En conséquence de ce nouveau système, le premier corps qui s'était formé à Saatz sous le lieutenant général Bellegarde, le second corps qui s'était formé à Pilsen sous le général d'artillerie Kollowrath, conservèrent les mêmes points de rassemblement, et eurent ordre de déboucher avec cinquante mille hommes par l'extrême frontière de la Bohême sur Bayreuth, vers les premiers jours d'avril (voir la carte no 14). Les corps de Hohenzollern, de Rosenberg, de l'archiduc Louis, qui s'étaient formés à Prague, Piseck, Budweis, le premier corps de réserve du prince Jean de Liechtenstein qui s'était formé à Iglau, et qui était composé de grenadiers et de cuirassiers, reçurent ordre de passer de Bohême en Autriche par la route de Budweis à Lintz, de franchir le Danube sur le pont de cette dernière ville, et d'être rendus devant l'Inn, frontière de la Bavière, vers les premiers jours d'avril. Ils devaient s'y trouver réunis au corps du lieutenant général Hiller, formé à Wels sur la Traun, et au second corps de réserve du général Kienmayer, formé à Enns sur l'Ens. Ces six corps devaient marcher ensemble sur la Bavière, la droite au Danube, tendant ainsi à rencontrer vers Ratisbonne la gauche de Bellegarde et de Kollowrath. Le signal des premières hostilités était également donné pour le commencement d'avril en Italie et en Pologne, aussi bien qu'en Bavière et en Bohême.
Toutefois on ne pouvait pas, sans pousser la dissimulation fort au delà des bornes permises, continuer à parler de paix lorsqu'on mettait les armées en marche, et qu'on leur expédiait l'ordre de franchir les frontières sous une quinzaine de jours. C'eût été trop imiter sur terre la conduite des Anglais sur mer, lesquels enlevaient ordinairement le commerce de l'ennemi sans aucune déclaration préalable. Communication ordonnée à M. de Metternich pour tenir lieu de déclaration de guerre. D'ailleurs on n'était pas tellement assuré de la victoire qu'on osât transgresser ainsi les règles du droit des gens, dans l'espérance de les violer impunément. En conséquence, on ordonna à M. de Metternich de faire au cabinet français une déclaration préalable, qui servît de transition entre le langage de la paix et le fait même de la guerre.
Le 2 mars, effectivement, M. de Metternich se présenta à Paris chez le ministre des affaires étrangères, M. de Champagny, et lui déclara au nom de sa cour, que l'arrivée subite de l'empereur Napoléon à Paris, l'invitation adressée aux princes de la Confédération de réunir leurs contingents, certains articles de journaux, divers mouvements des troupes françaises, la décidaient à faire sortir ses armées du pied de paix où elles avaient été tenues jusque-là, mais qu'elle n'adoptait cette résolution que parce qu'elle y était forcée par la conduite du gouvernement français, et que du reste elle prenait ces précautions indispensables sans se départir encore de ses intentions pacifiques.
Réponse de M. de Champagny à la communication de M. de Metternich. M. de Champagny répondit à cette communication avec froideur et incrédulité, disant que ce passage du pied de paix au pied de guerre datait de six mois, que depuis six mois en effet on se préparait en Autriche pour de prochaines hostilités, que l'empereur Napoléon ne s'y était pas trompé, et que de son côté il s'était mis en mesure; que les alarmes qu'on affectait aujourd'hui ne pouvaient être sincères, car lorsque les Français occupaient la Silésie avec des armées formidables, l'Autriche ne s'était pas crue menacée, tandis qu'à présent que la plus grande partie des troupes françaises avaient passé en Espagne, elle affectait les plus vives inquiétudes; que ce ne pouvait être là un langage de bonne foi; qu'évidemment la politique anglaise l'avait emporté à Vienne, qu'on s'y croyait prêt, et qu'on agissait parce qu'on supposait le moment favorable pour agir, mais qu'on ne surprendrait pas la France, et qu'on n'aurait à imputer qu'à soi les conséquences de la guerre, si ces conséquences étaient désastreuses.
M. de Metternich, amené à s'expliquer davantage, se plaignit alors et du silence observé à son égard par l'empereur Napoléon, et de l'ignorance dans laquelle on avait laissé l'Autriche pendant les négociations d'Erfurt. Il sembla attribuer uniquement à un défaut d'explications amicales le malentendu qui menaçait d'aboutir à la guerre. M. de Champagny répliqua avec hauteur que l'Empereur ne parlait plus à un ambassadeur que la cour d'Autriche trompait, ou qui trompait la cour de France, car rien de ce qu'il avait promis n'avait été tenu, ni la suspension des préparatifs militaires, ni la reconnaissance du roi Joseph, ni le retour à des dispositions pacifiques; que les explications étaient donc inutiles avec le représentant d'une cour sur les paroles de laquelle on ne pouvait plus compter; que ce n'était pas la personne de M. de Metternich qu'on traitait aussi froidement, mais le représentant d'un gouvernement infidèle à toutes ses promesses; que l'Autriche avait sauvé les Anglais en passant l'Inn en 1805, lorsque Napoléon s'apprêtait à franchir le détroit de Calais; qu'elle venait de les sauver encore une fois en empêchant Napoléon de les poursuivre en personne jusqu'à la Corogne; qu'elle avait ainsi à deux reprises empêché le triomphe de la France sur sa rivale, et le rétablissement d'une paix solide, nécessaire à l'univers; qu'elle en porterait la peine, et qu'elle ne trouverait cette fois Napoléon ni moins prompt, ni moins préparé, ni moins terrible que jadis.
Après quelques autres plaintes de la même nature, les deux ministres se quittèrent sans aucune ouverture qui permît d'espérer une chance de paix, M. de Metternich paraissant déplorer la guerre, car son esprit lui en faisait prévoir les conséquences funestes, et sa situation à Paris lui faisait regretter le séjour de cette capitale; M. de Champagny ne paraissant pas craindre une nouvelle lutte, montrant de plus l'irritation d'un sujet dévoué qui ne trouvait jamais aucun tort à son maître[9].
Napoléon désabusé, et n'espérant plus la paix, fait toutes ses dispositions pour une guerre immédiate. Napoléon, quoique porté à croire à la paix par le désir qu'il avait de la conserver, ne put désormais plus y croire après la communication que M. de Metternich venait de faire au ministre des relations extérieures. Aussi fut-il saisi de cette ardeur extraordinaire qui s'emparait de lui quand les événements s'aggravaient, et dans les journées des 3 et 4 mars il donna ses ordres avec une activité sans égale. Le désir et l'espérance de la paix n'avaient point agi sur lui comme sur les âmes faibles, et ne l'avaient point induit à ralentir ou à négliger ses préparatifs. Il s'était comporté au contraire comme les âmes fortes, qui tout en se livrant au plaisir d'espérer ce qui leur plaît, se conduisent en vue de ce qui leur déplaît. Dans la persuasion où il était d'abord que l'Autriche ne pourrait pas agir avant la fin d'avril ou le commencement de mai, il avait assigné comme points de rassemblement: Augsbourg pour le général Oudinot, Metz pour les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, Strasbourg pour les divisions Boudet et Molitor, Wurzbourg pour le maréchal Davout. Il avait choisi ces points parce que dans ses profondes combinaisons ils convenaient mieux pour la réunion de tous les éléments qui devaient concourir à ses nouvelles créations. Sur-le-champ il en choisit d'autres plus rapprochés de l'ennemi, et il accéléra tous les envois d'hommes et de matériel vers ces nouveaux points. Ulm fut désigné pour le rassemblement des quatre divisions Boudet, Molitor, Carra Saint-Cyr et Legrand. Les deux premières, déjà en route de Lyon sur Strasbourg, eurent ordre de se détourner vers Béfort, et de se rendre droit à Ulm, en traversant la forêt Noire par la route la plus courte. Les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand eurent ordre de ne point s'arrêter à Metz, et de marcher par Strasbourg à Ulm sans perdre un instant. Les renforts, les envois de matériel, furent immédiatement dirigés sur la ligne qu'elles devaient suivre, de manière à les joindre en route, et à les compléter chemin faisant. Très-heureusement ces troupes étaient assez vieilles pour que leur organisation n'eût pas à souffrir d'une semblable précipitation. Le corps d'Oudinot, en marche déjà sur Augsbourg, n'était pas dans des conditions aussi bonnes. D'une réunion accidentelle de grenadiers et de voltigeurs, il avait dû passer à une formation de quatrièmes bataillons. L'Empereur fit partir dix jours plus tôt les grenadiers et voltigeurs sortis de la garde pour fournir les deux compagnies d'élite de ces quatrièmes bataillons, et les fusiliers tirés des dépôts pour en fournir les quatre compagnies du centre. Mais c'est tout au plus si on pouvait espérer qu'à l'ouverture des hostilités ce corps aurait ses bataillons à quatre compagnies au lieu de six, qu'il serait de deux divisions au lieu de trois, de 20 mille hommes au lieu de 30 mille. De plus il devait se former presque en présence de l'ennemi. Mais l'esprit militaire du temps, l'expérience des officiers, des soldats, des généraux, la chaleur qui animait et soutenait tout le monde devaient suppléer à ce qui manquait.
Pour le corps du maréchal Davout, appelé encore armée du Rhin, Napoléon ne changea pas le point de rassemblement. Il y dirigea en toute hâte les renforts destinés à compléter les trois premiers bataillons de guerre, et les détachements qui devaient servir de premiers éléments à la composition des quatrièmes bataillons. Chacune des divisions de cavalerie et d'infanterie ayant à passer par Wurzbourg devait y trouver le matériel et le personnel qui lui appartenaient. Il ordonna seulement au maréchal Davout, dont le quartier général était à Wurzbourg, de porter sur-le-champ ses divisions dans le Haut-Palatinat, de manière à en avoir bientôt une à Bayreuth, une à Bamberg, une à Nuremberg, une à Ratisbonne, afin de faire face aux troupes autrichiennes de Bohême. Napoléon était si pressé, que pour hâter le départ des recrues il eut recours à une mesure fort irrégulière et qui, sous une autre administration que la sienne, aurait eu de graves inconvénients et eût amené de singulières confusions. Certains dépôts abondaient en conscrits instruits et habillés, tandis que d'autres en manquaient. Il ordonna de faire partir les conscrits déjà prêts pour les régiments qui en avaient besoin, qu'ils appartinssent ou non à ces régiments. On devait seulement avoir soin quand ils seraient arrivés au corps de changer les boutons de leurs habits, pour qu'ils portassent les numéros des régiments dans lesquels on les versait. Napoléon employa en outre la précaution de ne pas faire connaître aux chefs des dépôts la destination des conscrits qu'on leur demandait, de peur que, ne s'intéressant plus à eux, ils ne leur donnassent des équipements de rebut. Il prescrivit la même disposition pour la cavalerie légère. Il fit partir tout ce qu'il y avait de chasseurs et de hussards déjà formés, sans s'inquiéter davantage de les envoyer aux régiments auxquels ils appartenaient, ordonnant seulement d'observer le plus possible dans l'incorporation les ressemblances d'uniforme. Cependant comme on ne pouvait pas mêler des hussards à des chasseurs, à cause de l'extrême différence de l'équipement, et qu'il y avait plus de hussards qu'on ne pouvait en employer, il en composa des escadrons de guides, destinés à servir dans l'état-major de chaque corps d'armée, afin d'épargner à la cavalerie légère le service des escortes, qui la condamne à de nombreux détachements et à une fâcheuse dissémination.
Nous donnons ces détails dans l'intention de faire comprendre à quels expédients Napoléon était réduit pour avoir envoyé ses principales ressources en Espagne. Après avoir vaqué à ces divers soins, il s'occupa d'organiser les cinquièmes bataillons. Il destinait ces derniers, comme nous l'avons dit, outre leur rôle naturel de dépôts, à former des réserves, soit pour garantir les côtes des tentatives de l'Angleterre, soit pour rendre disponibles un certain nombre de quatrièmes bataillons actuellement employés au camp de Boulogne, soit enfin pour parer aux diverses éventualités de la guerre. Ayant déjà demandé 80 mille hommes sur la conscription de 1810, il en voulut lever encore 30 mille, pour porter l'effectif des cinquièmes bataillons à 1,200 hommes au moins, et de plus il résolut de prendre sur les conscriptions passées, malgré les appels réitérés qu'on venait de leur faire, 10 mille hommes robustes pour sa garde. Il prescrivit que ceux des cinquièmes bataillons qui seraient formés les premiers fussent réunis en demi-brigades provisoires, de deux, trois ou quatre bataillons chacune, à Pontivy, Paris, Boulogne, Gand, Metz, Mayence, Strasbourg, Milan. Quant aux 10 mille conscrits appelés sur les classes antérieures, il voulut les employer à donner un développement tout nouveau à la garde impériale. Il avait aux régiments de grenadiers et de chasseurs composant la vieille garde, ajouté en 1807 deux régiments de fusiliers, qui avaient très-bien servi. Il venait d'imaginer les tirailleurs, il imagina encore les conscrits, en variant les noms suivant les circonstances de chaque création. Il se décida donc à créer quatre régiments de tirailleurs, quatre de conscrits, ce qui devait porter à 20 mille hommes au moins l'infanterie de la garde, et à 25 mille le corps tout entier, en y comprenant sa magnifique cavalerie, et son artillerie accrue de 48 bouches à feu. Bientôt les jeunes soldats devaient y égaler les vieux en esprit militaire, et avoir de plus la supériorité de la force physique, apanage ordinaire de la jeunesse. Aucune conception n'attestait mieux la profonde connaissance que Napoléon avait des armées, et l'inépuisable fécondité de son génie organisateur. En outre il disposa tout pour faire venir en poste la vieille garde de Bayonne à Paris, de Paris à Strasbourg.
Réunion des contingents de la Confédération du Rhin. Il n'avait adressé qu'un avis aux princes de la Confédération du Rhin. À partir du 2 mars il leur intima des ordres, comme chef de cette Confédération. Il demanda à la Bavière 40 mille hommes, afin d'en avoir 30 mille, qu'il plaça sous le commandement du vieux maréchal Lefebvre, qui savait l'allemand, et qui au feu était toujours digne de la grande armée. Le roi de Bavière aurait désiré que son fils[10] commandât les troupes bavaroises, Napoléon ne le voulut pas.—Il faut, lui dit-il, que votre armée se batte sérieusement dans cette campagne, car il s'agit de conserver et d'étendre même les agrandissements que la Bavière a reçus. Votre fils, quand il aura fait avec nous six ou sept campagnes, pourra commander. En attendant, qu'il vienne à mon état-major; il y sera accueilli avec tous les égards qui lui sont dus, et il y apprendra notre métier.—Par transaction, Napoléon accorda à ce jeune prince le commandement de l'une des divisions bavaroises. Napoléon fixa Munich, Landshut, Straubing, comme points de rassemblement de ces trois divisions, assez en arrière de l'Inn pour qu'elles ne fussent pas surprises par les Autrichiens, assez en avant du Lech et du Danube pour couvrir nos rassemblements. (Voir la carte no 14.) Il demanda au roi de Wurtemberg 12 mille hommes, qui devaient se réunir à Neresheim, et servir sous les ordres du général Vandamme, au choix duquel le roi de Wurtemberg résistait, mais que Napoléon lui imposa en écrivant ces propres paroles:—Je connais les défauts du général Vandamme, mais c'est un véritable homme de guerre, et dans ce difficile métier il faut savoir pardonner beaucoup aux grandes qualités.—Napoléon réclama du grand-duc de Bade une division de 8 à 10 mille hommes, et une de pareille force du duc de Hesse-Darmstadt. Elles devaient se réunir vers la fin de mars à Pforzheim et à Mergentheim. Quant aux moindres princes, les ducs de Wurzbourg, de Nassau, de Saxe, il en exigea une division composée de leurs contingents agglomérés, laquelle devait rejoindre à Wurzbourg le quartier général du maréchal Davout. Il demanda au roi de Saxe 20 mille Saxons en avant de Dresde, 25 mille Polonais en avant de Varsovie. Ces contingents formaient ensemble 110 à 115 mille hommes, en réalité 100, dont 80 mille Allemands et 20 mille Polonais. Le maréchal Bernadotte, venant des villes anséatiques avec la division française Dupas, était chargé de prendre les Saxons sous son commandement, et de rejoindre ensuite la grande armée sur le Danube. Les Polonais couverts par le voisinage des Russes suffisaient pour garder Varsovie. Les événements de la guerre pouvant amener l'abandon momentané de Dresde et de Munich, Napoléon fit dire aux deux souverains qui régnaient dans ces deux capitales, de se tenir prêts à quitter leur résidence, pour se porter au centre de la Confédération, leur offrant, si un court voyage en France leur plaisait, de mettre à leur disposition toutes les habitations impériales magnifiquement desservies. Il fit ordonner en outre à son frère Jérôme de réunir 20 mille Hessois, et à son frère Louis 20 mille Hollandais, double force sur laquelle il comptait peu, parce que le premier administrait sans économie son nouveau royaume, et que le second au contraire administrait le sien avec toute la parcimonie hollandaise.
Distribution de l'armée d'Allemagne en trois corps principaux. Ces forces ainsi préparées, voici l'organisation que leur donna Napoléon. Il n'avait sous la main qu'une partie de ses maréchaux, puisque quatre d'entre eux, Ney, Soult, Victor, Mortier, servaient en Espagne. Parmi ceux dont il pouvait disposer, il y en avait trois qu'il appréciait plus que tous les autres, c'étaient les maréchaux Davout, Lannes, Masséna. Il résolut de partager entre eux la masse de l'armée française, en agrandissant leur rôle et leur commandement, et en leur confiant cinquante mille hommes à chacun. Masséna avait déjà commandé des forces plus considérables, mais Davout et Lannes n'avaient pas encore eu cet honneur, dont ils étaient d'ailleurs fort dignes. Corps du maréchal Davout. Le maréchal Davout dut conserver de l'armée du Rhin ses trois anciennes divisions, Morand, Friant, Gudin, les cuirassiers Saint-Sulpice, une division de cavalerie légère, une quatrième division d'infanterie sous le général Demont, composée des quatrièmes bataillons de ce corps, le tout formant cinquante mille soldats aguerris, les premiers, sans aucune comparaison, que possédât la France à cette époque. Ce corps placé entre Bayreuth, Amberg, Ratisbonne, avait cette dernière ville pour point de réunion. Corps du maréchal Lannes. La division Saint-Hilaire, détachée de l'armée du Rhin, avec une portion de cavalerie légère et les cuirassiers du général Espagne, jointes aux trois divisions d'Oudinot, devait composer un autre corps d'une cinquantaine de mille hommes, sous l'illustre maréchal Lannes, et se concentrer à Augsbourg. Napoléon y ajouta une brigade de 1,500 à 2 mille Portugais, choisis dans ce qu'il y avait de mieux parmi les troupes de cette nation cantonnées en France, ennuyées de ne rien faire, et mieux placées à l'armée que dans l'intérieur. Il y joignit aussi les chasseurs corses et les chasseurs du Pô, troupe brave et éprouvée. Corps du maréchal Masséna. Les quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet, Molitor, avec une belle division de cavalerie légère, avec les Hessois, les Badois, devaient composer un autre corps de même force, et se réunir à Ulm sous l'héroïque Masséna. Les cuirassiers et les carabiniers sous le général Nansouty, une nombreuse division de cavalerie légère, les dragons organisés comme nous l'avons dit ailleurs, devaient composer sous le maréchal Bessières, en l'absence de Murat, une réserve de 14 à 15 mille cavaliers. La garde, forte d'une vingtaine de mille hommes, devait porter à 190 mille Français, les parcs compris, cette masse principale concentrée entre Ulm, Augsbourg et Ratisbonne. Les Bavarois, sous le maréchal Lefebvre, formaient en avant un excellent corps auxiliaire d'une trentaine de mille hommes. Le maréchal Augereau en formait un en arrière avec les Wurtembergeois, les Badois et les Hessois. Enfin, plus en arrière, le prince Bernadotte, comme on l'a vu, devait commander les Saxons. C'étaient, par conséquent, cinq corps français, dont deux de réserve, ayant un corps auxiliaire en avant, deux en arrière, le tout mêlé de vieux et jeunes soldats, animés du souffle de Napoléon, ne laissant rien à désirer sous le rapport de la bravoure, laissant beaucoup à désirer sous le rapport de l'expérience et de l'âge, mais, tels quels, parfaitement propres à maintenir à sa hauteur présente la gloire de la France. Le prince Berthier fut nommé major général, et M. Daru intendant de cette armée. Napoléon s'en constitua le commandant en chef. Elle reçut le titre d'armée d'Allemagne, et non plus celui de grande armée, la grande armée malheureusement n'étant plus en Allemagne ni en Italie, mais en Espagne.
Plan de campagne de Napoléon. Le projet de Napoléon était de marcher droit de Ratisbonne sur Vienne, par la grande route du Danube, et de confier à ce fleuve son matériel, ses malades, ses écloppés, toute la partie pesante enfin de son armée, ce qui supposait dès le début quelque terrible coup porté aux Autrichiens. C'est dans cette vue qu'il avait fait acheter quantité de bateaux sur tous les fleuves de la Bavière, pour les faire successivement descendre dans le Danube, à mesure qu'il franchirait les affluents de ce grand fleuve. C'est encore dans cette vue qu'il avait tiré de Boulogne 1,200 des meilleurs marins de la flottille, pour les ajouter à la garde.
C'était donc à Ratisbonne qu'il avait l'intention de concentrer ses forces, en négligeant le Tyrol et laissant les Autrichiens s'y engager tant qu'il leur plairait, certain de les envelopper et de les prendre entre son armée d'Allemagne et celle d'Italie, s'ils ne se hâtaient pas de rétrograder. (Voir la carte no 14.) Toutefois il avait ordonné d'exécuter des travaux à Augsbourg, de creuser et de remplir d'eau les fossés, de palissader l'enceinte, de construire des têtes de pont sur le Lech, de manière à couvrir son flanc droit par un poste fortifié, tandis qu'il marcherait la gauche en avant. C'était sa seule précaution projetée du côté du Tyrol, et elle suffisait parfaitement.
Le point de départ de Ratisbonne était adopté dans la supposition que les Autrichiens ne prendraient pas l'offensive avant la fin d'avril. S'il en était autrement, et s'ils agissaient plus tôt, Napoléon avait fixé les yeux sur un point de départ moins avancé en Bavière, et, au lieu d'amener d'Augsbourg à Ratisbonne les troupes qui se seraient formées sur ce premier point, pour les joindre avec celles qui seraient arrivées de Wurzbourg sous le maréchal Davout, il se proposait de choisir un point intermédiaire, tel que Donauwerth ou Ingolstadt (voir la carte no 14), pour y faire descendre le rassemblement d'Augsbourg, et y faire remonter celui de Ratisbonne. Aussi voulut-il avoir des magasins de vivres et de munitions, non-seulement à Augsbourg, mais à Donauwerth et à Ingolstadt, qui pouvaient devenir éventuellement le lieu de la concentration générale, et le point de départ de la marche sur Vienne. Ainsi Ratisbonne, dans le cas d'hostilités différées, Donauwerth ou Ingolstadt, en cas d'hostilités immédiates, devaient être ses premiers quartiers généraux. Le major général Berthier, dépêché à l'avance, partit avec ces instructions. M. Daru en reçut de pareilles pour les mouvements du matériel. Des services d'estafette furent établis entre Augsbourg et Strasbourg d'un côté, entre Wurzbourg et Mayence de l'autre, pour joindre les lignes télégraphiques de la frontière, et expédier chaque jour à Paris des nouvelles du théâtre de la guerre. Des relais de poste furent extraordinairement disposés pour que Napoléon pût franchir rapidement la distance de la Seine au Danube. Ainsi préparé il attendit les mouvements des Autrichiens, voulant rester à Paris le plus longtemps possible, afin d'animer de sa volonté l'administration de la guerre, avant d'aller animer de sa présence l'armée destinée à combattre sous ses ordres.
Ordres relatifs à l'Italie, à l'Espagne et à la marine. À ces dispositions s'en joignirent quelques autres relatives à l'Italie, à l'Espagne et à la marine. Napoléon réitéra à Murat l'ordre d'acheminer une brigade sur Rome, pour rendre disponible la division Miollis. Il traça au prince Eugène la direction selon laquelle il devait attaquer les Autrichiens, lui ordonna de masquer par quelques troupes légères la route de la Carniole par Laybach, et de porter les cinq divisions françaises, Seras, Broussier, Grenier, Lamarque, Barbou, d'Udine à la Ponteba, pour déboucher par Tarvis sur Klagenfurth, dans la Carinthie, route directe de la Lombardie à Vienne. Il avait fait partir de Toulon quelques bâtiments pour l'Adriatique, avec l'instruction de garder les meilleurs sous voiles, et de désarmer les autres, afin de se procurer à Venise 12 ou 1,500 matelots français, qui seraient fort utiles à la défense de la place. Il enjoignit à sa sœur Élisa, gouvernante de la Toscane, de veiller sur la tranquillité de cette contrée, car le mécontentement, se répandant des pays ennemis dans les pays amis, agitait déjà l'Italie. Napoléon y envoya une colonne de gendarmes français, pour y organiser une gendarmerie italienne, prescrivit de mettre en état de défense les châteaux de Florence, de Sienne, de Livourne, afin d'avoir des refuges contre de nouvelles vêpres siciliennes, tant sa prévoyance reconnaissait elle-même les dangers de son imprudente politique.
Quant à l'Espagne, il ordonna à Joseph de continuer les préparatifs de l'expédition de Portugal, que le maréchal Soult devait exécuter avec quatre divisions, et de n'acheminer le maréchal Victor sur l'Andalousie que lorsque le maréchal Soult aurait dépassé Oporto. Il recommanda de bien soigner les divisions Valence, Leval, Dessoles, Sébastiani, restées à Madrid comme ressource principale de la monarchie espagnole, et surtout de veiller à ce que le maréchal Ney avec ses deux divisions contînt vigoureusement le nord de la Péninsule. Il confia au général Suchet l'ancien corps de Moncey, qui venait d'achever le siége de Saragosse, avec ordre de se préparer à marcher sur Valence, dès que le général Saint-Cyr aurait terminé ses opérations en Catalogne. Il reporta le 5e corps commandé par le maréchal Mortier, de Saragosse sur Burgos, pour qu'il pût au besoin, ou donner la main au maréchal Ney contre le nord de l'Espagne si cette région devenait inquiétante, ou repasser en France si la guerre d'Allemagne exigeait de nouvelles ressources.
S'occupant enfin de faire concourir la marine à ses opérations, Napoléon ordonna à l'amiral Wuillaumez de partir de Brest avec deux vaisseaux de 120, et six de 74; de se rendre devant Lorient et Rochefort, où les contre-amiraux Troude et Lhermitte se trouvaient chacun avec une division; de les débloquer, de les conduire jusqu'aux Antilles, où ceux-ci devaient porter des vivres, des munitions, des recrues, et recevoir en échange des denrées coloniales; de revenir ensuite en Europe, et de rallier l'amiral Ganteaume à Toulon pour y prendre part à diverses expéditions dans la Méditerranée. Tandis que l'amiral Wuillaumez allait exécuter cette course, l'amiral Ganteaume devait sortir de Toulon avec son escadre, et porter à Barcelone un approvisionnement considérable en poudres, projectiles et grains. Dans l'Escaut le contre-amiral Allemand eut ordre de faire sortir l'escadre de Flessingue, de la tenir en rivière, toujours prête à mettre à la voile, ce qui ne pouvait manquer d'offusquer les Anglais, et d'occuper une notable partie de leurs forces. Napoléon enjoignit, en outre, à l'administration de la marine de réunir une certaine quantité de chaloupes canonnières aux bouches de l'Escaut et de la Charente, pour y garder toutes les passes, et y veiller aux tentatives de destruction que les Anglais allaient probablement essayer contre les escadres mouillées dans ces parages. Il ordonna au ministre Decrès de partir pour les côtes, le jour où il partirait lui-même pour l'Allemagne, afin de présider à la ponctuelle exécution de ces diverses instructions.
Avril 1809. Arrestation d'un courrier français, suivie par représailles de l'arrestation des courriers autrichiens. Tout à coup, pendant que Napoléon faisait ainsi ses dernières dispositions, on apprit que les Autrichiens avaient poussé la hardiesse jusqu'à saisir à Braunau un courrier français porteur de dépêches de la légation de Vienne à la légation de Munich. Ce courrier était un ancien officier français établi à Vienne, et qui abandonnant cette capitale au moment de la guerre, s'était chargé de divers plis pour les ministres de sa nation. L'enlèvement des dépêches qui lui étaient confiées, malgré ses vives protestations, malgré le cachet des deux ambassades qui aurait dû les faire respecter, parut à Napoléon l'équivalent d'une rupture. Il se livra à la plus violente colère, fit adresser de véhémentes interpellations à M. de Metternich, et prescrivit, à titre de représailles, l'arrestation immédiate des courriers autrichiens sur toutes les routes. Ses ordres exécutés à la rigueur, et sans délai, lui procurèrent sur le chemin de Strasbourg l'enlèvement de dépêches fort importantes. Imminence des hostilités révélée par les dépêches de l'un des courriers arrêtés. Il les lut avec grande attention, et en conclut que les hostilités commenceraient à la mi-avril. La demande de ses passe-ports faite par M. de Metternich acheva de lui révéler l'imminence du danger, et il ordonna au major général Berthier de se rendre à Donauwerth, soit pour réunir l'armée à Ratisbonne si on en avait le temps, soit pour la replier derrière le Lech vers Donauwerth si le temps manquait, sauf à occuper Ratisbonne par une division du maréchal Davout. Du reste, toujours l'œil sur le télégraphe, Napoléon se tint prêt à partir au premier signal.
Premiers mouvements des Autrichiens en Bohême et en Bavière. Les hostilités, dont il assignait le commencement du 15 au 20 avril, commencèrent un peu plus tôt qu'il ne l'avait cru. L'ordre, en effet, était donné en Italie, en Bavière, en Bohême, d'ouvrir la campagne du 9 au 10 avril. Le lieutenant général Bellegarde, qui commandait les cinquante mille hommes destinés à déboucher par la Bohême, passa la frontière du Haut-Palatinat sur deux points, Tirschenreit et Wernberg. Les quatre corps des lieutenants généraux Hohenzollern, Rosenberg, archiduc Louis, Hiller, et les deux corps de réserve Jean de Liechtenstein et Kienmayer, formant avec l'artillerie une masse d'environ 140 mille hommes, se trouvaient le 1er avril le long de la Traun, et le 9 avril le long de l'Inn, frontière franco-bavaroise, dont la violation allait décider la guerre, et amener l'une des plus sanglantes campagnes du siècle. Signification de l'archiduc Charles au roi de Bavière, et passage de l'Inn le 10 avril 1809. Le 9 au soir, l'archiduc Charles, qui s'était mis à la tête de ses troupes, et qui était suivi de l'empereur, venu à Lintz pour être plus près du théâtre de la guerre, envoya l'un de ses aides de camp au roi de Bavière, avec une lettre annonçant qu'il avait ordre de se porter en avant, et de traiter en ennemies toutes les troupes qui lui résisteraient. Il aimait, disait-il, à croire qu'aucune troupe allemande ne ferait obstacle à l'armée libératrice qui venait délivrer l'Allemagne de ses oppresseurs. Cette lettre fut la seule déclaration de guerre adressée à la France et à ses alliés. Pour toute réponse le roi de Bavière quitta sa capitale afin de se rendre à Augsbourg, et les troupes bavaroises, campées sur l'Isar, à Munich et Landshut, eurent ordre de résister. Le maréchal Lefebvre en avait déjà pris le commandement pour les conduire à l'ennemi.
Le 10 avril au matin l'armée autrichienne s'ébranla tout entière pour franchir l'Inn et commencer la guerre. Elle ne savait pas bien exactement où étaient les Français, mais elle était informée qu'il y en avait à Ulm, à Augsbourg, surtout à Ratisbonne, où se dirigeait le maréchal Davout; elle espérait les surprendre dans cet état de dispersion, atteindre le Danube avant leur concentration définitive, le passer entre Donauwerth et Ratisbonne, se joindre par sa droite avec le corps de Bellegarde, et envahir victorieusement le Haut-Palatinat, la Souabe, le Wurtemberg. Le corps de Hiller, celui de l'archiduc Louis, le deuxième de réserve, formant une masse de 58 mille hommes, et ayant le prince généralissime à leur tête, franchirent l'Inn à Braunau même, le 10 avril au matin. (Voir la carte no 14.) Le corps de Hohenzollern, fort de 27 ou 28 mille hommes, le passa au même instant au-dessous de Muhlheim. Enfin le quatrième corps avec le premier de réserve, présentant une masse de 40 mille hommes, exécuta son passage à Scharding, assez près du point où l'Inn se jette dans le Danube. À l'extrême gauche la division Jellachich, d'environ 10 mille hommes, après avoir passé la Salza, fut dirigée sur Wasserbourg, pour y traverser l'Inn et marcher sur Munich. À l'extrême droite la brigade Vecsay, qui comptait 5 mille hommes, et se composait de troupes légères, dut longer le Danube pour éclairer l'armée sur sa droite et occuper Passau, place importante à la jonction de l'Inn et du Danube. Sentant l'importance de ce point, Napoléon n'avait cessé d'adresser aux Bavarois de pressantes recommandations pour qu'on mît la place de Passau en état de défense, et avait même envoyé des officiers français avec les fonds nécessaires à l'exécution des travaux. Mais rien n'avait été fait à temps, et le commandant bavarois ne put que se rendre aux Autrichiens. C'était un regrettable point d'appui qu'on leur avait livré par négligence, et dont ils pouvaient tirer plus tard un parti très-avantageux.
Direction que suivent les Autrichiens après le passage de l'Inn. L'Inn franchi, les Autrichiens marchèrent sur trois colonnes pour se rapprocher de l'Isar, où ils devaient rencontrer les troupes bavaroises et tirer les premiers coups de fusil. Quoiqu'ils se fussent appliqués à rendre leur armée plus mobile, ils s'avancèrent lentement, par habitude d'abord, par le mauvais temps ensuite, et enfin par l'embarras de leurs magasins. Songeant à faire la guerre d'invasion, et ne sachant pas vivre partout comme les Français, ils avaient imaginé de substituer à leurs immenses dépôts de denrées alimentaires des magasins ambulants, qui devaient les suivre dans leurs mouvements. Ils espéraient de la sorte pouvoir imiter plus facilement les concentrations subites et ordinairement décisives de Napoléon. À ces magasins se joignaient un fort bel équipage de pont et un immense matériel d'artillerie. Ils restèrent donc embourbés pendant plusieurs jours entre l'Inn et l'Isar, et n'arrivèrent que le 15 devant ce dernier fleuve. Jusque-là ils n'avaient aperçu que des patrouilles de cavalerie bavaroise, qu'ils avaient affecté de ne pas attaquer, pour prolonger une illusion qui leur plaisait, et qui leur persuadait qu'ils ne rencontreraient pas d'hostilités de la part des Allemands. L'archiduc s'apprêta à passer l'Isar devant Landshut le lendemain 16 (voir la carte no 46), et cette fois il ne pouvait plus ni se faire illusion, ni en faire à personne, car les Bavarois bordaient le fleuve avec toutes les apparences de gens résolus à se défendre.
Passage de l'Isar devant Landshut le 16 avril. Il changea un peu la disposition de ses colonnes pour cette opération importante, qui était la première de la guerre, et que pour ce motif il fallait rendre prompte et décisive. Il détacha de sa gauche le corps de Hiller vers Moosbourg, afin de préserver l'opération qui allait se faire devant Landshut de toute opposition du côté de Munich. Il rapprocha du corps de l'archiduc Louis, qui restait seul par la séparation du corps de Hiller, celui de Hohenzollern, et leur prescrivit à tous deux de forcer le passage de l'Isar devant Landshut même. Il plaça en colonne en arrière les deux corps de réserve. Il ordonna au corps du prince de Rosenberg, qui tenait la droite, de passer l'Isar vers Dingolfing, point où l'on n'avait à craindre aucune résistance, et d'envoyer ses troupes légères à Ebelsbach, pour ôter à l'ennemi le courage de tenir à Landshut en voyant l'Isar passé au-dessous. Enfin la brigade Vecsay, déjà lancée le long du Danube, devait pousser ses courses jusqu'à Straubing, fort près par conséquent de Ratisbonne, afin de se procurer des nouvelles des Français.
Défense de Landshut par la division bavaroise Deroy, et passage de l'Isar par les Autrichiens. Le 16 au matin, l'archiduc Charles, dirigeant lui-même le corps de l'archiduc Louis, dont le général Radetzki commandait l'avant-garde, s'avança sur Landshut pour y franchir l'Isar. Quand on vient par la route de Braunau, comme c'était le cas pour les Autrichiens, on descend par des coteaux boisés sur les bords de l'Isar, qui traverse la jolie ville de Landshut, et se répand ensuite dans des prairies verdoyantes. La ville est moitié sur le penchant des coteaux, moitié sur le bord du fleuve, qui, en la traversant, se sépare en deux bras. La division bavaroise Deroy occupait Landshut, et avait mission de disputer le passage. Après avoir évacué la ville haute et toute la partie qui est sur la rive droite du fleuve, elle avait coupé le pont du grand bras, rempli de nombreux tirailleurs le faubourg de Seligenthal, et s'était rangée en bataille de l'autre côté des prairies, sur les hauteurs boisées d'Altdorf, qui font face à celles par lesquelles on débouche sur Landshut. Le général Radetzki, se portant de la ville haute sur le bord du grand bras et devant le pont coupé, fut accueilli par un feu très-vif de tirailleurs, auquel il répondit par celui des tirailleurs du régiment des Gradiscans. De son côté l'archiduc, profitant des hauteurs pour faire jouer sa formidable artillerie, en accabla le faubourg de Seligenthal, situé sur l'autre rive de l'Isar, mit en ruine cette partie de la ville de Landshut, et la rendit intenable pour les Bavarois qui s'y étaient embusqués. Il fit ensuite rétablir le tablier du pont sur ses appuis encore debout, et le franchit sans trouver de résistance dans le faubourg évacué. Vers midi le corps de l'archiduc Louis déboucha avec une nombreuse cavalerie, suivi à peu de distance du corps de Hohenzollern, et vint se déployer devant la division bavaroise Deroy, qui était en bataille vis-à-vis, sur les hauteurs d'Altdorf. Une vive canonnade s'engagea entre les Autrichiens et les Bavarois; mais ceux-ci, recevant la nouvelle que l'Isar était passé au-dessus vers Moosbourg, au-dessous vers Dingolfing, se retirèrent en bon ordre, à travers les bois, par la chaussée de Landshut à Neustadt sur le Danube. (Voir la carte no 46.) On avait perdu de part et d'autre une centaine d'hommes. Les Bavarois, partagés entre deux sentiments, le déplaisir de se battre pour des Français contre des Allemands, et leur vieille jalousie à l'égard des Autrichiens qui voulaient leur ôter le Tyrol, se conduisirent néanmoins très-bien. Ils se replièrent sur le Danube, dans la forêt de Dürnbach, où déjà s'étaient retirées la division du prince royal venant de Munich, et la division du général de Wrède venant de Straubing. Ils étaient là près des Français, les attendant avec une extrême impatience.
L'archiduc Charles avait franchi l'Isar à Landshut avec deux corps, ceux de l'archiduc Louis et du prince de Hohenzollern. Il était immédiatement suivi de ses deux corps de réserve, Jean de Liechtenstein et Kienmayer. Il avait de plus à sa gauche occupé Moosbourg avec le corps du général Hiller, et à sa droite occupé Dingolfing avec le corps de Rosenberg. Il se trouvait donc au delà de l'Isar avec les six corps d'armée destinés à opérer en Bavière, et avec une masse d'environ 140 mille hommes. Il n'avait plus que quelques pas à faire pour rencontrer les Français, car il n'y a de l'Isar au Danube qu'une douzaine de lieues, et aucun cours d'eau considérable. Mais pour franchir ces douze lieues il avait à traverser de petites rivières, telles que l'Abens à gauche, la grosse et la petite Laber à droite, des coteaux, des bois, des marais, pays fourré, obscur, difficile. Il fallait beaucoup y penser avant de s'engager dans cette région dangereuse, avec la chance de se heurter à chaque instant contre l'armée française, toujours fort redoutable quoique n'ayant pas encore Napoléon à sa tête. À gauche, l'archiduc Charles avait Augsbourg et Ulm, à droite Ratisbonne. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il y avait des Français à Augsbourg et à Ulm, sans pouvoir dire quels et combien, et d'autres Français à Ratisbonne, ceux-ci mieux connus, car c'était le corps du maréchal Davout, dont l'arrivée dans cette direction était depuis longtemps annoncée. Projets de l'archiduc Charles après le passage de l'Isar. Le généralissime autrichien forma le projet de s'avancer droit devant lui, à travers le pays qui s'étend de l'Isar au Danube, et d'aboutir à ce dernier fleuve vers Neustadt et Kelheim, en suivant la double chaussée qui de Landshut conduit à ces deux points. (Voir la carte no 46.) Arrivé à Neustadt et Kelheim, il devait se trouver entre les deux rassemblements connus des Français, celui d'Augsbourg et celui de Ratisbonne: il pouvait se rabattre sur ce dernier point, accabler le maréchal Davout, enlever Ratisbonne, et donner la main au général Bellegarde. Disposant alors de près de 200 mille hommes, il lui devenait facile de marcher sur le Rhin à travers le Wurtemberg, en balayant devant lui les Français surpris, battus avant d'avoir pu se réunir. Mais il fallait franchir ce pays presque impénétrable avant la concentration des Français et l'arrivée de Napoléon, et il était déjà un peu tard pour réaliser ce projet ambitieux, fort approuvable du reste, s'il était aussi bien exécuté qu'il était bien conçu.
Difficultés que présente le pays entre Landshut et Ratisbonne. En entrant dans cette région, l'archiduc Charles trouvait à sa gauche l'Abens, courant directement vers le Danube, et s'y jetant près de Neustadt, après avoir traversé Siegenbourg, Bibourg, Abensberg. (Voir la carte no 46.) À droite coulaient en passant sur son front la petite et la grosse Laber, qu'il devait franchir vers leur source, car elles naissent dans les environs pour aller se jeter dans le Danube. Il devait s'avancer ainsi entre l'Abens qu'il côtoierait par sa gauche, et les deux Laber qu'il franchirait par sa droite, marchant à travers des bois, des marécages, pour aboutir au Danube par deux chaussées, celle de Landshut à Neustadt, et celle de Landshut à Kelheim. S'il ne voulait pas pousser jusqu'à Kelheim et Neustadt, il pouvait se rendre à Ratisbonne par un chemin plus court, en prenant à droite la chaussée dite d'Eckmühl, laquelle après avoir franchi le lit marécageux de la grosse Laber à Eckmühl même, s'élève à travers des gorges boisées, puis descend dans la plaine de Ratisbonne, au milieu de laquelle on voit le Danube se déployer et changer sa direction, car on sait qu'après avoir couru depuis sa source au nord-est, il se dirige constamment à l'est après Ratisbonne.
Dispositions de marche de l'archiduc Charles pour s'avancer de l'Isar au Danube. L'archiduc Charles résolut de suivre le 17 les deux chaussées qui de Landshut mènent à Neustadt et à Kelheim. Il assigna au général Hiller la mission de marcher de Moosbourg à Mainbourg sur l'Abens, pour se garder contre les Français qu'on savait être à Augsbourg, tandis que la division Jellachich, placée plus à gauche, viendrait de Munich à Freising joindre ce même corps de Hiller dont elle dépendait. Un peu moins à gauche, l'archiduc Louis dut s'avancer par la chaussée de Neustadt, traverser Pfeffenhausen, et côtoyer également l'Abens, afin de veiller sur les Bavarois amoncelés dans la forêt de Dürnbach. Au centre, et en suivant la chaussée de Landshut à Kelheim par Rottenbourg, le corps de Hohenzollern, après avoir passé les deux Laber, devait se diriger sur Kelheim suivi des deux corps de réserve, tandis qu'à droite le corps de Rosenberg et la brigade Vecsay essayeraient, par la route transversale d'Eckmühl, une reconnaissance sur Ratisbonne.
Ainsi, avec deux corps à gauche, trois au centre, un sixième à droite, et à des distances de vingt lieues, l'archiduc Charles s'avança de l'Isar au Danube, à travers le pays accidenté que nous venons de décrire, et qui est compris entre les points de Landshut, Neustadt, Kelheim, Ratisbonne, Straubing. Il ordonna au lieutenant général Bellegarde, qui avait débouché dans le Haut-Palatinat, de pousser vivement la queue du maréchal Davout sur Ratisbonne, afin de préparer la jonction générale de toutes les forces autrichiennes.
L'archiduc marcha le 17 avec mesure, et moins de lenteur que de coutume, mais encore trop lentement pour les circonstances. Il s'achemina sur Pfeffenhausen d'un côté, sur Rottenbourg de l'autre. Le mauvais temps, les magasins ambulants qu'il attendait, son grand équipage de pont, son matériel d'artillerie, traînés sur des routes défoncées par les pluies, expliquaient cette lenteur, si elles ne la justifiaient. On n'eut affaire pendant le trajet qu'à la cavalerie légère bavaroise, avec laquelle on faisait le coup de sabre, n'ayant plus à la ménager depuis qu'à Landshut on s'était battu contre les Allemands de la Confédération du Rhin.
Le 18, l'archiduc Charles, toujours mal renseigné sur sa gauche, ayant appris seulement que de ce côté il y avait des Bavarois derrière l'Abens, et des Français vers Augsbourg, mais mieux informé sur sa droite, où il savait que le maréchal Davout approchait de Ratisbonne, acquit ainsi la conviction que les Français étaient divisés en deux masses, et se confirma dans la pensée de se jeter d'abord sur le maréchal Davout. Incertain encore s'il irait droit à Kelheim au bord du Danube, pour descendre ensuite le long de ce fleuve vers Ratisbonne, ou s'il irait tout de suite à Ratisbonne en prenant la route transversale d'Eckmühl, il fit un pas de plus, les corps de Hiller et de l'archiduc Louis formant sa gauche le long de l'Abens, Hohenzollern et les deux corps de réserve formant son centre autour de Rohr, Rosenberg formant sa droite vers Lancqwaid, sur la grosse Laber, enfin la brigade Vecsay à l'extrémité de sa ligne poussant des reconnaissances par Eckmühl et Egglofsheim sur Ratisbonne. Le moment des événements les plus décisifs approchait, car de toutes parts l'archiduc était entouré de Français et de Bavarois, dans un pays d'une obscurité presque impénétrable, où l'on pouvait tout à coup se trouver face à face avec l'ennemi. Trois ou quatre cent mille hommes, Autrichiens, Français, Bavarois, Wurtembergeois, Badois, Hessois, allaient se heurter dans cet espace resserré, se heurter cinq jours de suite, avec un acharnement inouï, l'avantage devant rester non pas seulement au plus brave, car on était brave de part et d'autre, mais à celui qui saurait le mieux se diriger au milieu de ce chaos de bois, de marécages, de coteaux et de vallées.
Situation des Français au moment de l'approche des Autrichiens. Tandis que les Autrichiens, ayant ainsi l'avance sur les Français, s'apprêtaient à les surprendre, ceux-ci heureusement avec leur habitude de la guerre, avec leur assurance dans le danger, n'étaient pas gens à se laisser déconcerter, même avant d'être en possession de tous leurs avantages. Le champ de bataille sur lequel ils arrivaient par le côté opposé, leur apparaissait en sens contraire, mais tout aussi confus. À notre droite, et à la gauche des Autrichiens, le maréchal Masséna concentré sur Ulm avec les divisions Boudet, Molitor, Carra Saint-Cyr, Legrand, marchait sur Augsbourg, pour y rejoindre le corps d'Oudinot. Le maréchal Masséna, par ordre du major général Berthier, avait pris le commandement de toutes ces troupes, qui ne s'élevaient guère au delà de 55 à 60 mille hommes, les renforts n'étant point arrivés. À vingt-cinq lieues de là, vers Ratisbonne, par conséquent à notre gauche et à la droite des Autrichiens, le maréchal Davout débouchait avec l'armée du Rhin, composée des divisions Morand, Friant, Gudin, Saint-Hilaire, des cuirassiers Saint-Sulpice, de la cavalerie légère de Montbrun, comptant environ 50 mille soldats, les meilleurs de l'armée. La grosse cavalerie du général Espagne et celle du général Nansouty l'avaient déjà quittée, la première pour joindre le corps d'Oudinot, la seconde pour venir former la réserve de cavalerie. On voit que la distribution en trois corps n'était pas encore effectuée, car la division Saint-Hilaire aurait dû se trouver en ce moment avec le général Oudinot, pour compléter le corps du maréchal Lannes, et le maréchal Masséna n'aurait dû avoir que ses quatre divisions, avec les Hessois et les Badois.
Enfin, entre ces deux masses, mais plus près de Ratisbonne que d'Augsbourg, vers Kelheim et Neustadt, se trouvaient les Bavarois couverts par l'Abens, et réfugiés dans la forêt de Dürnbach, au nombre de 27 mille hommes. Les Wurtembergeois y arrivaient par Ingolstadt au nombre de 12 mille. C'était donc une masse dispersée de 140 à 150 mille hommes, dont 100 mille Français, et environ 40 à 50 mille Allemands. La garde impériale n'était pas encore rendue sur les lieux: les renforts présentaient sur les routes de la Souabe et du Wurtemberg de longues colonnes d'hommes, de chevaux et de matériel.
Embarras du major général Berthier en arrivant sur les lieux. Le major général Berthier était resté long-temps à Strasbourg pour veiller à l'organisation de l'armée, ne croyant pas que le moment fût venu de la faire entrer en action. Le 11 avril, averti à Strasbourg de la marche des Autrichiens vers l'Inn, il était parti pour se rendre sur les bords du Danube, et était arrivé le 13 au matin à Gmünd, le 13 au soir à Donauwerth. En route, au milieu des nouvelles contradictoires qu'il recevait, il avait donné des ordres souvent contraires, s'appliquant toujours à ramener les événements au plan de Napoléon, qui consistait, comme nous l'avons dit, à réunir d'abord l'armée sur Ratisbonne si on en avait le temps, ou sur Donauwerth si les hostilités commençaient plus tôt qu'on ne l'avait supposé. Parvenu le soir à Donauwerth, le major général avait appris que le maréchal Davout occupait Ratisbonne, que le maréchal Masséna et le général Oudinot étaient à Augsbourg, que les Autrichiens avaient marché lentement, que le plan de Napoléon par conséquent était toujours exécutable, et alors plaçant sous les ordres du maréchal Davout tout ce qui était autour de Ratisbonne, sous ceux du maréchal Masséna tout ce qui était autour d'Augsbourg, il avait cru devoir opérer la concentration de l'armée sur Ratisbonne, et il avait ordonné au général Oudinot de s'y acheminer. Mais recevant tout à coup le 14 une dépêche de Paris, dépêche fort ambiguë, dans laquelle Napoléon, prévoyant le mouvement anticipé des Autrichiens, lui recommandait de tout réunir à Augsbourg, en laissant toutefois le maréchal Davout sur Ratisbonne avec une partie de ses forces, il contremanda le mouvement prescrit au général Oudinot, et il demeura en présence de l'ennemi jusqu'au 17, avec l'armée partagée en deux masses, l'une à Ratisbonne, l'autre à Augsbourg, les Bavarois entre deux. Dans l'intervalle il s'occupa de mettre les corps en ordre, mais n'osa pas prendre un parti avant l'arrivée de l'Empereur[11].
Heureuse et soudaine arrivée de Napoléon sur le théâtre de la guerre. Heureusement que Napoléon fut averti en temps utile de ce qui se passait, grâce aux moyens de communication qu'il avait préparés à l'avance. Le 12 au soir, en effet, il avait appris le passage de l'Inn, était monté en voiture dans la nuit, avait séjourné le 15 quelques heures à Strasbourg, le 16 quelques heures à Stuttgard, avait vu et rassuré, chemin faisant, les rois allemands ses alliés, et était arrivé le 17 au matin à Donauwerth, assez à temps pour tout réparer.
Ses promptes déterminations au premier aspect des lieux. Quoiqu'il ne lui fût pas moins difficile qu'à l'archiduc Charles lui-même de pénétrer la vérité, au milieu de beaucoup de rapports contradictoires, et dans un pays aussi couvert que celui où l'on opérait, il avait appris par les Bavarois le passage des Autrichiens à Landshut, et il devina avec sa perspicacité accoutumée que la principale armée autrichienne venait donner contre le Danube, dans l'espérance de passer entre les Français réunis à Augsbourg et les Français réunis à Ratisbonne. Quelques instants lui ayant suffi pour démêler cette vérité, il prit sa détermination avec une incroyable promptitude.
Deux plans s'offraient en ce moment à lui. S'il avait pu tout savoir très-exactement, ce qui n'arrive jamais à la guerre, s'il avait pu deviner par exemple que l'archiduc allait se porter sur Ratisbonne avec plusieurs corps mal liés entre eux, il n'aurait eu qu'à le laisser marcher sur Ratisbonne, où le maréchal Davout avec 50 mille soldats l'aurait arrêté pendant tout le temps nécessaire, et puis avec la masse des forces réunies autour d'Augsbourg, avec Oudinot, Molitor, Boudet, les Bavarois, les Wurtembergeois, c'est-à-dire avec 90 mille combattants, se jeter sur les derrières du généralissime autrichien, le mettre entre deux feux, et prendre son armée jusqu'au dernier homme. Toutefois c'eût été braver bien des chances, car Napoléon aurait laissé à l'archiduc l'avantage de la position concentrique, ce qui était contraire aux vrais principes de la guerre, qu'il avait plus qu'aucun capitaine professés, illustrés par d'immortels exemples. L'archiduc, en effet, placé entre les deux masses de l'armée française, aurait pu les battre l'une après l'autre, et leur faire essuyer à toutes deux ce que Napoléon fit essuyer tant de fois à tant d'ennemis divers. D'ailleurs, pour un tel plan, il aurait fallu en savoir plus que n'en savait Napoléon sur la situation des choses, sur l'état moral et matériel des deux armées autrichienne et française, sur ce qu'on pouvait craindre de l'une, attendre de l'autre, enfin sur la marche de l'ennemi, car plus on veut être hardi, plus il faut connaître à qui et à quoi on a affaire. Aussi après avoir pensé un moment à ce plan[12], préféra-t-il le second, qui était le plus sûr, c'était de profiter du temps qui lui restait pour concentrer l'armée, en amenant le maréchal Davout de Ratisbonne vers Neustadt, et en amenant d'Augsbourg vers le même point le maréchal Masséna. Alors avec 140 à 150 mille hommes dans la main, Napoléon était certain de tout accabler, quelles que fussent les chances, car il n'y en a jamais de très-redoutables pour une armée bien concentrée, qui peut opposer sa masse tout entière de quelque côté qu'on l'aborde. Il préféra donc, dans l'ignorance où il était de toutes choses, l'application des vrais principes aux éventualités plus brillantes qui s'offraient à lui. Mais cette subite concentration devant s'opérer par une double marche des maréchaux Davout et Masséna, en face de l'ennemi, présentait aussi de graves dangers. C'est à les surmonter que Napoléon appliqua tout son génie, en exécutant l'une des plus belles opérations de sa longue et prodigieuse carrière.
Arrivé le 17 à Donauwerth, sans garde, sans maison militaire, sans chevaux, sans état-major, il donna immédiatement ses ordres, prenant pour les transmettre les premiers officiers venus qu'il trouva sous sa main, car le major général Berthier était en ce moment à Augsbourg.
Ordres de Napoléon au maréchal Masséna. Il ordonna d'abord au maréchal Masséna de quitter Augsbourg le lendemain matin 18, pour descendre par la route de Pfaffenhofen sur l'Abens dans le flanc gauche des Autrichiens, se réservant ensuite de diriger la marche de ce maréchal vers le Danube ou vers l'Isar, vers Neustadt ou vers Landshut, suivant la position que l'armée occuperait à son arrivée. (Voir la carte no 46.) Il lui enjoignit de laisser à Augsbourg un bon commandant, deux régiments allemands, tous les hommes malingres ou fatigués, des vivres, des munitions, enfin de quoi tenir quinze jours; de partir en semant le bruit d'une marche en Tyrol, et puis de descendre vers le Danube en toute hâte, car jamais, ajoutait l'Empereur, je n'ai eu plus besoin de votre dévouement. La dépêche se terminait par ces mots: Activité et vitesse. Ordres de Napoléon au maréchal Davout. Au même instant il ordonna au maréchal Davout de quitter immédiatement Ratisbonne en y laissant un régiment pour garder cette ville, de remonter le Danube avec son corps d'armée, de cheminer avec prudence mais avec résolution entre le fleuve et la masse des Autrichiens, et de venir le joindre par Abach et Ober-Saal, aux environs d'Abensberg, par où l'Abens se jette dans le Danube. Le maréchal Davout, après ce qu'il avait déjà détaché de ses troupes pour composer les autres corps, pouvait conserver environ cinquante mille hommes, heureusement très-capables de se battre contre un nombre quelconque d'Autrichiens. En les rapprochant de l'Abens derrière lequel étaient cantonnés les Bavarois, et où l'on venait de diriger les Wurtembergeois, les cuirassiers Nansouty et Espagne, la division Demont composée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, le grand parc d'artillerie, Napoléon allait avoir sous sa main environ 90 mille hommes, bien suffisants pour attendre Masséna qui devait arriver avec quarante ou cinquante mille. Cette dernière réunion opérée, il était en mesure de détruire la grande armée autrichienne, quelque position qu'elle eût prise, quelque manœuvre qu'elle eût faite.
Ces dispositions une fois arrêtées et communiquées à ceux qui devaient les exécuter, Napoléon quitta Donauwerth pour Ingolstadt, afin de se rapprocher du point de concentration qu'il venait de choisir. Ses ordres expédiés à l'instant même n'avaient pas grand chemin à faire pour parvenir à Augsbourg, et Masséna put immédiatement s'occuper de ses préparatifs dans la seconde moitié de la même journée, afin de partir le lendemain 18 au matin. Mais la distance était plus que double de Donauwerth à Ratisbonne, et ce n'est que fort avant dans la soirée que le maréchal Davout reçut les ordres qui le concernaient. Situation du maréchal Davout lorsqu'il reçoit les ordres qui le concernent. Ce maréchal était dans le moment aux environs de Ratisbonne avec quatre divisions d'infanterie, une division de cuirassiers, une division de cavalerie légère, le tout, comme nous venons de le dire, formant à peu près cinquante mille hommes. Les généraux Nansouty et Espagne avec la grosse cavalerie et une portion de cavalerie légère, le général Demont avec les quatrièmes bataillons et le grand parc avaient pris la gauche du Danube.
Pour se concentrer autour de Ratisbonne, le maréchal Davout avait eu plus d'une difficulté à vaincre. La division Friant, en effet, dans son trajet de Bayreuth à Amberg, s'était trouvée un instant aux prises avec les cinquante mille hommes du lieutenant général Bellegarde. Elle avait bravement tenu tête à l'orage, en repoussant énergiquement les avant-gardes des Autrichiens; et tandis qu'elle leur résistait, le reste du corps, précédé de la division Saint-Hilaire, s'était écoulé vers Ratisbonne, le long de la Wils et de la Regen. La journée du 17, pendant laquelle Napoléon avait expédié ses ordres, avait été employée tout entière à échanger une vive canonnade avec les Autrichiens sous les murs mêmes de Ratisbonne, pour donner au général Friant le temps de rejoindre. La division Morand, occupant Stadt-am-hof au delà du Danube, au confluent de la Regen, les avait arrêtés par sa superbe contenance, et leur avait rendu force boulets. Les projectiles lancés des hauteurs, enfilant les rues de Ratisbonne, nous avaient tué quelques hommes parmi les troupes qui traversaient la ville pour passer le Danube. Un obus était même venu éclater entre les jambes du cheval du maréchal Davout, tuant ou blessant autour de lui les chevaux de ses aides de camp. Les vieux soldats des divisions Morand, Gudin, Friant, Saint-Hilaire, éprouvaient au plus haut degré les passions de l'armée française, et ils étaient exaspérés. Un tirailleur français avait, sous les yeux mêmes du maréchal, couru sur un tirailleur autrichien, et après avoir bravé son coup de feu lui avait plongé son sabre dans la poitrine.
Il fallait au maréchal Davout toute la journée du 18 pour achever le ralliement de la division Friant, pour porter la totalité de ses troupes sur la droite du Danube, pendant que la division Morand, continuant de rester en bataille sous les murs de Ratisbonne, contiendrait les Autrichiens de Bellegarde et couvrirait le passage du fleuve. Mouvements du maréchal Davout à travers la ville de Ratisbonne. Les divisions Saint-Hilaire et Gudin passèrent dans cette journée de la rive gauche sur la rive droite du Danube. La grosse cavalerie Saint-Sulpice en fit autant, et la cavalerie légère, sous le brave et intelligent Montbrun, exécuta des reconnaissances dans tous les sens, sur Straubing, sur Eckmühl, sur Abach, pour avoir des nouvelles de l'archiduc, car le maréchal Davout se trouvait entre les cinquante mille hommes venus de Bohême, et la principale masse autrichienne venant de Landshut par Eckmühl. Ces reconnaissances avaient pour objet d'explorer toutes les routes de la rive droite, par lesquelles le maréchal Davout se proposait de remonter le Danube. Il aurait pu sans doute le remonter par la rive gauche, sur laquelle les Autrichiens n'avaient pas encore pénétré, et qui était couverte de nos détachements et de nos convois; mais les chemins y étaient impraticables, et ils conduisaient assez loin du point de concentration désigné par Napoléon, entre Ober-Saal et Abensberg. Le maréchal Davout préféra suivre la rive droite, quoique exposée à l'ennemi, parce que les communications y étaient praticables et menaient plus directement au but. Il savait bien que l'archiduc allait le côtoyer pendant cette marche, mais il avait des troupes si fermes qu'il ne craignait pas d'être abordé, encore moins d'être jeté au Danube; et il était certain que si on venait se heurter contre elles, elles rendraient choc pour choc, et n'en rejoindraient pas moins l'Empereur au rendez-vous indiqué.
Il fallait prendre à revers les hauteurs boisées qui séparent du Danube les vallées de la grosse et de la petite Laber, les franchir, descendre en vue des Autrichiens sur la pente opposée, ce qui conduisait sur le plateau de l'Abens à Abensberg, où Napoléon s'efforçait d'amener les parties dispersées de son armée. (Voir la carte no 46.) Savantes dispositions du maréchal Davout pour la marche qu'il devait exécuter entre les Autrichiens et le Danube. Diverses routes s'offraient pour exécuter ce trajet. À droite du maréchal Davout se présentait la grande chaussée de Ratisbonne à Ingolstadt, longeant constamment le bord du Danube, et aboutissant par Abach et Ober-Saal à Abensberg. Elle était large et belle, mais resserrée entre les hauteurs et le Danube. Le maréchal Davout aurait pu la suivre, mais s'il avait été surpris par l'ennemi dans le défilé qu'elle formait, il eût été exposé à un désastre. Il la réserva pour ses bagages et ses gros charrois d'artillerie, en la faisant garder par un bataillon d'infanterie qui d'avance était allé occuper les passages principaux. À gauche se présentait la chaussée transversale de Ratisbonne à Landshut, passant la grosse Laber à Eckmühl. C'était encore une large et belle route, mais elle donnait en plein au milieu de l'ennemi. Il n'eût fallu la prendre que si on avait désiré une grande bataille, ce qu'on ne voulait pas, puisqu'on n'avait que la concentration pour but. Le maréchal Davout y envoya son avant-garde, composée de quatre régiments de chasseurs et hussards, de deux bataillons du 7e léger, commandés par le général Montbrun, pour observer les Autrichiens, et les occuper pendant la marche qu'on allait exécuter. Entre ces deux grandes chaussées, des chemins de village, passant d'un revers à l'autre des hauteurs, furent réservés au gros de l'armée. Les deux divisions Friant et Gudin, formant une première colonne, précédées et suivies par les cuirassiers Saint-Sulpice, durent marcher par Burg-Weinting, Wolkering, Saalhaupt, Ober-Feking. Les deux divisions Saint-Hilaire et Morand, formant une seconde colonne, précédées et suivies par les chasseurs de Jacquinot, durent marcher par Ober-Isling, Gebraching, Peising, Tengen, Unter-Feking. Ces deux colonnes cheminant ainsi à côté l'une de l'autre, devaient parvenir sur le revers des hauteurs qui séparent la grosse Laber du Danube, rejoindre à la sortie du défilé d'Abach, vers Ober-Saal, la colonne des bagages, et déboucher vis-à-vis d'Abensberg, près des Bavarois, avec chance même de n'être pas aperçues des Autrichiens, tant le pays était boisé, montueux et obscur. L'avant-garde, engagée sur la grande route d'Eckmühl à Landshut, exposée par conséquent à donner de front sur la masse des Autrichiens, qui venaient de Landshut, devait s'avancer avec prudence et, après avoir servi de rideau aux deux colonnes d'infanterie, se rabattre à droite, pour regagner le point de rendez-vous assigné à tout le corps d'armée.
Ces dispositions arrêtées avec autant de fermeté que de prudence, le maréchal Davout ordonna la marche pour le 19 avril au matin. Dans la journée du 18 on acheva de traverser Ratisbonne, et le soir la division Friant elle-même, ayant franchi les ponts de cette ville, passa la nuit avec le reste de l'armée sur la rive droite. Le maréchal Davout avait réservé au 65e de ligne le rôle périlleux de garder Ratisbonne contre les armées nombreuses qui allaient l'attaquer par la rive gauche et par la rive droite. Il lui avait prescrit de fermer les portes, de barricader les rues, et de se défendre à outrance jusqu'à ce qu'on le dégageât, ce qui ne pouvait manquer d'arriver bientôt.
Le maréchal Davout part de Ratisbonne le 19 avril au matin. Le 19 au point du jour, les quatre colonnes de l'armée commencèrent la marche difficile qui leur était ordonnée, les bagages à droite le long du Danube, deux colonnes d'infanterie au centre par des chemins de village, l'avant-garde à gauche sur la grande route de Ratisbonne à Landshut par Eckmühl. Les Français, partis ainsi de grand matin, et traversant des coteaux boisés, n'aperçurent d'abord aucun ennemi. Cependant la rencontre ne pouvait tarder, car il était impossible que, manœuvrant à trois ou quatre lieues les uns des autres, des centaines de mille hommes ne finissent point par se joindre et par se battre. Dans ce moment, en effet, l'archiduc Charles, ayant passé la journée au camp de Rohr, sur le plateau qui sépare l'Abens de la grosse Laber, au revers même des hauteurs que les Français étaient occupés à franchir, avait enfin arrêté ses résolutions. Mouvement de l'archiduc Charles vers Ratisbonne, tandis que le maréchal Davout marche vers Abensberg. Apprenant à chaque pas, d'une manière toujours plus positive, que le maréchal Davout était à Ratisbonne, il avait pris le parti d'y marcher le 19 en faisant les dispositions suivantes: le général Hiller, formant l'extrême gauche avec son corps et la division Jellachich, avait ordre de venir de Mainbourg sur Siegenbourg (voir la carte no 46), rejoindre l'archiduc Louis, qui avait été laissé devant Abensberg avec son corps et le deuxième corps de réserve pour garder l'Abens. L'archiduc Charles, suivi du corps de Hohenzollern, moins quelques bataillons placés en observation à Kirchdorf sous le général Thierry, du corps de Rosenberg, du premier corps de réserve et de la brigade Vecsay, ce qui présentait une masse de 70 mille hommes, devait se diriger sur Ratisbonne, après en avoir laissé à sa gauche sous le général Hiller et l'archiduc Louis plus de 60 mille. Ainsi, tandis que Napoléon faisait les plus grands efforts pour concentrer son armée, le généralissime autrichien dispersait la sienne de Munich à Ratisbonne, sur plus de trente lieues.
Il se mit en mouvement le 19 au matin, en même temps que le maréchal Davout, et dans un ordre de marche à peu près semblable. Deux colonnes d'infanterie, l'une composée du corps de Hohenzollern, l'autre du corps de Rosenberg et des grenadiers de la réserve, devaient quitter le camp de Rohr, et s'avancer à travers les hauteurs que franchissaient les Français, la première par Gross-Muss, Hausen, Tengen, la seconde par Lancqwaid, Schneidart, Saalhaupt. La brigade Vecsay, une brigade empruntée à l'archiduc Louis, la cavalerie légère, la grosse cavalerie détachée de la réserve, devaient, par la route de Landshut à Ratisbonne, c'est-à-dire par Eckmühl, marcher sur Ratisbonne, et probablement avoir affaire à l'avant-garde du général Montbrun.
Nous étions partis dès la pointe du jour. De nos quatre colonnes, celle des bagages suivant le bord du Danube, abritée par les hauteurs et la masse de nos divisions d'infanterie, ne pouvait rencontrer aucun ennemi. Les deux colonnes d'infanterie, l'une à gauche composée de Gudin et de Friant, l'autre à droite composée de Morand et de Saint-Hilaire, toutes deux précédées et suivies de la cavalerie, cheminèrent assez long-temps sans rien découvrir. À neuf heures du matin, la tête des deux colonnes franchit les hauteurs, descendit sur leur revers, et entrevit à peine quelques tirailleurs autrichiens. La division Gudin, qui formait la tête de notre colonne de gauche, et qui avait répandu au loin les tirailleurs du 7e léger, fut seule aux prises avec les tirailleurs autrichiens du prince de Rosenberg. On se disputa le village de Schneidart assez vivement. Les deux divisions Morand et Gudin exécutent leur trajet sans rencontrer l'ennemi. Mais nos troupes, ayant ordre de marcher, ne s'arrêtèrent point, et, tandis que les tirailleurs du 7e léger s'obstinaient à faire le coup de feu, Morand et Gudin, qui formaient avec une portion de cavalerie la tête des deux colonnes, défilèrent, par ordre du maréchal Davout, accouru au galop pour accélérer la marche de ses troupes. Ces divisions se hâtèrent de gagner Ober-Feking et Unter-Feking, ce qui devait les réunir à la colonne des bagages sortie du défilé d'Abach, très-près du rendez-vous général assigné à l'armée. Les tirailleurs du 7e suivirent Gudin après s'être vaillamment battus, et cédèrent Schneidart aux Autrichiens, qui crurent l'avoir conquis[13]. Mais les Autrichiens continuant à s'avancer, les divisions Saint-Hilaire et Friant, qui formaient la queue de nos deux colonnes d'infanterie, ne pouvaient manquer de les rencontrer. Tandis que le corps de Rosenberg, après avoir eu affaire au 7e léger, traversait Schneidart et se portait sur Dinzling, le corps de Hohenzollern s'approchait de Hausen, que les dernières compagnies du 7e léger venaient d'évacuer, y entrait, et allait occuper une masse de bois qui se dessinait en fer à cheval vis-à-vis de Tengen. (Voir la carte no 47.)
Combat de Tengen entre le corps de Hohenzollern et les divisions Saint-Hilaire et Friant. Dans ce moment, le général Saint-Hilaire traversant Tengen avec sa division, aperçut vis-à-vis de lui, à la lisière des bois, les masses autrichiennes de Hohenzollern, précédées d'une nuée de tirailleurs. Le 10e léger ayant replié les tirailleurs ennemis, le maréchal Davout, qui se trouvait dans l'instant près du général Saint-Hilaire, dirigea le 3e de ligne à droite, le 57e à gauche, pour enlever ces hauteurs boisées qui décrivaient devant lui un demi-cercle, au centre duquel se voyait la ferme de Roith. Le 3e s'avança rapidement, en chargeant ses armes sous le feu. Mais ayant attaqué avec trop de précipitation, et avant d'avoir eu le temps de se former, il ne réussit point, et fut obligé sous une pluie de mitraille et de balles d'opérer un mouvement rétrograde. Sur ces entrefaites, le 57e ayant formé ses colonnes d'attaque, vint se mettre à la gauche du 3e, et repoussa l'ennemi des mamelons qu'il occupait en avant des bois. Le 3e, bientôt ramené en ligne, appuya ce mouvement, et ces deux régiments parvinrent ainsi à refouler les Autrichiens dans les bois, et à s'établir solidement sur le terrain disputé. Pendant ce temps, les trois autres régiments de la division, les 10e, 72e et 105e étaient rangés à droite, à gauche, en arrière de Tengen, prêts à soutenir les deux premiers. Malheureusement l'artillerie, à cause des mauvais chemins, était en retard, et on n'avait que 6 pièces à opposer à la masse de l'artillerie ennemie. Le maréchal Davout[14], voyant le combat bien établi sur ce point, courut aux divisions Gudin et Morand, qui avaient déjà défilé, pour s'assurer qu'elles étaient parvenues sans accident à Unter et Ober-Feking, pour les placer à son extrême droite, et empêcher ainsi que l'ennemi, dont il ignorait la position, ne vînt par cette extrême droite percer jusqu'au Danube.