À l'extrémité opposée, c'est-à-dire à gauche, le général Friant, ralenti dans sa marche par les mauvais chemins, avait à son tour débouché sur Saalhaupt entre midi et une heure, et entendant un feu violent vers Tengen, s'était hâté de venir prendre position à la gauche de la division Saint-Hilaire, dans l'intention de la soutenir. Il fit avancer le 15e léger et le 48e de ligne sous les ordres du général Gilly, pour pénétrer dans les bois, et dégager le flanc de la division Saint-Hilaire. Il plaça dans la plaine, entre Saalhaupt et Tengen, la deuxième brigade des cuirassiers Saint-Sulpice, avec les 33e, 108e et 111e, pour garantir l'extrémité de sa ligne. Le général Piré, qui commandait un régiment de cavalerie légère, fut chargé de lier la division avec l'avant-garde du général Montbrun vers Dinzling.
À peine à portée du feu, le général Gilly voulut faire évacuer les bois à la gauche de la division Saint-Hilaire. Le chef de bataillon Sarraire y pénétra avec quatre compagnies du 15e, et en délogea les Autrichiens. Le 15e et le 48e prirent ainsi position sur le flanc de la division Saint-Hilaire, et on fit sortir des régiments toutes les compagnies de voltigeurs, qui se mirent à échanger avec les tirailleurs autrichiens un feu épouvantable.
Tandis que ces mouvements s'opéraient sur les ailes de la division Saint-Hilaire, le combat sur le front de la division elle-même avait plusieurs fois changé de face. Le 33e à droite, le 57e à gauche du fer à cheval, au fond duquel on voyait la ferme de Roith, avaient perdu beaucoup de monde, et épuisé leurs munitions, qu'il n'était pas facile de renouveler, les transports de l'artillerie n'étant pas encore arrivés. Le général Saint-Hilaire fit remplacer en ligne le 33e par le 72e, le 57e par le 105e, et le feu recommença dès lors avec une extrême violence. Le prince de Hohenzollern porta en avant les régiments de Manfredini et de Wurzbourg, conduits par le prince Louis de Liechtenstein. Ces régiments firent, pour déboucher par les extrémités du fer à cheval dont les Français occupaient le milieu, des efforts inouïs. Tous les chefs furent blessés dans ces tentatives. Le maréchal Davout, revenu à la division Saint-Hilaire, s'était placé au centre avec un bataillon du 33e, et se jetait sur tout ce qui essayait de déboucher par les extrémités, ramassant des prisonniers à chaque nouvelle pointe des Autrichiens.
Les généraux ennemis voulurent alors faire un effort sur la gauche de Saint-Hilaire, vers le point de jonction avec la division Friant. Le prince Louis de Liechtenstein se mettant à la tête du régiment de Wurzbourg, et saisissant un drapeau, déboucha en colonne, marchant droit aux Français. Le général Gilly avec les grenadiers du 15e et un bataillon du 111e se porta à la rencontre du prince Louis, l'attaqua à la baïonnette, et le repoussa. Le prince Louis de Liechtenstein revint à la charge, reçut plusieurs coups de feu, et fut mis hors de combat. Les Autrichiens furent ramenés. Sur le front de la division Saint-Hilaire le prince de Hohenzollern essaya un nouvel effort; mais notre artillerie, arrivée en ce moment, accabla les Autrichiens de mitraille et parvint à les contenir. Le 10e léger, chargeant alors à la baïonnette, pénétra dans les bois qui se dessinaient en cercle devant nous, poussa les Autrichiens sur Hausen, et les obligea à s'y replier. Notre ligne tout entière appuya ce mouvement, et les Autrichiens allaient être jetés sur Hausen quand le prince Maurice de Liechtenstein, à la tête du régiment de Kaunitz, arrêta la poursuite furieuse des Français. Ce prince fut blessé en sauvant son corps d'armée.
La journée tendait vers sa fin, et au milieu de la confusion de cette rencontre, les Français pas plus que les Autrichiens ne voulaient s'engager tout à fait. Le maréchal Davout, à qui il suffisait d'avoir accompli sa mission en gagnant sain et sauf les environs d'Abensberg, et qui avait déjà sa droite, formée par les divisions Gudin et Morand, arrivée au rendez-vous, et sa gauche, formée par Saint-Hilaire et Friant, maîtresse du champ de bataille de Tengen, se contenta d'y coucher en vainqueur, attendant pour les mouvements ultérieurs les ordres de Napoléon. Partout sa marche s'était opérée avec succès; car le brave Montbrun, rencontrant le corps de Rosenberg, lui avait résisté vaillamment, et se repliait à la fin du jour sur le corps d'armée sans avoir essuyé d'échec.
De son côté l'archiduc Charles, spectateur de ce combat, était resté immobile sur les hauteurs de Grub avec douze bataillons de grenadiers, lesquels appartenaient au premier corps de réserve. Voyant un combat à sa gauche avec Hohenzollern, à sa droite avec Rosenberg, il avait craint d'avoir devant lui la principale masse des Français, et voulant rallier toutes ses troupes avant d'engager une bataille générale, il avait laissé battre sans le secourir le corps de Hohenzollern. Son intention était de recommencer la lutte le lendemain, après avoir amené à lui l'archiduc Louis posté devant l'Abens, et fait prendre au général Hiller la position que laisserait vacante l'archiduc Louis.
Pertes réciproques au combat de Tengen. Cette journée avait été fort sanglante, car on s'était battu non-seulement à Dinzling entre Montbrun et Rosenberg, à Tengen entre Saint-Hilaire, Friant et Hohenzollern, mais entre les postes intermédiaires laissés par les Autrichiens et les Français pour lier les deux extrémités de leur ligne. Nous avions perdu 200 hommes à l'avant-garde du général Montbrun, 300 à la division Friant, 1,700 à la division Saint-Hilaire, quelques hommes seulement à la division Morand, une ou deux centaines de cavaliers du côté des Bavarois, en tout 2,500 hommes. Les Autrichiens en avaient perdu 500 à Dinzling, environ 4,500 à Tengen, quelques centaines à Buch et Arnhofen, en tout près de 6 mille[15]. Un nombre considérable de leurs soldats s'étaient dispersés. Résultats du combat de Tengen par rapport à la position des deux armées. Le résultat général, pour la position des deux armées, était bien autrement important, car le maréchal Davout, qu'on aurait pu arrêter dans sa marche de Ratisbonne vers Abensberg, et peut-être jeter dans le Danube, s'était heureusement glissé entre le fleuve et la masse des Autrichiens, avait rejoint par sa droite les environs d'Abensberg, et heurté victorieusement par sa gauche le centre des Autrichiens. L'archiduc Charles, s'il avait marché en masse plus serrée, s'il avait moins hésité, par crainte des lieux et de Napoléon, aurait pu, en portant sa réserve de grenadiers sur Friant et Saint-Hilaire, les accabler, ou du moins, leur fermeté rendant un tel succès difficile, leur causer un grave échec. Mais il vit uniquement dans toute cette mêlée des raisons d'attendre que les choses se fussent éclaircies, et que sa gauche se fût rapprochée de lui.
Arrivée de Napoléon sur le plateau d'Abensberg, où viennent de déboucher les troupes du maréchal Davout. Napoléon usa autrement des avantages obtenus par le maréchal Davout. Descendu d'Ingolstadt à Vohbourg pendant la nuit du 19 au 20 (voir la carte no 46), il apprit les événements de la journée, et, montant aussitôt à cheval, il courut à Abensberg pour faire en personne la reconnaissance des lieux. Du haut même de ce plateau où il avait appelé les troupes du maréchal Davout, il reconnut que les Autrichiens n'avaient qu'une chaîne de postes peu nombreux, mal disposés, pour unir les masses qui avaient combattu à Tengen avec celles qui étaient répandues le long de l'Abens. Il ne savait pas précisément où se trouvait l'archiduc Charles avec son corps d'armée principal, s'il était devant Tengen contre les divisions Saint-Hilaire et Priant, ou le long de l'Abens devant les Bavarois: mais il voyait clairement que le généralissime avait singulièrement étendu sa ligne, et, profitant des avantages de la concentration qui commençaient à être de son côté depuis l'heureux mouvement du maréchal Davout, il songea à faire essuyer aux Autrichiens les conséquences de la dispersion auxquelles ils s'étaient imprudemment exposés. Dispositions ordonnées par Napoléon à Abensberg pour la journée du 20. Il arrêta donc sur-le-champ les dispositions suivantes. Il prit momentanément au maréchal Davout une partie de son corps, et lui laissant les divisions victorieuses de Saint-Hilaire et Friant, avec les troupes légères de Montbrun (en tout 24 mille hommes), il s'empara des divisions Morand et Gudin bivouaquées entre Unter et Ober-Feking, des cuirassiers Saint-Sulpice, des chasseurs de Jacquinot, pour les placer temporairement sous les ordres du maréchal Lannes, qui venait d'arriver. Il recommanda au maréchal Davout de tenir ferme à Tengen, d'y résister à toute nouvelle attaque, quelle qu'elle fût, car l'armée allait pivoter sur ce point pour enfoncer le centre ennemi et le pousser sur Landshut. Il ordonna au maréchal Lannes de marcher droit devant lui avec les vingt-cinq ou vingt-six mille hommes mis à sa disposition, et d'enlever Rohr, qui semblait former le centre de la position des Autrichiens. Ayant lui-même sous la main les Wurtembergeois qui débouchaient en ce moment sur le champ de bataille, il les plaça vers Arnhofen, entre Lannes et les Bavarois. Il prescrivit à ces derniers de passer l'Abens à Abensberg, et de venir enlever Arnhofen. La division de Wrède notamment, établie derrière l'Abens de Bibourg à Siegenbourg, devait attendre que la ligne ennemie fût ébranlée pour passer l'Abens de vive force, et déboucher à notre droite sur le flanc gauche des Autrichiens. Chacune de ces attaques était dirigée sur l'un des postes détachés des Autrichiens, qui formaient une longue chaîne de l'Abens à la Laber. Napoléon, tous ces postes forcés, voulait pousser jusqu'à Landshut, s'y emparer de la ligne d'opération de l'archiduc, soit en se jetant sur son arrière-garde, soit en se jetant sur ce prince lui-même s'il se repliait en personne vers Landshut. Aussi, pour rendre l'opération plus sûre, il se hâta de modifier la marche de Masséna. Il l'avait fait descendre sur Pfaffenhofen, perpendiculairement dans le flanc gauche des Autrichiens, se réservant de ployer sa marche ou sur l'Isar, ou sur le Danube, suivant les circonstances. Pensant qu'il avait auprès de lui assez de forces, puisqu'il avait le maréchal Davout qui gardait Tengen avec 24 mille hommes, le maréchal Lannes qui allait enlever Rohr avec 25 mille, le maréchal Lefebvre qui se préparait à attaquer Arnhofen et Offensteten avec 40 mille Wurtembergeois et Bavarois, et enfin la division Demont et les cuirassiers Nansouty qui arrivaient sur les derrières, il dirigea Masséna sur Landshut par Freising et Moosbourg, lui ordonnant d'y être le lendemain 21 de bonne heure, afin d'interdire aux Autrichiens le retour sur Landshut. Il pouvait se faire, si Masséna arrivait à temps, qu'on enlevât tout ce qui était entre le Danube et l'Isar.
Pendant que Napoléon se disposait à employer ainsi la journée du 20, l'archiduc Charles, arrêté dans son mouvement sur Ratisbonne par la rencontre des deux divisions Saint-Hilaire et Friant, aussi peu renseigné que son adversaire sur la marche de l'ennemi, mais ne devinant pas aussi bien que lui ce qu'il avait à craindre, s'était imaginé que la violente résistance qu'il venait d'essuyer décelait la présence à Tengen de l'empereur Napoléon avec toutes ses forces, et avait résolu d'attirer à lui le corps de l'archiduc Louis, resté devant l'Abens, en chargeant le général Hiller, qui avait dû marcher toute la journée du 19, d'occuper la position abandonnée de l'archiduc Louis. Il prit donc la résolution d'attendre le 20, entre Grub et Dinzling, la jonction de sa gauche, pour renouveler le combat avec la dernière vigueur. Toutefois, il laissa à l'archiduc Louis la liberté d'interpréter cet ordre, et de combattre où il se trouverait, s'il était attaqué du côté de l'Abens.
Ce fut en effet cette prévision qui se réalisa. Dès le 20 au matin l'archiduc Louis aperçut des masses qui débouchaient, les unes de l'Abens par Abensberg et Arnhofen: c'étaient les Wurtembergeois, les Bavarois, Demont et Nansouty; les autres de la route de Ratisbonne par Reising et Buchhofen: c'étaient Morand, Gudin, Jacquinot, Saint-Sulpice. Il vit qu'il allait être fort sérieusement attaqué, et au lieu de manœuvrer pour rejoindre son frère le généralissime, il songea à se défendre là où il était, pendant que le corps de Hiller, amené de Mainbourg sur l'Abens, viendrait à son secours.
Napoléon harangue lui-même les Bavarois et les Wurtembergeois sur le champ de bataille. En ce moment, Napoléon, placé sur le plateau en avant d'Abensberg, vit défiler devant lui les Wurtembergeois, les Bavarois, qui allaient se mettre en ligne, et que l'orgueil de combattre sous ce grand homme remplissait de sentiments tout français. Il les harangua les uns après les autres (des officiers wurtembergeois et bavarois traduisant ses paroles), et leur dit qu'il ne les faisait pas combattre pour lui, mais pour eux, contre l'ambition de la maison d'Autriche désolée de ne les plus avoir sous son joug; que cette fois il leur rendrait bientôt et pour toujours la paix, avec un tel accroissement de puissance, qu'à l'avenir ils pourraient se défendre eux-mêmes contre les prétentions de leurs anciens dominateurs. Sa présence et ses paroles électrisèrent ces Allemands alliés, qui étaient flattés de le voir au milieu d'eux, entièrement livré à leur loyauté, car en cet instant il n'avait pour escorte que des détachements de cavalerie bavaroise.
Bataille d'Abensberg. Entre huit et neuf heures, toute la ligne s'ébranla de la gauche à la droite, d'Ober-Feking et Buchhofen, à Arnhofen et Pruck. (Voir la carte no 46.) Lannes met en déroute les généraux Thierry et Schusteck. Lannes à la gauche s'avança résolûment avec les 20 mille fantassins de Morand et Gudin, avec les 1,500 chasseurs de Jacquinot, avec les 3,500 cuirassiers de Saint-Sulpice, sur Bachel, route de Rohr, à travers un pays semé de bois et coupé de nombreux défilés. Il rencontra le général autrichien Thierry suivi de son infanterie seule, parce que sa cavalerie marchant plus vite était déjà près de Rohr. Il le fit charger par les chasseurs de Jacquinot, qui se précipitèrent sur lui bride abattue. L'infanterie autrichienne chercha au plus vite un abri dans les bois. Mais abordée avant de les atteindre, et sabrée avant d'avoir pu se former en carré, elle laissa dans nos mains beaucoup d'hommes tués ou prisonniers. Elle se retira en désordre sur Rohr, se réfugiant d'un bouquet de bois à l'autre. C'était pitié qu'une telle déroute, la masse des assaillants étant si disproportionnée avec celle des assaillis.
À Rohr, les généraux Thierry et Schusteck s'étant réunis cherchèrent à s'entr'aider. Les deux divisions d'infanterie de Lannes marchaient vivement sur eux, ayant les chasseurs et les cuirassiers en tête. Les hussards de Kienmayer chargèrent avec vigueur les chasseurs de Jacquinot; mais un régiment de cuirassiers français lancé sur ces hussards les renversa pêle-mêle, et les obligea à se replier sur le village de Rohr. En ce moment l'infanterie de Morand aborda ce village. Le 30e, soutenu par les cuirassiers, l'attaqua de front, pendant que les 13e et 17e manœuvraient pour le déborder. À cette vue, les généraux Schusteck et Thierry se mirent de nouveau en retraite, et après une fusillade sans effet se replièrent de Rohr sur Rottenbourg, par l'une des deux chaussées qui mènent du Danube à l'Isar, celle de Kelheim à Landshut. Au delà de Rohr, le pays étant plus découvert et la retraite devenant plus difficile, la cavalerie autrichienne fit de nobles efforts pour couvrir son infanterie. Les hussards de Kienmayer venaient d'être rejoints par quatre escadrons des dragons de Levenehr détachés du deuxième corps de réserve. Les uns et les autres chargeaient à chaque rencontre avec la plus brillante bravoure. Mais s'ils avaient quelque avantage sur nos hussards, nos cuirassiers, fondant sur eux, les sabraient impitoyablement. Tout ce qu'on trouvait d'infanterie en route était pris. On arriva ainsi vers la chute du jour à Rottenbourg, le désordre allant toujours croissant du côté des Autrichiens. Le général Thierry, descendu de cheval pour rallier ses troupes, fut surpris par de nouvelles charges et enlevé avec trois bataillons entiers. Les hussards de Kienmayer et les dragons de Levenehr payèrent leur dévouement par une destruction presque complète. Les généraux Schusteck et Thierry, après avoir perdu en morts, blessés ou prisonniers, environ quatre à cinq mille hommes, auraient péri en totalité, si heureusement pour eux le général Hiller, rapproché de l'archiduc Louis par les ordres qu'il avait reçus, n'avait fait un mouvement qui l'amena fort à propos à leur secours. Au lieu de descendre l'Abens jusqu'à Siegenbourg et Bibourg, où combattait l'archiduc Louis (voir la carte no 46), le général Hiller, apercevant de loin la déroute des généraux Thierry et Schusteck, s'était détourné à droite, avait coupé perpendiculairement la chaussée de Neustadt à Landshut par Pfeffenhausen, et, continuant à marcher dans le même sens sur celle de Kelheim à Landshut, il avait pris position à Rottenbourg.
Lannes pouvait, avec les forces dont il disposait, attaquer le corps de Hiller et en avoir raison. Mais il avait exécuté une longue marche sans être rejoint encore par la droite, composée des Wurtembergeois et des Bavarois, et il s'arrêta, la journée étant fort avancée, dans l'attente de nouveaux ordres. Il avait à peine perdu deux cents hommes pour quatre ou cinq mille tués ou pris à l'ennemi. Il avait de plus ramassé du canon, du bagage, et presque tous les blessés du combat de Tengen répandus dans les villages qu'il venait de parcourir.
Combat des Bavarois et des Wurtembergeois contre l'archiduc Louis. Pendant que Lannes poussait ainsi en désordre sur l'une des deux chaussées du Danube à l'Isar les généraux autrichiens Thierry et Schusteck, les Wurtembergeois et les Bavarois abordaient avec une extrême vigueur la position de Kirchdorf, défendue énergiquement par les troupes des généraux Reuss et Bianchi sous l'archiduc Louis. (Voir la carte no 46.) Le combat ici devait être plus disputé, car les troupes autrichiennes étaient plus nombreuses, dans une position très-forte, et quoique bien attaquées ne l'étaient pas cependant comme elles auraient pu l'être par les divisions Morand et Gudin.
Les Wurtembergeois avaient marché sur Offenstetten, se liant par leur gauche avec le maréchal Lannes, par leur droite avec les Bavarois. Ceux-ci avaient marché par Pruck sur Kirchdorf. Le général autrichien Bianchi s'était replié de Bibourg sur Kirchdorf, afin de se joindre aux troupes du prince de Reuss, pendant que l'archiduc Louis faisait canonner Siegenbourg pour empêcher la division bavaroise de Wrède de déboucher au delà de l'Abens. Le combat devint fort vif autour de Kirchdorf, où les Autrichiens se défendirent avec une grande énergie. Plusieurs fois les Bavarois furent repoussés, tantôt par la fusillade, tantôt à la baïonnette quand ils s'approchaient de trop près. Mais dans l'après-midi les Wurtembergeois ayant enlevé un village qui couvrait la droite des Autrichiens, le général de Wrède ayant en même temps passé l'Abens sur leur gauche, l'archiduc Louis fut contraint de se retirer par la chaussée de Neustadt à Landshut, passant à Pfeffenhausen. Retraite de l'archiduc Louis sur Pfeffenhausen. Les divisions bavaroises le poursuivirent vivement, et ne s'arrêtèrent que fort tard, aux environs de Pfeffenhausen, devant les grenadiers d'Aspre, qui formaient le reste du deuxième corps de réserve, et qui rendirent aux généraux Reuss et Bianchi le service que le général Hiller venait de rendre aux généraux Thierry et Schusteck. De ce côté les Autrichiens avaient perdu environ 3 mille hommes en morts ou prisonniers, les Bavarois et les Wurtembergeois environ un millier.
Résultats de la bataille d'Abensberg. Cette journée du 20, que Napoléon a qualifiée de bataille d'Abensberg, quoiqu'elle eût été beaucoup moins disputée que celle du 19, avait coûté aux Autrichiens, en comptant les pertes essuyées dans les deux directions, environ 7 ou 8 mille hommes, ce qui faisait déjà 13 ou 14 mille pour les deux journées. Mais elle avait comme manœuvre une immense importance et décidait du sort de cette première partie de la campagne, car elle séparait l'archiduc Charles de sa gauche, en rejetant celle-ci sur l'Isar, tandis que lui-même allait être acculé sur le Danube vers Ratisbonne. Envisagée sous ce rapport, elle méritait tous les titres qu'on pouvait lui décerner. Napoléon, arrivé le soir à Rottenbourg, était dans l'ivresse de la joie. Il voyait son adversaire rejeté sur l'Isar dès le début des opérations, et les Autrichiens démoralisés comme les Prussiens après Iéna. Résolution prise par Napoléon de se porter à Landshut, pour enlever à l'archiduc Charles sa ligne d'opération. Il ne savait pas clairement encore tout ce que la fortune lui réservait, car il n'avait pu discerner dans les réponses des prisonniers interrogés où étaient les divers archiducs: mais supposant que l'archiduc Charles pouvait être devant lui sur la route de Landshut, il résolut de marcher sur Landshut même, pour le surprendre au passage de l'Isar, et l'y accabler, si Masséna dirigé sur ce point arrivait à temps. Il se décida donc à s'y porter le lendemain 21, et à y pousser les Autrichiens à outrance. De ce qu'il avait vu dans la journée, il devait être induit à conclure que tout s'enfuyait vers l'Isar, et que le maréchal Davout, devenu son pivot de gauche, n'aurait qu'à marcher devant lui pour ramasser des débris. Dans cette croyance il lui enjoignit de refouler les quelques troupes qu'il supposait placées devant Tengen, de manière à suivre le mouvement de toute la ligne française sur l'Isar, sauf à se rabattre ultérieurement sur Ratisbonne pour écraser Bellegarde, lorsqu'on en aurait fini avec l'archiduc Charles. Il ne soupçonnait pas que ces quelques troupes qui paraissaient être devant Tengen, étaient l'archiduc Charles lui-même avec la principale masse des forces autrichiennes.
Dispositions de l'archiduc Charles après la journée d'Abensberg. Celui-ci, en effet, avait attendu toute la journée du 20 le renouvellement du combat de Tengen et la jonction de l'archiduc Louis. Mais le combat ne s'étant pas renouvelé, l'archiduc Louis ne l'ayant pas rejoint, beaucoup de Français au contraire se montrant sur les deux chaussées qui conduisent du Danube à l'Isar, il commença à éprouver des craintes pour sa gauche, et il prit une position d'attente, afin d'essayer de la rallier si elle n'avait pas essuyé un désastre. Il imagina donc de s'établir sur les hauteurs boisées qui séparent la grosse et la petite Laber de la vallée du Danube, en travers de la route qui de Landshut mène à Ratisbonne par Eckmühl. (Voir les cartes nos 46 et 47.) Toute la réserve de cuirassiers eut ordre de se placer sur le revers de ces hauteurs, à l'entrée de la plaine de Ratisbonne, les grenadiers au sommet, les corps de Hohenzollern et de Rosenberg sur le penchant du côté de la Laber, à droite et à gauche d'Eckmühl. Dans cette position, l'archiduc allait être adossé à Ratisbonne, faisant front vers Landshut, prêt à changer de ligne d'opération si sa gauche était définitivement séparée de lui, et à se renforcer du corps de Bellegarde s'il était privé du corps de Hiller. De son côté, le lieutenant général Hiller, qui commandait, outre son corps, celui de l'archiduc Louis par raison d'ancienneté, se voyant poussé à outrance sur les chaussées de Neustadt et de Kelheim qui aboutissent à Landshut, ne crut pas pouvoir atteindre trop tôt ce dernier point, car il désespérait avec raison de rejoindre l'archiduc Charles, et il craignait que Landshut même, où l'on venait de réunir tout le matériel de l'armée avec une immense quantité de blessés, ne fût enlevé. En conséquence, il ordonna aux colonnes qui suivaient ces deux chaussées de s'y transporter pendant la nuit, de façon à y arriver de grand matin.
Marche des Autrichiens et des Français sur Landshut. Dans la nuit du 20 au 21, les Autrichiens affluèrent sur Landshut par cette double communication. Les Français, de leur côté, presque aussi matineux que les Autrichiens, s'y précipitèrent comme deux torrents.
Napoléon n'ayant pas quitté ses vêtements, et ayant à peine dormi quelques heures sur un siége, était à cheval dès la pointe du jour du 21, afin de diriger lui-même la poursuite sur la route de Landshut. Quoiqu'il ignorât toujours la présence de l'archiduc Charles vers Eckmühl, il avait fait de nouvelles réflexions sur ce sujet, et par suite de ces réflexions il avait détaché la division Demont, les cuirassiers Saint-Germain, les divisions bavaroises du général Deroy et du prince royal sur sa gauche, vers la grosse Laber, ne voulant pas, dans une situation aussi incertaine, laisser le maréchal Davout réduit à 24 mille hommes. Avec les 25 mille de Lannes, il continua de poursuivre les corps de Hiller et de l'archiduc Louis sur la route de Rottenbourg à Landshut, tandis que le général bavarois de Wrède les poussait par la route de Pfeffenhausen. Il comptait sur l'arrivée de Masséna à Landshut avec au moins 30 mille hommes.
Entrée des Français dans Landshut, à la suite d'une attaque de vive force. Marchant avec l'infanterie de Morand, les cuirassiers Saint-Sulpice et la cavalerie légère, il déboucha de fort bonne heure sur Landshut. À chaque pas on ramassait des fuyards, des blessés, du canon, de gros bagages. En arrivant à Altdorf au débouché des bois, d'où l'on dominait la plaine verdoyante de l'Isar et la ville de Landshut, on aperçut une confusion indicible. La cavalerie des Autrichiens se pressait vers les ponts avec leur infanterie, l'une et l'autre affluant par les deux chaussées que suivaient les corps de Hiller et de l'archiduc Louis. L'encombrement était encore augmenté par le matériel de l'armée, et notamment par un superbe train de pontons amené sur des chariots pour passer le Danube et le Rhin même, si le ciel avait favorisé cette levée de boucliers contre la France. Bessières, comme Lannes, comme l'Empereur lui-même, arrivé à l'improviste, et ayant à peine un ou deux aides de camp à sa disposition, conduisait les cuirassiers Saint-Sulpice, les chasseurs de Jacquinot, et le 13e léger de la division Morand. En apercevant le spectacle qui s'offrait à lui, il fit charger par ses chasseurs la cavalerie autrichienne. Celle-ci, malgré le désordre, l'encombrement, le terrain, qui était marécageux et glissant, se défendit avec valeur. Mais les cuirassiers français, la chargeant en masse, l'obligèrent à se replier. Alors les généraux autrichiens se hâtèrent de lui faire passer les ponts, en avant desquels ils nous opposèrent leur infanterie, pour donner aux bagages le temps de défiler. Ils placèrent les grenadiers d'Aspre dans Landshut même, et surtout dans des quartiers élevés de la ville. Mais la division Morand arriva bientôt tout entière. Le 13e léger et le 17e de ligne abordèrent l'infanterie autrichienne, tandis que la cavalerie française la chargeait de nouveau. Elle ne put résister à ces attaques réitérées, et fut obligée de se replier en toute hâte sur les ponts de Landshut pour les repasser à temps. Elle les repassa en effet, laissant dans les prairies beaucoup de prisonniers, une quantité considérable de voitures d'artillerie, et le train de pontons dont il vient d'être parlé. Le 13e et un bataillon du 17e se jetèrent dans le faubourg de Seligenthal, qu'ils enlevèrent sous la plus vive fusillade. Il restait à franchir le grand pont construit sur le principal bras de l'Isar. Les Autrichiens y avaient mis le feu. Le général Mouton, aide de camp de l'Empereur, à la tête des grenadiers du 17e, qu'il animait du geste et de la voix, les conduisit l'épée à la main sur le pont en flammes, le traversa sous une grêle de balles, et gravit avec eux les rues escarpées de Landshut situées sur l'autre rive de l'Isar. En ce moment arrivait Masséna avec les divisions Molitor et Boudet, avec l'une des deux divisions d'Oudinot, et la cavalerie légère du général Marulaz, trop tard pour empêcher la retraite des Autrichiens, mais assez tôt pour la précipiter. À la vue de cette réunion accablante de forces les Autrichiens évacuèrent Landshut, en nous abandonnant, outre un matériel immense, 6 à 7 mille prisonniers et quelques morts ou blessés. Leur ligne d'opération leur était donc ravie, et ils avaient perdu avec elle tout ce qu'on perd de richesses militaires quand on se laisse enlever la principale route par laquelle on a marché à l'ennemi.
Combat de Schierling livré par le maréchal Davout aux troupes de l'archiduc Charles. Tandis que Napoléon exécutait cette poursuite triomphante avec son centre accru d'une partie des forces de Masséna, le canon se faisait entendre à sa gauche du côté du maréchal Davout, auquel il avait ordonné de pousser ce qui était devant lui, et qui venait de rencontrer encore une fois les masses de l'archiduc Charles. La canonnade, en effet, était des plus retentissantes, quoiqu'on fût à huit ou neuf lieues de Landshut, et elle avait de quoi inquiéter Napoléon, qui, tout en croyant poursuivre le gros de l'armée autrichienne, n'était pas bien assuré de n'en avoir pas laissé à combattre une forte partie au maréchal Davout. Celui-ci n'aurait-il eu affaire qu'à l'armée de Bohême, que c'était déjà beaucoup pour les deux divisions dont il pouvait disposer. Voici du reste ce qui lui était arrivé.
Ayant reçu la veille au soir, comme on l'a vu, l'ordre de balayer en quelque sorte les faibles troupes qu'on supposait être restées sur la Laber après la bataille d'Abensberg, il s'était mis en mouvement dès le matin, au moment même où Napoléon marchait sur Landshut. Les deux divisions Saint-Hilaire et Friant, après s'être reposées le 20 du combat du 19, avaient quitté Tengen le 21 à cinq heures du matin, suivant les corps de Hohenzollern et de Rosenberg, qui allaient prendre les positions que l'archiduc Charles leur avait assignées sur le penchant des hauteurs, entre la vallée de la grosse Laber et la plaine de Ratisbonne. L'avant-garde de nos deux divisions, en débouchant du vallon de Tengen dans la vallée de la grosse Laber, rencontra l'arrière-garde des Autrichiens sur un plateau boisé entre Schneidart et Päring. (Voir la carte no 47.) Les tirailleurs du 10e se répandirent en avant pour repousser ceux de l'ennemi, tandis que nos hussards chargeaient sa cavalerie légère. On força les Autrichiens de rétrograder, et bientôt une batterie attelée, amenée au galop, les couvrit de mitraille, et les obligea de se retirer en toute hâte. Les corps de Rosenberg et de Hohenzollern, craignant d'avoir affaire à une partie considérable de l'armée française, crurent devoir se replier immédiatement, pour ne perdre ni le temps, ni le moyen d'occuper les postes qui leur étaient désignés sur la chaussée de Landshut à Ratisbonne, à droite et à gauche d'Eckmühl. Nos deux divisions s'avancèrent donc, celle de Saint-Hilaire à droite côtoyant les bords de la grosse Laber, celle de Friant à gauche longeant le pied des hauteurs boisées qui forment l'un des côtés de la vallée. La division Friant, en longeant ces hauteurs remplies des tirailleurs de Rosenberg, avait beaucoup plus de peine que la division Saint-Hilaire en parcourant le vallon ouvert de la grosse Laber. Le général Friant, voulant se débarrasser de ces tirailleurs, fit sortir des régiments une masse considérable de voltigeurs, lesquels, conduits par le brave capitaine du génie Henratz, délogèrent les Autrichiens et firent évacuer les bois qui menaçaient notre gauche. On continua de marcher ainsi, Friant le long des coteaux, Saint-Hilaire au bord de la rivière. En avançant, deux villages se présentèrent, celui de Päring au pied des rochers, celui de Schierling au bord de l'eau. Il fallait les emporter l'un et l'autre. Tandis que nos tirailleurs pénétraient dans les bois, le général Friant poussa le 48e sur le village de Päring. Au moment où il donnait ses ordres avec sa résolution et son habileté accoutumées, ayant à ses côtés le maréchal Davout, un boulet renversa son cheval. Remonté aussitôt sur un autre, il fit enlever sous ses yeux le village de Päring à la baïonnette, et y recueillit 400 prisonniers. Au même instant le général Saint-Hilaire, dirigeant une semblable attaque sur le village de Schierling, le fit enlever avec une égale vigueur, et y prit aussi quelques centaines d'hommes. On aperçut alors les Bavarois, la division Demont, les cuirassiers Saint-Germain, arrivant du côté de Landshut, par les ordres fort prévoyants de Napoléon. On se hâta de rétablir les ponts de la grosse Laber pour communiquer avec ces utiles renforts. Il était midi, et c'était l'heure même où Napoléon venait d'entrer dans Landshut.
Pendant que Friant et Saint-Hilaire s'avançaient ainsi, les corps de Rosenberg et de Hohenzollern étaient allés prendre position sur les hauteurs qui bordent la grosse Laber, au point même où la chaussée transversale de Landshut à Ratisbonne coupe ces hauteurs. Cette chaussée, franchissant ici la grosse Laber devant le château d'Eckmühl, s'élevait en formant des rampes à travers les bois, et débouchait ensuite par Egglofsheim dans la plaine de Ratisbonne. (Voir les cartes nos 46 et 47.) À gauche de cette chaussée, au-dessus d'Eckmühl, se trouvaient deux villages, ceux d'Ober-Leuchling et d'Unter-Leuchling, appuyés l'un à l'autre, et dominant un petit ravin qui débouche dans la grosse Laber. Le corps de Rosenberg était venu s'établir dans ces deux villages. Le corps de Hohenzollern, ayant une avant-garde au delà de la grosse Laber dans la direction de Landshut, était accumulé sur la chaussée même, le long des rampes qui s'élèvent au-dessus d'Eckmühl. On le voyait très-distinctement dans cette forte position, barrant la route qu'il était chargé de défendre.
Le maréchal Davout s'approcha et vint se déployer en face des Autrichiens, à portée de canon, ayant Friant à gauche, devant les villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, Saint-Hilaire et les Bavarois à droite, dans les terrains bas que baigne la grosse Laber. Tandis qu'on se déployait devant cette position, une colonne de Hongrois s'avança comme pour faire une sortie contre nous. Le maréchal Davout, placé à la tête de son avant-garde, avait sous la main une batterie attelée. Il la fit tirer sur-le-champ avec tant d'à-propos que la colonne autrichienne, renversée sous un flot de mitraille, se replia en désordre sur la position d'où elle avait voulu déboucher. On s'établit alors en face des Autrichiens à petite portée de canon, et on commença à échanger avec eux une effroyable canonnade. Cette canonnade dura plusieurs heures sans résultat, car les Autrichiens, n'ayant d'autre mission que celle de couvrir les approches de la plaine de Ratisbonne, n'étaient pas gens à prendre l'offensive; et de son côté le maréchal Davout, se doutant qu'il avait devant lui des forces considérables, probablement l'archiduc lui-même à la tête de sa principale armée, ne voulait pas engager une bataille décisive sans les ordres de l'Empereur, et sans des moyens suffisants. Il se contenta donc de régulariser sa position, de la rendre sûre pour la nuit, commode pour l'attaque du lendemain, si, comme il en était persuadé, Napoléon ordonnait l'offensive avec des moyens proportionnés à la difficulté. À la nuit, il fit cesser un feu inutile; et les Autrichiens se hâtèrent de suivre cet exemple pour prendre un repos dont ils avaient grand besoin. Le général Friant s'établit en face d'Ober-Leuchling, la gauche appuyée aux sommets boisés qui nous séparaient de la plaine de Ratisbonne. Le général Saint-Hilaire, appuyant légèrement à gauche, s'établit devant Unter-Leuchling, séparé des Autrichiens par le petit ravin qui allait se jeter dans la grosse Laber. Les Bavarois et la cavalerie s'étendirent dans la plaine au bord de la rivière. Cette journée, mêlée de combats d'arrière-garde, d'enlèvements de diverses positions, et d'une longue canonnade, avait encore coûté 1,100 hommes à la division Friant, 300 à la division Saint-Hilaire, total 1,400, et au moins 3 mille aux Autrichiens. En y joignant pour la prise de Landshut 300 hommes de notre côté, 7 mille environ du côté des Autrichiens, c'était, dans cette journée du 21 avril, 1,700 pour nous, 10 mille pour les Autrichiens, en morts, blessés ou prisonniers. Les hommes que cette suite de revers décourageait, et portait à se débander, étaient aussi très-nombreux du côté de l'ennemi.
Premières dispositions de Napoléon en apprenant le combat de Leuchling, et la présence de forces considérables du côté d'Eckmühl. La journée finie, le maréchal Davout envoya sur-le-champ le général Piré à l'Empereur pour le renseigner exactement sur ce qui s'était passé, et lui mander ce qu'on apercevait de la position et de la force des Autrichiens, dans ce dédale de bois, de rivières, compris entre Landshut et Ratisbonne. L'Empereur, soucieux de la canonnade entendue sur sa gauche vers Eckmühl, ne s'était pas couché, afin de recevoir les avis qui ne pouvaient manquer de lui parvenir de toutes parts. Avec sa prodigieuse pénétration, il avait déjà découvert en partie l'état des choses, et il commençait à ne plus douter de la position prise par l'ennemi. En effet, Masséna venant d'Augsbourg par Pfaffenhofen sur Landshut, n'avait rencontré qu'un corps de quelques mille flanqueurs, qu'il avait poussé devant lui, et jeté en désordre au delà de l'Isar. Les masses de l'archiduc Louis et du général Hiller, qu'on avait poursuivies à travers la ville de Landshut, ne dénotaient ni par leur nombre, ni par aucun autre signe, la présence de l'armée principale. Le dernier combat du maréchal Davout, dont la nouvelle venait d'arriver dans la nuit, achevait d'éclaircir cette situation. Napoléon entrevoyait clairement qu'il avait sur sa gauche, le long de la chaussée de Landshut à Ratisbonne par Eckmühl, ou l'archiduc Charles lui-même avec la masse principale de ses forces, ou tout au moins l'armée de Bohême, transportée par le pont de Ratisbonne de la gauche à la droite du Danube. Dans le premier cas, il fallait se porter à Eckmühl avec toutes ses forces; dans le second, il fallait renforcer considérablement le maréchal Davout. Les esprits fermes mettent dans leurs résolutions toute la décision de leurs pensées. Napoléon, sur ce qu'il apprit du combat de Leuchling, fit partir à deux heures après minuit les cuirassiers Saint-Sulpice et les Wurtembergeois sous le général Vandamme, les uns et les autres restés un peu en arrière de Landshut, et ayant par conséquent moins de chemin à faire pour rétrograder vers Eckmühl. Il renvoya sur-le-champ le général Piré au maréchal Davout avec l'annonce de ce renfort, et la promesse de renforts plus considérables lorsque la situation serait définitivement éclaircie.
En effet, les indices qui pour tout autre que lui auraient été chose confuse, se multipliaient d'instant en instant, et achevaient de former sa conviction[16]. Entre autres il lui en arriva un qui dissipa tous ses doutes, c'était la prise de Ratisbonne par l'armée autrichienne. On se souvient que Napoléon avait ordonné au maréchal Davout de laisser à Ratisbonne un régiment pour garder cette ville, ce qui eût été une faute, un régiment ne pouvant y suffire, s'il n'avait été urgent de marcher vers Abensberg avec la plus grande masse possible de forces. Le maréchal Davout avait donc laissé le 65e, excellent régiment, commandé par le colonel Coutard, avec ordre, comme nous l'avons dit, de barricader les portes et les rues de la ville, car Ratisbonne n'avait qu'une simple chemise pour toute fortification, et de s'y défendre à outrance. Le colonel Coutard avait eu affaire le 19 à l'armée de Bohême, et lui avait résisté à coups de fusil avec une extrême vigueur, si bien qu'il avait abattu plus de 800 hommes à l'ennemi. Mais le lendemain 20, il avait vu paraître sur la rive droite l'armée de l'archiduc Charles venant de Landshut, et il s'était trouvé sans cartouches, ayant usé toutes les siennes dans le combat de la veille. Le maréchal Davout averti lui avait envoyé par la route d'Abach deux caissons de munitions conduits par son brave aide de camp Trobriant, lesquels avaient été pris sans qu'il pût entrer un seul paquet de cartouches dans Ratisbonne. Le colonel Coutard, pressé entre deux armées, n'ayant plus un coup de fusil à tirer, et ne pouvant du haut des murs ou des rues barricadées se défendre avec ses baïonnettes, avait été contraint de se rendre. L'archiduc Charles était donc maître de Ratisbonne, des deux rives du Danube, et du point de jonction avec les troupes de Bohême, ce qui le dédommageait en partie d'avoir été séparé de l'archiduc Louis et du général Hiller, mais ce qui ne le dédommageait ni des vingt-quatre mille hommes déjà perdus en trois jours, ni de sa ligne d'opération enlevée, ni surtout de l'ascendant moral détruit en entier et passé complétement du côté de son adversaire. Dès que Napoléon eut appris la mésaventure du 65e, il fut à la fois plein du désir de le venger, et convaincu que l'archiduc Charles était à sa gauche, entre Landshut et Ratisbonne, puisque le 65e avait été pris entre deux armées; que le maréchal Davout avait devant lui à Eckmühl la plus grande partie des forces autrichiennes, et qu'il fallait à l'instant même se rabattre à gauche, avec tout ce dont on pourrait disposer, pour appuyer le maréchal Davout et accabler l'archiduc Charles. La nouvelle de la prise de Ratisbonne achève d'éclairer Napoléon et le décide à marcher sur Eckmühl avec toutes ses forces. Napoléon avait expédié dans la nuit, comme on vient de le voir, le général Saint-Sulpice avec quatre régiments de cuirassiers, le général Vandamme avec les Wurtembergeois. Il fit partir immédiatement le maréchal Lannes avec les six régiments de cuirassiers du général Nansouty, avec les deux belles divisions des généraux Morand et Gudin, lui ordonnant de marcher toute la nuit, de manière à être rendu à Eckmühl vers midi, et à pouvoir donner une heure de repos aux troupes avant de combattre. Napoléon ne faisant rien à demi, parce qu'il ne saisissait pas la vérité à demi, voulut faire plus encore, il voulut partir lui-même avec le maréchal Masséna et les trois divisions que commandait ce maréchal. Il y joignit de plus la superbe division des cuirassiers du général Espagne. Le maréchal Davout avec les divisions Friant et Saint-Hilaire fort réduites par les combats du 19 et du 21, avec les Bavarois et la division Demont, comptait 32 ou 34 mille hommes. Les généraux Vandamme et Saint-Sulpice lui en amenaient 13 ou 14 mille. Le maréchal Lannes avec les divisions Morand et Gudin, avec les cuirassiers Nansouty, lui en amenait 25 mille, ce qui formait un total de 72 mille hommes. Napoléon, suivi du maréchal Masséna et des cuirassiers d'Espagne, allait porter à 90 mille le total des combattants devant Eckmühl. C'était plus qu'il n'en fallait pour accabler l'archiduc Charles, fût-il déjà réuni à l'armée de Bohême. Napoléon fit dire au maréchal Davout qu'il arriverait avec toutes ses forces entre midi et une heure, qu'il signalerait sa présence par plusieurs salves d'artillerie, et qu'il faudrait à ce signal attaquer sur-le-champ.
Avant de partir de sa personne, Napoléon prit encore quelques dispositions. Il donna au maréchal Bessières, chargé de poursuivre au delà de l'Isar les deux corps de Hiller et de l'archiduc Louis, outre la cavalerie légère de Marulaz et une portion de la cavalerie allemande, la division bavaroise de Wrède, et la belle division française Molitor. Il ne borna pas là ses précautions. La division Boudet, l'une des quatre de Masséna, et la division Tharreau, la seconde d'Oudinot, restaient disponibles. Napoléon les échelonna entre le Danube et l'Isar, de Neustadt à Landshut, pour veiller à tout ce qui pourrait survenir entre les deux fleuves, et se porter ou à Neustadt sur le Danube, si une partie de l'armée de Bohême essayait de menacer notre ligne d'opération, ou à Landshut sur l'Isar, si l'archiduc Louis et le général Hiller, séparés du généralissime, voulaient réparer leur échec par un retour offensif contre le maréchal Bessières.
Ces ordres expédiés, Napoléon partit au galop, accompagné du maréchal Masséna, pour se porter à Eckmühl, l'un des champs de bataille immortalisés par son génie. Il partit à la pointe du jour du 22. Depuis le 19 on n'avait cessé de combattre. On allait le faire dans cette journée mémorable avec bien plus de vigueur et en plus grand nombre que les jours précédents.
Position de l'archiduc Charles autour d'Eckmühl. De part et d'autre, en effet, tout se préparait pour une action décisive. L'archiduc Charles ne pouvait plus conserver aucun espoir de ramener à lui sa gauche, rejetée au delà de l'Isar. Il ne devait plus avoir qu'un désir, celui de se réunir à l'armée de Bohême, ce qui devenait facile depuis la prise de Ratisbonne. Mais il voulut, à son tour, tenter quelque chose qui, en cas de succès, aurait rétabli les chances, et rendu à Napoléon ce qu'il avait fait aux Autrichiens, en lui enlevant sa ligne d'opération. Il conçut donc le projet singulier d'essayer une attaque en trois colonnes sur Abach, dans la direction même que le maréchal Davout avait suivie pour remonter de Ratisbonne sur Abensberg. (Voir la carte no 46.) Ayant maintenant le dos tourné vers Ratisbonne et la face vers Landshut, il n'avait qu'à faire un mouvement par sa droite sur Abach, pour exécuter ce projet qui le plaçait sur la ligne de communication des Français; et comme il n'y avait d'ailleurs vers Abach que l'avant-garde du général Montbrun, laquelle, après avoir combattu le 19 à Dinzling contre le corps de Rosenberg, ne cessait d'escarmoucher avec les troupes légères autrichiennes, il eût été possible de percer, et de déboucher sur nos derrières. Mais, toujours hésitant, soit par la crainte de ce qui pouvait arriver de toute entreprise hardie devant un adversaire comme Napoléon, soit par la crainte de compromettre une armée sur laquelle reposait le salut de la monarchie, l'archiduc apporta dans l'exécution de cette nouvelle entreprise des tâtonnements qui devaient en rendre le succès impossible. D'abord, pour donner au général Kollowrath, détaché de l'armée de Bohême, le temps de passer le Danube, il décida que l'attaque n'aurait lieu qu'entre midi et une heure, moment choisi par Napoléon pour forcer le passage d'Eckmühl. Il distribua ses troupes en trois colonnes. La première, composée du corps de Kollowrath, ayant une partie de la brigade Vecsay pour avant-garde, devait marcher de Burg-Weinting sur Abach. (Voir la carte no 46.) Elle était de 24 mille hommes. La seconde, composée de la division Lindenau et du reste de la brigade Vecsay, devait, sous le prince Jean de Liechtenstein, marcher par Weilhoe sur Peising. Elle était de 12 mille hommes, et avait l'archiduc généralissime à sa tête. La troisième enfin, forte de près de 40 mille hommes, composée du corps de Rosenberg qui était placé aux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, en face du maréchal Davout, du corps de Hohenzollern qui barrait la chaussée d'Eckmühl, des grenadiers de la réserve et des cuirassiers qui gardaient l'entrée de la plaine de Ratisbonne vers Egglofsheim, devait rester immobile et défendre contre les Français la route de Landshut à Ratisbonne, tandis que les deux premières colonnes feraient leur effort sur Abach. L'archiduc se préparait donc à prendre l'offensive par sa droite, forte de 36 mille hommes, tandis que sa gauche, forte de 40 mille, se tiendrait sur la défensive, à mi-côte des hauteurs qui séparent la grosse Laber de la vallée du Danube. Napoléon, de son côté, marchant au secours du maréchal Davout sur Eckmühl, allait se ruer sur cette gauche avec toutes ses forces, les deux généraux ennemis agissant ainsi sur les communications l'un de l'autre, mais le premier avec hésitation, le second avec une irrésistible vigueur. Cette gauche de l'archiduc, qui devait nous disputer la route de Ratisbonne aux environs d'Eckmühl, était disposée comme il suit. Le corps de Rosenberg était établi à mi-côte sur les hauteurs qui bordent la Laber, derrière les deux villages d'Ober-Leuchling et d'Unter-Leuchling, flanquant la chaussée de Ratisbonne. Un peu plus loin et plus bas se trouvait le corps de Hohenzollern, occupant les bords de la grosse Laber, le château d'Eckmühl, les rampes que la chaussée de Ratisbonne forme au-dessus de ce château. Sur le revers au milieu de la plaine de Ratisbonne, se tenait toute la masse des cuirassiers et des grenadiers, en avant et en arrière d'Egglofsheim. C'était donc en face des deux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, puis sur la chaussée d'Eckmühl, et enfin dans la plaine de Ratisbonne, que l'action devait se passer.
Bataille d'Eckmühl, livrée le 22 avril 1809. Jusqu'à huit heures un épais brouillard enveloppa ce champ de bataille, de l'aspect le plus agreste, et où allait couler le sang de tant de milliers d'hommes. Dès que le brouillard disparut, on se prépara de part et d'autre, les uns à la défense, les autres à l'attaque. Le maréchal Davout disposa vers sa gauche la division Friant pour la diriger sur les sommets boisés auxquels s'appuyaient les deux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, vers sa droite la division Saint-Hilaire pour attaquer de front les deux villages que les Autrichiens occupaient en force. Préparatifs des deux armées. Plus à droite et plus bas, sur le bord de la grosse Laber, il avait rangé les cavaleries bavaroise et wurtembergeoise, et en arrière les divisions de cuirassiers français qui étaient déjà arrivées. Les Autrichiens de leur côté s'établissaient de leur mieux sur les hauteurs qu'ils avaient à défendre. Le prince de Rosenberg avait fait barricader le village d'Unter-Leuchling, le plus menacé des deux, placé une partie de ses forces dans l'intérieur de ces deux villages, et le reste au-dessus sur un plateau boisé qui les dominait. Pour se relier avec la chaussée d'Eckmühl, qui passait derrière lui, il avait déployé sur un coteau le régiment de Czartoryski, avec beaucoup d'artillerie, de manière à labourer de ses boulets toute la vallée par laquelle devaient se présenter les Français. La brigade Biber, du corps de Hohenzollern, était en masse profonde le long de la chaussée au-dessus d'Eckmühl, tandis que Wukassovich occupait avec plusieurs détachements l'autre rive de la grosse Laber, attendant les Français qui venaient de Landshut. Avant midi pas un coup de fusil ou de canon ne troubla les airs. On discernait seulement de nombreux mouvements d'hommes et de chevaux, et sur ces coteaux couverts de bois, au milieu de ces prairies humides et verdoyantes, on voyait se dessiner en longues lignes blanches les masses de l'armée autrichienne.
Vers midi d'épaisses colonnes de troupes parurent dans la direction de Landshut: c'étaient les divisions Morand et Gudin précédées des Wurtembergeois, suivies des maréchaux Lannes et Masséna, et de Napoléon lui-même, qui accouraient tous au galop. Rencontre des deux avant-gardes à Buchhausen. Les troupes françaises arrivant de Landshut débouchaient par Buchhausen, d'une chaîne de coteaux placée vis-à-vis d'Eckmühl, et formant la berge opposée de la vallée de la grosse Laber. (Voir la carte no 47.) Sans qu'on eût à donner le signal convenu, la rencontre des avant-gardes annonça le commencement du combat. Les Wurtembergeois, en débouchant de Buchhausen, furent accueillis par la mitraille partant d'une batterie de Wukassovich, et par les charges de sa cavalerie légère. Repoussés d'abord, mais ramenés bientôt en avant par le brave Vandamme, soutenus par les divisions Morand et Gudin, ils enlevèrent Lintach, bordèrent la grosse Laber devant Eckmühl, et se lièrent par leur gauche avec la division Demont et les Bavarois. À leur droite, les avant-postes de la division Gudin vinrent se répandre entre Deckenbach et Zaitzkofen, vis-à-vis d'Eckmühl et de Roking.
Combat du maréchal Davout contre les villages d'Unter et d'Ober-Leuchling. Au premier coup de canon tiré à l'avant-garde, l'intrépide Davout ébranla ses deux divisions. L'artillerie française vomit d'abord une grêle de projectiles sur tout le front des Autrichiens, et les obligea à se renfermer dans les villages d'Unter et d'Ober-Leuchling. Les divisions Friant et Saint-Hilaire s'avancèrent en ordre, la première à gauche sur les bois auxquels s'appuyait la droite du corps de Rosenberg, la seconde à droite sur les villages d'Ober-Leuchling et d'Unter-Leuchling, situés tous deux à une portée de fusil. Une mousqueterie des plus meurtrières assaillit la division Saint-Hilaire dans son mouvement contre les deux villages, mais n'ébranla point cette vieille troupe, qui était conduite par le brave Saint-Hilaire, surnommé dans l'armée le chevalier sans peur et sans reproche. Le village d'Ober-Leuchling, plus enfoncé dans le ravin et d'un abord moins difficile, fut emporté le premier. Celui d'Unter-Leuchling, plus en dehors, plus escarpé, et barricadé intérieurement, fut énergiquement défendu par les Autrichiens. Le 10e léger, qui était chargé de l'attaque, exposé au double feu du village et du bois en dessus, perdit en un instant 500 hommes morts ou blessés. Il ne se troubla point, pénétra dans le village barricadé, y tua à coups de baïonnette tout ce qui résistait, et y fit plusieurs centaines de prisonniers. Les régiments de Bellegarde et de Reuss-Graitz qui nous avaient disputé les deux villages, se retirèrent alors en arrière sur le plateau boisé, et s'y défendirent avec une nouvelle vigueur. Pendant ce temps la division Friant avait attaqué à gauche les bois auxquels se liaient les deux villages, et y avait refoulé les régiments de Chasteler, archiduc Louis et Cobourg, formant la droite du prince de Rosenberg. Après un feu de tirailleurs très-meurtrier, le 48e et le 111e, conduits par le général Barbanègre, se jetèrent baïonnette baissée dans toutes les éclaircies des bois occupées par les masses autrichiennes, et renversèrent celles-ci. Le corps de Rosenberg poussé ainsi d'un côté vers les bois qui couronnaient la chaîne, de l'autre au delà des deux villages, sur le plateau boisé qui les dominait, fut acculé vers la coupure à travers laquelle passait la chaussée d'Eckmühl. Retiré sur ce point, il essaya de s'y maintenir. En ce moment, dans le bas à droite, devant Eckmühl, les attaques commençaient avec une égale vigueur. Prise du château d'Eckmühl par les Wurtembergeois. Tandis que la cavalerie des Bavarois, appuyée par nos cuirassiers, chargeait dans la prairie la cavalerie des Autrichiens, les fantassins wurtembergeois s'étaient élancés sur Eckmühl pour l'enlever à l'infanterie de Wukassovich. Assaillis par une grêle de balles parties des murailles du château, ils ne se découragèrent pas, et revenant à la charge, ils l'emportèrent. On aperçut alors la chaussée dont les rampes s'élevaient dans la montagne, couverte de masses profondes d'infanterie et de cavalerie. D'un côté à gauche se voyaient les restes de Rosenberg défendant le plateau situé au-dessus des villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, de l'autre côté à droite les hauteurs boisées de Roking, où était établie une partie de la brigade Biber. Il fallait donc enlever ces points, et enfoncer entre deux les masses qui barraient la chaussée.
Attaque décisive sur la chaussée d'Eckmühl. Napoléon, accompagné de Lannes et de Masséna, ordonna l'attaque décisive, pendant que le général Cervoni, brave officier, déployant une carte sous leurs yeux, était emporté par un boulet. Lannes conduisit à droite la division Gudin sur les hauteurs boisées de Roking. Cette division passa la grosse Laber au point de Stanglmühle, d'un côté gravit directement les hauteurs de Roking, de l'autre, prolongeant son mouvement à droite, déborda ces hauteurs, et les enleva successivement à la brigade Biber, qui les disputa pied à pied. Sur la chaussée, la cavalerie à son tour s'élança sur ce terrain, qui présentait une montée assez roide, et qui était couvert d'une épaisse colonne. Ce furent les cavaliers bavarois et wurtembergeois qui chargèrent les premiers et qui rencontrèrent la cavalerie légère des Autrichiens. Celle-ci se précipitant avec bravoure sur un terrain en pente, culbuta nos alliés jusqu'au bord de la grosse Laber. Les cuirassiers français, venant à leur secours, gravirent la pente au galop, renversèrent les cavaliers autrichiens, et parvinrent au sommet de la chaussée à l'instant même où l'infanterie de Gudin, maîtresse de la hauteur de Roking, apparaissait sur leur tête. Cette infanterie, à l'aspect des cuirassiers français gravissant la chaussée au galop et enfonçant les Autrichiens malgré le désavantage du terrain, se mit à battre des mains en criant: Vivent les cuirassiers!
À gauche la lutte continuait entre Saint-Hilaire et les régiments de Bellegarde et de Reuss-Graitz, qui disputaient le plateau boisé au-dessus de Leuchling. Saint-Hilaire y pénétra enfin, en chassa les deux régiments et les refoula sur la chaussée. À cette vue les braves généraux Stutterheim et Sommariva s'élancèrent avec les chevaux-légers de Vincent et les hussards de Stipsicz sur l'infanterie de Saint-Hilaire. Mais celle-ci les arrêta en leur présentant ses baïonnettes, les ramena sur le bord de la chaussée de Ratisbonne, et la couronna d'un côté, tandis que l'infanterie de Gudin la couronnait de l'autre. La cavalerie autrichienne, accumulée alors sur la chaussée, fit de nouveaux efforts contre la masse de nos cavaliers, chargea, fut chargée à son tour, et finit par céder le terrain.
La chaussée d'Eckmühl enlevée, l'armée française débouche dans la plaine de Ratisbonne. À cette heure l'obstacle était forcé de toutes parts, et la chaussée de Ratisbonne nous appartenait, car à gauche Friant traversant le bois qui surmontait la chaîne descendait déjà sur le revers des hauteurs, et à droite Gudin franchissant aussi cette chaîne, commençait à déboucher dans la plaine de Ratisbonne vers Gailsbach. Les troupes de Rosenberg et de Hohenzollern débordées de droite et de gauche, vinrent chercher un abri derrière la masse des cuirassiers autrichiens qui était rangée en bataille à Egglofsheim. Notre cavalerie les suivit au grand trot, ayant à gauche l'infanterie Friant et Saint-Hilaire, à droite l'infanterie Gudin. Furieux combat de cavalerie autour d'Egglofsheim. Il était sept heures du soir, la nuit approchait, et derrière les cavaliers bavarois et wurtembergeois, nos alliés, débouchaient en masse, faisant retentir la terre sous le pas de leurs chevaux, les dix régiments de cuirassiers de Nansouty et de Saint-Sulpice. Un terrible choc était inévitable entre les deux cavaleries, l'une voulant couvrir la plaine dans laquelle en ce moment se repliait l'archiduc Charles, et l'autre voulant conquérir cette plaine pour y terminer sa victoire sous les murs mêmes de Ratisbonne. Pendant que nos cuirassiers s'avancent sur la chaussée flanqués de la cavalerie alliée, contre les cuirassiers autrichiens placés aussi sur la chaussée, et flanqués de leur cavalerie légère, la masse des cavaliers ennemis s'ébranle la première à la lueur du crépuscule. Les cuirassiers de Gottesheim fondent au galop sur les cuirassiers français. Ceux-ci, attendant avec sang-froid leurs adversaires, font une décharge de toutes leurs armes à feu, puis une partie d'entre eux, s'élançant à leur tour, prennent en flanc les cuirassiers ennemis, les renversent, et les poursuivent à outrance. Alors les cuirassiers autrichiens, dits de l'empereur, viennent au secours de ceux de Gottesheim. Les nôtres les reçoivent et les repoussent. Les braves hussards de Stipsicz veulent prêter appui à leur grosse cavalerie, et ne craignent pas de se jeter sur nos cuirassiers. Après un honorable effort ils sont culbutés comme les autres, et toute la masse de la cavalerie autrichienne dispersée s'enfuit au delà d'Egglofsheim sur Kofering. Tandis que nos cavaliers suivent la chaussée au galop, ceux des Autrichiens, trouvant la plaine marécageuse, veulent regagner la chaussée, se mêlent ainsi au torrent des nôtres, et tombent dans nos rangs. Une foule de combats singuliers s'engagent alors aux douteuses clartés de la lune, et au milieu de l'obscurité qui commence, on n'entend que le cliquetis des sabres sur les cuirasses, le cri des combattants, le pas des chevaux. Nos cuirassiers portant la double cuirasse, couverts par conséquent dans tous les sens, ont moins de peine à se défendre que les Autrichiens, qui ne portant de cuirasse que sur la poitrine, tombent en grand nombre sous les coups de pointe qu'ils reçoivent par derrière. Une foule de ces malheureux sont ainsi blessés à mort. Jamais depuis vingt ans on n'a vu une pareille scène de désolation.
Cependant la nuit étant faite, il devient prudent d'arrêter le combat. En s'avançant on peut rencontrer en désordre l'armée de l'archiduc se repliant sur Ratisbonne, et la jeter dans le Danube; mais on peut aussi la trouver rangée en ordre, et en masse, sous les murs de cette ville, et capable d'arrêter des vainqueurs qui débouchent sans ensemble, à travers plusieurs issues, de la vallée de la grosse Laber. Napoléon arrive en ce moment avec Masséna et Lannes à Egglofsheim. Après quelques instants de délibération, le parti le plus sage l'emporte, et il remet au lendemain à livrer une seconde bataille, si l'archiduc tient devant Ratisbonne, ou à le poursuivre au delà du Danube, s'il se retire derrière ce fleuve. Il donne donc l'ordre de bivouaquer sur place. C'était agir sagement, car les troupes expiraient de fatigue, celles surtout qui venaient de Landshut. Il n'y avait même d'arrivés que les Wurtembergeois, Morand et Gudin. Les trois divisions de Masséna se trouvaient encore en arrière.
Résultats de la bataille d'Eckmühl. Cette journée du 22, dite bataille d'Eckmühl, et méritant le titre de bataille par le nombre des troupes engagées, par l'importance décisive de l'événement, nous avait coûté environ 2,500 hommes hors de combat, la plus grande partie appartenant aux divisions Friant et Saint-Hilaire, lesquelles par leur conduite dans ces quatre jours obtinrent pour leur chef le titre de prince d'Eckmühl, titre glorieux bien justement acquis. Elle avait coûté aux Autrichiens environ 6 mille morts ou blessés, un grand nombre de bouches à feu, et 3 ou 4 mille prisonniers, recueillis à la nuit dans les villages que l'on traversait à mesure que l'armée autrichienne battait en retraite. Cette bataille avait définitivement séparé l'archiduc Charles des corps de Hiller et de l'archiduc Louis, et l'avait rejeté en désordre sur la Bohême, après lui avoir enlevé sa ligne d'opération, la Bavière, et la grande route de Vienne.
Napoléon, pour la première fois depuis quatre jours, put prendre un instant de repos, et le prit bien court, car il voulait achever le lendemain la série de ses grandes et belles opérations. Il se doutait bien du reste qu'il n'aurait pas de bataille à livrer, et que l'archiduc Charles passerait le Danube en toute hâte, mais il prétendait lui rendre ce passage difficile et même funeste, s'il était possible.
De son côté l'archiduc Charles, qui s'était arrêté dans son mouvement sur Abach en apprenant le malheur de sa gauche, et qui n'avait rien fait pour le prévenir à temps, l'archiduc consterné, et se reprochant vivement alors de n'avoir pas persévéré davantage dans sa résistance à la politique de la guerre, n'avait pas autre chose à faire qu'à traverser promptement le Danube pour rejoindre l'armée de Bohême, dont il avait déjà rallié la moitié sous Kollowrath, et de descendre ensuite le grand fleuve autrichien sur une rive, tandis que Napoléon le descendrait sur l'autre. Livrer une bataille avec le Danube à dos, eût été une faute contre les règles de la guerre, et une faute tout à fait inexcusable dans l'état de l'armée autrichienne, qui, quoiqu'elle se fût bien conduite, était revenue au sentiment de son infériorité à l'égard de l'armée française. La cavalerie de l'archiduc Charles d'ailleurs était trop peu nombreuse pour disputer à la cavalerie française la vaste plaine dans laquelle on se trouvait. L'archiduc Charles se décide à passer le Danube à Ratisbonne, afin de se réfugier en Bohême. L'archiduc résolut donc de passer sans délai le Danube, soit sur le pont de pierre de Ratisbonne, soit sur un pont de bateaux jeté un peu au-dessous de cette ville, au moyen d'un matériel de passage que l'armée de Bohême avait amené avec elle. Il fut décidé que le corps de Kollowrath, dirigé sur Abach le matin, et ramené le soir d'Abach sur Burg-Weinting, couvrirait la retraite, car n'ayant pas donné encore il était moins fatigué que les autres. Le gros de l'armée devait traverser Ratisbonne, franchir le Danube sur le pont de cette ville, pendant que le corps de réserve passerait sur le pont de bateaux jeté au-dessous, et que la cavalerie évoluerait dans la plaine, pour occuper les Français en faisant le coup de sabre avec eux.
Le lendemain 23, les dispositions de l'archiduc furent exécutées avec assez d'ordre et de succès. Bien avant le jour les divers corps de l'armée traversèrent Ratisbonne, tandis que le général Kollowrath, se retirant avec lenteur vers la ville, donnait aux troupes de l'archiduc le temps de défiler. Les grenadiers s'étaient agglomérés au-dessous de Ratisbonne pour opérer leur passage. La cavalerie manœuvrait entre Ober-Traubling et Burg-Weinting.
Les Français poursuivent les Autrichiens sous les murs de Ratisbonne. Les Français de leur côté se mirent en mouvement de fort bonne heure, tenus en éveil par la victoire presque autant que les Autrichiens par la défaite. Dès qu'on put discerner les objets, la cavalerie légère, par ordre de Napoléon, s'avança en reconnaissance sur la cavalerie autrichienne, pour savoir si c'était une bataille qu'on aurait à livrer, ou des fuyards qu'on aurait à poursuivre. La cavalerie autrichienne, qui, dans ces circonstances, n'avait cessé de se conduire avec le plus grand dévouement, se précipita sur la nôtre, et il s'engagea entre les deux une nouvelle mêlée où toutes les armes tombèrent dans une affreuse confusion. Les cavaliers autrichiens perdirent par ce noble dévouement près d'un millier d'hommes; mais se retirant toujours sur la ville, à travers laquelle ils défilaient au galop, ils attirèrent notre attention de ce côté, et réussirent ainsi à nous dérober la vue du pont de bateaux par lequel passaient les grenadiers. Un détachement de cavalerie légère s'en aperçut enfin, signala le fait à l'artillerie de Lannes, qui, accourue au galop, se mit à foudroyer les Autrichiens. On y tua grand nombre de grenadiers, on en noya beaucoup d'autres, et on détruisit même le pont, dont les bateaux désunis et enflammés furent bientôt emportés par le Danube. Mais le gros des troupes put se retirer, sauf une perte de quelques centaines d'hommes. Le maréchal Davout à gauche, avec les divisions Friant et Saint-Hilaire, le maréchal Lannes à droite, avec les divisions Morand et Gudin, la cavalerie au centre, ne débouchèrent sur la ville qu'au moment où les derniers bataillons autrichiens la traversaient. Les portes en furent immédiatement fermées sur nos voltigeurs.
Attaque de Ratisbonne. Napoléon y voulait entrer dans la journée même, soit pour venger l'échec du 65e de ligne, soit pour avoir le pont du Danube, et s'assurer ainsi le moyen de suivre l'archiduc Charles en Bohême. La ville était enveloppée d'une simple muraille, avec des tours de distance en distance, et un large fossé. Elle ne pouvait pas donner lieu à un siége régulier; mais défendue par beaucoup de monde, elle pouvait tenir quelques heures, même quelques jours, et singulièrement ralentir notre poursuite. Napoléon ordonna que l'artillerie des maréchaux Davout et Lannes, tirée des rangs, fût mise en ligne tout entière, pour abattre les murs de cette malheureuse cité. Sur-le-champ un grand nombre de pièces commencèrent à vomir les boulets et les obus, et le feu éclata en plusieurs quartiers.
Napoléon, impatient de venir à bout de cette résistance, s'était approché de Ratisbonne, au milieu d'un feu de tirailleurs que soutenaient les Autrichiens du haut des murs, et les Français du bord du fossé. Napoléon blessé au pied. Tandis qu'avec une lunette il observait les lieux, il reçut une balle au cou-de-pied, et dit avec le sang-froid d'un vieux soldat: Je suis touché!—Il l'était effectivement, et d'une manière qui aurait pu être dangereuse, car si la balle eût porté plus haut, il avait le pied fracassé, et l'amputation eût été inévitable. Les chirurgiens de la garde accourus auprès de lui enlevèrent sa botte et placèrent un léger appareil sur la blessure, qui était peu grave. À la nouvelle que l'Empereur était blessé, les soldats des corps les plus voisins rompirent spontanément leurs rangs, pour lui adresser de plus près les bruyants témoignages de leur affection. Il n'y en avait pas un qui ne crût son existence attachée à la sienne. Napoléon, donnant la main aux plus rapprochés, leur affirma que ce n'était rien, remonta immédiatement à cheval, et parcourut le front de l'armée pour la rassurer. Ce fut un délire de joie et d'enthousiasme. On saluait en lui l'heureux vainqueur d'Eckmühl, que la mort venait d'effleurer à peine, pour apprendre à tous que le danger lui était commun avec eux, et que s'il prodiguait leur vie, il ne ménageait guère la sienne. Il passa devant les corps qui s'étaient le mieux conduits, fit sortir des rangs les officiers et même les soldats signalés par leur bravoure, et leur donna à tous des récompenses. Il y eut de simples soldats qui reçurent des dotations de quinze cents francs de rente.
Prise de Ratisbonne. Cependant ce n'était pas tout à ses yeux que d'échanger ces joyeuses félicitations, il fallait achever de vaincre, et il envoyait aide de camp sur aide de camp auprès du maréchal Lannes, pour accélérer la prise de Ratisbonne. Cet intrépide maréchal s'était approché de la porte de Straubing, et avait fait diriger tous les coups de son artillerie sur une maison saillante qui dominait l'enceinte. Bientôt cette maison, abattue par les boulets, s'écroula dans le fossé, et le combla en partie. L'obstacle n'était dès lors plus aussi difficile à vaincre, mais il restait toujours un double escarpement à franchir soit pour descendre dans le fossé, soit pour remonter sur le mur vis-à-vis, qui n'était qu'à moitié renversé. On s'était procuré quelques échelles. Des grenadiers du 85e s'en saisirent, et les placèrent au bord du fossé. Mais chaque fois qu'un d'entre eux paraissait, des balles tirées avec une grande justesse l'abattaient à l'instant. Après que quelques hommes eurent été frappés de la sorte, les autres semblèrent hésiter. Alors Lannes s'avançant tout couvert de ses décorations, s'empara de l'une de ces échelles, en s'écriant: Vous allez voir que votre maréchal, tout maréchal qu'il est, n'a pas cessé d'être un grenadier.—À cette vue ses aides de camp, Marbot et Labédoyère, s'élancent, et lui arrachent l'échelle des mains. Les grenadiers les suivent, prennent les échelles, se précipitent en foule sur le bord du fossé, et y descendent. Les coups de l'ennemi, tirés sur un plus grand nombre d'hommes à la fois, et avec plus de précipitation, n'ont plus la même justesse. On franchit le fossé, on escalade le mur à moitié renversé par nos boulets. Les grenadiers du 85e, suivant MM. Labédoyère et Marbot, pénètrent ainsi dans la ville, se dirigent vers l'une des portes et l'ouvrent au 85e, qui entre en colonne dans Ratisbonne. La ville est à nous. On court de rues en rues sous la fusillade, ramassant partout des prisonniers. Mais tout à coup on est arrêté par un cri de terreur parti du milieu des Autrichiens:—Prenez garde à vous, nous allons tous sauter en l'air! s'écrie un officier.—Il y avait en effet des barils de poudre qu'on avait laissés dans une rue, et que le feu échangé des deux côtés pouvait faire sauter. D'un commun accord on s'arrête; on roule ces barils de manière à les mettre à l'abri de l'incendie, et à s'épargner aux uns comme aux autres un péril mortel. Les Autrichiens se retirent ensuite, et abandonnent la ville à nos troupes.