Cette échauffourée coûta à la division Dupas un millier d'hommes, la dispersion de ses deux bataillons saxons, qui s'étaient rendus aux Autrichiens avec trop d'empressement, et quelques mille hommes égarés à l'armée d'Italie. Heureusement que la cavalerie, lancée dans toutes les directions, eut bientôt ramené à leurs corps les soldats isolés. Notre armée, toujours aussi brave, était cependant moins expérimentée que celle d'Austerlitz ou de Friedland, et trop nombreuse, mêlée d'éléments trop divers, pour être ferme, solide, manœuvrière autant qu'autrefois. Du reste, c'était là un échec de peu de conséquence entre le merveilleux passage qui venait de s'accomplir, et l'éclatante victoire qu'on était fondé à espérer pour le lendemain.
Nuit du 5 au 6 juillet. Napoléon prescrivit à tous ses corps de bivouaquer dans les positions prises à la fin de la journée, son centre étant toujours d'une grande force, et capable de porter secours à celle de ses ailes qui en aurait besoin. Il n'y avait aucun bois dans la plaine, et on ne pouvait faire de feu, ce qui était une pénible privation, car, quoiqu'on fût en juillet, la nuit était froide. Chacun coucha dans son manteau. Les soldats se nourrirent de biscuit et d'eau-de-vie. Napoléon n'eut que le feu de quelques bottes de paille pour se chauffer à son bivouac. Il employa plusieurs heures à conférer avec ses maréchaux pour leur faire bien connaître ses intentions. Il les renvoya avant le jour, excepté Davout, qu'il garda jusqu'à l'aurore. C'était la troisième nuit qu'il passait debout ou à cheval.
Plan de bataille de l'archiduc Charles pour le lendemain 6 juillet. Pendant ce temps l'archiduc Charles avait enfin arrêté de sérieuses dispositions de bataille, car il fallait dès le lendemain culbuter l'armée française dans le Danube, ou rendre son épée au vainqueur de Marengo et d'Austerlitz. Le généralissime autrichien avait toujours eu la pensée, inspirée par l'étude très-ancienne de ce champ de bataille, d'opposer au mouvement offensif des Français sa gauche campée sur les hauteurs de Neusiedel à Wagram, puis, tandis que les Français seraient occupés devant cette espèce de camp retranché, de prendre à son tour l'offensive contre eux avec sa droite ployée en avant, de se jeter ainsi dans leur flanc, de les séparer du Danube, et une fois qu'il les aurait réduits à la défensive, de faire descendre des hauteurs de Wagram sa gauche elle-même, afin de les pousser dans le fleuve avec toutes ses forces réunies. Il espérait en outre que pendant que sa gauche défendrait les bords du Russbach, que sa droite attaquerait les Français en flanc, l'archiduc Jean, remontant de Presbourg, viendrait les assaillir par derrière, et qu'ils ne tiendraient point contre un tel concours d'efforts. Tout cela eût été possible, probable même, si, manœuvrant comme Napoléon, l'archiduc eût amené sur le champ de bataille 30 ou 40 mille hommes de plus qu'il aurait pu y avoir; s'il eût averti en temps utile son frère l'archiduc Jean; si, enfin, profitant de cette circonstance que le champ de bataille était connu d'avance, il eût accumulé entre Neusiedel et Wagram des travaux qui auraient rendu ce camp retranché inexpugnable. Alors une attaque de flanc sur les Français, déjà épuisés par une tentative infructueuse, aurait produit des résultats infaillibles. Mais l'archiduc Charles n'avait rien fait de tout cela, comme on l'a vu; il s'était borné à élever sur le terrain qu'il fallait défendre des baraques pour ses troupes, et il n'avait expédié à son frère l'archiduc Jean l'ordre de le joindre que la veille au soir, c'est-à-dire le 4. L'obstacle que ces baraques avaient présenté dans l'échauffourée de la nuit, et qu'elles présentèrent le lendemain, suffit pour prouver ce qui aurait pu arriver, si des ouvrages considérables avaient été ajoutés à la configuration des lieux.
Quoi qu'il en soit, dans l'une des maisons à moitié incendiées du village de Wagram, évacué par Bernadotte, l'archiduc Charles dicta ses ordres. Il prescrivit à sa gauche de n'entrer en action que lorsque sa droite, mise en mouvement dès la nuit même, aurait abordé les Français, et commencé à les ébranler par l'attaque de flanc dont elle était chargée. Cette aile, composée des corps de Klenau et de Kollowrath, devait se mettre en marche tout de suite, c'est-à-dire à une ou deux heures du matin, se précipiter sur notre gauche, qui n'était composée que du corps de Masséna, la repousser de Kagran sur Aspern, de Süssenbrunn sur Breitenlée. Immédiatement après, les réserves de grenadiers et de cuirassiers, formant entre Gerarsdorf et Wagram la liaison de la droite avec le centre, devaient s'avancer sur Aderklaa, et s'y joindre avec une partie du corps de Bellegarde, descendu à cet effet du plateau de Wagram. Ce mouvement une fois prononcé, la gauche, composée des corps de Hohenzollern et de Rosenberg, avait ordre de descendre à son tour sur Baumersdorf et sur Neusiedel, de franchir le Russbach, d'enlever les villages de Grosshofen et de Glinzendorf, qu'occupait le maréchal Davout, et de compléter ainsi cette double manœuvre de flanc et de front, qui d'après le généralissime devait amener le refoulement des Français dans le Danube.
Dans ce plan, on ne sait pourquoi le corps du prince de Reuss, qui était contre le Danube même, plus près de ce fleuve que le corps de Klenau, et qui terminait près de Stamersdorf l'aile droite des Autrichiens, n'avait pas ordre de concourir aux opérations de cette aile, et de rendre ainsi plus irrésistible l'attaque qu'elle était chargée d'exécuter. Le besoin d'observer le débouché de Vienne n'était pas assez grand pour paralyser un corps tout entier, car il était évident par le passage des Français à travers l'île de Lobau qu'ils n'en méditaient pas un autre ailleurs. Enfin il aurait fallu que les ordres fussent calculés sous le rapport de la distance et du temps, de manière à faire agir chaque corps au moment opportun, et que la gauche, par exemple, qui à cause de sa proximité allait recevoir les ordres du généralissime bien avant la droite, ne se mît en mouvement que lorsque celle-ci aurait produit parmi les Français l'ébranlement de flanc qui permettrait de les attaquer de front avec succès. Mais il n'y a que les esprits nets qui, en toutes choses, guerre, administration ou gouvernement, sachent se faire comprendre et obéir.
Défaut de précision dans les ordres de l'archiduc Charles, qui amène un malentendu dans leur exécution. Les ordres du généralissime expédiés de Wagram dans la nuit parvinrent en moins d'une heure à la gauche, c'est-à-dire aux corps de Hohenzollern et de Rosenberg, qui étaient à une lieue, entre Wagram et Neusiedel, et exigèrent plus de deux heures pour être transmis à la droite, c'est-à-dire aux corps de Kollowrath et de Klenau, qui étaient à plus de deux lieues entre Gerarsdorf et Stamersdorf, et qu'il fallut chercher au milieu d'une extrême confusion. Par surcroît de malheur, dans la retraite opérée le soir, le corps de Klenau s'était trop rapproché de Gerarsdorf, et était venu occuper la place qui était destinée à celui de Kollowrath. Il fallut donc, soit pour joindre dans l'obscurité les corps composant la droite, soit pour leur faire prendre leur position de bataille, plus de temps qu'on ne l'avait supposé au quartier général, et il était déjà près de quatre heures qu'ils commençaient à peine à entrer en mouvement. Au contraire, à ce même moment la gauche, avertie plus vite, n'étant pas exposée à perdre du temps pour chercher sa position, allait agir la première, tandis qu'elle n'aurait dû agir que la seconde, et bien après la droite.
Profond repos dans le camp des Français, tandis qu'on se fatigue dans le camp des Autrichiens. Pendant que tout était en mouvement dans le camp autrichien, et que les troupes, pour rectifier des positions mal prises, se fatiguaient au lieu de se reposer, un calme profond régnait chez les Français. Couchés sur le terrain occupé la veille, ils dormaient, grâce à Napoléon, qui, ayant bien renforcé sa droite, à cause de l'arrivée possible de l'archiduc Jean, mais plus encore son centre, où il avait accumulé des forces considérables, n'avait qu'à se tenir tranquille, en attendant que l'ennemi prît le soin de démasquer ses desseins. Napoléon se décide, avant d'adopter un plan définitif, à laisser l'ennemi manifester ses desseins. Il avait donc ordonné à ses maréchaux d'être sous les armes à la pointe du jour, mais de laisser les Autrichiens se prononcer avant d'agir, pour saisir avec certitude le point où l'on pourrait les frapper mortellement. Il inclinait toutefois à faire enlever par Davout et Oudinot les hauteurs de Neusiedel à Wagram, à exécuter en même temps une percée au centre avec l'armée d'Italie, les Saxons et le corps de Marmont, tandis que Masséna se bornerait à contenir avec ses quatre divisions la droite des Autrichiens d'Aderklaa au Danube. Napoléon se réservait les Bavarois, la garde impériale, et la grosse cavalerie, pour parer aux cas imprévus. Ces desseins eux-mêmes étaient subordonnés à l'événement.
Mémorable bataille de Wagram, livrée le 6 juillet 1809. À quatre heures du matin, le 6 juillet, journée à jamais mémorable, le feu commença d'abord à la gauche des Autrichiens, et à la droite des Français. Le prince de Rosenberg, sur l'indication mal donnée qui lui désignait quatre heures comme le moment d'entrer en action, descendit des hauteurs de Neusiedel, signalées au loin par une grosse tour carrée, traversa le Russbach au village même de Neusiedel, et se porta en deux colonnes sur Grosshofen et Glinzendorf, qu'il attaqua avec une extrême vigueur. Commencement de l'action à notre droite, entre le prince de Rosenberg et le corps du maréchal Davout. Le maréchal Davout avait à sa disposition ses trois divisions ordinaires, Morand, Friant, Gudin, la petite division Puthod, composée des quatrièmes bataillons[40], six régiments de cavalerie légère sous le général Montbrun, trois de dragons sous le général Grouchy, les quatre régiments de cuirassiers Espagne sous le général Arrighi (depuis duc de Padoue). La gauche du général Friant, la droite du général Gudin envoyèrent des détachements à la défense du village de Glinzendorf, tandis que la division Puthod se chargea de disputer à l'ennemi le village de Grosshofen, derrière lequel elle avait bivouaqué. Le maréchal Davout repousse l'attaque de Rosenberg sur Glinzendorf et Grosshofen. De fortes levées de terre s'étendaient de l'un de ces villages à l'autre. Nos soldats, placés avec intelligence derrière ce retranchement naturel, firent un feu de mousqueterie bien nourri, qui causa infiniment de mal aux Autrichiens, sans que ceux-ci nous en fissent essuyer beaucoup. Au bruit de ces détonations, Napoléon envoya le général Mathieu Dumas porter à ses lieutenants l'ordre de ne risquer aucun mouvement offensif, de se borner à bien disputer le terrain qu'ils occupaient, jusqu'à ce qu'il leur eût adressé ses instructions définitives, et il courut à droite où se trouvait le maréchal Davout. En chemin il aperçut très-distinctement les deux colonnes autrichiennes, qui, débouchant au delà du Russbach, attaquaient les villages de Glinzendorf et de Grosshofen. Il était suivi par une brigade des cuirassiers de Nansouty, pourvue de quelques batteries d'artillerie légère. Napoléon les fit diriger sur le flanc de la colonne qui attaquait Grosshofen, ce qui exécuté instantanément vint fort à propos, car cette colonne fatiguée d'essuyer inutilement une mousqueterie meurtrière, avait assailli ce village et l'avait emporté à la baïonnette. Mais le général Puthod, résolu à le reprendre, s'y jeta à son tour à la tête d'une réserve, et, secondé par l'artillerie légère de Nansouty, réussit à s'en rendre maître. Les Autrichiens, repoussés ainsi de front, mitraillés en flanc, furent obligés de rétrograder jusqu'au Russbach. Même chose arriva à la colonne qui, ayant débouché de Neusiedel sur Glinzendorf, trouva en face la droite de Gudin, la gauche de Friant, et en flanc l'artillerie légère des cuirassiers du général Arrighi. Elle fut obligée de se replier également sur le Russbach. Cette première tentative allait être renouvelée avec une plus grande énergie par le prince de Rosenberg, lorsque l'archiduc Charles, pensant avec raison que sa gauche commençait la bataille prématurément, lui ordonna de ralentir son action, et de ne pas trop s'engager encore. Le prince de Rosenberg reprit alors sa position sur les pentes de Neusiedel, en arrière du Russbach.
En ce moment le bruit de la fusillade et de la canonnade était devenu général sur ce front immense de trois lieues, le long duquel trois cent mille hommes et onze cents pièces de canon étaient en présence. Napoléon, qui voyait partout une sorte d'attaque simultanée de la part de l'ennemi, sans projet clairement dessiné, jugea néanmoins qu'il fallait, dans tous les cas, enlever les hauteurs de Neusiedel, afin d'occuper le point vers lequel l'archiduc Charles et l'archiduc Jean pouvaient se rejoindre. Dispositions projetées par Napoléon pour l'attaque des hauteurs de Neusiedel et de Wagram. L'inspection des lieux indiquait comment il fallait s'y prendre pour triompher de cette espèce de camp retranché. Jusqu'à Neusiedel les hauteurs composant le plateau de Wagram longeaient les bords du Russbach. À Neusiedel et à la tour carrée, elles faisaient un détour en arrière, et s'éloignant du Russbach, elles ne présentaient qu'une pente infiniment adoucie, d'accès très-facile. Il suffisait donc de passer le Russbach un peu plus à droite et loin du feu de l'ennemi, puis de se ployer pour embrasser la ligne des hauteurs, et prendre en flanc la position des Autrichiens. La cavalerie légère de Montbrun, les dragons de Grouchy furent chargés de préparer rapidement les moyens de passage. Ensuite les divisions Morand et Friant eurent ordre de franchir le Russbach, de s'avancer en formant un angle droit avec les divisions Gudin et Puthod, et pendant que celles-ci attaqueraient le plateau de front de l'attaquer par côté et à revers. Une fois l'angle, dont la tour carrée marquait le sommet, enlevé, Napoléon se promettait de faire assaillir Baumersdorf par Oudinot, Wagram par l'armée d'Italie. Ces divers points emportés, l'archiduc Jean pouvait paraître sur le champ de bataille: il n'y viendrait que pour assister à un désastre.
Tandis que Napoléon préparait l'attaque des hauteurs de Wagram, on l'appelle au centre pour y porter secours. Ces dispositions étaient à peine arrêtées avec le maréchal Davout, qu'une multitude d'aides de camp, dépêchés par Masséna et Bernadotte, venaient annoncer à Napoléon un mauvais commencement de journée tant à gauche qu'au centre, et réclamer à la fois sa présence et ses secours.
De graves événements, mais très-réparables, s'étaient passés en effet au centre et à gauche, comme on doit le deviner d'après les dispositions qui ont été précédemment indiquées. Le maréchal Bernadotte, qui avait été la veille obligé d'évacuer Wagram, et de se retirer sur Aderklaa (voir la carte no 49), se trouvait encore le matin dans cette position, présentant une pointe au sein de la ligne courbe que décrivaient les Autrichiens. Retraite du maréchal Bernadotte en arrière d'Aderklaa. Il voyait à sa droite Bellegarde, obéissant aux instructions de l'archiduc Charles, descendre des hauteurs de Wagram sur Aderklaa avec la partie la plus considérable de son corps: il voyait à sa gauche la réserve des cuirassiers et des grenadiers s'avancer sur Süssenbrunn. Il résolut donc de se replier sur un petit plateau situé en arrière d'Aderklaa, pour se rapprocher de l'armée d'Italie d'un côté, et du corps de Masséna de l'autre. Il n'avait pas plutôt achevé ce mouvement, que les avant-gardes de Bellegarde s'étaient jetées sur lui, et qu'un combat acharné s'était engagé avec les Saxons, incapables de tenir longtemps contre une telle attaque. Il avait donc été ramené fort en arrière.
Au même instant les quatre faibles divisions de Masséna, présentant tout au plus dix-huit mille hommes contre les soixante mille de Klenau, de Kollowrath et de Liechtenstein, avaient été obligées de rétrograder pour prendre sur notre gauche une position moins étendue. Masséna, meurtri encore de la chute de cheval qu'il avait faite quelques jours auparavant, assistait à la bataille, comme il l'avait promis à Napoléon, et, tout enveloppé de compresses, commandait dans une calèche ouverte.
Brillante attaque de la division Carra Saint-Cyr sur Aderklaa, suivie bientôt d'un mouvement rétrograde. Masséna jugeant que si on n'opposait pas une résistance énergique sur le point que Bernadotte venait d'abandonner, on serait bientôt refoulé, et que non-seulement la gauche serait compromise, mais même le centre, se hâta de diriger la division Carra Saint-Cyr sur Aderklaa. Cette division, composée de deux braves régiments, y entra tête baissée. Malgré l'obstacle des murs de jardin et des maisons, le 24e léger et le 4e de ligne, conduits avec une rare vigueur, enlevèrent le village. Au lieu de s'y arrêter et de s'y établir solidement, ces deux régiments, n'écoutant que leur ardeur, débouchèrent au delà, et vinrent se placer à découvert, dans la position où Bernadotte avec raison n'avait pas voulu rester, recevant par leur droite et de front le feu de Bellegarde, à gauche le feu de la réserve de grenadiers. Après une héroïque obstination, ils furent contraints de céder au nombre, et de se replier sur Aderklaa, privés de leurs deux colonels. Alors le général Molitor vint se serrer au général Carra Saint-Cyr, pour le soutenir; mais Legrand et Boudet restés seuls devant Klenau et Kollowrath, formant tout au plus 10 mille hommes contre 45 mille, furent contraints de se retirer sur la gauche, et d'abandonner une grande étendue de terrain.
Tel était à neuf heures du matin l'état de choses qu'on vint annoncer à Napoléon. Rassuré sur sa droite, où il laissait le maréchal Davout bien instruit de ce qu'il avait à faire, il partit au galop, suivi de son état-major, pour aller à une distance de près de deux lieues, réparer l'accident dont les conséquences pouvaient compromettre son centre. Il trouva Bernadotte fort agité, le rassura, et courut ensuite à la calèche de Masséna, autour de laquelle pleuvaient les boulets. Dans ce moment les grenadiers d'Aspre, excités par la présence de l'archiduc Charles qui s'était mis à leur tête, traversaient Aderklaa après l'avoir enlevé à la division Carra Saint-Cyr, et s'avançaient victorieux. Le général Molitor se déployant devant eux pour arrêter la trouée, avait été obligé de se former un flanc avec sa droite repliée, pour n'être pas débordé.
Dispositions concertées par Napoléon avec Masséna pour réparer le dommage éprouvé au centre et à gauche. Napoléon peu troublé par ce spectacle, et comptant sur les vastes ressources dont il disposait, s'entretint quelques instants avec Masséna, et arrêta avec lui son plan de conduite. Déjà on pouvait juger d'après la direction des feux que Boudet était ramené fort en arrière, et que l'archiduc touchait par sa droite au Danube. Des officiers même venaient dire que Boudet était refoulé jusque dans Aspern, après avoir perdu toute son artillerie. On aurait pu avec des troupes aussi fermes que celles d'Austerlitz, qui surtout n'auraient pas eu le souvenir trop présent encore de la journée d'Essling, se laisser déborder par sa gauche, pourvu qu'on tînt bon au centre, et qu'on prît à droite une offensive victorieuse. Le maréchal Davout devant bientôt enlever le plateau de Wagram, Aderklaa ne pouvant manquer d'être reconquis, nous aurions eu tout avantage à trouver la droite des Autrichiens entre nous et le Danube. Nous l'aurions prise tout entière, et la maison d'Autriche aurait peut-être succombé dans cette journée. Napoléon en eut la pensée, qu'il fit connaître quelques jours après[41]. Mais avec des troupes jeunes, préoccupées du souvenir d'Essling, c'était courir un gros risque. La seule nouvelle que l'ennemi était aux ponts pouvait les troubler profondément. Il repoussa donc une combinaison qui eût été féconde, mais que les circonstances rendaient périlleuse, et ne songea qu'à arrêter sur-le-champ le progrès des Autrichiens vers le centre et vers la gauche, par une prompte disposition des troupes qu'il avait en réserve.
Napoléon amène au centre l'artillerie de la garde, le corps de Macdonald et la grosse cavalerie. C'est ici qu'il recueillit le prix de sa profonde prévoyance. Il avait pour principe que c'était en concentrant sur un même point l'action de certaines armes spéciales, qu'on parvenait à produire de grands effets, et c'est pour ce motif qu'il avait voulu procurer à la garde une immense réserve d'artillerie, et conserver sous la main une réserve de quatorze régiments de cuirassiers. Il ordonna donc qu'on fît avancer au galop toute l'artillerie de la garde, en y ajoutant celle dont on pourrait disposer dans les corps. Précisément le général de Wrède arrivait sur le terrain avec vingt-cinq pièces d'une excellente artillerie, et demandait l'honneur de concourir à ce mouvement décisif. Napoléon y consentit, et voulut qu'on amenât toute cette artillerie au pas de course. Il fit mander en outre le général Macdonald avec trois divisions de l'armée d'Italie, les fusiliers et les grenadiers à cheval de la garde, et les six régiments de cuirassiers du général Nansouty. Son projet était d'ébranler le centre des Autrichiens avec cent bouches à feu, puis de le percer avec les baïonnettes de Macdonald et les sabres de Nansouty. Il décida en même temps que Masséna, avec les divisions Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, formées en colonnes serrées, ferait un à droite, puis se dirigerait perpendiculairement vers le Danube au secours de Boudet, exécutant ainsi une marche de flanc sous le feu des corps de Kollowrath et de Klenau. Du reste les têtes de pont qu'il avait fait construire partout le rassuraient suffisamment, et il recueillait encore en cela le prix de sa prévoyance. Mais il ne voulait pas que ses jeunes troupes pussent entendre le canon sur leurs derrières, et avoir des inquiétudes sur les communications de l'armée avec le Danube.
Mouvement de flanc des divisions Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, pour se rapprocher du Danube. À peine donnés, ces ordres sont obéis à l'instant même. Les divisions Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, sous la conduite de Masséna, se forment en colonnes serrées par division, font demi-tour à droite, puis défilent en une longue colonne pour se rapprocher du Danube, recevant avec une impassibilité héroïque et en flanc, le feu de Klenau et de Kollowrath. Les généraux Lasalle et Marulaz, les couvrant pendant cette marche, chargent et repoussent la cavalerie autrichienne. Tandis que ce mouvement s'exécute vers la gauche, Napoléon, au centre, impatient d'être rejoint par Lauriston et Macdonald, leur envoie officiers sur officiers pour les presser de hâter le pas, et, monté sur un cheval persan d'une éclatante blancheur, parcourt sous une grêle de boulets ce terrain abandonné par Masséna. La canonnade en ce moment a acquis la fréquence de la fusillade[42], et tout le monde frémit à l'idée de voir l'homme sur qui reposent tant de destinées emporté par l'un de ces aveugles projectiles qui traversent l'espace. Batterie du cent bouches à feu dirigée sur le centre des Autrichiens. Enfin arrivent au galop, et en faisant trembler la terre, les soixante bouches à feu de la garde, suivies de quarante bouches à feu françaises et bavaroises. L'illustre Drouot, sur une indication de l'Empereur, se pose en jalon, et les cent pièces de canon qu'il dirige viennent s'aligner sur son épée. En un instant commence la plus affreuse canonnade qui ait signalé nos longues guerres. La ligne autrichienne présente de Wagram à Aderklaa, d'Aderklaa à Süssenbrunn (voir la carte no 49), un angle ouvert, dont les deux côtés sont formés par Bellegarde d'une part, par les grenadiers et les cuirassiers de l'autre. Les cent bouches à feu de Lauriston tirant incessamment sur cette double ligne, la criblent de boulets, et démontent bientôt l'artillerie ennemie. Napoléon regarde à la lunette l'effet de cette batterie formidable, et s'applaudit de la justesse de ses conceptions. Mais il ne suffît pas de l'artillerie pour briser le centre de l'armée autrichienne, il faut des baïonnettes, et il demande avec un redoublement d'impatience celles de l'armée d'Italie, qui accourent au pas accéléré. Marche de Macdonald contre le centre de l'armée autrichienne. L'intrépide Macdonald, récemment tiré de la disgrâce, marche à la tête de son corps, étonnant ceux qui ne le connaissent point encore par son costume d'ancien général de la République, et s'apprêtant à les étonner bien davantage par sa manière de se comporter au feu. Il déploie sur une seule ligne une partie de la division Broussier, et une brigade de la division Seras. Il range en colonne serrée sur les ailes de cette ligne, à gauche le reste de la division Broussier, à droite la division Lamarque, et présente ainsi à l'ennemi un carré long, qu'il ferme avec les vingt-quatre escadrons des cuirassiers Nansouty. Napoléon voulant lui donner un appui, place sur ses derrières, sous le général Reille, les fusiliers et les tirailleurs de la garde impériale, au nombre de huit bataillons. Il y ajoute la cavalerie de la garde pour fondre au moment opportun sur l'infanterie ennemie, puis il attend, les yeux fixés sur ce grand spectacle, le succès des manœuvres qu'il a ordonnées.
Macdonald, dépassant bientôt la ligne de notre artillerie pour joindre les Autrichiens, s'avance sous une pluie de feu, laissant à chaque pas le terrain couvert de ses morts et de ses blessés, serrant ses rangs sans s'ébranler, et communiquant à ses soldats la fière attitude qu'il conserve lui-même.—Quel brave homme! s'écrie plusieurs fois Napoléon en le voyant marcher ainsi sous la mitraille et les boulets.—Tout à coup le prince Jean de Liechtenstein s'ébranle avec sa grosse cavalerie, pour essayer un effort contre cette infanterie qui s'avance si résolûment sur le centre de l'armée autrichienne. Macdonald arrête alors son carré long, ordonne aux deux colonnes qui en formaient les côtés de faire front, et oppose ainsi à l'ennemi trois lignes de feu. Le sol retentit sous le galop des cuirassiers autrichiens, mais ils sont accueillis par de telles décharges de mousqueterie qu'ils sont forcés de s'arrêter, et de rétrograder sur leur infanterie que leur fuite jette dans un véritable désordre. Inaction de la cavalerie française dans la journée de Wagram. Le moment de charger est venu pour notre cavalerie, qui peut, en profitant de cet instant de confusion, recueillir des milliers de prisonniers. Macdonald en donne l'ordre à Nansouty; mais ce général, obligé d'amener sa troupe sur le front du carré dont elle occupait la dernière face, perd malgré lui un temps précieux. Lorsqu'il est prêt à s'élancer, le désordre de l'infanterie autrichienne est en partie réparé. Toutefois il charge et enfonce plusieurs carrés. Macdonald, dans son impatience, s'adresse à la cavalerie de la garde qui était près de lui, et que commandait le général Walther. Mais celui-ci ne doit recevoir d'ordre que du maréchal Bessières, et ce maréchal vient d'être renversé par un boulet. Macdonald se dépite en voyant ainsi lui échapper le fruit de la victoire: cependant, s'il n'a pas beaucoup de prisonniers, il a du moins fait rétrograder l'armée autrichienne, et rendu vaine l'entreprise tentée sur le centre et la gauche de notre ligne. L'archiduc, désespérant de nous refouler vers le Danube, commence à se décourager, et se dédommage en prodiguant sa vie au milieu du feu. Ses troupes évacuent peu à peu Aderklaa d'un côté, Süssenbrunn de l'autre.
Le mouvement offensif des Autrichiens définitivement arrêté. En ce moment le grave danger qui menaçait l'armée est conjuré. Masséna, se dirigeant en colonne sur le Danube, et recevant le feu de l'ennemi en flanc, est arrivé près du fleuve, vers Aspern, a fait front à droite, et précédé de sa cavalerie a repris l'offensive contre Kollowrath et Klenau. Boudet s'est remis en ligne, et tous, marchant en avant, ramènent les Autrichiens sur Breitenlée et sur Hirschstatten. En tête de leur infanterie, Lasalle et Marulaz exécutent des charges brillantes; mais Lasalle, atteint d'une balle, termine sa glorieuse carrière en voyant fuir l'ennemi.
Ainsi le centre de l'archiduc, ébranlé par cent bouches à feu, arrêté par Macdonald, bat en retraite. Sa droite suit ce mouvement rétrograde. Si le maréchal Davout, comme il en a reçu l'ordre, enlève à la gauche des Autrichiens la position de Neusiedel, c'en est fait d'eux. Cette position enlevée, la ligne des hauteurs de Neusiedel à Wagram ne peut plus tenir, et l'archiduc Charles, privé de ce dernier appui, va être coupé de la route de Hongrie, séparé de l'archiduc Jean, et rejeté en Bohême. Aussi Napoléon, rassuré sur son centre et sa gauche, a-t-il l'œil toujours tourné sur sa droite, vers la tour carrée qui domine le village de Neusiedel. Il n'attend que le progrès des feux de ce côté pour lancer le corps d'Oudinot sur Wagram. Il lui reste, dans le cas où surviendrait l'archiduc Jean, une moitié de l'armée d'Italie, le corps de Marmont, la vieille garde, les Bavarois. Il a donc, quoi qu'il arrive, des ressources pour parer à toutes les chances de cette journée.
Davout attaque les hauteurs de Neusiedel, les enlève, et décide ainsi du sort de la bataille. La confiance que Napoléon a mise dans le maréchal Davout, est ici, comme toujours, pleinement justifiée. Les généraux Montbrun et Grouchy, l'un avec la cavalerie légère, l'autre avec les dragons d'Italie, ont préparé le passage du Russbach sur notre extrême droite, soit pour eux, soit pour l'infanterie. Les divisions Morand et Friant franchissent ce ruisseau à la suite de la cavalerie, et, ployées par un mouvement de conversion sur le flanc de la position de Neusiedel, forment un angle droit avec Gudin et Puthod, qui sont restés devant le Russbach, de Neusiedel à Baumersdorf. Le moment d'attaquer étant venu, ces braves troupes, dignes de leur chef, gravissent le revers de la position de Neusiedel avec une rare intrépidité. Morand, placé à l'extrême droite, s'avance le premier, parce que la pente plus douce de son côté offre un abord plus facile. Friant, placé entre Morand et Neusiedel, où il forme le sommet de l'angle, attend que Morand ait gagné du terrain sur l'extrémité de la ligne ennemie, pour attaquer la hauteur à son tour. Il se borne quant à présent à un violent feu d'artillerie, qu'il soutient avec soixante pièces détachées de plusieurs divisions. Morand, secondé à gauche par cette canonnade, à droite par les charges de cavalerie de Montbrun, gravit froidement le terrain qui s'élève devant lui. Rosenberg, pour faire face à cette attaque de flanc, replie sa ligne en arrière. La mousqueterie de toute cette partie de la ligne autrichienne n'arrête point Morand. Il continue à monter sous un feu plongeant, et puis aborde l'ennemi en colonne d'attaque. Le prince de Rosenberg dirige alors un effort sur la gauche de Morand, formée par le 17e régiment de ligne, et l'oblige un instant à céder. À cette vue Friant envoie au secours du 17e la brigade Gilly, composée du 15e léger et du 33e de ligne, lesquels s'élancent à la baïonnette sur la hauteur, et refoulent les troupes de Rosenberg. Les divisions Puthod et Gudin, restées en face du Russbach, entrent à leur tour en action sous la conduite du maréchal Davout. Puthod se jette dans Neusiedel avec ses quatrièmes bataillons, pénètre dans les rues de ce village, et les dispute aux troupes autrichiennes, qu'il contraint après de grands efforts à se retirer sur la hauteur en arrière. Au même instant, Gudin, qui a franchi le Russbach, escalade audacieusement sous un feu meurtrier le plateau de Neusiedel, tandis que Friant a déjà gagné du terrain sur les derrières de Rosenberg. La tour carrée est en ce moment dépassée par le double mouvement de Friant et de Gudin. Tout n'est pas fini cependant. Jusqu'ici on n'a eu à combattre que Rosenberg favorisé par la position. Mais Hohenzollern, demeuré immobile au-dessus de Baumersdorf en face d'Oudinot qui n'agit pas encore, porte une moitié de ses troupes vers la tour carrée, et les dirige sur la droite de Gudin pour la précipiter dans le Russbach. Vainement à travers les baraques du camp essaye-t-on de faire défiler les cuirassiers d'Arrighi, pour les lancer sur la hauteur qui se termine en plateau. Ces cuirassiers, assaillis par un feu des plus vifs à travers les routes étroites du camp, ne peuvent pas charger avec avantage, et sont ramenés en désordre. Le 85e de ligne de la division Gudin accueilli par la plus violente fusillade est presque arrêté dans son mouvement. Les autres régiments de Gudin se hâtent de venir à son secours. La division tout entière lutte avec Hohenzollern, qui est peu à peu repoussé, tandis que Friant et Morand gagnent du terrain sur le derrière du plateau, en poursuivant les troupes de Rosenberg l'épée dans les reins.
Napoléon fait enlever par Oudinot les hauteurs de Wagram. Pendant que le maréchal Davout accomplit ainsi sa tâche, Napoléon voyant ses feux dépasser la tour carrée, ne doute plus du succès de la journée. La bataille est gagnée! s'écrie-t-il, et il en fait porter la nouvelle au maréchal Masséna, au prince Eugène, au général Macdonald. Mais il ne se borne pas à pousser un cri de victoire, il ordonne au corps d'Oudinot de marcher sur Baumersdorf et Wagram, et d'enlever cette partie des hauteurs. Les troupes d'Oudinot s'élancent sur le village de Baumersdorf, qu'elles n'avaient pas pu emporter la veille, le traversent, et s'élèvent sur le plateau, venant se joindre à la division Gudin par leur droite. L'élan devient alors général. On refoule partout la ligne autrichienne, et en ce moment la division Gudin s'alignant sur celles de Friant et de Morand, on voit le corps entier de Davout ne plus former qu'une longue ligne oblique, qui balaye dans toute son étendue le plateau de Wagram. (Voir la carte no 48.)
La division Tharreau du corps d'Oudinot se dirige sur Wagram, charge à la baïonnette plusieurs bataillons, en prend deux, enlève le village, et y recueille de nombreux prisonniers. La division Frère, seconde d'Oudinot, passe à droite du village. La division Grandjean, autrefois Saint-Hilaire, suit ce mouvement, repousse l'infanterie autrichienne, et l'aborde vivement dès qu'elle essaye de résister. Le 10e d'infanterie légère se jette sur un bataillon qui s'était formé en carré, et le fait prisonnier. Napoléon voyant l'armée autrichienne partout en retraite et notre ligne s'étendre, s'affaiblir même en quelques points, à mesure qu'elle s'avance, envoie des secours là où ils sont nécessaires, et en particulier au général Macdonald, qui se trouve isolé de Masséna à gauche, de Bernadotte au centre. Il dirige vers lui l'infanterie bavaroise du général de Wrède et la cavalerie de la garde. Macdonald, en s'approchant de Süssenbrunn, rencontre de l'infanterie ennemie qui tient encore. Il emporte ce village, et faisant charger par sa cavalerie légère, enlève d'un seul coup quatre à cinq mille prisonniers.
La ligne autrichienne est partout forcée vers trois heures, et la bataille gagnée. Sur un front de trois à quatre lieues, à l'extrême gauche devant Masséna, au centre devant Macdonald, à droite devant Oudinot et Davout, l'armée autrichienne ne pouvant tenir nulle part, se retire en flottant sous la poursuite plus ou moins vive des Français. Il est trois heures: notre gauche a refoulé Klenau sur Jedlersdorf, Kollowrath sur Gerarsdorf; notre centre a poussé Bellegarde sur Helmhof, notre droite a rejeté Hohenzollern et Rosenberg sur Bockflüss. L'archiduc Charles craignant de perdre la route de la Moravie, et d'être entraîné loin du centre de la monarchie vers la Bohême, donne alors l'ordre de la retraite. Cent vingt mille Français poursuivent cent vingt mille Autrichiens, livrant çà et là une foule de combats de détail, et recueillant à chaque pas des prisonniers, des canons, des drapeaux.
Tardive arrivée de l'archiduc Jean sur le champ de bataille de Wagram. Telle est la célèbre bataille de Wagram, commencée à quatre heures du matin, terminée à quatre heures de l'après-midi. Napoléon avait encore en réserve le corps de Marmont, une portion de l'armée d'Italie, la vieille garde, c'est-à-dire trente mille hommes, au cas où l'archiduc Jean arriverait pour prendre part à la bataille. Ce prince approchait enfin de la plaine du Marchfeld, et venait se montrer à droite sur nos derrières, vers Siebenbrunn. Ses coureurs, rencontrant les nôtres, produisirent une sorte de panique. En un clin d'œil les vivandières, les longues files de soldats emportant les blessés, crurent qu'une seconde armée se présentait pour recommencer le combat. Ils se mirent à courir en poussant des cris de terreur. Parmi ces fuyards se trouvaient beaucoup de jeunes soldats épuisés par la chaleur du jour, et qui, selon l'usage, quittaient le terrain sous prétexte de ramasser les blessés. Le tumulte fut tel que les corps restés en réserve durent prendre les armes, et que Napoléon, qui avait mis pied à terre pour se reposer à l'ombre d'une pyramide formée avec des tambours, fut obligé de remonter à cheval. Il crut sérieusement que l'archiduc Jean débouchait, et il s'apprêtait à l'arrêter avec les forces qu'il avait gardées intactes, lorsqu'on vit le danger s'éloigner, et les têtes de colonne qui s'étaient montrées un instant disparaître à l'horizon. L'archiduc Jean, en effet, averti le 5 au matin par un ordre expédié le 4 au soir de se rendre à Wagram, était parti le 5 à midi seulement, avait couché à Marchegg, était reparti un peu tard le 6 au matin, et arrivait quand la bataille était finie. Il n'avait pas voulu trahir son frère assurément, mais il avait marché comme les caractères indécis, qui ne connaissent pas le prix du temps. Serait-il survenu plus tôt, il aurait ajouté à l'effusion du sang, sans changer les destinées de la journée, puisqu'aux douze mille hommes qu'il amenait, on pouvait opposer les dix mille hommes de Marmont, les dix mille qui restaient au prince Eugène, et au besoin la vieille garde. Il avait mal obéi à la voix d'un chef qui avait mal commandé.
Résultats de la bataille de Wagram. Les résultats de la bataille de Wagram, sans être aussi extraordinaires que ceux d'Austerlitz, d'Iéna ou de Friedland, étaient fort grands néanmoins. On avait tué ou blessé aux Autrichiens environ 24 mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les généraux Nordmann, d'Aspre, Wukassovich, Vecsay, Rouvroy, Nostiz, Hesse-Hombourg, Vacquant, Motzen, Stutterheim, Homberg, Merville. On leur avait fait 9 mille prisonniers, lesquels avec ceux de la veille formaient un total de 12 mille[43] au moins. On avait ramassé une vingtaine de pièces de canon. On avait ainsi affaibli les Autrichiens de 36 mille soldats. Nous avions perdu en morts ou blessés de 15 à 18 mille hommes, dont sept à huit mille ne devaient pas se relever. C'était donc une mémorable bataille, la plus grande que Napoléon eût livrée par le nombre des combattants, et l'une des plus importantes par les conséquences. Ce qu'elle avait de merveilleux, ce n'était pas comme autrefois la quantité prodigieuse des prisonniers, des drapeaux et des canons conquis dans la journée: c'était l'un des plus larges fleuves de l'Europe franchi devant l'ennemi avec une précision, un ensemble, une sûreté admirables: c'étaient vingt-quatre heures de combats livrés sur une ligne de trois lieues avec ce fleuve à dos, en conjurant tout ce qu'avait de périlleux une telle situation: c'était la position par laquelle le généralissime tenait les Français en échec emportée, l'armée qui défendait la monarchie autrichienne vaincue, mise hors d'état de tenir la campagne! Ces résultats étaient immenses, puisqu'ils terminaient la guerre! Du point de vue de l'art, Napoléon avait dans le passage du Danube surpassé tout ce qu'on avait jamais exécuté en ce genre. Sur le champ de bataille il avait, avec une rare promptitude, reporté du centre à la gauche la réserve qu'il s'était habilement ménagée, et résolu la question par un de ces mouvements décisifs qui n'appartiennent qu'aux grands capitaines: et, s'il s'était privé d'un important résultat en arrêtant trop tôt les Autrichiens prêts à s'engager entre lui et le Danube, il l'avait fait par l'inspiration d'une prudence profonde, et digne d'être admirée. Si dans ces prodigieux événements on peut reprendre quelque chose, ce sont les conséquences dérivant déjà de la politique de Napoléon, telles que l'extrême jeunesse des troupes, l'étendue démesurée des opérations, les méprises naissant de la réunion de nations de toute origine, enfin un commencement de confusion, imputable non à l'esprit de celui qui commandait, mais à la diversité et à la quantité des éléments dont il était obligé de se servir, pour suffire à l'immensité de sa tâche. Son génie était toujours extraordinaire, d'autant plus extraordinaire qu'il luttait contre la nature des choses; mais on pouvait voir déjà que si cette lutte se prolongeait, ce n'était pas la nature des choses qui serait vaincue.
Quant à l'adversaire, il avait été brave, dévoué à sa cause, ingénieux mais indécis. Sans recourir pour le juger à tous les plans, plus ou moins spécieux, qu'on lui a reproché de n'avoir pas suivis, tels que d'assaillir l'île de Lobau après Essling, de passer le Danube au-dessus ou au-dessous de Vienne, il est incontestable qu'il y avait à faire certaines choses, simples, d'un effet immanquable, et qu'il ne fit pas, heureusement pour nous, comme de multiplier les obstacles au passage du fleuve sur tout le pourtour de l'île de Lobau, comme de retrancher le camp qui devait servir de champ de bataille, ce qui lui aurait permis, après avoir tenu tête aux Français, de les prendre en flanc et de les acculer au fleuve qu'ils avaient franchi, comme de donner ses ordres avec assez de précision pour que l'action de la gauche ne devançât pas celle de la droite, comme de réunir enfin pour cette journée décisive toutes les forces disponibles de la monarchie, dont quarante mille hommes au moins demeurèrent inutiles en Hongrie, en Bohême et en Gallicie. Ce sont ordinairement des choses simples, dictées par le bon sens, et imprudemment omises, qui décident des plus importantes opérations, surtout à la guerre. On serait fondé à dire aussi que le prince autrichien donna un peu trop tôt l'ordre de la retraite, car il pouvait tenir tête encore à l'armée française, et il se serait assuré en persistant l'apparition en temps opportun de l'archiduc Jean sur le champ de bataille. Il faut reconnaître qu'une plus longue obstination pouvait rendre la défaite si complète, qu'il ne serait plus rien resté d'une armée à la conservation de laquelle était attaché le salut de la monarchie. En s'obstinant on se ménageait, il est vrai, plus de chances de victoire, mais beaucoup plus de chances aussi de périr sans ressources. Quoi qu'il en soit de ces divers jugements, qui, depuis un demi-siècle, ont été portés par tous les historiens sur ces mémorables opérations, il n'en reste pas moins vrai qu'il y a gloire même à se tromper quand on se bat si héroïquement pour son pays, et qu'on prend part à de si grandes choses. La guerre d'ailleurs touchait à son terme, car ce n'était pas avec les douze mille hommes de l'archiduc Jean et les quatre-vingt mille qui restaient à l'archiduc Charles, qu'il était possible de sauver la monarchie. Si, en effet, ce dernier n'en avait perdu que trente et quelques mille, tués ou prisonniers, il en avait vu disparaître des rangs de la landwehr un nombre au moins égal, qui couraient la campagne pour rejoindre leurs foyers. Ce qui restait à faire après la bataille de Wagram. Se retirer dans l'une des provinces de la monarchie qu'on aurait bien choisie, s'y refaire le mieux possible, et par la menace d'une guerre infiniment prolongée améliorer les conditions de la paix, était la seule espérance qu'on pût conserver encore.
Napoléon appréciait ainsi le résultat de la bataille de Wagram, et tout en regardant la fin des hostilités comme prochaine, il voulait que cette fin fût telle que la paix dépendît absolument de lui. Si au lieu d'envoyer en Espagne, pour y périr inutilement contre les obstacles naturels, la vieille armée de Boulogne, il l'eût gardée entre le Rhin et le Danube, pour en accabler l'Autriche, il aurait pu effacer cette puissance de la carte de l'Europe, pendant la durée de son règne, bien entendu. Mais obligé de lutter avec des forces réunies à la hâte contre les immenses armements de l'Autriche, il avait fait miracle de la soumettre en trois mois; et s'il parvenait à lui imposer la paix, et à la punir de cette quatrième guerre par de nouveaux sacrifices de territoire, de population et d'argent, c'était assez pour sa gloire personnelle et pour le maintien de sa grandeur. Aussi avait-il déjà renoncé à l'idée de détrôner la maison de Habsbourg, idée qu'il avait conçue dans le premier mouvement de sa colère, et après les prodigieux triomphes de Ratisbonne. Punir cette maison en l'abaissant encore, et faire tomber du même coup les résistances qui avaient menacé d'éclater en Europe, était désormais le prix unique, mais assez grand, assez éclatant, de cette dernière campagne, laquelle ne devait pas paraître moins extraordinaire que toutes les autres, surtout en comparant les moyens aux résultats obtenus.
Napoléon ne songea donc à poursuivre les Autrichiens que pour les amener à se soumettre définitivement. Mais il ne lui était plus possible d'agir comme il le faisait autrefois, c'est-à-dire, après avoir combattu une journée entière, de se remettre à marcher immédiatement, de manière à tirer toutes les conséquences de la victoire. Son armée était trop nombreuse, il avait trop de points à surveiller, il avait trop de cadres nouveaux, et dans les cadres vieux trop de jeunes soldats, pour pouvoir repartir le soir même, ou le lendemain matin, sans s'inquiéter de ce qu'il laissait derrière lui. Il y avait en effet des régiments dans lesquels une foule de soldats étaient, ou livrés à la maraude, ou occupés à transporter des blessés. Tel régiment de 2,500 hommes avait 500 hommes hors de combat, 1,000 détachés, et se trouvait ainsi réduit à mille présents sous les armes. La chaleur était excessive, les vins abondaient dans les villages, le soldat jouissait de la victoire avec un certain désordre, et il fallait l'immense ascendant de Napoléon pour maintenir la soumission, la présence au drapeau, l'attachement au devoir. Déjà tout était devenu plus difficile à cette époque, et Napoléon le savait sans le dire.
Translation du quartier général à Wolkersdorf. Le lendemain, 7 juillet, il se rendit de sa personne à la résidence de Wolkersdorf, de laquelle l'empereur François avait assisté à la bataille de Wagram, et il y établit son quartier général. Il accorda cette journée à chaque corps pour porter les blessés aux ambulances de l'île de Lobau, rallier les soldats détachés ou égarés, refaire les vivres, remplacer les munitions, se mettre, enfin, en mesure d'exécuter une marche longue et rapide. En attendant, il achemina les corps demeurés intacts sur la route où il était vraisemblable qu'on trouverait l'ennemi. La route de la Moravie était celle où il paraissait raisonnable de le chercher; car la Moravie étant placée entre la Bohême et la Hongrie, permettant de rester en communication avec l'une et avec l'autre de ces grandes provinces, d'en tirer les ressources qu'elles pouvaient contenir, d'adopter l'une ou l'autre pour une résistance prolongée, semblait devoir s'offrir au généralissime vaincu comme le lieu de retraite le mieux choisi. Napoléon dirige la poursuite sur deux routes, celles de Moravie et de Bohême. Napoléon dirigea d'abord la cavalerie du général Montbrun sur la route de Nikolsbourg (voir la carte no 32), et la fit suivre dès le 7 au soir par le beau corps de Marmont, qui, n'ayant pas combattu dans la journée du 6, était en état de marcher immédiatement. Il lui adjoignit les Bavarois du général de Wrède, dont l'artillerie seule avait été engagée, et en leur assignant à tous la route de Moravie, il leur laissa la faculté de se jeter à droite ou à gauche, sur la Hongrie ou sur la Bohême, suivant que les reconnaissances du général Montbrun révéleraient l'une ou l'autre direction dans la retraite de l'ennemi. Il enjoignit à Masséna de rallier ses troupes le plus tôt possible, et avec celles de ses divisions qui avaient le moins souffert, notamment celles de Legrand et de Molitor, de longer le Danube, pour observer la route de Bohême par Korneubourg, Stockerau et Znaïm. Il lui laissa la cavalerie Lasalle, qui après la mort de celui-ci avait été commandée par Marulaz, et ce dernier ayant été blessé, par le général Bruyère. Il y ajouta les cuirassiers Saint-Sulpice.
Le lendemain 8, Napoléon, n'étant encore que très-imparfaitement renseigné sur la marche des Autrichiens, que la cavalerie légère signalait à la fois sur les routes de Moravie et de Bohême, et jugeant toujours celle de Moravie comme la plus naturellement indiquée, envoya le maréchal Davout, dont le corps d'armée était tout à fait remis de la journée du 6, vers Nikolsbourg, à la suite du général Marmont. Il lui avait laissé les dragons de Grouchy et les cuirassiers du général Arrighi. Ces troupes avec celles du général Marmont présentaient un total d'au moins 45 mille hommes, capables de tenir tête à toute l'armée de l'archiduc Charles. Napoléon dirigea en même temps les Saxons sur la March, pour surveiller l'archiduc Jean et le contraindre à se tenir au delà de cette ligne. Il laissa le prince Eugène avec une portion de son armée sous Vienne, soit pour contenir la capitale si elle remuait, soit pour arrêter l'archiduc Jean, si abandonnant la rive gauche du Danube que nous venions de conquérir, il faisait sur la rive droite dégarnie une tentative, à laquelle les généraux Chasteler et Giulay auraient pu prêter la main. Le général Vandamme fut de plus amené à Vienne avec les Wurtembergeois. Napoléon achemina le général Macdonald à la suite de Masséna, et resta de sa personne encore vingt-quatre heures à Wolkersdorf, avec la garde tout entière, avec les cuirassiers de Nansouty, avec les jeunes troupes d'Oudinot, pour savoir, entre les deux routes de Moravie et de Bohême, quelle serait celle où on aurait la certitude de trouver l'ennemi.
Précautions prises par Napoléon pour la conservation de Vienne, pendant qu'il va poursuivre les Autrichiens. Bien qu'il ne crût pas à la possibilité d'une résistance prolongée de la part des Autrichiens, néanmoins, ne voulant rien livrer au hasard pendant qu'il allait s'éloigner de Vienne, Napoléon ne se borna pas à consacrer une partie de ses forces à la garde de cette capitale, il prit les mesures nécessaires pour la mettre en état de défense. Il ordonna d'y transporter les cent neuf bouches à feu de gros calibre qui avaient protégé le passage de l'armée, de les répartir sur les murs de la ville, de fermer tous les bastions à la gorge, afin que la garnison fût doublement garantie contre le dedans et contre le dehors, d'y réunir des vivres et des munitions pour dix mille hommes et pour trois mois, d'y faire remonter les nombreux bateaux qui avaient servi aux diverses opérations de l'île de Lobau, de reconstruire le pont du Thabor, de l'établir sur des bateaux en attendant qu'il le fût sur pilotis, de le couvrir en outre sur les deux rives de deux vastes têtes de pont. L'île de Lobau pouvait désormais se suffire avec les ponts en pilotis jetés sur le grand et sur le petit bras, puisqu'elle n'était plus qu'un lieu de dépôt, dans lequel on avait entassé les prisonniers et les blessés. Avec une communication assurée devant Vienne, et une autre à la hauteur de l'île de Lobau, Napoléon avait des moyens de passage suffisants pour toutes les éventualités de guerre imaginables. Il ordonna en même temps de compléter l'armement de Raab, d'achever les travaux de Mölk, de Lintz, de Passau, toujours destinés à assurer sa ligne d'opération. Contribution de 200 millions frappée sur l'Autriche après la bataille de Wagram. Enfin, toutes ces précautions prises pour le cas d'une lutte prolongée, il résolut de tirer de la victoire de Wagram l'une de ses conséquences les plus essentielles, celle qui devait lui procurer immédiatement des ressources financières, et il frappa sur les provinces de la monarchie qu'il occupait une contribution de guerre de deux cents millions, laquelle étant une fois décrétée ne pourrait plus être mise en question dans une négociation ultérieure de paix, si, comme il le croyait, une négociation de ce genre venait bientôt à s'ouvrir. Il employa ainsi à Wolkersdorf les journées du 7, du 8, et une partie de celle du 9, attendant le résultat des reconnaissances envoyées dans toutes les directions.
Retraite de l'archiduc Charles en Bohême. L'archiduc Charles avait, on ne sait pourquoi, adopté la Bohême pour lieu de retraite. Soit que, par la direction qu'avait prise la bataille de Wagram, il craignît de ne pouvoir gagner à temps la route de Moravie, soit qu'il voulût conserver l'importante province de Bohême à la monarchie, et demeurer en rapport avec le centre de l'Allemagne, qu'on avait toujours la prétention d'insurger, il s'était retiré sur la route de Znaïm, qui mène à Prague par Iglau. (Voir les cartes nos 28 et 32.) C'était de sa part une étrange résolution, car, sauf la satisfaction de se séparer de son frère l'archiduc Jean, en lui laissant le soin de soulever la Hongrie, tandis qu'il irait lui-même mettre en valeur toutes les ressources de la Bohême, on ne voit pas trop quels avantages il espérait en recueillir. En se portant en Bohême, il s'enfermait dans une sorte de champ clos, que son adversaire pourrait traverser tout entier en quelques marches et sans s'éloigner beaucoup du Danube, ce qui faisait tout dépendre d'une prochaine et dernière rencontre, dont l'issue n'était pas douteuse. Au contraire, en s'enfonçant en Hongrie, il aurait rallié tout ce qui restait de forces à la maison d'Autriche, attiré son adversaire dans les profondeurs de la monarchie, où l'armée autrichienne devait toujours aller en augmentant et l'armée française en diminuant, où il aurait retrouvé peut-être l'occasion d'une nouvelle bataille moins malheureuse que celle de Wagram, et créé enfin à Napoléon la seule difficulté avec laquelle on pût le battre, la seule avec laquelle on l'ait battu depuis, celle des distances. L'inconvénient de perdre les ressources de la Bohême n'était pas bien considérable, car d'une part cette province n'avait presque plus rien à fournir, et de l'autre Napoléon n'avait pas de forces à consacrer à son occupation. On ne peut donc s'expliquer un tel choix que par ce trouble de la défaite, qui presque toujours amène les résolutions les plus fâcheuses, et fait souvent qu'un malheur en entraîne bientôt de plus grands et de plus irréparables.
Distribution des forces autrichiennes dans leur retraite. Au surplus, quoi qu'on puisse penser de ses motifs, l'archiduc Charles avait pris la route de Prague par Znaïm. Sur cette route, qu'il avait gagnée par Korneubourg et Stockerau, il marcha avec les corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, avec la réserve de grenadiers et celle de cavalerie, le tout ne formant pas plus de 60 mille hommes. Le corps du prince de Reuss, qui avait perdu la journée du 6 à observer le débouché de Vienne, n'ayant pas souffert dans la bataille, était chargé de l'arrière-garde. Sur la route de Moravie, par Wilfersdorf et Nikolsbourg, l'archiduc Charles laissa se retirer les corps de Rosenberg et de Hohenzollern, pour flanquer l'armée principale, ce qui permet de supposer qu'il y eut en cette circonstance quelque chose de pis qu'une mauvaise résolution, c'est-à-dire absence même de résolution, et que chaque corps prit le chemin sur lequel le jeta la bataille qu'on venait de perdre. La gauche, en effet, composée de Hohenzollern et de Rosenberg, avait été poussée sur la route de Moravie; le centre et la droite, composés de Bellegarde, des réserves d'infanterie et de cavalerie, de Kollowrath, de Reuss et de Klenau (3e, 5e et 6e corps), avaient été poussés sur celle de Bohême. C'est ainsi que souvent il n'y a pas eu de motifs, là même où l'histoire s'épuise à en chercher, et qu'au lieu de faux calcul, il y a tout simplement défaut de calcul.
Pourtant cette double marche, qui plaçait loin de l'archiduc Charles peut-être 20 ou 25 mille hommes de ses forces les meilleures, eut un avantage momentané: elle laissa Napoléon dans une incertitude complète sur la route que l'ennemi suivait, et elle l'exposa à se tromper dans la direction à donner à ses colonnes. Ainsi, sur la route de Moravie, par Wolkersdorf et Nikolsbourg, il avait envoyé Montbrun, Marmont, de Wrède[44], Davout, c'est-à-dire 45 mille hommes contre 25 mille, et sur la route de Znaïm, Masséna, Macdonald, Marulaz, Saint-Sulpice, c'est-à-dire 28 mille hommes contre 60 mille. Il est vrai que placé entre deux avec la garde, Nansouty et Oudinot, il pouvait apporter en quelques heures le secours de 30 mille combattants à celui de ses lieutenants qui en aurait besoin.
Masséna d'un côté, Marmont de l'autre suivirent chacun l'itinéraire qui leur avait été tracé. Le 8 juillet, Marmont talonna l'arrière-garde de Rosenberg, ramassant partout des traînards, des blessés, principalement des hommes de la landwehr, qui abandonnaient les rangs de l'armée. Le général Marmont, à la suite du prince de Rosenberg, quitte la route de Nikolsbourg pour celle de Znaïm. Arrivé le 9 à Wilfersdorf, il apprit par les reconnaissances de Montbrun, toujours exécutées avec autant d'intelligence que d'audace, que le prince de Rosenberg avait fait un à gauche, et qu'il abandonnait la route de Moravie pour celle de Bohême. En effet les deux lieutenants de l'archiduc Charles, pour rejoindre le gros de l'armée autrichienne, se reportaient de la route de Moravie sur celle de Bohême, obéissant en cela à une volonté dont bientôt on va voir les étranges incertitudes. Le général Marmont, que Napoléon avait laissé libre de suivre la route sur laquelle il croirait trouver l'ennemi, adopta le vrai parti qui convenait aux circonstances. Se détournant de la Moravie, à l'imitation du corps qu'il poursuivait, il prit, par Mistelbach et Laa, la direction de Znaïm. Seulement ayant à faire part au maréchal Davout de sa nouvelle marche, il n'osa pas l'attirer à lui, ne sachant pas si le détachement dont il suivait les traces était le gros de l'ennemi. Il l'informa de son détour à gauche, sans rien faire pour l'empêcher de continuer sur Nikolsbourg et sur la Moravie.
Le 9, à moitié chemin de Laa, il rencontra 1,200 chevaux et deux bataillons de Rosenberg, les culbuta, et leur enleva quelques centaines de prisonniers. Il arriva le 9 au soir à Laa, sur la Taya, rivière qui passe successivement à Znaïm, à Laa, et vient, en traversant le milieu de la Moravie, se jeter dans la Morava. La chaleur était étouffante dans cette province, abritée au nord par les montagnes de la Bohême, de la Haute-Silésie et de la Hongrie. Les caves du pays étaient richement fournies, et malgré le soin avec lequel les troupes du général Marmont étaient tenues, elles se débandèrent, entraînées par la fatigue, la chaleur, le goût du vin, et aussi par la confiance excessive que leur inspirait la victoire. Le général Marmont parvenu à Laa n'avait pas le quart de son effectif dans les rangs. Il assembla les officiers, leur exposa le danger de compromettre par une négligence coupable le résultat d'une grande campagne, fit exécuter deux soldats pour l'exemple, et à la pointe du jour il put rallier son monde afin de marcher sur Znaïm. Prêt à partir, un nouveau détour de l'ennemi faillit le rejeter dans de fâcheuses incertitudes. Le corps de Rosenberg, qui avait pris à gauche pour gagner la route de Znaïm, prenait maintenant à droite pour regagner celle de Brünn. Le généralissime autrichien continuant d'attirer à lui le corps de Hohenzollern, renvoyait au contraire celui de Rosenberg sur la Moravie, on ne sait en vérité pourquoi, car ce corps n'était guère de force à défendre cette province si les Français mettaient du prix à l'occuper. C'était une preuve de plus que les deux corps de Hohenzollern et de Rosenberg avaient été laissés sans réflexion sur la route de Moravie, et qu'ils étaient, sans réflexion encore, portés tantôt sur la route de Znaïm, tantôt sur celle de Brünn. Du reste il y avait dans ces divagations des corps autrichiens de quoi troubler l'esprit du général français qui était en tête de la poursuite. Néanmoins le général Marmont, avec une remarquable sagacité militaire, persistait dans sa marche sur Znaïm, laissant Rosenberg faire un nouveau détour à droite, et continuant lui dans la direction où il croyait trouver l'ennemi, et où il le trouva en effet.
Arrivée du général Marmont à Znaïm. Vers le milieu du même jour, le général Marmont, parvenu à une position où il avait à sa gauche la Taya, et sur son front un ravin profond qui allait aboutir à la Taya, aperçut au delà de ce ravin le bassin dans lequel s'élevait en amphithéâtre la ville de Znaïm. En ce moment les Autrichiens se pressaient sur le pont de la Taya, et traversaient en toute hâte la ville elle-même de Znaïm, pour gagner à temps la route de Bohême. Loin d'être en mesure de se placer en travers de cette route afin de la barrer, le général Marmont ayant 10 mille hommes à opposer à 60 mille, courait au contraire de grands dangers. Mais il était séparé du bassin de Znaïm par le ravin sur lequel il venait d'arriver, et dont les Autrichiens occupaient les bords. Il les leur enleva par une attaque vigoureuse du 8e et du 23e de ligne, s'empara en outre du village de Teswitz situé au-dessous, et d'où il avait la possibilité de canonner le pont de la Taya. Position prise par le général Marmont vis-à-vis de Znaïm. Il s'empara vers sa droite de deux fermes propres à lui servir d'appui, et plus à droite encore d'un bois qu'il remplit de ses tirailleurs. Ayant ainsi son front couvert par le ravin dont il était maître, sa gauche par la Taya, et sa droite par des fermes et un bois fortement occupés, il pouvait gêner avec son canon le passage des Autrichiens sur le pont de la Taya, sans être trop exposé à leurs représailles. Il se mit donc à canonner ce pont, faisant partir aides de camp sur aides de camp pour informer Napoléon de la position singulière où il se trouvait.
Cette canonnade incommode et périlleuse inquiétant les Autrichiens, ils firent une tentative pour s'en débarrasser, en attaquant sérieusement le village de Teswitz. À la vue des préparatifs de cette attaque, le général Marmont y envoya des troupes bavaroises pour la déjouer. Les assaillants redoublant d'efforts, il fallut soutenir les premières troupes par la division de Wrède tout entière, et l'attaque n'ayant pas cessé, par l'envoi sur ce même point du 81e de ligne. Il suffit de ce régiment français pour mettre un terme aux entreprises de l'ennemi, et tenir les Autrichiens à grande distance. La journée s'acheva sans autre événement. Vers la chute du jour une canonnade, entendue dans le lointain à gauche, annonça la marche de Masséna sur la route de Bohême, à la suite de la principale armée autrichienne. Napoléon averti ne pouvait manquer non plus d'arriver par la droite. Le général Marmont passa donc la nuit tranquillement, avec la confiance d'un homme qui n'avait rien négligé pour garantir sa position, et qui participait du reste à la témérité que la victoire inspirait alors à tout le monde. Un fait d'ailleurs était de nature à le rassurer. Un Français resté au service d'Autriche, M. de Fresnel, venait de se présenter de la part du général comte de Bellegarde, pour demander un armistice. Le général Marmont n'ayant pas de pouvoirs pour conclure un tel acte, et espérant de plus qu'on pourrait encore envelopper le lendemain l'armée autrichienne, dépêcha cet envoyé au quartier général de l'Empereur, sans prendre sur lui de suspendre les hostilités.
Arrivée de Masséna le 11 au matin au pont de la Taya devant Znaïm. Dans le moment, les Français arrivaient par la gauche et par la droite, par la route de Bohême et par la route de Moravie, sur la trace des Autrichiens. Masséna, parti le 8 de Stockerau avec les divisions d'infanterie Legrand, Carra Saint-Cyr, Molitor, avec une division de grosse cavalerie, avait talonné sans cesse l'arrière-garde du prince de Reuss, et lui avait enlevé de nombreux prisonniers. Il avait joint cette arrière-garde le 9 au pied des hauteurs de Mallebern, et le 10 à Hollabrünn, où il combattait, tandis que le général Marmont était occupé à s'établir devant Znaïm. L'archiduc Charles instruit de la présence d'un corps français à Laa, avait envoyé les grenadiers et la réserve de cavalerie pour s'emparer du pont de la Taya, les avait suivis lui-même avec les corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, abandonnant au prince de Reuss le soin de disputer Hollabrünn le plus longtemps qu'il pourrait. C'était donc lui qui avec les corps que nous venons de désigner, traversait, sous les yeux du général Marmont, le pont de la Taya devant Znaïm, appelé pont de Schallersdorf. Tandis que les choses se passaient de la sorte à gauche, Napoléon à droite, prévenu le 9 de la marche de Marmont vers Znaïm, s'était mis en mouvement par Wilfersdorf avec la garde, le corps d'Oudinot, et les cuirassiers de Nansouty. Il s'était rendu le 10 de Wilfersdorf à Laa, espérant amener la garde à Znaïm dans la journée du 11. Devançant ses troupes de sa personne, il s'était mis immédiatement en route pour arriver le 11, au milieu du jour, au quartier général de Marmont.
Le 11 au matin, en effet, les Autrichiens continuèrent à défiler sous les yeux du général Marmont, qui, du village de Teswitz, les canonnait au passage de la rivière, et Masséna, suivant en queue le prince de Reuss, les culbuta au milieu du jour sur la Taya, après un engagement vigoureux. Attaque vigoureuse exécutée par Masséna sur le pont de la Taya. Parvenu jusqu'au pont de Schallersdorf, qui était barricadé, Masséna le fit attaquer par la vaillante division Legrand. Le chef de cette division, conduisant ses soldats au feu avec sa valeur accoutumée, et abordant l'obstacle de front pendant que l'artillerie de Masséna le prenait en enfilade, réussit à s'approcher du pont, en escalada les barricades, et s'en rendit maître. Après cet acte d'audace, le général Legrand porta sa division dans la petite plaine qui formait le bassin de la Taya, en présence des troupes du prince de Reuss et des grenadiers autrichiens adossés à la ville de Znaïm. Le général Marmont, du sommet des hauteurs situées à droite, de l'autre côté de la Taya, assistait à ce spectacle, impatient de seconder utilement le maréchal Masséna.
Combat de Znaïm. Ce dernier ne voulant pas s'en tenir à un premier acte de hardiesse, résolut d'attaquer les Autrichiens, de les culbuter sur Znaïm, d'y entrer à leur suite, et de les jeter au delà, dans l'espoir que les troupes de Marmont leur barreraient la route de Bohême. Mais il n'avait auprès de lui que la division Legrand, et devait être rejoint par la division Carra Saint-Cyr, celle qui avait été si imprudemment héroïque à Aderklaa. Il n'en aborda pas moins les troupes du prince de Reuss et les grenadiers avec la seule division Legrand, se faisant seconder par son artillerie restée en deçà de la Taya. Le pont franchi, il s'engagea dans le village allongé de Schallersdorf, l'enleva, s'empara à gauche d'un gros couvent appelé Kloster-Bruck, et dans la plaine à droite lança ses cuirassiers, qui exécutèrent plusieurs charges vigoureuses sur les Autrichiens. Masséna luttait en cet endroit avec 7 ou 8 mille hommes contre plus de 30 mille, sans compter 30 mille autres rangés par delà Znaïm, dans les plaines que traversait la route de Bohême. Un épouvantable orage étant survenu, le combat fut presque suspendu par l'impossibilité de faire feu. Les grenadiers autrichiens, profitant de cette circonstance, s'avancèrent silencieusement à travers le village de Schallersdorf, surprirent nos soldats qui ne pouvaient se servir de leurs fusils, et pour un moment se rendirent maîtres du pont. Masséna voulut jeter sur eux les cuirassiers, mais le terrain devenu glissant ne pouvait les porter. Un grave accident était à craindre, quand par bonheur arriva la division Carra Saint-Cyr. Celle-ci, lancée sur le pont, le reprit, traversa dans sa longueur la colonne des grenadiers, en fit 800 prisonniers, et déboucha victorieuse dans la plaine de Znaïm. En ce moment, le général Marmont, ne voulant pas laisser le maréchal Masséna lutter tout seul, avait débouché de Teswitz, et, de moitié avec lui, poussait les Autrichiens sur Znaïm. On les avait acculés, on leur avait enlevé une masse considérable d'hommes, tué ou blessé beaucoup de monde, et on allait, en forçant Znaïm, les contraindre à une retraite désordonnée. Mais la garde n'étant pas encore arrivée, il n'y avait aucun espoir de les envelopper. Il est vrai que trois mille chevaux de cette garde avaient déjà paru, et que, joints à la cavalerie de Montbrun, aux cuirassiers Saint-Sulpice, ils pouvaient rendre la retraite des Autrichiens singulièrement meurtrière.
Arrivée de Napoléon à Znaïm, et entrevue avec le prince Jean de Liechtenstein. Mais Napoléon, survenu au milieu de ces entrefaites, avait rencontré l'envoyé du général Bellegarde, et reçu le prince Jean de Liechtenstein lui-même, qui venait demander une suspension d'armes, et promettre au nom de l'honneur militaire l'ouverture d'une négociation pour la conclusion immédiate de la paix. Napoléon, avec le major général Berthier, M. Maret, duc de Bassano, et le grand maréchal Duroc, conféra un instant sur le parti à prendre. Délibération sur la demande d'armistice faite par les Autrichiens. Il pouvait, en occupant les Autrichiens quelques heures de plus par un combat opiniâtre, gagner peut-être assez de temps pour les tourner, et tout au moins lancer à leur suite dix mille chevaux, qui les auraient jetés dans un désordre épouvantable. Mais sans recourir à ce moyen il avait la certitude d'obtenir les conditions de paix les plus avantageuses, et son orgueil étant satisfait de voir le plus brillant, le plus noble officier de l'armée autrichienne, venir implorer humblement la fin de la guerre, il inclinait à s'arrêter dans sa marche victorieuse. Il y eut plusieurs avis sur ce sujet. Les uns disaient qu'il fallait en finir avec la maison d'Autriche, et briser sur sa tête le nœud de toutes les coalitions, pour qu'on ne les vît pas renaître quand on retournerait en Espagne pour y terminer la guerre. Les autres alléguaient le danger de prolonger une lutte entreprise avec des moyens improvisés, finie en trois mois par un miracle de génie, mais qui, en durant, pourrait provoquer le soulèvement de l'Allemagne, entraîner même les Russes peu disposés à laisser détruire la maison d'Autriche, et embraser ainsi le continent tout entier. Napoléon, sentant confusément qu'il avait déjà fort abusé de la fortune, espérant que cette nouvelle leçon empêcherait désormais l'Autriche de le troubler dans sa lutte avec l'Espagne et l'Angleterre, voyant après l'Autriche vaincue l'Espagne facile à soumettre, et la paix générale couronnant ses immenses travaux, tandis que si au contraire il poussait les hostilités à outrance, jusqu'à la destruction par exemple de la maison d'Autriche, il amènerait probablement les Russes à se mêler de la querelle, et s'attirerait une guerre universelle, qui pourrait devenir le terme de sa grandeur, Napoléon, tout à la fois satisfait et fatigué, s'écria, après avoir entendu ceux que pour la première fois il admettait à donner un avis devant lui: Il y a assez de sang répandu!... faisons la paix!—