Indépendamment de ces soins accordés aux divers corps de l'armée, Napoléon s'occupa aussi de la garde impériale. Il avait avec lui les grenadiers et les chasseurs composant la vieille garde, les fusiliers et les tirailleurs composant la nouvelle. Il avait ordonné l'organisation des conscrits, formés, comme nous l'avons dit, non pas en prenant des hommes d'élite dans l'armée, mais en choisissant de bons sujets dans la conscription. Deux régiments de ces conscrits, l'un de grenadiers, l'autre de chasseurs, se trouvaient à Augsbourg, y remplissant une double tâche, celle de s'instruire, et celle de servir de réserve contre les mouvements du Tyrol et de la Souabe. Napoléon fit diriger sur Vienne les deux régiments qui étaient à Augsbourg, et sur Augsbourg les deux qui étaient en formation à Strasbourg. La réserve d'Augsbourg devait ainsi n'être pas diminuée. Cette réserve intéressait beaucoup Napoléon, dans la prévision de ce qui pouvait se passer sur ses derrières, à la suite de la commotion produite par les journées d'Essling. Elle se composait des détachements envoyés pour recruter l'armée, et qui faisaient des séjours successifs à Augsbourg; du 65e réorganisé, depuis sa mésaventure de Ratisbonne, tant avec des conscrits qu'avec des prisonniers de ce corps qu'on avait recouvrés moyennant échange; enfin de six régiments provisoires de dragons, formés avec les troisièmes escadrons des régiments servant en Espagne. Celles des demi-brigades provisoires qu'on ne devait pas dissoudre pour le recrutement de l'armée se réunissaient dans le même but à Wurzbourg, à Hanau, à Mayence. Le soin que Napoléon se donnait pour la recomposition du 65e à Augsbourg, il se le donnait en Italie pour la recomposition du 35e surpris à Pordenone, et illustré par son dévouement dans cette circonstance malheureuse. Comptant tirer des dépôts d'Italie, grâce aux mesures qu'il avait prescrites, sept ou huit mille hommes avec leur matériel, il envoya le général Lemarois à Osopo, pour s'occuper de tous ces mouvements d'hommes et de choses, sachant que sans un chef spécial chargé d'y veiller particulièrement, l'attention nécessaire manque souvent aux objets les plus essentiels, et qu'un détail négligé entraîne parfois des catastrophes. Une colonne de conscrits ayant déjà été prise dans le Tyrol, il prescrivit de diriger les nouvelles colonnes en force de quatre mille hommes au moins, sous un général de brigade, et par la route de Carinthie, que le prince Eugène devait suivre dans sa marche sur Vienne.

Opérations militaires en Italie pendant les événements survenus en Allemagne. Le prince Eugène venait effectivement d'arriver sur cette route, et l'effet moral de sa jonction avec Napoléon allait compenser l'impression produite par les journées d'Essling sur les esprits prévenus, qui croyaient à nos revers parce qu'ils les désiraient.

Le vice-roi avait pris la route de Carinthie à la suite de l'archiduc Jean, et le général Macdonald avait pris celle de la Carniole à la suite d'Ignace Giulay, ban de Croatie. Cette poursuite s'était continuée pendant les journées qui s'étaient écoulées avant et après la bataille d'Essling, avec le même avantage pour les Français, les mêmes pertes pour les Autrichiens. Le prince Eugène force les gorges des Alpes Carniques. Le 16 mai le prince Eugène parvint à l'entrée des gorges des Alpes Carniques, devant le fort de Malborghetto, qui interdisait tout passage à l'artillerie, tandis que l'archiduc Jean campait de l'autre côté, sur la position de Tarvis. On entra baïonnette baissée dans le village de Malborghetto, et on se contenta de bloquer le fort qui barrait la grande route. L'infanterie et la cavalerie dépassèrent Malborghetto, pour se porter devant Tarvis, où elles arrivèrent sans artillerie en présence des Autrichiens qui en avaient beaucoup. Il fallait sortir d'une telle situation, qui aurait pu devenir critique: le prince Eugène s'en tira par un coup de vigueur. À force de tourner autour du fort de Malborghetto, on finit par découvrir une position, sur laquelle on parvint à élever une batterie composée de plusieurs bouches à feu. Après avoir bien battu le fort, on résolut de l'enlever malgré le relief des ouvrages. On y réussit grâce à l'audace des troupes, qui escaladèrent des fortifications régulières sous la mitraille, en perdant tout au plus cent ou deux cents hommes. Nos soldats animés par la difficulté passèrent au fil de l'épée une partie des malheureux défenseurs du fort, prirent le reste, et arborèrent le drapeau français sur le sommet des Alpes Carniques. Cet acte audacieux eut lieu le 17 mai. On marcha dans la même journée sur Tarvis avec l'artillerie qu'aucun obstacle n'arrêtait plus. Les Autrichiens qui nous croyaient sans canons voulurent défendre les bords escarpés de la Schlitza. Mais ils furent bientôt détrompés par la mitraille qui pleuvait sur eux, et abordés vivement par les troupes que les avantages obtenus remplissaient d'élan. Ils perdirent 3 mille hommes et 15 pièces de canon. Dans le même moment le général Seras, détaché sur la route de Cividale, enlevait le fort de Predel avec la même vigueur et le même succès.

Retraite de l'archiduc Jean sur Grätz. L'archiduc Jean ainsi poursuivi ne pouvait plus se jeter dans la Haute-Autriche, comme il en avait eu d'abord la pensée, et même reçu l'ordre, quand on s'était flatté de réunir les archiducs sur Lintz ou sur Saint-Polten, en avant de Vienne. La marche rapide de l'armée française la portant sur les routes du Tyrol et de la Haute-Autriche (voir la carte no 31), ne laissait au prince autrichien d'autre parti à prendre que celui de se diriger vers la Hongrie, où il avait chance de rendre encore d'utiles services, soit en renforçant l'archiduc Charles, soit en empêchant la jonction de l'armée d'Allemagne avec le prince Eugène, avec les généraux Macdonald et Marmont. Ce dernier rôle était celui qui convenait le plus au goût qu'il avait de s'isoler, et de s'acquérir une gloire à part dans cette guerre. Mais son frère le généralissime, par désir de tout faire concourir à l'action principale, était d'un avis différent, et voulait qu'il vînt se ranger derrière le Danube à Presbourg, en remettant à l'insurrection hongroise et au ban Giulay le soin d'occuper le prince Eugène, les généraux Macdonald et Marmont. L'archiduc Jean, placé entre ses désirs personnels et les instructions de son frère, se retira sur Grätz, pour y attendre les nouveaux ordres qu'il avait sollicités. Ayant perdu près de quinze mille hommes dans cette campagne, en ayant donné environ dix ou douze au ban Giulay, il ne lui en restait guère que quinze mille en marchant sur Grätz. Mais il comptait sur diverses jonctions pour se refaire une armée. Vues personnelles de l'archiduc Jean pour une campagne en Hongrie. Ne pensant plus qu'il y eût grand'chose à se promettre des Tyroliens, depuis le combat de Worgel, il avait cru devoir retirer du Tyrol le général Chasteler, qui s'y était enfermé avec environ 9 à 10 mille hommes, le général Jellachich qui s'y était réfugié avec 8 à 9 mille. Il avait ordonné à tous les deux de se faire jour à travers l'armée du prince Eugène, en se jetant à l'improviste ou sur son avant-garde, ou sur son arrière-garde, de manière à déboucher par Léoben sur Grätz. (Voir la carte no 31.) En supposant que ces deux généraux laissassent quelques détachements en Tyrol, pour servir d'appui aux insurgés, ils pouvaient amener une quinzaine de mille hommes en Hongrie, qui, ajoutés à ce qu'il conservait, lui formeraient un excellent corps d'environ trente mille combattants. Avec les 10 ou 12 mille de Giulay, avec l'insurrection hongroise et croate, avec quelques bataillons de landwehr, il espérait se procurer encore un rassemblement de 50 à 60 mille hommes, et tenir la campagne, en occupant toutes les forces françaises de l'Italie et de la Dalmatie.

C'était là un rêve comme n'avait cessé d'en faire l'archiduc Jean pendant cette campagne, et ce rêve supposait vaincues toutes les difficultés qui restaient à surmonter pour opérer tant de jonctions diverses, en présence des forces du prince Eugène, du général Macdonald, du général Marmont. En effet, tandis que le prince autrichien s'était retiré sur Grätz, envoyant aux généraux Jellachich et Chasteler l'ordre de le rejoindre, le prince Eugène, pressé de se réunir à Napoléon sous Vienne, avait marché sur Léoben, en suivant la grande route qui du Frioul débouche par la Carinthie et la Styrie sur la Basse-Autriche. (Voir la carte no 31.) Défaite du général Jellachich dans la tentative qu'il fait pour rejoindre l'archiduc Jean en Styrie. Le général Jellachich, se conformant aux ordres qu'il avait reçus, avait quitté le Tyrol en toute hâte, et avait essayé de se glisser à travers l'armée française d'Italie, en se cachant dans les gorges des montagnes, pour épier l'occasion favorable. Menant 9 mille hommes avec lui, il pouvait passer sur le corps d'une avant-garde, ou d'une arrière-garde, et descendre ensuite sur Grätz. Il parvint ainsi le 25 mai, trois jours après la bataille d'Essling, à la position de Saint-Michel, en avant de Léoben, tandis que le prince Eugène se trouvait un peu à droite du côté de Grätz, où il s'était porté pour observer la marche de l'archiduc Jean vers la Hongrie. Les patrouilles de cavalerie eurent bientôt appris aux uns et aux autres la rencontre qu'ils venaient de faire, et Jellachich, séparé de l'archiduc Jean par le prince Eugène, n'eut aucun moyen d'éviter le combat. Il prit position sur les hauteurs de Saint-Michel près de Léoben, se flattant, grâce aux lieux, de résister à des forces infiniment supérieures. Mais l'armée du prince Eugène, qui après avoir détaché le général Macdonald n'était pas de moins de trente-deux à trente-trois mille hommes, qui était d'ailleurs en veine de succès et de témérités heureuses, ne pouvait guère s'arrêter devant un corps trois fois moins nombreux qu'elle. Il fallait franchir une rivière, puis gravir des montagnes pour aborder les 9 mille hommes de Jellachich. Tout cela fut exécuté avec une hardiesse extraordinaire, malgré la fusillade et la mitraille, et Jellachich enfoncé perdit en quelques heures environ 2 mille morts ou blessés, et 4 mille prisonniers. Il eut beaucoup de peine, en se dispersant dans tous les sens, et à la faveur d'un pays tout dévoué à l'Autriche, à sauver trois mille hommes, qu'il conduisit vers Grätz à l'archiduc Jean.

Il y avait bien moins de chances encore pour la jonction du général Chasteler, qui ne pouvait pas amener plus de 5 à 6 mille hommes, après les détachements laissés dans le Tyrol, et qui devait trouver la route de Carinthie et de Styrie définitivement occupée par les Français. Retraite de l'archiduc Jean derrière la Raab, et jonction du prince Eugène avec Napoléon. L'archiduc Jean voyait donc ses forces portées tout au plus à 18 mille hommes par la jonction des débris du général Jellachich, et ne savait encore ce que deviendrait le ban Giulay, qui, avec son détachement et les levées croates, avait affaire aux généraux Macdonald et Marmont. Croyant prudent de se rapprocher de la Hongrie, il mit une garnison dans la forteresse de Grätz, et se dirigea sur la Raab, attendant toujours les ordres de son frère le généralissime, et laissant le prince Eugène victorieux marcher sur Vienne, où aucun obstacle ne pouvait l'empêcher d'arriver, puisque le détachement du général Lauriston était à Bruck pour lui donner la main. Les avant-gardes françaises se reconnurent en effet aux environs de Bruck, s'embrassèrent, et le fait si important de la réunion des armées d'Italie et d'Allemagne fut dès lors consommé.

Marche du général Macdonald à travers la Carniole. Le général Macdonald, avec les 16 ou 17 mille hommes qui lui avaient été confiés, n'avait pas marché moins heureusement, sur la route d'Udine à Laybach. Il avait passé l'Isonzo, tourné le fort de Prévald qu'il avait fait tomber en le tournant, et avait débouché sur Laybach, enlevant tout entier un bataillon rencontré sur la route. Pendant ce temps l'un de ses détachements occupait Trieste. Parvenu devant Laybach, après avoir recueilli beaucoup de prisonniers, le général Macdonald y avait trouvé un vaste camp retranché, construit à grands frais, et défendu par une forte colonne de troupes qui en rendait la prise presque impossible. Le général Macdonald hésitait à l'attaquer avec ce qu'il avait de forces, craignant de s'affaiblir par une tentative infructueuse, et de n'être plus ensuite capable de tenir la campagne. Il allait donc passer outre, pressé qu'il était de rejoindre le prince Eugène, lorsqu'il avait reçu du commandant éperdu l'offre de traiter. Le général Macdonald ayant accepté cette offre, avait fait ainsi en passant quatre à cinq mille prisonniers, occupé les beaux ouvrages de Laybach, et regagné la route de Grätz, où il espérait retrouver le gros de l'armée d'Italie. Il y était arrivé le 30 mai, ayant heureusement traversé une vaste étendue de pays, et menant devant lui sept à huit mille prisonniers recueillis à Prévald, à Laybach, et sur la route. Heureuse arrivée du général Macdonald à Grätz, et sa réunion avec la droite du prince Eugène. Il s'arrêta à Grätz, pour y attendre les ordres du vice-roi, et il envoya des patrouilles sur les routes de la Carniole, pour avoir des nouvelles du général Marmont, qui du reste, ayant dix mille soldats avec lui et des meilleurs, n'avait rien à craindre des troupes du ban Giulay, et des rassemblements d'insurgés épars sur son chemin.

Napoléon avait, dans cette jonction, qui lui procurait, à lui, environ 45 à 50 mille hommes de renfort, et tout au plus 15 à 18 mille à l'ennemi, un sûr moyen de se venger des journées d'Essling. Voulant dédommager son fils adoptif du tort qu'avait pu lui faire la journée de Sacile, prenant plaisir à le récompenser de ses succès pendant sa marche de Vérone à Léoben, attachant surtout une grande importance à publier les précieux avantages qui devaient résulter de la réunion de toutes les armées françaises, il rédigea un ordre du jour brillant, où il paya à l'armée d'Italie un juste tribut d'éloges, et exposa ses hauts faits avec une certaine exagération qui n'était pas, d'ailleurs, fort éloignée de la vérité, car, depuis Vérone, le prince Eugène et le général Macdonald n'avaient pas enlevé en morts, blessés ou prisonniers, moins de 20 mille hommes à l'ennemi[30], contre 4 à 5 mille hommes, fatigués ou blessés, qu'ils avaient laissés en route.

Juin 1809. Force effective que procurait à Napoléon la jonction avec l'armée d'Italie. En supposant que le prince Eugène pût fournir en présents sous les armes 30 mille hommes, le général Macdonald 15 mille, c'était, sans compter le général Marmont, qu'on pouvait au besoin laisser en Styrie ou en Hongrie, une force de 45 mille hommes, et de 40 mille au moins, ajoutée à l'armée française sous Vienne. En les joignant aux 100 mille que devait procurer la réunion du maréchal Davout, du maréchal Masséna, du général Oudinot, de la réserve de cavalerie, de la garde impériale, et des Saxons, Napoléon allait avoir sous la main, même avant l'arrivée de ses renforts, la masse énorme de 140 mille hommes, bien suffisante pour livrer une bataille décisive au delà du Danube. L'archiduc Charles n'était pas en mesure d'en réunir autant, ni d'une aussi bonne qualité, eût-il l'art, qu'il ne fallait guère présumer de lui, de concentrer ses forces le jour de la bataille, comme il était certain que Napoléon saurait le faire, quand le moment serait venu. Napoléon avait donc le moyen de finir la guerre, dès que ses immenses préparatifs pour passer le Danube seraient achevés. Cependant résolu cette fois à jouer à coup sûr, il ne voulait livrer cette action dernière et décisive, que lorsque d'une part le Danube serait vaincu par des travaux d'une solidité infaillible, et lorsque de l'autre le prince Eugène, les généraux Macdonald et Marmont, seraient prêts à concourir directement ou indirectement aux opérations devant Vienne.

Instructions au prince Eugène pour les opérations ultérieures dont il est chargé. C'est vers cette fin que furent dirigées toutes les instructions au prince Eugène, qu'il conduisit dès qu'il l'eut à sa portée, comme un fils, comme un élève, dont il était aussi jaloux de faire briller les talents, qu'impatient de s'assurer la coopération dans les grands événements qui se préparaient. Vous avez maintenant, lui écrivit-il dans une suite de lettres admirables, divers buts à vous proposer: le premier, d'achever la poursuite de l'archiduc Jean, afin qu'il ne reste sur la droite du Danube et à la frontière de Hongrie aucun rassemblement capable de nous inquiéter, pendant que nous manœuvrerons autour de Vienne; le second, en acculant ce prince au Danube, de le réduire à passer le fleuve à Komorn plutôt qu'à Presbourg (voir la carte no 14), de manière que l'arc qu'il décrira étant le plus étendu possible, il ait moins de chances que vous d'être présent à la prochaine bataille; le troisième, de séparer l'archiduc Jean de Chasteler, de Giulay, de tous ceux qui pourraient grossir son rassemblement, tandis que vous au contraire vous rallierez Macdonald et Marmont; le quatrième enfin, d'occuper la rivière de la Raab, qui tombant dans le Danube près de Komorn, forme une barrière dont on peut se couvrir contre la Hongrie, de s'emparer pour cela de la place de Raab, qui commande cette rivière vers son embouchure, et de la citadelle de Grätz qui la domine près de sa source, de façon que quelques détachements laissés sur cette ligne puissent la défendre, pendant que l'armée d'Italie, dérobant sa marche, viendra former sous Vienne l'une des ailes de la grande armée.—Tels étaient les buts principaux que Napoléon assignait au prince Eugène. Il lui assignait, comme buts accessoires, de profiter lui-même, et de faire profiter la grande armée, des vastes ressources de la Hongrie en grains, fourrages, bétail, chevaux, matériel de navigation.

Pour l'exécution de ces desseins, Napoléon lui recommanda, après avoir accordé quelque repos à ses troupes, de laisser des détachements à Klagenfurth et à Léoben afin de jalonner sa route, puis de se diriger sur Œdenbourg à l'ouest du lac de Neusiedel, où il devait trouver le général Lauriston avec les Badois, la cavalerie de Colbert et de Montbrun, ce qui allait lui procurer un renfort de 3 mille fantassins et de 4 mille chevaux; de se porter ensuite sur la Raab, de pousser ses reconnaissances au delà de cette rivière, pour savoir au juste quelle marche suivrait l'archiduc Jean, et une fois bien éclairé de manœuvrer toujours de manière à placer ce prince entre le maréchal Davout qui était vers Presbourg et l'armée d'Italie, pour empêcher qu'il ne se jetât sur Macdonald ou sur Marmont; de tenir ses forces réunies afin d'avoir 30 mille hommes sous la main, et 36 mille avec Lauriston, lorsqu'il rencontrerait encore une fois l'archiduc Jean; de presser la prise de la citadelle de Grätz, la réunion de Macdonald et de Marmont; de veiller soigneusement sur ses derrières, afin de prendre Chasteler comme on avait pris Jellachich à la sortie du Tyrol; de diriger sur Vienne, ou de renvoyer sur Osopo, tout ce qui était malade ou blessé, et incapable de rentrer dans les rangs; de former de vastes amas de vivres, d'expédier à mi-chemin de Vienne les caissons de l'armée d'Italie qui étaient vides, pour que le parc général les remplît de munitions; enfin d'être toujours prêt, soit à livrer une nouvelle bataille à l'archiduc Jean, soit à concourir avec les généraux Macdonald et Marmont à la grande et dernière bataille, qui allait se livrer sur les bords du Danube, contre toutes les forces de la monarchie autrichienne. Napoléon prescrivait de plus au prince Eugène de ménager les Hongrois s'ils se montraient pacifiques et bienveillants envers les Français, sinon de leur faire subir les conséquences ordinaires de la guerre, c'est-à-dire de vivre à leurs dépens, mais en les traitant dans tous les cas avec plus de ménagements que les Autrichiens. Conduite prescrite par Napoléon à l'égard des Hongrois. Les Hongrois, en effet, méritaient cette différence de traitement, car ils ne manifestaient pas à l'égard des Français la même animosité que les autres sujets de la maison d'Autriche. Quoiqu'ils eussent plus d'une fois fait preuve de dévouement envers cette maison, ils étaient cependant contraires à l'exercice direct de son autorité, et ils voyaient dans Napoléon le représentant de la Révolution française, révolution qui avait éveillé chez eux beaucoup de sympathie. Il y avait dans tout le pays on ne sait quel bruit répandu, que Napoléon songeait à l'affranchissement de la Hongrie comme à celui de la Pologne, et les esprits portés vers les idées nouvelles avaient témoigné pour lui une sorte de penchant, indépendant de l'admiration qu'inspirait au monde sa prodigieuse carrière. Néanmoins les instances de l'archiduc palatin, la présence de la cour, l'action qu'elle exerçait sur la haute noblesse, avaient contre-balancé les influences opposées, et la Hongrie s'était levée à la voix des archiducs, mais, selon beaucoup de rapports, moins par enthousiasme que par calcul. Elle avait voulu, disaient ces rapports, sous prétexte de la levée en masse, s'exempter des charges régulières en hommes et en argent qui auraient pesé sur elle, si elle avait été traitée comme les autres provinces de la monarchie. Il faut reconnaître qu'elle n'avait pas fourni par la levée en masse plus d'une vingtaine de mille hommes, dont 7 ou 8 mille de cavalerie noble, et 12 mille de mauvaise infanterie, celle-ci composée d'Allemands que les nobles payaient pour les remplacer dans le contingent de l'insurrection.

Connaissant ces dispositions douteuses, Napoléon avait adressé aux Hongrois des proclamations amicales, pour leur promettre à la paix l'indépendance, et pendant la guerre l'exemption de toute espèce de charges, s'ils renonçaient à prendre les armes contre lui. L'effet de ces proclamations n'avait pas été de les détacher de la maison d'Autriche, mais d'attiédir leur zèle pour le gouvernement autrichien, et de les disposer à accueillir les Français avec moins d'hostilité.

C'est à cet état de choses que se rapportaient les instructions données par Napoléon au prince Eugène concernant la Hongrie. Elles étaient parfaitement sages, de même que toutes les instructions militaires qu'il adressait presque chaque jour à ce jeune prince. Celui-ci, comme on va le voir, les suivit de son mieux dans la mesure de sa capacité, et à peu près aussi bien que Napoléon pouvait le désirer pour le résultat général de la campagne.

Efforts du prince Eugène pour atteindre l'archiduc Jean, et lui livrer une dernière bataille. Établi à Neustadt, puis à Œdenbourg (voir les cartes nos 31 et 32) dans les premiers jours de juin, à quelques marches de Vienne, et sur la frontière de Hongrie, le prince Eugène avait fait reposer son armée, rapproché les divers corps qui la composaient, et rejoint les généraux Lauriston, Colbert et Montbrun. Fidèle au plan que Napoléon lui avait tracé, il se mit à la recherche de l'archiduc Jean, tâchant de le placer entre le maréchal Davout et l'armée d'Italie, toujours pour l'empêcher de se jeter sur les généraux Macdonald et Marmont. Ayant appris que l'archiduc Jean était à Kormond sur la haute Raab, où devaient lui parvenir les nouveaux ordres du généralissime, il marcha sur Güns, puis sur Stein-am-Anger, afin de l'atteindre et de le combattre. Il fit part en même temps de sa position et de ses projets au général Macdonald, pour que celui-ci le rejoignît le plus tôt possible. Le général Macdonald s'était arrêté à Grätz, attendant le général Marmont, et tâchant de s'emparer du fort de Grätz, qui dominait la ville, et par la ville la contrée. Mais ce fort, bien armé, situé d'une manière qui en rendait l'attaque très-difficile, ne pouvait être assiégé qu'avec de la grosse artillerie, dont le général Macdonald manquait absolument. Il avait essayé de battre les murailles avec des obus, puis d'effrayer le commandant par ses menaces, mais le tout était resté sans succès. On était donc maître de la ville de Grätz, et réduit à bloquer la citadelle qui en faisait la principale force. Le général Macdonald, en recevant les communications du prince Eugène, se hâta, dans l'espérance de participer aux opérations qui se préparaient, de se mettre en route avec la division Lamarque, les dragons de Pully, deux bataillons de la division Broussier, et la plus grande partie de l'artillerie. Il laissa le général Broussier devant Grätz, avec huit bataillons seulement, deux régiments de cavalerie légère, et dix pièces de campagne, lui abandonnant le soin d'accomplir la mission qu'aurait dû accomplir le corps tout entier, celle de prendre la citadelle de Grätz, de rallier l'armée de Dalmatie, et d'empêcher l'Autrichien Chasteler de passer du Tyrol en Hongrie. Heureusement que les troupes étaient excellentes, et pouvaient, comme elles le prouvèrent bientôt, résister à des forces infiniment supérieures.

Le général Macdonald, parti pour Kormond le 9 juin, y rejoignit le prince Eugène sur la Raab, où tous deux furent charmés de se revoir sains et saufs, après un mois de mouvements divergents et périlleux, au milieu de contrées ennemies. Le plus simple eût été de marcher désormais ensemble pour combattre l'archiduc Jean, et, en lui faisant essuyer un dernier revers, d'apporter aux généraux Broussier et Marmont le secours puissant quoique indirect d'une bataille gagnée à côté d'eux. Mais le prince Eugène sentant confusément l'inconvénient de laisser le général Broussier seul à Grätz, crut y parer en laissant le général Macdonald seul à Papa, pour que celui-ci fût à portée des généraux Broussier et Marmont, ce qui, loin d'être une atténuation, était une aggravation de la faute commise, puisqu'on allait être partagé en quatre détachements, le général Marmont avec dix mille hommes, le général Broussier avec sept, le général Macdonald avec huit, le prince Eugène avec trente. Le général Macdonald fut donc renvoyé vers Papa, tandis que le prince Eugène, revenu de Stein-am-Anger sur Sarvar, descendit la Raab à la suite de l'archiduc Jean, avec 29 ou 30 mille hommes de son armée, et 6 à 7 mille du détachement de Lauriston.

Mouvements de l'archiduc Jean autour de la Raab. Pendant ces marches du vice-roi, l'archiduc Jean, après avoir erré entre la Muhr et la Raab, en mettant dans ses mouvements encore moins de précision et de justesse que son adversaire, avait fini par céder aux ordres réitérés du généralissime, et par se rapprocher du Danube. Son désir, comme on l'a vu, eût été d'obtenir la faculté d'opérer isolément sur la frontière de Hongrie, de rallier les généraux Chasteler et Giulay, de se composer ainsi un rassemblement de 50 à 60 mille hommes, l'insurrection hongroise comprise, de battre alternativement le corps d'Eugène, de Macdonald et de Marmont, de venir enfin se placer sur la droite découverte de Napoléon, pour lui faire sentir dans le flanc la pointe de son épée. Sans doute, si une telle série de succès avait été certaine, ou seulement probable, il eût valu la peine de s'imposer des sacrifices pour se la ménager, car en privant Napoléon des cinquante mille bons soldats qui lui arrivaient d'Italie et de Dalmatie, en menaçant en outre sa droite et ses derrières, on le réduisait à l'impossibilité de rien tenter de décisif autour de Vienne, et de réparer le premier passage du Danube par un second plus heureux. Mais, pour agir comme le projetait l'archiduc Jean, il fallait un à-propos, une rapidité de manœuvres, qu'on ne devait attendre que du plus habile capitaine, que des troupes les meilleures, et, puisqu'on ne pouvait guère y compter, il valait mieux se borner à harceler la droite de Napoléon avec les insurrections hongroise et croate, et disposer des 18 ou 20 mille hommes qui restaient à l'archiduc Jean, pour être en mesure au premier appel de se porter sur Vienne. L'ordre avait donc été donné itérativement au prince autrichien de laisser au général Stoïchevich, au ban Giulay, à Chasteler, le soin de harceler les Français vers la Hongrie, de jeter une garnison dans Presbourg, et de se placer ensuite avec la meilleure partie des troupes d'Italie derrière le Danube, pour concourir à la lutte qui tôt ou tard devait s'engager encore une fois sur les bords de ce grand fleuve.

Vaincu par des ordres aussi positifs, l'archiduc Jean avait été contraint de se rapprocher du Danube, ce qu'il avait fait en suivant les bords de la Raab par Kormond, Sarvar, Papa et la ville de Raab elle-même. Cette ville fortifiée, mais négligée depuis long-temps, et en ce moment médiocrement armée, était située sur la rivière du même nom, pas loin de son embouchure dans le Danube, entre Presbourg et Komorn. (Voir la carte no 32.) Un camp retranché était lié à la place, et offrait une bonne position sur la Raab. L'archiduc Jean et l'archiduc palatin se décident à livrer bataille avant de se replier derrière le Danube. L'archiduc Jean y avait été rejoint par son frère l'archiduc palatin avec les forces de l'insurrection hongroise. Les deux princes pouvaient présenter aux Français environ quarante mille hommes, dont moitié de troupes régulières venues d'Italie et du Tyrol, et moitié de troupes à peine formées de l'insurrection hongroise. Celles-ci se divisaient, comme nous venons de le dire, en douze mille hommes d'infanterie, espèce de ramassis de toutes les populations magyares ou allemandes du pays, et en huit mille hommes de cavalerie noble, peu habituée aux rudes guerres de cette époque. C'est avec ces 40 mille hommes, de qualité si inégale, que les deux archiducs voulurent tenir tête encore une fois au prince Eugène, avant de lui abandonner la rive droite du Danube, et de se reléguer sur la rive gauche.

Déjà les 12 et 13 juin ils avaient été talonnés par les avant-gardes du prince Eugène, et le 13 au soir ils s'étaient postés autour de Raab, certains d'avoir une affaire fort chaude le lendemain, s'ils ne consentaient à battre en retraite. Disposition de l'armée autrichienne sur la Raab. La position leur paraissant avantageuse, ils s'établirent sur un plateau, leur droite appuyée à la Raab, leur dos tourné au Danube qui coulait quelques lieues en arrière, leur gauche à des marécages qui s'étendaient au loin. Ils employèrent la soirée du 13 juin et la matinée du 14 à rectifier leur position, et surtout à mêler ensemble, pour donner aux unes la consistance des autres, les troupes régulières et les troupes de l'insurrection. Ils suivaient en cela un ordre formel de l'archiduc Charles, ordre fort sage, mais qui en cette occasion leur fit perdre beaucoup de temps. Ils ne furent pas prêts à combattre avant onze heures du matin, le 14.

Heureusement pour eux, le prince Eugène, quoiqu'il eût marché avec une grande bonne volonté de les atteindre, n'était pas lui-même en mesure de les aborder avant onze heures ou midi.

Il avait longé, comme les deux princes autrichiens, les bords de la Raab, laquelle coule presque perpendiculairement au Danube (voir la carte no 32), et n'en est plus qu'à quelques lieues à la hauteur de la ville de Raab. Il s'avançait la gauche à la rivière, où les Autrichiens avaient leur droite, et la droite dans la plaine marécageuse où les Autrichiens avaient leur gauche. Il marchait en plusieurs échelons, la division Seras formant le premier à droite, la division Durutte le second au centre, la division italienne Severoli le troisième à gauche. La division Pacthod et la garde italienne placées en arrière composaient une double réserve. La cavalerie était répartie sur les ailes. Plan d'attaque arrêté par les généraux français. Cette disposition était commandée par la nature des lieux et la distribution des forces ennemies sur le plateau qu'on allait attaquer. Dans la plaine marécageuse à notre droite on apercevait la masse de la cavalerie hongroise, présentant sept à huit mille cavaliers environ, fort brillants d'aspect, mais pas aussi redoutables que beaux à voir. Ils étaient soutenus par des hussards réguliers, moins brillants mais éprouvés dans la campagne d'Italie, le tout sous les ordres du général Mecszery. Un peu moins à droite, et tirant vers le centre, derrière un ruisseau fangeux, on voyait l'infanterie de Jellachich et de Colloredo, occupant les bâtiments fort solides d'une grosse ferme dite de Kismegyer, et le village de Szabadhegy. Enfin, de ce dernier village à la Raab, c'est-à-dire vers notre gauche, on découvrait l'infanterie de Frimont, qui formait vers la rivière et le camp retranché la droite des Autrichiens. Quatre à cinq mille hommes des moins bonnes troupes défendaient ce camp retranché que bloquait le général Lauriston avec les Badois.

Le prince Eugène, après s'être concerté avec les généraux Grouchy, Montbrun, Grenier, Seras, Durutte, convint des dispositions suivantes. Tandis que la cavalerie déployée de Montbrun masquerait les mouvements de notre infanterie, les trois divisions Seras, Durutte, Severoli, s'avançant en échelons, devaient attaquer successivement la ferme de Kismegyer, et le village de Szabadhegy, par l'un et l'autre côté. La division Pacthod et la garde italienne, restées en réserve, étaient chargées d'appuyer celui des trois échelons qui aurait besoin de secours. Grouchy et Montbrun à droite devaient se jeter sur la cavalerie ennemie, pendant que Sahuc à gauche lierait l'armée avec le détachement de Lauriston. Le prince Eugène, sentant alors mais un peu tard la sagesse des principes de Napoléon, dépêcha aides de camp sur aides de camp auprès du général Macdonald, pour qu'il lui amenât de Papa les 8 mille hommes qui l'auraient complété si à propos dans le moment, car il n'en avait que 36 mille contre 40 mille établis dans une forte position. Napoléon cependant lui avait répété sans cesse, que même avec les troupes les meilleures il fallait, pour ne rien donner au hasard, manœuvrer de manière à être plus nombreux que l'ennemi sur le terrain où se livraient les batailles. Heureusement que Macdonald prévoyant qu'il pourrait être utile à Raab, tandis qu'à Papa il ne faisait rien ni pour Broussier ni pour Marmont, s'était mis spontanément en route, et déjà se montrait dans le lointain précédé par les dragons de Pully. Il y avait donc là une ressource contre un accident peu probable, mais possible.

Bataille de Raab, livrée le 14 juin 1809. Vers midi on s'ébranla pour attaquer la position ennemie. La division Seras, chargée de former l'échelon le plus avancé à droite, n'étant pas encore en ligne, Montbrun étala ses quatre régiments de cavalerie légère, et fit sous un feu violent d'artillerie, et avec un admirable sang-froid, les évolutions qu'on aurait pu exécuter sur un champ de manœuvre. Puis lorsque l'infanterie de Seras fut en ligne, et qu'il lui sembla opportun d'aborder la cavalerie hongroise, il mit ses régiments au galop, et fondit sur la brillante noblesse venue en hésitant au secours de la maison d'Autriche. Quelque brave que soit une nation, rien ne saurait remplacer chez elle l'habitude et l'expérience de la guerre. Montbrun disperse la cavalerie hongroise. En un instant cette troupe se dispersa devant les légers cavaliers de Montbrun, habitués à faire le coup de sabre même avec les cuirassiers, et laissa à découvert la gauche des Autrichiens. Restaient les hussards réguliers de l'archiduc Jean, qui étaient dignes de se mesurer avec les nôtres. Ils chargèrent Montbrun, qui le leur rendit sur-le-champ, et les obligea à se replier sur leur corps de bataille.

EUGÈNE DE BEAUHARNAIS.

Pendant ce temps l'infanterie de Seras, rangée sur deux lignes, avait abordé le plateau occupé par les Autrichiens, en se dirigeant sur la ferme de Kismegyer. Avant d'y atteindre elle rencontra le ruisseau fangeux qui couvrait la position de l'ennemi, et le trouva plus difficile à franchir qu'on ne l'avait supposé d'abord. Ce ruisseau était profond, présentait peu d'accès, et était défendu par de braves et adroits tirailleurs. Attaque de notre infanterie sur le plateau occupé par l'armée autrichienne. On parvint cependant à le traverser, et on marcha sur le vaste bâtiment carré composant la ferme de Kismegyer, dont les murs étaient crénelés et défendus par douze cents hommes de la meilleure infanterie. Tandis que Seras allait se heurter contre cet obstacle redoutable, Durutte avec son infanterie, formant le second échelon, arrivait aussi devant le ruisseau, le passait, gravissait le plateau sous une grêle de projectiles, et abordait par la droite le village de Szabadhegy, que la division italienne Severoli abordait également par la gauche. En cet instant on était engagé sur toute la ligne, et l'artillerie des Autrichiens, jointe à leur mousqueterie, faisait sur nos troupes un feu plongeant des plus meurtriers. Le prince Eugène, courant d'un bout à l'autre du champ de bataille, prodiguait sa vie en vaillant officier, jaloux de compenser par sa bravoure ce qui lui manquait encore sous le rapport du commandement.

Le général Seras, après s'être fort approché de la ferme de Kismegyer, essuya par toutes les ouvertures un si terrible feu de mousqueterie, qu'en quelques minutes il eut 7 à 800 hommes couchés par terre, dont une soixantaine d'officiers, à tel point que ses troupes, sinon ébranlées, du moins un peu étonnées, eurent besoin d'un secours qui remontât leur ardeur et leur confiance. Le général Seras replia la première ligne sur la seconde, puis, quand ses braves soldats eurent repris haleine, il les ramena, l'épée à la main, sur le formidable obstacle d'où partaient des feux si destructeurs. Malgré les décharges redoublées de la mousqueterie ennemie, il vint porter la hache des sapeurs contre les portes du bâtiment, les enfonça, et entrant baïonnette baissée, vengea, sur les malheureux défenseurs de la ferme de Kismegyer, la mort des 7 ou 800 hommes qui avaient péri sous ses murs. Après avoir passé au fil de l'épée quelques centaines d'ennemis et pris les autres, il marcha sur la gauche de la ligne autrichienne, qui, en se repliant sur le haut du plateau, faisait encore bonne contenance. Dans ce temps, Durutte avait gravi le plateau, et attaqué Szabadhegy de concert avec l'infanterie italienne de Severoli. Ici le combat ne fut pas moins opiniâtre que devant la ferme de Kismegyer. Les Autrichiens se défendirent avec vigueur derrière les maisons du village, et nous en firent payer cher la conquête. Ils se replièrent un instant, mais pour revenir à la charge. Le gros des troupes composant leur centre et leur droite, ramené par l'archiduc Jean sur ce village, y rentra au pas de charge, et culbuta vers le ruisseau, d'un côté Durutte, de l'autre les Italiens de Severoli. La première ligne de ces deux divisions, se repliant, passa dans les intervalles de leur seconde ligne, sans que celle-ci s'ébranlât ou se laissât entraîner. Prise du village de Szabadhegy. Loin de là, elle se porta en avant, ramenant la première ligne avec elle. Les généraux Durutte et Severoli conduisirent leurs divisions sur le village tant disputé, et l'emportèrent de concert avec la première brigade de la division Pacthod, accourue à leur secours. Dès lors, on s'avança, de droite et de gauche, au delà des deux points d'appui de la ligne ennemie qui venaient d'être enlevés. C'était pour la cavalerie le moment d'agir. Montbrun, Grouchy, Colbert, s'élancèrent pour couper la retraite aux Autrichiens, qui cherchaient à gagner le Danube. Montbrun enfonça plusieurs carrés, et fit de nombreux prisonniers. Cependant il fut arrêté par l'attitude de l'armée autrichienne, qui se retirait en masse et en bon ordre. À gauche, le 8e de chasseurs de la division Sahuc, se trouvant plus avancé que le reste de sa division, se précipita avec une ardeur extraordinaire sur la droite des Autrichiens au moment où elle s'éloignait de Raab, et enfonça tout ce qu'il rencontra sur son chemin. Déjà il avait fait mettre bas les armes à plusieurs milliers de fantassins ennemis, pris une nombreuse artillerie, lorsque les Autrichiens, s'apercevant qu'il n'était pas soutenu, revinrent de leur trouble, firent feu sur lui, et ils allaient le maltraiter gravement, si le reste de la division Sahuc, tardivement amenée par son général, n'était venu le dégager. Ce brave régiment conserva néanmoins 1,500 prisonniers, quelques canons et des drapeaux.

Retraite de l'armée autrichienne. Les archiducs voyant que la bataille était totalement perdue, ordonnèrent enfin la retraite, qui, grâce au terrain et à la nuit, ne fut pas aussi désastreuse qu'ils auraient pu le craindre, et s'effectua par Saint-Yrani, vers les terrains inondés du Danube. Cette journée qui, pour le prince Eugène et l'armée d'Italie, réparait glorieusement la défaite de Sacile, nous coûta à nous 2,000 morts ou blessés, et aux Autrichiens environ 3 mille hommes hors de combat, 2,500 prisonniers, 2 mille soldats égarés. Elle mettait l'archiduc Jean et l'archiduc palatin hors de cause, assurait la jonction des généraux Broussier et Marmont, et ne nous laissait plus exposés sur la rive droite qu'à des courses de hussards, courses peu redoutables, auxquelles il devait suffire d'opposer quelques détachements de cavalerie. Le général Macdonald arriva vers la chute du jour pour embrasser sur le champ de bataille le jeune prince aux succès duquel il s'intéressait vivement.

Jonction des généraux Broussier et Marmont avec l'armée d'Italie. Tandis que sur ce point le plan de Napoléon s'exécutait, sauf de légères fautes de détail, d'une manière si conforme à sa pensée, le ralliement des généraux Marmont et Broussier s'opérait aussi, malgré quelques accidents, les uns naissant des circonstances, les autres de mauvaises combinaisons que Napoléon, à la distance où il était, ne pouvait pas toujours rectifier à temps. Le général Broussier, laissé seul à Grätz, eût été fort compromis si ses troupes n'avaient pas été des plus solides. Après avoir commencé par canonner avec des obusiers la citadelle de Grätz, sans réussir à la soumettre, le commandant s'étant montré résolu à ne céder que devant une attaque sérieuse, il avait pris ses dispositions pour rester maître de la ville, indépendamment de la citadelle, et pour tenir la campagne au loin, afin de tendre la main au général Marmont qui s'approchait. Il avait fait plusieurs excursions vers la Croatie, dans la direction que suivait le général Marmont, jusqu'à des distances de douze ou quinze lieues; et chaque fois, avec cinq à six mille hommes, il avait livré au ban Giulay de petites batailles, dans lesquelles il l'avait complétement battu. Mais, en s'éloignant toujours ainsi de Grätz, il n'avait pu garder suffisamment les routes du Tyrol, et le général Chasteler, traversant les postes de l'armée d'Italie, avait gagné la Hongrie, avec quatre ou cinq mille hommes, beaucoup plus heureusement que le général Jellachich. Sur ces entrefaites, le général Marmont, qui s'était arrêté quelques jours en apprenant les revers de l'armée d'Italie, avait bientôt repris sa marche, s'était avancé jusque près de Grätz, avec autant de prudence que de hardiesse, et il venait de donner avis de son approche au général Broussier. Celui-ci, à cette nouvelle, se hâta de descendre la Muhr, dans l'espoir de joindre le général Marmont à Kalsdorf, laissant deux bataillons du 84e dans un faubourg de Grätz pour garder la ville. Mais pendant qu'il descendait la rive droite de la Muhr, le ban Giulay en remontait la gauche à la tête de quinze mille hommes, moitié de troupes régulières, moitié de l'insurrection croate, et venait assaillir à l'improviste les deux bataillons chargés de défendre Grätz. Ces deux bataillons, attaqués par toute une armée, résistèrent dix-neuf heures de suite avec un courage héroïque, sous les ordres du colonel Gambin. Ils tuèrent 1,200 hommes à l'ennemi, en prirent 4 ou 500, et donnèrent le temps au général Broussier de venir à leur secours. Ce général, en effet, averti du mouvement du ban Giulay, remonta précipitamment la Muhr, tomba sur les troupes de Giulay, les dispersa, et dégagea les deux bataillons du 84e. Les avant-gardes du général Marmont se montrèrent enfin à une ou deux marches. Ainsi ce corps de dix mille hommes, le meilleur de l'armée après celui du maréchal Davout, rejoignit les masses belligérantes, et les généraux Marmont, Broussier, Macdonald, réunis au prince Eugène, furent dès lors en mesure de fournir à Napoléon le concours de toutes les forces de l'Italie et de la Dalmatie. Les corps de Stoïchevich et Giulay étaient de plus entièrement dispersés, et les deux archiducs (Jean et le palatin) rejetés définitivement au delà du Danube.

Nouveau soulèvement du Tyrol sous l'influence des événements d'Essling. Il y avait là de quoi dédommager Napoléon des journées d'Essling, et il en avait besoin, car encouragés par ces journées fameuses, ses ennemis s'agitaient plus que jamais, et essayaient encore de soulever le Tyrol, la Souabe, la Saxe, la Westphalie, la Prusse. Au bruit de la prétendue défaite des Français à Essling, le Tyrolien Hofer et le major Teimer étaient descendus des cimes du Brenner, quoiqu'ils fussent fort irrités contre le gouvernement autrichien qui leur avait retiré les deux corps de Jellachich et de Chasteler. Leur haine contre la maison de Bavière suppléait à leur amour refroidi pour la maison d'Autriche. Le général bavarois Deroy, laissé seul à la défense d'Inspruck, s'était vu assailli de toutes les hauteurs voisines par une nuée de montagnards, mauvais soldats en plaine, mais très-bons tirailleurs dans les montagnes, et adversaires très-redoutables quand on était réduit à battre en retraite. Obligé de leur tenir tête pendant plusieurs jours, le général Deroy avait épuisé presque toutes ses munitions, et craignant d'en manquer, craignant surtout d'être privé de vivres par suite de l'étroit blocus établi autour d'Inspruck, il s'était retiré avec sa division sur le fort de Kufstein, abandonnant une seconde fois la capitale du Tyrol. Cet événement de peu d'importance en lui-même avait produit néanmoins une profonde impression dans toute la Bavière, et surtout à la cour, qui redoutait fort d'être contrainte encore à évacuer Munich. Agitations dans le Vorarlberg et la Souabe. Les habitants du Vorarlberg se montraient aussi fort remuants. Sur les bords du lac de Constance, sur le haut Danube, dans toute la Souabe enfin, l'agitation était sensible, et il était évident que si nous éprouvions un revers plus réel que celui d'Essling, nos derrières seraient sérieusement menacés.

Invasion de la Franconie et de la Saxe par des insurgés allemands suivis de quelques troupes régulières autrichiennes. Les Autrichiens, qui connaissaient cet état de choses puisqu'ils en étaient les auteurs, venaient de l'aggraver par une disposition très-dangereuse pour nous. Ils avaient donné au duc de Brunswick-Oels, fils du fameux duc de Brunswick, les moyens de lever un corps composé de réfugiés de toutes les provinces allemandes, particulièrement de Prussiens. Ils lui avaient en outre adjoint quelques troupes régulières et quelques landwehr, le tout formant à peu près 8 mille hommes, et l'avaient dirigé de la Bohême vers la Saxe, en le faisant précéder des bruits les plus mensongers sur la prétendue victoire remportée sur les Français à Essling. Ils avaient en même temps dirigé un autre corps de quatre mille hommes environ, moitié troupes régulières, moitié landwehr, de la Bohême vers la Franconie, en semant les mêmes bruits sur son chemin. Le premier corps s'était avancé de Prague sur Dresde, où il était entré sans coup férir, après avoir forcé par sa seule approche la cour de Dresde à se réfugier à Leipzig. Le second avait marché d'Egra sur Bayreuth, en profitant du dénûment où la guerre du Danube avait laissé nos alliés de la Bavière et du Wurtemberg. Leur plan était de pousser sur la Thuringe, de s'y réunir en une seule masse, sous les ordres du général Kienmayer, et d'entrer en Westphalie pour en expulser le roi Jérôme. Celui-ci, effrayé du danger qui le menaçait, s'était hâté de demander à Paris des ressources qui n'existaient pas, et ses cris de détresse avaient fini par y produire une sorte d'alarme.

Fin des aventures du major Schill. L'apparition de ces diverses colonnes avait excité une vive agitation en Allemagne, mais sans y provoquer cependant aucun mouvement insurrectionnel, malgré tout ce que s'en étaient promis les Autrichiens, parce que le prestige de Napoléon était encore entier, parce qu'on regardait comme difficile d'abattre sa puissance, et que tout en répandant qu'il était vaincu, on n'en était pas assez persuadé pour oser prendre les armes. L'exemple de ce qui venait d'arriver au major Schill n'avait de quoi tenter personne. Ce hardi partisan, croyant obéir à la pensée secrète de son gouvernement en désobéissant à ses ordres patents, était, comme on l'a vu, sorti de Berlin avec un corps de cavalerie prussienne, et s'était mis à courir la campagne, dans l'espoir qu'il entraînerait à sa suite l'armée et les populations. Bien accueilli de tout le monde, sans être suivi de personne, et même déconcerté par les déclarations sévères parties de Kœnigsberg, il s'était enfui en Mecklembourg, puis en Poméranie, et avait surpris la place mal gardée de Stralsund, avec l'intention d'y soutenir un siége. Assailli bientôt par un corps hollandais, et même par un corps danois qui avait voulu donner à Napoléon cette preuve de dévouement, il n'avait pu défendre une place forte avec de la cavalerie, et tâchant de se sauver par une porte tandis que les troupes hollandaises entraient par l'autre, il était tombé sous le sabre d'un cavalier hollandais. Le malheureux, victime de son patriotisme désordonné, avait vu en expirant sa troupe prise, détruite ou dispersée. C'était jusqu'alors le seul fruit des insurrections allemandes. Les cœurs n'en étaient pas moins exaspérés contre nous, et il ne fallait qu'un revers, non pas supposé, mais réel, pour que les peuples encore intimidés fissent explosion d'un bout du continent à l'autre.

Suite de la campagne du prince Poniatowski en Pologne. En Pologne, la campagne habilement conduite par le prince Poniatowski, avait eu des résultats inespérés, quoique peu décisifs. Livrant la rive gauche de la Vistule à l'impatience des Autrichiens, qui non contents d'occuper Varsovie, avaient eu l'imprudence de descendre jusqu'à Thorn, ce prince s'était réservé la rive droite, les avait repoussés toutes les fois qu'ils avaient voulu la franchir, puis l'avait remontée jusqu'en Gallicie, pour réveiller l'esprit insurrectionnel des Polonais couvant sourdement dans cette province. À son apparition, en effet, une partie des Galliciens s'étaient levés et lui avaient offert des vivres, des munitions et des hommes. Il était entré à Sandomir, et menaçait même Cracovie. L'archiduc Ferdinand, ramené en arrière par les opérations du prince Poniatowski, avait été obligé de faire une retraite rapide, qu'on aurait pu interrompre, et rendre désastreuse en passant de la rive droite sur la rive gauche, pour l'arrêter dans son mouvement rétrograde. Un corps polonais de 5 mille hommes sous le général Dombrowski s'était proposé ce plan, mais il était incapable à lui seul de l'accomplir, et courait la chance de se faire écraser, sans avoir celle d'arrêter l'ennemi. Les Russes, sous le prince Gallitzin, arrivés en ligne vers les derniers jours de juin, tandis qu'ils auraient dû y être en avril, pouvaient exécuter cette manœuvre, et ne pas laisser revenir en Gallicie un seul Autrichien. Le prince Poniatowski les suppliant d'agir ainsi, avait trouvé chez eux une mauvaise volonté évidente, que n'expliquaient plus la saison, le débordement des rivières, l'imperfection de l'administration russe. Refus des Russes d'aider les Polonais contre les Autrichiens. Le vrai motif de leur inaction, c'est qu'ils éprouvaient à détruire les Autrichiens au profit des Polonais, une répugnance telle qu'ils désobéissaient aux ordres mêmes de leur gouvernement. Le prince Gallitzin, fortement réprimandé par Alexandre, avait montré un peu moins de froideur au prince Poniatowski, mais il n'avait rien fait pour vaincre la résistance de ses lieutenants, et l'un d'eux, le prince Gortschakoff, avait même écrit qu'il arrivait dans l'espérance de se joindre aux Autrichiens et non aux Polonais. Ceux-ci ayant intercepté la lettre l'avaient envoyée avec beaucoup d'autres à Saint-Pétersbourg. Partout où les avant-postes russes et autrichiens se rencontraient, ils se tendaient la main en se promettant de servir bientôt ensemble. En un mot, les divisions russes parvenues enfin sur le territoire de la Gallicie ne semblaient y être venues que pour comprimer l'insurrection gallicienne. Sous prétexte de prendre possession du pays, elles supprimaient partout les nouvelles autorités polonaises, et rétablissaient les anciennes autorités autrichiennes.

Tandis que les Russes manquaient ainsi à leur parole, probablement contre le gré de leur souverain, les Polonais manquaient de leur côté, contre le gré également de Napoléon, à celle qu'on avait donnée aux Russes, et annonçaient dans toutes leurs proclamations le prochain rétablissement de la Pologne. Napoléon leur avait néanmoins bien recommandé de ne parler que du grand-duché de Varsovie, et de ne pas lui aliéner la Russie par un langage imprudent. Il n'avait cessé de leur dire que le jour viendrait où, sans faillir à ses engagements, sans s'attirer plus d'ennemis qu'il n'en pouvait combattre à la fois, il achèverait leur reconstitution en agrandissant peu à peu le duché de Varsovie; qu'il ne pouvait pas tout faire d'un seul coup; qu'il lui fallait pour achever son œuvre du temps et des occasions; qu'en ce moment manifester des espérances, exprimer des vœux prématurés, c'était le mettre inutilement en péril, et s'y mettre soi-même. Napoléon, en donnant ces conseils, n'avait pas été plus écouté par les Polonais qu'Alexandre par les Russes. Toutefois il faut reconnaître qu'Alexandre, s'il s'y était appliqué sincèrement, aurait pu sur les Russes beaucoup plus que Napoléon sur les Polonais. Mais il était Russe aussi, et travailler au rétablissement de la Pologne en aidant les Polonais contre les Autrichiens lui coûtait presque autant qu'à ses soldats. Lui-même, sans s'en douter, était le premier en révolte contre sa propre politique.

Telles étaient les perplexités de l'Europe entière, pendant que l'archiduc Charles et Napoléon luttaient l'un contre l'autre, sous les murs de Vienne. Bien qu'il y eût là des symptômes graves, qui auraient dû servir d'avertissements à un politique sage, il n'y avait rien qui pût alarmer, ni détourner de son but essentiel, un aussi grand capitaine que Napoléon. Quelques progrès ou quelques revers en Pologne, quelques courses de partisans en Saxe et en Poméranie, une nouvelle retraite des Bavarois en Tyrol, étaient peu de chose. Passer le Danube, battre l'archiduc Charles, était l'opération décisive, qui devait faire tomber toutes les dispositions hostiles, fussent-elles suivies de commencements d'insurrection plus ou moins inquiétants. Quelques précautions prises par Napoléon contre les mouvements insurrectionnels de l'Allemagne. Aussi Napoléon n'en était-il que médiocrement ému, et n'attachait-il d'importance qu'à ce qui se passait autour de lui entre Lintz, Léoben, Raab, Presbourg et l'île de Lobau. Il s'était donc borné à un petit nombre de précautions fort sages, fort bien conçues, et surtout très-suffisantes dans le cas où il réussirait à frapper à Vienne le coup principal et définitif. Il avait envoyé à Milan le général Caffarelli, ministre de la guerre du royaume d'Italie, pour remplacer par une autorité élevée le prince Eugène. Il lui ordonna de réunir tout ce qu'il y avait de détachements disponibles pour bloquer le Tyrol italien, en occupant les débouchés des montagnes. Il prescrivit au prince Eugène de laisser la division Rusca à Klagenfurth, pour opérer le même blocus du côté de la Carinthie. Le général bavarois Deroy dut en faire autant du côté de la Bavière, en occupant Rosenheim et Kufstein, de manière à renfermer cette espèce d'incendie dans des limites qu'il ne pût franchir, sauf à sévir plus activement contre les Tyroliens, lorsqu'on en aurait fini avec la grande armée autrichienne. Quant à la Souabe et au Vorarlberg, Napoléon avait de quoi les contenir dans le rassemblement formé à Augsbourg, rassemblement qui se composait des dragons provisoires, du 65e de ligne, des régiments de conscrits de la garde, enfin des nombreuses troupes de passage. Il prescrivit au général Beaumont de s'établir, avec quelques-unes de ces troupes, à Kempten, à Lindau, le long du lac de Constance, afin de refouler tout ce qui voudrait déboucher des montagnes.

Le général Bourcier commandait à Passau le dépôt général de la cavalerie. Il avait là tous les hommes à pied, les détachements de recrues, les ateliers de sellerie, un marché ouvert pour les achats de chevaux, et il remettait en état de servir les hommes démontés, fatigués ou malades. Napoléon lui ordonna de se détourner un moment de ce dépôt, d'y laisser un remplaçant capable de le suppléer, puis de prendre avec lui deux régiments de dragons formant 2 mille chevaux, le régiment à cheval de Berg, plus 2 à 3 mille Bavarois tirés des places du Palatinat, et de s'avancer sur Bayreuth. De son côté, le général Rivaud, établi à Wurzbourg à la tête de deux demi-brigades provisoires, devait se diriger de Wurzbourg sur Bayreuth, s'y réunir au général Bourcier, et marcher avec lui contre le petit corps qui venait de sortir de la Bohême. Cette courte expédition terminée, le général Bourcier avait ordre de retourner à Passau pour y reprendre le commandement de son dépôt de cavalerie. Le général Rivaud devait se joindre à quatre demi-brigades rassemblées à Hanau sous le maréchal Kellermann, et se porter vers la Saxe contre les Autrichiens entrés à Dresde. Napoléon écrivit à Paris, soit au ministre de la guerre Clarke, soit au ministre de la police Fouché, pour leur reprocher sévèrement les craintes qu'ils avaient trop facilement conçues à l'occasion des événements de Dresde et de Bayreuth. Les ministres restés à Paris avaient été fort émus en effet des cris de détresse poussés par le roi Jérôme, et ils étaient allés jusqu'à croire que la Prusse se préparait à déclarer la guerre.—Si quelques courses insignifiantes vous alarment à ce point, leur écrivit Napoléon, que feriez-vous donc si des événements graves survenaient, de ces événements de guerre qui peuvent cependant arriver sans qu'on succombe? Je suis bien peu satisfait, ajoutait-il, de voir les hommes attachés à mon service montrer si peu de caractère, et donner eux-mêmes le signal des plus ridicules terreurs. Il ne peut y avoir d'événements sérieux que sur le théâtre où j'opère, et là je suis présent pour tout dominer.—

Les alarmes que l'on concevait si facilement à Paris étaient pour la politique de Napoléon une critique involontaire dont il s'irritait, et qu'il ne pardonnait pas même à ses serviteurs les plus dévoués. Du reste, il avait raison de dire que tout était de peu d'importance ailleurs que sur le théâtre où il opérait, que victorieux sur ce théâtre, il le serait partout. Aussi ne négligeait-il rien pour l'être prochainement et complétement.

Soins de Napoléon pour préparer la concentration de son armée, et empêcher celle de l'armée autrichienne. Une fois le prince Eugène vainqueur à Raab, l'archiduc Jean et l'archiduc palatin rejetés au delà du Danube, et la jonction des armées d'Italie et de Dalmatie assurée, Napoléon n'avait plus à s'occuper que d'un seul objet, avant de livrer sa dernière bataille, c'était d'empêcher que les deux archiducs repassant le Danube à Presbourg ou à Komorn, ne suivissent les armées françaises d'Italie et de Dalmatie, quand celles-ci viendraient combattre sous les murs de Vienne. (Voir la carte no 32.) Il fallait pour cela interdire aux Autrichiens l'usage du pont de Presbourg, et de plus occuper la ligne de la Raab, destinée à nous couvrir du côté de la Hongrie, de manière qu'elle pût arrêter les Autrichiens pendant trois ou quatre jours, temps fort suffisant pour exécuter le mouvement des armées d'Italie et de Dalmatie sur Vienne. Les Autrichiens avaient un pont à Presbourg, et une tête de pont au village d'Engerau. Ils avaient en outre conservé la place de Raab, après la victoire remportée sur la rivière de ce nom par le prince Eugène.

Napoléon qui avait porté le maréchal Davout avec une de ses divisions jusque devant Presbourg, lui assigna la tâche d'enlever Engerau, de détruire le pont de Presbourg, et même, s'il le pouvait, celui de Komorn, situé beaucoup plus bas. Il assigna au prince Eugène la tâche de prendre la place de Raab, ne tenant sa récente victoire pour véritablement fructueuse qu'autant qu'elle procurerait cette conquête. Il fit échelonner tous les chevaux d'artillerie, qui n'étaient pas employés aux travaux de l'île de Lobau, sur la route de Presbourg et de Raab pour y amener du gros canon, et en tirer en retour les grains dont la Hongrie abondait. Quoique aucun général ne fût moins cruel que Napoléon, il était inexorable toutefois dans l'accomplissement de ses desseins, et il ordonna de pousser l'emploi des moyens de guerre, à l'égard de Presbourg et de Raab, jusqu'à la dernière rigueur, afin de s'emparer de ces deux points. Les moyens prescrits étaient terribles, mais ainsi le voulait le salut de l'armée et de l'empire.

Attaque du maréchal Davout contre la tête du pont de Presbourg. Le maréchal Davout, placé sous les murs de Presbourg dès les derniers jours de mai, commença par attaquer avec la division Gudin les retranchements d'Engerau, qui servaient à couvrir un pont de bateaux jeté devant Presbourg, et appuyé sur plusieurs îles. Ces retranchements se composaient d'épaulements en terre, liés au village d'Engerau, et défendus par une nombreuse artillerie. Le maréchal Davout les fit aborder avec la vigueur que ses soldats déployaient en toute occasion. Mais les Autrichiens, qui appréciaient l'importance de la position qu'ils défendaient, la disputèrent avec une égale énergie. Ils perdirent 15 ou 1800 hommes et nous 800 devant cette simple tête de pont. Les ouvrages enlevés, le maréchal Davout se trouvait au bord du fleuve. La partie du pont qui aboutissait de notre côté avait été repliée, mais les portions restantes étaient établies, entre des îles retranchées, qu'il eût fallu conquérir l'une après l'autre, ce qui aurait exigé une opération des plus difficiles et des plus longues. Efforts pour détruire le pont de Presbourg. On employa pour détruire ces autres portions du pont tous les moyens imaginables. On lança des bateaux chargés de pierres, des moulins en feu, comme avaient fait les Autrichiens pour rompre notre grand pont, lors des journées d'Essling. Mais celui qu'ils avaient à Presbourg, œuvre du temps, gardé d'ailleurs par des bateliers qui arrêtaient les corps flottants entraînés par le fleuve, résistait à toutes ces tentatives, et n'en était nullement ébranlé. Le maréchal Davout alors, par l'ordre de l'Empereur, disposa des batteries de pierriers, d'obusiers, de mortiers, sur le bord du Danube, et fit tomber sur les îles une horrible pluie de feu et de fer. Les soldats autrichiens supportèrent ce genre d'attaque avec une rare résignation, et n'en demeurèrent pas moins dans les îles qu'ils avaient mission de défendre. Poussé à bout par cette résistance, Napoléon ordonna de sommer la ville de Presbourg elle-même, et si elle refusait ou de se rendre, ou au moins de détruire son pont, de la ruiner jusque dans ses fondements. Inutile bombardement de Presbourg. Le maréchal Davout, qui était un parfait honnête homme, mais un militaire impitoyable, commença sans hésiter cette cruelle exécution. Après avoir sommé le général Bianchi, commandant de Presbourg, il donna le signal du feu, et en quelques heures il jeta une innombrable quantité de bombes sur la malheureuse ville condamnée à subir toutes les horreurs de la guerre. Après avoir allumé un incendie dans plusieurs quartiers, il somma de nouveau le commandant, ne demandant que ce dont il ne pouvait pas se départir, la destruction du pont. Le général Bianchi répondit que la conservation du pont étant nécessaire à la défense de la monarchie autrichienne, la ville de Presbourg supporterait les dernières extrémités plutôt que de consentir aux conditions qu'on mettait à son salut. Moyens par lesquels le maréchal Davout supplée à la prise de Presbourg. Le maréchal Davout recommença ses rigueurs. Mais voyant qu'elles resteraient sans résultat, car le général autrichien s'obstinait dans sa résistance, il céda enfin à un mouvement d'humanité, et eut recours à des moyens différents pour annuler les communications d'une rive à l'autre. Que fallait-il, après tout, pour atteindre le but qu'on se proposait? Arrêter pendant trois ou quatre jours le corps autrichien qui se présenterait de ce côté, temps qui suffisait à la concentration des troupes françaises sous les murs de Vienne. Le maréchal établit donc une suite de retranchements qui se liaient au château fortifié de Kittsée, à l'île fort étendue de la Schutt, à la rivière et à la place de Raab. (Voir la carte no 32.) Quelques mille hommes s'éclairant le long de l'île de la Schutt et de la rivière de la Raab par de la cavalerie légère, défendant les retranchements d'Engerau, se repliant, s'ils étaient forcés, sur le château de Kittsée, tandis que la place de Raab se défendrait de son côté, pouvaient retenir l'ennemi pendant le nombre de jours nécessaire, et ralentir son arrivée jusqu'au moment où tout serait décidé sous les murs de Vienne. Ces dispositions convenues avec Napoléon furent définitivement exécutées et dispensèrent de continuer plus long-temps la destruction de Presbourg.

Siége et prise de la place de Raab. Sur ces entrefaites le général Lauriston, secondé par le général Lasalle, avait entamé le siége de Raab, laissant à l'armée d'Italie le soin de le couvrir, ce qui permettait à celle-ci de se reposer de ses fatigues. On manquait de gros canons; mais Napoléon en avait envoyé quelques-uns de Vienne avec des obusiers et des pièces de 12. Heureusement la place, mal réparée, encore plus mal armée, occupée tout au plus par deux mille hommes, ne pouvait pas tenir long-temps. Immédiatement après la bataille du 14, les travaux furent entrepris. On avait ouvert la tranchée, construit des batteries de siége, et commencé le feu de brèche. Après quelques jours de cette attaque improvisée et bien conduite par les généraux Lauriston et Lasalle, la place offrit de capituler. Comme on tenait médiocrement à la manière de la conquérir, mais grandement à la rapidité de la conquête, on fut facile sur les conditions demandées par la garnison. On entra dans Raab le 22 juin, sans en avoir endommagé les ouvrages, et sans y avoir dépensé ni beaucoup de munitions, ni beaucoup d'hommes.

D'après les ordres précis et fort détaillés de Napoléon, la place de Raab fut armée de nouveau, et mise en meilleur état de défense qu'auparavant. On y introduisit des munitions de guerre et de bouche; on lui composa une garnison formée de tous les hommes fatigués ou malades de l'armée d'Italie: on fit aux ouvrages les réparations indispensables; enfin Napoléon lui donna un illustre commandant: ce fut le comte de Narbonne, jadis ministre de la guerre sous Louis XVI, l'un des derniers survivants de l'ancienne noblesse française, remarquable à la fois par le courage, l'esprit et l'élégance des mœurs. Il venait de se rattacher à l'Empereur, qui, avant de l'employer dans des postes éminents, voulait lui faire acheter son entrée au service par une mission peu élevée, mais qui supposait une véritable confiance.

Napoléon échelonne ses corps d'armée sur Vienne. Napoléon fit ramener sur Vienne toute l'artillerie inutile à Presbourg et à Raab, replier sur les hôpitaux de la Lombardie et de la Haute-Autriche les blessés des armées d'Italie et de Dalmatie, ne voulant laisser en prise à l'ennemi ni un canon, ni un homme. Il ordonna au prince Eugène, aux généraux Macdonald, Broussier et Marmont, de se préparer à marcher au premier signal, de ne conserver dans le rang ni un écloppé, ni un malade, d'avoir leur artillerie bien attelée et bien approvisionnée, de confectionner du biscuit pour nourrir leurs troupes pendant une semaine, de se procurer de la viande sur pied prête à suivre, de tout disposer enfin pour être rendus à Vienne en trois jours au plus. Le prince Eugène, cantonné à Raab, pouvait franchir en trois jours la distance qui le séparait de Vienne. Les généraux Marmont, Broussier, Macdonald furent échelonnés de façon à exécuter le trajet dans le même espace de temps. Le maréchal Davout n'avait, lui, que deux marches à faire. Il fut convenu que le prince Eugène laisserait le général Baraguey-d'Hilliers avec une division italienne devant Engerau, pour garder les approches de Presbourg, tandis que l'armée d'Italie se porterait tout entière sur Vienne. Napoléon, ne voulant pas consacrer à une simple surveillance de postes éloignés des troupes telles que celles de Montbrun et Lasalle, les échelonna de manière à pouvoir les attirer à lui en quarante-huit heures, et les remplaça sur la ligne de la Raab par douze ou quinze cents chevaux provenant des régiments de marche récemment arrivés. Le général Lasalle, qui, pendant le mois de juin, n'avait cessé de parcourir la ligne de Presbourg à Raab, et qui en connaissait les moindres particularités, eut ordre avant de se replier de placer lui-même les postes, et de donner aux commandants de ces postes les instructions dont ils auraient besoin afin de se bien garder.

Tout étant ainsi préparé sur cette ligne pour qu'on pût s'y dérober rapidement, en se couvrant par de simples arrière-gardes, Napoléon prit ses mesures sur le haut Danube pour que de ce côté on pût descendre sur Vienne avec une égale vitesse, et accroître dès qu'il le faudrait la masse des troupes destinées à livrer bataille. Il avait déjà attiré à lui le corps du maréchal Davout répandu en ce moment de Vienne à Presbourg, le corps saxon du prince Bernadotte, et la division française Dupas. Il n'avait laissé sur le haut Danube pour occuper Saint-Polten, Mautern, Mölk, Amstetten, Enns, Lintz (voir la carte no 32), que les Wurtembergeois et les Bavarois, fort réduits les uns et les autres par cette campagne, si courte mais si active. Les Wurtembergeois sous Vandamme étaient distribués entre Tulln, Mautern, Saint-Polten, Mölk. Les Bavarois chargés de défendre la Bavière étaient, la division du général Deroy à Munich, Rosenheim et Kufstein, les deux divisions du général de Wrède et du prince royal à Lintz. Quoique ce ne fût pas trop pour garder la Bavière dans les circonstances actuelles, c'était beaucoup sur le point particulier de Lintz, depuis que l'archiduc Charles, voulant de son côté concentrer ses troupes, avait amené le comte Kollowrath devant Vienne, en ne laissant que 6 à 7 mille hommes disséminés sur le Danube entre Passau, Lintz, Krems, Tulln et Klosterneubourg. Se doutant de cette circonstance d'après plusieurs reconnaissances exécutées au delà du Danube par le général Vandamme, Napoléon ordonna au maréchal Lefebvre de tenir prête à marcher l'excellente division de Wrède avec vingt-quatre bouches à feu. Les divisions du général Deroy et du prince royal, les Wurtembergeois suffisaient avec tout ce qui était en route, avec tout ce qui restait à Augsbourg, à Passau, à Ratisbonne, pour maintenir pendant quelques jours la sécurité sur nos derrières. À Ratisbonne se trouvait la division Rouyer, composée des contingents des petits princes allemands. Il n'y avait évidemment rien à craindre de ce côté, si la dernière bataille était gagnée. Si contre toute vraisemblance elle était perdue, les précautions étaient assez bien prises à Saint-Polten, à Mölk, à Amstetten, à Lintz, à Passau, pour que nos blessés, nos malades ne fussent pas compromis, pour que l'armée en se retirant trouvât partout des vivres, des munitions, et des points d'appui parfaitement solides.