Résultat de cette brillante campagne de cinq jours. Cette journée coûta encore à l'ennemi environ deux mille hommes hors de combat, et six à sept mille prisonniers. C'était la cinquième depuis l'ouverture de la campagne. Jetons un regard sur ces cinq journées si remplies. Le 19 avril, le maréchal Davout, remontant le Danube de Ratisbonne à Abensberg, avait rencontré l'archiduc Charles à Tengen, lui avait tenu tête, et l'avait arrêté sur place. Le 20, Napoléon, réunissant la moitié du corps du maréchal Davout aux Bavarois et aux Wurtembergeois, tandis qu'il attirait le maréchal Masséna sur le point commun d'Abensberg, avait percé vers Rohr la ligne des Autrichiens, et séparé l'archiduc Charles du général Hiller et de l'archiduc Louis. Le 21, il avait continué ce mouvement, et définitivement séparé les deux masses ennemies, en prenant Landshut et la ligne d'opération des Autrichiens, pendant que le même jour le maréchal Davout, formant à gauche le pivot de ses mouvements, rencontrait encore, et contenait l'archiduc Charles à Leuchling. Le 22, averti que l'archiduc Charles ne s'était pas retiré par Landshut, mais se trouvait à sa gauche vers Eckmühl, devant le corps du maréchal Davout, il avait subitement pris sa détermination, s'était rabattu sur Eckmühl, et, dans cette bataille, livrée sur l'extrémité de la ligne ennemie, avait accablé et acculé les Autrichiens vers Ratisbonne. Le 23 enfin, il terminait cette lutte de cinq jours en prenant Ratisbonne, et en refoulant en Bohême l'archiduc Charles réuni à l'armée de Bellegarde, mais séparé de celle de Hiller et de l'archiduc Louis. Outre l'avantage de s'ouvrir la route de Vienne que défendaient tout au plus 36 ou 40 mille hommes démoralisés, d'avoir pris l'immense matériel qui se trouvait sur la principale ligne d'opération de l'ennemi, d'avoir rejeté l'archiduc Charles dans les défilés de la Bohême, où celui-ci devait être paralysé pour long-temps, d'avoir rendu enfin à ses armes tout leur ascendant, Napoléon avait détruit ou pris environ 60 mille hommes, et plus de cent pièces de canon. Sur ces 60 mille hommes près de 40 mille avaient été atteints par le feu de nos fantassins ou le sabre de nos cavaliers[17]. Et tout cela Napoléon l'avait obtenu en se dirigeant, au milieu d'une confusion inouïe de lieux et d'hommes, d'après les vrais principes de la guerre. Sans doute en donnant davantage au hasard, en laissant l'archiduc courir sur Ratisbonne, sans amener à lui le maréchal Davout, Napoléon aurait pu se jeter sur les derrières de l'ennemi par Lancqwaid et Eckmühl, et peut-être prendre en un jour l'armée autrichienne tout entière. Mais, outre qu'il aurait fallu deviner le secret de cette situation, ce qui n'est donné à personne, Napoléon aurait manqué aux vrais principes en restant divisé en présence d'un ennemi concentré, et lui aurait livré ainsi la possibilité d'un grand triomphe. Au contraire, en amenant à un point commun le maréchal Davout par sa gauche, le maréchal Masséna par sa droite, il se mit en mesure de faire face à tout, quelles que fussent les chances des événements, et il put couper devant lui la ligne ennemie, percer sur Landshut, puis se rabattre à gauche, et accabler définitivement à Ratisbonne la grande armée autrichienne. Si nous l'osions, nous ajouterions qu'il vaut presque mieux avoir triomphé un peu moins en se conformant aux véritables principes de la guerre, qui ne sont après tout que les règles du bon sens, avoir triomphé un peu moins, disons-nous, mais sans courir aucune chance périlleuse, que d'avoir triomphé davantage en donnant trop au hasard. Napoléon n'eût jamais succombé, s'il avait dirigé la politique comme en cette occasion il dirigea la guerre. Du reste, l'Autriche, sous ces coups terribles, allait être abattue, l'Allemagne comprimée, l'Europe contenue: Napoléon n'avait jamais mieux mérité les faveurs de la fortune, qui, dans ces cinq journées, sembla de nouveau tout à fait séduite et ramenée.
FIN DU LIVRE TRENTE-QUATRIÈME.
Commencement des hostilités en Italie. — Entrée imprévue des Autrichiens par la Ponteba, Cividale et Gorice. — Surprise du prince Eugène, qui ne s'attendait pas à être attaqué avant la fin d'avril. — Il se replie sur la Livenza avec les deux divisions qu'il avait sous la main, et parvient à y réunir une partie de son armée. — L'avant-garde du général Sahuc est enlevée à Pordenone. — L'armée demande la bataille à grands cris. — Le prince Eugène entraîné par ses soldats, se décide à combattre avant d'avoir rallié toutes ses forces, et sur un terrain mal choisi. — Bataille de Sacile perdue le 16 avril. — Retraite sur l'Adige. — Soulèvement du Tyrol. — L'armée française concentrée derrière l'Adige, s'y réorganise sous la direction du général Macdonald, donné pour conseiller au prince Eugène. — La nouvelle des événements de Ratisbonne oblige l'archiduc Jean à battre en retraite. — Le prince Eugène le poursuit l'épée dans les reins. — Passage de la Piave de vive force, et pertes considérables des Autrichiens. — Événements en Pologne. — Hostilités imprévues en Pologne comme en Bavière et en Italie. — Joseph Poniatowski livre sous les murs de Varsovie un combat opiniâtre aux Autrichiens. — Il abandonne cette capitale par suite d'une convention, porte la guerre sur la droite de la Vistule, et fait essuyer aux Autrichiens de nombreux échecs. — Mouvements insurrectionnels en Allemagne. — Désertion du major Schill. — Conduite de Napoléon après les événements de Ratisbonne. — Son inquiétude en apprenant les nouvelles d'Italie, que le prince Eugène tarde trop long-temps à lui faire connaître. — Il s'avance néanmoins en Bavière, certain de tout réparer par une marche rapide sur Vienne. — Ses motifs de ne pas poursuivre l'archiduc Charles en Bohême, et de se porter au contraire sur la capitale de l'Autriche par la ligne du Danube. — Marche admirablement combinée. — Passage de l'Inn, de la Traun et de l'Ens. — L'archiduc Charles, voulant repasser de la Bohême en Autriche, et rejoindre le général Hiller et l'archiduc Louis derrière la Traun, est prévenu à Lintz par Masséna. — Épouvantable combat d'Ébersberg. — L'archiduc Charles n'ayant pu arriver à temps ni à Lintz, ni à Krems, les corps autrichiens qui défendaient la haute Autriche sont obligés de repasser le Danube à Krems, et de découvrir Vienne. — Arrivée de Napoléon sous cette capitale le 10 mai, un mois après l'ouverture des hostilités. — Entrée des Français à Vienne à la suite d'une résistance fort courte de la part des Autrichiens. — Effet de cet événement en Europe. — Vues de Napoléon pour achever la destruction des armées ennemies. — Manière dont il échelonne ses corps pour empêcher une tentative des archiducs sur ses derrières, et pour préparer une concentration subite de ses forces dans la vue de livrer une bataille décisive. — Nécessité de passer le Danube pour joindre l'archiduc Charles, qui est campé vis-à-vis de Vienne. — Préparatifs de ce difficile passage. — Dans cet intervalle l'armée d'Italie dégagée par les progrès de l'armée d'Allemagne a repris l'offensive, et marché en avant. — L'archiduc Jean repasse les Alpes Noriques et Juliennes affaibli de moitié, et dirige les forces qui lui restent vers la Hongrie et la Croatie. — Évacuation du Tyrol et soumission momentanée de cette province. — Napoléon prend la résolution définitive de passer le Danube, et d'achever la destruction de l'archiduc Charles. — Difficulté de cette opération en présence d'une armée ennemie de cent mille hommes. — Choix de l'île de Lobau, située au milieu du Danube, pour diminuer la difficulté du passage. — Ponts jetés sur le grand bras du Danube les 19 et 20 mai. — Pont jeté sur le petit bras le 20. — L'armée commence à passer. — À peine est-elle en mouvement, que l'archiduc Charles vient à sa rencontre. — Bataille d'Essling, l'une des plus terribles du siècle. — Le passage plusieurs fois interrompu par une crue subite du Danube, est définitivement rendu impossible par la rupture totale du grand pont. — L'armée française privée d'une moitié de ses forces et dépourvue de munitions, soutient le 21 et le 22 mai une lutte héroïque, pour n'être pas jetée dans le Danube. — Mort de Lannes et de Saint-Hilaire. — Conduite mémorable de Masséna. — Après quarante heures d'efforts impuissants, l'archiduc Charles désespérant de jeter l'armée française dans le Danube, la laisse rentrer paisiblement dans l'île de Lobau. — Caractère de cette épouvantable bataille. — Inertie de l'archiduc Charles, et prodigieuse activité de Napoléon pendant les jours qui suivirent la bataille d'Essling. — Efforts de ce dernier pour rétablir les ponts et faire repasser l'armée française sur la rive droite du Danube. — Heureux emploi des marins de la garde. — Napoléon s'occupe de créer de nouveaux moyens de passage, et d'attirer à lui les armées d'Italie et de Dalmatie, pour terminer la guerre par une bataille générale. — Marche heureuse du prince Eugène, de Macdonald et de Marmont pour rejoindre la grande armée sur le Danube. — Position que Napoléon fait prendre au prince Eugène sur la Raab, dans le double but de l'attirer à lui et d'éloigner l'archiduc Jean. — Rencontre du prince Eugène avec l'archiduc Jean sous les murs de Raab, et victoire de Raab remportée le 14 juin. — Prise de Raab. — Jonction définitive du prince Eugène, de Macdonald et de Marmont avec la grande armée. — Alternatives en Tyrol, en Allemagne et en Pologne. — Précautions de Napoléon relativement à ces diverses contrées. — Inaction des Russes. — Napoléon, en possession des armées d'Italie et de Dalmatie, et pouvant compter sur les ponts du Danube qu'il a fait construire, songe enfin à livrer la bataille générale qu'il projette depuis long-temps. — Prodigieux travaux exécutés dans l'île de Lobau pendant le mois de juin. — Ponts fixes sur le grand bras du Danube; ponts volants sur le petit bras. — Vastes approvisionnements et puissantes fortifications qui convertissent l'île de Lobau en une véritable forteresse. — Scène extraordinaire du passage dans la nuit du 5 au 6 juillet. — Débouché subit de l'armée française au delà du Danube, avant que l'archiduc Charles ait pu s'y opposer. — L'armée autrichienne repliée sur la position de Wagram, s'y défend contre une attaque de l'armée d'Italie. — Échauffourée d'un moment dans la soirée du 5. — Plan des deux généraux pour la bataille du lendemain. — Journée du 6 juillet, et bataille mémorable de Wagram, la plus grande qui eût encore été livrée dans les temps anciens et modernes. — Attaque redoutable contre la gauche de l'armée française. — Promptitude de Napoléon à reporter ses forces de droite à gauche, malgré la vaste étendue du champ de bataille. — Le centre des Autrichiens, attaqué avec cent bouches à feu et deux divisions de l'armée d'Italie sous le général Macdonald, est enfoncé. — Enlèvement du plateau de Wagram par le maréchal Davout. — Pertes presque égales des deux côtés, mais résultats décisifs en faveur des Français. — Retraite décousue des Autrichiens. — Poursuite jusqu'à Znaïm et combat sous les murs de cette ville. — Les Autrichiens ne pouvant continuer la guerre, demandent une suspension d'armes. — Armistice de Znaïm et ouverture à Altenbourg de négociations pour la paix. — Nouveaux préparatifs militaires de Napoléon pour appuyer les négociations d'Altenbourg. — Beau campement de ses armées au centre de la monarchie autrichienne. — Caractère de la campagne de 1809.
Premières opérations en Italie. Les Autrichiens avaient eu l'intention d'assaillir les armées françaises dispersées des bords de la Vistule aux bords du Tage, et malgré leurs lenteurs ordinaires ils auraient réussi peut-être, si Napoléon, arrivant à l'improviste, n'avait déjoué par sa présence, sa promptitude et sa vigueur ce dangereux projet de surprise. En cinq jours de combat il avait frappé leur principal rassemblement, et en avait rejeté les fragments désunis sur les deux rives du Danube. Mais s'il avait suppléé à tout ce qui manquait encore à ses armées par son activité, son énergie, son coup d'œil supérieur, il ne pouvait en être ainsi là où il ne se trouvait pas, et il ne se trouvait ni en Italie, où marchait l'archiduc Jean avec les huitième et neuvième corps, ni en Pologne, où marchait l'archiduc Ferdinand avec le septième.
En Italie le début de la campagne n'avait pas été heureux, et ce début aurait certainement exercé une fâcheuse influence sur l'ensemble des événements, si nos succès avaient été moins grands entre Landshut et Ratisbonne. Là, en effet, l'esprit téméraire et inconséquent de l'archiduc Jean opposé à l'esprit sage mais inexpérimenté du prince Eugène, avait triomphé un moment de la bravoure de nos soldats. L'archiduc Jean, suivant la coutume de ceux qui commandent dans une contrée, aurait voulu tout y attirer, et convertir l'Italie en théâtre principal de la guerre. Mais comme il ne pouvait pas faire que le Danube cessât d'être pour Napoléon la route directe de Vienne, il ne pouvait pas faire non plus que le gros des forces autrichiennes fût sur le Tagliamento, au lieu d'être sur le Danube. Jaloux de son frère l'archiduc Charles, entouré d'un état-major jaloux de l'état-major général, il avait élevé plus d'une contestation sur le plan à suivre. Plan de campagne de l'archiduc Jean. Il voulait d'abord entrer directement dans le Tyrol par le Pusther-Thal en passant des sources de la Drave aux sources de l'Adige (voir la carte no 31), descendre par Brixen et Trente sur Vérone, et faire tomber ainsi toutes les défenses avancées des Français, en se portant d'un trait sur la ligne de l'Adige par la route des montagnes, que lui ouvrait l'insurrection des Tyroliens. N'ayant pas la crainte de trouver sur le plateau de Rivoli le général Bonaparte ou l'intrépide Masséna, pouvant compter sur le concours ardent des Tyroliens, il avait d'excellents motifs pour adopter un tel projet, qui entre autres avantages avait celui de le tenir à portée de la Bavière, et en mesure de prendre part aux opérations sur le Danube. Mais comme il arrive toujours des plans débattus entre autorités rivales, celui-ci fit place à un plan moyen, qui consistait à envahir le Tyrol par un corps détaché, et la haute Italie par le gros de l'armée. C'est d'après ces vues que furent distribuées les forces destinées à opérer en Italie. Le huitième corps se réunit à Villach en Carinthie, sous les ordres du général Chasteler auquel il était d'abord destiné; le neuvième à Laybach en Carniole, sous le comte Ignace Giulay, ban de Croatie. Le général Chasteler, connaissant bien le Tyrol, fut détaché du huitième corps avec une douzaine de mille hommes, et chargé d'opérer par le Pusther-Thal, en s'avançant par les montagnes de l'est à l'ouest, pendant que le gros de l'armée suivrait dans la plaine la même direction. Le général Chasteler avec une douzaine de mille hommes et le concours des Tyroliens avait assez de forces contre les Bavarois, qui étaient à peine cinq ou six mille dans le Tyrol. Tandis qu'il cheminerait par Lienz et Brunecken sur Brixen, les huitième et neuvième corps, partant l'un de Villach, l'autre de Laybach, devaient déboucher sur Udine. Ces deux corps présentaient, en y comprenant l'artillerie, une masse d'environ 48 mille hommes de troupes excellentes. Une vingtaine de mille hommes de landwehr, bien habillés, animés d'un bon esprit, mais peu instruits, devaient rester à la frontière, la garder, la couvrir d'ouvrages de campagne, et former avec leurs bataillons les meilleurs une réserve à la disposition de l'armée agissante. Un détachement de 7 à 8 mille hommes, auquel devait se réunir l'insurrection de Croatie, était chargé d'observer la Dalmatie, d'où l'on craignait que le général Marmont ne parvînt à déboucher. Toutefois comme on espérait surprendre les Français en Frioul aussi bien qu'en Bavière, et comme on savait également que la complaisance de famille, non moins grande dans la cour de Napoléon que dans les cours les plus vieilles de l'Europe, avait valu au prince Eugène le commandement de l'armée d'Italie, à l'exclusion de Masséna le chef naturel de cette armée, on se flattait d'être bientôt sur l'Adige, même sur le Pô, et de tenir le général Marmont enfermé en Dalmatie. Une sommation était déjà préparée pour ce dernier, et on croyait n'avoir d'autre difficulté avec lui que celle de débattre et de signer une capitulation.
Intelligences secrètes préparées en Italie pour y seconder les mouvements des armées autrichiennes. Ce n'était pas seulement sur la force des armes que l'on se fiait pour s'avancer victorieusement en Italie, mais aussi sur des menées secrètes, pratiquées depuis les montagnes du Tyrol jusqu'au détroit de Messine. Les Autrichiens étaient soutenus dans leur téméraire tentative par la persuasion que l'Europe entière, comme la France, était déjà lasse du pouvoir de Napoléon, opinion qu'ils avaient puisée dans les événements d'Espagne, et ils avaient compté non-seulement sur le Tyrol, dévoué de tout temps à l'Autriche, mais sur les anciens États vénitiens qui gémissaient encore de leur ruine récente, sur le Piémont devenu malgré lui province française, sur les États de l'Église, les uns convertis en départements de l'Empire, les autres témoins de l'esclavage du pape, enfin sur le royaume de Naples privé de ses antiques souverains, séparé de la Sicile, et désirant recouvrer sa dynastie et son territoire. De nombreuses intelligences avaient été préparées dans tous ces pays, soit auprès des nobles mécontents du régime d'égalité introduit par les Français, soit auprès des prêtres regrettant la suprématie de l'Église, ou déplorant l'outrageante oppression du saint-père. Cependant, bien que la domination française fût désagréable aux Italiens à titre de domination étrangère, bien qu'elle leur coûtât beaucoup de sang et d'argent, elle avait pour le plus grand nombre d'entre eux des mérites qu'ils ne méconnaissaient pas, et que les souffrances de la guerre ne leur avaient pas fait oublier entièrement. On ne pouvait donc pas remuer les Italiens aussi facilement que les Tyroliens, mais quant à ceux-ci leur impatience de voir reparaître le drapeau autrichien était extrême. Rien ne peut donner une idée de l'attachement qu'ils portaient alors à l'Autriche. Ces simples montagnards, habitués au gouvernement tout paternel de la maison de Habsbourg, avaient en 1806 passé avec horreur sous le joug de la Bavière, qui était pour eux un voisin détesté. Celle-ci ne se sentant pas aimée de ses nouveaux sujets, leur avait rendu haine pour haine, et les avait traités avec une dureté qui n'avait fait qu'exalter leur ressentiment. Aussi n'avaient-ils cessé d'envoyer à Vienne de nombreux émissaires, promettant de se soulever au premier signal, et offrant par leurs relations avec les Grisons et les Suisses d'opérer un mouvement, qui se communiquerait bientôt à la Souabe d'un côté, au Piémont de l'autre. Ils avaient même contribué par leur ardeur à tromper la cour de Vienne, et à lui persuader qu'il n'existait dans toute l'Europe que des Tyroliens ou des Espagnols impatients de secouer le joug du nouvel Attila. Un employé fort actif du département des affaires étrangères à Vienne, M. de Hormayer, tenant dans ses mains le fil de ces intrigues tyroliennes, allemandes et italiennes, avait été chargé d'accompagner l'archiduc Jean, pour faire jouer à côté de lui les ressorts secrets de la politique, tandis que le prince ferait jouer les ressorts découverts de la guerre. On avait naturellement mis les Anglais de moitié dans ces espérances et ces menées, et ils avaient promis de coopérer activement avec les Autrichiens, dès que ceux-ci, envahissant la Lombardie jusqu'à Pavie, auraient ouvert le littoral de l'Adriatique de Trieste à Ancône.
Commencement des hostilités en Tyrol et en Frioul. Tout était prêt pour agir en Carinthie le même jour qu'en Bavière, c'est-à-dire le 10 avril. Ce jour, en effet, tandis que les avant-gardes de l'archiduc Charles franchissaient l'Inn, les avant-gardes de l'archiduc Jean se présentaient aux débouchés des Alpes Carniques et Juliennes, sans aucune déclaration préalable de guerre. On avait cru y suppléer en envoyant aux avant-postes français, vers la Ponteba, un trompette porteur d'une déclaration de l'archiduc Jean, dans laquelle ce prince disait qu'il entrait en Italie, et qu'on eût à le laisser passer, sans quoi il emploierait la force. Une demi-heure après, des détachements de cavalerie et d'infanterie légère s'étaient précipités sur nos avant-postes, et en avaient même enlevé quelques-uns. Apportant encore moins de forme à l'égard des Bavarois, possesseurs du Tyrol, le général Chasteler avait dès la veille, c'est-à-dire le 9 avril, envahi la contrée montagneuse qu'on appelle le Pusther-Thal, et qui sépare la Carinthie du Tyrol italien.
Routes par lesquelles les Autrichiens débouchent en Italie. Deux grandes routes (voir la carte no 31) s'ouvraient devant les Autrichiens pour envahir le Frioul: celle qui, venant de Vienne à travers la Carinthie, descend des Alpes Carniques sur le Tagliamento, et conduit par Villach, Tarvis, la Ponteba, sur Osopo; celle qui, venant de la Carniole, descend des Alpes Juliennes sur l'Isonzo, qu'elle franchit entre Gorice et Gradisca, et tombe sur Palma-Nova ou Udine. Napoléon s'était précautionné sur l'une et l'autre route contre les invasions autrichiennes, en construisant sur la première le fort d'Osopo, sur la seconde l'importante place de Palma-Nova. Mais ce fort et cette place, très-suffisants pour servir d'appuis à une armée, ne pouvaient pas la suppléer; c'était une difficulté, et non un obstacle invincible. Les troupes du prince Eugène n'étant pas encore rassemblées, il était facile de défiler sous le canon d'Osopo et de Palma-Nova, de les bloquer et de passer outre.
Néanmoins l'archiduc Jean ne voulut se servir ni de l'une ni de l'autre de ces deux routes, bien que, dans son espérance de surprendre l'armée française, il ne dût craindre de sérieux obstacle sur aucune des deux. Il préféra une route intermédiaire, celle qui, passant par les sources de l'Isonzo, débouchait par Cividale sur Udine. Elle était difficile surtout pour une armée nombreuse, chargée d'un gros matériel, mais à cause de cela elle lui semblait devoir être moins défendue que les deux autres. Il s'y engagea donc avec le gros de son armée, composé des huitième et neuvième corps, et n'envoya que deux avant-gardes sur les routes de Carinthie et de Carniole. Un habile officier, le colonel Wockmann, dut avec quelques bataillons et quelques escadrons s'ouvrir la Ponteba, en y faisant la guerre de montagnes contre nos avant-postes, tandis que le général Gavassini, passant l'Isonzo avec un détachement au-dessus de Gradisca, marcherait sur Udine, point commun où allaient converger les diverses parties de l'armée autrichienne.
Toutes ces combinaisons étaient superflues, car le prince Eugène, ne s'attendant pas à être attaqué avant la fin d'avril, n'avait sous la main que la division Seras devant Udine, et la division Broussier devant la Ponteba. Quant à lui, il était occupé à faire de sa personne la revue de ses avant-postes, obéissant en cela à un conseil de Napoléon, qui lui avait recommandé de visiter les lieux où bientôt il aurait à livrer des batailles. Les Autrichiens n'eurent donc que de simples avant-postes à refouler, sur toutes les routes où ils se présentèrent. Le 10, le colonel Wockmann replia jusqu'à Portès les avant-gardes de la division Broussier; le général Gavassini franchit l'Isonzo sans difficulté, et le corps principal déboucha avec moins de difficulté encore sur Udine, où se trouvait une seule division française.
Conduite du prince Eugène surpris par la soudaine apparition des Autrichiens. Le prince Eugène, surpris par cette soudaine apparition, et peu habitué au commandement, quoique déjà très-habitué à la guerre sous son père adoptif, fut vivement ému d'une situation si nouvelle pour lui. Des huit divisions qui composaient son armée, il n'avait auprès de lui que les deux divisions françaises Seras et Broussier. Il avait un peu en arrière, entre la Livenza et le Tagliamento, les divisions françaises Grenier et Barbou, ainsi que la division italienne Severoli, et plus loin, près de l'Adige, la division française Lamarque, la division italienne Rusca, plus les dragons qui constituaient le fonds de sa cavalerie. Quant à sa sixième division française, celle de Miollis, elle se trouvait encore fort en arrière, retenue qu'elle était par la situation de Rome et de Florence. Dans une telle occurrence le prince Eugène n'avait qu'une détermination à prendre, c'était de se concentrer rapidement, en rétrogradant vers la masse de ses forces. Quelque désagréable que fût au début un mouvement rétrograde, il fallait s'y résoudre avec promptitude, ne devant jamais être tenue pour déplaisante la résolution qui vous mène à un bon résultat. Il est vrai que pour braver certaines apparences passagères, il faut un général renommé, tandis que le prince Eugène était jeune, et sans autre gloire que l'amour mérité de son père adoptif. Mouvement rétrograde du prince Eugène. Il se décida donc à rétrograder, mais avec un regret qui devait bientôt lui être fatal, en l'empêchant de pousser jusqu'où il fallait son mouvement de concentration. Il ordonna aux divisions Seras et Broussier de repasser le Tagliamento, de se porter jusqu'à la Livenza, où devaient arriver, en hâtant le pas, les divisions Grenier, Barbou, Severoli, Lamarque et Grouchy. Le général Seras n'eut qu'à rétrograder sans combattre. Le général Broussier eut à livrer des combats fort vifs au colonel Wockmann, qui lui disputa très-habilement les vallées du haut Tagliamento; mais il se retira en jonchant de morts le terrain qu'il abandonnait. Heureusement les Autrichiens, quoiqu'ils voulussent nous surprendre, ne marchaient pas avec toute la vitesse possible. Ils mirent quatre jours à se rendre de la frontière au Tagliamento, ce qui nous laissait, pour opérer notre concentration, un temps dont un général expérimenté aurait pu mieux profiter que ne le fit le prince Eugène.
Surprise et enlèvement de l'avant-garde commandée par le général Sahuc. En repassant le Tagliamento pour gagner la Livenza, il rallia les divisions françaises Grenier et Barbou, ainsi que la division italienne Severoli, puis il s'arrêta entre Pordenone et Sacile, n'étant que très-mollement poursuivi par les Autrichiens. Arrivé là il eut le tort de laisser à Pordenone, trop loin de lui et de tout soutien, une forte arrière-garde, composée de deux bataillons du 35e, et d'un régiment de cavalerie légère, sous les ordres du général Sahuc. Ce général ne montra pas ici la vigilance qu'il faut à l'avant-garde quand on marche en avant, à l'arrière-garde quand on se retire; il eut le tort, au lieu de battre la campagne pour éclairer l'armée, de ne pas même éclairer sa propre troupe, et de s'enfermer avec elle dans Pordenone[18]. Les Autrichiens, avertis de la présence d'une arrière-garde française à Pordenone, se portèrent en avant avec un détachement d'infanterie et une troupe considérable de cavalerie, sous la conduite du chef d'état-major Nugent, officier fort intelligent, et membre fort exalté du parti de la guerre. Avec sa cavalerie il enveloppa complétement Pordenone, coupant toutes les communications entre ce point et Sacile; avec son infanterie il attaqua Pordenone même, et y surprit les troupes françaises endormies et mal gardées. Celles-ci, attaquées avant d'avoir pu se mettre en défense, furent obligées de se retirer en toute hâte, et de chercher leur salut dans une fuite précipitée. Mais au lieu de trouver le chemin ouvert en quittant Pordenone, elles y rencontrèrent une nombreuse cavalerie qui les assaillit dans tous les sens. Nos hussards essayèrent de se faire jour en chargeant au galop; quelques-uns s'échappèrent, les autres furent sabrés ou pris. Quant à l'infanterie, elle ne chercha son salut que dans une vaillante résistance. Les deux bataillons du 35e, vieux régiment d'Italie, se formèrent en carré, et reçurent les cavaliers autrichiens de manière à les rebuter, si leur nombre eût été moins grand. Ils en abattirent plusieurs centaines à coups de fusil, et jonchèrent la terre de cadavres d'hommes et de chevaux. Mais bientôt, les cartouches leur manquant, ils n'eurent plus que la pointe de leurs baïonnettes contre une cavalerie qui était la meilleure de l'Autriche. Cinq cents de nos malheureux soldats expièrent en tombant sous le sabre des Autrichiens l'incurie de leur général. Les autres furent faits prisonniers.
Cette fâcheuse aventure irrita beaucoup l'armée française, et diminua sa confiance dans le général en chef. Par contre, elle augmenta l'ardeur des troupes autrichiennes, qui, pour la première fois depuis long-temps, voyaient les Français reculer devant elles, et commençaient à n'être pas sans espérance de les vaincre.
Ce que le prince Eugène aurait eu de mieux à faire en cette circonstance, puisqu'il avait pris le parti de la retraite, c'eût été de persister à se retirer, jusqu'à ce qu'il trouvât une ligne solide à défendre, et toutes ses forces réunies derrière cette ligne. Alors il aurait obtenu le dédommagement de quelques jours d'une attitude fâcheuse, et donné un sens fort honorable à son mouvement rétrograde. Mais il était jeune, plein d'honneur et de susceptibilité. Les propos des soldats, qui avaient conservé tout l'orgueil de la vieille armée d'Italie, lui déchiraient le cœur. Bien qu'ils aimassent le jeune prince, fils de leur ancien général, ils jugeaient, discernaient son inexpérience, s'en plaignaient tout haut, ne ménageaient pas davantage les généraux placés sous lui, et demandaient qu'on les menât à un ennemi qui avait l'insolence de les poursuivre, et devant lequel ils n'étaient pas accoutumés à fuir. Aux propos des soldats se joignait le désespoir des habitants, qui étaient d'anciens sujets vénitiens rattachés pour la plupart à la France, effrayés de l'approche de l'armée autrichienne, et suppliant qu'on ne les livrât pas à sa vengeance. Eugène assembla ses généraux, qu'il trouva déconcertés comme lui; car ils avaient pris sous Napoléon l'habitude de se battre héroïquement, mais non celle de commander. Ils étaient prêts à se faire tuer, mais point à donner un avis sur une question aussi grave que celle de savoir s'il fallait livrer bataille. Ce qu'il y avait de plus sage évidemment, c'était de continuer à se retirer jusqu'à ce qu'on eût rallié ses forces et trouvé un terrain avantageux pour combattre. En allant jusqu'à la Piave, on aurait rallié successivement cinq divisions d'infanterie française et une d'infanterie italienne, plus deux belles divisions de dragons, et la garde royale lombarde, qui était une bonne troupe. Enfin on aurait rencontré dans la Piave même une ligne excellente à défendre. Mais Eugène n'avait ni assez d'expérience, ni assez de réputation pour braver patiemment les propos de l'armée. Piqué du silence de ses généraux et de l'indiscrétion de ses soldats, il résolut de s'arrêter en avant de la Livenza, entre Sacile et Pordenone, sur un terrain qu'il ne connaissait pas, qui ne présentait aucune circonstance avantageuse, et sur lequel ses troupes n'avaient pas eu encore le temps de se concentrer.
Le prince Eugène excité par les propos de l'armée, se décide à livrer bataille devant Sacile. Le 15 au soir, après l'échec de Pordenone, il ordonna de faire halte, et de reprendre l'offensive sur tous les points. Il avait, en rétrogradant jusque-là, réuni aux divisions Broussier et Seras les divisions Grenier, Barbou, Severoli, qu'il avait rencontrées en avant de la Livenza. Ces cinq divisions pouvaient présenter une force d'environ 36 mille hommes: les uns, vieux soldats de l'armée d'Italie; les autres, soldats jeunes mais instruits, et composant les quatrièmes bataillons des armées de Naples et de Dalmatie. La force des Autrichiens au contraire s'élevait à 45 mille hommes environ de leurs meilleures troupes. La disproportion était donc très-grande. Il est vrai que le prince Eugène comptait sur un renfort de dix mille fantassins et cavaliers, que devaient lui amener les généraux Lamarque et Grouchy, actuellement en route pour le rejoindre. Description du terrain entre Pordenone et Sacile. Mais cette adjonction n'était pas certaine, et de plus le terrain était fort peu favorable. À notre droite nous avions, entre Tamai, Palse, Porcia, des villages, des clôtures, un sol inondé, de nombreux canaux, fortement occupés par les Autrichiens. Au centre, le terrain se relevant formait une arête qui courait droit devant nous, et sur laquelle avait été pratiquée la route de Sacile à Pordenone. Nous possédions sur cette route le village de Fontana-Fredda, vis-à-vis celui de Pordenone, enlevé le matin par les Autrichiens. Enfin à notre gauche, au versant de cette arête, le terrain s'étendait en plaine jusqu'au pied des Alpes. Deux villages s'y apercevaient, celui de Roveredo, occupé par les Français, celui de Cordenons, où bivouaquaient les Autrichiens. Ainsi à droite un sol coupé et hérissé d'obstacles, au centre une grande routé allant perpendiculairement de notre ligne à celle de l'ennemi, à gauche une plaine: tel était le terrain à disputer. Il s'offrait à la vérité une circonstance favorable, qu'il aurait fallu deviner, comme Napoléon savait le faire d'après les moindres indices, c'était la séparation des Autrichiens en deux masses, l'une formée du huitième corps, et placée dans les villages de Tamai, de Porcia, de Palse, derrière les obstacles de terrain qui étaient à notre droite; l'autre formée du neuvième corps et de la cavalerie établie dans la plaine à gauche, à Cordenons. Or, de Cordenons à Pordenone il y avait plus d'une lieue d'un espace mal gardé et mal défendu. Cette circonstance aperçue, il aurait fallu laisser les divisions Seras et Severoli, attaquer à notre droite Tamai, Palse, Porcia, et y attirer les Autrichiens; puis avec les divisions Grenier et Barbou, qui étaient au centre sur la grande route, avec la division Broussier, qui était à gauche dans la plaine, former une masse de 24 mille hommes, marcher par la grande route de Fontana-Fredda sur Pordenone, investir ce dernier bourg, le séparer de Cordenons, où était le neuvième corps, et couper ainsi l'armée autrichienne en deux: une fois cela fait, on aurait eu bon marché du huitième corps engagé avec notre droite, et d'autant mieux qu'il se serait enfoncé plus avant dans les terrains difficiles qui composaient cette partie du champ de bataille.
Bataille de Sacile, livrée le 16 avril. Malheureusement le prince Eugène avec son chef d'état-major Charpentier, mettant autant d'irréflexion à arrêter le plan de la bataille qu'à la résoudre, ordonnèrent tout le contraire de ce que conseillaient le terrain et la position de l'ennemi. Plan de cette bataille. Sans même reconnaître ni l'un ni l'autre, ils décidèrent que le lendemain 16 avril, à la pointe du jour, les généraux Seras et Severoli partiraient de Tamai pour se porter sur Palse et Porcia, qu'ils chercheraient à enlever à tout prix; qu'au centre, sur la grande route, la division Grenier s'établirait en avant de Fontana-Fredda, mais sans agir offensivement, jusqu'au moment où les généraux Seras et Severoli auraient emporté les nombreux et difficiles obstacles qu'ils avaient à vaincre; qu'à gauche le général Broussier, venant se serrer au général Grenier à travers la plaine de Roveredo, garderait la même expectative; qu'enfin en arrière le général Barbou appuierait la ligne française: plan vicieux, qui laissait aux Autrichiens le loisir de rectifier leur position, pendant que notre droite s'épuiserait contre des obstacles tout matériels, et que notre centre, notre gauche, notre arrière-garde, perdraient leur temps à ne rien faire. C'est ainsi, et avec cette intelligence, qu'on prodigue bien souvent le sang si précieux des soldats, et qu'on joue le sort des empires! C'est ainsi que rois et républiques confient, les uns à des fils ou à des frères incapables, les autres à des favoris de la multitude tout aussi incapables, la vie des hommes et le salut des États! Le prince Eugène était un brave officier, plein de modestie et de dévouement, propre un jour à bien conduire une division, mais non à commander une armée, ni surtout à diriger une campagne.
Nos soldats ne sachant pas où on les menait, mais satisfaits de combattre un ennemi qu'ils n'avaient pas l'habitude de craindre, marchèrent résolument au feu le 16 avril au matin, jour de dimanche. Les Français sous Seras, les Italiens sous Severoli, se jetèrent bravement sur Palse et Porcia, et enlevèrent les premiers obstacles qui leur étaient opposés. L'archiduc Jean était en ce moment à la messe avec tout son état-major. Ce prince, quoiqu'il eût à la fois plus d'expérience et plus de prétentions que le modeste prince Eugène, ne montra pas ici plus de jugement que son adversaire, car après avoir surpris les Français la veille à Pordenone, il s'exposait à être surpris au même endroit. Il monta immédiatement à cheval avec son état-major, courut en avant de Pordenone, et voyant devant lui, sur la route de Fontana-Fredda, le général Grenier à notre centre, le général Broussier à notre gauche, former des masses que le terrain découvert rendait plus apparentes, s'imagina que nous allions replier notre gauche sur notre centre, notre centre sur notre droite, ne tira de ce qu'il croyait voir que l'inspiration de rabattre le neuvième corps de Cordenons sur Fontana-Fredda, pour nous empêcher d'exécuter le mouvement qu'il supposait, laissa du reste l'espace toujours ouvert entre Cordenons et Pordenone, et ne parut point s'inquiéter de son huitième corps, occupé à se débattre avec les généraux Seras et Severoli, au milieu des terrains accidentés qui étaient entre Tamai, Palse et Porcia.
Lutte acharnée dans les villages de Palse et de Porcia. C'est là en effet qu'eut lieu sous la direction de deux généraux en chef peu clairvoyants, et entre des soldats d'une extrême vaillance, une lutte sanglante et acharnée. Le huitième corps autrichien, beaucoup plus nombreux que les divisions Seras et Severoli, n'entendait pas leur abandonner le terrain dont elles avaient conquis une partie. Le général Colloredo se jeta sur elles avec une division autrichienne, leur enleva sous un feu meurtrier Porcia et Palse, et rétablit ainsi le combat. Le général Seras, qui s'était ménagé une réserve, se mit à sa tête, la porta en avant, et rentra dans les villages perdus, en y ramenant à la fois les Français et les Italiens. On s'établit dans ces malheureux villages, théâtre de tant de fureurs. Alors les Autrichiens, profitant des moindres obstacles, se défendant de maison à maison, de clôture à clôture, opposèrent à nos soldats une résistance dont ils n'avaient pas donné l'exemple depuis Marengo. Le général Grenier, condamné à l'inaction sur la grande route de Fontana-Fredda à Pordenone, détacha deux bataillons à sa droite, pour aider à la conquête définitive de Porcia. Le général Barbou en envoya deux de l'arrière-garde sur les mêmes points. Ces renforts compensaient sans doute l'infériorité de notre droite par rapport au huitième corps qu'elle avait à combattre; mais, sur ce terrain semé d'obstacles qu'il était aussi difficile de perdre que de conquérir, ils ne décidaient rien, notre gauche et notre centre demeurant immobiles. Attaque repoussée du 9e corps autrichien sur notre gauche. De part et d'autre on combattait avec acharnement, lorsque le neuvième corps, en s'avançant obliquement de Cordenons sur Fontana-Fredda, joignit la division Broussier, qui formait notre gauche. Le général Broussier avait disposé en échelons les 9e, 84e et 92e de ligne, superbes régiments à quatre bataillons, dont sa division était composée. Il attendit avec sang-froid l'infanterie ennemie, et la fusillant de très-près avec une extrême justesse, renversa presque une ligne entière; puis la superbe cavalerie autrichienne ayant profité de la plaine pour le charger, il la reçut en carré, couvrit la terre de ses morts, et toute brave qu'elle était, la renvoya dégoûtée de pareilles tentatives. Cependant le neuvième corps, fort nombreux, débordait notre gauche, et semblait menacer en arrière de Fontana-Fredda le bourg de Sacile, où se trouvait le principal pont sur la Livenza. Une menace des Autrichiens sur Sacile détermine la retraite des Français. Ce pont occupé, notre communication la plus importante était perdue, et il ne nous restait plus pour nous retirer que de mauvais ponts sur la partie inférieure de la Livenza. Le prince Eugène, qui n'était résolu qu'au feu, s'alarma pour ses communications, et, bien que la lutte fût encore incertaine, ordonna la retraite, avec aussi peu de motifs qu'il en avait eu pour ordonner la bataille.
Nos soldats, après avoir tué autant de monde qu'ils en avaient perdu, se retirèrent vers la Livenza, désolés du rôle humiliant qu'on leur faisait jouer. Notre droite se dirigea sur le pont de Brugnera, qu'elle put gagner sans désordre, le sol fort difficile de ce côté ne se prêtant guère à la poursuite, et les Autrichiens étant épuisés par la terrible lutte qu'ils y avaient soutenue. Tout l'effort de l'ennemi pendant ce mouvement rétrograde porta sur notre gauche, qui se retirait sur un terrain découvert. La division Broussier par sa superbe attitude sauva l'armée, tantôt attendant l'infanterie ennemie pour la fusiller à bout portant, tantôt recevant en carré la cavalerie qu'elle arrêtait avec ses baïonnettes. Lorsque notre centre et notre arrière-garde eurent défilé par Sacile, elle y entra la dernière, laissant les ennemis eux-mêmes remplis d'admiration pour sa belle conduite.
Désordre de la retraite. Jusque-là nous n'avions perdu que des morts, des blessés, de l'artillerie démontée, et peu de prisonniers. Mais dans la nuit le prince Eugène ayant cru devoir pousser la retraite jusqu'à Conegliano, pour se couvrir le plus tôt possible de la Piave, le mauvais temps, l'encombrement des voitures d'artillerie et des bagages, leur croisement avec les troupes, produisirent un désordre fâcheux. Les soldats, peu surveillés par leurs chefs au milieu de cette confusion, se répandirent dans les maisons, au risque d'y être faits prisonniers. L'armée qui sur le champ de bataille avait perdu environ trois mille et quelques cents hommes, perte à peu près égale à celle des Autrichiens, perdit encore trois mille hommes en soldats pris ou égarés. Bientôt le désordre s'augmentant par suite d'un temps effroyable qui fit déborder les rivières et rendit les routes impraticables, on arriva derrière la Piave dans un état qui n'honorait point cette armée d'Italie, jadis si admirable. Heureusement les Autrichiens, peu accoutumés à la vaincre, pressés de jouir de leur victoire, et retardés par le temps qui rendait leur poursuite aussi difficile que notre retraite, restèrent plusieurs jours sans attaquer le prince Eugène. Ils lui laissèrent ainsi le loisir de se remettre de sa défaite, et d'en arrêter les conséquences. Il avait été rejoint en route, mais trop tard, par la division d'infanterie Lamarque et par la division de cavalerie Grouchy. Arrivée du général Macdonald à l'armée d'Italie. Il lui arriva en outre, ce qui dans le moment valait mieux qu'un renfort, un général, l'illustre Macdonald, un des meilleurs officiers de la révolution, bien qu'il eût perdu la bataille de la Trebbia. Ses liaisons avec Moreau l'avaient condamné à vivre pendant plusieurs années dans une sorte de disgrâce, et à languir dans l'inaction, tandis que ses pareils d'âge ou de services, quelques-uns même ses inférieurs, obtenaient des fortunes brillantes. Le grand besoin qu'on avait de généraux et d'officiers, par suite de guerres continues, obligeait de revenir à beaucoup de ceux qu'on avait négligés. N'ayant pas voulu envoyer Masséna en Italie à cause du prince Eugène, qu'il craignait de réduire à un rôle secondaire, Napoléon s'était prêté à ce qu'on lui envoyât le général Macdonald, pour lui servir de guide et de soutien. Le général Macdonald, l'un des hommes les plus intrépides qui aient paru dans nos armées, expérimenté, manœuvrier, froid, sachant se faire obéir, fut reçu avec confiance par les soldats, avec déplaisir par quelques généraux, qui voyaient à regret une main ferme prête à s'appesantir sur eux, et qui de plus, le croyant dans la disgrâce, craignaient qu'il n'y eût peu d'avantage à rendre des services sous ses ordres. Le général Lamarque notamment, qui se distinguait à l'armée par un esprit remuant, murmura tout haut, en disant que l'Empereur n'envoyait le général Macdonald en Italie que pour le perdre, et que ceux qui serviraient sous lui seraient exposés à partager son sort. Il n'y eut pas jusqu'à la tenue militaire du général Macdonald, fidèle au costume des premiers temps de la révolution, qui ne devînt un sujet de railleries inconvenantes de la part de jeunes officiers sur lesquels la mode avait déjà repris son empire. Mais il n'y avait pas à railler avec un homme du caractère du général Macdonald, et il ramena bientôt à la soumission ceux qui étaient tentés de s'en écarter. Distribution de l'armée d'Italie en trois commandements. Toutefois le prince Eugène ne voulant pas se donner un tuteur trop visible dans la personne de cet officier, n'en fit point son chef d'état-major, et se contenta, pour lui créer une place convenable, de distribuer son armée en trois commandements, un de gauche, un du centre, un de droite. Celui de droite, le plus considérable et le plus important des trois, composé des divisions Broussier et Lamarque et des dragons de Pully, fut confié au général Macdonald. Celui du centre fut attribué au général Grenier. Il comprenait la division Grenier, qui passa sous le commandement du général Pacthod, et la division Durutte, qui contenait une partie de la division Barbou. Le reste de cette dernière division avait été jeté comme garnison dans Venise. Le commandement de gauche fut conféré au général Baraguey-d'Hilliers: il se composait des Italiens et de quelques Français mêlés à eux pour leur donner l'exemple. Avec la division Seras, la garde italienne, les dragons de Grouchy, le prince Eugène se forma une réserve d'une dizaine de mille hommes. Le total de son armée s'éleva à 60 mille hommes, dont le général Macdonald eut à lui seul 17 mille. Celui-ci put ainsi exercer une véritable influence sur les événements, sans aucune apparence de commandement en chef. Mais le prince Eugène, qui était aussi modeste que sage, ne manqua pas de le consulter dans toutes les occasions importantes, et n'eut qu'à se louer de ses conseils[19]. Le général Macdonald fit prévaloir la résolution de se retirer lentement, et en marchant vers l'Adige, où l'on devait trouver la force de reprendre l'offensive, de s'y transporter avec une meilleure tenue. On se rendit en effet sur l'Adige, on s'y reposa, on s'y remit en ordre, et on y devint bientôt plus digne de l'armée d'Italie dont on avait un instant compromis le nom glorieux.
Insurrection du Tyrol. Les choses se passaient plus mal encore dans la région montagneuse qui dominait les plaines de la haute Italie, où les Autrichiens obtenaient, dans le Tyrol, des avantages plus marqués que dans le Frioul. Le général Chasteler avait franchi la frontière un jour plus tôt, c'est-à-dire le 9 avril, et passant de Carinthie en Tyrol s'était porté à Lientz. (Voir la carte no 31.) Quoiqu'il fût convenu avec les secrets meneurs de l'insurrection tyrolienne qu'ils attendraient le 12 ou le 13 avril pour agir, ils n'avaient pu se contenir, et avaient éclaté dès le 11. Le motif, il est vrai, de cette explosion prématurée était fort naturel. Les Bavarois, dans l'impossibilité de disputer le Tyrol aux forces autrichiennes, avaient cherché à s'aider des obstacles locaux en détruisant les ponts, ce que les habitants n'avaient pas voulu souffrir, afin de conserver à leurs montagnes ces indispensables moyens de communication. Ils s'étaient donc tous insurgés à la fois, avec une spontanéité qui n'appartient qu'à la passion la plus vive. Dans toutes les vallées du Tyrol italien, de Lientz à Brixen, de Meran à Brixen, enfin depuis Brixen jusqu'à Rivoli, ce n'avait été qu'un élan, qu'un cri, au milieu de ces hautes et belles montagnes. Au revers de la grande chaîne du Brenner, dans le Tyrol allemand, le soulèvement avait été aussi prompt que général. Dans cette contrée, comme en Suisse, les aubergistes, qui vivent des relations avec les étrangers, étant les plus riches et les plus éclairés, un personnage de cette profession, le nommé André Hofer, avait pris sur ses compatriotes un ascendant irrésistible. Quelques anciens militaires du pays, formés au service d'Autriche, étaient également les agents les plus actifs de la révolte. Parmi eux un major Teimer s'était particulièrement distingué. La France ayant exigé la réunion sur l'Isar de toute l'armée bavaroise, il n'était resté en Tyrol qu'environ 5 mille Bavarois, répandus sur les deux versants du Brenner, de Brixen à Inspruck. En fait de troupes françaises, il s'y trouvait, en deux colonnes, un rassemblement d'environ 4 mille conscrits, allant d'Italie en Allemagne recruter les divisions Boudet et Molitor, les cuirassiers Espagne, et les chasseurs de Marulaz. C'étaient des soldats qui n'avaient jamais vu le feu, qui étaient renfermés dans des cadres provisoires de marche, et commandés par des officiers de dépôt, la plupart vieux ou fatigués. Plus de 20 mille montagnards intrépides, enthousiastes, tireurs redoutables, joints à 42 mille Autrichiens, ayant à combattre 4 à 5 mille Bavarois et 3 à 4 mille conscrits français, ne pouvaient pas rencontrer une résistance bien longue.
En effet, à l'approche du général autrichien Chasteler tous les postes bavarois furent enlevés de Lientz à Brunecken. Ceux qui avaient pu se sauver s'étant réunis dans la plaine humide de Sterzing, à l'extrémité du Tyrol italien, vers le pied du Brenner, y furent assaillis par André Hofer et un nombreux rassemblement du Meran. Enveloppés de tous côtés, attaqués avec fureur, ils finirent par mettre bas les armes, et la guerre étant une guerre nationale, presque une guerre de race, les excès contraires au droit des gens se multiplièrent bientôt d'une manière affligeante. De part et d'autre on égorgea des prisonniers, sans qu'on sût d'où était venu le premier tort. Les Tyroliens pour s'excuser disaient qu'on avait brûlé leurs chaumières, tué des femmes, des vieillards, des enfants. Les Bavarois répondaient qu'on avait assassiné leurs prisonniers, et qu'ils n'avaient fait que se défendre. Quoi qu'il en soit, d'atroces vengeances furent exercées après la défaite de Sterzing. Dès lors le Tyrol italien fut entièrement délivré jusqu'à Roveredo, où se trouvait le général français Baraguey-d'Hilliers avec une division italienne.
Dans ce même moment la longue file des recrues françaises, s'étendant de Vérone à Inspruck, se vit coupée en deux par l'insurrection. Partie se replia sur Vérone, où elle fut hors de tout danger, et partie se jeta au delà du Brenner, se flattant de rencontrer à Inspruck les avant-postes français. Elle marcha suivie en queue par Chasteler et André Hofer, qui passaient le Brenner pour venir opérer la délivrance du Tyrol allemand. Mais au nord comme au midi du Brenner, sur l'Inn comme sur l'Adige, le soulèvement était violent et général. Les postes bavarois, assaillis partout en même temps, furent les uns pris ou égorgés, les autres refoulés dans Inspruck, contraints de se rendre, et de livrer Inspruck, le vieux centre de la domination autrichienne. Les Français arrivant sous Inspruck à l'instant où la ville passait à l'ennemi, poursuivis par les bandes victorieuses du Tyrol italien et par la petite armée du général Chasteler, ne pouvaient pas se défendre, formés surtout et commandés comme ils l'étaient. Ils furent donc forcés de capituler, au nombre d'environ trois mille, ce qui était doublement fâcheux; car outre l'échec moral pour nos armes, il y avait privation pour plusieurs corps d'un recrutement indispensable. Nous eûmes de plus à déplorer, à l'égard de quelques-uns de ces malheureux Français confondus avec les Bavarois, des traitements barbares, qui attirèrent de la part de Napoléon de terribles représailles sur le général Chasteler.
Celui-ci trouvant le Tyrol allemand délivré, crut devoir retourner avec André Hofer vers le Tyrol italien, pour concourir aux opérations de l'archiduc Jean. Revenu par le Brenner sur Trente, il se présenta avec toute la levée en masse du Tyrol et sept ou huit mille Autrichiens devant la position du général Baraguey-d'Hilliers. Le général français tourné par les vallées latérales ne put garder Trente, et se replia sur Roveredo. Tourné de nouveau, il fut obligé de se replier sur Rivoli, où appuyé à l'armée d'Italie, qui était occupée à se réorganiser, il n'avait plus d'entreprises sérieuses à craindre. Ainsi en une vingtaine de jours les deux Tyrols comme le Frioul avaient passé aux mains de l'ennemi.
Mouvements insurrectionnels en Allemagne. Ce n'était pas seulement, en Italie, en Tyrol, en Bavière, que l'on combattait dans ce moment, c'était dans tout le nord de l'Europe, où la déclaration de guerre de l'Autriche avait remué tous les cœurs, inspiré de folles espérances, et fait éclater des vœux prématurés; car bien que Napoléon eût déjà commis de grandes fautes, il n'avait pas commis encore celles qui devaient le perdre, et jusqu'ici son puissant génie était plus fort que la haine des peuples soulevés contre son ambition. Dans l'Allemagne entière on était, comme on l'a vu, indigné contre les princes attachés à son char par la crainte ou par l'intérêt, et, quoique la domination française portât cachée dans ses flancs la civilisation moderne, on repoussait des biens qui se présentaient sous la forme de l'invasion étrangère.
En Bavière, une vieille antipathie de voisinage à l'égard de l'Autriche avait beaucoup atténué ces sentiments. Mais en Souabe, dans les provinces anciennement autrichiennes, en Franconie, dans les petits États arrachés à la douce autorité des princes ecclésiastiques, en Saxe même, où l'adjonction d'une couronne polonaise ne flattait que la famille régnante, en Hesse, où régnait Jérôme Napoléon, la haine, contenue d'abord, commençait à éclater à la nouvelle de l'audacieuse entreprise de l'Autriche. À mesure qu'on s'éloignait du Rhin et de la main de la France, la hardiesse devenait plus grande, et se changeait en manifestations hostiles. Déjà des bandes d'insurgés étaient descendues des montagnes de la Hesse sur les bords de l'Elbe, et s'étaient montrées jusqu'aux portes de Magdebourg, semblant attendre une soudaine apparition du côté de la Prusse, de laquelle on espérait un patriotique et vigoureux effort.
Dans toute la Prusse, en effet, l'exaspération était au comble. Aux souffrances générales des Allemands se joignaient dans ce pays des souffrances toutes personnelles à la nation prussienne. Ces fameuses batailles où avait péri l'indépendance de l'Allemagne, c'était elle qui les avait perdues. Elle avait vu démembrer la monarchie du grand Frédéric, et pour un moment éclipser sa gloire; et, si elle était sensible aux peines matérielles autant qu'aux peines morales, elle avait, dans d'écrasantes contributions militaires à payer, la preuve cuisante de la domination étrangère. Aussi l'audace avait-elle été poussée en Prusse plus loin que partout ailleurs. Un convoi français d'artillerie, venant des bords de la Vistule pour se renfermer dans Magdebourg, avait été assailli, insulté, accablé de traitements indignes. À Berlin, on avait annoncé tout haut la guerre d'Autriche avant qu'elle fût déclarée; on avait également annoncé dès ses débuts qu'elle serait heureuse, que le monde entier s'y joindrait, que si le roi Frédéric-Guillaume, abattu, démoralisé, refusait de s'y associer, on courrait malgré lui au-devant des armées autrichiennes. L'audace avait même été poussée à ce point que lors des premières opérations, sans en attendre le résultat, le commandant de Berlin avait donné pour mot d'ordre à la garnison: Charles et Ratisbonne.
Révolte et désertion du major Schill. Il y avait à Berlin un officier fort connu sous le nom de major Schill, qui en 1806 et 1807 avait heureusement fait la guerre de partisans contre nous pendant les siéges de Dantzig, de Colberg, de Stralsund. Il était à la tête de quelque cavalerie, et faisait partie de la garnison de Berlin. Sa vaillance très-vantée, sa haine publique contre les Français, l'avaient rendu l'idole du peuple. C'était lui qui devait, disait-on, lever l'étendard de la révolte, au nom du patriotisme allemand, et donner la main à un prince de la maison de Brunswick, au duc de Brunswick-Oels, qui en ce moment courait la Saxe et la Silésie, embauchant partout les officiers prussiens oisifs, et les attirant en Bohême pour y former des guérillas germaniques. Le fanatisme des Espagnols s'était ainsi communiqué à toutes les têtes, et on croyait pouvoir faire des lents et paisibles Allemands des coureurs d'aventures, agiles comme les contrebandiers de la Péninsule. Un soir, au milieu de cette exaltation universelle, on apprit tout à coup que le major Schill, qui depuis quelques jours passait des revues de son corps, et les continuait jusqu'à une heure fort avancée, avait disparu à la tête de 500 chevaux composant la cavalerie de la garnison. On le disait en marche sur l'Elbe, pour se joindre à un vaste soulèvement de la Hesse, et se porter ensuite au-devant des Autrichiens qui s'avançaient sur la Saxe. Cet événement, comme il fallait s'y attendre, produisit une sensation extraordinaire, tout le monde s'obstinant à croire que le gouvernement prussien en était complice. On se trompait cependant, et c'était tout simplement la passion nationale qui éclatait malgré lui. Les ministres éperdus accoururent chez l'ambassadeur de France, protestant de leurs sincères regrets, déclarant qu'ils étaient étrangers à une conduite aussi folle que criminelle, affirmant avec vérité que le roi n'y était pour rien, et annonçant que la plus grande rigueur allait être déployée envers les hommes qui compromettaient contre son gré le gouvernement de leur patrie. Mais tandis qu'ils parlaient ainsi, l'infanterie elle-même, imitant la conduite de la cavalerie, donna de semblables preuves d'insubordination, et des compagnies entières s'échappèrent à la suite du major Schill. Malheureusement on ne pouvait courir après ces insurgés qu'avec de la cavalerie, et le major Schill avait emmené toute celle qu'on avait à Berlin. Il fallait donc attendre qu'on eût des troupes assez sages, assez bien commandées, pour obéir aux ordres de leur gouvernement, quels qu'ils fussent, car ce n'est pas à l'armée à décider de la politique extérieure d'un pays, pas plus que de sa politique intérieure. Mais, en attendant, ces actes étranges allaient produire en Allemagne une sensation générale, que les éclatants succès de Napoléon pouvaient seuls apaiser.
Événements militaires en Pologne. Sur la Vistule se passaient des événements qui n'avaient pas moins de gravité. Le septième corps autrichien, commandé par l'archiduc Ferdinand, et fort de 37 à 38 mille hommes, marchait sur Varsovie en descendant la Vistule. Formé dans la Gallicie, il n'avait que peu de chemin à faire pour envahir la Pologne, étant d'ailleurs parti de très-bonne heure, ainsi que tous les corps autrichiens. Ses opérations comme celles d'Allemagne et d'Italie, avaient commencé le 10 avril. Le prince Joseph Poniatowski, ce héros longtemps endormi dans la mollesse, et, à l'exemple de beaucoup de ses compatriotes, retenu inactif aux pieds des belles femmes de son pays, venait de se réveiller au bruit des armes françaises, et avait embrassé, comme on s'en souvient, la cause de la France, qu'il croyait avec raison celle de la Pologne, si la Pologne pouvait renaître. Il commandait l'armée polonaise. Napoléon, tout occupé de préparer les grands coups qu'il voulait porter lui-même à la maison d'Autriche, avait eu peu de temps à consacrer à cette armée. Force de l'armée polonaise. Tout ce qu'on avait pu réunir de troupes régulières se bornait à une quinzaine de mille hommes, et à un petit détachement saxon resté à Varsovie. Napoléon ne s'était guère inquiété de cette infériorité de forces en Pologne, comptant tout décider lui-même à Vienne, et bien qu'il ne se fit pas grande illusion sur le concours des Russes, croyant toutefois que leur présence sur les frontières du grand-duché suffirait pour paralyser le corps autrichien de l'archiduc Ferdinand. Nullité du concours des Russes. Mais le concours des Russes était encore plus nul qu'il ne l'avait supposé. L'empereur Alexandre avait eu soin, en observant autant que la décence l'exigeait le traité d'alliance, d'envoyer ses principales forces en Finlande et en Moldavie, pour finir la conquête de l'une, et commencer la conquête de l'autre. Il n'avait donc destiné à la guerre d'Autriche qu'une soixantaine de mille hommes, qui en ce moment étaient à peine réunis, par diverses raisons, la plupart assez fondées, mais faciles à mal interpréter. D'abord la Russie, comme Napoléon lui-même, n'avait pas cru à des hostilités aussi prochaines, et elle ne s'était pas assez hâtée dans ses préparatifs. Ensuite son administration qui avait eu tant de peine à faire arriver en Finlande, et dans un intérêt éminemment russe, des forces suffisantes, n'avait pas eu le secret d'être plus active pour un intérêt exclusivement français. La saison, en outre, avait été affreuse, et des pluies diluviennes avaient rendu presque impraticables les vastes espaces qui séparaient le Niémen de la Vistule. Enfin l'empereur et M. de Romanzoff, déjà refroidis à l'égard de l'alliance française, étaient néanmoins les seuls à la vouloir, et ils avaient toutes les volontés à vaincre pour se faire obéir, lorsqu'il s'agissait de prêter secours à Napoléon. Il s'était même établi des correspondances entre les officiers russes et autrichiens, pour exprimer à ceux-ci toutes sortes de sympathie, et le vœu le plus vif de marcher non pas contre eux, mais avec eux. Il était en effet difficile d'obtenir que des Russes marchassent contre des Autrichiens, et avec les Français, afin de contribuer au rétablissement de la Pologne. Il est vrai que le prix de ce concours c'était la Finlande, la Moldavie et la Valachie, et que si le sacrifice était grand, la récompense était grande aussi! Au surplus, le secours des Russes ne pressait pas, tant que Napoléon restait vainqueur sur le Danube; et le plus fâcheux inconvénient de cette insuffisance de concours c'était la défiance qui en devait résulter entre les deux empereurs et les deux empires.
Mouvement des Autrichiens sur Varsovie. C'est ce qui explique comment le prince Poniatowski, qui était fondé à espérer, sinon l'assistance directe de 60 mille Russes, au moins leur assistance indirecte (et il est certain que s'ils se fussent portés sur la Gallicie, ils y auraient retenu les Autrichiens), se trouva, le 10 avril, avoir sur les bras l'archiduc Ferdinand, comme Napoléon avait l'archiduc Charles, et le prince Eugène l'archiduc Jean. L'archiduc Ferdinand, descendant en effet la Vistule, dont les sources sont placées entre la Silésie et la Gallicie, au revers de la Moravie, s'avança par la rive gauche de ce fleuve sur Varsovie, en prodiguant aux habitants les protestations les plus amicales. Conformément au langage adopté, on venait, disait-il, délivrer tous les peuples, les Polonais comme les autres, d'une domination presque aussi onéreuse à ses amis qu'à ses ennemis.
Ce n'étaient pas les Polonais qu'il était facile de tromper avec de pareils discours. Ils sentaient trop que les anciens copartageants de leur patrie ne pouvaient pas en être les libérateurs, que la France seule pouvait être une amie, amie plus ou moins secourable sans doute, mais sincère, parce qu'il était impossible qu'elle ne le fût pas. Aussi le prince Poniatowski s'avança-t-il résolument avec une douzaine de mille hommes au-devant de l'archiduc Ferdinand. C'étaient ces mêmes Polonais qui avaient fait leurs premières armes avec nous en 1807, et qui joignant à leur bravoure naturelle, à leur patriotisme ardent, un commencement d'éducation militaire reçue à notre école, composaient déjà une troupe excellente à opposer aux Autrichiens. Malheureusement ils étaient par rapport à ceux-ci en nombre tellement disproportionné, qu'on ne pouvait guère espérer de leur part qu'une défensive honorable et énergique, mais point victorieuse. Le prince Poniatowski, après quelques escarmouches de cavalerie, résolut de disputer les approches de Varsovie avec le gros de ses troupes. Combat opiniâtre aux environs de Varsovie. Le 19, jour même où le maréchal Davout livrait le combat de Tengen, le prince polonais s'arrêta à la position de Raszyn, position formée, comme toutes celles qu'on peut défendre avantageusement dans son pays, de bois entre-coupés de marécages. Pendant huit heures il disputa ces bois et ces marécages avec douze mille Polonais contre trente mille Autrichiens, perdit environ douze ou quinze cents hommes morts ou blessés, mais en détruisit beaucoup plus à l'ennemi, et craignant d'être devancé sur Varsovie, il rétrograda vers cette capitale.
Fallait-il la défendre, privée qu'elle était de moyens de résistance, et l'exposer ainsi à une infaillible destruction? ou bien valait-il mieux l'évacuer à la suite d'une convention qui adoucirait les conditions de l'occupation ennemie, et qui permettrait de se retirer intact dans des positions plus faciles à conserver? Telle était la grave et douloureuse question que le prince Poniatowski eut à résoudre, après le combat de Raszyn. Les Polonais les plus énergiques voulaient une défense opiniâtre, sans tenir aucun compte des conséquences. Les masses inoffensives avaient peur d'un bouleversement. Les patriotes les plus éclairés, et pas les moins braves, voulaient qu'on allât, entre Modlin et Sierock, dans le triangle de la Narew et de la Vistule (voir la carte no 37), derrière de forts ouvrages construits par ordre de Napoléon, chercher un point d'appui invincible, avec la retraite assurée des marécages de Pultusk, et qu'on sauvât ainsi la capitale en la remettant temporairement dans les mains de l'ennemi. Il est rare qu'un pareil sacrifice soit sage: il l'était cette fois, et le résultat le prouva depuis. Évacuation de Varsovie par suite d'une capitulation avec les Autrichiens. Le prince Poniatowski, plein de douleur, livra Varsovie, après avoir stipulé des conditions honorables. Il se porta sur la rive droite de la Vistule entre Modlin et Sierock, avec le projet de se jeter sur tous les corps qui oseraient passer le fleuve devant lui, et la ferme résolution de défendre par des combats de détail la patrie infortunée qu'il ne pouvait plus défendre par des batailles rangées. Son attitude, son noble langage en faisant ce sacrifice, étaient de nature à exalter plutôt qu'à refroidir le zèle des Polonais. Aussi ne manquèrent-ils pas d'accourir auprès de lui, pour l'aider à recouvrer la capitale qu'il venait de céder momentanément aux Autrichiens.
Comment les nouvelles venues des diverses parties du théâtre de la guerre affectent Napoléon. Ainsi en Italie, nous étions repliés sur l'Adige; en Tyrol, nous étions assaillis de toutes parts; en Allemagne, nous étions menacés, outragés par des peuples irrités; en Pologne, nos alliés perdaient la capitale, que leur avait rendue le traité de Tilsit. Toutes ces nouvelles vinrent surprendre et médiocrement émouvoir Napoléon triomphant à Ratisbonne. Il avait peu compté sur le concours des Russes, et tenait seulement à prouver à l'Europe qu'ils étaient avec lui et non avec les Autrichiens, ce que la marche de leur armée, si lente qu'elle fût, ne permettait pas de révoquer en doute. Quant au grand-duché de Varsovie, il savait qu'à Vienne il ferait ou déferait de nouveau tous les États de sa dernière création, et que peu importait qu'ils restassent debout ou fussent renversés pendant sa marche victorieuse sur cette capitale. Mais les événements d'Italie l'avaient un peu plus affecté, parce qu'ils découvraient son flanc droit, parce qu'ils exposaient ses États d'Italie aux souffrances de la guerre, parce qu'enfin ils portaient atteinte à la jeune renommée de son fils adoptif, qu'il chérissait tendrement. Une circonstance particulière avait presque converti son déplaisir en irritation. Le prince Eugène, redoutant plus son père adoptif que l'opinion du monde, avait à peine osé lui rendre compte de ses revers, et s'était borné à lui écrire: Mon père, j'ai besoin de votre indulgence. Craignant votre blâme si je reculais, j'ai accepté la bataille, et je l'ai perdue.—Pas une explication n'avait suivi ces courtes paroles pour dire où en étaient les choses, et ce silence s'était prolongé pendant plusieurs jours, ce qui avait fort embarrassé Napoléon, qui ne savait quelles étaient ses pertes, quels étaient les progrès de l'ennemi en Italie, quels dangers pouvaient menacer son flanc droit pendant sa marche sur Vienne.—Soyez vaincu, avait répondu Napoléon dans plusieurs lettres, soyez vaincu, soit; j'aurais dû m'y attendre en nommant général un jeune homme sans expérience, tandis que je n'ai pas voulu que des princes de Bavière, de Saxe, et de Wurtemberg, commandassent les soldats de leur nation! Vos pertes, je vous enverrai de quoi les réparer; les avantages de l'ennemi, je saurai les neutraliser; mais pour cela il faudrait que je fusse instruit, et je ne sais rien. Je suis réduit à chercher dans les bulletins étrangers la vérité que vous devriez m'apprendre. Je fais ce que je n'ai jamais fait, ce qui doit répugner par-dessus tout à un sage capitaine, je marche mes ailes en l'air, ne sachant ce qui se passe sur mes flancs. Heureusement je puis tout braver, grâce aux coups que j'ai frappés; mais il est cruel d'être tenu dans une telle ignorance!—Napoléon ajoutait ces belles paroles, que nous citons textuellement parce qu'elles importent à la gloire du plus grand de ses lieutenants, à Masséna: «La guerre est un jeu sérieux dans lequel on compromet sa réputation, ses troupes et son pays. Quand on est raisonnable, on doit se sentir, et connaître si l'on est fait ou non pour le métier. Je sais qu'en Italie vous affectez de beaucoup mépriser Masséna[20]. Si je l'eusse envoyé, cela ne serait point arrivé. Masséna a des talents militaires devant lesquels il faut vous prosterner tous, et s'il a des défauts il faut les oublier, car tous les hommes en ont. En vous confiant mon armée d'Italie, j'ai fait une faute. J'aurais dû envoyer Masséna et vous donner le commandement de la cavalerie sous ses ordres. Le prince royal de Bavière commande bien une division sous le duc de Dantzig!..... Je pense que si les circonstances deviennent pressantes, vous devez écrire au roi de Naples de venir à l'armée; vous lui remettrez le commandement, et vous vous rangerez sous ses ordres. Il est tout simple que vous ayez moins d'expérience de la guerre qu'un homme qui la fait depuis dix-huit ans!» (Burghausen, le 30 avril 1809.)
Napoléon, sachant bien que toutes les illusions de ses ennemis, tout leur courage tomberaient à la foudroyante nouvelle des événements de Ratisbonne, résolut, en se portant vigoureusement en avant, d'arrêter d'abord, puis d'obliger à rétrograder les forces qui agissaient sur ses flancs ou sur ses derrières. Alors comme en 1805, fondre sur Vienne était la manière la plus sûre de briser toutes les coalitions, nées ou à naître.