Ordre au général Andréossy de quitter Vienne. À ces manifestations militaires qui ne constituaient pas encore des actes offensifs, Napoléon ajouta une manifestation diplomatique: il ordonna au général Andréossy, ambassadeur à Vienne, de quitter cette capitale, non point en demandant ses passe-ports, ce qui eût ressemblé à une déclaration de guerre, mais en alléguant un congé anciennement sollicité, et récemment obtenu. Napoléon trouvait dans ce rappel dissimulé, outre l'avantage de témoigner son mécontentement, celui de supprimer une cause d'irritation entre les deux cabinets, car le général Andréossy éprouvait pour la cour de Vienne une haine que cette cour lui rendait. Il avait ordre de parcourir en revenant tous les cantonnements autrichiens, pour être à même de donner à son retour des renseignements précis sur les moyens militaires de l'ennemi. Ces dispositions si actives, si prévoyantes, prouvent du reste que Napoléon mettait à prévenir la guerre autant de soin qu'à la préparer. Malheureusement sa politique ambitieuse lui avait fait de la guerre une nécessité fatale, quand ses goûts ne lui en faisaient plus un plaisir.
Moyens financiers créés par Napoléon pour suffire à la dépense de ses préparatifs militaires. À ces vastes préparatifs, il fallait adapter les moyens financiers. On a déjà présenté l'affligeante remarque que la guerre d'Espagne, en diminuant désastreusement les forces militaires de la France par leur dispersion, diminuait à un degré égal ses ressources financières, par la multiplication excessive des causes de dépense. Bien que la double création de la caisse de service et du trésor de l'armée mît Napoléon à l'abri de toute gêne actuelle, les ressources commençaient pourtant à être moins abondantes, et il était facile d'en prévoir le terme, comme celui de la puissance de la France, si on ne s'arrêtait bientôt dans cette carrière d'entreprises exorbitantes.
État des budgets. Les budgets maintenus rigoureusement dans les bornes assignées, ce qui était facile, puisque les seuls excédants possibles provenant de l'état de guerre étaient couverts par des prélèvements sur le trésor de l'armée, tendaient à se liquider sans déficit. Les exercices antérieurs à 1806, soldés au moyen des bons de la caisse d'amortissement (lesquels n'étaient, comme on s'en souvient, qu'une lente aliénation de biens nationaux), marchaient vers leur apurement définitif. Ceux de 1806 et 1807, fixés à 730 millions pour les dépenses générales, à 40 pour les dépenses départementales, ce qui formait avec les 120 des frais de perception, un total de 890 ou 900 millions, n'inspiraient aucune inquiétude pour leur liquidation, surtout les armées au delà du Rhin continuant à être payées sur les contributions de la Prusse. Il n'en était pas de même pour l'exercice 1808. Il avait été fixé comme les autres à 730 millions de dépenses générales, 40 de dépenses spéciales, l'armée du Rhin étant toujours payée jusqu'au 31 décembre par les contributions de guerre. Mais si l'équilibre entre les besoins et les ressources n'était pas rompu par l'élévation de la dépense, il allait l'être par un mouvement rétrograde dans les recettes, jusqu'alors inconnu sous le règne de Napoléon. Ce mouvement ne se faisait remarquer ni dans les contributions indirectes, ni dans l'enregistrement, ce qui aurait accusé une diminution de prospérité intérieure, mais dans les douanes, et les aliénations de domaines nationaux. L'importation des denrées exotiques avait été singulièrement réduite par les décrets de Milan, et on était fondé à craindre une diminution de 25 millions dans cette branche des revenus publics. Les à-compte dus et non acquittés par les acquéreurs de domaines nationaux, les ventes de ces domaines sensiblement ralenties, avaient encore privé le Trésor d'une quinzaine de millions. Un excédant espéré et non obtenu sur le budget de 1807, lequel cependant avait été porté en recette pour 3 à 4 millions en 1808, une insuffisance de quelques millions sur les postes, sur les poudres et salpêtres, sur les recettes extérieures d'Italie, élevaient le déficit total à 47 ou 48 millions pour l'année 1808, qui venait de se terminer.
Ce n'était là qu'une partie de la difficulté. Les exercices antérieurs de 1807, 1806, 1805, pouvaient être considérés comme en équilibre à la condition de compter comme valeurs effectives des valeurs bonnes sans doute, mais d'une réalisation éloignée, telles, par exemple, que le débet des négociants réunis qui était encore de 18 ou 19 millions, l'emprunt pour l'Espagne, qu'on avait supposé de 25 millions, et qui n'avait pas été poussé au delà de 7 ou 8, les encaisses à Bayonne qui n'avaient dû être que provisoires et qui devenaient permanents comme la guerre au delà des Pyrénées, enfin les avances pour les troupes russes et napolitaines, qui montaient de 2 à 3 millions et n'avaient pas été remboursées. Déficit de 90 millions sur 1808. L'ensemble de ces sommes faisait un total de rentrées arriérées d'une quarantaine de millions, et constituait avec les 47 à 48 millions d'insuffisance de recettes sur 1808, un déficit général d'environ 90 millions. Nous devons ajouter que pour mettre les corps en état d'exécuter leurs préparatifs de guerre, il avait fallu leur payer plus tôt que de coutume les sommes restant dues sur 1808, d'où il résultait que cet exercice était à la fois en arrière sur les recettes, et en avance sur les dépenses, ce qui doublait la difficulté du moment.
L'embarras du reste n'avait rien de sérieux pour le présent, car la caisse de service et la caisse de l'armée étaient parfaitement capables d'y suffire. On se souvient sans doute de la création de la caisse de service imaginée par M. Mollien, et du principe de cette création. Ressources qu'offre la caisse de service. Au lieu de charger ou la Banque, ou une compagnie de financiers, d'escompter les obligations des receveurs généraux, le Trésor avait institué une caisse, dans laquelle les receveurs généraux étaient obligés de verser leurs fonds dès qu'ils les recevaient, alors même que d'après les règlements ils ne les devaient pas encore[5]. On leur en payait l'intérêt jusqu'au jour où l'impôt que représentaient ces fonds était dû, et on les remboursait avec leurs obligations échues. Cette opération avait dispensé d'escompter les obligations. Toutefois comme il y en avait tous les ans pour plus de 125 millions, qui n'étaient payables que dans les quatre ou cinq premiers mois de l'année suivante, on n'aurait pas pu éviter d'en escompter une partie, si Napoléon n'avait prêté au Trésor, au nom du trésor de l'armée, 84 millions qui s'y trouvaient déposés. De la sorte, la caisse avec les avances qu'elle obtenait des receveurs généraux, avec les 84 millions qu'on lui avait prêtés, avait pu s'abstenir d'escompter les 125 millions d'obligations échéant l'année suivante, et celles-ci conservées en portefeuille avaient cessé de figurer sur la place. Les capitalistes n'ayant plus la ressource de ces obligations pour employer leurs capitaux, venaient prendre les billets de la caisse de service, qui remplaçaient ainsi les obligations, à beaucoup meilleur marché pour le Trésor, avec plus d'ordre, avec l'avantage surtout d'avoir amené les comptables à verser les fonds de l'impôt à l'instant même où ils les recevaient. Cette caisse était parvenue à se procurer par là des ressources considérables, et n'était pas embarrassée de faire face à une insuffisance actuelle d'une cinquantaine, et même d'une centaine de millions. S'il y avait, par exemple, pour 40 millions de valeurs d'une rentrée différée sur les budgets antérieurs, la caisse y pouvait suppléer moyennant un intérêt pendant la durée de cette avance. S'il y avait 48 à 50 millions d'insuffisance de recette sur 1808, elle pouvait encore y pourvoir, moyennant que l'on créât bientôt une valeur correspondante. Napoléon n'y manqua pas en effet, et il fit chercher, soit dans les domaines nationaux de France, soit dans les domaines nationaux de Piémont et de Toscane, des biens pour une cinquantaine de millions, dont l'aliénation, confiée à la caisse d'amortissement, et exécutée avec lenteur, devait couvrir la somme pour laquelle les recettes de 1808 restaient en arrière des prévisions. Ainsi la caisse de service fournissait la ressource immédiate, les biens nationaux de France et d'Italie la ressource définitive, pour combler le déficit du budget de 1808.
Budget de 1809. Le budget de 1809 fut fixé au même chiffre que ceux de 1808 et 1807, c'est-à-dire à 730 millions de dépenses générales, 40 de dépenses départementales, ce qui faisait 890 avec les frais de perception. Mais, en 1807 et 1808, les troupes au delà du Rhin avaient été payées par le trésor de l'armée. Il fallait qu'il en fut de même en 1809. Situation du trésor de l'armée. Nous avons déjà dit que toutes les dépenses de nos armées d'Allemagne étant soldées jusqu'au 31 décembre 1808, il restait environ 300 millions au trésor de l'armée, dont 20 millions provenant de la guerre d'Autriche, 280 de la guerre de Prusse. Depuis, Napoléon avait réduit la contribution de la Prusse de 20 millions, à la demande de l'empereur Alexandre: diverses rectifications avaient relevé d'autres produits, et l'actif total du trésor de l'armée se trouvait fixé définitivement en janvier 1809, à 292 millions, dont 84 prêtés au Trésor et représentés par pareille somme de rentes, 10 millions en excellents immeubles provenant de la liquidation des négociants réunis, 24 en espèces ou en recouvrement, 64 échéant dans l'année 1809, 106 dans les années 1810 et 1811, et 3 ou 4 prêtés à diverses personnes que Napoléon avait désiré secourir. C'étaient donc des valeurs, ou bien placées, ou liquides, ou prochainement recouvrables. Les 24 millions en espèces ou en recouvrement, joints aux 64 millions échéant en 1809, constituaient une ressource immédiate de 88 millions, sur laquelle Napoléon avait déjà fait certaines dispositions. Il avait donné récemment 4 millions en gratifications à certains corps, payé 1 million aux villes qui avaient fêté l'armée, prêté 800,000 francs à la ville de Bordeaux, 2,500,000 aux propriétaires de vignobles de la Gironde, 8 millions à la ville de Paris, 1 million à l'Université. Il avait en outre consacré 1 million à seconder les expéditions maritimes, 10 millions à acquérir le canal du Midi, 12 millions à racheter des rentes pour soutenir les cours, enfin quelques centaines de mille francs à créer des bourses dans les lycées. La plupart de ces emplois constituaient de très-bons placements, qui, tout en rendant service aux établissements sur lesquels on avait placé, ou au crédit du Trésor, permettaient de doter les membres de l'armée que Napoléon voulait récompenser. Néanmoins ils réduisaient à une cinquantaine de millions les ressources de l'année. Il n'en fallait pas davantage, il est vrai, pour les besoins immédiats de la guerre. En continuant à solder sur le trésor de l'armée les troupes qui se trouvaient en Allemagne, il aurait fallu à Napoléon, pour ne pas constituer en déficit le budget de 1809, qui avait bien assez à faire de payer les armées d'Espagne et d'Italie, 77 millions pour l'année, dont 22 à prélever sur les vastes magasins qui nous étaient restés, 55 sur les valeurs en argent. Napoléon se contenta de prendre de quoi entretenir trois mois l'armée du Rhin, ce qui exigeait environ 20 millions. Il se borna donc à tirer immédiatement du trésor de l'armée ces 20 millions, qui, avec les sommes avancées aux divers corps sur le budget ordinaire, devaient les mettre tous à leur aise. Napoléon pensait que dans les premiers mois de 1809 ses troupes seraient sur le territoire ennemi, où elles vivraient grassement et gratuitement, que la victoire rouvrirait la source des contributions de guerre, et dédommagerait amplement le trésor de l'armée des sacrifices qu'il était obligé de lui imposer. Sur les 12 millions de rentes (en capital, bien entendu) récemment achetés, il distribua sur-le-champ 7 millions à ses généraux, voulant leur procurer quelques satisfactions avant de les mener de nouveau à la mort.
Ainsi, comme nous venons de le dire, le budget de 1808 allait trouver dans une aliénation de biens nationaux le dédommagement de la réduction des recettes; le budget de 1809 allait, de même que les budgets précédents, se décharger sur le trésor de l'armée de la dépense des troupes d'Allemagne; et quant aux facilités courantes, en attendant que les valeurs créées fussent réalisées, la caisse de service, qui jouissait du plus grand crédit, la caisse de l'armée, dans laquelle coulait incessamment le produit des contributions de guerre, allaient y pourvoir immédiatement. Mais si la gêne ne se faisait pas encore sentir, le terme des ressources se laissait déjà entrevoir, et il était temps de s'arrêter, si on ne voulait ruiner les finances aussi bien que l'armée. Napoléon en jugeait ainsi lui-même, car, tandis qu'il suspendait l'emprunt consenti envers l'Espagne, et donnait à son frère pour unique ressource le produit des laines prises en Castille, et quelques centaines de mille francs d'argenterie convertie en monnaie, il interrompait les achats de rentes, qui avaient été effectués, depuis août jusqu'à décembre 1808, dans l'intention de soutenir les cours. On en avait acheté 46 millions, dont 10 pour le compte de la Banque, 11 pour celui de la caisse de service, 25 pour celui de la caisse d'amortissement (celle-ci agissant tant pour elle que pour l'armée). Indépendamment de ces sommes, la Banque en avait déjà acquis 16 pour elle-même, ce qui portait à 62 millions les achats de cette année, somme énorme, si on la compare à la masse de rentes inscrites au grand-livre, qui était de 56 millions en 1809, au capital de 900 millions. Il avait fallu cet effort pour soutenir contre l'influence des événements d'Espagne la rente au taux de 80, que Napoléon appelait le taux normal sous son règne, aveu pénible à faire, car après Tilsit et avant Bayonne ce taux était à 94. En janvier 1809, les événements d'Autriche portant un nouveau coup au crédit, et la tendance à la baisse se produisant encore avec force, Napoléon ne voulut pas amoindrir ses ressources disponibles pour arrêter un discrédit qui n'était plus imputable à la guerre d'Espagne, mais à celle d'Autriche. Le mauvais effet, suivant lui, devait retomber sur des puissances parjures, qui vaincues lui promettaient la paix, et à peine remises de leur défaite recommençaient la guerre. Il se trompait, car tout le monde rattachait la guerre d'Autriche à la guerre d'Espagne, et il devenait responsable du discrédit actuel qu'il ne voulait plus combattre, comme de l'ancien qu'il avait su arrêter à force d'argent. Sa meilleure justification au surplus devait se trouver dans la victoire, et il ne négligeait rien en effet pour la rendre certaine, car, ainsi qu'on vient de le voir, les conscrits affluaient dans les dépôts, les nouveaux cadres s'organisaient, les principales armées s'avançaient elles-mêmes vers le Haut-Palatinat, la Bavière et le Frioul, pour obliger l'Autriche à réfléchir, ou pour l'accabler, si des menaces elle passait à l'action.
Agitation d'esprit à Vienne, et motifs qui portent l'Autriche à la guerre. Malheureusement cette puissance était bien engagée pour reculer. Jamais elle n'avait pu se consoler d'avoir perdu en quinze ans (de 1792 à 1806) les Pays-Bas, les possessions impériales de Souabe, le Milanais, les États vénitiens, le Tyrol, la Dalmatie, et enfin la couronne impériale elle-même! Peut-être si le monde avait pris une assiette fixe, comme en 1713, après le traité d'Utrecht, comme en 1815, après le traité de Vienne, peut-être se serait-elle soumise à la nécessité devant l'immobilité générale. Mais Napoléon exposant tous les jours le sort de l'Europe et le sien à de nouveaux hasards, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir à chaque chance qui s'offrait, et quoique ce fût une cour oligarchique, peu en communication avec ses peuples, elle n'éprouvait pas une émotion que la nation autrichienne ne l'éprouvât avec elle, car jamais les nations, quelle que soit la forme de leurs institutions, ne demeurent indifférentes au sort de leur gouvernement. Il n'est pas nécessaire qu'elles possèdent des institutions libres pour avoir de l'orgueil et de l'ambition. Aussi, lorsque passant sur le corps de la Prusse pour s'élancer en Pologne, Napoléon avait laissé une moitié du continent derrière lui, l'Autriche avait songé à profiter de l'occasion pour l'assaillir à revers. Mais cette résolution était si grave, il restait tant à faire avant d'avoir reconstitué les armées autrichiennes, Napoléon avait été si prompt, que l'occasion à peine entrevue s'était aussitôt évanouie, et on en avait ressenti à Vienne un dépit, presque un désespoir qui avait éclaté dans les actes comme dans le langage. Cette première occasion, montrée par la fortune, perdue par les hésitations de la prudence, avait amené un déchaînement universel contre les hommes sages qui faisaient manquer, disait-on, toutes les occasions d'agir. Il avait fallu alors que Napoléon rendît Braunau à l'Autriche pour qu'elle se calmât un instant. Elle s'était en effet calmée durant quelques mois, de la fin de 1807 au commencement de 1808, en voyant Napoléon porter ailleurs son activité incessante, la Russie s'unir à lui, l'Angleterre donner des griefs à toute l'Europe par la barbare expédition de Copenhague, et elle avait même signifié à cette dernière puissance qu'il fallait se tenir tranquille, du moins pour un temps. Mais cette résignation avait été de courte durée. L'attentat commis sur la couronne d'Espagne avait réveillé toutes ses passions. Elle avait été sincèrement indignée, et elle le montrait d'autant plus volontiers que Napoléon pour la première fois semblait embarrassé. Le brusque retour de celui-ci en août dernier après les événements de Bayonne, ses vertes allocutions à M. de Metternich, son intimité avec l'empereur de Russie à Erfurt, avaient contenu mais non calmé l'Autriche, qui avait au contraire ressenti du mystère gardé à son égard un redoublement de dépit et d'inquiétude. Sans en être instruite, elle avait deviné que les provinces du Danube étaient le sacrifice dont Napoléon avait dû payer à Erfurt l'alliance russe, ce qui n'avait pas contribué à la ramener. Enfin la campagne que Napoléon venait de faire en Espagne avait plutôt échauffé que refroidi son ardeur. Sans doute il avait battu les armées espagnoles, ce qui n'était pas un miracle, ayant opposé à des paysans indisciplinés ses meilleures armées, mais ces paysans étaient plutôt dispersés que vaincus, et n'étaient certainement pas soumis. Quant aux Anglais, Napoléon les avait forcés à se rembarquer sans les détruire, et si la capitulation de Baylen avait fait grand tort au prestige de la France, la faible poursuite des Anglais par le maréchal Soult ne lui en causait pas moins dans le moment. On vantait les Anglais avec une exagération étrange, et on répétait à Vienne avec autant de satisfaction qu'on aurait pu le faire à Londres, qu'enfin les Français avaient trouvé sur le continent une armée capable de leur tenir tête. À ces raisons qu'on se donnait à Vienne pour s'encourager s'en joignaient d'autres d'une égale influence, c'était l'esprit général de l'Allemagne exaspérée contre les Français, qui, non contents de l'avoir battue et humiliée tant de fois, l'occupaient et la dévoraient depuis trop longtemps. Exaspération de l'Allemagne contre les Français. Il est certain que la présence de nos troupes dans les pays vaincus, s'ajoutant aux souvenirs amers des dernières années, produisait un sentiment d'irritation extraordinaire. L'acte odieux de Bayonne, les difficultés rencontrées en Espagne, avaient tout à la fois, en Allemagne comme en Autriche, excité l'indignation et rendu l'espérance. On ne détestait pas seulement, on méprisait une perfidie qui n'avait pas réussi, et il fallait, disait-on, que l'Europe en tirât vengeance. La Prusse, privée de son roi, qui, après la bataille d'Iéna, s'était retiré à Kœnigsberg, où il vivait obscurément, n'osant se faire voir à ses sujets, auxquels il n'avait rien à annoncer que la nécessité de payer encore 120 millions de contributions, la Prusse était prête à se révolter tout entière, depuis le paysan jusqu'au grand seigneur, depuis Kœnigsberg jusqu'à Magdebourg. La retraite des Français, qu'on regardait non comme la fidèle exécution d'un traité, mais comme une suite de leurs revers en Espagne, leur valait des mépris aussi injustes qu'imprudents. Les derniers détachements de nos troupes sortis des places de l'Oder, en escortant nos magasins qu'on réunissait à Magdebourg, avaient été partout insultés, et n'avaient pu traverser les villages sans y recevoir de la boue et des pierres. Les Français osaient à peine se montrer à Berlin, tandis qu'un chef de partisans, le major Schill, qui en 1807 avait gêné par quelques maraudes le siége de Dantzig, était reçu, fêté avec transport, comme si un chef de partisans pouvait arracher l'Allemagne des mains de Napoléon.
Dispositions des peuples allemands alliés de la France. Dans les pays alliés de la France on ne manifestait pas des dispositions beaucoup meilleures. En Saxe, bien que nous eussions rendu à la maison régnante la Pologne et un titre royal, on disait que le roi pour ses intérêts personnels trahissait la cause de l'Allemagne, et écrasait ses sujets d'impôts et de levées de troupes, car la conscription était déjà une plaie européenne qu'on imputait partout à Napoléon. En Westphalie, où un jeune prince de la maison Bonaparte avait remplacé la vieille maison de Hesse, et faisait par l'éclat de son luxe bien plus que par la sagesse de son gouvernement un contraste singulier avec cette maison de tout temps fort avare, on éprouvait la haine la plus vive. En Bavière, en Wurtemberg, dans le pays de Bade, où les princes avaient gagné des agrandissements de titres et de territoires que les peuples payaient en logements de troupes, en conscriptions et en impôts, on se plaignait tout haut de souverains qui sacrifiaient leur pays à leur ambition personnelle. Chez tous ces peuples le sentiment de l'indépendance nationale éveillait le sentiment de la liberté, et on parlait de s'affranchir de princes qui ne savaient pas s'affranchir de Napoléon. On allait plus loin, et déjà quelques esprits plus ardents formaient des sociétés secrètes pour délivrer l'Europe de son oppresseur, les nations de leurs gouvernements absolus. Un phénomène effrayant commençait même à se produire: certains esprits s'enflammant à la flamme générale, nourrissaient secrètement, ainsi qu'on le verra bientôt, l'affreuse pensée de l'assassinat contre Napoléon, que l'admiration et la haine du monde dépeignaient à tous les yeux comme la cause unique des événements du siècle.
Insurrection longuement préparée en Tyrol. En Tyrol, où subsistait un vieil attachement héréditaire pour la maison d'Autriche, on supportait avec impatience le joug de la Bavière. On montrait hardiment cette impatience, on s'assemblait chez les aubergistes, principaux personnages de ces montagnes comme de celles de Suisse, et on y préparait une insurrection générale pour le jour des premières hostilités. De nombreux émissaires, sans se cacher des autorités bavaroises qui étaient trop faibles pour se faire respecter, allaient chaque jour annoncer ces dispositions à Vienne. Ce n'était là, il est vrai, qu'un premier élan de cœur chez tous les peuples allemands. Il fallait encore pour eux bien des souffrances, et pour les Français bien des revers, avant qu'ils osassent s'insurger contre le prétendu Attila. Mais si l'Autriche levait son étendard, et si elle avait un premier succès, nul doute que l'insurrection ne pût bientôt devenir générale en Allemagne, et que nos alliés eux-mêmes ne fissent une éclatante défection.
Ces faits transmis et exagérés naturellement à Vienne, y avaient porté l'exaltation au comble. On se disait que le temps était enfin venu d'agir, et de ne plus laisser passer les occasions comme on l'avait fait en 1807; que la circonstance de l'insurrection espagnole négligée, on ne la retrouverait plus; que le moment était d'autant plus favorable que Napoléon n'avait pas 80 mille hommes de troupes en Allemagne (ce qui était fort inexact), dispersés depuis la Baltique jusque sur le haut Danube; que l'Italie elle-même s'était dégarnie pour la Catalogne; que la conscription se levait avec la plus grande difficulté; que le tyran de l'Europe l'était aussi de la France, car il était obligé pour contenir ses concitoyens, devenus d'abord ses sujets, puis ses esclaves, de frapper jusqu'à ses meilleurs serviteurs (allusion à MM. de Talleyrand et Fouché qu'on disait disgraciés). Encouragements que l'Autriche trouve dans l'état de l'Allemagne. On ajoutait que Napoléon ne pourrait pas remplacer les vieilles troupes envoyées au delà des Pyrénées, qu'on le saisirait au dépourvu, qu'au premier signal les États allemands ses alliés se détacheraient de lui, que les États allemands ses ennemis se soulèveraient avec enthousiasme, que la Prusse s'ébranlerait jusqu'au dernier homme; que l'empereur Alexandre lui-même, engagé dans une politique condamnée par la nation russe, abandonnerait au premier revers une alliance qu'il avait adoptée parce qu'elle était puissante, non parce qu'elle lui était agréable; qu'en un mot il fallait seulement donner le signal, que ce signal donné le monde entier le suivrait, et qu'on serait ainsi les auteurs du salut universel.
À ces raisons fort plausibles on ajoutait pour s'exciter des raisons beaucoup moins sérieuses. On prétendait que ce n'était pas seulement pour se relever, mais pour se sauver, qu'il fallait agir au plus tôt, car la ruine de la maison de Habsbourg était résolue, après celle de la maison de Bourbon. L'Empereur des Français voulait, disait-on, renouveler toutes les dynasties, et placer sur les trônes de l'Europe des dynasties de sa création. On citait avec une singulière insistance un propos insignifiant que Napoléon, sous les murs de Madrid, avait tenu aux Espagnols, lorsqu'il avait mis une sorte d'affectation à leur faire attendre le retour de son frère Joseph.—Si vous ne le voulez pas pour roi, leur avait-il dit, je n'entends pas vous l'imposer, j'ai un autre trône à lui donner; et, quant à vous, je vous traiterai en pays conquis.—C'était là un propos de circonstance tenu pour produire un effet d'un moment; et si Napoléon songeait vraiment à un autre trône que celui d'Espagne en proférant ces paroles, il songeait tout au plus au trône de Naples, que Joseph lui avait redemandé avec de vives instances, et dont Murat, malade alors, n'avait pas encore pris possession. Mais cet autre trône n'était, à en croire la haute société de Vienne, que le trône d'Autriche. Il fallait donc, ou périr honteusement en se soumettant, ou périr glorieusement en résistant, avec chance au moins de se sauver. Il n'y avait pas, assurait-on, d'autre alternative, et il fallait prendre son parti, le prendre surtout au plus tôt. Vienne enfin offrait en 1809 l'image de Berlin en 1806.
Préparatifs militaires de l'Autriche, et influence morale de ces préparatifs. À cette impulsion naissant de ressentiments accumulés, s'en joignait une autre qui naissait des armements eux-mêmes, poussés si loin depuis la fin de 1808, qu'il fallait absolument ou s'en servir ou y renoncer. L'Autriche, après ses revers militaires, avait naturellement songé à en rechercher la cause et à y porter remède. En conséquence, elle avait confié le ministère de la guerre à l'archiduc Charles, avec mission de réorganiser l'armée autrichienne, de telle sorte qu'à la première occasion favorable on pût recommencer la lutte contre la France avec plus de chance de succès. Ce prince, s'appliquant consciencieusement à remplir sa tâche, avait d'abord accru les cadres en complétant les troisièmes bataillons de chaque régiment, de manière à les rendre propres à devenir bataillons de guerre. Création de la landwehr. Il avait ensuite imaginé la landwehr, espèce de milice imitée de nos gardes nationales, qui était composée de la noblesse et du peuple, l'une servant de cadre à l'autre, et appelée à se réunir dans certains points déterminés pour y former des corps de réserve. On instruisait cette milice fort activement, et chaque dimanche des jeunes gens de toutes les classes, portant l'uniforme et les moustaches, affectant les allures militaires que Napoléon obligeait toute l'Europe à se donner, manœuvraient dans les villes d'Autriche, sous la direction de vieux nobles retirés depuis longtemps des armées, mais prêts à y rentrer pour le service d'une dynastie à laquelle ils étaient dévoués. Les étrangers qui avaient connu autrefois l'Autriche si tranquille, si mécontente de la guerre, en la voyant aujourd'hui si agitée, si belliqueuse, ne pouvaient plus la reconnaître. On venait de tenir la diète de Hongrie, et de lui demander ce qu'on appelait l'insurrection, espèce de levée en masse, composée surtout de cavalerie, et indépendante des régiments réguliers qui se recrutent avec des soldats hongrois. La diète avait voté cette insurrection, et en outre des fonds extraordinaires pour en payer la dépense. On ne prenait donc plus la peine de dissimuler ces préparatifs, et on les accélérait même, comme pour une guerre qui devait éclater au printemps, c'est-à-dire sous deux ou trois mois. Forces de l'Autriche prêtes à entrer en ligne. On comptait sur environ 300 mille hommes de troupes actives, que l'archiduc Charles avait mis trois années à organiser, sur 200 mille hommes de troupes de réserve, comprenant ce que la landwehr contenait de plus militaire, et enfin sur une force qu'il était impossible d'évaluer, celle de l'insurrection hongroise. Déjà on avait commencé à réunir les régiments en Carinthie, en Haute-Autriche, en Bohême, pour procéder à la formation des corps d'armée. On attelait l'artillerie, et on la faisait passer en plein jour à travers la ville de Vienne, précédée ou suivie des régiments d'infanterie, au milieu des acclamations du peuple de la capitale. On exécutait des travaux considérables dans trois places qui devaient entrer dans le plan des opérations. Ces places étaient celles d'Enns, au confluent du Danube et de l'Ens, avec un pont à Mauthausen, pour couvrir Vienne contre une invasion venue de la Bavière: celle de Bruck sur la Muhr, pour couvrir Vienne contre une invasion venue d'Italie: enfin, celle de Comorn, pour préparer une grande place de dépôt en cas de retraite en Hongrie, indiquant par là qu'on voulait pousser la guerre à outrance, et ne pas regarder la lutte comme finie après la perte de Vienne. On armait publiquement cette dernière ville, et on hissait les canons sur ses remparts.
Le langage adopté pour expliquer à soi et aux autres une telle conduite tenue en pleine paix, c'est que la destruction de la maison d'Espagne présageait une tentative prochaine contre la maison d'Autriche; qu'on devait donc être prêt pour le mois de mars ou d'avril; qu'on allait être attaqué infailliblement, et qu'avec une telle certitude il ne fallait pas se laisser prévenir, mais prévenir un ennemi perfide; que peu importait quel serait celui qui tirerait le premier coup de canon, que le véritable agresseur serait aux yeux des honnêtes gens l'auteur de l'attentat de Bayonne. Le gros de la population croyait à ces discours avec une bonne foi parfaite; la cour y croyait peu ou pas du tout, bien que le détrônement des Bourbons l'eût sérieusement alarmée; mais elle était surtout exaspérée de ses revers, et après l'occasion manquée de la guerre de Pologne, elle craignait de laisser échapper celle de la guerre d'Espagne. Toute la noblesse était de cet avis, mue à la fois par de justes ressentiments nationaux et par les mauvaises passions de l'aristocratie allemande. D'ailleurs les nombreux agents de l'Angleterre, réintroduits officieusement à Vienne, l'excitaient à qui mieux mieux. Dispositions personnelles de la famille impériale. Les archiducs n'étaient pas les moins vifs dans cette sorte de croisade, excepté toutefois le principal, le plus responsable d'entre eux, l'archiduc Charles, qui, destiné à commander en chef, frémissait non à l'idée des boulets, car il n'y avait pas un soldat plus brave que lui, mais à l'idée de se retrouver encore en face du vainqueur du Tagliamento, jouant contre lui le sort de la monarchie autrichienne. Suivant son usage, il préparait la guerre sans la désirer. Pour piquer son courage, on l'appelait d'un nom emprunté aux événements d'Espagne, celui de Prince de la paix. L'empereur François, toujours sensé, mais peu énergique, s'abandonnait à un entraînement qu'il blâmait, se contentant de lancer quelques traits satiriques contre les fautes qu'il laissait commettre, surtout quand ces fautes étaient l'œuvre de ses frères. Récemment uni, depuis son veuvage, à une princesse de la maison de Modène, laquelle était la plus imbue des préjugés autrichiens, il avait l'avantage, commode pour sa faiblesse, de trouver son intérieur de famille d'accord tout entier avec la tendance à laquelle il cédait, et de voir ainsi tous ses proches, excepté lui-même, approuvant ce qui allait prévaloir. Cela suffisait à son repos et à son caractère.
Ainsi, toujours armant, parlant, s'exaltant les uns les autres depuis plusieurs mois, les princes et grands seigneurs qui gouvernaient l'Autriche en étaient venus à un état d'hostilité ouverte, et il leur fallait absolument prendre une résolution. Au surplus, le brusque retour de Napoléon à Paris, l'appel adressé aux princes de la Confédération du Rhin, les mouvements de troupes françaises vers le Haut-Palatinat et la Bavière, donnaient à penser que la France elle-même se préparait à la guerre par laquelle on avait espéré la surprendre. Ainsi, en voulant se prémunir contre un danger qui n'existait pas, on l'avait créé. On aurait pu sans doute s'expliquer avec Napoléon, et on en aurait trouvé le moyen dans l'offre de garantie faite à Paris par la diplomatie russe et française. Mais ce genre de dénoûment était usé, car il avait déjà servi après Tilsit à se tirer d'un semblable mauvais pas. Il était difficile de sortir encore une fois d'une pareille position par un nouveau simulacre de réconciliation. Il fallait donc prendre ou le parti de la guerre ou celui du désarmement immédiat; car, outre qu'on ne pouvait plus trouver d'explications spécieuses pour des préparatifs aussi avancés, il devenait impossible d'en supporter la dépense. Mais en face de l'Allemagne, de l'Angleterre, de soi-même, se dire tout à coup rassuré après avoir paru si alarmé, abandonner ceux qu'on nommait les héroïques Espagnols, laisser perdre encore ce qu'on était convenu d'appeler la plus belle des occasions, était impossible. Il fallait vaincre ou périr les armes à la main, et d'ailleurs on avait, disait-on, bien des chances pour soi: l'armée autrichienne réorganisée et plus florissante que jamais; l'Allemagne exaspérée faisant des vœux ardents, et au premier succès prête à passer des vœux au concours le plus actif; l'Angleterre offrant ses subsides; la Russie chancelante; la France commençant à penser ce que pensait l'Europe, et devant donner moins d'appui au conquérant qui pour ravager le monde l'épuisait elle-même; l'armée française enfin dispersée de l'Oder au Tage, des montagnes de la Bohême à celles de la Sierra-Morena, décimée par dix-huit ans de guerres incessantes, et faiblement recrutée par de jeunes soldats qu'on arrachait au désespoir de leurs familles, dans un âge qui était à peine celui de l'adolescence. Sous l'empire de ces mille raisons, un jour, sans savoir comment, on se trouva entraîné avec tout le monde par la passion générale, et la guerre fut décidée. La cour d'Autriche, dominée par l'entraînement général, se décide pour la guerre. On ordonna de réunir cinq corps d'armée en Bohême, deux en Haute-Autriche, deux en Carinthie, un en Gallicie. L'archiduc Charles devait en être le généralissime. Les efforts de la diplomatie se joignirent à ceux de l'administration militaire pour préparer un autre moyen de guerre, celui des alliances.
Efforts de la diplomatie autrichienne auprès des cours de l'Europe pour les entraîner à la guerre. On renoua avec l'Angleterre des relations qui n'avaient été que fictivement rompues; on accepta les subsides qu'elle offrait à pleines mains, et on continua l'œuvre déjà commencée de sa réconciliation avec les Turcs; on imagina enfin d'essayer une tentative auprès de l'empereur Alexandre pour le ramener à ce qu'on appelait l'intérêt de l'Europe, et son intérêt bien entendu à lui.
Situation des choses à Constantinople. La diplomatie autrichienne avait beaucoup à faire à Constantinople: éloigner les Turcs de la France, les rapprocher de l'Angleterre, les disposer à se jeter sur la Russie si celle-ci continuait à marcher avec Napoléon, ou à la laisser en paix si elle rompait avec lui, de manière qu'on n'eût affaire qu'à l'ennemi commun de l'Europe, était une politique fort bien calculée, et qui méritait d'être suivie avec activité. Du reste, les révolutions continuelles de la cour de Turquie prêtaient à toutes les intrigues extérieures.
Depuis la chute du sultan Sélim, de nouvelles catastrophes avaient ensanglanté le sérail, et donné à la Turquie l'apparence d'un empire qui, au milieu de ses convulsions intérieures, s'affaisse sur lui-même. Le fameux pacha de Rutschuk, Mustapha-Baraïctar, soit qu'il fût, comme il le prétendait, attaché à son maître Sélim, soit qu'il fût offensé qu'une faction fanatique, composée de janissaires et d'ulémas, eût donné le sceptre sans le consulter, était venu se placer à Andrinople à la tête d'une armée dévouée. De là il avait paru gouverner l'empire, car tous les pachas lui avaient adressé des députés, ou s'étaient rendus auprès de lui en personne, pour s'informer de ses volontés, et le nouveau sultan lui-même, Mustapha, avait envoyé des ambassadeurs à son camp, comme pour se mettre à sa discrétion. Ainsi, sous prétexte de conférer sur le sort de l'empire, Mustapha-Baraïctar en disposait. Mustapha-Baraïctar en voulant replacer Sélim sur le trône, entraîne la perte de ce prince, et provoque une nouvelle révolution dans le sérail. Bientôt il était venu camper sous les murs de Constantinople, et un jour enfin il avait marché sur le sérail pour replacer sur le trône Sélim, qui vivait enfermé avec les femmes et gardé par les eunuques. Mais, au moment où il allait exécuter ce projet, on avait jeté à ses pieds la tête de son maître infortuné, prince le meilleur qui depuis longtemps eût régné à Constantinople. Baraïctar, pour venger Sélim, avait déposé Mustapha après un règne de courte durée. Élévation au trône du jeune sultan Mahmoud. À défaut d'autre, il avait été obligé de prendre le frère de Mustapha lui-même, Mahmoud, âgé de vingt-quatre ans, prince qui ne manquait pas de qualités, et qui avait contracté auprès de Sélim prisonnier le goût de la civilisation européenne. Cette révolution opérée, Mustapha-Baraïctar avait gouverné l'empire pendant quelques mois, avec une autorité absolue, sous le nom du jeune sultan. Mais une nouvelle révolte de janissaires avait fait cesser ce despotisme en ajoutant catastrophes sur catastrophes. Mort de Mustapha-Baraïctar. Baraïctar, surpris par les janissaires avant qu'il eût pu regagner le sérail, s'était caché dans un souterrain de son palais en flammes, et il y avait péri sous les cendres et les ruines.
Mahmoud, qui joignait à de l'esprit quelque hardiesse, une certaine astuce, n'avait pas été étranger à cette dernière révolution. Délivré d'un maître insolent, il avait entrepris de gouverner lui-même son empire chancelant, et il l'essayait au moment même où la France et l'Autriche allaient se mesurer encore une fois sur les bords du Danube. Attirer les Turcs à elle pour en disposer à sa convenance, était, comme nous venons de le dire, d'une grande importance pour l'Autriche, car elle pouvait ou jeter un ennemi de plus sur les bras des Russes si ceux-ci continuaient à rester alliés de la France, ou les débarrasser de cet ennemi incommode s'ils consentaient à s'unir à ce qu'on appelait la cause européenne.
La chose devenait facile depuis la nouvelle position de la France à l'égard des Turcs. Il lui était en effet impossible, unie comme elle l'était avec la Russie, de rester en confiance avec eux. Pour colorer le changement survenu après Tilsit, elle avait d'abord pris pour excuse la chute de son excellent ami Sélim. À cela le sultan Mustapha avait répondu que ce changement ne devait en rien refroidir la France, car la Porte restait sa meilleure amie. Napoléon avait alors répliqué que, puisqu'il en était ainsi, il s'occuperait de ménager une bonne paix entre les Russes et les Turcs, mais il n'avait pas osé parler des conditions. Pourtant les Russes insistant, soit avant, soit après Erfurt, pour qu'on terminât avec les Turcs, et qu'on leur demandât les provinces du Danube; les Turcs, de leur côté, se plaignant auprès de la France de ce qu'elle ne leur procurait point la paix promise, Napoléon, toujours courant de Bayonne à Paris, de Paris à Erfurt, d'Erfurt à Madrid, avait, pour occuper un peu les uns et les autres, fini par insinuer aux Turcs, avec les démonstrations du regret le plus vif, qu'ils n'étaient plus capables de défendre la Valachie et la Moldavie, qu'ils feraient bien d'y renoncer, de s'assurer à ce prix une paix solide, et de concentrer toutes leurs ressources dans les provinces qui tenaient fortement à l'empire; que si à ce prix ils voulaient terminer une guerre qui menaçait de leur devenir funeste, il promettait de leur procurer un arrangement immédiat, et de garantir au nom de la France l'intégrité de l'empire ottoman. La seule insinuation de céder les provinces du Danube soulève tous les Turcs. Rien ne peut donner une idée de la révolution qui se fit dans les esprits à cette ouverture de la diplomatie française. Bien qu'on y eût mis de grands ménagements, et qu'on n'eût dit que ce qu'on ne pouvait pas s'empêcher de dire après les engagements contractés avec la Russie, le courroux du sultan Mahmoud, du divan, des ulémas, des janissaires, fut au comble, et cette simple insinuation avait agité si fort le ministère turc, que l'émotion se communiqua comme l'éclair à la nation tout entière. Sur-le-champ on parla d'armer 300 mille hommes, de lever même le peuple ottoman en masse, et de sacrifier jusqu'au dernier disciple du prophète plutôt que de céder. On ne voulut point voir dans la France une amie, qui, à son cœur défendant, faisait connaître à des alliés qu'elle aimait une nécessité douloureuse; on s'obstina à ne voir en elle qu'une amie perfide qui trahissait ses anciens alliés pour les livrer à un voisin insatiable. Avantages que la diplomatie autrichienne tire des ouvertures faites par la France à Constantinople. Assistant au spectacle de ces vicissitudes avec une extrême impatience d'en profiter, l'Autriche, qui avait interprété l'entrevue d'Erfurt comme elle devait l'être, affirma aux Turcs que le secret de cette fameuse entrevue n'était autre que le sacrifice des bouches du Danube, promises aux Russes par les Français; que pour s'assurer l'indulgence de la Russie dans les affaires d'Espagne, la France lui livrait la Porte, et qu'ainsi, après avoir trahi ses amis les Espagnols, elle cherchait à se le faire pardonner en trahissant ses amis les Turcs, et se tirait d'embarras en accumulant trahison sur trahison. À ces noires peintures l'Autriche ajouta le récit fort inexact de ce qui se passait en Espagne, y montra les Français battus par des paysans insurgés, surtout par les armées de l'Angleterre; et comme les musulmans ont pour la victoire un respect superstitieux, elle produisit sur eux la plus décisive des impressions en représentant Napoléon jugé par le résultat, c'est-à-dire condamné par Dieu même. De toutes ces allégations l'Autriche tira auprès des Turcs la conclusion que la Porte devait s'éloigner de la France, se rapprocher de l'Angleterre, effacer le souvenir du passage récent des Dardanelles par l'amiral Duckworth, s'appuyer enfin sur les armées autrichiennes et anglaises pour résister à l'ambition d'un voisin formidable, et à la trahison d'un ami perfide.
Ces discours adressés à des cœurs exaspérés y pénétrèrent avec une incroyable promptitude, et en peu de temps on amena à Constantinople une révolution dans la politique extérieure, tout aussi étrange que celles qui avaient eu lieu dans la politique intérieure. Révolution dans la politique turque: éloignement pour les Français, et rapprochement avec les Anglais. Tandis qu'un an auparavant les Turcs, entourant les Français de leurs acclamations, élevaient sous leur direction de formidables batteries contre les Anglais, et lançaient à ces derniers des boulets rouges et des cris de haine, on les voyait maintenant prodiguer l'outrage aux Français, au point que ceux-ci ne pouvaient se montrer dans les rues de Constantinople sans y être insultés, et que les Anglais y étaient appelés par les vœux de la population entière. La paix étant signée entre la porte et l'Angleterre par les soins de l'Autriche, la Turquie se trouve à la disposition de la nouvelle coalition. L'Autriche, attentive à tous ces mouvements d'un peuple ardent et fanatique, avertit les Anglais du succès de ses menées, et fit venir M. Adair aux Dardanelles. Il y mouilla sur une frégate anglaise, et n'eut pas longtemps à attendre la permission de paraître à Constantinople. L'invitation de s'y rendre lui ayant été adressée sur les instances de la diplomatie autrichienne, il y vint, et, après quelques pourparlers, la paix conclue avec l'Angleterre fut signée dans les premiers jours de janvier 1809. Dès cet instant la Porte fut à la disposition de la nouvelle coalition, prête à faire tout ce que lui inspireraient pour leur cause commune l'Autriche et l'Angleterre.
Efforts moins heureux de la diplomatie autrichienne à Saint-Pétersbourg. Les menées de l'Autriche n'étaient pas moins actives à Saint-Pétersbourg qu'à Constantinople, mais elles ne pouvaient pas y avoir le même succès. La cour de Vienne avait choisi pour la représenter en cette circonstance le prince de Schwarzenberg, brave militaire, peu exercé aux finesses de la diplomatie, mais capable d'imposer par sa loyauté, et de donner le change sur les véritables intentions de sa cour, qui lui étaient à peine connues. Langage de l'Autriche auprès de l'empereur Alexandre. Il avait mission d'affirmer que les intentions de l'Autriche étaient droites et désintéressées, qu'elle ne voulait rien entreprendre, que son unique préoccupation au contraire était de se défendre contre des entreprises semblables à celles de Bayonne, que si l'empereur Alexandre voulait revenir à une meilleure appréciation des intérêts européens et russes, il trouverait en elle une amie sûre, nullement jalouse, et ne prétendant lui disputer aucun agrandissement compatible avec l'équilibre du monde. M. de Schwarzenberg était chargé surtout de faire valoir le grand argument du moment, la perfidie commise envers l'Espagne, laquelle ne permettait plus à personne de rester allié du cabinet français sans un vrai déshonneur. À cet égard, M. de Schwarzenberg, qui était un parfait honnête homme, devait chercher à éveiller tout ce qu'il y avait d'honorable susceptibilité dans le cœur de l'empereur Alexandre. Enfin, s'il parvenait à se faire écouter, il devait, assure-t-on[6], offrir la main de l'héritier de l'empire d'Autriche pour la grande-duchesse Anne, ce qui ne pouvait rencontrer aucun obstacle de la part de l'impératrice mère, et ce qui aurait rétabli l'intimité entre les deux cours impériales.
L'empereur Alexandre, à cette époque, n'était déjà plus sincère dans ses relations avec Napoléon, bien qu'il l'eût été dans les premiers temps, lorsque l'enthousiasme de projets chimériques le portait à tout approuver chez son allié. Nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre à l'égard de Napoléon. Alors il avait sincèrement admiré le génie et la personne de Napoléon, qui valaient la peine d'être admirés, et l'intérêt aidant l'enthousiasme, il était devenu un allié tout à fait cordial. L'illusion des grands projets avait disparu depuis qu'il ne s'agissait plus de Constantinople, mais seulement de Bucharest et de Jassy. C'était sans doute un intérêt bien suffisant pour la Russie que la conquête des provinces du Danube, laquelle n'est pas même encore accomplie aujourd'hui; toutefois cet intérêt plus positif, moins éblouissant, laissait Alexandre plus calme, et le rendait soucieux sur les moyens d'exécution. Il avait semblé dans l'origine qu'il suffirait du consentement de Napoléon pour obtenir les provinces du Danube; mais au moment de réaliser ce vœu, les difficultés pratiques se montraient beaucoup plus sérieuses qu'on ne l'avait imaginé d'abord. Si Napoléon, soumettant rapidement l'Espagne, faisant subir aux Anglais quelque éclatant désastre, avait empêché l'Autriche de concevoir même une pensée de résistance; si les Turcs dès lors n'avaient eu qu'à souscrire à ce qu'on aurait décidé de leurs provinces, l'empereur Alexandre aurait pu conserver, à défaut de l'enthousiasme inspiré par ses premiers projets, la ferveur d'une alliance qui lui rapportait de si sûrs et si prompts avantages. Mais quelque grand que fût le génie de Napoléon, quelque grandes que fussent ses ressources, il s'était créé de telles difficultés, qu'il avait fait naître chez ses ennemis de toute sorte le courage de l'attaquer de nouveau. De son côté la Russie n'avait pas eu en Finlande tous les succès sur lesquels on avait compté, tant à Saint-Pétersbourg qu'à Paris. Ce vaste empire, dont l'avenir est immense, mais dont le présent est loin d'égaler l'avenir, véritable Hercule au berceau, n'avait jamais pu envoyer plus d'une quarantaine de mille hommes effectifs en Finlande, pendant la campagne d'été, et il avait employé la belle saison à y faire contre les Suédois un genre de guerre qui convenait peu à sa grandeur. Cette guerre de Suède, en un mot, pas plus morale dans son principe que celle d'Espagne, n'avait pas eu de succès plus décisifs, et les deux empereurs, quoique fort supérieurs à leurs ennemis, n'avaient cependant pas obtenu de la fortune de faveurs enivrantes. Aussi l'empereur Alexandre n'était-il nullement enivré. Il trouvait que ce que Napoléon lui abandonnait il fallait encore le conquérir par de pénibles efforts, et le désenchantement toujours si prompt chez lui le gagnait déjà sensiblement. Il jugeait Napoléon encore assez puissant pour qu'il n'y eût aucune sûreté à se brouiller avec lui; mais il ne le jugeait plus assez victorieux pour qu'il y eût le même avantage à être son allié, ni surtout assez pur pour qu'il y eût le même honneur. Et comme d'ailleurs il n'aurait probablement pas obtenu de l'Autriche et de l'Angleterre les conquêtes qui continuaient à être sa passion dominante, c'est-à-dire les provinces du Danube, comme une nouvelle révolution dans ses amitiés l'aurait déshonoré, il était résolu à persister dans l'alliance française, mais en tirant de cette alliance le plus grand profit payé par le moindre retour possible[7].
Fév. 1809. Déplaisir que cause à l'empereur Alexandre une nouvelle guerre de la France avec l'Autriche. Dans une telle disposition cette guerre de la France avec l'Autriche devait être pour Alexandre la circonstance la plus inopportune et la plus inquiétante, car elle allait rendre plus difficile la conquête des provinces turques, exiger un effort coûteux s'il fallait aider Napoléon par l'envoi d'une armée en Gallicie, ajouter une nouvelle guerre aux quatre qu'on avait déjà, contre les Suédois, les Anglais, les Persans, les Turcs. Cette guerre allait en outre placer la Russie en contradiction encore plus choquante avec ses antécédents, car elle pouvait l'exposer à combattre dans les champs d'Austerlitz pour les Français contre les Autrichiens, et fournir de nouveaux griefs à l'aristocratie russe, qui blâmait l'intimité avec la France. Enfin, heureuse ou malheureuse, elle devait amener un résultat également fâcheux: car heureuse, elle pouvait inspirer à Napoléon la funeste pensée de détruire l'Autriche, et de supprimer ainsi toute puissance intermédiaire entre le Rhin et le Niémen; malheureuse, elle devait rendre ridicule, dangereuse, et infructueuse au moins, l'alliance contractée avec la France, au grand scandale de toute la vieille Europe. Résolution adoptée par Alexandre de tout faire pour empêcher cette guerre. Il n'y a pas de pire position que celle de ne pouvoir souhaiter ni le succès ni l'insuccès d'une guerre, et ce qu'on a de mieux à faire alors c'est de chercher à l'empêcher. C'était en effet ce qu'Alexandre était résolu à essayer par tous les moyens imaginables.
M. de Romanzoff était revenu à Saint-Pétersbourg séduit par les procédés de Napoléon, autant que M. de Caulaincourt l'était par ceux d'Alexandre. Mais les deux souverains étaient assez supérieurs à leurs ministres pour échapper aux séductions qui trompaient ces derniers. Alexandre se laissa raconter les merveilles de Paris et les attentions dont Napoléon avait comblé M. de Romanzoff, tout comme Napoléon se laissait raconter les aimables prévenances dont M. de Caulaincourt était chaque jour l'objet; mais il ne dévia d'aucune de ses résolutions. Langage d'Alexandre à M. de Caulaincourt. Il arrêta d'accord avec M. de Romanzoff son langage et sa conduite envers la France, et eut avec M. de Caulaincourt plusieurs entretiens fort importants. Il ne lui dissimula presque rien de ce qu'il pensait de la situation; il en parla impartialement pour Napoléon, modestement pour lui-même.
Il convint que la guerre de la Finlande n'avait pas été bien conduite, mais il exprima le regret que Napoléon de son côté n'eût pas obtenu contre les Anglais de succès plus décisifs; il parut même penser que les Anglais après tout avaient seuls gagné quelque chose à l'entreprise sur l'Espagne, puisqu'ils allaient avoir les colonies espagnoles à leur disposition, ce qui valait bien la conquête, fort douteuse du reste, de Lisbonne et de Cadix pour les Français. Il exprima tout le chagrin qu'il éprouverait d'avoir à combattre les anciens alliés à côté desquels il se trouvait à Austerlitz, les embarras que cette singulière situation lui causerait à Saint-Pétersbourg, dans la haute société et même dans la nation; il avoua la difficulté qu'il aurait de réunir, outre une nouvelle armée en Finlande, des troupes d'observation le long de la Baltique, une grande armée conquérante contre la Turquie, et une armée auxiliaire des Français contre l'Autriche, difficulté non-seulement militaire mais surtout financière. Il alla enfin dans ses confidences jusqu'à déclarer que le succès même de la nouvelle guerre lui inspirait des soucis, car il verrait avec alarme disparaître l'Autriche, et ne se prêterait pas à ce qu'on la remplaçât par une Pologne. Il déclara que la paix lui était nécessaire à lui, mais qu'il la croyait nécessaire aussi à Napoléon; car, disait-il, il ne lui échappait pas que la France commençait à la désirer, et à changer de sentiment envers son glorieux souverain. C'étaient là tout autant de raisons pour qu'on le laissât agir en liberté envers l'Autriche, et faire tout ce qu'il pourrait pour empêcher une guerre dont la pensée seule lui était souverainement désagréable. Malheureusement, ajoutait-il, il était loin de croire avec Napoléon qu'il suffît de menacer, de remettre des ultimatum au nom des deux plus grandes puissances de l'univers, pour arrêter des gens effarés, dominés par la haine et la terreur, chez lesquels il y avait, avec beaucoup d'exagération de langage, une part de crainte sincère dont il fallait tenir compte. En conséquence il demandait qu'on lui permît de les rassurer et de les intimider tout à la fois, de les rassurer en niant positivement le projet prétendu de les traiter comme l'Espagne, de les intimider en leur montrant les suites funestes qu'entraînerait pour eux une nouvelle guerre. Alexandre se refusa en outre, comme l'aurait voulu Napoléon, à confier la conduite de cette affaire aux deux ministres de Russie et de France à Vienne. Napoléon, tout en souhaitant la paix, croyait que ces deux ministres seraient plus péremptoires, et dès lors plus écoutés. Alexandre au contraire croyait qu'ils iraient droit à la guerre.—Nos ministres brouilleront tout, dit-il à M. de Caulaincourt. Qu'on me laisse agir et parler, et si la guerre peut être évitée, je l'éviterai; si elle ne le peut pas, j'agirai, quand elle sera devenue inévitable, loyalement et franchement.—
Il n'y avait donc qu'à le laisser agir, puisqu'en définitive ses vues étant toutes pacifiques, concordaient exactement avec celles de Napoléon, qui désirait ardemment éviter la guerre. Il le désirait à tel point qu'il avait secrètement autorisé Alexandre à promettre non-seulement la double garantie de la Russie et de la France pour l'intégrité des États autrichiens, mais l'évacuation complète du territoire de la Confédération du Rhin, ce qui signifiait qu'il n'y aurait plus un soldat français en Allemagne.
Efforts de l'empereur Alexandre auprès de l'Autriche pour la détourner de faire la guerre. Alexandre, tenant sa parole, s'exprima avec la plus entière franchise devant M. de Schwarzenberg. Peu maître de son embarras quand le ministre autrichien[8] lui reprocha de se faire le complice de l'indigne conduite tenue à Bayonne, il ne se laissa point toucher par l'appel fait à ses sentiments en faveur de la cause européenne, et opposant à la politique autrichienne tous les mensonges, toutes les dissimulations dont elle s'était rendue coupable depuis deux ans, car elle n'avait cessé de parler de paix quand elle préparait la guerre, il finit par déclarer qu'il avait des engagements formels, pris dans le seul intérêt de son empire, et auxquels il n'entendait pas manquer; que si on avait la folie de rompre on serait écrasé par Napoléon, mais qu'on obligerait aussi la Russie à intervenir, parce que l'ayant promis, elle tiendrait parole, et unirait ses troupes aux troupes françaises; que cet affranchissement de l'Europe dont on parlait sans cesse, on ne l'amènerait pas; qu'on ne ferait en déterminant un nouvel effort de celui qu'on appelait un colosse écrasant, que de le rendre plus écrasant encore; que l'unique résultat qu'on obtiendrait serait de donner à l'Angleterre, autre colosse écrasant sur les mers, le moyen d'éloigner la paix dont on avait un si urgent besoin; que quant à lui la paix était tout ce qu'il voulait (les provinces danubiennes comprises, aurait-il pu ajouter); qu'il fallait enfin qu'on y arrivât; qu'il tiendrait pour ennemi quiconque en éloignerait le moment, et qu'il emploierait contre celui-là, quel qu'il fût, toutes les forces de son empire. Alexandre écarta toute insinuation relativement à une alliance de famille avec l'Autriche, car il n'aurait pas commis l'inconvenance de donner à un archiduc une princesse qu'il avait presque promise à Napoléon.
Surprise de M. de Schwarzenberg en entendant le langage de l'empereur Alexandre. Le ministre autrichien fut atterré par ces franches déclarations. La société de Saint-Pétersbourg, moins ardente assurément que celle de Vienne, lui avait cependant fait espérer un autre résultat. Il avait trouvé tout le monde du parti européen contre la France, bien qu'on n'osât point parler ouvertement, par crainte de contrarier l'empereur. Il avait de plus acquis la certitude que dans la famille impériale on éprouvait les mêmes sentiments, et il s'était flatté de rencontrer un meilleur accueil auprès de l'empereur. Un ambassadeur plus expérimenté aurait vu que sous des sentiments très-réels, partagés à un certain degré par Alexandre lui-même, il y avait les intérêts, qui étaient liés en ce moment à ceux de la France; que si l'aristocratie russe et la famille impériale obéissaient à un caprice en se permettant le langage qui allait le mieux à leurs préjugés, l'empereur et son cabinet avaient une autre conduite à tenir, et que s'ils pouvaient acquérir un beau territoire tandis que Napoléon détruirait les Bourbons, leur rôle était naturellement indiqué, c'était de laisser dire les gens de cour et les femmes, et de faire les affaires de l'empire, en tâchant de gagner dans ce bouleversement les bords si désirés du Danube.
L'excellent prince de Schwarzenberg, ne comprenant rien à ces contradictions apparentes, remplissait Saint-Pétersbourg de ses lamentations. Il écrivit à sa cour des dépêches qui auraient dû la retenir, si elle avait pu être arrêtée encore sur la pente qui l'entraînait. Armements de la Russie en vue de la guerre prochaine. Alexandre, voyant qu'il avait produit une certaine impression sur le représentant de l'Autriche, se plut à espérer que celui-ci gagnerait peut-être quelque chose auprès de sa cour, mais sans toutefois y compter, et il fit ses préparatifs pour une guerre prochaine. Il avait à cœur de terminer au plus tôt la guerre de Finlande. Il envoya un renfort qui portait à 60 mille hommes environ les forces agissantes dans cette province. Il ordonna de marcher sur le centre de la Suède à travers la mer gelée. Une colonne devait contourner le golfe de Bothnie pour se diriger par Uleaborg sur Tornea et Umea. Une seconde devait traverser sur la glace le golfe de Bothnie en partant de Wasa, pour donner la main à la première sous Umea. La troisième, qui était la principale, devait cheminer aussi sur la glace, et marcher par les îles d'Aland sur Stockholm. La garde et deux divisions étaient destinées à rester entre Saint-Pétersbourg, Revel et Riga, pour y veiller aux tentatives des Anglais contre le littoral de la Baltique. Quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie, formant 60 mille hommes, avaient mission d'entrer en Gallicie pour y tenir la balance des événements, bien plus que pour y seconder les armées françaises. Enfin il était naturel que les plus grands efforts de la Russie se dirigeassent vers la Turquie, car si Alexandre voulait être modérateur en Occident, il voulait être conquérant en Orient, et il avait envoyé huit divisions sur le bas Danube, dont une de réserve formée de troisièmes bataillons. Celle-ci devait suivre une direction moyenne entre la Transylvanie et la Valachie, de façon à pouvoir, ou seconder l'armée d'invasion qui marchait contre les Turcs, ou se rabattre sur l'armée de Gallicie, afin d'y concourir d'une manière quelconque aux événements qui surgiraient de ce côté. Cette division était comptée à M. de Caulaincourt comme une de celles qui étaient consacrées au service de l'alliance. L'ensemble des troupes agissant dans cette direction s'élevait à 120 mille hommes environ. Ainsi, terminer la conquête de la Finlande, tenir tête aux Anglais, conquérir les bouches du Danube, modérer les événements d'Allemagne, furent les divers emplois auxquels Alexandre consacra les 280 mille hommes de troupes actives dont il pouvait disposer. S'il ne faisait pas davantage, il l'imputait à ses finances, de l'état desquelles il se plaignait constamment à M. de Caulaincourt, parlant sans cesse des cinq guerres qu'il allait avoir sur les bras, et quoique toujours fier dans son attitude, devenant presque humble quand il s'agissait d'argent, et demandant qu'on l'aidât à contracter des emprunts soit en France soit en Hollande.
L'attitude de la Russie, loin de décourager l'Autriche, ne sert qu'à précipiter les événements. La conduite de la Russie déconcerta beaucoup le cabinet de Vienne, qui s'était attendu à la trouver moins contraire à ses vues, parce qu'il avait jugé du cabinet par le langage de la noblesse russe dans les cercles de Saint-Pétersbourg. Toutefois, bien qu'il regardât la mission du prince de Schwarzenberg comme avortée, il se flatta que ce cabinet ne résisterait pas long-temps à l'opinion de la nation, et surtout à un premier succès des armées autrichiennes; il se persuada que ce premier succès qui devait, disait-on, entraîner l'Allemagne, entraînerait aussi le continent tout entier, et qu'il suffirait de donner le signal, de le donner heureusement, pour être suivi. Les 60 mille hommes destinés à la Gallicie furent considérés comme un simple corps d'observation, auquel il suffirait d'opposer des forces très-inférieures, chargées également d'observer plutôt que d'agir. On ne prit donc ni le langage, ni les démonstrations armées de la Russie comme un argument contre la guerre, et on se décida au contraire à tout précipiter, de manière à remporter sur les troupes françaises, encore disséminées de Magdebourg à Ulm, ce premier succès qui devait entraîner toutes les puissances. On était dans une de ces situations où, ne pouvant plus reculer, on prend chaque circonstance, même décourageante, pour une raison d'avancer.
Mars 1809. Époque choisie et plan de campagne adopté pour la prochaine guerre. Les préparatifs de guerre, les allées et venues de la diplomatie, ayant rempli le mois de février et une partie du mois de mars, on voulait être sur le théâtre des opérations au commencement d'avril, c'est-à-dire aux premiers jours où la guerre est possible en Autriche, car c'est à peine s'il devait y avoir alors de l'herbe sur le sol. On se fixa donc à Vienne sur le plan de campagne à adopter. D'abord il fut établi qu'on ne ferait agir vers l'Italie et vers la Gallicie que les moindres forces de l'empire. On résolut d'envoyer sous l'archiduc Jean une cinquantaine de mille hommes, pour seconder l'insurrection du Tyrol, et occuper par leur présence les forces des Français en Italie. On y ajouta huit à dix mille hommes pour batailler avec le général Marmont en Dalmatie. On destina l'archiduc Ferdinand avec 40 mille hommes à contenir l'armée saxo-polonaise, réunie sous Varsovie, et à observer les Russes qui s'avançaient en Gallicie.
Composition et direction de la principale masse des forces autrichiennes. La principale masse, celle qui contenait les troupes les meilleures, les plus nombreuses, devait agir en Allemagne, par le haut Danube, et tenter l'entreprise hardie de surprendre les Français avant leur concentration. C'était l'archiduc Charles qui devait la commander comme généralissime, et qui l'avait organisée comme ministre de la guerre. Il n'y avait par conséquent rien négligé. Elle était d'environ 200 mille hommes, forte surtout en infanterie, que l'archiduc s'était appliqué à rendre excellente, forte aussi en artillerie, qui avait toujours été très-bonne en Autriche, mais moins bien pourvue en cavalerie, que l'archiduc Charles n'avait point augmentée, et qui au surplus sans être nombreuse était aussi brave que bien exercée. Elle était divisée en six corps d'armée et en deux corps de réserve, répartis en Bohême et Haute-Autriche. C'était un total de 300 mille hommes de troupes actives, en y comprenant les troupes destinées à opérer en Italie et en Gallicie. Derrière cette masse principale, la réserve ainsi que l'insurrection hongroise devaient couvrir Vienne, et Vienne perdue, s'enfoncer en Hongrie, pour y recueillir les restes de l'armée active, et y prolonger la guerre. Cette seconde portion, forte de plus de 200 mille hommes de milices peu aguerries, mais déjà passablement instruites, portait au delà de 500 mille hommes les ressources de l'Autriche, qui n'avait jamais fait un pareil déploiement de forces.
Il s'agissait de savoir comment on emploierait les 200 mille hommes, composant la masse principale, destinés à agir en Allemagne, et à frapper les premiers coups. Le Conseil aulique, réputé la cause ordinaire des revers de l'Autriche, parce qu'il paralysait, disait-on, l'autorité des généraux, avait été privé de son influence au profit du généralissime, sans qu'il dût en résulter beaucoup plus d'unité dans le commandement, car il n'y a d'unité que là où règne une volonté énergique dirigée par un esprit ferme. L'archiduc, quoique un prince sage, éclairé, brave, et le meilleur capitaine de l'Autriche, n'avait pas la force d'esprit et de caractère nécessaire pour assurer l'unité du commandement, et le tiraillement qui n'allait plus se trouver dans le Conseil aulique devait se produire autour de lui, entre les officiers influents de son état-major. Restait, il est vrai, l'avantage d'établir ce tiraillement, quel qu'il fût, plus près du champ de bataille, et cet avantage n'était certainement pas à dédaigner.
Deux plans en discussion dans l'état-major autrichien. Deux avis partageaient en ce moment l'état-major de l'archiduc Charles au sujet du meilleur plan à suivre. L'un consistait à prendre la Bohême pour point de départ (voir la carte no 28), et, supposant les Français encore dispersés en Saxe, en Franconie, dans le Haut-Palatinat, à déboucher sur Bayreuth, c'est-à-dire sur le centre de l'Allemagne, à les battre en détail, et à soulever les populations germaniques par cette apparition subite et ce prompt succès. Ce plan hardi qui conduisait les Autrichiens par Bayreuth et Wurzbourg jusqu'aux portes même de Mayence, avait l'avantage de les mener sur le Rhin par la route la plus courte, de porter le désordre dans les cantonnements des Français, et la plus vive émotion en Allemagne. Mais, par cela même qu'il était hardi, il supposait dans l'exécution un caractère que n'ont en général que les capitaines supérieurs, ordinairement heureux, et confiants parce qu'ils sont heureux. Il n'y en avait alors aucun de ce genre, ni en Allemagne, ni ailleurs, excepté en France. Ce plan supposait en outre un degré d'avancement dans les préparatifs militaires de l'Autriche, que son administration, plus laborieuse qu'expéditive, n'était pas encore parvenue à leur donner. C'est tout au plus si les corps qui devaient se rassembler en Bohême, y étaient concentrés dans les premiers jours de mars. Les troisièmes bataillons manquaient à beaucoup de régiments, et les charrois d'artillerie n'étaient point arrivés. Ce plan, destiné à surprendre les Français, eût été bon sans doute si on les eût surpris en effet, et si la hardiesse d'exécution eût répondu à la hardiesse de conception; mais dans le cas où on ne les aurait pas surpris assez complétement, il pouvait devenir funeste, car s'ils avaient eu le temps de se transporter de l'Elbe au Danube, de se rassembler entre Ulm et Ratisbonne, l'armée autrichienne était exposée à les avoir dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube, dispersant tous les détachements qu'elle avait laissés en Bavière, et peut-être même coupant sa ligne d'opération. Avec un général si fécond en manœuvres imprévues que l'était Napoléon, cette dernière chance était fort à redouter.
Le second plan, plus modeste, plus sûr, consistait à prendre la route ordinaire, celle du Danube, par laquelle les Français devaient naturellement arriver, à cause de la facilité des communications le long de ce grand fleuve, à leur faire face sur cette route avec la masse énorme de deux cent mille hommes, et à profiter de ce qu'on était plus préparé qu'eux, non pour les surprendre, mais pour les battre, avant qu'ils fussent en nombre suffisant pour disputer la victoire. Ce plan ne donnait lieu à aucune de ces combinaisons soudaines de Napoléon, qui ordinairement déjouaient tous les calculs, et n'exposait à aucune chance que celle du champ de bataille, toujours assez périlleuse contre un tel capitaine et de tels soldats.
Motif qui décide la préférence en faveur du second plan. Les deux plans dont il s'agit furent long-temps débattus entre deux officiers de l'état-major de l'archiduc Charles, le général Meyer et le général Grünn, et divisèrent les militaires les plus éclairés de l'Autriche. Mais, comme il advient toujours en pareille circonstance, on laissa à l'événement le soin de décider la question, et on prit son parti quand les espions répandus au milieu des troupes françaises eurent révélé la marche du général Oudinot sur Ulm, du maréchal Davout sur Wurzbourg. On comprit alors qu'on arriverait trop tard pour que la bonne chance se réalisât au lieu de la mauvaise, et qu'en débouchant par la Bohême sur Bayreuth on aurait les Français dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube. On prit donc brusquement la résolution de reporter vers la Haute-Autriche les corps qui devaient dans l'origine se réunir en Bohême. Les corps autrichiens brusquement reportés de la Bohème vers la Bavière. Seulement, on fit encore ce qu'on fait quand la direction est médiocre, on conserva quelque chose du premier plan, et le second ne fut adopté qu'en réduisant la masse principale des forces qui aurait dû être consacrée à son exécution. Ainsi une cinquantaine de mille hommes fut laissée en Bohême sous les généraux Bellegarde et Kollowrath, et environ 150 mille furent portés en Haute-Autriche, pour être dirigés à travers la Bavière sur Ratisbonne, à la rencontre des Français. Le premier de ces rassemblements devait déboucher par le Haut-Palatinat sur Bamberg, en étendant sa gauche vers Ratisbonne. (Voir la carte no 28.) Le second devait envahir la Bavière, remonter le Danube en étendant sa droite sur Ratisbonne, de manière que les deux masses, mises en communication le long du fleuve, pussent se réunir au besoin, mais avec beaucoup de chances aussi d'échouer dans cette réunion. On s'avança de la sorte à cheval sur le Danube, suspendu pour ainsi dire entre deux plans, toujours avec l'espérance d'agir avant les Français, et de se garantir contre leur marche de flanc par le versement d'une partie des forces autrichiennes de la Bohême dans la Bavière. Le général Meyer, qui avait, dit-on, soutenu le premier plan, fut envoyé de l'état-major de l'archiduc Charles à celui de l'archiduc Jean, pour y employer en Italie les talents dont on n'avait pas voulu en Allemagne, et le général Grünn, qui avait soutenu le second, resta seul auprès de l'archiduc Charles, comme son principal conseiller.