Situation de Napoléon maître de Vienne. Ainsi en trente-trois jours, Napoléon, surpris par des hostilités soudaines, avait d'un premier coup de sa redoutable épée coupé en deux la masse des armées autrichiennes à Ratisbonne, et enfoncé d'un second coup les portes de Vienne. Il était établi maintenant au sein de cette capitale, maître des principales ressources de la monarchie. Mais tout n'était pas fini, il s'en fallait, ni en Autriche ni en Allemagne, et il avait encore à déployer beaucoup de vigueur et de génie pour écraser les ennemis de tout genre qu'il avait suscités contre lui. Sans doute les archiducs ne pouvaient plus lui présenter à la tête de 140 mille hommes une bataille défensive sous Vienne, et c'était certainement un important résultat que d'avoir empêché une telle concentration de forces sur un tel point d'appui. Mais il restait une grande et décisive difficulté à vaincre, l'une des plus grandes qui se puissent rencontrer à la guerre, c'était de passer un fleuve immense devant l'ennemi, et de livrer bataille ce fleuve à dos. Nécessité de passer le Danube devant l'ennemi, résultant de l'occupation de Vienne. Cette difficulté, Napoléon n'avait pu la prévenir, et elle résultait forcément de la nature des choses. Il avait dû prendre, en effet, en quittant Ratisbonne, la route qui était la plus courte, qui tenait les archiducs isolés les uns des autres, et qui le rapprochait lui-même du prince Eugène en cas de nouveaux malheurs en Italie. Il avait dû par conséquent suivre la rive droite du Danube (voir la carte no 14) en abandonnant la rive gauche aux Autrichiens, sauf à leur ôter, pour se les assurer à lui-même, les moyens de passer d'un bord à l'autre. Maintenant parvenu à Vienne, en descendant ce fleuve, il allait avoir devant lui l'archiduc Charles, renforcé des restes du général Hiller et de l'archiduc Louis, mais affaibli par la nécessité de laisser des forces sur ses derrières, et pouvant néanmoins présenter 100 mille hommes en ligne lorsqu'on traverserait le Danube pour aller le combattre. En 1805, les Autrichiens, par suite des événements d'Ulm, n'étaient arrivés à Vienne qu'avec des débris, et ils avaient à Olmutz la grande armée russe. Il était dès lors naturel qu'ils s'éloignassent, et qu'ils allassent à quarante lieues de la capitale se réunir à l'armée russe, pour tenter à Austerlitz la fortune des armes. Mais cette fois ayant vis-à-vis de Vienne le gros de leurs forces, sans aucun secours à espérer plus loin, ils n'avaient qu'une conduite à tenir, c'était de constituer Napoléon en violation des règles de la guerre, en le réduisant à passer le Danube devant eux, et à livrer bataille ce fleuve à dos. Ce n'était plus à Austerlitz, c'était là, vis-à-vis de Vienne, sur la rive gauche du Danube, entre Essling, Aspern, Wagram, noms à jamais immortels, que devait se décider le destin de l'une des plus grandes guerres des temps modernes. On verra plus tard tout ce que fit Napoléon pour conjurer les difficultés de cette opération gigantesque, car les règles qu'il s'agissait de violer avaient été posées à des époques où l'on avait eu à franchir des fleuves de 100 ou 150 toises, avec des armées de 30 à 40 mille hommes. Cette fois il s'agissait d'un cours d'eau de 500 toises, et d'armées de 150 mille hommes chacune, passant avec 5 ou 600 bouches à feu, devant des forces pareilles qui les attendaient pour les précipiter dans un abîme. Mais le génie qui avait vaincu les Alpes, savait comment vaincre le Danube, quelque large et impétueux que fût ce fleuve. Cependant, avant de s'occuper d'une pareille opération, il avait beaucoup de soins préalables à prendre, et non moins urgents que celui d'aller sur l'autre rive du Danube achever la destruction de ses ennemis.

Soins auxquels Napoléon est obligé de se livrer avant de songer à passer le Danube. D'abord il fallait s'établir solidement à Vienne, s'y établir de manière à profiter des grandes ressources de cette capitale, de manière à n'avoir pas d'inquiétude pour ses communications, de manière surtout à rallier le prince Eugène, en empêchant l'archiduc Jean de rejoindre l'archiduc Charles. Il importait en effet que les deux armées belligérantes d'Italie étant amenées sous Vienne par le mouvement imprimé aux opérations, la jonction de l'une fût ménagée à Napoléon, sans procurer la jonction de l'autre à l'archiduc Charles. C'était là un difficile problème qui fut admirablement résolu, après des alternatives dont bientôt on verra la suite sanglante.

Distribution des forces françaises depuis Ratisbonne jusqu'à Vienne. Napoléon était entré à Vienne avec les troupes des généraux Saint-Hilaire, Demont et Oudinot, sous le maréchal Lannes, avec les quatre divisions Boudet, Carra Saint-Cyr, Molitor, Legrand, sous le maréchal Masséna, avec la garde et la réserve de cavalerie. Obligé de faire face à l'ennemi, soit devant Vienne, au moment où il faudrait passer le Danube, soit plus haut, à Krems par exemple, si l'archiduc s'y présentait pour essayer une tentative sur nos derrières (voir la carte no 14), il disposa le corps du maréchal Davout de façon que celui-ci pût en une journée se porter tout entier ou sur Krems, ou sur Vienne. Dans ce but, il lui assigna Saint-Polten pour quartier général, une division devant être répandue de Mautern à Mölk, les deux autres concentrées à Saint-Polten même. Les 30 mille hommes du maréchal Davout pouvaient ainsi, en se réunissant sur le Danube vers Mautern ou Mölk, résister à quelque tentative de passage que ce fût, et si cette tentative était faite avec des moyens considérables, donner le temps à l'armée de revenir de Vienne sur le point menacé. Ils pouvaient également, rendus en une journée à Vienne, porter l'armée principale à 90 mille hommes au moins, force suffisante pour livrer à l'archiduc Charles une bataille décisive au delà du Danube.

Position de Vandamme à Lintz, et de Bernadotte à Passau. Cependant il était possible que le danger se présentât plus loin en arrière, c'est-à-dire à Lintz et même à Passau. Quoiqu'il fût moins probable de voir l'archiduc Charles s'y diriger, à cause de la distance, Napoléon laissa le général Vandamme à Lintz, avec 10 mille Wurtembergeois, en lui donnant la mission de rétablir le pont de cette ville, d'y créer des têtes de pont, et de faire de continuelles reconnaissances en Bohême. Il plaça en outre au point si important de Passau le maréchal Bernadotte, qui arrivait avec les Saxons. Ce maréchal, devenu prince de Ponte-Corvo, à titre de parent de l'Empereur (il avait épousé une sœur de la reine d'Espagne), était pourtant mécontent de son sort, ne se trouvait pas à la tête des Saxons placé d'une manière digne de lui, et envoyait sur ces troupes des renseignements extrêmement défavorables, même injustes, car si elles ne valaient pas des troupes françaises, et si elles éprouvaient surtout les sentiments qui travaillaient déjà le cœur des Allemands, il n'en était pas moins vrai que devant des Autrichiens elles pouvaient se tenir en bataille, et remplir leur devoir aussi bien que les Bavarois et les Wurtembergeois. Avec quelques Français pour les soutenir et leur donner l'exemple, elles devaient presque valoir ces Français eux-mêmes. Aussi pour satisfaire le prince Bernadotte, dont les plaintes l'importunaient, Napoléon fit-il deux parts de la division Dupas, et laissant les troupes allemandes des petits princes à Ratisbonne sous le général Rouyer, il dirigea sur Passau la brigade française sous le général Dupas lui-même. Le maréchal Bernadotte avait donc sur ce point 4 mille Français, 15 à 16 mille Saxons, ce qui lui composait un corps excellent de 20 mille hommes environ. Ainsi avec 6 mille Allemands à Ratisbonne, 20 mille Saxons et Français à Passau, 10 mille Wurtembergeois à Lintz, et 30 mille Français, vieux soldats, à Saint-Polten, Napoléon était gardé d'une manière infaillible sur ses derrières, en conservant les moyens de livrer bataille sur son front. (Voir la carte no 14.)

Il n'entendait pas du reste consacrer toujours autant de troupes à la garde de ses communications, et il se proposait, lorsque les Bavarois auraient soumis le Tyrol, et que les Autrichiens auraient évacué l'Italie, d'amener encore plus de forces au point décisif, c'est-à-dire sous Vienne. Grands travaux ordonnés à Passau, Lintz, Mölk, Gottweit. C'est par ce motif qu'il prescrivit à Ratisbonne, à Passau, à Lintz, à Mölk, à l'abbaye de Gottweit près Mautern, des travaux immenses, et tels qu'un très-faible corps avec beaucoup d'artillerie pût s'y défendre plusieurs jours de suite. À Ratisbonne il y avait peu à faire, puisqu'il existait un pont de pierre, et qu'il suffisait de rendre la muraille qui enveloppait la place de meilleure défense. Mais à Passau, situé au confluent du Danube et de l'Inn, il ordonna des travaux fort importants, qui devaient être le commencement de ceux qu'il voulait exiger plus tard de la Bavière, afin qu'elle eût en cet endroit une place de premier ordre contre l'Autriche. Il décida qu'on y construirait des ponts sur le Danube et sur l'Inn, avec double tête de pont sur l'un et l'autre fleuve, avec un camp retranché pour 80 mille hommes, avec des fours pour 100 mille rations par jour, avec un approvisionnement considérable de grains et de munitions, et des hôpitaux fort vastes. Ce surcroît de précautions autour de Passau avait pour objet de procurer, en cas de mouvement rétrograde, un appui solide à l'armée, derrière les deux lignes du Danube et de l'Inn, car ce capitaine, qui, dans la politique, avait l'imprudence de ne jamais supposer la mauvaise fortune, la supposait toujours à la guerre, et se précautionnait admirablement contre elle. À Lintz, autre débouché de la Bohême, il ordonna également un pont avec double tête de pont, des fours, des amas de vivres, des hôpitaux. À la belle abbaye de Mölk, qui n'était pas l'un des débouchés de la Bohême, mais qui dominait avantageusement le Danube, et contenait de vastes bâtiments, il prescrivit de construire, avec du bois et des ouvrages en terre, une petite place armée de seize bouches à feu, et que 1,200 hommes pouvaient très-bien défendre. Elle devait aussi contenir un hôpital pour plusieurs milliers de malades. Il décida l'établissement d'un semblable poste à l'abbaye de Gottweit, vis-à-vis de Krems, dans une position élevée, d'où l'on découvrait tout ce qui se passait à plusieurs lieues sur l'une et l'autre rive du Danube. Enfin à Krems même, un pont dut être établi au moyen de bateaux ramassés le long du fleuve, avec double tête de pont, de façon à pouvoir interdire le passage à l'ennemi en le conservant libre pour notre propre usage. Par ce système de savantes précautions, Napoléon avait tous les bords du Danube gardés de la meilleure manière, puisqu'ils l'étaient à la fois défensivement et offensivement, puisqu'en interdisant à l'ennemi de passer on pouvait passer soi-même, et le tenir ainsi dans de continuelles inquiétudes. De plus on avait, en cas de retraite, une suite d'échelons, sur une route jalonnée de magasins et d'hôpitaux, vers lesquels auraient été dirigés d'avance les blessés et les malades. On avait enfin une suite de ports pour les convois par eau, et un ensemble d'ouvrages sur la ligne de communication, que peu d'hommes suffisaient à défendre, ce qui permettait d'amener de sa queue à sa tête, ou de sa tête à sa queue, une rapide concentration pour les jours de grandes batailles. Voilà ce que peut la vigilance du génie pour assurer les opérations les plus difficiles et les plus délicates.

Précautions de Napoléon du côté des Alpes. Il fallait à ces précautions sur le fleuve, c'est-à-dire à gauche, ajouter quelques précautions dans les montagnes, c'est-à-dire à droite, contre l'agitation qui s'étendait depuis le Tyrol jusqu'à la Styrie. (Voir la carte no 31.) Napoléon avait d'abord chargé le maréchal Lefebvre de soumettre le Tyrol avec 24 mille Bavarois, après en avoir laissé 6 mille à Munich. Cette œuvre terminée, les Bavarois devaient se porter à Passau, et y remplacer les Saxons, qui pourraient dès lors se rendre à Vienne. Plus près de lui en Styrie, Napoléon avait déjà envoyé le général Bruyère avec un millier de chevaux sur la route d'Italie, par Lilienfeld. Il confia la mission d'observer cette route à son aide de camp Lauriston, en lui donnant, outre ces mille chevaux du général Bruyère, deux à trois mille fantassins badois, bons soldats, lesquels parlant allemand, étaient propres à persuader le pays autant qu'à l'intimider, et à le ramener au calme par la promesse de bons traitements. Le général Lauriston devait remonter jusqu'à Mariazell, et regagner Vienne par Neustadt.

Mesures pour assurer la jonction du prince Eugène avec Napoléon, et empêcher celle de l'archiduc Jean avec l'archiduc Charles. Un autre avantage de ce mouvement était d'éclairer les routes d'Italie par lesquelles il fallait s'attendre à voir bientôt paraître l'archiduc Jean. Ce prince n'étant venu se réunir à l'archiduc Charles, ni à Lintz, ni à Krems, ne pouvait le rejoindre qu'aux environs de Vienne, à travers la Carinthie, la Styrie et la Hongrie, par Klagenfurth, Grätz et Œdenbourg. (Voir la carte no 31.) Napoléon avait deux choses à faire à son égard: la première, de l'empêcher de tomber à l'improviste sur Vienne, en débouchant brusquement par la route de Léoben et Neustadt (voir la carte no 32); la seconde, de le contraindre à décrire le plus grand détour possible pour se réunir à l'archiduc Charles, de l'obliger, par exemple, à passer par Güns, Raab et Komorn, plutôt que par Œdenbourg et Presbourg, car plus le cercle qu'il parcourrait serait grand, plus Napoléon aurait de chances de rallier à lui son armée d'Italie, et d'empêcher l'archiduc Charles de rallier la sienne, le jour de la bataille décisive. C'est en étendant habilement ses postes autour de lui, au moyen de sa nombreuse cavalerie, que Napoléon atteignit ce double but.

Distribution de la cavalerie en réseau autour de la Hongrie pour empêcher la jonction des archiducs. Ainsi tandis que le général Lauriston devait venir par Mariazell s'établir à Neustadt, route directe d'Italie, le général Montbrun, enlevé au maréchal Davout qui n'en avait plus besoin, fut placé en reconnaissance avec deux brigades de cavalerie légère à Bruck, plusieurs marches au delà de Neustadt, sur la même route. (Voir la carte no 32.) Le général Colbert, avec des troupes de la même arme, fut cantonné de Neustadt à Œdenbourg, le général Marulaz le long du Danube jusqu'à Presbourg et au-dessous, les uns et les autres ayant ordre d'être toujours en reconnaissance autour du lac de Neusiedel, pour s'éclairer du côté de la Hongrie. Derrière eux la grosse cavalerie fut cantonnée depuis Haimbourg jusqu'à Baaden, avec ordre de les soutenir au besoin. Grâce à ce réseau si bien tendu, rien ne pouvait paraître sans qu'on en fût immédiatement averti, et en même temps l'archiduc Jean était forcé de décrire un très-grand cercle, et de joindre le Danube plutôt à Komorn qu'à Presbourg, ce qui diminuait ses chances de coopérer à la grande bataille préparée sous les murs de Vienne.

Suite des événements en Italie et en Pologne. Pendant que Napoléon, impatient de la livrer, disposait tout pour en assurer le succès, les armées qui, en Italie et en Pologne, devaient de près ou de loin concourir à ses combinaisons, étaient, comme lui, occupées à marcher et à combattre. Les Autrichiens arrivés si fièrement, quoique si lentement, jusqu'à l'Adige, s'étaient arrêtés devant cette limite, n'osant pas l'attaquer, d'abord à cause de sa force naturelle, puis à cause de l'armée d'Italie qui s'était réorganisée et renforcée, et enfin à cause de l'incertitude qui régnait à cette époque sur les événements d'Allemagne. Il était tout simple qu'avant d'essayer au delà de l'Adige une opération extrêmement hasardeuse, l'archiduc Jean voulût savoir si son frère le généralissime avait été heureux ou malheureux sur le Danube. Situation de l'armée d'Italie après sa retraite et sa réorganisation sur l'Adige. Le prince Eugène, inspiré par le général Macdonald, avait profité de ce retard pour reprendre haleine, et pour familiariser avec la vue de l'ennemi, non pas ses soldats, qui n'en avaient pas besoin, mais lui-même et ses lieutenants, intimidés par la défaite de Sacile. Il s'était appliqué, dans ce but, à faire sur le haut Adige de fréquentes reconnaissances, qui avaient souvent tourné en véritables combats. Ce prince commençait effectivement à se remettre, lorsque le 1er mai, dans une de ces reconnaissances, le général Macdonald aperçut à l'horizon une immense quantité de charrois paraissant rétrograder vers le Frioul. À cette date on ne savait rien encore au quartier général du prince Eugène des événements de Ratisbonne, et on était inquiet pour l'Allemagne autant que pour l'Italie. Mais le général Macdonald ne pouvant attribuer un pareil mouvement qu'à des défaites que les Autrichiens auraient essuyées en Bavière, poussa son cheval au galop vers le prince Eugène, et lui prenant la main: Victoire en Allemagne, lui dit-il, c'est le moment de marcher en avant!—Le prince, charmé, lui serra la main à son tour. Tous deux coururent aux avant-postes, reconnurent de leurs yeux, et apprirent bientôt par tous les rapports que les Autrichiens battaient en retraite. Ainsi se faisait sentir à distance la puissante impulsion de Napoléon. Sa marche victorieuse en Bavière obligeait l'archiduc Jean à rebrousser chemin, et à retourner en Frioul. Retraite précipitée de l'archiduc Jean à la nouvelle des événements de Ratisbonne. Le prince autrichien aurait bien voulu traverser les Alpes, pour porter secours à ses frères, en se rendant sur le Danube, mais[23] il n'osa point tenter une telle hardiesse, car s'il pouvait à la vérité tomber dans le flanc de Napoléon, ce qui eût été un grand avantage dans le cas où tous les archiducs auraient convergé vers le même point, il s'exposait aussi à tomber seul dans ses mains, et à y être étouffé. Dans cette situation, l'archiduc Jean se hâta de rétrograder, avec la pensée tout au plus de paraître à temps sous les murs de Vienne, et plus probablement avec celle de rejoindre son frère au-dessous de cette capitale, par la Styrie et la Hongrie. Quoi qu'il en soit, l'armée autrichienne battit en retraite à partir du 1er mai, et le prince Eugène, qui n'avait pas autre chose à faire qu'à la suivre, se mit aussitôt à ses trousses, pour lui causer le plus de mal possible. Mais à l'instant même le moral des Autrichiens allait perdre tout ce qu'allait gagner celui des Français. Les Autrichiens n'ayant désormais d'autre but en définitive que d'évacuer le pays, devaient le disputer avec peu d'énergie, et les Français, voulant se venger de leurs échecs, devaient au contraire attaquer avec plus de hardiesse et de vivacité. Dès les premières marches, en effet, on vit ceux-ci se battre mieux que ceux-là, et chaque soir de nombreux prisonniers, des bagages considérables étaient amenés dans les lignes des Français, tandis qu'on n'en amenait aucun dans celles des Autrichiens.

Poursuite des Autrichiens par l'armée d'Italie. Le prince Eugène, conservant l'organisation que nous avons déjà décrite, en trois corps et une réserve, marcha, Macdonald à droite dans la plaine, Grenier au centre sur la grande route du Frioul, Baraguey-d'Hilliers à gauche le long des montagnes, la réserve en arrière, le tout formant environ 60 mille hommes. Les dragons de Grouchy et de Pully galopaient en tête, pour prendre les détachements ou les convois mal gardés. Les routes étaient encore mauvaises, les ponts détruits, et la marche moins rapide qu'on ne l'aurait désiré.

On s'avança sur le revers méridional des Alpes (voir la carte no 31), de l'Adige à la Brenta, de la Brenta à la Piave, comme Napoléon sur le revers septentrional, de l'Isar à l'Inn, de l'Inn à la Traun, et à peu près dans le même temps. Le prince Eugène passe la Piave de vive force. Le 7 mai au soir, on était au bord de la Piave, dont l'ennemi avait coupé tous les ponts. On résolut de la traverser à gué, et de se précipiter sur les Autrichiens, qui semblaient faire une halte, apparemment pour donner à leurs bagages le temps de défiler. Le lendemain, les dragons de Grouchy et de Pully passèrent avec une avant-garde d'infanterie, et fondirent sur les Autrichiens. Ceux-ci furent d'abord repoussés, mais, comme ils avaient leurs bagages à défendre, ils résolurent de résister, et se reportèrent en masse sur l'avant-garde du prince Eugène, qui, se trouvant de sa personne aux avant-postes, vit bientôt avec effroi sa cavalerie et son infanterie refoulées en désordre sur la Piave. L'armée n'avait pas encore franchi la rivière, et celles de nos troupes qui avaient passé les premières pouvaient essuyer un grave échec. Heureusement la droite, sous le général Macdonald, arrivait en toute hâte. Celui-ci la fit entrer hardiment dans le fleuve, et prendre position au delà. Puis vint le général Grenier, et on marcha tous ensemble sur les Autrichiens, qui furent promptement culbutés, et laissèrent dans nos mains beaucoup de canons, de bagages, 2,500 morts ou blessés, plus un nombre à peu près égal de prisonniers. On en avait déjà ramassé 2 mille de l'Adige à la Piave. C'était donc près de 7 mille soldats enlevés en quelques jours à l'archiduc Jean.

Les Autrichiens repassent les Alpes Carniques et Juliennes. Le 9 mai on entra dans Conegliano; le 10 on arriva devant le Tagliamento, qu'on franchit au gué de Valvassone. La cavalerie fut envoyée à droite vers Udine pour débloquer Palma-Nova; le gros de l'armée marcha à gauche, en remontant le Tagliamento vers San-Daniele et Osopo. Les Autrichiens, parvenus aux gorges des Alpes Carniques par lesquelles ils avaient débouché, furent contraints de disputer encore le terrain pour sauver leurs bagages, et firent une nouvelle perte de 1,500 hommes tués, blessés ou prisonniers. Les 11 et 12 mai, au moment où Napoléon occupait Vienne, il ne restait plus d'ennemis en Italie. L'archiduc Jean, qui avait pénétré dans cette contrée avec environ 48 mille hommes, en sortait avec 30 mille tout au plus. La confiance qu'il avait éprouvée en débutant l'avait abandonné, pour passer tout entière au cœur de son jeune adversaire.

Distribution que l'archiduc Jean fait de ses forces en quittant l'Italie. Le prince autrichien, rejeté au delà des Alpes, fit une nouvelle répartition de ses forces. Il détacha de Villach sur Laybach, par la routé transversale qui va de la Carinthie à la Carniole, le ban de Croatie, Ignace Giulay, avec quelques bataillons de ligne, dix-huit escadrons, plusieurs batteries, en lui donnant mission de lever l'insurrection croate, d'appuyer ensuite le général Stoïchevich, qui était opposé au général Marmont, et de couvrir ainsi Laybach contre les armées françaises d'Italie et de Dalmatie. Ce détachement fait, l'archiduc Jean ne conservait qu'environ 20 mille hommes. Sa résolution était ou de se porter par Villach sur Lilienfeld et Saint-Polten, afin de coopérer à la jonction tant projetée des archiducs, ou, s'il n'en était plus temps, de rallier à lui les généraux Chasteler et Jellachich par Léoben, de se diriger avec eux de Léoben sur Grätz, pour se réunir en Hongrie à la grande armée autrichienne, et concourir à la défense de la monarchie, suivant des vues qu'il devait concerter avec le généralissime. Mais il était vivement poursuivi par le prince Eugène victorieux, et il allait rencontrer le réseau de cavalerie tendu par Napoléon de Bruck à Presbourg.

Le prince Eugène, imitant l'archiduc Jean, se divise en deux masses, l'une marchant par Laybach, l'autre par Klagenfurth. La marche de l'archiduc Jean commandait en quelque sorte celle du prince Eugène. Celui-ci était obligé de veiller à la fois sur les mouvements de l'archiduc Jean et sur ceux du ban de Croatie, pour que le premier se joignît le plus tard possible et avec le moins de forces à l'archiduc Charles, pour que le second n'empêchât pas la jonction du général Marmont avec l'armée française d'Italie. Il était difficile de pourvoir aux diverses exigences de cette situation, si on continuait de marcher en une seule masse, car, quelque vite et bien qu'on manœuvrât, il se pouvait que, si l'on se dirigeait immédiatement sur Vienne pour renforcer Napoléon, l'archiduc Jean et Giulay réunis accablassent le général Marmont, et que si, au contraire, on faisait un détour vers Laybach pour appuyer le général Marmont, l'archiduc Jean, libre de courir sur Presbourg, vînt jeter dans la balance le poids décisif de l'armée autrichienne d'Italie. Dans ce doute, le prince Eugène prit un parti moyen qui convenait assez aux circonstances. Il donna au général Macdonald 15 ou 16 mille hommes de troupes excellentes, qui devaient suivre la route de Laybach, débloquer Palma-Nova, occuper Trieste, rallier le général Marmont, former avec celui-ci 26 à 27 mille hommes, et avec cette force très-respectable rejoindre par Grätz l'armée d'Italie sur la route de Vienne. Quant à lui, il s'en réserva 30 à 32 mille, et prit la route qui devait le conduire le plus directement vers Napoléon. Ce plan offrait néanmoins des inconvénients, car l'archiduc Jean, s'il eût été un vrai général, aurait pu, en manœuvrant entre ces divers corps, les battre les uns après les autres. Mais ce prince spirituel concevait à la guerre une foule d'idées, et n'en suivait aucune résolûment. De plus, il avait des troupes démoralisées, et peu capables de ces mouvements rapides, qui supposent de la part des soldats autant de confiance dans le général, que de dévouement à ses desseins. Le plan du prince Eugène ne présentait donc pas les inconvénients qu'il aurait pu avoir en face d'un autre adversaire. Ces deux portions de l'armée d'Italie se séparèrent le 14 mai, pour ne plus se revoir que dans les plaines de Wagram.

Marche du général Marmont pour rejoindre l'armée d'Italie. Dans ce moment, le général Marmont, avec 10 ou 11 mille hommes de vieilles troupes, envoyées en Illyrie après Austerlitz, traversait les pays montueux de la Croatie, pour se rendre par la Carniole dans la Styrie, et rejoindre la grande armée d'Allemagne. Il conduisait entre ses colonnes un convoi de vivres porté sur des chevaux du pays, qui devaient se charger de ses malades et de ses blessés, quand ils se seraient déchargés des grains consommés par l'armée. Après avoir dispersé les bandes du général Stoïchevich, il s'avançait prudemment à travers une sorte d'obscurité, ne sachant quelle rencontre il allait faire entre les armées françaises et autrichiennes, qui pouvaient les unes et les autres s'offrir à lui à l'improviste, en amies ou ennemies, et en nombre bien supérieur. Il se comportait dans cette marche difficile avec sagesse et fermeté, cherchant à avoir des nouvelles du général Macdonald, qui de son côté cherchait à avoir des siennes, sans qu'ils parvinssent ni l'un ni l'autre à s'en procurer.

Événements dans le Tyrol. Ces événements survenus en Italie en avaient amené de semblables dans le Tyrol. Le général Chasteler, attiré du Tyrol italien dans le Tyrol allemand par le danger des Autrichiens sur le Danube, avait couru à Inspruck, et d'Inspruck à Kufstein. Il avait poussé quelques avant-postes sur la route de Salzbourg par Lofen et Reichenthal. Un autre corps autrichien, celui du général Jellachich, qu'on a vu au début de la campagne marcher latéralement au corps de Hiller, avait suivi, en se retirant comme en avançant, la route qui longe le pied des montagnes. Il s'était replié sur Salzbourg, de Salzbourg sur Léoben, après avoir défendu contre la division de Wrède les postes de Luegpass et d'Optenau. Les troupes réunies de Jellachich et de Chasteler s'élevaient de 16 à 17 mille hommes sans les Tyroliens, et, bien commandées, résolues à s'enfermer dans les montagnes, elles auraient pu créer sur notre droite et sur nos derrières une fâcheuse diversion. Mais elles avaient reçu pour instruction de se joindre aux masses agissantes; elles étaient divisées en plusieurs corps indépendants les uns des autres, s'entendaient mal avec les Tyroliens, et ne pouvaient pas dès lors se rendre fort redoutables. Le maréchal Lefebvre, après avoir refoulé dans la vallée de l'Ens supérieur (voir la carte no 31) le corps de Jellachich, en lui opposant la division de Wrède, ramena cette division à lui, revint sur le fort de Kufstein qui était bien défendu par une garnison bavaroise, le débloqua, et, faisant remonter de Rosenheim sur Kufstein la division Deroy, s'enfonça avec ces deux divisions dans le Tyrol allemand, qu'il avait mission de soumettre. Ce vieil officier, peu capable de conduire une grande opération, était excellent pour livrer avec vigueur et intelligence une suite de petits combats. Il repoussa partout les avant-postes autrichiens, et enfin, le 13 mai, rencontra le général Chasteler dans la position de Worgel. Celui-ci s'était retranché sur des hauteurs, ayant derrière des ouvrages les troupes autrichiennes, et au loin sur ses ailes les Tyroliens insurgés, qui tiraillaient avec une grande justesse, et roulaient d'énormes rochers. Le vieux Lefebvre, après avoir essayé vers ses deux ailes d'un combat de tirailleurs désavantageux pour ses troupes, aborda de front l'ennemi, enleva sous un feu terrible les positions de Chasteler, prit environ trois mille hommes, dispersa la nuée des insurgés, et mit les Autrichiens dans une déroute complète. Puis brûlant quelques villages tyroliens sur son passage, il se porta sous Inspruck, qu'on offrit de lui livrer moyennant certaines conditions. Il parvint à y entrer sans rien accorder, grâce au désaccord des Tyroliens, qui voulaient, les uns se rendre, les autres résister à outrance. Maître d'Inspruck, il pouvait se croire assuré de la soumission du Tyrol. Mais l'aubergiste Hofer et le major Teimer se retirèrent vers les cimes inaccessibles qui séparent le Tyrol allemand du Tyrol italien, prêts à en descendre de nouveau si l'occasion redevenait favorable. Le général Chasteler avec sa troupe fort réduite, le général Jellachich avec la sienne, fort réduite aussi, se mirent en marche pour se retirer furtivement vers la Hongrie, en coupant transversalement la route qui mène du Frioul à Vienne, exposés à rencontrer dans ce périlleux trajet ou la tête ou la queue de l'armée du prince Eugène.

Ainsi, après un premier revers en Italie et une vive commotion en Tyrol, tout réussissait au gré du conquérant, dont la fortune, un moment ébranlée, se relevait par la puissance de son génie. La situation ne s'était pas moins améliorée en Pologne. Événements en Pologne. Le prince Joseph Poniatowski venait de tenir dans ces contrées une conduite aussi habile qu'heureuse. Ayant livré avec Varsovie la rive gauche de la Vistule aux Autrichiens, il s'était promis de leur faire expier cet avantage dès qu'ils voudraient passer sur la rive droite, dont il s'était réservé la possession. Quelques corps autrichiens ayant en effet voulu franchir la Vistule, il les avait surpris et détruits. Puis, tandis que l'archiduc Ferdinand, pressé de recueillir des triomphes faciles, continuait à descendre la gauche de la Vistule, de Varsovie à Thorn, et sommait inutilement cette dernière place, le prince Poniatowski remontait la droite du fleuve, se portait sur Cracovie pour conquérir cette vieille métropole de la nationalité polonaise, et venait lever en Gallicie l'étendard de l'insurrection. Là aussi les cœurs battaient secrètement pour l'indépendance de la Pologne, et une vive émotion avait éclaté à l'aspect du héros polonais. Si les Russes, plus zélés ou plus expéditifs, avaient secondé le brave Poniatowski, en traversant la Vistule à Sandomir ou à Cracovie, ils auraient coupé la retraite à l'archiduc Ferdinand, et celui-ci n'eût jamais repassé la frontière qu'il avait si témérairement franchie.

Satisfait de la marche des choses, Napoléon songe à passer le Danube pour terminer la guerre par une bataille décisive. Tels étaient en Italie, en Autriche, en Pologne, les événements jusqu'au 15 ou 18 mai. L'occupation de Vienne, à la suite des foudroyantes opérations de Ratisbonne, avait rendu à la fortune de Napoléon tout son ascendant. L'Allemagne, quoique en secret frémissante, se contenait mieux qu'au début de la guerre: le major Schill, obligé d'abandonner le haut Elbe et de se réfugier vers le littoral de la Baltique, trouvait partout des cœurs amis, mais nulle part des bras prêts à le seconder: la Prusse, intimidée par les nouvelles du Danube, d'abord niées, puis admises, faisait courir après le major Schill, et adressait au cabinet français des protestations d'amitié et de dévouement. Napoléon ayant bien assuré son établissement à Vienne, habilement jalonné sa route par la présence des Allemands des petits princes à Ratisbonne, des Saxons à Passau, des Wurtembergeois à Lintz, du corps de Davout à Saint-Polten, voulait en finir en passant le Danube pour se jeter sur l'archiduc Charles, qui était venu se placer en face de lui avec sa principale armée. Pouvant s'adjoindre le maréchal Davout, et se procurer ainsi 90 mille combattants, il avait le moyen de terminer la guerre, sans attendre ni le prince Eugène, ni le général Macdonald, ni le général Marmont. L'archiduc Charles renforcé de quelques bataillons recueillis à travers la Bohême, des restes du général Hiller et de l'archiduc Louis, ne pouvait pas lui opposer plus de 100 mille hommes. Il n'y avait pas là de quoi l'intimider. Franchir le Danube devant cette armée était donc toujours la difficulté à vaincre pour terminer la guerre.

Mais comment franchir un tel fleuve, en pareille saison, avec de si grandes masses, et contre d'autres masses non moins considérables? C'est sur quoi Napoléon méditait sans cesse. D'abord fallait-il passer sous Vienne? Raisons de passer le Danube à Vienne même, ni au-dessus, ni au-dessous de cette capitale. Cette première question était résolue dans son esprit. (Voir la carte no 32.) Revenir en arrière, à Krems par exemple, pour dérober à l'ennemi l'opération du passage, était impossible, car Vienne, frémissante et dévouée à la maison impériale, eût appelé à l'instant l'archiduc Charles, à moins d'être contenue par une force qui aurait manqué le jour de la bataille décisive. Napoléon eût donc couru la chance de perdre à la fois la capitale, les ressources qu'elle contenait, ses moyens de communication avec le prince Eugène, et l'ascendant moral des armes. Descendre plus bas était moins praticable encore, car au danger de s'absenter de Vienne s'en serait joint un plus grave, celui d'allonger sa ligne d'opération, de se créer par conséquent un point de plus à garder, et de se priver de 25 à 30 mille hommes, indispensables pour livrer bataille. Vienne était donc le point forcé du passage. Les deux adversaires y étaient attachés, Napoléon par les raisons que nous venons de dire, l'archiduc Charles par la présence de Napoléon.

Mais on pouvait passer une lieue au-dessus, ou une lieue au-dessous, sans manquer aux graves considérations qui précèdent. Les officiers du génie avaient reconnu le Danube depuis Klosterneubourg, point où ce fleuve sort des montagnes pour s'épancher dans la magnifique plaine de Vienne, jusqu'aux environs de Presbourg. (Voir les cartes nos 32 et 48.) Ils avaient constaté une grande diversité dans les difficultés du passage. Devant Vienne et un peu au-dessous le Danube s'étendait, se divisait en une multitude de bras, devenait dès lors plus large, mais moins rapide et moins profond. Plus bas qu'Ebersdorf, en approchant de Presbourg, il s'encaissait de nouveau, devenait moins large, moins coupé, mais plus profond et plus rapide, et bordé de rives escarpées, ce qui était un sérieux inconvénient pour l'établissement des ponts.

Raisons qui décident Napoléon pour le passage à travers l'île de Lobau. Napoléon choisit pour son opération la partie du Danube la plus voisine de Vienne, aimant mieux rencontrer le fleuve large que rapide et profond, et surtout le rencontrer partagé en plusieurs bras et semé d'îles, car il trouvait ainsi la difficulté amoindrie, comme il arrive d'un fardeau qu'on rend maniable en le divisant. Napoléon songea particulièrement à se servir des îles qui forment la séparation des bras, pour s'aider à passer. Si, par exemple, il s'en présentait une assez considérable pour contenir une nombreuse armée, dans laquelle on pourrait descendre en sûreté à l'abri des regards et des boulets des Autrichiens, et après laquelle il n'y aurait plus qu'un faible bras à traverser pour déboucher devant l'ennemi, la difficulté du passage devait en être fort diminuée. Fallût-il pour y aborder franchir la plus forte masse des eaux du Danube, ce qui était inévitable, si on voulait n'avoir plus qu'un faible bras à passer devant l'ennemi, il valait la peine de le tenter, puisque la partie la plus périlleuse de l'opération s'exécuterait sous la protection de cette île, de ses bois et de sa profondeur. Il y en avait deux dans ces conditions, celle de Schwarze-Laken, vis-à-vis de Nussdorf, au-dessus de Vienne, et celle de Lobau, à deux lieues au-dessous, vis-à-vis d'Enzersdorf. (Voir la carte no 48.) Napoléon jeta les yeux sur l'une et l'autre, et voulut doubler ses chances, en essayant de se servir de toutes les deux. Mais la tentative faite sur la première, plutôt à titre de démonstration que d'entreprise sérieuse, échoua, parce qu'elle fut exécutée avec trop peu de moyens et trop peu de vigilance. Le général Saint-Hilaire y envoya 500 hommes et un chef de bataillon, sans avoir pris garde à une jetée qui liait cette île de Schwarze-Laken avec la rive gauche qu'occupaient les Autrichiens. Nos 500 hommes, transportés à l'aide de barques, et se croyant couverts par le petit bras qui restait à traverser, tinrent bon contre la fusillade et la canonnade, mais furent bientôt assaillis inopinément par plusieurs bataillons qui avaient passé sur la petite jetée. Après une résistance héroïque, ne pouvant repasser le grand bras, ils furent tués ou pris. Il y avait à cet échec une compensation, c'était d'attirer l'attention de l'ennemi sur le point de Nussdorf, et de l'éloigner de l'île de Lobau, par laquelle Napoléon était résolu de faire sa principale tentative de passage.

Description de l'île de Lobau. L'île de Lobau dont il s'agit, île à jamais célèbre par les événements prodigieux dont elle devint le théâtre, était on ne peut pas plus heureusement conformée pour les projets de Napoléon. (Voir les cartes nos 48 et 49.) Elle était en partie boisée, et présentait dans sa longueur un rideau continu de beaux arbres entre l'ennemi et nous. Elle était fort vaste, car elle avait une lieue de longueur et une lieue et demie de largeur, d'où il résultait que, même en se trouvant dans le milieu, on était garanti des boulets autrichiens. Une fois arrivé dans l'île de Lobau, on n'avait plus à franchir qu'un bras de 60 toises, difficulté grande encore, qui ne dépassait pas toutefois les proportions ordinaires. Mais il fallait se transporter dans cette île avec une nombreuse armée, et pour cela traverser le grand Danube, composé de deux bras immenses, l'un de 240 toises, l'autre de 120, séparés par un banc de sable. Un pont à jeter sur une telle masse d'eau courante était une opération des plus difficiles; mais comme on devait l'entreprendre à l'improviste, avant que les Autrichiens pussent s'en apercevoir, en faisant avec des barques une brusque invasion dans l'île de Lobau, l'établissement de ce pont devenait praticable, puisqu'il ne devait pas avoir lieu devant l'ennemi. Il ne s'agissait de construire devant l'ennemi que le dernier pont, sur le bras de 60 toises, qui séparait la Lobau de la rive gauche. L'opération ainsi divisée avait chance de réussir. Il restait une seule difficulté vraiment grave, celle de la réunion des matériaux. Il fallait en effet soixante-dix à quatre-vingts bateaux de forte dimension, plusieurs milliers de madriers, et surtout de puissantes amarres, pour retenir le pont contre un courant extrêmement rapide. Or les Autrichiens auxquels il était facile de prévoir que le passage du Danube serait l'opération importante de la guerre, n'avaient en quittant Vienne montré de la prévoyance que relativement à cet objet. Ils avaient brûlé ou coulé à fond la plupart des gros bateaux, et fait descendre sur Presbourg ceux qu'ils n'avaient pas détruits. Les bois abondaient, mais les gros cordages étaient rares. En un mot, on manquait presque absolument des moyens de s'amarrer. Les ponts qui existaient auparavant devant Vienne, étaient des ponts de pilotis, et n'avaient par conséquent jamais exigé d'amarres, comme les ponts de bateaux. Il eût fallu ou planter des pilotis pour y attacher les bateaux, ce qui aurait été long, et ce que l'ennemi aurait aperçu, ou se procurer de fortes ancres. Or sur cette partie du Danube les fortes ancres n'étaient pas à l'usage de la navigation, et on ne pouvait en obtenir que très-difficilement. Ce n'était qu'à Presbourg ou Komorn qu'on en aurait trouvé un nombre suffisant. Néanmoins Napoléon s'efforça de suppléer par divers moyens au matériel qui lui manquait, et fut fort aidé dans ses efforts par les généraux Bertrand et Pernetti, l'un du génie, l'autre de l'artillerie.

Efforts de Napoléon pour suppléer aux moyens de passage qui lui manquent. Quant aux bateaux, on en découvrit quelques-uns dans Vienne, car ceux qui descendaient le Danube en convois étaient en général d'un échantillon qui ne convenait pas, ou bien avaient été retenus pour les ponts de Passau, de Lintz et de Krems. On en retira un certain nombre de dessous l'eau, qu'on eut soin de relever et de réparer. On s'en procura de cette manière environ quatre-vingt-dix, les uns destinés à porter le pont, les autres à conduire les matériaux jusqu'au lieu où ils devaient être employés. À force de recherches dans cette grande ville, on découvrit des cordages, car la navigation d'un fleuve comme le Danube devait toujours en exiger un approvisionnement assez considérable. On se procura des madriers par le sciage des bois, dont la contrée abondait. Enfin quant aux ancres on aurait pu en faire fabriquer dans les forges de Styrie, non loin de Vienne; mais cette fabrication eût entraîné une assez grande perte de temps, et Napoléon croyant avoir sous la main les forces nécessaires pour battre l'archiduc Charles, voulait en finir aussi vite que la prudence le permettrait. Raisons qui décident Napoléon à précipiter le passage du Danube. En conséquence il imagina de suppléer aux ancres en jetant dans le fleuve des poids très-lourds, comme des canons de gros calibre trouvés dans l'Arsenal de Vienne, ou bien des caisses remplies de boulets. Si le fleuve ne venait pas à croître subitement, ainsi qu'il arrive quand les chaleurs sont précoces, ce moyen pouvait suffire. On s'y fia, et on disposa à l'avance les poids qui devaient remplacer les ancres, pour n'avoir plus au dernier moment que la peine de les jeter dans le fleuve.

Concentration des forces françaises sur Vienne. Tout étant prêt vers les 16 et 17 mai à Vienne, on fit descendre les matériaux à la hauteur de l'île de Lobau vis-à-vis d'Ébersdorf. (Voir les cartes nos 48 et 49.) En même temps les ordres de concentration furent donnés aux troupes qui allaient combattre au delà du Danube. Toute la cavalerie, sauf une division de chasseurs laissée en observation sur la frontière de Hongrie, fut ramenée de Presbourg et d'Œdenbourg sur Vienne. Dans le nombre des régiments rappelés se trouvaient les quatorze régiments de cuirassiers. Le maréchal Davout, qui devait d'abord venir avec son corps tout entier sur Vienne, reçut ordre d'y conduire deux divisions seulement, celles de Friant et Gudin, et de répartir la division Morand entre Mölk, Mautern et Saint-Polten, pour s'opposer aux tentatives du corps de Kollowrath, que l'archiduc Charles avait placé à Lintz. Avec les corps de Lannes et de Masséna, avec la garde, la réserve de cavalerie, et les deux tiers du corps du maréchal Davout, Napoléon pouvait mettre environ 80 mille hommes en ligne contre les Autrichiens, et c'était assez, car l'archiduc Charles était hors d'état d'en réunir plus de 90 mille.

Commencement du passage le 18 mai au matin. Le matériel de passage et les troupes destinées à combattre furent amenés du 18 au 19 mai vers la petite ville d'Ébersdorf. Le corps de Masséna avait été acheminé le premier sur ce point, et notamment la meilleure de ses divisions, celle de Molitor. Dès le 18 l'opération commença sous les yeux de Napoléon, qui avait quitté Schœnbrunn pour établir son quartier général à Ébersdorf. La division Molitor fut placée dans des barques, et transportée successivement à travers les deux grands bras du Danube dans l'île de Lobau. (Voir la carte no 49.) Quelques avant-postes autrichiens en occupaient la partie qui fait face à Ébersdorf. Le général Molitor les refoula, et ne dépassa point le milieu de l'île, afin de ne pas donner à l'ennemi l'idée d'une entreprise sérieuse. Il se contenta de disposer ses troupes derrière un petit canal, large à peine de douze à quinze toises, facile à passer à gué, et qui ne coule à travers l'île de Lobau que dans le cas de très-hautes eaux. Pendant qu'il opérait ainsi, le général d'artillerie Pernetti travaillait à l'établissement du grand pont. On y employa près de soixante-dix bateaux de fort échantillon, pour franchir les deux grands bras, qui, sur ce point, forment la presque totalité du fleuve. Construction du grand pont sur le bras principal du Danube. Il fallut s'y prendre à plusieurs fois pour amarrer les bateaux que le courant entraînait sans cesse. Malheureusement ce courant devenait à chaque instant plus rapide, par suite d'une crue dont les progrès étaient menaçants. Enfin à force de plonger, à défaut d'ancres, d'énormes poids dans le fleuve, on finit par fixer les bateaux, et on put établir avec des madriers le tablier du pont. Toute la journée du 19 et la moitié de celle du 20 furent employées à terminer ce vaste ouvrage. Ceci fait, le passage dans l'île de Lobau était assuré, à moins d'accidents extraordinaires. On se hâta de jeter un pont de chevalets sur le petit canal de douze ou quinze toises qui traverse par le milieu la grande île de Lobau, et qui, bien qu'il fût habituellement à sec, se remplissait déjà sous l'influence de la crue des eaux. La division Boudet, l'une des quatre de Masséna, passa sur-le-champ et alla rejoindre celle de Molitor. Puis vinrent la division de cavalerie légère de Lasalle, et plusieurs trains d'artillerie. C'était assez pour balayer l'île de Lobau, ce que le général Molitor exécuta promptement. Il ramassa quelques prisonniers. Établissement du second pont sur le petit bras du Danube. On traversa l'île dans toute sa largeur, et on arriva au dernier bras, qui avait 60 toises, à peu près comme la Seine sous Paris en temps ordinaire. Ce n'était plus dès lors qu'une opération praticable, même en face de l'ennemi, si toutefois il ne se jetait pas en masse sur les troupes qui l'exécuteraient. Mais évidemment l'archiduc Charles n'était pas encore prévenu, et jusqu'ici on n'avait affaire qu'à une avant-garde. Le général Molitor avait trouvé un point des plus favorables au passage, et le signala à l'Empereur, qui en approuva complétement le choix: c'était un rentrant que formait vers nous le bras à traverser (voir la carte no 49), de manière qu'en plaçant de l'artillerie à droite et à gauche, on pouvait couvrir de tant de mitraille le terrain sur lequel on devait descendre, que l'ennemi serait dans l'impossibilité d'y rester. C'est ce qui fut fait sur-le-champ, et ce qui d'ailleurs n'était pas même nécessaire, car il n'y avait sur le rentrant, dont on allait se servir pour déboucher, que quelques tirailleurs. Le lieutenant-colonel Aubry, appartenant à l'artillerie, fut chargé d'entreprendre dans cette après-midi du 20 l'établissement du dernier pont. Pour celui-ci on avait réservé l'équipage de pontons pris à Landshut, et transporté sur des haquets. Un aide de camp du maréchal Masséna, M. de Sainte-Croix, un aide de camp du maréchal Bessières, M. Baudus, se jetèrent dans des barques avec deux cents voltigeurs, refoulèrent les tirailleurs autrichiens, et attachèrent le câble sur lequel le pont devait s'appuyer. Quinze pontons suffirent, la largeur de l'eau n'étant sur ce point que de 54 toises, et en trois heures la communication fut établie. Immédiatement après le général Lasalle passa sur la rive gauche avec quatre régiments de cavalerie, et il fut suivi par les voltigeurs des divisions Molitor et Boudet. Le pont franchi, on trouvait un petit bois qui s'étendait de gauche à droite, et venait aboutir aux deux côtés du rentrant formé par le fleuve. Description du champ de bataille d'Essling. On fouilla ce bois, et on en chassa quelques détachements autrichiens qui l'occupaient. Au delà du bois le terrain s'élargissait, et on rencontrait à gauche le village d'Aspern, à droite celui d'Essling, lieux immortels dans l'histoire des hommes, qui rappellent sans doute pour l'humanité des souvenirs lugubres, mais qui rappellent aussi pour les deux nations française et autrichienne des souvenirs à jamais glorieux. Une sorte de fossé peu profond, rempli d'eau seulement quand le fleuve déborde, s'étendait de l'un à l'autre de ces deux villages. La cavalerie pouvait le traverser, car c'était plutôt une dépression du terrain qu'un fossé véritable. Le général Lasalle le franchit au galop avec sa cavalerie, dispersa les avant-postes ennemis, et balaya cette plaine dite le Marchfeld, qui, par une pente douce de deux à trois lieues, s'élève insensiblement jusqu'à des hauteurs portant d'autres noms immortels, ceux de Neusiedel et de Wagram.

Passage de notre avant-garde dans l'après-midi du 20 mai. Par cette journée de printemps, chaude et pure, mais tirant sur sa fin, on ne pouvait apercevoir dans l'obscurité qu'une forte avant-garde de cavalerie. Cette avant-garde fit mine de se jeter sur le général Lasalle, qui se retira, repassa l'espèce de fossé que nous venons de décrire, et évita ainsi un engagement inutile. Quelques centaines de nos voltigeurs embusqués dans le pli du terrain reçurent la cavalerie autrichienne par un feu à bout portant, couvrirent le sol de ses blessés, et l'obligèrent à se retirer. Ainsi commença le 20 mai au soir la sanglante bataille d'Essling!

Quelques craintes pour la sûreté du passage. Le Danube était franchi, et si les Autrichiens, dont on avait vu les avant-gardes, se présentaient le lendemain, on avait, à moins de mécomptes imprévus, la certitude de déboucher et de se déployer, avant qu'ils pussent faire effort pour culbuter l'armée française dans le fleuve. Un accident toutefois n'était pas impossible. En effet, dans cette après-midi du 20, pendant qu'on passait le petit bras devant l'ennemi, le grand pont établi sur les deux bras principaux venait d'être rompu par l'enlèvement de quelques bateaux, qui attachés non à des ancres, mais à de grands poids, avaient cédé à la violence du courant. Une crue subite de trois pieds, provenant de la fonte précoce des neiges dans les Alpes, avait produit cet accident, et pouvait le produire encore. La cavalerie légère du général Marulaz s'était vue coupée en deux par la rupture du pont. Une portion était parvenue jusque dans l'île de Lobau, tandis que l'autre était restée à Ébersdorf. Heureusement les généraux Bertrand et Pernetti s'étant mis à l'ouvrage avec une extrême activité, le grand pont fut rétabli dans la nuit.

Incertitudes de Napoléon produites par l'état peu rassurant du grand pont. Sans être bien résolu à livrer bataille, avec des moyens de passage aussi incertains que ceux dont il disposait, Napoléon cependant ne voulait pas abandonner le résultat de l'opération commencée, et il était décidé à garder cette importante communication, sauf à la perfectionner plus tard, à la rendre plus sûre et moins intermittente. On avait dans le rentrant que formait le petit bras, et qu'une forte artillerie de droite et de gauche couvrait de ses feux, un terrain excellent pour déboucher. Les deux villages d'Aspern à gauche, d'Essling à droite, liés par une sorte de fossé, étaient de précieux appuis pour le déploiement de l'armée. Une telle position valait donc la peine d'être conservée, que la bataille fût ou ne fût pas différée. En conséquence la division Molitor alla coucher à Aspern, la division Boudet à Essling. La cavalerie du général Lasalle bivouaqua entre les deux villages en avant du petit bois. Napoléon avec un détachement de sa garde s'établit au même lieu, et, suivant sa coutume, dormit tranquillement et tout habillé. Plusieurs officiers envoyés en reconnaissance pendant la nuit rapportèrent des renseignements contradictoires. Les uns prétendaient que les Autrichiens étaient dans le Marchfeld tout prêts à combattre, les autres soutenaient qu'on n'avait pas devant soi d'armée ennemie, et que ce qui s'apercevait équivalait tout au plus à une forte avant-garde de cavalerie. Au milieu de ces assertions si diverses, on attendit le lendemain, tout étant préparé pour la bataille si l'armée parvenait à passer, ou pour la retraite dans l'île de Lobau, si on ne pouvait franchir le Danube avec des forces suffisantes.

Une moitié de l'armée française passe dans la journée du 21. Le grand pont ayant été réparé dans la nuit, la cavalerie du général Marulaz, les cuirassiers du général Espagne, la division d'infanterie Legrand, et une partie de l'artillerie, purent passer le 21 au matin. Mais l'existence d'un seul pont, tant sur le grand bras que sur le petit, la largeur de l'île de Lobau qu'il fallait traverser tout entière, rendaient le défilé très-lent. Vers midi le major général Berthier étant monté sur le clocher d'Essling, discerna clairement l'armée du prince Charles descendant la plaine inclinée du Marchfeld, et décrivant autour d'Aspern et d'Essling un vaste demi-cercle. Le major général Berthier était l'homme de son temps qui appréciait le mieux à l'œil l'étendue d'un terrain, et le nombre d'hommes qui le couvraient. Il évalua à 90 mille hommes environ l'armée autrichienne, et vit bien qu'elle venait pour accabler l'armée française au moment du passage. L'archiduc Charles, en effet, averti le 19 de l'apparition des Français dans l'île de Lobau, n'avait songé à les reconnaître que le lendemain 20 à la tête de sa cavalerie, et convaincu de leur intention après les avoir observés de près, il n'avait ébranlé ses troupes que le matin du 21, de manière à être en ligne dans l'après-midi du même jour. S'il eût paru le 20 au soir, ou le matin du 21, entre Aspern et Essling, la portion de l'armée française déjà transportée au delà du fleuve se serait trouvée dans un immense péril.

Le major général adressa sur-le-champ son rapport à l'Empereur, qui ne vit dans ce qu'on lui apprenait que ce qu'il avait souhaité lui-même, c'est-à-dire l'occasion de battre une fois de plus l'armée autrichienne et d'en finir avec elle. Mais tout à coup on vint lui annoncer une nouvelle rupture du grand pont, produite par la crue des eaux qui augmentait d'heure en heure. Napoléon en apprenant la rupture du grand pont, veut d'abord se retirer. Le Danube, qui s'était élevé de trois pieds depuis la veille, venait encore de s'élever de quatre. Toutes les amarres cédaient au courant. Napoléon, en ce moment (après-midi du 21), n'avait avec lui que les trois divisions d'infanterie Molitor, Boudet, Legrand, les divisions de cavalerie légère Lasalle et Marulaz, la division de cuirassiers du général Espagne, et une partie de l'artillerie, ce qui représentait une force d'environ 22 à 23 mille hommes[24], consistant, il est vrai, en troupes excellentes, mais trop peu nombreuses pour qu'il fût possible avec elles de livrer bataille à une armée de 90 mille hommes. Il donna donc l'ordre d'abandonner Aspern et Essling, de repasser le pont du petit bras, sans toutefois le détruire, car il était facile, grâce au rentrant du fleuve, de le protéger contre l'ennemi par une masse formidable d'artillerie. On pouvait attendre là, sous la protection d'un cours d'eau de 60 toises, devenu très-rapide et très-profond, que la consolidation du grand pont et la baisse des eaux permissent de préparer une opération sûre et décisive. Cet ordre commençait à s'exécuter, lorsque les généraux de division élevèrent des objections fort naturelles contre l'abandon de points tels qu'Essling et Aspern. Sur l'avis de ses généraux et sur la nouvelle du rétablissement des ponts, Napoléon révoque l'ordre de la retraite et se décide à combattre. Le général Molitor fit observer à l'Empereur que le village d'Aspern, dans lequel sa division avait couché, avait une importance immense, que pour le reprendre il en coûterait des torrents de sang, qu'au contraire une force peu considérable suffirait à le défendre long-temps contre de grands efforts, et qu'il fallait y bien réfléchir avant de se résoudre à un tel sacrifice[25]. La chose était tout aussi vraie pour Essling. Si on abandonnait ces deux points, on devait renoncer à passer par cet endroit pourtant si favorable, ajourner pour on ne sait combien de temps l'opération si urgente du passage, délaisser les travaux exécutés, s'exposer en un mot aux plus graves inconvénients. Tandis que Napoléon pesait ces observations, on vint lui apprendre que le grand pont était définitivement rétabli, que les eaux baissaient, que les convois d'artillerie chargés de munitions commençaient à défiler, qu'il pouvait donc se regarder comme assuré d'avoir en quelques heures toutes ses ressources. Pourvu qu'il eût une vingtaine de mille hommes de plus, notamment les cuirassiers, et surtout ses caissons bien approvisionnés en munitions, Napoléon ne craignait rien, et il ressaisit avec joie l'occasion, qu'il avait vue lui échapper un moment, de joindre et d'accabler la grande armée autrichienne. En conséquence, il ordonna au général Boudet, qui n'avait pas quitté Essling, de le défendre énergiquement (voir la carte no 49); il autorisa le général Molitor, dont la division avait déjà quitté Aspern, d'y rentrer de vive force, avant que l'ennemi eût le temps de s'y établir. Lannes établi à Essling, Masséna à Aspern. Le maréchal Lannes, quoique son corps n'eût point encore franchi le Danube, voulut être là même où ses soldats n'étaient pas encore, et il prit le commandement de l'aile droite, c'est-à-dire d'Essling et des troupes qui devaient y arriver successivement. La cavalerie fut placée sous ses ordres, ce qui lui subordonnait le maréchal Bessières, qui la commandait. Masséna fut chargé de la gauche, c'est-à-dire d'Aspern, que la division Molitor allait réoccuper. La division Legrand dut être placée en arrière d'Aspern, avec la cavalerie légère de Marulaz. La division de cavalerie légère de Lasalle et la division des cuirassiers Espagne remplirent l'espace entre Aspern et Essling. Tout ce qu'on avait d'artillerie fut disposé dans les intervalles. Une nuée de tirailleurs fut répandue dans cette espèce de fossé dont il a été parlé, et qui était le lit desséché d'un bras d'eau coulant autrefois d'Aspern à Essling. Ces tirailleurs attendaient l'arme chargée que les Autrichiens fussent à portée de fusil. Ainsi 22 à 23 mille hommes allaient en combattre environ 90 mille.

Disposition de l'armée autrichienne. L'archiduc Charles avait divisé son armée en cinq colonnes. La première, sous le général Hiller, devait s'avancer le long du Danube par Stadlau, attaquer Aspern, et tâcher de l'enlever de concert avec la seconde colonne. Celle-ci, commandée par le lieutenant général Bellegarde, devait marcher par Kagran et Hirschstatten sur ce même village d'Aspern, qui, appuyé au Danube, semblait couvrir le pont de l'armée française. La troisième, commandée par Hohenzollern, marchant par Breitenlée sur le même point, devait l'attaquer aussi pour plus de certitude de l'emporter. Les quatrième et cinquième colonnes, formées du corps de Rosenberg, devaient compléter le demi-cercle tracé autour de l'armée française, et attaquer l'une Essling, l'autre la petite ville d'Enzersdorf, située au delà d'Essling. Comme Enzersdorf, faiblement occupé par les Français, ne paraissait pas offrir de grands obstacles à vaincre, les deux colonnes avaient ordre de réunir leur effort sur Essling. Pour lier ses trois colonnes de droite avec ses deux colonnes de gauche, l'archiduc avait placé en bataille entre ces deux masses la réserve de cavalerie du prince de Liechtenstein. Beaucoup plus en arrière, à Breitenlée, se trouvaient comme seconde réserve les grenadiers d'élite. Les restes du corps de l'archiduc Louis, fort affaibli par les détachements laissés sur le haut Danube, étaient en observation vers Stamersdorf, vis-à-vis de Vienne. Le corps de Kollowrath, ainsi qu'on l'a vu, était à Lintz. Les cinq colonnes agissantes, avec la cavalerie de Liechtenstein et les grenadiers, pouvaient présenter environ 90 mille combattants[26], et près de 300 bouches à feu.

Bien que l'archiduc eût réuni de grandes forces contre Aspern, qui était le point essentiel à emporter, puisqu'il couvrait le petit pont, néanmoins le demi-cercle tracé autour d'Aspern, d'Essling, et d'Enzersdorf, était faible dans le milieu, et pouvait être brisé par une charge de nos cuirassiers. L'armée autrichienne, coupée alors en deux, aurait vu tourner contre elle la chance d'abord si menaçante pour nous. Napoléon s'en aperçut au premier coup d'œil et résolut d'en profiter dès que ses principales forces auraient franchi le Danube. Pour le moment, il ne songea qu'à bien garder son débouché, en défendant vigoureusement Aspern à sa gauche, Essling à sa droite, et en protégeant l'espace entre deux, au moyen de sa cavalerie.

Bataille d'Essling, commencée le 21 mai à trois heures de l'après-midi. À peine Napoléon avait-il autorisé le général Molitor à réoccuper Aspern, le général Boudet à conserver Essling, que la lutte s'engagea vers trois heures de l'après-midi avec une extrême violence. L'avant-garde de Hiller, sous les ordres du général Nordmann, avait marché sur Aspern, et, profitant du mouvement de retraite de la division Molitor, y avait pénétré. Ce qui était plus grave, elle avait pénétré aussi dans une prairie boisée, à gauche d'Aspern, laquelle s'étendait de ce village au Danube, et, entourée d'un petit bras du fleuve, présentait une espèce d'îlot. (Voir la carte no 49.) Napoléon ayant donné le signal, le général Molitor réoccupe de vive force le village d'Aspern. En s'emparant de cet îlot, l'ennemi pouvait passer entre Aspern et le Danube, tourner notre gauche, et courir au petit pont, seule issue que nous eussions pour déboucher ou nous retirer. Le général Molitor, à la tête des 16e et 67e de ligne, régiments accomplis, commandés par deux des meilleurs colonels de l'armée, Marin et Petit, entra au pas de charge dans la rue qui formait le milieu d'Aspern afin d'en déloger les Autrichiens. Ces deux régiments pénétrèrent baïonnette baissée dans cette rue fort large, car les villages d'Autriche sont vastes et construits très-solidement: ils repoussèrent tout ce qui s'opposait à eux, se portèrent au delà, et firent évacuer les environs de l'église, située à l'extrémité de la rue. Le général Molitor plaça ensuite ses deux régiments derrière un gros épaulement en terre qui entourait Aspern, et attendit la colonne de Hiller, qui venait au secours de son avant-garde. Il la laissa approcher, puis commença de très-près un feu meurtrier, qui abattit dans ses rangs un nombre d'hommes considérable. Après avoir entretenu ce feu quelque temps, le brave général Molitor fit sortir ses soldats de l'épaulement qui les couvrait, les lança à la baïonnette sur la colonne autrichienne, et la culbuta au loin. En un instant le terrain fut évacué, et la première attaque chaudement repoussée. Cet acte de vigueur exécuté, le général Molitor, employant habilement les deux autres régiments de sa division, dirigea le 37e à gauche sur l'îlot dont il vient d'être parlé, le reprit, et, profitant de tous les accidents de terrain, s'étudia à le rendre inaccessible. Il plaça le 2e à droite de l'entrée du village, afin d'empêcher qu'on ne fût tourné. Masséna, assistant à ces dispositions, avait rangé à droite et en arrière d'Aspern la division Legrand, pour la lancer quand il serait nécessaire. La cavalerie du général Marulaz, composée de quatre régiments français et de deux allemands, formait la liaison avec la cavalerie des généraux Lasalle et Espagne vers Essling. Du côté d'Essling, la division Boudet n'avait encore affaire qu'aux avant-gardes de Rosenberg, qui étaient en marche vers Enzersdorf.

Nouvelle et vigoureuse attaque du général Hiller contre Aspern. Mais ce n'était là que le prélude de cette effroyable journée. Hiller repoussé revint bientôt à la charge, appuyé de la colonne de Bellegarde. Celle-ci, arrivée en ligne, se serra à la colonne de Hiller, et toutes deux abordèrent en masse le village d'Aspern, par le côté voisin du Danube et par le centre. Les 16e et 67e de ligne placés en avant d'Aspern, faisant à très-petite distance un feu non interrompu, immolèrent au pied de l'épaulement des milliers d'ennemis. Mais les colonnes autrichiennes, réparant sans cesse leurs pertes, avancèrent jusqu'à cet épaulement, et s'y élancèrent malgré les deux régiments du général Molitor qu'elles obligèrent à se replier dans l'intérieur du village. Le général Vacquant parvint même à s'emparer de l'extrémité de la grande rue où se trouvait située l'église. À cet aspect l'intrépide Molitor, avec le 2e qui était en réserve, se précipite sur le général Vacquant. Horrible lutte entre le général Molitor et les forces de Hiller et de Bellegarde dans l'intérieur d'Aspern. Une horrible mêlée s'engage. Un flux et reflux s'établit entre les Autrichiens et les Français, qui, tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, vont et viennent d'un bout à l'autre de la longue rue d'Aspern. De nouvelles troupes s'approchent au dehors, car les colonnes de Hiller et Bellegarde comptent à elles deux au moins 36 mille hommes, contre lesquels la division Molitor lutte avec 7 mille. Masséna, pour les tenir à distance, jette sur elles les six régiments de cavalerie légère du général Marulaz. Celui-ci était l'un des plus vaillants et des plus habiles officiers de cavalerie formés par nos longues guerres. Il s'élance au galop sur les lignes de l'infanterie autrichienne qui se rangent en carrés pour le recevoir. Il enfonce plusieurs de ces carrés, mais il est arrêté par des masses profondes qui se trouvent au delà. Obligé de revenir, il ramène quelques pièces de canon qu'il a prises, et quoiqu'il ne puisse pas faire évacuer le terrain, il le dispute cependant à l'ennemi qu'il empêche de porter toutes ses forces sur Aspern. À l'intérieur du village le général Molitor, barricadé dans les maisons avec trois de ses régiments, se sert pour résister de tous les objets qui tombent sous sa main, voitures, charrues, instruments de labourage, et défend le poste qui lui est confié avec une fureur égale à celle que les Autrichiens mettent à l'assaillir.

Défense de Lannes à Essling. Pendant ce combat acharné soit au dedans, soit au dehors d'Aspern, Lannes, à Essling, prenait les plus habiles dispositions pour conserver ce village, qui d'abord moins fortement attaqué, avait fini par l'être violemment aussi, lorsque les quatrième et cinquième colonnes, composées du corps de Rosenberg, étaient parvenues à se réunir. La cinquième, formant l'extrême gauche des Autrichiens, et faisant face à notre extrême droite vers Enzersdorf, après avoir enlevé ce poste peu défendu, en avait débouché pour se jeter sur Essling. Alors la quatrième s'était mise en mouvement, et toutes deux avaient commencé leur attaque contre notre second point d'appui. Lannes les avait reçues comme on l'avait fait à Aspern, en se couvrant d'un épaulement en terre dont Essling était entouré, et en criblant de mousqueterie et de mitraille les assaillants, qui s'étaient arrêtés au pied de cet obstacle sans oser le franchir.

Charge de cavalerie ordonnée par Lannes pour défendre le centre de notre ligne entre Essling et Aspern. Mais le combat allait devenir plus terrible, parce que la colonne de Hohenzollern, qui était la troisième, et constituait le milieu de la ligne autrichienne, entrait enfin en action, soutenue par la réserve de cavalerie du prince Jean de Liechtenstein. Elle marchait sur notre centre, et pouvait en perçant entre Aspern et Essling, isoler ces deux points l'un de l'autre, assurer leur conquête, et rendre notre perte infaillible. À cette vue Lannes, qui était en dehors d'Essling, observant les mouvements de l'ennemi, se décide à ordonner un puissant effort de cavalerie. Il avait à sa disposition les quatre régiments de cuirassiers du général Espagne, et les quatre régiments de chasseurs du général Lasalle, placés tous les huit sous les ordres du maréchal Bessières. Sans tenir compte du grade de ce dernier, il lui fait ordonner impérieusement de charger à la tête des cuirassiers, et de charger à fond. Quoique blessé de cette dernière expression, car, disait-il, il n'avait pas l'habitude de charger autrement, Bessières s'ébranle avec le général Espagne, le premier officier de grosse cavalerie de l'armée, et laisse Lasalle en réserve pour lui servir d'appui. Bessières et Espagne s'élancent au galop à la tête de seize escadrons de cuirassiers, enlèvent d'abord l'artillerie ennemie dont ils sabrent les canonniers, et se précipitent ensuite sur l'infanterie dont ils enfoncent plusieurs carrés. Mais après avoir fait reculer la première ligne, ils en trouvent une seconde qu'ils ne peuvent atteindre. Tout à coup ils voient paraître la masse de la cavalerie autrichienne, que l'archiduc Charles a lancée sur eux. Nos cuirassiers, surpris pendant le désordre de la charge qu'ils viennent d'exécuter, sont violemment assaillis, et ramenés. Lasalle, avec ce coup d'œil et cette vigueur qui le distinguent, vole à leur secours. Il engage le 16e de chasseurs si à propos, si vigoureusement, que ce régiment culbute les cavaliers autrichiens acharnés à la poursuite de nos cuirassiers, et en sabre un bon nombre. Au milieu du tumulte, le brave Espagne est tué d'un biscaïen. Bessières est enveloppé avec son aide de camp Baudus par les hulans, fait feu de ses deux pistolets, et met le sabre à la main pour se défendre, lorsque les chasseurs de Lasalle s'apercevant du péril viennent le dégager. Les cuirassiers se rallient, chargent de nouveau, toujours appuyés par Lasalle. On aborde ainsi plusieurs fois l'infanterie autrichienne, on l'arrête, et on empêche Hohenzollern de percer notre centre entre Essling et Aspern, et d'envoyer un renfort aux deux colonnes de Hiller et de Bellegarde, qui n'ont pas cessé de s'acharner sur Aspern.

Masséna dégage Aspern, qui allait être enlevé, en faisant une charge à la tête de la division Legrand. Mais ces deux colonnes sont suffisantes à elles seules pour accabler dans Aspern les 7 mille hommes de la division Molitor. Cette division, dont la moitié est déjà hors de combat, ne se soutient que par l'héroïsme des colonels Petit et Marin, et du général Molitor lui-même, qui donnant sans cesse l'exemple à leurs soldats, se montrent à la tête de toutes les attaques. Enfin le général Vacquant bien secondé, parvient à pénétrer dans Aspern, et à s'en emparer presque entièrement, après une lutte de cinq heures. Le général Molitor va être rejeté de l'intérieur de ce village, si précieux à conserver, car si on le perd, on est refoulé sur le pont du petit bras, et peut-être jeté dans le Danube. Heureusement que le grand pont rétabli a permis à une brigade des cuirassiers de Nansouty, celle de Saint-Germain, de passer vers la fin du jour, ainsi qu'à la division d'infanterie Carra Saint-Cyr, la quatrième de Masséna. Il reste donc des ressources pour parer aux accidents imprévus, et Masséna peut disposer de la division Legrand qu'il avait rangée derrière Aspern en qualité de réserve. Il place Carra Saint-Cyr en arrière avec ordre de veiller au pont, et à la tête de la division Legrand il entre dans Aspern. L'héroïque Legrand suivi du 26e d'infanterie légère et du 18e de ligne, ces mêmes régiments avec lesquels il avait enlevé Ébersberg, vient au secours de Molitor épuisé, traverse au pas de charge la grande rue d'Aspern, refoule les troupes de Bellegarde à l'autre extrémité du village, et oblige le général Vacquant à s'enfermer dans l'église. Nouvelles charges de cavalerie ordonnées par Lannes sur le centre de l'ennemi. Au centre, Lannes, voulant encore dégager le milieu de la ligne, ordonne de nouvelles charges à Bessières. La division Espagne a perdu un quart de son effectif; mais Nansouty, avec la brigade des cuirassiers Saint-Germain, prend la place des cuirassiers Espagne, charge vigoureusement l'infanterie autrichienne, et prolonge la résistance, qui n'est possible sur ce point qu'avec de la cavalerie. On renverse de nouveau l'infanterie des Autrichiens, mais on attire encore leur cavalerie, qui se jette sur nos cuirassiers, et Marulaz, remplaçant Lasalle accablé de fatigue, recommence avec le 23e de chasseurs ce que Lasalle a exécuté deux heures auparavant avec le 16e. Il secourt nos cuirassiers, repousse ceux de l'ennemi, et fond ensuite sur plusieurs carrés. Entré dans l'un de ces carrés, il y est démonté, et va être pris ou tué, quand ses chasseurs, rappelés par ses cris, le dégagent, lui donnent un cheval, et reviennent en passant sur le corps d'une ligne d'infanterie.