alliés des répétitions que l'Autriche prétendait exercer sur les puissances allemandes, autrefois dépendantes ou sujettes de son empire. Premières réquisitions adressées aux rois de Saxe et de Bavière. Il écrivit en particulier au roi de Bavière et au roi de Saxe, pour leur demander formellement la réunion d'une première partie de leurs forces autour de Munich, de Dresde, de Varsovie. Se défiant de la Prusse, qui pouvait être tentée d'imiter l'Autriche et de chercher la réparation de ses malheurs dans un acte de désespoir, il lui notifia que, si elle levait un seul homme au delà des 42 mille que ses conventions secrètes l'autorisaient à réunir, il lui déclarerait sur-le-champ la guerre. Il chargea la Russie de faire savoir à Kœnigsberg que le moindre acte d'hostilité serait l'occasion d'une nouvelle lutte qui deviendrait mortelle pour les uns ou pour les autres, si on faisait mine de se joindre à l'Autriche.
Préparatifs militaires de Napoléon. À ces manifestations, qui devaient être d'autant plus significatives qu'elles reposaient sur des précautions non moins réelles qu'apparentes, Napoléon ajouta des mouvements de ses propres troupes, qui n'étaient que la suite de combinaisons déjà conçues et ordonnées à Valladolid même. Ces combinaisons furent aussi vastes que le commandaient la situation et la masse d'ennemis, tant connus qu'inconnus, auxquels il devait bientôt avoir affaire.
Pendant qu'il se trouvait en Espagne, Napoléon, prévoyant que l'Autriche, bien qu'elle eût été intimidée par la présence des deux empereurs à Erfurt, bien qu'elle ne fût pas entièrement préparée, et qu'elle ne fût pas enfin assez excitée pour perdre toute prudence, finirait cependant par éclater au printemps, avait veillé avec une extrême sollicitude à l'exécution de ses ordres. Les principaux de ces ordres avaient trait à la levée des deux conscriptions autorisées en septembre 1808 par le Sénat. L'une comprenait les conscrits de 1810, levés suivant l'usage une année à l'avance, mais ne pouvant être appelés avant le 1er janvier 1809, et ne devant pendant cette même année servir que dans l'intérieur. Levée de la conscription de 1810, et réappel sur les conscriptions antérieures de 1806, 1807, 1808 et 1809. C'était une levée de 80 mille hommes. Mais comme cet appel, d'après ses projets d'organisation, ne suffisait pas à Napoléon, il avait songé à revenir sur les classes antérieures de 1806, 1807, 1808 et 1809, qui n'avaient jamais fourni au delà de 80 mille hommes chacune. Les cent quinze départements de cette époque n'offraient pas une population de beaucoup supérieure à celle des quatre-vingt-six départements d'aujourd'hui; en effet, tandis que la classe présente actuellement 320 mille jeunes gens ayant acquis l'âge du service, les cent quinze en fournissaient 377 mille. Napoléon prétendait que c'était peu que d'appeler 80 mille hommes sur 377 mille, et qu'il en pouvait lever 100 mille, c'est-à-dire un peu plus du quart. On le pouvait assurément, mais à condition de ne pas recommencer souvent; car il n'est pas de population qui ne pérît bientôt, si on lui enlevait chaque année le quart des mâles parvenus à l'âge viril.
Il voulut donc porter à 100 mille la contribution annuelle de la population, ce qui en revenant en arrière l'autorisait à demander un supplément de 20 mille hommes à chacune des classes antérieures. Cet appel avait l'avantage de lui procurer des jeunes gens bien plus robustes que ceux qu'il levait ordinairement, puisqu'ils devaient avoir 20, 21, 22, 23 ans, tandis que ceux de 1810 ne comptaient qu'environ 18 ans. Mais c'était un grave inconvénient que d'arracher à leurs foyers des hommes qui avaient pu se croire exempts de tout service, la classe à laquelle ils appartenaient ayant déjà fourni son contingent. Aussi, pour diminuer le fâcheux effet de cette mesure, ne manqua-t-on pas d'ajouter à la décision du Sénat que les classes antérieures à l'an 1806 seraient définitivement libérées, ce qui laissait sous le coup de nouveaux appels les malheureuses classes de 1806, 1807, 1808 et 1809. Pour adoucir davantage encore le mécontentement on renonça à tirer de leurs foyers les hommes qui s'étaient mariés dans l'intervalle; mais cette atténuation de la nouvelle mesure calma peu le déplaisir de la population, qui voyait les remplacements renchérir tous les jours, et les appels se succéder sans interruption. Du reste, excepté dans quelques départements de l'Ouest, où un petit nombre de réfractaires recommença la vie des chouans, et où la répression fut aussi prompte que sévère, l'obéissance était générale, et une fois au corps les hommes prenaient sur-le-champ l'énergique esprit de l'armée française.
Organisation de l'armée destinée à agir en Allemagne. Il fallait employer cette vaste levée de jeunes gens, et en fait d'organisation personne, on le sait, n'a jamais égalé Napoléon. Il avait depuis deux ans décrété la formation de tous les régiments à cinq bataillons. Diverses causes avaient empêché jusqu'alors la complète exécution de cette mesure: d'abord le nombre des conscrits qui n'était pas encore suffisant, et qui n'allait le devenir que par l'arrivée aux corps des 160,000 hommes récemment appelés; ensuite la dépense, qui ne pouvait manquer d'être grande; enfin le mouvement des régiments qui se déplaçaient sans cesse, et employaient leur temps, quand ils ne combattaient pas, à se rendre de la Vistule sur le Tage, ou du Pô sur l'Èbre. Par ces motifs, la plupart des régiments en étaient à s'occuper de la création du quatrième bataillon, et presque aucun n'avait formé le cinquième.
Après avoir envoyé en Espagne trois corps de la grande armée: ceux du maréchal Victor (autrefois premier corps), du maréchal Mortier (autrefois cinquième corps), du maréchal Ney (autrefois sixième corps), et les troupes qui avaient formé le corps du maréchal Lefebvre, plus tous les dragons; après avoir détaché de l'armée d'Italie de quoi tripler l'armée de Catalogne, Napoléon s'était fort affaibli du côté de l'Allemagne, surtout en vieux soldats. Il lui restait sous le titre d'armée du Rhin, et sous les ordres du maréchal Davout, six divisions d'infanterie, les belles divisions Morand, Friant, Gudin (qui avaient jadis composé le troisième corps); l'excellente division Saint-Hilaire, qui avait fait partie du corps du maréchal Soult; la fameuse division des grenadiers et voltigeurs d'Oudinot, actuellement à Hanau; la division Dupas, celle-ci de deux régiments seulement, composant avec les Hollandais la garde des villes anséatiques; quatorze régiments de cuirassiers, troupe incomparable devant laquelle aucune infanterie européenne n'avait pu tenir; enfin dix-sept régiments de cavalerie légère la mieux exercée qu'il y eût au monde, et une formidable artillerie. Il fallait ajouter à ces forces les deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand ayant appartenu au corps du maréchal Soult, et actuellement dirigées sur Paris pour faire une démonstration vers le camp de Boulogne; les deux divisions Boudet et Molitor, longtemps laissées sur l'Elbe comme noyau de l'armée de réserve en 1807, et depuis ramenées sur Lyon dans la supposition d'une expédition toujours projetée, jamais accomplie, contre la Sicile. Ces belles troupes, les meilleures de l'Europe, ne formaient pas toutefois une masse de plus de 110 mille hommes, après en avoir défalqué tous les soldats que leur âge ou leurs blessures rendaient impropres au service. Ce n'était pas avec de telles forces que Napoléon pouvait réduire la maison d'Autriche, quelque bons que fussent les soldats dont elles se composaient. Voici comment il avait résolu de les étendre.
L'armée du Rhin comprenait vingt et un régiments d'infanterie, qui avaient reçu leurs trois bataillons de guerre, depuis qu'on avait commencé à former les quatrièmes bataillons. Lorsqu'ils en auraient quatre, ce qui allait résulter de la création des cinquièmes, cette armée du Rhin devait présenter quatre-vingt-quatre bataillons et 70 mille hommes d'infanterie. Le corps d'Oudinot, composé de compagnies de grenadiers et de voltigeurs, détachées originairement des régiments qui ne faisaient point partie de l'armée active, n'avait plus actuellement les mêmes raisons d'exister. Il devenait difficile en effet, maintenant que les régiments agissaient si loin de leurs dépôts, qu'ils avaient à la fois des bataillons en Allemagne, en Italie, en Espagne, de détacher les compagnies d'élite pour les envoyer à de si grandes distances. Ayant en outre dans la garde impériale une troupe de choix, qui se développait tous les jours davantage, Napoléon n'était plus réduit comme autrefois à en chercher une dans la réunion des compagnies de grenadiers et de voltigeurs. Il imagina donc tout simplement de convertir le corps d'Oudinot en une réunion de quatrièmes bataillons qui seraient détachés des régiments auxquels ils appartenaient. D'abord, comme ce corps renfermait vingt-deux compagnies de voltigeurs et de grenadiers appartenant à l'armée du maréchal Davout, il les lui envoya pour servir de noyau à la formation des quatrièmes bataillons dans cette armée. Les compagnies de fusiliers devaient partir le plus tôt possible des dépôts répandus en Alsace, en Lorraine, en Flandre, pour compléter ces quatrièmes bataillons. Les autres compagnies d'élite du corps d'Oudinot appartenaient à trente-six régiments qui avaient passé d'Allemagne en Espagne. Napoléon résolut également de faire de ces compagnies le noyau de trente-six quatrièmes bataillons, qui, pour le moment, serviraient en Allemagne, où ils étaient tout transportés, sauf à les rapprocher plus tard de l'Espagne, si leurs régiments continuaient à y servir. Les compagnies de fusiliers allaient leur être successivement envoyées des dépôts répandus dans le nord et l'est de la France. Ils devaient être distribués en trois divisions de douze bataillons chacune, et après leur formation présenter 30 mille hommes d'infanterie.
Les quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet, Molitor, comprenaient douze régiments, actuellement à trois bataillons de guerre, devant bientôt en avoir quatre, ce qui ferait encore quarante-huit bataillons, et procurerait environ 30 mille hommes. L'armée du Rhin pouvait ainsi s'élever à 130 mille hommes d'infanterie, sans compter les 5 mille de la division Dupas. Sur le vaste recrutement ordonné, Napoléon voulut prendre de quoi porter à 11 cents hommes tous les régiments de cavalerie, ce qui ne pouvait manquer de leur assurer 9 cents combattants. Les quatorze régiments de cuirassiers comptaient 11 ou 12 mille cavaliers dans le rang: il espérait en prenant dans les dépôts tout ce qui était disponible les porter à 13 ou 14 mille présents sous les armes. Il se proposait d'étendre jusqu'à 14 ou 15 mille cavaliers l'effectif des dix-sept régiments de cavalerie légère. Il résolut aussi de tirer parti des vingt-quatre régiments de dragons employés en Espagne. Une pareille force était plus que suffisante pour les besoins de cette guerre, eu égard surtout aux besoins des autres guerres qui se préparaient au nord de l'Europe. Les dépôts en outre regorgeaient de dragons tout formés, que Napoléon dans le moment croyait plus utiles en Allemagne qu'en Espagne. Il ordonna donc à l'état-major de Madrid de renvoyer au dépôt le cadre du troisième escadron de guerre, en versant dans les deux premiers escadrons les hommes capables de servir, ce qui devait laisser à peu près au même effectif la force active en Espagne, et fournir des cadres pour utiliser les cavaliers déjà formés dans les dépôts. Son projet était de tirer successivement des dépôts pour les verser dans le cadre des troisièmes et quatrièmes escadrons, tous les hommes instruits, et de les envoyer ensuite en Allemagne, en composant avec ces quarante-huit escadrons douze régiments provisoires de dragons de quatre escadrons chacun. Les dépôts de dragons étaient répandus dans le Languedoc, la Guyenne, le Poitou, l'Anjou. Napoléon espérait ainsi avoir d'abord trois mille, puis six, et jusqu'à douze mille dragons, dès que la conscription aurait fourni le personnel nécessaire. Il pouvait en conséquence compter avant deux mois sur 13 ou 14 mille cuirassiers, sur 14 mille hussards et chasseurs, sur 3 mille dragons, presque tous vieux soldats, c'est-à-dire sur 30 mille hommes de cavalerie. Avec 130 mille hommes d'infanterie, 30 mille de cavalerie, 20 mille d'artillerie, 5 mille de la division Dupas, 15 ou 20 mille de la garde, il se promettait de réunir 200 mille Français en Allemagne, lesquels, avec 100 mille Allemands et Polonais auxiliaires, devaient lui assurer 300 mille combattants sur le Danube. Le même système de formation allait lui en procurer 100 mille en Italie.
Composition des forces destinées à opérer en Italie. Napoléon avait en Italie douze régiments d'infanterie dont la formation à quatre bataillons était presque achevée, et dont la formation à cinq était commencée. Ils étaient partagés en quatre divisions de trois régiments, et de 9 à 10 mille hommes chacune, en y comprenant l'artillerie. La première de ces divisions était à Udine, la seconde à Trévise, la troisième à Mantoue, la quatrième à Bologne. On avait rappelé de l'armée de Dalmatie les troisièmes bataillons des huit régiments composant cette armée, en versant les hommes valides dans les deux premiers bataillons, et en ne ramenant que le cadre du troisième, ce qui n'avait pas sensiblement affaibli la force effective préposée à la garde de cette province éloignée. Au moyen de ces huit cadres de troisièmes bataillons, et de la création de huit autres résultant de la nouvelle organisation, on avait réuni seize bataillons d'infanterie, qui formaient à Padoue une cinquième division forte de 12 mille hommes au moins. Le repos dont jouissait l'armée d'Italie, et le soin que Napoléon avait mis à lui assurer sa part dans chaque conscription, avaient été cause que les nouvelles formations y étaient plus avancées qu'ailleurs. Enfin avec quelques troisièmes et quatrièmes bataillons de l'armée de Naples, et deux régiments entiers tirés de Naples même, on avait composé une belle division, qui, sous le général Miollis, gardait les États romains. Napoléon avait ordonné à Murat, devenu roi des Deux-Siciles, de distribuer son armée en deux divisions, l'une placée entre Naples et Reggio, l'autre entre Naples et Rome, de manière que celle-ci pouvant au besoin détacher une brigade sur Rome, rendît la division Miollis disponible. Les Anglais étaient assez occupés en Espagne, et devaient l'être assez sur le littoral germanique si la guerre se rallumait dans le Nord, pour qu'on n'eût pas à s'inquiéter beaucoup de leurs tentatives contre le midi de l'Italie. On pouvait donc réunir six divisions, comprenant environ 58 mille hommes d'infanterie, la plupart vieux soldats qui ne s'étaient pas battus depuis longtemps, et qui avaient grand désir de recommencer leur ancien métier. Cinq régiments de dragons, cinq de hussards et chasseurs, ce qui suffisait en Italie, offraient, en puisant dans les dépôts, une nouvelle ressource de 8 mille hommes de cavalerie. Avec 6 mille d'artillerie, on était certain d'avoir une armée de 72 mille Français. En y ajoutant 18 à 20 mille Italiens, et dans le cas où l'on marcherait en avant, 10 mille Français de la Dalmatie, on pouvait compter sur 100 mille hommes environ en Italie, qu'il était facile de transporter en Allemagne. Ces forces réunies permettaient d'accabler la maison d'Autriche avec 400 mille combattants.
Ces formations ordonnées pendant que Napoléon commandait en Espagne, c'est-à-dire en novembre et décembre 1808, accélérées en janvier 1809 pendant qu'il s'était établi à Valladolid, furent poussées avec plus d'activité que jamais depuis son retour à Paris. Mais si l'arrivée des hommes dans les dépôts s'effectuait rapidement, d'autres parties de l'organisation avançaient moins vite. Le matériel d'habillement, toujours lent à confectionner, l'instruction qui ne s'improvise pas, la formation des nouveaux cadres qui exigeait une grande quantité d'officiers et de sous-officiers capables, laissaient beaucoup à désirer. Il est vrai que sous ce dernier rapport nos vieilles armées offraient à Napoléon de grandes ressources. Mais il fallait réunir les éléments épars de ces diverses créations, et même pour le génie la nature des choses, quoique moins rebelle, ne se soumet pas absolument. On peut employer le temps mieux que d'autres, on ne saurait jamais s'en passer. Deux à trois mois qu'on espérait avoir encore ne suffisaient pas, et il était à craindre qu'on ne fût pas prêt, si la guerre éclatait trop tôt.
Soins de Napoléon pour accélérer l'organisation de ses nouveaux corps. Les dépôts avaient versé aux divisions de l'armée du Rhin, ainsi qu'aux quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet et Molitor, tout ce qu'ils avaient de disponible, de manière que ces divisions avaient leurs trois bataillons de guerre bien complets, tant en vieux soldats aguerris qu'en jeunes soldats suffisamment instruits. Les choses ne marchaient pas aussi bien pour l'organisation des quatrièmes bataillons. C'est dans cette occasion que Napoléon tira un grand parti de la garde impériale. Il s'était décidé à lui confier 10 mille conscrits de 1810, et 6 à 7 mille des classes antérieures, pour qu'elle employât ses loisirs à les former, ce qui avait le double avantage de prévenir chez elle une oisiveté dangereuse, et de propager l'excellent esprit dont elle était animée. C'est à Versailles, à Paris et dans les lieux environnants qu'elle se consacrait à cette œuvre si utile, pendant que les moins âgés des soldats dont elle était composée servaient en Espagne sous les yeux de l'Empereur. Une partie des conscrits qu'on lui destinait étant arrivés, elle en avait fait en quelques mois des soldats qui égalaient les vieux sous le rapport de l'instruction et de la tenue. Napoléon prit dans ces recrues les hommes les plus robustes, les plus avancés dans leur éducation militaire, pour les convertir en compagnies de grenadiers et de voltigeurs, qu'il envoya au corps d'Oudinot, afin d'y concourir à la formation des trente-six quatrièmes bataillons qui devaient le composer, en remplacement des vingt-deux compagnies déjà restituées à l'armée du Rhin. Il envoya pareillement de ces grenadiers et voltigeurs aux dépôts de l'armée du Rhin, pour y faciliter l'organisation des quatrièmes bataillons dans cette armée. Il pressa en même temps l'arrivée et l'instruction des conscrits encore dus à la garde, afin de s'en servir pour recruter les corps qui ne trouveraient pas dans leurs dépôts des ressources suffisantes. Il expédia en poste le général Mathieu Dumas, officier d'état-major intelligent, exact, actif, pour parcourir tous les dépôts du midi, de l'est, du nord, depuis Marseille, Grenoble, Lyon, Strasbourg, jusqu'à Mayence et Cologne, avec mission d'en faire partir, sans attendre les ordres du ministre de la guerre, les compagnies de fusiliers qui étaient déjà prêtes, et qui devaient servir à compléter les quatrièmes bataillons. Il ordonna de plus que, dès que les 80 mille conscrits de 1810 commenceraient à arriver dans les dépôts, les régiments qui avaient de l'avance sur les autres procédassent à la formation des cinquièmes bataillons, afin de préparer les éléments d'une forte réserve dans l'intérieur et sur les côtes.
Les dépôts de cavalerie étaient fort riches en hommes et en chevaux, car Napoléon n'avait cessé de s'en occuper et de consacrer des fonds à la remonte. Il fit partir plus de trois mille cuirassiers, chasseurs et hussards, et prescrivit les dispositions nécessaires pour qu'il en partît bientôt un nombre égal. Il fit acheter 12 mille chevaux d'artillerie, et préparer tous les attelages de cette arme. Il ordonna au général Lauriston d'ajouter à l'artillerie de la garde une réserve de 48 bouches à feu, et pour cela d'acheter 1,800 chevaux en Alsace, où la garde les prendrait en passant avec le matériel de cette réserve. Enfin, comme s'il avait deviné les grands travaux qu'il aurait à exécuter dans les îles du Danube, et prévoyant certainement le rôle que ce fleuve immense jouerait dans la prochaine guerre, il ordonna de réunir, outre les outils qui suivaient ordinairement le corps du génie, un approvisionnement extraordinaire de 50 mille pioches et pelles, qui devaient être transportées à la suite de l'armée sur des chariots du train. Il tira en outre de Boulogne un bataillon de 1,200 marins qui fut joint à la garde. Comme il avait surtout besoin d'officiers et de sous-officiers pour les nouveaux cadres, indépendamment des officiers pris dans la garde, il en demanda 300 à Saint-Cyr. Il voulut même choisir dans chaque lycée, où ne se trouvaient que des adolescents, dont les plus âgés avaient de seize à dix-sept ans, ceux qu'un développement précoce rendait propres à la guerre, au nombre de dix par établissement. Il ne s'en tint pas à cette mesure, et ordonna à M. Fouché de faire le recensement des anciennes familles nobles qui vivaient retirées dans leurs terres sans relations avec le gouvernement, afin d'enrôler leurs fils malgré elles, et de les envoyer dans les écoles militaires. Si on se plaint, écrivit-il, vous direz que tel est mon bon plaisir, et il ajouta une raison un peu moins folle, c'est qu'il ne fallait pas que, grâce à de fâcheuses divisions, une partie des familles pût se soustraire aux efforts que faisait la génération présente pour la gloire et la grandeur de la génération future[4]. Il prit encore quelques sous-officiers dans les vélites et fusiliers de la garde, troupe déjà fort aguerrie, quoique plus jeune que le reste du même corps. Ayant beaucoup de cavalerie, et se proposant d'en faire un grand usage contre l'infanterie autrichienne, il rappela d'Espagne les deux officiers de cette arme qu'il estimait le plus, les généraux Montbrun et Lasalle. Il rappela de l'Aragon le maréchal Lannes, qui venait de terminer le siége de Saragosse, et manda auprès de lui le maréchal Masséna.
Premiers mouvements de troupes. Sans vouloir commettre encore aucun acte d'hostilité, car jusqu'ici l'Autriche ne s'en était point permis, il crut cependant utile de rapprocher ses troupes du théâtre supposé de la guerre, ce qui devait avoir le double avantage de les conduire sans fatigue vers les points de concentration, et de donner à l'Autriche un avertissement significatif, qui peut-être la ferait rentrer en elle-même, et lui inspirerait de sages réflexions. En conséquence il ordonna à la division Dupas de quitter les bords de la mer Baltique, pour se rapprocher de Magdebourg. Il fit remplacer par les troupes saxo-polonaises tout ce qu'il avait encore de détachements français à Dantzig, Stettin, Custrin, Glogau. Il prescrivit au maréchal Davout de s'acheminer de la Saxe vers la Franconie, de fixer son quartier général à Wurzbourg, et de diriger sur Bayreuth l'une de ses divisions. Il enjoignit au général Oudinot de se transporter, avec le consentement du roi de Bavière, de Hanau à Augsbourg, aux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand de se rendre des environs de Paris aux environs de Metz, aux divisions Boudet et Molitor de s'avancer de Lyon sur Strasbourg. Ces trois points de rassemblement, Wurzbourg, Augsbourg, Strasbourg, devaient être pour l'Autriche d'une haute signification. Il recommanda au prince Eugène, non de faire camper ses troupes, ce que la saison ne comportait pas encore, mais de réunir successivement vers le Frioul ses quatre premières divisions, son matériel d'artillerie, sa cavalerie, de manière à pouvoir présenter en vingt-quatre heures une cinquantaine de mille hommes en bataille. Il renouvela l'ordre à Murat de reporter ses forces vers Rome, afin de rendre disponible la division Miollis. Il décida l'armement de toutes les places d'Italie, et l'achèvement des travaux les plus urgents à Osopo, Palma-Nova, Venise, Mantoue, Alexandrie. Enfin il envoya au général Marmont, qui commandait en Dalmatie, l'ordre de concentrer son armée sur Zara, en ne laissant aux bouches du Cattaro et dans quelques postes intéressants que les garnisons indispensables; de construire à Zara un camp retranché qui serait approvisionné pour un an, de s'y préparer ainsi ou à tenir tête pendant plusieurs mois à des forces considérables, ou à marcher en avant pour se joindre à l'armée d'Italie.