Il y avait six heures que durait cette lutte opiniâtre: à Aspern, à Essling, des fantassins acharnés se disputaient des ruines en flammes; entre ces deux villages des masses de cavaliers se disputaient la plaine à coups de sabre. L'archiduc Charles, remettant au lendemain la destruction de l'armée française, ordonne la suspension du feu le 21 au soir. L'archiduc Charles croyant avoir assez fait en arrêtant l'armée française au débouché du pont, et se flattant de la précipiter le lendemain dans le Danube, prit le parti de suspendre le feu, pour procurer à ses troupes le temps de se reposer, pour rapprocher ses masses, et surtout pour amener en ligne la réserve de grenadiers qui était restée à Breitenlée.
Disposition d'esprit de Napoléon à la suite de cette première journée. Napoléon de son côté ayant assisté de sa personne à cette première bataille, sous les boulets qui se croisaient entre Aspern et Essling, avait conservé toute sa confiance. Quoique la moitié de la division Molitor fût couchée par terre dans les rues et les maisons d'Aspern, quoiqu'un quart des cuirassiers d'Espagne, des chasseurs de Lasalle et de Marulaz, eût péri sous la mitraille, il ne doutait pas du résultat, s'il pouvait faire venir encore par les ponts du Danube une vingtaine de mille hommes, et principalement ses parcs de munitions. On passait sur le grand pont, malgré la crue toujours plus forte, malgré les corps flottants que le Danube débordé entraînait dans son cours. C'étaient tantôt des troncs d'arbres énormes déracinés par les eaux, tantôt des bateaux mis à sec sur ses rives que le fleuve remettait à flot en s'élevant, tantôt enfin de gros moulins enflammés, que l'ennemi lançait avec intention de détruire notre unique communication. À chaque instant il fallait ou détourner ces masses flottantes, ou réparer les brèches qu'elles occasionnaient à nos ponts, en y employant des bateaux de rechange. Le passage continuel contribuait aussi à fatiguer ces ponts, et on voyait parfois les bateaux presque submergés sous le poids des caissons d'artillerie, et nos soldats traverser le fleuve les pieds dans l'eau, ce qui ajoutait à la lenteur du défilé. Cependant les généraux Pernetti et Bertrand assuraient toujours qu'ils maintiendraient le passage, et qu'au jour on aurait le corps de Lannes, la garde, peut-être les deux divisions du maréchal Davout descendues sur Ébersdorf, et surtout le parc d'artillerie chargé de munitions. Napoléon n'eût-il qu'une partie de ces troupes, s'il avait ses parcs, était certain d'en finir avec l'ennemi, et de décider entre Essling et Aspern les destins de la maison d'Autriche. Il ordonna donc de profiter du répit que l'ennemi nous laissait, pour accorder aux troupes qui s'étaient battues un repos dont elles avaient besoin. Il bivouaqua en arrière du bois, en avant du petit pont, pour assister en personne au passage de ses corps d'armée, qui devaient employer toute la nuit à défiler. Au moment où il allait lui-même prendre un peu de repos, il en fut détourné par une vive altercation qui s'engagea entre deux de ses principaux lieutenants. C'était Bessières qui se plaignait du langage dans lequel Lannes lui avait fait parvenir ses ordres. Masséna, présent sur les lieux, fut obligé d'arrêter ces braves gens, qui, après avoir supporté toute une journée le feu croisé de trois cents pièces de canon, étaient prêts à mettre l'épée à la main pour l'intérêt de leur orgueil blessé. Napoléon apaisa leur différend, que l'ennemi devait terminer le lendemain de la manière la plus cruelle pour eux et pour l'armée.
Passage pendant la nuit du 21 au 22 d'une nouvelle partie de l'armée française. Le défilé souvent interrompu continua pendant une partie de la nuit. Mais vers minuit le grand pont se rompit de nouveau. C'était la troisième fois. Le Danube élevé d'abord de sept pieds venait encore de s'élever de sept, ce qui faisait une crue totale de quatorze pieds. La fortune donnait donc de nouveaux signes d'inconstance à Napoléon, ou pour mieux dire la nature des choses, qui ne se plie pas à la volonté des conquérants, lui donnait de nouveaux avis! Mais si c'était une faute d'avoir voulu passer le Danube dans la saison des crues subites, et avec un matériel insuffisant, il n'y avait plus à reculer maintenant, et une portion de l'armée étant passée, il fallait la soutenir, et sortir de ce mauvais pas à force d'énergie. Les généraux Bertrand et Pernetti se remirent à l'ouvrage pour réparer le grand pont, et affirmèrent itérativement qu'ils maintiendraient le passage. Avant la pointe du jour, en effet, le pont fut réparé, la communication rétablie. La belle division Saint-Hilaire, les deux divisions d'Oudinot (composant à elles trois le corps de Lannes), la garde à pied, une seconde brigade des cuirassiers Nansouty, toute l'artillerie des corps de Masséna et de Lannes, une réserve d'artillerie attachée aux cuirassiers, deux divisions de cavalerie légère, et enfin la petite division Demont, formée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, passèrent à la fin de la nuit et vers le point du jour. Les parcs continuèrent à défiler entre les intervalles de chaque corps. Ainsi les 23 mille hommes avec lesquels la bataille avait commencé la veille au milieu du jour ayant été portés le soir à 30 mille par l'arrivée de la division Carra Saint-Cyr et des cuirassiers Saint-Germain, furent portés à environ 60 mille par ce dernier passage exécuté le 22 au matin. C'était assez pour vaincre. Malheureusement l'artillerie était insuffisante, car Lannes, Masséna et la grosse cavalerie ne comptaient pas plus de 144 pièces de canon, et il fallait soutenir l'effort de 300 bouches à feu que les Autrichiens pouvaient mettre en batterie. Toutefois si, avec 30 mille hommes et 50 pièces de canon, on avait la veille arrêté les Autrichiens, on devait les battre aujourd'hui avec 60 mille et 150 bouches à feu. La chose était certaine si les munitions ne manquaient pas. Du reste le pont était maintenu, et elles continuaient à arriver.
L'armée française étant fort accrue par les forces arrivées dans la nuit, Napoléon recommence la bataille avec la plus grande confiance. À la pointe du jour tout le monde était debout dans les deux armées, et les tirailleurs échangeaient des coups de fusil dès quatre heures du matin. Napoléon, qui n'avait presque pas pris de repos, était à cheval entouré de ses maréchaux, et leur donnant ses ordres avec la plus grande confiance. En voyant tout ce qui avait passé, il ne doutait pas de finir la guerre dans la journée. Masséna devait réoccuper Aspern en entier, et reconquérir l'église restée au général Vacquant. Plan de Napoléon pour la seconde journée d'Essling. Lannes était chargé de repousser toutes les attaques qui allaient se renouveler contre Essling, et puis profitant de la disposition de l'ennemi qui consistait toujours en un vaste demi-cercle, devait le percer dans le milieu par un effort vigoureux de notre droite portée brusquement en avant. Le maréchal Davout, dont deux divisions étaient à Ébersdorf, de l'autre côté du Danube, étant attendu dans peu d'instants, devait, en se portant derrière Lannes, le couvrir par la droite pendant le mouvement que celui-ci allait opérer.
Dispositions faites à Aspern par Masséna. D'après ces vues, Masséna et Lannes coururent, l'un à Aspern, l'autre à Essling. Appréciant la nécessité de bien lier Aspern au Danube, Masséna avait placé la division Molitor tout entière dans le petit îlot à gauche. (Voir la carte no 49.) Les faibles défenses de ce poste, couvert par un petit canal, par des arbres, et par un épaulement en terre que l'ingénieur Lazowski avait élevé dans la nuit, suffisaient à l'énergie de la division Molitor, quoiqu'elle fût réduite de 7 mille hommes à 4. La division Legrand s'était battue vers la fin du jour précédent dans Aspern, et s'y était maintenue. Masséna lui donna l'appui de la division Carra Saint-Cyr, laquelle fut remplacée dans la garde du petit pont par la division Demont. Napoléon dirigea encore sur Aspern les tirailleurs de la garde impériale, avec quatre pièces de canon, afin que cette jeune troupe, récemment formée, fît ses premières armes sous l'intrépide Masséna.
Dispositions faites à Essling par Lannes. À Essling, Lannes, laissant au général Boudet le soin de garder l'intérieur du village, plaça à gauche et en avant, dans l'intervalle qui séparait Essling d'Aspern, la division Saint-Hilaire d'abord, puis plus à gauche, vers le centre, les deux divisions Oudinot, les cuirassiers, les hussards et les chasseurs. Ces derniers servirent de liaison avec le corps de Masséna sous Aspern. En arrière au centre, les fusiliers de la garde et la vieille garde elle-même restèrent en réserve. Toutefois cette belle troupe forma un crochet vers Essling, pour fermer l'espace qui séparait Essling du Danube, espace ouvert, par lequel l'ennemi pouvait être tenté de pénétrer, depuis qu'il était maître de la petite ville d'Enzersdorf. (Voir la carte no 49.) D'ailleurs, il fut encore pourvu à ce danger par une forte batterie de 12, qui, placée de l'autre côté du petit bras, prenait en écharpe le terrain dont il s'agit. L'artillerie fut disposée dans les intervalles de cette ligne de bataille, pour seconder l'effort de toutes les armes.
Masséna fait expulser le général Vacquant de l'église d'Aspern. C'est dans cet ordre que la lutte recommença dès le matin. Masséna résolu à chasser le général Vacquant de l'église, située à l'extrémité occidentale d'Aspern, où celui-ci s'était retranché, avait envoyé au général Legrand le secours de deux régiments de la division Carra Saint-Cyr. Ces régiments étaient le 24e léger et le 4e de ligne, habitués à servir ensemble. Le colonel Pourailly, officier excellent, marcha aussi vite que le permettaient les cadavres entassés dans la grande rue d'Aspern, et se porta sur l'église. Les généraux Hiller et Bellegarde, chargés toujours d'agir contre Aspern, s'y étaient entassés de bonne heure. Tandis que le 24e était aux prises avec eux, il se vit débordé le long d'une rue latérale par une colonne autrichienne, qui traversait le village en sens contraire. Le 4e, commandé par le brave colonel Boyeldieu, faisant un détour à droite, coupa la colonne qui s'était avancée parallèlement, et s'empara des deux bataillons qui la composaient. Puis le 24e et le 4e, conduits par Legrand, s'élancèrent sur l'église et le cimetière, et en expulsèrent les Autrichiens. De son côté, la division Molitor, placée dans l'îlot à gauche, et couverte par des abatis, tuait à coups de fusil tous les tirailleurs autrichiens assez hardis pour se montrer à portée de sa mousqueterie.
Mouvement offensif de Lannes sur le centre des Autrichiens. Le moment était venu d'exécuter le mouvement offensif projeté sur le centre des Autrichiens, car tandis que les généraux Hiller et Bellegarde étaient repoussés d'Aspern, Rosenberg, toujours formé en deux colonnes, était tenu à distance d'Essling par les feux de la division Boudet, et au milieu du demi-cercle de l'armée autrichienne on ne voyait que le corps de Hohenzollern faiblement lié à celui de Rosenberg par la cavalerie de Liechtenstein, et appuyé de très-loin par la réserve de grenadiers. Il était douteux que le centre des Autrichiens pût résister à une masse de vingt mille fantassins et de six mille cavaliers, que Lannes allait jeter sur lui.
Lannes, en effet, au signal donné par Napoléon s'ébranle pour exécuter l'attaque dont il est chargé. Laissant Boudet dans Essling, il s'avance, la droite en tête, sur le centre des Autrichiens. C'est la division Saint-Hilaire qui marche la première, rangée en colonnes serrées par régiment, disposition qui donne prise au boulet, mais qui présente une solidité à l'abri de tous les chocs. Plus à gauche, et un peu en arrière, les deux divisions Claparède et Tharreau s'avancent ensuite dans le même ordre, en présentant des échelons successifs. Plus à gauche encore et plus en arrière, la cavalerie forme le dernier de ces échelons dirigés sur le centre de l'ennemi.
Lannes les met en mouvement avec cette vigueur qu'il apporte dans toutes ses attaques. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire, régiment redoutable entre tous, placé à notre extrême droite, marche au pas de charge sous la mitraille et la fusillade, et oblige l'infanterie autrichienne à plier. Toute la division appuie le 57e, et à mesure que les autres régiments formés en autant de colonnes serrées arrivent à portée de l'ennemi, ils s'arrêtent pour faire feu, puis s'avancent de nouveau, gagnant du terrain sur les troupes qui leur sont opposées. Les deux divisions d'Oudinot prennent place à leur tour dans ce mouvement offensif, et bientôt l'impulsion se communiquant à toute la ligne, les Autrichiens vivement pressés commencent à se retirer en désordre. À ce spectacle, l'archiduc Charles, comme tous les capitaines indécis dans le conseil, mais braves sur le champ de bataille, montre le dévouement d'un prince héroïque. Il accourt de sa personne pour prévenir la catastrophe dont son centre est menacé. D'une part il ordonne aux grenadiers qui étaient à Breitenlée de s'approcher, de l'autre il prescrit à Bellegarde de se reporter d'Aspern vers Essling, pour renforcer le milieu de sa ligne. En attendant l'exécution de ces ordres, il prend en main le drapeau du régiment de Zach qu'il ramène en avant. Ses plus braves officiers sont frappés à côté de lui, notamment le comte Colloredo, qu'il voit tomber sous ce feu épouvantable, et dont il serre la main avec douleur.
Lannes, qui comme lui est à la tête de ses soldats, continue sa marche offensive, et voyant l'infanterie autrichienne ébranlée, lance sur elle Bessières avec les cuirassiers. Ceux-ci se précipitent sur le corps de Hohenzollern, enfoncent plusieurs carrés, et enlèvent des prisonniers, des canons, des drapeaux. Déjà nous touchons à Breitenlée, point où l'archiduc avait placé sa réserve de grenadiers. Lannes, ne doutant plus du succès, envoie à Napoléon l'officier d'état-major César de Laville, pour l'informer de ses progrès, et lui demander de couvrir ses derrières, pendant que, s'élevant dans cette plaine, il va laisser un si vaste espace entre son corps et le village d'Essling.
M. César de Laville court en toute hâte pour porter à l'Empereur cette communication, et le trouve à un endroit dit la Tuilerie[27], entre Essling et Aspern, assistant froidement à ce grand spectacle, dont il dirigeait la formidable ordonnance. Napoléon ne témoigne pas au récit que lui fait M. César de Laville la satisfaction qu'il aurait dû éprouver. En effet un sinistre accident venait de se produire. Une nouvelle rupture des ponts décide Napoléon à suspendre le mouvement offensif de Lannes. Après des efforts inouïs de la part des généraux Bertrand et Pernetti pour maintenir la communication entre les deux rives du Danube, la crue toujours plus forte, les arbres déracinés, les bateaux renfloués par l'élévation des eaux, les moulins enflammés lancés par l'ennemi, avaient enfin déterminé une rupture complète du grand pont, établi entre Ébersdorf et l'île de Lobau. Cette rupture était survenue au moment où six beaux régiments de cuirassiers, les deux divisions du maréchal Davout et les caissons de l'artillerie se préparaient à défiler. On avait vu un escadron de cuirassiers coupé en deux s'en aller à la dérive, partie à droite, partie à gauche, sur les bateaux entraînés par le courant. Pourtant ce n'était pas la privation de troupes qu'il fallait le plus regretter, car les 60 mille hommes passés dans les deux jours précédents suffisaient, surtout avec l'élan donné, pour culbuter l'armée autrichienne: c'était la privation des munitions dont une prodigieuse quantité avait déjà été consommée, et dont on devait bientôt manquer.
À cette triste nouvelle, portée par M. de Mortemart, Napoléon, devenu trop prudent peut-être après avoir été trop téméraire, craint d'être tout à coup privé de munitions sur ce vaste champ de bataille, et de n'avoir plus que des baïonnettes et des sabres à opposer à l'ennemi. Il craint aussi, ayant engagé toutes ses troupes, et n'ayant plus que la garde à pied et les fusiliers pour couvrir les derrières du maréchal Lannes, d'être sans ressource contre un retour subit de fortune, retour qui serait désastreux sur le bord de l'abîme auquel on est adossé. Il se résout donc à un sacrifice douloureux, et il renonce à une victoire presque certaine pour ne pas s'exposer à des risques que la sagesse ne permet pas de braver. Ce parti si cruel pris en un instant avec la résolution d'un véritable homme de guerre, Napoléon ordonne à M. de Laville de retourner aussi vite qu'il est venu auprès du maréchal Lannes pour lui dire de suspendre son mouvement et de se replier peu à peu, sans trop enhardir l'ennemi, sur la ligne d'Essling et d'Aspern. Il lui fait recommander aussi de ménager ses munitions, qui ne tarderont pas à faire faute[28].
Retraite de Lannes au milieu de la plaine de Marchfeld, sur le village d'Essling. Lannes et Bessières, en recevant cet ordre, sont obligés, malgré de vifs regrets, de s'arrêter au milieu de cette immense plaine du Marchfeld, inondée de feux. L'archiduc, si vivement pressé vers Breitenlée, voit nos colonnes devenir subitement immobiles, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Il profite de ce moment de répit pour reporter de sa droite à sa gauche une partie du corps de Bellegarde, et pour ranger en ligne derrière le corps de Hohenzollern les seize bataillons de grenadiers qui formaient sa réserve, plus une masse énorme d'artillerie, car il possédait près de 300 bouches à feu, et pouvait en réunir 200 sur ce point si menacé. Remis ainsi de son premier trouble, il fait diriger sur Lannes une canonnade effroyable. La division Saint-Hilaire, la plus avancée des trois, placée en l'air pour ainsi dire, reçoit de front et de flanc un feu de mitraille continuel. Elle rétrograde lentement, avec l'aplomb qui convient, et aux vieux régiments dont elle est composée, et au chevaleresque Saint-Hilaire qu'elle a pour chef. Par malheur ce brave officier, ancien ami de Napoléon, tombe frappé à mort d'un biscaïen. Sa division, saisie de douleur, se maintient cependant. Lannes accourt pour remplacer Saint-Hilaire, et ramener sa division sur un terrain moins exposé. Il rétrograde, mais comme un lion qu'il est dangereux de poursuivre. Les corps qui veulent le serrer de trop près essuient de rudes charges à la baïonnette, et sont violemment repoussés. Passant de la division Saint-Hilaire aux deux divisions d'Oudinot, Lannes les conduit avec la même vigueur devant un adversaire que notre retraite a rempli de confiance. Malheureusement les soldats d'Oudinot souffrent plus que les autres, parce qu'on n'a pas osé déployer en face de l'ennemi des troupes aussi jeunes. Rangés en colonnes profondes, ils perdent par le boulet des files entières.
Lannes abrite ses troupes derrière le fossé qui s'étend d'Essling à Aspern. Peu à peu Lannes ramène sa ligne à la hauteur du fossé qui s'étend d'Essling jusqu'à Aspern, et qui présente une sorte d'abri derrière lequel son infanterie peut se mettre à couvert. Son artillerie, quoique inférieure en nombre et en approvisionnements à celle de l'ennemi, reste seule sur la partie saillante de ce fossé, afin d'arrêter le mouvement des colonnes autrichiennes qui s'avancent pour faire une tentative désespérée. En effet, on voit le corps de Hiller et une partie de celui de Bellegarde se reporter sur Aspern, les deux colonnes de Rosenberg s'approcher de nouveau d'Essling, enfin le corps de Hohenzollern rallié, renforcé d'une partie de celui de Bellegarde, des grenadiers, de la cavalerie de Liechtenstein, préparer contre notre centre un effort semblable à celui que Napoléon a tenté sur le centre des Autrichiens.
Effort des Autrichiens sur notre centre entre Essling et Aspern. C'est effectivement sur notre centre que l'orage paraît d'abord se diriger, car le corps de Hohenzollern, les grenadiers, la cavalerie de Liechtenstein s'avancent en formant une masse compacte. Napoléon s'en aperçoit, prévient Lannes, qui s'en est également aperçu, et ils demandent à la division Saint-Hilaire, aux divisions Oudinot, à la cavalerie, de se dévouer encore une fois au salut de l'armée. Lannes, disposant en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Claparède et Tharreau, en seconde ligne les cuirassiers, en troisième la vieille garde, laisse approcher la masse épaisse du corps de Hohenzollern et des grenadiers à demi-portée de fusil. Puis il ordonne un feu de mousqueterie et de mitraille, exécuté de si près et avec tant de justesse, qu'on voit bientôt les lignes de l'ennemi s'éclaircir. Il lance ensuite les cuirassiers à bride abattue sur l'infanterie autrichienne, qui, cédant en plusieurs points, est entr'ouverte comme une muraille dans laquelle on a fait brèche. Le brave prince Jean de Liechtenstein se précipite à son tour avec sa cavalerie sur celle de Bessières. Mais Lasalle, Marulaz viennent avec leurs chasseurs et leurs hussards au secours de nos cuirassiers, et ce vaste terrain ne présente bientôt plus qu'une immense confusion de quinze mille cavaliers français et autrichiens se chargeant les uns les autres avec fureur, unis quand ils s'élancent, désunis quand ils reviennent, et se ralliant sans cesse pour charger de nouveau.
L'effort des Autrichiens sur le centre étant arrêté, l'armée française reste immobile sous une affreuse canonnade. Après cette longue mêlée, le mouvement de l'ennemi sur notre centre paraît suspendu, et le corps de Hohenzollern, comme paralysé, s'arrête en face de l'épaulement qui s'étend d'Essling à Aspern. Notre artillerie, en partie démontée, reste sur le rebord du fossé, tirant avec justesse mais avec lenteur, à cause de la rareté des munitions, et exposée au feu de plus de deux cents pièces de canon. Nos fantassins s'abritent dans le fossé, notre cavalerie, formant un rideau en arrière, et remplissant l'espace d'Essling à Aspern, essuie avec une admirable impassibilité une canonnade incessante. Ainsi l'exige une impérieuse nécessité. Il faut tenir jusqu'à la fin du jour, si on ne veut être précipité dans le Danube, qui continue de grossir. En ce moment un affreux malheur vient frapper l'armée. Lannes est frappé mortellement par un boulet qui lui fracasse les deux genoux. Tandis que Lannes galope d'un corps à l'autre pour soutenir le courage de ses soldats, un officier, effrayé de le voir en butte à tant de périls, le supplie de mettre pied à terre, pour demeurer moins exposé aux coups. Il suit ce conseil, quoique bien peu habitué à ménager sa vie, et, comme si le destin était un maître auquel on ne saurait échapper, il est à l'instant même atteint par un boulet qui lui fracasse les deux genoux. Le maréchal Bessières et le chef d'escadron César de Laville le recueillent noyé dans son sang et presque évanoui. Bessières, qu'il avait fort maltraité la veille, serre sa main défaillante, en détournant toutefois la tête de peur de l'offenser par sa présence. On l'étend sur le manteau d'un cuirassier, et on le transporte pendant une demi-lieue jusqu'au petit pont, où se trouvait une ambulance. Cette nouvelle, connue bientôt dans toute l'armée, y répand une profonde tristesse. Mais ce n'est pas le temps de pleurer, car le danger s'accroît à chaque minute.
Nouveaux efforts de l'ennemi sur les villages d'Aspern et d'Essling. Les efforts de l'ennemi, arrêtés au centre, se tournent avec fureur sur les ailes, contre Aspern et Essling. Du côté d'Aspern, les généraux Hiller et Vacquant dirigent des attaques réitérées sur ce malheureux village, qui n'est plus qu'un amas de ruines et de cadavres. On n'y marche que sur des décombres, sur des poutres brûlantes, ou sur des mourants, dont les souffrances n'importent plus en présence du danger qui menace tout le monde. Les tirailleurs de la garde, que Napoléon avait confiés à Masséna, malgré leur jeune ardeur, malgré les vieux officiers qui les commandent, sont eux-mêmes poussés en dehors du village. Aussitôt Legrand avec les débris de sa division, Carra Saint-Cyr avec la moitié de la sienne, reprennent ce tas de ruines fumantes sous les yeux de Masséna, qui est au milieu d'eux brisé par la fatigue, mais élevé au-dessus des faiblesses de la nature par la force de son âme. Legrand, chargé d'exécuter ses ordres, se montre partout, la pointe de son chapeau coupée par un boulet, et obligé souvent de recourir à son épée pour éloigner les baïonnettes ennemies de sa poitrine. À gauche, Molitor jette dans le bras d'eau derrière lequel il est posté les Autrichiens qui veulent envahir l'îlot. Grâce à cette héroïque résistance Aspern nous reste. Mais l'archiduc nourrit un dernier espoir, c'est d'emporter Essling. Il fait envelopper cette position par les deux colonnes de Rosenberg, et dirige avec les grenadiers qu'il conduit en personne une attaque furieuse sur le centre même du village. Bessières, qui a remplacé Lannes, voit ce nouveau péril, et s'occupe d'y parer. Napoléon, pour le secourir, lui envoie les fusiliers de la garde, troupe superbe, formée pendant les campagnes de Pologne et d'Espagne, et près d'atteindre à cette perfection, qui se rencontre entre l'extrême jeunesse et l'extrême vieillesse du soldat. Les fusiliers de la garde, sous les ordres du général Mouton, repoussent une dernière tentative des grenadiers autrichiens contre Essling. C'est le général Mouton qui est chargé de les commander.—Brave Mouton, lui dit l'Empereur, faites encore un effort pour sauver l'armée; mais finissez-en, car après ces fusiliers je n'ai plus que les grenadiers et les chasseurs de la vieille garde, dernière ressource qu'il ne faut dépenser que dans un désastre.—Mouton part, et se dirige sur la gauche d'Essling, où l'attaque des grenadiers autrichiens paraissait plus à craindre. Bessières, placé plus près des lieux, voit le danger à droite, entre Essling et le Danube, et il n'hésite pas à changer la direction indiquée par l'Empereur. Il envoie partie de ces quatre bataillons dans Essling même, partie à droite entre le village et le fleuve. Ce secours était urgent, car de front Essling était menacé par les grenadiers, et à droite par les colonnes de Rosenberg, prêtes à passer entre Essling et le Danube. C'était le général Boudet qui défendait encore Essling depuis la veille. Cinq fois les grenadiers conduits par le feld-maréchal d'Aspre étaient revenus à l'attaque, et cinq fois ils avaient été repoussés tantôt par la fusillade, tantôt par des charges à la baïonnette. Néanmoins sur la droite du village, que peu de monde défendait, Boudet tourné, enveloppé par l'une des deux colonnes de Rosenberg, avait été obligé de se retirer dans un grenier, vaste édifice, crénelé comme une forteresse. Il s'y maintenait avec une ténacité indomptable; mais, assailli de toutes parts, il allait succomber, quand Mouton arrive avec les fusiliers de la garde. Cette belle jeunesse arrache aux grenadiers d'Aspre une partie du village, et arrête les soldats de Rosenberg le long de l'espace qui s'étend jusqu'au Danube. Pourtant ce premier acte d'énergie ne suffit pas contre un ennemi quatre fois plus nombreux, et résolu à tenter les derniers efforts pour réussir. Mais Rapp survient avec deux nouveaux bataillons de ces mêmes fusiliers, et propose au général Mouton de faire une charge générale à la baïonnette. Tous deux en se serrant la main adoptent cette manière d'en finir, et fondent tête baissée sur les Autrichiens. Ils leur portent un tel choc qu'ils les refoulent à l'instant d'un bout du village à l'autre, culbutent les soldats d'Aspre sur ceux de Rosenberg, et les rejettent tous au delà d'Essling. Au même moment l'artillerie de la Lobau prenant en écharpe les masses qui avaient passé entre le fleuve et le village, les couvre de mitraille. Essling se trouve ainsi délivré.
L'archiduc Charles, désespérant de jeter l'armée française dans le Danube, renonce à ses attaques, et termine la journée par une canonnade. Il y avait trente heures que cette lutte durait. L'archiduc Charles épuisé, désespérant de nous jeter dans le Danube, commençant lui aussi à manquer de munitions, prend enfin le parti de suspendre cette sanglante bataille, l'une des plus affreuses du siècle, et se décide à clore la journée en envoyant ce qui lui reste d'obus et de boulets sur les corps placés entre Aspern et Essling. Aussi tandis que dans Aspern les généraux Hiller et Bellegarde s'acharnent encore à disputer quelques débris de ce malheureux village, vers le centre et vers Essling, l'archiduc Charles fait discontinuer les attaques, et se borne à porter son artillerie en avant pour tirer à outrance sur nos lignes. À un péril de ce genre il n'y avait à opposer qu'une froide immobilité. Notre artillerie, démontée en grande partie, s'arrête comme elle avait déjà fait sur le bord du fossé qui nous couvrait, tirant d'intervalle en intervalle pour gagner la fin du jour. L'infanterie s'établit en arrière à moitié couverte par le terrain, et plus en arrière encore se déploie notre belle cavalerie, présentant deux fronts, l'un d'Essling à Aspern, pour couvrir le centre de la position, l'autre en retour, pour couvrir l'espace entre Essling et le fleuve. Enfin la garde impériale, présentant deux fronts parallèles à ceux de la cavalerie, demeure impassible sous les boulets, et on n'entend au milieu de la canonnade, que ce cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus en effet que cette manœuvre à exécuter jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit à la Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres salutaires qui doivent favoriser notre départ.
Napoléon n'avait cessé pendant la journée de se tenir dans l'angle que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Napoléon quitte le champ de bataille à la chute du jour pour aller préparer la retraite dans l'île de Lobau. Maintenant que l'ennemi épuisé se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car tant que ces deux points d'appui nous restaient la retraite de l'armée était assurée. L'officier d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, lui répondit avec un accent extraordinaire: Allez dire à l'Empereur que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre, s'il le faut, tant que cela sera nécessaire au salut de l'armée.—
Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier, de le venir joindre, dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit. Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer le cœur. Spectacle que présentaient les abords du petit pont qui conduisait à l'île de Lobau. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à terre en attendant qu'en les transportât dans l'île de Lobau, des cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément, une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve pour se désaltérer dans ses eaux, et s'embarrassant dans les cordages du pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux gémissements, telle était la scène qui s'offrait, et qui saisit Napoléon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir le visage, et puis apercevant une litière faite de branches d'arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêter sitôt dans cette carrière de gloire.— Entrevue de Lannes et de Napoléon. Vous allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes. Vivez et sauvez l'armée.—La malveillance qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de prétendus reproches, que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée, l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez faciles à comprendre? Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit, car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère, Napoléon remonta à cheval, et voulut profiter de ce qui lui restait de jour pour visiter l'île de Lobau, et arrêter ses dispositions de retraite. Napoléon visite l'île de Lobau avant la chute du jour. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp retranché où elle serait inexpugnable, et où elle pourrait s'abriter deux ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras fût rétabli. Le petit bras qui la séparait des Autrichiens était impossible à franchir en présence de Masséna, qui serait là pour en disputer le passage. La largeur de l'île ne permettait pas qu'en l'accablant de boulets on la rendît inhabitable pour nos soldats. Enfin en employant tout ce qu'il y avait de bateaux sur la rive droite, on parviendrait à apporter des vivres, des munitions, de manière que l'armée eût de quoi subsister et se défendre. Ces vues promptement conçues et arrêtées, Napoléon revint à la nuit vers le petit bras. Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre journée. Conseil de guerre tenu au bord du Danube entre Napoléon et ses maréchaux. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne sait pas prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation, pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait braver la mort. Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l'honneur des armes. Opinion exprimée par Napoléon dans le conseil assemblé au bord du Danube. À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir, que Napoléon, prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de ses ressources, exposa ainsi la situation. La journée avait été rude, disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite, puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi avait dû être d'un tiers plus forte; on pouvait donc être certain, assurait Napoléon, que les Autrichiens se tiendraient tranquilles pour long-temps, et qu'on aurait le loisir de rallier l'armée d'Italie qui arrivait victorieuse à travers la Styrie, de ramener dans les rangs les trois quarts des blessés, de tirer de France les nombreux renforts qui étaient en marche, d'établir sur le Danube des ponts de charpente aussi solides que des ponts de pierre, et qui feraient du passage du fleuve une opération ordinaire. Napoléon ajoutait qu'après tout, lorsque les blessés seraient rentrés dans les rangs, ce ne seraient que dix mille hommes de moins de notre côté, pour quinze mille du côté de l'adversaire, et deux mois de plus dans la durée de la campagne; qu'à cinq cents lieues de Paris, soutenant une grande guerre au sein d'une monarchie conquise, au milieu même de sa capitale, un accident de cette espèce n'avait rien qui dût étonner des gens de courage, rien que de très-naturel, rien même que d'heureux, si on songeait aux difficultés de l'entreprise, qui consistait à passer devant une armée ennemie le plus grand fleuve de l'Europe pour aller livrer bataille au delà. Il ne fallait donc, suivant lui, ni s'alarmer, ni se décourager. Il y avait un mouvement rétrograde qui était convenable et nécessaire, c'était de repasser le petit bras du Danube, pour se renfermer dans l'île de Lobau, pour y attendre l'abaissement des eaux et le rétablissement des ponts sur le grand bras; mouvement facile, qui se ferait la nuit, sans inconvénient, sans perdre ni un blessé, ni un cheval, ni un canon, sans perdre surtout l'honneur des armes. Mais il y avait un autre mouvement rétrograde à la fois déshonorant et désastreux, ce serait de repasser non-seulement le petit bras, mais le grand, en repassant celui-ci tant bien que mal, avec des barques qui ne pourraient transporter que les hommes valides, sans un canon, ni un cheval, ni un blessé, en renonçant surtout à l'île de Lobau, qui était une conquête précieuse, et le vrai terrain d'un passage ultérieur. Si on agissait de la sorte, si au lieu de soixante mille qu'on était au départ on repassait au nombre de quarante mille, sans artillerie, sans chevaux, en abandonnant au moins dix mille blessés capables de servir dans un mois, on ferait bien en revenant de ne pas se montrer aux Viennois, qui accableraient de mépris leurs vainqueurs, et appelleraient bientôt l'archiduc Charles pour chasser les Français d'une capitale où ils n'étaient plus dignes de rester. Et dans ce cas ce n'était pas à une retraite sur Vienne, mais à une retraite sur Strasbourg qu'il fallait se préparer; le prince Eugène, en marche sur Vienne, y trouverait l'ennemi, au lieu de l'armée française, et périrait dans ce coupe-gorge; les alliés effrayés, devenus traîtres par faiblesse, se retourneraient contre nous; la fortune de l'Empire serait anéantie, et la grandeur de la France détruite en quelques semaines. En un mot Napoléon prévit, annonça avec précision, comme devant se réaliser sous quinze jours, tout ce que sa politique lui a valu cinq ans plus tard, si, au lieu de se retirer fièrement dans la Lobau, on avait la faiblesse de traverser précipitamment le grand Danube, laissant à l'autre bord ses camarades blessés, son matériel, son honneur. Pour agir d'ailleurs comme il le conseillait, il ne fallait que peu d'efforts. Masséna tiendrait à Aspern jusqu'à minuit, défilerait ensuite avec l'armée sur le petit pont, défendrait la Lobau le lendemain contre les entreprises de l'ennemi, et attendrait derrière le petit bras du Danube les vivres et les munitions qu'on allait lui envoyer en bateaux. Pendant ce temps on rétablirait le grand pont, et si, contre toute vraisemblance, l'archiduc Charles osait faire une tentative, en descendant sur Presbourg ou en remontant jusqu'à Krems, pour se transporter sur la rive droite, et venir nous disputer Vienne, le maréchal Davout lui tiendrait tête avec ses 30 mille hommes qui valaient 60 mille Autrichiens, avec le reste des cuirassiers, avec la cavalerie de la garde qui n'avaient point passé, avec les Wurtembergeois, les Bavarois, les Saxons. Ainsi, Masséna, Davout, leur dit-il, vous vivez, et vous sauverez l'armée, en vous montrant dignes de ce que vous avez déjà fait.—Masséna, souvent mécontent, blâmant même avec amertume la précipitation qu'on avait mise à passer le Danube, Masséna, transporté de tant de raison et de fermeté, saisit la main de Napoléon et lui dit:—Vous êtes, sire, un homme de cœur et digne de nous commander! Vif assentiment donné par Masséna aux paroles de Napoléon. Non, il ne faut pas fuir comme des lâches, qui auraient été vaincus. La fortune nous a mal servis, mais nous sommes victorieux néanmoins; car l'ennemi qui aurait dû nous précipiter dans le Danube a mordu la poussière devant nos positions. Ne perdons pas notre attitude de vainqueurs, bornons-nous à repasser le petit bras du Danube, et je vous jure d'y noyer tout Autrichien qui voudrait le franchir à notre suite.—Davout promit de son côté de garder Vienne, et de repousser toute attaque qui viendrait par Presbourg ou par Krems, pendant l'opération du rétablissement des ponts, opération après laquelle l'armée réunie sur une seule rive n'aurait plus rien à craindre de l'archiduc Charles.
Raffermissement des cœurs à la suite du conseil de guerre tenu dans la soirée du 22. Tous les cœurs se trouvèrent raffermis à la suite de ce conseil tenu au bord du Danube sous les derniers boulets lancés par les Autrichiens. Il fut convenu que Masséna prendrait le commandement en chef de l'armée, emploierait la nuit à traverser le petit bras, tandis que Napoléon, repassant de sa personne le grand bras avec Berthier et Davout, irait diriger lui-même les deux opérations qui pressaient le plus, l'envoi dans la Lobau de munitions de guerre et de bouche, et le rétablissement du grand pont. On se quitta consolés, résolus, confiants les uns dans les autres. Après avoir ordonné la retraite dans l'île de Lobau, et en avoir confié la direction à Masséna, Napoléon repasse le Danube dans la nuit. Pendant que Masséna retournait à Aspern, Napoléon se rendit à travers la Lobau sur le bord du bras principal du Danube, après avoir donné tous ses ordres. Il eut de la peine à franchir plusieurs gros ruisseaux qui s'étaient formés dans l'intérieur de l'île par suite de la crue des eaux. Il arriva entre onze heures du soir et minuit au bord du grand Danube, et voulut le passer immédiatement. Le péril était grave, car outre une obscurité profonde il fallait braver les énormes corps flottants que le courant entraînait, et qui heurtant la frêle barque dans laquelle Napoléon allait monter, pouvaient la submerger. Mais il n'y avait pas à hésiter en présence des grands devoirs qui restaient à remplir, et, avec la confiance de César au milieu des flots de l'Épire, Napoléon s'embarqua sur un esquif, accompagné de Berthier et de Savary, conduit par quelques pontonniers intrépides, qui le transportèrent sain et sauf sur l'autre rive. À peine débarqué à Ébersdorf il donna ses premiers ordres pour attirer sur ce point toutes les barques disponibles, les remplir de biscuit, de vin, d'eau-de-vie, de gargousses, de cartouches, d'objets de pansement, et les diriger sur l'île de Lobau. Les bateaux détachés du grand pont détruit suffisaient dans le moment pour porter le nécessaire à l'armée de l'autre côté du fleuve. On commença cette opération dans la nuit même, ou plutôt on la continua plus activement, car après la rupture du pont, on avait déjà eu recours à ce moyen dans le courant de la journée.
Mesures de Masséna pour assurer la retraite de l'armée dans l'île de Lobau. Pendant ce temps Masséna, investi du commandement en chef, avait couru à Essling et Aspern pour préparer la retraite. Les attaques directes contre ces deux points avaient cessé. Les Autrichiens s'en tenaient à une canonnade, toujours plus lente à mesure que la nuit avançait, et qui de loin en loin, ici ou là, faisait quelques victimes dans l'ombre. Nos adversaires épuisés se laissaient tomber de lassitude sur ce champ de carnage, tandis que la vigilance, indispensable dans notre position critique, nous obligeait à nous tenir debout, bien que notre fatigue fût égale à celle des Autrichiens. Vers minuit, Masséna fit commencer la retraite par la garde impériale, qui était la plus rapprochée du fleuve. Défilé de l'armée par le petit pont dans la nuit du 22 au 23 mai. Chaque corps devait défiler par le petit pont, emportant ses blessés, emmenant ses canons, laissant seulement ses morts, dont, hélas! le nombre n'était que trop considérable. Après la garde vint la grosse cavalerie, et comme beaucoup de soldats avaient jeté leurs cuirasses, Masséna les fit ramasser par les cavaliers démontés, ne voulant abandonner à l'ennemi que le moins de trophées possible. Une partie de la cavalerie légère demeura en ligne avec les voltigeurs pour faire devant Aspern et Essling un semblant de résistance. Puis les divisions Saint-Hilaire et Oudinot défilèrent à leur tour, chacune emportant ce qui lui restait encore de blessés sur le terrain. Les divisions Legrand, Carra Saint-Cyr suivirent, et enfin, à la pointe du jour du 23, les généraux Boudet et Molitor, quittant Essling et Aspern, s'enfoncèrent dans le bois qui couvrait le rentrant du fleuve, escortés par une nuée de leurs tirailleurs. L'ennemi harassé ne s'aperçut pas du mouvement rétrograde de nos troupes. Ce ne fut que vers cinq ou six heures du matin que, voyant nos postes avancés disparaître peu à peu, il conçut le soupçon de notre retraite, et songea à nous suivre. Il le fit lentement, sans nous inquiéter beaucoup. Entré toutefois dans Essling et parvenu au bord du fleuve, il put découvrir le petit pont sur lequel passaient nos dernières colonnes. Il dirigea aussitôt ses boulets de ce côté, tandis que ses tirailleurs débouchant à travers le bois nous décochaient des balles. Masséna, avec quelques officiers de son état-major, était resté sur la rive gauche, résolu à passer le dernier. On lui fit remarquer que nos postes commençaient à être vivement pressés, qu'il pouvait être subitement assailli, que le moment était venu de replier le pont, et de mettre fin à cette résistance sans exemple. Il ne voulut rien entendre tant qu'il aperçut sur la rive gauche quelque débris à sauver. Courant en tous sens, il s'assura par lui-même qu'on ne laissait pas un blessé, pas un canon, pas un objet de quelque valeur dont l'ennemi eût à s'enorgueillir. Il fit ramasser encore ce qu'il put de fusils, de cuirasses jetés le long du Danube, et comme çà et là des chevaux blessés et sans maîtres erraient au bord de l'eau, il les fit chasser vers le fleuve pour les obliger à le traverser à la nage. Embarquement de Masséna, qui se retire le dernier dans l'île de Lobau. Enfin ne voyant plus aucun devoir à remplir sur cette rive devenue un sol ennemi, et les balles des tirailleurs pleuvant déjà autour de lui, il s'embarqua le dernier, aussi fier que lorsqu'il sortait de Gênes dans une simple embarcation sous le feu de l'escadre anglaise. Il fit couper les amarres du pont, que le courant du fleuve reporta bientôt vers l'autre bord, et en quelques minutes il fut dans la Lobau, les Autrichiens se contentant d'assister à la retraite volontaire de leurs adversaires.
Résultats et caractères de la bataille d'Essling. Ainsi se termina cette bataille de deux jours, l'une des plus sanglantes du siècle, et qui commença la série de ces abominables carnages des derniers temps de l'Empire, où l'on détruisait en une journée l'équivalent de la population d'une grande ville. Le nombre des morts et des blessés, pour celle-ci comme pour les autres, ne saurait être que difficilement précisé. On peut évaluer la perte des Autrichiens à 26 ou 27 mille[29] morts et blessés, à 15 ou 16 mille celle des Français. De notre côté, la pénurie des ressources dans l'île de Lobau, pendant les premiers moments, devait rendre les blessures extrêmement dangereuses. Ce qui expliquait l'énorme différence des pertes, c'est que les Autrichiens avaient combattu toujours à découvert, et que nous au contraire avions été abrités durant une partie de ces journées par quelques obstacles de terrain. Quant aux prisonniers, il n'en avait été fait d'aucun côté, sauf quelques centaines enlevés dans Aspern et Essling, et envoyés dans la Lobau. C'était une bataille sans autre résultat qu'une abominable effusion de sang, effusion, comme on vient de le voir, plus grande pour l'ennemi que pour nous, et qui nous laissait tous nos moyens de passage, puisque l'île de Lobau nous restait. Conséquences morales de la bataille d'Essling. La plus grave conséquence de ces journées d'Essling, c'était ce qu'on allait en dire, c'étaient les exagérations de nos ennemis prompts à publier en Allemagne et dans toute l'Europe, que les Français étaient vaincus, accablés, en pleine retraite. Or Napoléon, combattant au milieu du continent prêt à s'insurger contre lui, obligé de se maintenir au sein de la capitale ennemie, où quatre cent mille habitants n'attendaient qu'un signal pour se soulever, ayant besoin sur ses derrières de routes sûres pour amener ses renforts, ne pouvait se passer du prestige de son invincibilité. Matériellement il était plus fort, puisqu'il avait moins perdu que son adversaire, et qu'il avait retrempé le cœur de sa jeune armée dans une épreuve formidable; moralement il était plus faible, parce que ses ennemis allaient triompher d'une prétendue défaite, qui en réalité était une victoire, car c'était vaincre que de soutenir une telle lutte avec ses ponts détruits. Quel jugement on peut porter sur la conduite militaire de Napoléon. Quant à sa conduite comme général, on ne pouvait qu'admirer le choix de l'île de Lobau, choix qui avait rendu possible une opération dans tout autre cas impraticable, et qui permettait qu'une position désastreuse, d'où l'on n'aurait dû sortir que noyés ou prisonniers, finît par la plus facile, la moins troublée des retraites. Mais on devait blâmer la précipitation que Napoléon avait mise à traverser le fleuve dans une telle saison, avant d'avoir réuni des moyens suffisants de passage. En cela il était reprochable assurément; tant de motifs cependant excusaient son impatience d'occuper les deux rives du Danube, qu'on peut lui pardonner d'avoir trop compté sur la fortune dans le désir d'épargner le temps. Son tort véritable, son tort éternel, c'était cette politique sans frein, qui, après l'avoir porté sur le Niémen d'où il était revenu à force de miracles, l'avait porté ensuite sur l'Èbre et le Tage d'où il était revenu de sa personne en y laissant ses plus belles armées, l'entraînait maintenant de nouveau sur le Danube où il ne parvenait à se soutenir que par d'autres miracles, miracles dont la suite pouvait à tout moment s'interrompre, et aboutir à des désastres. C'est là, disons-nous, qu'était son tort, car le général ne commettait de fautes que sous la contrainte qu'exerçait sur lui le plus imprudent des politiques.
Divers jugements portés sur la conduite militaire de l'archiduc Charles. Quant à l'archiduc Charles, fort critiqué depuis, surtout par ses compatriotes, car c'est ordinairement chez ses concitoyens qu'on recueille le plus d'amertume, il déploya une grande énergie, quoi qu'on ait pu dire; et si on trouve étonnant qu'il n'ait pas précipité l'armée française dans le Danube, c'est qu'on oublie la puissance des positions choisies par son adversaire, l'impossibilité d'arracher Essling et Aspern à soixante mille Français commandés par Lannes et Masséna, et réduits à vaincre ou à périr; c'est qu'on oublie les avantages de l'île de Lobau, qui, Essling et Aspern nous restant, était facile à regagner, et devenait alors un asile inviolable. Chercher à forcer le petit bras devant Masséna, sans avoir de pont, ou même en ayant un, c'eût été de la part du généralissime autrichien une entreprise folle, que lui ont fort reproché de n'avoir pas tentée des gens qui auraient été incapables de l'exécuter. Ce qu'ont dit avec plus de raison certains juges impartiaux, c'est que pendant la bataille il étendit beaucoup trop le demi-cercle tracé autour des Français, et l'étendit au point de s'exposer à être coupé par le milieu; c'est qu'en se concentrant davantage à sa droite, et en employant toutes ses forces à faire une percée vers Aspern, il aurait eu plus de chance peut-être de nous couper du Danube. En répétant ces critiques, il faut ajouter aussi que s'il eût agi de la sorte, il eût probablement trouvé à Aspern les forces qu'il n'aurait pas attirées ailleurs, et qui se seraient reportées sur le point qu'il aurait exclusivement attaqué. Après une si affreuse lutte, après de si héroïques efforts, il faut savoir admirer le dévouement, et se taire, quel qu'ait été le résultat, devant des actes d'énergie que les hommes ont rarement égalés.
Ce que l'archiduc Charles aurait pu faire après la bataille d'Essling. C'est pendant les jours qui suivirent que l'archiduc Charles eût pu exécuter des choses qu'il n'essaya même pas. L'armée française, en effet, partie dans l'île de Lobau, partie sur la rive droite du Danube, coupée en deux par la principale masse des eaux du fleuve, se trouvait dans une position critique. Certes Napoléon, dans sa jeune ardeur, quand général d'Italie il poursuivait si activement ses succès, n'aurait pas laissé échapper l'occasion qui s'offrait en cet instant. Il est vrai que s'il était impossible à l'archiduc Charles de forcer le petit bras du fleuve qui le séparait de la Lobau, de le forcer devant Masséna et les quarante-cinq mille hommes qui restaient à ce dernier, il n'était pas à beaucoup près aussi impossible de tenter au-dessus ou au-dessous de Vienne l'un de ces passages que Napoléon redoutait si fort, et contre la réalisation desquels il avait employé tant et de si ingénieuses précautions.
Effectivement, si l'archiduc Charles eût marché sur Presbourg, qu'il y eût traversé le Danube, et que, remontant la rive droite, il fût venu attaquer le maréchal Davout, qui n'aurait pas eu quarante mille hommes à lui opposer, il se serait donné sans doute de belles chances de nous faire essuyer un désastre. Mais il aurait eu quelque chance aussi d'en essuyer un lui-même, car il ne lui aurait pas fallu moins de deux jours pour descendre le Danube, deux pour le remonter, et dans ces quatre jours, il y avait beaucoup de probabilité que le grand pont rétabli momentanément permettrait à l'armée française de repasser sur la rive droite. Dans ce cas l'archiduc Charles aurait trouvé 80 mille hommes à combattre, n'en pouvant amener que 70 mille tout au plus, car la bataille d'Essling lui en avait coûté 26 ou 27 mille. Il pouvait donc être refoulé, détruit, rejeté en pièces sur la Hongrie. Il restait à tenter une autre opération, aussi hasardeuse, mais plus décisive encore, si elle eût réussi. C'était, au lieu de descendre le Danube, de le remonter au contraire, de rallier les 25 mille hommes de Kollowrath, ce qui eût reporté l'armée autrichienne à 95 mille combattants, de franchir le fleuve à l'un des points qui se trouvent entre Krems et Lintz, d'y surprendre le passage contre les Saxons de Bernadotte ou les Wurtembergeois de Vandamme, et de déboucher sur les derrières de Napoléon. Ici le passage était moins certain, puisqu'il fallait le disputer, mais il offrait de grandes chances de réussite contre les troupes qui gardaient le fleuve; il se faisait avec 25 mille hommes de plus, il amenait une concentration de forces supérieure à toutes celles que Napoléon pouvait exécuter dans le moment, il n'exigeait que deux ou trois jours; il procurait le moyen de battre en détail, avant leur réunion, les Saxons, les Wurtembergeois, les divisions du maréchal Davout dispersées entre Saint-Polten, Vienne, Ébersdorf; enfin, en cas de succès il plaçait Napoléon dans la position du général Mélas après la bataille de Marengo. Mais aussi en plaçant un tel adversaire, une telle armée, dans de telles extrémités, il provoquait de leur part des efforts extraordinaires, un dévouement dont il fallait peu se flatter de triompher, et par conséquent des périls immenses. Plus décisif encore, mais plus hasardeux, ce plan était donc moins présumable de la part de l'archiduc.
Quoi qu'il en soit de ces diverses combinaisons, l'archiduc Charles raisonna autrement, ou, pour mieux dire, il agit autrement, car dans ces occasions on ne raisonne pas, on agit instinctivement, d'après son caractère; et ce n'eût pas été un tort, si, en suivant le plan le plus conforme à son caractère, le généralissime autrichien avait fait tout ce qui était possible et convenable dans le système qu'il adoptait. Il n'avait su que le 23 mai, c'est-à-dire le lendemain des deux journées du 21 et du 22, s'il était vainqueur ou non, et bien qu'il écrivît partout qu'il l'était, il n'en avait pas la conviction sincère, car tout en ayant empêché Napoléon de déboucher au delà du Danube, il n'avait pu l'empêcher de se retirer paisiblement dans la Lobau, de garder son champ de bataille, et surtout de conserver des moyens ultérieurs de passage. Outre que sa victoire pouvait être considérée comme douteuse, l'archiduc se ressentait cruellement de ces deux jours de combats acharnés. Son armée diminuée de près d'un tiers était épuisée, et dans un état d'accablement dont ne se rendent pas compte ceux qui jugeant les généraux après l'événement, leur reprochent de n'avoir pas suivi des plans auxquels il n'y avait pas même à penser en face de la réalité des choses. Dispositions de l'archiduc Charles après la bataille d'Essling. Il était personnellement peu disposé à recommencer. Pour la première fois il se trouvait devant Napoléon sans avoir succombé, et tout étonné de ce triomphe inusité, il voulait en jouir avant de courir de nouvelles chances. Il avait dans ses pertes, dans l'insuffisance des forces qui lui restaient, dans la destruction de ses munitions, qui étaient entièrement consommées, il avait des motifs d'attendre, et de goûter en repos le plaisir d'un succès inespéré. Et il y avait bien, il faut le reconnaître, quelques considérations sensées à faire valoir en faveur de cette manière de se conduire. Il pouvait se dire, en effet, que le temps était à son avantage, que ne pas périr était beaucoup quand on se battait dans son pays, à portée de ses ressources, entouré de toutes les sympathies de l'Allemagne, qui ne demandait qu'une occasion pour éclater. Il pouvait se dire que Napoléon au contraire, à plusieurs centaines de lieues de sa frontière, vivant au milieu de populations ennemies, au sein d'une capitale conquise et frémissante, ne s'y maintenant que par le prestige de son invincibilité, avait besoin pour se soutenir de coups d'éclat continuels, et surtout d'en finir vite pour en finir à son honneur; que, pour le général français, passer le Danube était la condition indispensable de tout succès définitif, et qu'avoir échoué dans ce passage était un échec moral autant qu'un échec matériel; qu'il valait mieux par conséquent persister à lui opposer un genre d'obstacle qui seul l'avait arrêté jusqu'alors, et persévérer dans une tactique qui avait réussi, que d'aller soi-même s'offrir à ses coups, et risquer des batailles douteuses, en essayant un passage hasardeux, au-dessous ou au-dessus de Vienne. L'archiduc Charles pouvait se faire et se fit ces raisonnements, qui étaient sages, qui méritaient même d'être approuvés, si, adoptant un pareil plan, il le suivait dans toutes ses conséquences, s'il employait le temps qui allait s'écouler à renforcer l'armée autrichienne, à rendre le Danube de plus en plus difficile à franchir, et à soulever autour de Napoléon les résistances de toute nature, qu'un avantage obtenu sur lui devait naturellement provoquer. C'est au moins ce qu'il parut faire dans les premiers moments, s'attachant à garder plus fortement que jamais sa position vis-à-vis de Vienne, s'étudiant à augmenter les difficultés de tout passage ultérieur du Danube, concentrant sur ce point le plus de forces possible, donnant à l'archiduc Jean l'ordre de l'y rejoindre au plus tôt, et surtout chantant victoire en Allemagne, écrivant partout que les Français avaient été battus, presque détruits, parlant de trente à quarante mille morts ou blessés, d'autant de prisonniers, de façon que si ces bruits avaient été vrais il ne serait pas resté un soldat à Napoléon; parlant en outre d'une retraite inévitable et prochaine des Français sur Lintz, Passau et Strasbourg même, promettant enfin à tous leur délivrance générale et certaine, si l'Europe, et particulièrement l'Allemagne, voulait seconder l'Autriche par un seul effort. Heureusement pour Napoléon, ce que l'archiduc sut faire de mieux pour user de sa victoire, ce fut de se vanter du succès obtenu, et, vanité à part, c'était quelque chose d'utile, on le verra bientôt, que de se vanter beaucoup, même au delà de toute vérité et de toute mesure.
En effet, Napoléon avait bien moins à redouter la conséquence matérielle de la bataille d'Essling que ses conséquences morales. En réalité, bien qu'il eût, comme nous l'avons déjà dit, échoué dans un passage du Danube tenté prématurément, il conservait en gardant l'île de Lobau la base de tout passage ultérieur, et il avait beaucoup plus affaibli l'ennemi en soldats qu'il ne s'était affaibli lui-même. Mais ce qu'on allait dire en Allemagne, en France, en Europe de ces deux grandes journées, pouvait provoquer des résistances imprévues, diminuer l'ascendant moral dont il avait besoin pour être obéi, et pour attirer à lui toutes les ressources de son empire. Cependant il ne s'inquiéta pas plus qu'il ne fallait de l'avantage qu'on allait tirer des derniers événements; il écrivit en tous lieux pour redresser l'opinion, pour que les deux journées d'Essling fussent envisagées comme elles devaient l'être, et, par-dessus tout, il prit des mesures vigoureuses afin de réparer cet échec apparent ou réel, afin d'en tirer même dans un avenir prochain des résultats inattendus et décisifs.
Le premier soin de Napoléon, après la bataille d'Essling, est d'envoyer dans l'île de Lobau des vivres et des munitions. Le premier danger auquel il fallait pourvoir, c'était une tentative de l'archiduc Charles pour passer le petit bras du Danube et envahir l'île de Lobau. Napoléon ne le craignait guère, moyennant que les quarante-cinq mille hommes demeurés sous Masséna dans cette île immense eussent des vivres, des munitions, des effets de pansement. Son premier soin, comme on vient de le voir, fut de leur en envoyer dans la nuit même du 22 et dans la journée qui suivit. Ce qui restait de bateaux du grand pont détruit fut employé à cet usage, et en trente-six heures Masséna eut assez de gargousses et de cartouches pour arrêter tout essai de passage, assez de biscuit pour préserver ses soldats de la faim. Les cerfs et les chevreuils, qui existaient abondamment dans l'île de Lobau, devaient fournir la viande à cette troupe de quarante-cinq mille chasseurs. Ainsi, grâce au dévouement des pontonniers, qui, malgré la crue extraordinaire du Danube, malgré les énormes corps flottants dont il fallait braver le choc, ne cessèrent d'opérer au milieu des plus grands périls un trajet extrêmement pénible, l'armée eut le nécessaire pour se défendre et pour vivre.
Le second soin de Napoléon est de rétablir les ponts du Danube, pour ramener l'armée sur la rive droite, et parer à un passage des Autrichiens sous Presbourg. Le second danger dont on devait s'occuper sur-le-champ, c'était la possibilité d'un passage vers Presbourg, le seul auquel Napoléon accordât quelque créance, parce que c'était celui qui exigeait le moins de hardiesse. Mais pour parer à celui-là, il fallait avoir vaincu une grave difficulté, c'était de rétablir le pont sur le grand bras, ne fût-ce que temporairement, car, sans ce pont, le maréchal Davout était exposé à se trouver seul avec deux de ses divisions, et avec ce qui n'avait point passé de la garde et de la grosse cavalerie, pour résister à l'archiduc Charles. La troisième division du maréchal Davout, celle de Morand, restée entre Saint-Polten et Vienne, serait évidemment indispensable pour contenir la capitale pendant que les deux autres combattraient. Il est vrai que ce vigoureux lieutenant de l'Empereur avait répondu sur sa tête d'arrêter avec 25 ou 30 mille hommes tout ce qui viendrait du côté de Presbourg, et on pouvait attendre de l'opiniâtre vainqueur d'Awerstaedt la réalisation de cette promesse. Mais c'était là une position fort critique, et il importait au plus haut point d'avoir rétabli promptement les communications entre la rive droite et l'île de Lobau, pour que l'armée pût au besoin se réunir tout entière sur cette rive. Napoléon s'y appliqua sans relâche, bien qu'il sût dans quel état il avait laissé l'armée autrichienne en repassant dans l'île de Lobau, et que la double expérience qu'il avait de la guerre et du caractère de son adversaire suffit pour lui apprendre qu'après deux journées comme celles d'Essling, il n'était pas à craindre d'en avoir immédiatement une troisième. Les marins de la garde, mandés de Boulogne à Strasbourg, de Strasbourg à Vienne, venaient heureusement d'arriver. Services rendus par les marins de la garde pour le rétablissement des communications entre les deux rives du Danube. On s'en servit pour accélérer le rétablissement des communications. Ils s'y consacrèrent avec leur zèle et leur habileté accoutumés. Toujours en croisière sur le Danube, soit pour transporter des munitions, soit pour arrêter les corps flottants lancés par l'ennemi, ils aidèrent à dominer l'obstacle que présentait ce fleuve immense, rapide comme un torrent et vaste comme un bras de mer. En attendant la reconstruction du pont, on commença à faire repasser dans des bateaux une partie de l'infanterie de la garde, de l'île de Lobau à Ébersdorf. Rétablissement des communications entre l'île de Lobau et Ébersdorf. Le 25, au moyen des pontons qui avaient servi pour le passage du petit bras, et des bateaux ramassés sur le fleuve, on parvint à établir un pont, sur lequel il n'eût pas fallu compter pour entreprendre une opération offensive, mais bien assez solide pour une retraite, qu'il suffisait d'opérer à intervalles successifs. Chaque détachement transporté sur la rive droite mettait le maréchal Davout en état de mieux résister à une attaque vers Presbourg, et quant à celle qui aurait pu être dirigée contre l'île de Lobau, elle n'était visiblement plus à craindre dès qu'elle n'avait pas été tentée le 23 ou le 24.
Après la garde on fit repasser la division Demont, ensuite la cavalerie légère, qu'il importait d'envoyer en reconnaissance autour de Presbourg, puis la grosse cavalerie, et enfin le corps de Lannes tout entier, qui depuis la blessure mortelle de ce dernier avait été mis sous les ordres du général Oudinot, et ne pouvait pas être en meilleures mains. Ces passages de troupes achevés, et ils le furent dans la journée du 27 mai, on n'avait plus rien à redouter, car le maréchal Davout avait au moins 60 mille hommes à sa disposition, et aucune tentative de l'archiduc Charles sur la rive droite ne présentait dès lors de chance de succès. Napoléon dirigea Lasalle et Marulaz sur Haimbourg, pour surveiller et contenir, avec neuf régiments de cavalerie légère, ce qui pourrait venir de Presbourg, que ce fût l'armée de l'archiduc Charles, ou simplement l'insurrection de Hongrie, qui commençait à se réunir. (Voir la carte no 32.) Il dirigea Montbrun sur Œdenbourg, de l'autre côté du lac de Neusiedel, pour observer les routes de la Hongrie et de l'Italie, par où pouvait se montrer l'archiduc Jean, en retraite devant le prince Eugène. Le général Lauriston n'avait pas cessé de se tenir à Bruck avec les Badois et la cavalerie du général Bruyère, pour tendre la main au prince Eugène engagé dans les routes de la Styrie. Distribution de l'armée autour de Vienne. Napoléon plaça, comme il avait déjà fait, la grosse cavalerie en arrière afin de soutenir la cavalerie légère. Enfin le maréchal Davout, avec les deux divisions Friant et Gudin, avec la division Demont, avec tout le corps d'Oudinot et la garde, c'est-à-dire avec 50 ou 60 mille hommes, était à Ébersdorf, prêt à se jeter sur l'archiduc Charles, de quelque côté qu'il se montrât.
Napoléon résolut d'amener encore quelques forces sur Vienne. Pensant que les Bavarois suffiraient à défendre leur pays, non-seulement du côté des montagnes du Tyrol, mais vers le Danube, il ordonna au maréchal Lefebvre d'envoyer une division bavaroise à Lintz pour y remplacer la division Dupas et les Saxons qui, sous les ordres du maréchal Bernadotte, gardaient ce point. Le général Vandamme dut rester avec les Wurtembergeois à Krems, tandis que le maréchal Bernadotte, avec ses 18 mille hommes, eut ordre de s'avancer sur Vienne, pour y augmenter l'accumulation des forces. Le corps de Masséna, dont nous n'avons pas parlé dans cette énumération, fut laissé tout entier dans l'île de Lobau, afin de garder cette île, qui, malgré l'usage qu'on venait d'en faire, était encore le lieu le plus propre au passage du Danube. Napoléon, dans la profondeur de sa pensée, avait déjà cherché et trouvé le moyen de s'en servir d'une manière si nouvelle, que l'ennemi, bien qu'averti par une tentative antérieure, y fût sûrement trompé. Il avait calculé que soit pour réunir et employer le matériel nécessaire, soit pour laisser venir la saison des basses eaux, il lui faudrait tout un mois, et qu'il ne serait prêt à porter le coup qui devait terminer la guerre, que vers la fin de juin, ou le commencement de juillet. C'était aussi le temps qu'il lui fallait pour recevoir ses renforts, organiser plus complétement sa ligne d'opération, et amener sous Vienne l'armée du prince Eugène. Il se mit donc à préparer l'accomplissement de ces divers desseins, avec un imperturbable sang-froid, une incroyable activité, et une attitude aussi fière qu'il aurait pu l'avoir le lendemain d'une grande victoire.
D'abord il s'occupa de préparer partout des matières. Vienne était remplie de bois: il en ordonna la recherche, le choix, le transport sous Ébersdorf. Préparatifs d'un passage ultérieur, et mesures pour réparer les pertes de l'armée. Les ouvriers de Vienne manquaient d'ouvrage: il résolut de les employer, en les payant avec le papier-monnaie autrichien, dont regorgeaient les caisses publiques qu'on avait saisies. Il attira dans l'île de Lobau des constructeurs, et en fit même venir de France, qui durent être transportés en poste. Il commanda des bateaux de toute forme, de toute dimension, d'après un plan que nous ferons connaître, quand le moment en sera venu. Enfin, sans perdre un seul jour, il donna les ordres suivants pour le recrutement de l'armée. Comme il avait eu soin de remplir les dépôts, soit à l'aide d'une anticipation sur la conscription de 1810, soit à l'aide d'un nouvel appel sur les classes antérieures, il pouvait en tirer aujourd'hui les hommes levés précédemment, certain qu'ils seraient remplacés par les derniers appelés. En conséquence il fit acheminer sur Strasbourg tous les conscrits déjà instruits, en les réunissant en bataillons de marche qui devaient porter les numéros des divisions militaires où étaient situés les dépôts. Mais il avait un moyen plus sûr encore de se procurer immédiatement des hommes tout formés, c'était de les prendre dans les demi-brigades provisoires, qu'il avait organisées dans le Nord, sur les frontières du Rhin, et même en Italie, en les composant de quatrièmes et cinquièmes bataillons. Il ordonna d'y puiser, pour les corps de Masséna, d'Oudinot, de Davout, de nombreuses recrues, en envoyant les unes directement à leur régiment, en incorporant les autres dans les régiments auxquels elles n'appartenaient pas d'origine. Napoléon avait déjà eu recours à ce dernier moyen: il persista à l'employer, vu l'urgence des circonstances, et il l'appliqua à trois régiments revenus depuis une année du Portugal, et restés sur les côtes de Bretagne, où ils avaient été largement pourvus de jeunes soldats. Il en tira trois à quatre mille hommes parfaitement instruits, et qui, moyennant leur incorporation dans d'autres régiments, pouvaient servir à recruter ceux dont les dépôts manquaient de conscrits. Il désigna ainsi vingt à vingt-cinq mille fantassins qui devaient être fournis par les dépôts de France, et six à huit mille par ceux d'Italie. Il adopta les mêmes mesures pour la cavalerie, qui avait dans ses dépôts des ressources considérables, vu qu'on n'y avait pas beaucoup puisé jusqu'alors, et il fit diriger de nombreux escadrons de marche du Rhin au Danube. Il travailla surtout à la remonter, car elle avait perdu des chevaux plus encore que des hommes. Napoléon prescrivit la formation de deux dépôts: un en Bavière, pour acheter des chevaux allemands de grosse et moyenne cavalerie; un en Hongrie, pour se procurer des chevaux de cavalerie légère. Il s'occupa enfin, avec un soin tout particulier, d'augmenter son artillerie. Celle de l'ennemi lui avait tant fait de mal à Essling, que pour renforcer la sienne il eut recours à un essai que l'expérience ne justifia pas, c'était de donner aux régiments d'infanterie des canons servis par les régiments eux-mêmes, au moyen de fantassins exceptionnellement dressés à ce service. La difficulté de tirer des canonniers des dépôts, en nombre suffisant, en temps utile, l'avait décidé à cet essai, que son tact supérieur l'aurait conduit à repousser dans toute autre circonstance, car il était facile de prévoir qu'en fait d'armes spéciales, rien ne pouvait remplacer chez les hommes une éducation prolongée, et surtout que l'infanterie ne saurait jamais soigner le matériel comme un corps exclusivement destiné à ce service était capable de le faire. Napoléon résolut de donner deux cents bouches à feu à l'infanterie, sur le pied de quatre par régiment, en consacrant à cet usage les pièces de calibre inférieur, celles de 3 et de 4, par exemple. Il voulut, en outre, porter de soixante pièces de canon à quatre-vingt-quatre la réserve d'artillerie de la garde, en tirant d'Italie et de Strasbourg les compagnies d'artilleurs dont il aurait besoin. Il comptait se procurer ainsi sept cents pièces de canon, masse de feux accablante, qui supposait environ quatre pièces par mille hommes, et dépassait toutes les proportions admises jusqu'à ce jour. Ces divers appels devaient amener de France et d'Italie environ quarante mille hommes, sous un mois ou deux. C'était un renfort qui compensait et au delà toutes les pertes de la campagne, dont on pouvait se passer à la rigueur pour livrer une bataille décisive, car on recevait en ce moment le recrutement demandé après Ratisbonne, mais qui dans tous les cas mettrait Napoléon en état de continuer la guerre, quelles qu'en fussent les alternatives.