Napoléon avait ainsi consacré le mois de juin à préparer la concentration de ses troupes sur Vienne. Il l'avait employé aussi, comme nous l'avons dit, à préparer le passage du Danube, et à le rendre tellement sûr cette fois, que l'accident arrivé à ses ponts pendant les journées d'Essling ne pût pas se reproduire. Travaux dans l'île de Lobau pour assurer le passage du Danube. C'est le moment de faire connaître par quels travaux gigantesques il avait aplani, presque annulé la difficulté de franchir un vaste cours d'eau, en présence de l'ennemi, avec des masses d'hommes que jamais jusqu'alors aucun capitaine, ancien ni moderne, n'avait eu à mouvoir. On a déjà vu par quelles raisons décisives il était obligé de passer le Danube devant l'archiduc Charles, pour aller lui livrer bataille au delà de ce grand fleuve. Rester en effet sur la rive droite, en laissant les Autrichiens tranquilles sur la rive gauche, c'était prolonger indéfiniment la guerre, perdre son prestige, multiplier les chances d'accident, accroître enfin l'ébranlement général des esprits en Europe, et même en France. À passer le fleuve, c'était à Vienne, comme nous l'avons encore dit, non au-dessus, non au-dessous, qu'il fallait le faire: car au-dessus c'était rétrograder en arrière de Vienne, abandonner les immenses ressources de cette capitale, l'effet moral de sa possession, le point principal d'intersection des routes d'Autriche, d'Italie et de Hongrie: au-dessous c'était allonger inutilement notre ligne d'opération, c'était se donner un point de plus à garder sur le Danube, et se priver d'un corps d'armée nécessaire le jour de la bataille. Il fallait donc passer à Vienne même. Une lieue de plus ou de moins n'y faisait rien, mais il fallait absolument passer en vue du clocher de Saint-Étienne.

En quoi consistait l'opération du passage du Danube par l'île de Lobau. On connaît également les propriétés de l'île de Lobau, si heureusement choisie par Napoléon pour faciliter l'exécution de ses projets. Cette île spacieuse, située au delà du grand bras, et séparée de la rive ennemie par un bras d'une médiocre largeur, réduisait l'opération du passage à l'entreprise de franchir un fleuve large comme la Seine sous Paris, au lieu d'un fleuve large comme le Rhin devant Cologne. L'entreprise, en restant difficile, devenait praticable. Mais pour y réussir, il fallait d'abord rendre infaillible le passage du bras principal, qui conduisait dans l'île, puis convertir l'île elle-même en un vaste camp retranché pourvu d'abondantes ressources, et y tout disposer à l'avance pour qu'on pût franchir sans danger le petit bras en présence de l'ennemi. C'est à quoi Napoléon employa les quarante jours qui s'écoulèrent du 23 mai au 2 juillet avec une activité, une fécondité d'esprit incroyables, et dignes du grand capitaine qui avait passé le Saint-Bernard et rendu possible la traversée du Pas-de-Calais.

Établissement de vastes ponts en pilotis sur le grand bras du Danube. Le pont de bateaux sur le bras principal, servant à communiquer avec l'île de Lobau, avait été rétabli quelques jours après la bataille d'Essling, comme on l'a vu ci-dessus, et avait fourni le moyen de reporter l'armée sur la rive droite, sauf le corps de Masséna, laissé dans l'île pour nous en assurer la possession. De nouveaux bateaux ramassés sur les bords du fleuve par les marins de la garde, fixés avec de meilleures amarres, avaient consolidé ce pont de manière à inspirer confiance. Il avait pourtant été coupé encore deux ou trois fois, par suite des crues du mois de juin, et ce n'était pas avec des communications incertaines, quoique beaucoup mieux établies, que Napoléon voulait s'engager au delà du Danube. Il résolut donc de lier l'île de Lobau au continent de la rive droite, de telle façon qu'elle ne fît qu'un avec cette rive qui devait être notre point de départ. Pour cela il y avait un seul moyen, c'était de jeter un pont sur pilotis. Napoléon s'y décida, quelque laborieuse que fût cette opération sur un fleuve comme le Danube au-dessous de Vienne. César avait exécuté une semblable entreprise dix-huit cents ans auparavant sur le Rhin. Elle était plus difficile aujourd'hui à cause des moyens de destruction dont l'ennemi disposait. Usage habilement fait de la grande quantité de bois existant à Vienne. C'est l'arme du génie qui fût chargée de cet ouvrage, tandis que l'artillerie eut la construction de tous les ponts de bateaux. Il y avait à Vienne des approvisionnements considérables de bois, descendus des cimes des Alpes par les affluents du Danube. Tous les soldats du génie, tous les charpentiers oisifs qui avaient besoin de gagner leur vie, tous les chevaux de l'artillerie devenus disponibles par l'interruption des combats, furent occupés, soit à préparer ces bois, soit à les transporter. Amenés de Vienne par un petit bras qui communique avec le grand, descendus ensuite jusqu'à Ébersdorf (voir la carte no 48), ils y étaient arrêtés pour être employés à l'œuvre immense qu'on avait entreprise. De nombreuses sonnettes existant à Vienne, où l'on exécute beaucoup de travaux en rivière, avaient été réunies devant Ébersdorf pour l'enfoncement des pilotis. Après une vingtaine de jours on avait vu soixante piles en bois s'élever au-dessus des plus hautes eaux, et sur ces piles s'appuyer un large tablier, qui pouvait donner passage à n'importe quelle quantité d'artillerie et de cavalerie. À vingt toises au-dessous de ce pont fixe, on conserva, en le consolidant, l'ancien pont de bateaux, qu'on voulut faire servir à l'infanterie, de manière que le défilé des diverses armes pût s'opérer simultanément, et que les communications avec l'île de Lobau en fussent plus promptes. On s'était procuré un grand nombre de bateaux, on avait trouvé à Raab de fortes ancres, et grâce à ces nouvelles ressources, les amarres devenues parfaitement sûres ne laissaient plus craindre les accidents qui avaient failli perdre l'armée à la fin de mai.

Moyens employés pour garantir les grands ponts du choc des corps flottants. Quoique ces deux ouvrages se protégeassent l'un l'autre, puisque le pont sur pilotis placé en amont garantissait le pont de bateaux, Napoléon cependant avait voulu les mettre tout à fait à l'abri du choc des corps flottants, et pour y parvenir il avait essayé des moyens de toute sorte. Le premier avait été de tirer de l'arsenal de Vienne une chaîne gigantesque, dont les Turcs s'étaient servis dans le siége de 1683, et qui était restée comme une de leurs dépouilles triomphales. Aujourd'hui que nos vaisseaux possèdent de ces chaînes énormes, on serait moins étonné des dimensions de celle que les Turcs avaient laissée à Vienne. Mais alors elle était regardée comme un des plus merveilleux ouvrages de ce genre. On résolut donc de la tendre sur le grand bras, pour qu'elle pût arrêter les corps lancés par l'ennemi contre nos ponts. Mais il fallut y renoncer, les machines manquant pour la tendre à une hauteur suffisamment égale au-dessus de l'eau. Napoléon imagina de construire une vaste estacade, consistant en une suite de gros pilotis profondément enfoncés, qui au lieu de couper perpendiculairement le cours du fleuve, le coupaient obliquement, pour donner moins de prise à la force du courant. Cette œuvre non moins extraordinaire que le pont sur pilotis fut achevée presque aussi vite. Mais elle ne parut pas d'une efficacité certaine, car on vit plus d'une fois la ligne des pilotis forcée par des bateaux chargés de matériaux qui s'étaient échappés des mains des ouvriers. Napoléon s'y prit alors autrement, il établit une surveillance continuelle au moyen des marins de la garde, lesquels circulant sans cesse dans des barques au-dessus de l'estacade, harponnaient les bateaux qui descendaient, et les amenaient sur les rives. De la sorte, si l'estacade ne suffisait pas absolument à les retenir, les marins accourant à force de rames devaient les arrêter, et les détourner de leur marche. Avec cet ensemble de précautions, les communications établies entre la rive droite et l'île de Lobau avaient acquis une certitude infaillible.

Mais ce n'était pas assez, aux yeux de Napoléon, que d'avoir mis ses ponts à l'abri de tout danger de la part du fleuve. Une surprise de l'ennemi, une invasion subite dans l'île de Lobau, peut-être une retraite en désordre après une bataille perdue, pouvaient les exposer à une destruction imprévue et inévitable. Vaste tête de pont en avant du grand bras. Napoléon voulut les protéger par une vaste tête de pont, élevée dans l'île de Lobau, de manière que cette île venant à nous être enlevée, quelques bataillons pussent les défendre, et que l'armée conservât ainsi le moyen de se retirer en sûreté de l'autre côté du fleuve.

Cette suite d'ouvrages liait d'une manière indissoluble l'île de Lobau tant à la rive droite qu'à la petite ville d'Ébersdorf, devenue notre base d'opération. Il fallait s'occuper encore des travaux à exécuter dans l'île elle-même, pour en faire un camp retranché, spacieux, sûr, commode, salubre, pourvu de tout ce qui serait nécessaire pour y vivre quelques jours. Napoléon satisfit à ce besoin avec autant de prévoyance qu'à tous les autres.

Travaux dans l'intérieur de l'île de Lobau. Il y avait dans l'île de Lobau des terrains bas et marécageux, souvent exposés à l'inondation. On y voyait aussi de petits canaux, desséchés quand les eaux étaient basses, et qui devenaient de véritables rivières pendant les hautes eaux. On en avait eu l'exemple lors des grandes crues des 21, 22 et 23 mai. Napoléon fit élever des chaussées sur les parties basses de l'île, pour servir au passage des troupes en tout temps. Il fit jeter sur chaque petit canal desséché plusieurs ponts de chevalets, de façon à assurer et à multiplier les communications, quelle que fût la hauteur des eaux. Voulant que l'île devînt un grand dépôt qui pût se suffire à lui-même, quoi qu'il arrivât, il y fit construire un magasin à poudre, lequel reçut des arsenaux de Vienne une quantité considérable de munitions confectionnées. Il y fit construire des fours, transporter des farines tirées de Hongrie, et parquer plusieurs milliers de bœufs amenés vivants de la même contrée. Enfin il y envoya des vins en abondance, et de qualité telle, que l'armée française, excepté en Espagne, n'en avait jamais bu de pareils. L'aristocratie autrichienne et les couvents de Vienne, qui possédaient les plus riches caves de l'Europe, fournirent la matière de ce précieux approvisionnement. Ainsi rien ne devait manquer aux troupes dans ce vaste camp retranché, ni en pain, ni en viande, ni en liquides. Voulant rendre l'île de Lobau aussi facile à traverser la nuit que le jour, Napoléon en fit éclairer toutes les routes par des lanternes suspendues à des poteaux, absolument comme on aurait pu le faire pour les rues d'une grande ville.

Moyens employés pour assurer le passage du petit bras en face de l'ennemi. Restait la dernière et la plus difficile opération à préparer, celle du passage du petit bras, qui devait s'exécuter de vive force en face d'un ennemi nombreux, averti, et tenu toujours en éveil par notre présence dans l'île de Lobau. Quelque avantage qu'offrît le lieu choisi pour l'ancien passage, puisqu'il formait un rentrant (voir la carte no 49) qui permettait de couvrir de feu le point du débarquement, il n'était guère présumable qu'on pût s'en servir encore, l'ennemi devant avoir pris toutes ses précautions pour nous en interdire l'usage. Les Autrichiens en effet, se souvenant de ce qui leur était arrivé un mois auparavant, avaient en quelque sorte muré cette porte en élevant d'Essling à Aspern une ligne de retranchements hérissés d'artillerie. Une dernière raison enfin obligeait de renoncer à ce débouché, c'était le défaut d'espace pour le déploiement d'une armée considérable. L'ennemi était si averti que ce serait par l'île de Lobau qu'on ferait irruption sur la rive gauche, qu'on devait s'attendre à le trouver rangé en bataille vis-à-vis de soi, tandis que la première fois on avait eu le temps de défiler par le pont du petit bras, de traverser le bois, et de se mettre en ligne, un corps après l'autre, sans rencontrer aucun obstacle au déploiement. Il n'y avait plus à espérer que les choses se passassent de la sorte, et dès lors il fallait se préparer à déboucher presque en masse, pour combattre au moment même où l'on toucherait à la rive gauche.

Choix d'un nouveau point de passage. Par ces divers motifs le premier point de passage ne convenait plus. Napoléon songea à en chercher un autre, tout en feignant de persévérer dans la préférence donnée à l'ancien. Le petit bras de soixante toises qui restait à franchir, parvenu à l'extrémité de l'île, se détournait brusquement pour se diriger perpendiculairement vers le grand bras. (Voir les cartes nos 48 et 49.) Il décrivait ainsi sur le flanc droit de l'île de Lobau une ligne droite, longue de deux mille toises. Si pour le traverser on choisissait l'un des points de cette ligne, on descendait dans une plaine unie, fort commode pour le déploiement d'une armée nombreuse. C'est en effet par cette plaine que Napoléon résolut de déboucher. Il est vrai qu'on ne devait y être protégé par aucun obstacle de terrain; mais, en passant en une seule masse, on devait être protégé par cette masse même, et d'ailleurs il n'était pas impossible de suppléer à la protection du terrain, par des moyens d'artillerie habilement disposés.

Sur la rive gauche, au point même où le petit bras se détournait brusquement pour rejoindre le grand bras, se trouvait située la ville peu considérable d'Enzersdorf (voir la carte no 49), couverte d'ouvrages défensifs et d'artillerie, comme Essling et Aspern: puis, un peu au-dessous, s'étendaient au loin la plaine ouverte dont il vient d'être question et enfin des bois touffus, qui couvraient le sol jusqu'au confluent des deux bras du fleuve. C'est entre Enzersdorf et ces bois que Napoléon résolut d'opérer le passage.

D'abord il fit tout pour persuader à l'ennemi qu'il passerait par l'ancien endroit, c'est-à-dire par la gauche de l'île, et, dans cette vue, il y multiplia les travaux, jugeant utile d'ailleurs d'avoir des ponts partout, à gauche comme à droite, car plus il y aurait de communications, plus il aurait de chances de franchir le fleuve et de se déployer rapidement après l'avoir franchi. Mais les travaux les plus importants furent accumulés sur la droite de l'île, le long de la ligne qui s'étend d'Enzersdorf à l'embouchure du petit bras dans le grand. Établissement de nombreuses batteries de gros calibre pour protéger le nouveau point de passage. Quelques îles semées au milieu de ce petit bras, et que l'armée avait qualifiées de noms de circonstance, tels que ceux d'île Masséna, île des Moulins, île Espagne, île Pouzet, île Lannes, île Alexandre, furent jointes au continent de la Lobau par des ponts fixes, et hérissées de batteries de gros calibre. Ces batteries armées de cent neuf bouches à feu, tant pièces de 24 qu'obusiers ou mortiers, étaient destinées à couvrir de projectiles lancés à une grande distance, tous les points où l'on se présenterait. Celles de l'île Masséna, de l'île des Moulins, de l'île Espagne, devaient accabler de feu Aspern, Essling et les ouvrages élevés de ce côté. Celles de l'île Pouzet devaient en deux heures réduire en cendres la malheureuse ville d'Enzersdorf. Celles enfin de l'île Alexandre devaient battre la plaine choisie pour le déploiement, et y vomir une telle masse de mitraille qu'aucune troupe ennemie ne pût y tenir. Le temps ne manquant pas, elles furent établies avec un soin infini, pourvues d'épaulements en terre, de plates-formes, de petits magasins à poudre. Les pièces de gros calibre, qu'une armée ne traîne jamais avec elle, avaient été prises dans l'arsenal de Vienne. Quant aux affûts, on les avait fait construire par les ouvriers de l'arsenal.

Indépendamment de ces moyens d'artillerie imaginés pour protéger le passage, Napoléon eut recours, pour le rendre rapide, simultané, foudroyant, à des combinaisons inconnues jusqu'à lui. Il voulait qu'en quelques minutes plusieurs milliers d'hommes, jetés au delà du petit bras, eussent fondu sur les avant-postes autrichiens pour les surprendre et les enlever; qu'en deux heures cinquante mille autres fussent déployés sur la rive ennemie pour y livrer une première bataille; qu'enfin en quatre ou cinq heures cent cinquante mille soldats, quarante mille chevaux, six cents bouches à feu eussent passé pour décider du sort de la monarchie autrichienne. Jamais de telles opérations n'avaient été ni projetées, ni exécutées sur une pareille échelle.

Lorsqu'on veut franchir un fleuve, on commence par transporter inopinément quelques soldats résolus dans des barques. Ces soldats, bien choisis et bien commandés, vont désarmer ou tuer les avant-postes ennemis, puis fixer des amarres auxquelles on attache les bateaux qui doivent porter le pont. Ensuite l'armée elle-même passe aussi vite que possible, car un pont est un défilé long et étroit, que des masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie ne peuvent traverser qu'en s'allongeant beaucoup.

La première de ces opérations était la plus difficile en présence d'un ennemi aussi nombreux, aussi préparé que l'étaient les Autrichiens. Napoléon pour la faciliter fit construire de grands bacs, capables de porter 300 hommes chacun, devant être conduits à la rame sur l'autre rive, et ayant, pour mettre les hommes à l'abri de la mousqueterie, un mantelet mobile qui en s'abattant servait à descendre à terre. Chaque corps d'armée fut pourvu de cinq de ces bacs, ce qui faisait une avant-garde de quinze cents hommes transportés à la fois, et à l'improviste, sur chaque point de passage. Or il était peu présumable que l'ennemi n'étant pas exactement informé du lieu où l'opération s'exécuterait, pût nous opposer des avant-postes aussi considérables. À l'instant une cinquenelle (câble auquel les bacs sont attachés, et le long duquel ils coulent dans leur mouvement de va-et-vient), une cinquenelle fixée à un arbre devait fournir le moyen de commencer les allées et venues, et de transporter successivement les troupes. Immédiatement après, l'établissement des ponts devait commencer. Tous les bateaux étant préparés, tous les agrès disposés, les lieux choisis, les hommes instruits de ce qu'ils avaient à faire, on était fondé à croire que deux heures suffiraient pour jeter un pont de soixante toises, opération qui exigeait autrefois douze ou quinze heures si on était prêt, vingt-quatre et quarante-huit si on ne l'était pas. Projet de jeter quatre ponts à la fois, et de faire déboucher simultanément trois corps d'armée. Napoléon décida que quatre ponts au moins, deux de bateaux, un de pontons, un de gros radeaux (celui-ci pour la cavalerie et l'artillerie) seraient jetés sur le petit bras de manière à faire déboucher trois corps d'armée à la fois, ceux du maréchal Masséna, du général Oudinot et du maréchal Davout. Ainsi plusieurs milliers d'hommes, transportés dans des bacs en quelques minutes, suffiraient pour accabler les avant-postes ennemis. Cinquante à soixante mille hommes, débouchant en deux heures sous la protection de batteries formidables, tiendraient tête aux forces que l'ennemi aurait le temps de réunir en apprenant le point du passage. Enfin, en quatre ou cinq heures, l'armée aurait débouché tout entière, prête à livrer bataille, et pourvue de moyens de retraite aussi assurés que si elle n'avait pas eu un grand fleuve sur ses derrières. Il était même probable que l'opération serait terminée avant que l'ennemi eût pu la troubler, car la nuit, le feu de batteries puissantes, la simultanéité des passages, devaient le plonger dans une extrême confusion.

Cependant, aux yeux de Napoléon, ce n'était pas assez que d'avoir réduit à deux heures l'établissement d'un pont de 60 toises, qui en exigeait quelquefois douze, vingt-quatre, quarante-huit: il voulait qu'une colonne d'infanterie pût déboucher à l'instant même, et aussi vite que les avant-gardes transportées dans les bacs. Pour y parvenir, il inventa un pont d'un genre tout nouveau, dont il confia l'exécution à un officier fort intelligent, le commandant Dessalles. Pour accélérer l'établissement des ponts, Napoléon invente un pont d'une seule pièce, qui peut être jeté en quelques minutes. Ordinairement c'est en amarrant l'un à côté de l'autre une suite de bateaux qu'on réussit à établir un pont. Il imagina d'en jeter un d'une seule pièce, composé de bateaux liés d'avance entre eux avec de fortes poutrelles, qu'on descendrait le long de la rive où l'on désirait l'établir, qu'on attacherait par un bout à cette rive, qu'on livrerait ensuite au courant qui le porterait lui-même à la rive opposée, où des hommes iraient le fixer en le traversant au pas de course. Cela fait, il ne resterait plus qu'à jeter quelques ancres pour lui servir de points d'appui dans sa longueur. On avait calculé, et le résultat le prouva depuis, que quelques minutes suffiraient à cette prodigieuse opération.

L'inconvénient de ce pont construit à l'avance était d'indiquer, par le lieu où on le préparait, le lieu où il serait jeté. On remédia à cet inconvénient par le moyen que voici. L'île de Lobau avait été couverte de chantiers, comme aurait pu l'être un des grands ports de France. Ces chantiers étaient placés au bord de plusieurs flaques d'eau, aboutissant par des canaux intérieurs au petit bras. C'était là que l'on construisait les nombreux bateaux, pontons, radeaux, destinés à l'établissement des ponts, sans indication du lieu où s'opérerait le passage. Il y avait derrière l'île Alexandre, sur le flanc droit de la grande île Lobau, au-dessous d'Enzersdorf, vis-à-vis de la plaine où l'on avait le projet de déboucher, un canal intérieur, large, long, assez profond, et où devaient s'achever les derniers ajustements de chaque ouvrage. C'est là qu'on disposa le pont d'une seule pièce, avec projet de le faire sortir au dernier moment, pour l'introduire dans le petit bras. Cependant, comme ce canal présentait un coude à son extrémité, Napoléon poussa la prévoyance jusqu'à faire adapter plusieurs articulations au pont d'une seule pièce, afin qu'il pût tour à tour se courber et se redresser, suivant les inflexions du canal dans lequel il avait été préparé.

Pensant bien qu'au moment même de l'opération le besoin de communications rapides entre les deux rives se ferait vivement sentir, Napoléon voulant réparer jusqu'à l'excès l'imprudence de son premier passage, fit réunir dans ces canaux intérieurs, des bois, des radeaux, des pontons tout prêts, pour jeter au besoin quatre ou cinq ponts de plus, pour hâter ainsi autant que possible le déploiement de son armée, et rendre, en cas de revers, la retraite aussi facile que sur un champ de bataille ordinaire.

Il avait fait venir, outre les marins de la garde, des constructeurs de France. Il en avait recueilli sur les bords du Danube, qui sous la direction des ingénieurs français concouraient à construire cette flottille d'un nouveau genre. Aspect de l'île de Lobau et de la ville de Vienne pendant le mois de juin 1809. Des milliers d'ouvriers de toute origine travaillaient ainsi avec une incroyable activité, dans cette île devenue semblable aux chantiers d'Anvers, de Brest ou de Toulon. Des courbes provenant des Alpes ou trouvées à Vienne, d'énormes poutrelles, d'innombrables madriers, transportés par les chevaux de l'artillerie, venaient de tous les points s'embarquer sur le Danube, qui les amenait jusqu'à Ébersdorf, de là étaient introduits dans les canaux intérieurs de la Lobau, et saisis par la hache des charpentiers prenaient la forme qui convenait à leur destination. Les marins de la garde dans des chaloupes armées d'obusiers croisaient sans cesse pour surveiller ces immenses travaux, pour fouiller les îles et les replis cachés du fleuve, pour acquérir ainsi une connaissance des lieux qui serait fort utile le jour de la grande opération. Napoléon avait recouvré un précieux débris de l'armée du général Dupont, c'était le brave capitaine Baste, commandant des marins de la garde dans la campagne d'Andalousie, aussi bon officier d'infanterie qu'habile officier de mer, et le seul auquel Napoléon eût pardonné la catastrophe de Baylen, car il l'avait élevé en grade tandis qu'il poursuivait sans pitié ses compagnons d'infortune. Le capitaine Baste, devenu colonel, commandait encore les marins de la garde, et devait être présent partout à l'heure du péril.

Juillet 1809. Napoléon partant presque tous les jours de Schœnbrunn à cheval, traversait au galop l'espace qui le séparait d'Ébersdorf, venait surveiller, diriger, perfectionner les ouvrages qu'il avait ordonnés, et à chaque visite concevait une idée ou une combinaison nouvelle, pour arriver à une réalisation plus certaine de ses projets. Moyens employés par Napoléon pour contenir, occuper et nourrir le peuple de Vienne pendant le séjour de son armée dans cette capitale. Les Viennois, sous les yeux, quelquefois même avec le concours desquels s'exécutait cette prodigieuse entreprise, frémissaient en secret, et, sans la puissante armée qui les contenait, auraient fini par se soulever, car s'ils étaient doux, ils étaient patriotes, et animés des sentiments qui conviennent à un grand peuple. Mais Napoléon avait pris des soins extrêmes pour les calmer. La discipline avait été rigoureusement observée. Pas un propos, pas un acte offensant n'étaient permis; toute infraction était réprimée à l'instant même. Les vivres manquant, Napoléon avait tiré de Hongrie des quantités considérables de grains et de nombreux convois de bestiaux, de telle sorte qu'on vivait à Vienne sans payer les subsistances trop cher. Il avait consenti à employer la bourgeoisie pour le maintien de l'ordre, parce que nos troupes ne parlant pas la langue du pays, étant d'ailleurs étrangères et ennemies, étaient moins propres qu'une milice nationale à se faire écouter quand il y avait du tumulte. Mais il avait limité à six mille les bourgeois employés à cet usage, et ne leur avait laissé que 1,500 fusils, nombre égal à celui des hommes qui étaient de garde chaque jour. Napoléon en outre exerçait une surveillance sévère sur les habitants. Sachant que beaucoup de soldats de l'ancienne garnison s'étaient cachés dans la ville, sous l'habit civil, prêts à seconder la première révolte populaire, il avait ordonné quelques actes de rigueur, en se bornant toutefois à ce qui était indispensable. Quant aux gens du peuple, qui avaient besoin de travail, il leur en fournissait à un taux raisonnable, et pas toujours pour le service de l'armée, souvent au contraire pour l'utilité ou l'embellissement de Vienne, afin que le pain qu'il leur procurait ne leur parût pas trop amer.

Fixation de la nuit du 4 au 5 juillet pour le passage du Danube.

Tel fut l'aspect de l'île de Lobau et de la ville de Vienne pendant le mois de juin. Au 1er juillet tout étant prêt, et les corps d'armée dont on pouvait disposer étant arrivés ou sur le point d'arriver, Napoléon donna ses ordres pour que les troupes commençassent à se réunir dans l'île de Lobau dès le 3 juillet, qu'elles y fussent rendues le 4, qu'elles passassent le petit bras dans la nuit du 4 au 5, pour combattre le 5 si on rencontrait l'ennemi en débouchant, le 6 s'il ne se présentait pas immédiatement. Réunion successive de l'armée dans l'île de Lobau pendant les journées des 1er, 2 et 3 juillet. Le 1er juillet il quitta Schœnbrunn, et alla établir son quartier général dans l'île de Lobau, laissant voir ainsi ce qu'on ne pouvait plus ignorer, que cette île serait son point de départ, mais ne laissant soupçonner à personne quelle serait la partie de cette île vers laquelle s'exécuterait le passage. Le corps du maréchal Masséna s'y trouvant déjà, Napoléon y fit venir successivement le corps du général Oudinot, la garde, le corps du maréchal Davout, la cavalerie légère, la grosse cavalerie, enfin l'immense artillerie de campagne qu'il avait préparée. La cavalerie et l'artillerie passaient le grand bras sur le pont de pilotis, l'infanterie sur le pont de bateaux. Le général Mathieu Dumas avait été chargé de veiller lui-même au défilé, afin d'éviter les encombrements. Des poteaux indiquaient l'emplacement de chaque corps d'armée. D'après les ordres expédiés, l'armée d'Italie devait arriver le 4 au matin, l'armée de Dalmatie et les Bavarois le 5 au plus tard. Les Saxons rendus à Vienne depuis quelques jours, ainsi que la division française Dupas, passèrent avec les premières troupes dans l'île de Lobau. Les corps étaient reposés, bien nourris, et animés des meilleures dispositions. Quelques bataillons et escadrons de marche, arrivés en juin, beaucoup d'hommes sortis des hôpitaux, avaient servi à réparer, non pas la totalité mais une partie des pertes. La garde était superbe, complète en toutes armes, mais surtout en artillerie. En additionnant les troupes de Masséna, d'Oudinot, de Davout, de Bernadotte, du prince Eugène, de Macdonald, de Marmont, du Bavarois de Wrède et de la garde, on pouvait supposer un total de 150 mille hommes, dont 26 mille cavaliers et 12 mille artilleurs servant 550 bouches à feu, force énorme que Napoléon n'avait pas encore réunie sur un même champ de bataille, et qui, si on consulte bien l'histoire du monde, n'avait encore figuré sur aucun[31]. Outre cette force si considérable, Napoléon avait auprès de lui l'invincible Masséna, meurtri d'une chute de cheval, mais capable de dominer un jour de bataille toutes les douleurs physiques; l'opiniâtre Davout, le bouillant Oudinot, l'intrépide Macdonald, et une foule d'autres qui étaient prêts à payer de leur sang le triomphe de nos armes. L'héroïque Lannes, mort des suites de ses blessures, à Ébersdorf, entre les bras de Napoléon et au milieu des regrets de toute l'armée, y manquait seul. La destinée le privait d'assister à une victoire à laquelle il avait puissamment contribué par sa conduite dans cette campagne, mais elle le dispensait aussi de voir les affreux revers qui nous frappèrent plus tard: il mourait heureux, puisqu'il mourait dans le cours du dernier de nos triomphes.

Inquiétude conçue par Napoléon à l'occasion du départ supposé de l'archiduc Charles pour Presbourg. Napoléon, transporté dans l'île de Lobau, fut saisi d'une inquiétude subite: il craignit, d'après quelques indices, que l'archiduc Charles ne lui eût échappé en descendant le Danube jusqu'à Presbourg. Il est certain que l'archiduc aurait pu recourir à cette manœuvre, et la preuve qu'elle eût été bien conçue de sa part, c'est que son adversaire la redoutait singulièrement. En quittant la position qu'il occupait vis-à-vis de Vienne, sur les hauteurs de Wagram, il aurait, il est vrai, livré sans combat le passage du Danube; mais avec les moyens imaginés par Napoléon, il y avait peu de chances d'empêcher ce passage, et en s'enfonçant en Hongrie, il obligeait les Français à s'affaiblir par l'allongement de leur ligne d'opération, à laisser un corps pour garder Vienne, tandis que les Autrichiens se renforçaient de l'archiduc Jean et de l'insurrection hongroise. Il aurait donc pu concevoir ce plan sans commettre une faute, et on pouvait avec quelque fondement lui en prêter la pensée. Napoléon, pour dissiper ses doutes, fit une tentative hardie, qui, tout en l'éclairant sur les projets du généralissime autrichien, était destinée à tromper ce dernier sur le véritable point du passage.

Reconnaissance pour s'assurer de la présence de l'armée autrichienne entre Essling et Wagram. La division Legrand du corps de Masséna avait été placée près du rentrant qui avait servi au premier passage. Un brave et habile officier de pontonniers, le capitaine Baillot, avait été chargé de jeter de ce côté un pont de bateaux. Vers la nuit l'artillerie fut répartie à droite et à gauche du rentrant; les voltigeurs de la division Legrand s'embarquèrent dans des nacelles, sous la direction de l'aide de camp de Masséna, Sainte-Croix, franchirent le petit bras, et s'emparèrent du débouché, malgré les avant-postes autrichiens, qu'ils repoussèrent. En moins de deux heures le capitaine Baillot, opérant avec des matériaux préparés à l'avance, sur un terrain bien étudié, réussit à établir un pont de bateaux, et la division Legrand passant sur ce pont en toute hâte, puis traversant le petit bois qui s'étend au delà, vint déboucher entre Essling et Aspern. Après avoir ramassé quelques prisonniers et tué quelques hommes, la division attira, en se montrant, une vive canonnade de la part des redoutes ennemies, et quand le jour fut venu, elle aperçut un déploiement de forces qui ne laissait aucun doute sur la présence en ces lieux de la principale armée autrichienne. Dès ce moment Napoléon n'avait plus à craindre que l'ennemi eût disparu; il était certain au contraire de l'avoir devant lui, et de pouvoir bientôt finir la guerre dans la vaste plaine du Marchfeld.

Irrésolutions de l'archiduc Charles. L'archiduc Charles se trouvait en effet vis-à-vis, sur les hauteurs de Wagram, flottant entre mille projets, ne sachant auquel s'arrêter, et, comme d'usage, ne s'attachant à en exécuter aucun. Il avait employé les premiers jours qui avaient suivi la bataille d'Essling à se laisser féliciter de sa victoire, à se prêter même à des exagérations ridicules, qui pouvaient toutefois avoir un côté sérieux, celui d'agir utilement sur les esprits. Mais il n'avait rien fait pour se procurer, après un succès douteux, un succès incontestable. Ce n'est pas assurément de n'avoir point envahi la Lobau, comme nous l'avons dit ailleurs, qu'on pouvait l'accuser; ce n'est pas non plus de n'avoir point essayé, au-dessus ou au-dessous de Vienne, un passage qui aurait pu amener la délivrance de l'Autriche, mais aussi sa ruine totale; mais sans imposer au généralissime des plans compliqués et hasardeux, pourquoi, puisque la bataille d'Essling lui avait paru une merveille, pourquoi ne pas profiter de la leçon, et ne pas en tirer une autre bataille d'Essling plus complète et plus décisive? Cet événement tant vanté par les Autrichiens était l'expression de la difficulté militaire que Napoléon avait à vaincre, et qui consistait à passer un grand fleuve, pour livrer bataille avec ce fleuve à dos. Il fallait dès lors ne rien négliger pour accroître cette difficulté, et la rendre même insurmontable, si on le pouvait. C'était là un jeu simple, sûr, éprouvé, et sans y faire de prodige, il suffisait qu'on eût encore une fois arrêté Napoléon au bord du Danube, pour le chasser bientôt de l'Autriche. Il y avait pour cela deux mesures fort simples à prendre, c'était d'abord d'ajouter au terrain du combat, qui était connu d'avance, toute la force qu'une position défensive peut recevoir des efforts de l'art; c'était ensuite d'employer la ressource des grandes manœuvres pour y concentrer toutes les armées de la monarchie. De ces deux mesures, l'archiduc, heureusement, n'en avait pris aucune.

Négligence apportée par l'archiduc à défendre les abords de la rive gauche. Ainsi Napoléon avait accumulé les redoutes sur tout le pourtour de l'île de Lobau pour déboucher sous la protection d'une puissante artillerie de gros calibre: n'était-il pas dès lors naturel d'élever vis-à-vis des redoutes qui rendissent la rive opposée inabordable? La grosse artillerie ne manquait pas à une puissance qui se battait chez elle, et qui était l'une des mieux fournies de l'Europe en matériel. Or, l'archiduc avait retranché Essling, Aspern, Enzersdorf, parce qu'on s'était battu sur ces trois points; mais d'Enzersdorf au confluent des deux bras, sur toute la droite de la Lobau, dans la plaine unie que Napoléon avait choisie pour déboucher, il s'était borné à construire une redoute, près d'un endroit dit la Maison-Blanche, armée de six canons, et à loger quelques troupes dans le petit château de Sachsengang, situé au milieu des bois. La possibilité du débouché par notre droite, qui était la combinaison sur laquelle Napoléon avait médité quarante jours, n'avait pas un moment frappé l'archiduc Charles, et il n'avait construit de véritables ouvrages que d'Aspern à Essling, d'Essling à Enzersdorf. (Voir la carte no 49.) Encore ces ouvrages n'étaient-ils pas de force à résister à des soldats aussi impétueux que les soldats français.

Après avoir rendu le passage du Danube aussi difficile que possible, en couvrant d'ouvrages puissants la rive opposée à l'île de Lobau, il restait à se créer en arrière, dans la plaine du Marchfeld, qui était le champ de bataille inévitable des deux armées, une position défensive telle, qu'on eût pour soi toutes les chances. Or, en supposant que l'ennemi fût parvenu à franchir le Danube, si on gagnait sur lui une bataille défensive, on pouvait, le lendemain ou le jour même, passer de la défensive à l'offensive, et essayer, avec grande probabilité d'y réussir, de le jeter dans le fleuve. Le terrain offrait pour cela des ressources nombreuses. Nature du terrain entre l'île de Lobau et Wagram. La plaine du Marchfeld allait en s'élevant doucement pendant deux lieues; puis surgissait une petite chaîne de hauteurs, de Neusiedel à Wagram, dont le pied était baigné par un gros ruisseau, profond et marécageux, le Russbach. (Voir les cartes nos 48 et 49.) C'était derrière ce ruisseau que l'archiduc avait campé ses principales forces. Il y avait placé trois de ses corps d'armée, le premier sous Bellegarde, le deuxième sous Hohenzollern[32], le quatrième sous Rosenberg, c'est-à-dire 75 mille hommes environ. Il eût été facile, en profitant des hauteurs et du ruisseau qui circulait à leur pied, d'y élever des ouvrages formidables, qu'aucune impétuosité, même française, n'aurait pu vaincre. Cette position venait se relier au Danube par une seconde ligne de hauteurs en forme de demi-cercle, passant par Aderklaa, Gerarsdorf et Stamersdorf, dont l'accès n'était pas interdit par un ruisseau profond, mais qui n'en avait pas besoin, car c'est le côté par lequel on aurait dû prendre l'offensive, pendant qu'on aurait opposé sur l'autre une défensive obstinée et invincible. L'archiduc avait là encore 65 ou 70 mille hommes, se composant du troisième corps sous Kollowrath[33], du cinquième sous le prince de Reuss[34], du sixième sous Klenau[35]. Ce dernier gardait le bord du fleuve. La double réserve de cavalerie et de grenadiers, cantonnée entre Wagram et Gerarsdorf, liait les deux masses de l'armée autrichienne. Celle de gauche, qui campait entre Neusiedel et Wagram, aurait pu défendre les hauteurs opiniâtrement, et pendant ce temps celle de droite, qui s'étendait de Gerarsdorf à Stamersdorf, aurait dû prendre l'offensive, se porter dans le flanc des Français, les séparer du Danube, ou les jeter dans ce fleuve. L'archiduc pensait effectivement à se conduire de la sorte, comme on le verra bientôt, mais sans avoir construit aucun des ouvrages qui auraient rendu inabordable la position entre Wagram et Neusiedel.

Négligence de l'archiduc à concentrer ses forces entre Essling et Wagram. Enfin la dernière précaution à prendre eût été de concentrer ses forces, de façon à être sur le champ de bataille supérieur en nombre à son adversaire. Le mouvement successif de concentration qui amenait, les uns après les autres, les corps français sous Vienne, était en partie connu du généralissime autrichien, bien que la manœuvre principale, celle qui devait faire participer l'armée d'Italie à la grande bataille, lui fût habilement dérobée. Cette manière d'agir aurait dû lui servir de leçon, et le porter à réunir entre la Lobau et Wagram toutes les troupes qui n'étaient pas indispensables ailleurs. Cependant, comme tous les esprits indécis, il n'avait que très-imparfaitement suivi l'exemple si instructif de son adversaire. Il avait en effet appelé de Lintz à Wagram le corps de Kollowrath, ce qui l'avait renforcé d'une vingtaine de mille hommes. Mais il en avait laissé sur le haut Danube au moins une douzaine de mille, dont il aurait pu attirer encore une partie, les Français n'ayant évidemment aucun projet de ce côté. Il songeait à faire venir l'archiduc Jean, tandis qu'il aurait déjà dû l'avoir auprès de lui, la ville de Presbourg pouvant se défendre avec 3 ou 4 mille hommes de garnison. Il aurait pu lui adjoindre le général Chasteler avec 7 ou 8 mille hommes, car pour batailler en Hongrie avec les postes français restés sur la Raab, le ban Giulay suffisait, ce qui aurait élevé de 12 à 20 mille le renfort que lui eût amené l'archiduc Jean. Enfin l'archiduc Ferdinand faisait en Pologne une campagne inutile, et employait 30 à 35 mille hommes d'excellentes troupes en courses ridicules de Thorn à Sandomir. En conservant dans cette partie du théâtre de la guerre une quinzaine de mille hommes pour contenir non les Russes, qui étaient peu à craindre, mais les Polonais, qui se montraient assez entreprenants, on aurait eu encore une vingtaine de mille hommes qui eussent pu concourir à sauver la monarchie sous les murs de Vienne.

Ainsi en manœuvrant comme Napoléon, avec cet art qui consiste à ne laisser en chaque lieu que l'indispensable, pour porter sur le point décisif tout ce qui peut y être réuni sans faire faute ailleurs, l'archiduc Charles aurait eu le moyen d'amener 20 mille hommes de Presbourg, 9 à 10 mille de Lintz, et 20 de Cracovie, ce qui eût ajouté 50 mille hommes à ses forces, et peut-être décidé la question en sa faveur. Que serait-il arrivé, en effet, si les Français débouchant avec 140 ou 150 mille hommes, en eussent rencontré 200 mille, dont 80 dans une position inexpugnable et 120 leur tombant dans le flanc pendant l'attaque de cette position? Il est probable que, malgré tout son génie, Napoléon, dans cette plaine du Marchfeld, eût trouvé trois ou quatre ans plus tôt le terme de sa prodigieuse grandeur.

L'archiduc, entrevoyant mais ne voyant pas sûrement que tout se déciderait entre Wagram et l'île de Lobau, n'avait rien exécuté de ce que nous venons de dire. Il avait campé ses troupes sur les hauteurs de Neusiedel à Wagram, les y avait baraquées, les faisait manœuvrer pour instruire ses recrues, les nourrissait assez abondamment avec du pain et de la viande fournis par les juifs, mais les laissait manquer de paille, de fourrage, d'eau (excepté pour les corps placés près du Russbach), et par conséquent ne les avait pas même mises à l'abri des privations, bien qu'il fût dans son pays, et secondé par le patriotisme de toutes les populations. Il n'avait presque rien fait pour remonter la cavalerie, quoique l'Autriche abondât en chevaux, et il n'obtenait pas d'un pays dévoué tout ce qu'en tirait Napoléon, qui en était abhorré à titre de conquérant étranger[36]. On pouvait évaluer les six corps dont il disposait, en y ajoutant les deux réserves de grenadiers et de cuirassiers, à 140 mille hommes environ, suivis de 400 bouches à feu; et il comptait en outre sur 12 mille de l'archiduc Jean, ce qui faisait à peu près 150 mille, tandis qu'il aurait pu en réunir près de 200 mille. Ses troupes lui étaient fort attachées; mais, en estimant sa bravoure et son savoir, en le préférant à son frère, elles n'avaient pas dans son génie une suffisante confiance. Elles craignaient de le voir en présence de Napoléon, presque autant qu'il craignait lui-même de s'y trouver.

Reconnaissance opérée par l'archiduc Charles à la suite du passage exécuté par la division Legrand. Comme l'accumulation successive des troupes françaises vers Ébersdorf annonçait des événements prochains, l'archiduc Charles, déjà tenu en éveil par cette accumulation, prit l'alarme en entendant la canonnade provoquée par la division Legrand, et mit ses troupes en mouvement dans la persuasion que le passage allait recommencer sur le même point. Déjà une avant-garde sous le général Nordmann occupait Enzersdorf, la plaine à droite de l'île, la petite redoute de la Maison-Blanche, et les bois situés au confluent des deux bras du Danube. Tandis que ce point le plus menacé était gardé par une simple avant-garde, le général Klenau, avec le sixième corps tout entier, occupait les ouvrages entre Aspern et Essling, devant lesquels on supposait que l'armée française se présenterait de nouveau pour combattre. L'archiduc Charles descendit des hauteurs de Wagram dans la plaine du Marchfeld, avec les corps de Bellegarde, Hohenzollern, Rosenberg (les 1er, 2e, 4e), pour appuyer Nordmann et Klenau. Il fit descendre aussi du demi-cercle de hauteurs qui formait sa droite de Wagram au Danube, le corps de Kollowrath (le 3e), laissant en position le prince de Reuss à Stamersdorf, vis-à-vis de Vienne, afin d'observer si les Français ne tenteraient rien de ce côté. La double réserve d'infanterie et de cavalerie resta en arrière, aux environs de Gerarsdorf. Il demeura ainsi en position le 1er et le 2 juillet, puis ne voyant point paraître les Français, imaginant que le passage ne serait pas immédiat, et répugnant à tenir dans cette plaine, au milieu d'une chaleur étouffante, son armée exposée à toutes les privations, il la ramena sur les hauteurs où elle était habituée à camper. Il maintint l'avant-garde de Nordmann entre Enzersdorf et la Maison-Blanche, le corps de Klenau dans les ouvrages d'Essling et d'Aspern, attendant une démonstration plus sérieuse, pour descendre de nouveau dans la plaine, et livrer bataille.

L'archiduc Charles fait tirer sur l'île de Lobau, espérant que l'accumulation des hommes offrira une grande prise au boulet. Le 3 juillet Napoléon ne fit rien que préparer définitivement, et secrètement, derrière le rideau des bois, le matériel de passage, et attendre les troupes qui ne cessaient de franchir les grands ponts pour se rendre dans la Lobau. L'agglomération toujours croissante des troupes pouvait même se discerner au loin, et l'archiduc Charles averti ordonna le 4 à l'artillerie d'Aspern, d'Essling et d'Enzersdorf, de tirer sur l'île de Lobau, pour y envoyer des boulets dont aucun ne devait être perdu, en tombant au milieu d'une telle accumulation d'hommes. Jamais en effet on n'avait vu dans un espace d'une lieue de largeur, de trois lieues de tour, 150 mille soldats, 550 bouches à feu, et 40 mille chevaux, entassés les uns sur les autres. Heureusement l'île était trop profonde pour que les projectiles lancés d'Essling et d'Aspern pussent avoir un effet meurtrier. Il aurait fallu pour cela de gros calibres, comme ceux dont Napoléon avait eu la prévoyance d'armer ses batteries, tandis que l'archiduc n'avait dans ses ouvrages que des pièces de campagne. Cependant les troupes de Masséna les plus voisines de l'ennemi perdirent quelques hommes par le boulet.

Commencement du passage dans la nuit du 4 au 5 juillet. Le 4 à la chute du jour, Masséna, Davout, Oudinot, couverts par le rideau des bois, s'approchèrent de la droite de l'île, et se placèrent, Masséna vis-à-vis d'Enzersdorf (voir la carte no 49), Davout un peu plus bas, vis-à-vis de la Maison-Blanche, Oudinot en dessous, en face des bois touffus du confluent. Le colonel des marins Baste mouilla près de ce dernier endroit avec ses barques armées, prêt à convoyer les troupes de débarquement. Passage du corps d'Oudinot. À neuf heures, le corps d'Oudinot commença son passage. La brigade Conroux, de la division Tharreau, embarquée sur les gros bacs dont nous avons parlé, et escortée par la flottille du colonel Baste, sortit des golfes intérieurs de l'île de Lobau, et se porta vers les bois du confluent. La nuit était profonde, et le ciel, chargé d'épais nuages, annonçait un violent orage d'été, ce qui ne pouvait que favoriser notre entreprise. Le petit bras fut traversé en peu de minutes, quoiqu'il s'élargît en se rapprochant du grand. Après avoir débarqué sur la rive opposée, on enleva les sentinelles ennemies qui appartenaient à l'avant-garde du général Nordmann, on s'empara ensuite de la redoute de la Maison-Blanche, et tout cela, exécuté en un quart d'heure, coûta tout au plus quelques hommes. La cinquenelle fut aussitôt attachée à un arbre désigné d'avance, et les bacs, commençant leur va-et-vient, transportèrent rapidement le reste de la division Tharreau. Au même instant le capitaine Larue, toujours secondé par le colonel Baste, amena en position les matériaux du pont qui devait être établi à l'embouchure du petit bras dans le grand, et conduisit son travail de manière à le terminer en moins de deux heures. Pendant ce temps la division Tharreau tiraillait sur l'autre rive, et à travers l'obscurité, contre les avant-gardes autrichiennes, qu'elle n'avait pas de peine à repousser, et les divisions Grandjean (autrefois Saint-Hilaire), Frère (autrefois Claparède), qui complétaient le corps d'Oudinot, se rangeaient en colonnes serrées, attendant que le pont fût jeté, pour passer à leur tour et rejoindre la division Tharreau.

Passage du corps de Masséna. Le maréchal Masséna avait reçu ordre de ne commencer son passage que lorsque le général Oudinot aurait fort avancé le sien et pris pied sur la rive ennemie. À onze heures il se mit en mouvement avec les trois divisions, Boudet, Carra Saint-Cyr, Molitor, celle de Legrand ayant déjà franchi le fleuve entre Essling et Aspern. Quinze cents voltigeurs embarqués sur cinq gros bacs, escortés par le colonel Baste, et conduits par le brave aide de camp Sainte-Croix, débouchèrent du canal intérieur de l'île Alexandre, et traversèrent le petit bras, sous le feu des avant-postes autrichiens, que la fusillade d'Oudinot avait attirés. Ils bravèrent ce feu, et touchèrent bientôt à la rive opposée. Les bacs ayant de la peine à y aborder, les soldats se jetèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, les uns pour combattre corps à corps les tirailleurs ennemis, les autres pour tirer les bacs à terre. La cinquenelle ayant été attachée à un arbre, on commença les trajets successifs, et on porta secours aux voltigeurs engagés avec l'avant-garde de Nordmann. Placement en quelques minutes du pont d'une seule pièce. Sur ces entrefaites le pont d'une seule pièce, dirigé par le commandant Dessalles, sortait du canal de l'île Alexandre, s'infléchissait pour suivre les sinuosités de ce canal, se redressait après les avoir franchies, puis livré au courant allait s'arrêter à une cinquantaine de toises au-dessous, afin de laisser le passage libre aux matériaux des autres ponts. Quelques pontonniers intrépides s'avançant dans une nacelle, sous la mousqueterie ennemie, vinrent jeter une ancre sur laquelle ils halèrent le pont pour le redresser et le placer transversalement. Tandis qu'on le fixait fortement de notre côté, les troupes de la division Boudet s'élancèrent dessus pour aller le fixer à l'autre bord. Quinze ou vingt minutes suffirent à l'achèvement de cette belle opération. Le reste des troupes de Masséna défila aussitôt pour prendre possession de la rive gauche, avant que les Autrichiens eussent le temps d'opposer des masses au déploiement de l'armée française.

Le pont de pontons puis celui de radeaux sortirent successivement du canal de l'île Alexandre, mais en pièces détachées, et furent disposés au-dessus du pont d'une seule pièce, à cent toises les uns des autres. Le pont de pontons était destiné à l'infanterie du maréchal Davout, le pont de radeaux à l'artillerie et à la cavalerie des maréchaux Davout et Masséna. Le premier devait être achevé en moins de deux heures et demie, le second en quatre ou cinq. Les pontonniers travaillaient sous un feu continuel, sans se troubler ni se rebuter.

Feu effroyable de toutes les batteries de l'île de Lobau. Son projet étant démasqué, Napoléon avait ordonné à l'artillerie des redoutes de commencer à tirer, pour démolir d'abord la petite ville d'Enzersdorf, de manière qu'elle ne pût servir de point d'appui à l'ennemi, et ensuite pour couvrir la plaine au-dessous de tant de mitraille que les troupes de Nordmann fussent dans l'impossibilité d'y tenir. Il donna le même ordre non-seulement aux batteries placées à la droite de l'île, mais à celles qui étaient placées à gauche, vers l'ancien passage, afin d'étourdir les Autrichiens par la simultanéité de ces attaques. Tout à coup cent neuf bouches à feu du plus gros calibre remplirent l'air de leurs détonations. Le colonel Baste parcourant le Danube avec ses barques armées, tant au-dessus qu'au-dessous de l'île de Lobau, se mit à canonner partout où l'on apercevait des feux, au point de faire perdre l'esprit à l'ennemi le plus calme et le plus résolu. Bientôt le ciel lui-même joignit son tonnerre à celui de Napoléon, et l'orage, qui chargeait l'atmosphère, fondit en torrents de pluie et de grêle sur la tête des deux armées. La foudre sillonnait les airs, et quand elle avait cessé d'y briller, des milliers de bombes et d'obus les sillonnant à leur tour, se précipitaient sur la malheureuse ville d'Enzersdorf. Jamais la guerre dans ses plus grandes fureurs n'avait présenté un spectacle aussi épouvantable. Napoléon courant à cheval, d'un bout à l'autre de la rive où s'exécutait cette prodigieuse entreprise, dirigeait tout avec le calme, avec la sûreté qui accompagnent des projets longuement médités. Ses officiers, aussi préparés que lui, ne ressentaient, au milieu de cette nuit, ni trouble ni embarras. Tout marchait avec une régularité parfaite, malgré la grêle, la pluie, les balles, les boulets, le roulement du tonnerre et de la canonnade. Vienne, éveillée par ces sinistres bruits, apprenait enfin que son sort se décidait, et que la pensée de Napoléon, si longtemps menaçante, était près de s'accomplir.

À deux heures après minuit, l'armée avait déjà trois ponts, celui du confluent, celui d'une seule pièce au-dessous de l'île Alexandre, celui de pontons en face de cette île. Oudinot passa sur le premier, Masséna sur le second, et en livra immédiatement l'usage au maréchal Davout. Les troupes défilèrent avec rapidité et en colonnes serrées. Bientôt à droite le général Oudinot enleva les bois du confluent, repoussa quelques postes de Nordmann, franchit un petit bras, celui de Steigbieghl, sur des chevalets, et porta sa gauche à la Maison-Blanche, sa droite au petit hameau de Muhlleiten. Dans ces divers engagements il prit trois pièces de canon et quelques centaines d'hommes. Un peu à sa droite se trouvait le château fortifié de Sachsengang, dans lequel s'était jeté un bataillon autrichien. Il le fit cerner, et cribler d'obus. Pendant ce temps Masséna avait défilé avec toute son infanterie; mais n'ayant pas encore ses canons, il s'était rapproché de la rive du fleuve, afin d'être couvert par l'artillerie des redoutes. Sous cette artillerie à grande portée la plaine étant devenue inhabitable, les troupes de Nordmann se retirèrent peu à peu. Le corps du maréchal Davout traversa ensuite sur le pont qui avait servi aux troupes de Masséna. Une horrible canonnade continua d'accabler Enzersdorf, dont les maisons s'écroulaient au milieu des flammes.

Le passage presque terminé à la pointe du jour du 5, sans avoir été troublé par les Autrichiens. Quand le jour vint éclairer les bords du fleuve, vers quatre heures du matin, un spectacle des plus imposants se présenta aux yeux surpris des deux armées. L'orage était dissipé. Le soleil se levant radieux faisait reluire des milliers de baïonnettes et de casques. À droite le général Oudinot s'élevait dans la plaine, tandis que son arrière-garde foudroyait le château de Sachsengang. (Voir les cartes nos 48 et 49.) À gauche Masséna s'appuyait à la ville d'Enzersdorf, qui brûlait encore sans pouvoir rendre les feux dont elle était criblée, car son artillerie avait été éteinte en quelques instants. Entre ces deux corps, celui de Davout, passé tout entier, remplissait l'intervalle. Une partie de l'artillerie et de la cavalerie avait défilé sur le pont de pontons; le reste se pressait sur le pont de radeaux. La garde impériale suivait, pour passer à son tour. Soixante-dix mille hommes étaient déjà en bataille sur la rive ennemie, capables à eux seuls de tenir tête aux forces de l'archiduc Charles. Bernadotte, avec les Saxons, s'apprêtait à défiler après la garde impériale. Les armées d'Italie et de Dalmatie, la division bavaroise, transportées pendant la nuit dans la Lobau, s'avançaient de leur côté. Tout marchait avec un ensemble merveilleux et irrésistible. Les soldats à qui on avait défendu d'allumer des feux pendant la nuit, pour ne pas offrir un but aux projectiles de l'ennemi, et qui étaient tout mouillés par la pluie, se réchauffaient aux premières ardeurs d'un soleil de juillet. Quelques-uns sortaient des rangs pour embrasser des parents, des amis, qu'ils n'avaient pas vus depuis des années, car des corps venus, les uns du fond de la Dalmatie, les autres des confins de la Pologne et de l'Espagne, se rencontraient sur ce nouveau champ de bataille, après s'être séparés à Austerlitz, pour se rendre aux extrémités opposées du continent. Des Bavarois, des Badois, des Saxons, des Polonais, des Portugais, des Italiens, mêlés à des Français, se trouvaient à ce rendez-vous des nations, prêts à se battre pour une politique qui leur était étrangère. La joie de nos soldats éclatait de toutes parts, bien que le soir même un grand nombre d'entre eux ne dussent plus exister. Le soleil, la confiance dans la victoire, l'amour du succès, l'espoir de récompenses éclatantes les animaient. Ils étaient enchantés surtout de voir le Danube vaincu, et ils admiraient les ressources du génie qui les avait transportés si vite, et en masse si imposante, d'une rive à l'autre de ce grand fleuve. Apercevant Napoléon qui courait à cheval sur le front des lignes, ils mettaient leurs schakos au bout de leurs baïonnettes, et le saluaient des cris de vive l'Empereur[37]!

Prise de la petite ville d'Enzersdorf et du château de Sachsengang. D'après l'ordre de Napoléon, on dut s'emparer à gauche de la ville d'Enzersdorf, à droite du château de Sachsengang, afin de ne pas laisser d'ennemis sur ses derrières, en se déployant dans la plaine. Quelques ouvrages de campagne d'un très-faible relief couvraient les portes de cette petite ville, à moitié réduite en cendres. Un bataillon autrichien la défendait, mais il avait presque épuisé ses munitions, et il allait être remplacé par un autre, lorsque Masséna ordonna l'attaque. Ses deux aides de camp, Sainte-Croix et Pelet, assaillirent l'une des portes d'Enzersdorf avec le 46e, tandis que Lasalle, enveloppant la ville avec sa cavalerie légère, empêcha qu'on ne lui portât secours. L'infanterie enleva à la baïonnette les ouvrages élevés aux portes, entra dans les rues en flammes, et prit du bataillon ennemi tout ce qui ne fut pas tué. Les hommes qui essayèrent de sortir furent sabrés par la cavalerie du général Lasalle.

De son côté, le général Oudinot, après avoir canonné le château de Sachsengang, le fit sommer. Le commandant de ce château se voyant comme noyé au milieu de cent cinquante mille hommes, se rendit sans résistance. Dès lors, l'armée n'avait plus rien sur ses ailes qui dût l'inquiéter ou la gêner. Elle pouvait se déployer dans la plaine, vis-à-vis de l'archiduc Charles, et lui offrir la bataille au pied des hauteurs de Wagram. L'archiduc Charles replie ses avant-gardes sur le corps de bataille. Ce prince voyait en ce moment toutes ses prévisions cruellement trompées. Croyant que les Français passeraient comme la première fois à la gauche de l'île, il n'avait placé à la droite que Nordmann, sans l'appui d'aucun ouvrage, et avait rangé le corps de Klenau tout entier derrière les retranchements d'Essling et d'Aspern, devant lesquels nous ne devions pas déboucher. Après une telle méprise il ne restait à ses avant-gardes d'autre ressource que celle de se retirer, car si elles s'obstinaient Klenau allait être pris à revers dans les redoutes d'Essling et d'Aspern. Au surplus l'archiduc généralissime, ne jugeant pas encore la situation aussi grave qu'elle l'était véritablement, crut que le passage n'était effectué qu'en partie, que l'armée française emploierait au moins vingt-quatre heures pour franchir le fleuve et se déployer, et qu'il aurait le temps de l'assaillir avant qu'elle fût en mesure de se défendre. Placé sur une hauteur, à côté de son frère l'empereur, qui lui demandait compte des événements, il lui dit qu'à la vérité les Français avaient forcé le Danube, mais qu'il les laissait passer pour les jeter dans le fleuve.—Soit, répondit l'empereur avec finesse, mais n'en laissez pas passer un trop grand nombre[38].—L'archiduc Charles, qui n'avait plus le choix, fit ordonner à Klenau de ne pas se compromettre, et de se replier avec ordre sur le gros de l'armée.

Journée du 5 juillet. Napoléon, ayant les trois quarts de son armée au delà du fleuve, ne songea plus qu'à gagner du terrain afin de pouvoir se mettre en bataille. Marchant toujours avec une extrême prudence, il ordonna diverses précautions avant de s'avancer davantage. Quoiqu'il eût assez de ponts pour transporter ses troupes d'une rive à l'autre, il voulait recevoir son matériel plus vite, et surtout en cas de malheur avoir de nombreux moyens de retraite. En conséquence, il fit jeter encore trois ponts, qui, ajoutés aux quatre qu'on avait établis dans la nuit, faisaient sept. Dernières précautions de Napoléon pour assurer ses derrières avant de se déployer dans la plaine de Wagram. Tous les matériaux étant prêts, il allait être obéi en quelques heures. Il prescrivit en outre d'élever un nombre égal de têtes de pont, les unes en fascines, les autres en sacs à terre préparés à l'avance, afin que l'armée en s'éloignant ne pût pas être privée de ses communications par une brusque invasion sur ses derrières. Enfin il confia à un excellent officier, déjà fort connu, et très-propre à la guerre défensive, au général Reynier, la garde de l'île de Lobau. Il lui laissa sept bataillons, dont deux devaient garder les grands ponts, un le pont du confluent, un les ponts du petit bras, trois former une réserve au centre de l'île de Lobau. Ordre était donné de ne laisser passer personne de l'autre côté du fleuve, si ce n'est les blessés.

Ordre dans lequel l'armée s'avance dans la plaine de Wagram. Ces précautions prises, Napoléon commença à se déployer dans la plaine, sa gauche immobile près d'Enzersdorf et du Danube, sa droite en marche pour s'approcher des hauteurs de Wagram, opérant par conséquent un mouvement de conversion. Il était formé sur deux lignes: en première ligne on voyait Masséna à gauche, Oudinot au centre, Davout à droite; en seconde ligne on voyait Bernadotte à gauche, Marmont et de Wrède au centre, l'armée d'Italie à droite. La garde et les cuirassiers présentaient en arrière une superbe réserve. L'artillerie s'avançait sur le front des corps, entremêlée de quelques détachements de cavalerie. Le gros de la cavalerie, hussards, chasseurs et dragons, était répandu sur les ailes. Napoléon était au centre, calme, mais naturellement un peu enivré de sa puissance, comptant sur une victoire certaine et décisive.

On continua de gagner du terrain, en pivotant toujours sur sa gauche, les corps qui étaient en première ligne s'écartant les uns des autres pour faire place successivement à ceux qui étaient en seconde, et l'armée entière se déployant ainsi en éventail devant l'ennemi qui se repliait sur les hauteurs de Wagram. Notre artillerie tirait en marchant; notre cavalerie chargeait la cavalerie autrichienne quand elle pouvait l'atteindre, ou enlevait les arrière-gardes d'infanterie quand il en restait à sa portée. Le corps de Davout trouvant sur son chemin le village de Rutzendorf, contre lequel on ne pouvait se servir de la cavalerie, le fit attaquer et emporter par de l'infanterie. (Voir les cartes nos 48 et 49.) On y recueillit quelques centaines d'hommes. La division française Dupas, marchant avec les Saxons de Bernadotte, enleva de même le village de Raschdorf. Sur ce point la cavalerie autrichienne, ayant voulu soutenir son infanterie, fut vivement repoussée par les cuirassiers saxons, qui, sous l'aide de camp Gérard (depuis maréchal), se comportèrent vaillamment. Masséna, remontant avec lenteur les bords du Danube, rencontra dans son mouvement Essling, puis Aspern, les prit à revers, et y entra sans résistance. Le sixième corps de Klenau se retira par Leopoldau sur Stamersdorf et Gerarsdorf. Ainsi l'audace de notre débouché sur la droite avait fait tomber toutes les défenses de l'ennemi sur la gauche, et il ne lui restait d'autre ressource que de nous disputer la plaine du Marchfeld en nous livrant le lendemain une bataille sanglante. Le 5 à six heures du soir, nous bordions dans toute son étendue la ligne des hauteurs de Wagram, après avoir perdu pour exécuter cette opération magnifique quelques centaines au plus de nos soldats, mis hors de combat près de deux mille Autrichiens, et fait à Sachsengang, à Enzersdorf, à Raschdorf, à Rutzendorf, environ trois mille prisonniers[39].

Description de la position de Wagram, sur laquelle étaient établis les Autrichiens. L'armée française, qui s'était déployée en marchant, ne formait plus qu'une longue ligne d'environ trois lieues, parallèle à celle des Autrichiens, laquelle était presque droite de Neusiedel à Wagram, mais courbe au centre vers Aderklaa, et se continuait demi-circulairement par Gerarsdorf et Stamersdorf jusqu'au bord du Danube. (Voir la carte no 49.) De Neusiedel, village dominé par une tour carrée, à Wagram, s'étendaient en pente douce les hauteurs sur lesquelles était campée l'aile gauche de l'armée autrichienne, au nombre de 75 mille hommes environ, et sous la protection d'un ruisseau bourbeux, celui du Russbach. C'est là qu'avec le secours de l'art on aurait pu, comme nous l'avons déjà dit, élever des retranchements invincibles, mais on n'y voyait heureusement que les baraques du camp. À Neusiedel, c'est-à-dire à l'extrême gauche des Autrichiens, se trouvait le prince de Rosenberg avec l'avant-garde de Nordmann et une nombreuse cavalerie: moins à gauche, vers Baumersdorf, était établi le corps de Hohenzollern, et en approchant du centre, à Wagram, le corps de Bellegarde avec le quartier général de l'archiduc Charles. C'est vers ce point que la ligne de bataille commençait à se recourber pour joindre le Danube, et que cessait l'utile protection du Russbach. Les Autrichiens avaient à leur centre même la réserve de grenadiers et de cuirassiers, s'étendant en demi-cercle de Wagram à Gerarsdorf. Ils avaient à leur droite le troisième corps sous le général Kollowrath, le sixième sous le général Klenau, lequel venait de se retirer d'Essling et d'Aspern, enfin le cinquième sous le prince de Reuss, entre Gerarsdorf, Stamersdorf et le Danube.

La ligne française suivait exactement les contours de la ligne ennemie. Devant l'aile gauche des Autrichiens nous avions notre aile droite, c'est-à-dire Davout établi au village de Glinzendorf, faisant face au corps de Rosenberg, et Oudinot établi au village de Grosshofen, faisant face au corps de Hohenzollern. Au centre se trouvait l'armée d'Italie opposée au corps de Bellegarde. En tournant à gauche, vis-à-vis de Wagram, on voyait au village d'Aderklaa, Bernadotte avec les Saxons chargé de tenir tête à la double réserve des grenadiers et des cuirassiers, enfin tout à fait à gauche, de Süssenbrunn à Kagran, les quatre divisions de Masséna destinées à contenir les corps de Kollowrath, de Klenau et de Reuss. Au centre, en arrière de l'armée d'Italie et des Saxons, Napoléon avait gardé en réserve le corps de Marmont, la garde impériale, les Bavarois et les cuirassiers. Ainsi sur cette vaste ligne de bataille, droite, comme nous venons de le dire, de Neusiedel à Wagram, courbe de Wagram à Stamersdorf, les Autrichiens avaient leur plus grande force sur leurs ailes, et leur moindre au centre, puisque la réserve de grenadiers et de cuirassiers formait seule la liaison des deux masses principales. Nous possédions au contraire une force suffisante à notre aile droite de Glinzendorf à Grosshofen, où étaient Davout et Oudinot, une très-modique à notre aile gauche de Süssenbrunn à Kagran, où était Masséna seul, mais une considérable au centre entre Grosshofen et Aderklaa, puisqu'en cet endroit, outre l'armée d'Italie et les Saxons, il y avait l'armée de Dalmatie, la garde impériale, les Bavarois, toute la grosse cavalerie. Cette disposition était assurément la meilleure, celle qui permettait de pourvoir le plus vite aux chances diverses de la bataille, en se jetant rapidement ou à droite ou à gauche suivant le besoin, celle aussi qui permettait de frapper l'armée autrichienne à son endroit faible, c'est-à-dire au milieu de la ligne. En effet, ici comme à Essling, l'archiduc Charles voulant envelopper l'armée française pour l'empêcher de déboucher, s'était affaibli au centre, et donnait prise sur ce point à la puissante épée de son adversaire.

Dans l'espérance d'en finir le soir même du 5, Napoléon ordonne sur le centre des Autrichiens une attaque qui ne réussit pas. Cet état de choses, qui ne pouvait échapper à un œil aussi exercé que celui de Napoléon, lui inspira la tentation d'en finir le soir même par un acte décisif, qui l'aurait dispensé de verser le lendemain des torrents de sang. Tous les rapports indiquaient que l'ennemi ne tenait nulle part, et se retirait avec une étrange facilité. L'archiduc Charles en effet, surpris par la soudaine apparition de l'armée française, n'avait pas fait de dispositions d'attaque, et remettant la bataille au lendemain, n'avait donné à ses avant-gardes que l'instruction de se replier. Napoléon espéra donc, sur le rapport trop légèrement accueilli de quelques officiers, qu'en exécutant à la chute du jour une attaque brusque sur le plateau de Wagram, on enlèverait le centre de l'ennemi avant qu'il eût suffisamment pourvu à sa défense, et que l'armée autrichienne, coupée en deux, se retirerait d'elle-même, ce qui réduirait la fin de la campagne à la poursuite active et destructive des deux fractions de cette armée. Ici se faisait sentir l'inconvénient d'agir avec des masses d'hommes énormes, et sur des espaces immenses. Le général en chef ne pouvant plus ni tout voir, ni tout diriger en personne, était réduit à s'en fier à des lieutenants qui observaient médiocrement, et qui souvent même, comme on va en juger, agissaient sans ensemble.

Napoléon ordonna donc, avec une imprudence qui ne répondait pas à l'admirable prévoyance déployée dans ces journées, d'enlever le plateau de Wagram, contre lequel pouvaient agir Oudinot en attaquant Baumersdorf, l'armée d'Italie en passant le Russbach entre Baumersdorf et Wagram, Bernadotte en se jetant par Aderklaa sur Wagram même. En effet, d'après l'ordre qu'ils en reçurent, Bernadotte avec les Saxons et la division Dupas, Macdonald et Grenier avec deux divisions de l'armée d'Italie, Oudinot avec son corps tout entier, s'avancèrent à la nuit tombante sur la position des Autrichiens. (Voir les cartes nos 48 et 49.) Oudinot marcha sur Baumersdorf, le canonna, y mit le feu avec des obus, et s'efforça de l'enlever aux avant-gardes de Hohenzollern, qui avaient dans le Russbach un puissant moyen de résistance. Au côté opposé, Bernadotte avec les Saxons se précipita sur Wagram, que défendait un détachement de Bellegarde, en devint presque le maître, mais pas assez complétement pour se porter au delà. Pendant qu'Oudinot et Bernadotte luttaient ainsi aux deux extrémités de cette attaque pour s'emparer des deux points d'appui de l'ennemi, au milieu Dupas et Macdonald avaient abordé le Russbach pour le franchir. Ce ruisseau peu large, mais profond, offrait un assez grand obstacle à vaincre. Dupas avec le 5e léger et le 19e de ligne, s'y jeta au cri de: Vive l'Empereur! Dans leur empressement quelques soldats, qui avaient rencontré la partie de l'eau la plus profonde, se noyèrent. Les autres triomphèrent de l'obstacle, se rallièrent après l'avoir surmonté, et gravirent les pentes du plateau sous les balles et la mitraille. Les corps autrichiens à cette brusque attaque s'étaient formés en arrière des baraques du camp, et en carré. Des tirailleurs blottis derrière cet abri s'en servaient pour faire un feu très-vif. Les deux braves régiments français de Dupas débusquèrent les tirailleurs ennemis, dont ils prirent environ trois cents, dépassèrent la ligne des baraques, et se précipitèrent sur les carrés. Le 5e léger, qui était en tête, enfonça l'un de ces carrés, lui prit son drapeau, et le fit prisonnier. Le 19e appuya cette action vigoureuse. Deux bataillons saxons attachés à Dupas, les grenadiers de Rudlof et de Melsch la secondèrent également. Surprise qui amène une déroute parmi les corps chargés d'attaquer Wagram. Déjà la ligne autrichienne était près d'être coupée, quand on reçut par derrière un feu qui causa une extrême surprise, et beaucoup d'inquiétude. Les deux colonnes de l'armée d'Italie, l'une commandée par Macdonald, l'autre par Grenier, après s'être élancées dans le Russbach et l'avoir franchi, montaient sur le plateau l'arme au bras, et allaient joindre Dupas, lorsque apercevant les Saxons de celui-ci, et les prenant pour ennemis, elles firent feu sur eux. Cette attaque inattendue sur leurs derrières ébranla les Saxons. Ils se replièrent en tirant sur les troupes de Macdonald et de Grenier. Celles-ci se croyant chargées de front, et essuyant en même temps du côté de Baumersdorf, que le corps de Hohenzollern n'avait pas quitté, une attaque de flanc, éprouvèrent un trouble, que la nuit convertit bientôt en panique. Elles se précipitèrent vers le bas du plateau, suivies par les Saxons épouvantés, et se mirent à fuir dans un incroyable désordre. Dupas resté seul en pointe avec ses deux régiments français, assailli de tous côtés par le corps de Bellegarde que l'archiduc Charles avait rallié lui-même, fut obligé de céder le terrain, et d'évacuer le plateau sous des charges réitérées d'infanterie et de cavalerie. Oudinot interrompit l'attaque de Baumersdorf; Bernadotte abandonna Wagram, qu'il avait presque conquis, pour se rapprocher d'Aderklaa.