Ces deux avis, le dernier surtout provenant de l'homme le plus grave du temps, avaient fortement contre-balancé les opinions émises en faveur de l'alliance autrichienne; mais comme c'était au surplus une consultation plutôt qu'une délibération que Napoléon avait provoquée, il n'y avait pas de résolution définitive à prendre. Les opinions de chacun exprimées, tout était fini. Napoléon, resté calme et impénétrable, sans qu'on pût à son visage deviner de quel côté il penchait, remercia les membres de son conseil de leurs excellents avis.—Je pèserai, leur dit-il, vos raisons dans mon esprit. Je demeure convaincu que, quelque différence qu'il y ait entre vos manières de voir, l'opinion de chacun de vous a été déterminée par un zèle éclairé pour les intérêts de l'État, et par un fidèle attachement pour ma personne.—

Fév. 1810. Le conseil fut immédiatement congédié, et il y eut dans le palais, malgré la discrétion que Napoléon imposait autour de lui sans se l'imposer toujours à lui-même, un grand retentissement de toutes les opinions émises. La famille Murat crut même un instant que la cause de l'alliance russe était gagnée, et le dit au prince Cambacérès avec de grands signes de joie. Mais les événements devaient décider la question bien plus que l'opinion personnelle de Napoléon[43].

Dernier courrier venu de Russie, qui mécontente Napoléon, et détermine brusquement son choix en faveur de la princesse autrichienne. On attendait avec impatience un courrier de Russie, lorsque le 6 février il arriva des dépêches de M. de Caulaincourt faites pour prolonger l'incertitude où l'on était depuis plus d'un mois et demi. Le 16 janvier avait expiré le dernier délai de dix jours demandé par l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. Le 21 il n'avait pas encore répondu. Évidemment il voulait gagner du temps, et obtenir la ratification du traité relatif à la Pologne avant de s'engager irrévocablement à accorder la main de sa sœur. Il avait répété à M. de Caulaincourt que l'impératrice mère ne refusait plus son consentement, que la grande-duchesse Catherine donnait également le sien, que les choses enfin iraient comme le désirait Napoléon; mais qu'il lui fallait encore un peu de temps avant de rendre sa réponse définitive. Une circonstance plus grave c'était la santé de la jeune princesse, qui ne répondait pas entièrement à l'impatience qu'on avait de procurer un héritier à l'Empire, et l'exigence de l'impératrice mère, qui voulait absolument une chapelle avec des prêtres grecs aux Tuileries. Du reste, M. de Caulaincourt ajoutait qu'il attendait prochainement une explication formelle, et qu'il ne doutait pas qu'elle ne fût favorable. Le caractère impétueux de Napoléon ne pouvait pas s'accommoder d'un tel état d'incertitude. Soit qu'on hésitât parce qu'on répugnait à s'unir à lui, soit qu'on cherchât à gagner du temps afin de lui arracher un traité déplaisant pour le présent, imprudent pour l'avenir, il fut également révolté de ces hésitations et de ces calculs. Il lui était en outre souverainement désagréable de rester plus longtemps l'objet de tous les propos, comme ces riches héritiers auxquels chacun à son gré donne une épouse. Il se laissa donc aller à un de ces mouvements dont il n'était pas maître, et qui ont fini par décider de sa destinée; il résolut de rompre avec la Russie, et de prendre les lenteurs de cette cour pour un refus qui le dégageait envers elle. Il n'avait pas laissé d'ailleurs d'être sensible aux raisons alléguées en faveur de l'Autriche et contre la Russie, à l'inconvénient d'avoir une épouse qui peut-être lui ferait attendre des enfants deux ou trois ans, qui n'assisterait pas aux cérémonies du culte national, qui aurait ses prêtres à elle, circonstance accessoire, mais fâcheuse chez une nation comme la nation française, qui, sans être dévote, a toutes les susceptibilités de la dévotion la plus vive. Il éprouvait de plus pour l'armée autrichienne un retour d'estime depuis la dernière campagne, et considérait comme aussi grave d'avoir affaire à elle qu'à l'armée russe. Ces raisons réunies, complétées par la plus puissante de toutes, l'orgueil blessé, agissant sur lui, il se décida sur-le-champ et avec l'incroyable promptitude qui était le trait distinctif de son caractère. Brusque réponse que Napoléon fait à la Russie, et par laquelle il se dégage envers elle. Après avoir lu les dépêches de M. de Caulaincourt, il fit appeler M. de Champagny, lui ordonna d'écrire à Saint-Pétersbourg, et de déclarer le jour même à M. de Kourakin, que les lenteurs qu'on mettait à lui répondre le déliaient non d'un engagement (il n'y en avait jamais eu à Erfurt), mais de la préférence qu'il avait cru devoir à la sœur d'un prince son allié et son ami, qu'une plus longue attente était impossible dans l'état d'anxiété où se trouvaient les esprits en France; qu'au surplus les nouvelles qu'on lui donnait de la santé de la jeune princesse ne répondaient pas au motif qui lui avait fait dissoudre son ancien mariage pour en contracter un nouveau; que par ces raisons il se décidait pour la princesse autrichienne, dont la famille, loin d'hésiter, s'offrait elle-même avec un empressement qui avait lieu de le toucher.

Refus de ratifier le traité secret relatif à la Pologne. Quant à la convention relative à la Pologne, il s'expliqua d'une manière plus vive encore, et qui dénotait mieux à quel point le désir de se soustraire aux exigences qu'on voulait lui imposer influait sur le choix qu'il venait de faire.—Prendre, dit-il, l'engagement absolu et général que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli, est un acte imprudent et sans dignité de ma part. Si les Polonais, profitant d'une circonstance favorable, s'insurgeaient à eux seuls et tenaient la Russie en échec, il faudrait donc que j'employasse mes forces à les soumettre? S'ils trouvaient des alliés, il faudrait que j'employasse toutes mes forces pour combattre ces alliés? C'est me demander une chose impossible, déshonorante, indépendante d'ailleurs de ma volonté. Je puis dire qu'aucun concours, ni direct ni indirect, ne sera fourni par moi à une tentative pour reconstituer la Pologne, mais je ne puis aller au delà. Quant à la suppression des mots Pologne et Polonais, c'est une barbarie que je ne saurais commettre. Je puis, dans les actes diplomatiques, ne pas employer ces mots, mais il ne dépend pas de moi de les effacer de la langue des nations. Quant à la suppression des anciens ordres de chevalerie polonais, on ne peut y consentir qu'à la mort des titulaires actuels, et en cessant de conférer de nouvelles décorations. Enfin, quant aux agrandissements futurs du duché de Varsovie, on ne peut se les interdire qu'à charge de réciprocité, et à condition que la Russie s'engagera à ne jamais ajouter à ses États aucune portion détachée des anciennes provinces polonaises. Sur ces bases, ajoutait Napoléon, je puis consentir à une convention, mais je ne puis en admettre d'autres.—En conséquence, il fit rédiger un nouveau texte conforme aux observations que nous venons de rapporter, et ordonna à M. de Champagny de l'expédier sur-le-champ. Tout cela évidemment devait être plus tôt ou plus tard la fin de l'alliance, et l'origine d'une brouille fatale.

Le prince de Schwarzenberg mandé sur-le-champ aux Tuileries pour signer un projet de contrat de mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, modelé sur le contrat de mariage de Marie-Antoinette. Napoléon ne s'en tint pas à rompre avec l'une des deux puissances entre lesquelles il avait balancé, il voulut contracter le jour même avec l'autre. On n'avait cessé d'entretenir par M. de Laborde des communications secrètes avec M. de Schwarzenberg. On avait su que sa cour, répondant à ses questions, l'avait non-seulement autorisé à accepter toute offre de mariage, mais à faire ce qu'il pourrait sans compromettre la dignité de l'empereur François, pour décider le choix de Napoléon en faveur d'une archiduchesse. On lui fit demander le soir même du 6 février, s'il était prêt à signer un contrat de mariage. Sur sa réponse affirmative, les articles furent rédigés, et rendez-vous lui fut donné pour le lendemain 7 aux Tuileries. Toujours brusquant toutes choses, Napoléon convoqua de nouveau un conseil des grands dignitaires aux Tuileries, leur soumit définitivement la question, mais pour la forme seulement, puisque son parti était pris, et disposa tout pour que le lendemain son sort fût définitivement lié à celui de l'archiduchesse d'Autriche.

Le lendemain, en effet, sa volonté fut exécutée sans désemparer. Il avait fait prendre aux archives des affaires étrangères le contrat de mariage de Marie-Antoinette, et il le fit exactement reproduire dans la rédaction du sien, sauf quelques différences de langage, que le temps et sa dignité lui semblaient exiger. Ainsi, il ne voulut aucune mention d'une dot, aucune précaution pour en assurer la remise, et voulut que tout fût marqué au cachet de sa grandeur. Il décida que Berthier, son ami, l'interprète de ses volontés à la guerre, irait demander la princesse à Vienne, en y déployant la représentation la plus magnifique. Comme d'après l'usage monarchique, lorsque le prince qui se marie ne va pas épouser en personne, on emploie un procureur fondé, et que le procureur fondé doit être lui-même prince du sang, Napoléon fit choix de son glorieux adversaire, de l'archiduc Charles, pour le représenter au mariage, et épouser à sa place l'archiduchesse Marie-Louise. On fit rechercher comment les choses s'étaient passées aux mariages de Louis XIV, de Louis XV, du grand Dauphin père de Louis XVI, et enfin de Louis XVI lui-même. Ce dernier mariage surtout devint le modèle auquel on voulut se rapporter, bien que la cruelle fin de ce prince et de son épouse infortunée fussent de tristes présages. Soin à reproduire tous les détails du cérémonial employé lors du mariage de Louis XVI. Mais loin de là, plus ils étaient tristes, plus on y voyait un contraste à l'avantage du présent. Napoléon aurait la gloire non-seulement d'avoir ramené la royauté du martyre à la plus éclatante des grandeurs, mais d'avoir restauré jusqu'au système de ses alliances. On mesurerait sa gloire, ses services, par la différence qu'il y avait de l'échafaud où avait monté Marie-Antoinette, au trône éblouissant où devait monter Marie-Louise! On alla consulter les plus vieux seigneurs de l'ancienne cour, notamment M. de Dreux-Brézé, autrefois maître des cérémonies, pour savoir comment toutes choses s'étaient passées au mariage de Marie-Antoinette, et pour les reproduire exactement, avec une seule différence, celle de la magnificence. On laissa pour la forme la mention mesquine d'un douaire de quelques centaines de mille francs en faveur de la future impératrice, en cas de veuvage, et Napoléon fit stipuler pour elle un douaire de quatre millions. On prépara des joyaux de la plus grande richesse. Napoléon était si impatient, qu'il fit calculer la marche des courriers, de manière que la nouvelle du consentement étant parvenue à Paris par le télégraphe, Berthier pût partir le jour même, demander la princesse le jour de son arrivée à Vienne, célébrer le mariage le lendemain, et amener la nouvelle épouse sur-le-champ à Paris, pour consommer le mariage vers le milieu de mars. Le prince de Schwarzenberg consentit à tout ce qu'on voulut, et expédia son courrier en sortant des Tuileries, après avoir pris sur lui de signer pour l'archiduchesse Marie-Louise une copie littérale du contrat de mariage de Marie-Antoinette.

Accueil empressé fait à Vienne à la demande de mariage. Le courrier expédié de Paris le 7 février arriva le 14 à Vienne, et y causa la plus vive satisfaction. Le parti de la guerre vaincu dans la personne des Stadion, confondu par le résultat de la dernière campagne, avait fait place au parti de la paix, à la tête duquel se trouvait M. de Metternich. L'idée de chercher à l'avenir le repos, la sûreté, un rétablissement d'influence dans l'alliance avec la France, laquelle devait amener la dissolution de l'alliance de la France avec la Russie, cette idée dominait Vienne, dominait la cour et la ville. On ne pouvait donc que bien accueillir un résultat qu'on avait ardemment désiré. M. de Metternich trouva l'empereur François parfaitement disposé au projet de mariage, comme souverain et comme père. Comme souverain, il y voyait une combinaison heureuse pour sa politique, car la couronne des Habsbourg était garantie, et l'union de la Russie avec la France détruite. Comme père, il entrevoyait pour sa fille la plus belle fortune imaginable, et il pouvait même espérer le bonheur, car Napoléon passait pour facile et bon dans ses relations privées, indépendamment de tout ce qui devait chez lui exalter l'imagination d'une jeune princesse. M. de Metternich, qui avait vécu à Paris dans le sein de la famille impériale, pouvait d'ailleurs, sous ces derniers rapports, rassurer complétement l'empereur François. Toutefois ce monarque, qui aimait beaucoup sa fille, et qui ne voulait à aucun degré la contraindre, chargea M. de Metternich d'aller lui en parler lui-même. Consentement de Marie-Louise demandé et reçu par M. de Metternich. Ce ministre se rendit donc auprès de l'archiduchesse Marie-Louise, pour lui faire part du sort qui l'attendait, si elle voulait bien l'agréer. Cette jeune princesse, comme nous l'avons dit, avait dix-huit ans, une belle taille, une excellente santé, la fraîcheur allemande, une éducation soignée, quelque esprit, un caractère doux, les qualités désirables enfin chez une mère. Elle fut surprise et satisfaite, loin d'être effrayée, d'aller dans cette France où le monstre révolutionnaire dévorait naguère les rois, et où un conquérant dominant aujourd'hui le monstre révolutionnaire, faisait trembler les rois à son tour. Elle accueillit avec la réserve convenable, mais avec une joie sensible, la nouvelle du sort brillant qui lui était offert. Elle consentit à devenir l'épouse de Napoléon, la mère de l'héritier du plus grand empire de l'univers.

Promptitude qu'on met à Vienne dans les apprêts du mariage, pour satisfaire à l'impatience de Napoléon. Ce consentement donné, on se hâta de tout disposer à Vienne pour satisfaire l'impatience de Napoléon. On accepta le contrat de mariage signé à Paris le 7 février par le prince de Schwarzenberg, à condition d'une rédaction plus développée, et contenant diverses stipulations d'usage dans la maison de Habsbourg. On entra dans l'idée de Napoléon de copier en tout les formes employées lors du mariage de Marie-Antoinette, sauf, comme nous l'avons dit, une forte augmentation de magnificence. La cour de Vienne, ainsi que celle de Paris, se livra à la joie de cette nouveauté, et à la joie toujours un peu puérile et toujours involontaire, des apprêts de fête. Dans ces occasions, on se laisse aller, on se confie, on se réjouit, sans être bien sûr qu'il y ait lieu de le faire, comme les enfants, par le seul besoin physique du mouvement et du plaisir. Tout en entrant dans les vues de Napoléon, et en se décidant, pour lui complaire, à précipiter les choses, on ne pouvait pas aller aussi vite qu'il le voulait, parce qu'il aurait fallu omettre une foule de cérémonies fort imposantes, et qu'il eût été contre son dessein de négliger. L'archiduc Charles fut accepté comme procureur fondé de Napoléon pour épouser la princesse, et Berthier comme son ambassadeur extraordinaire pour la demander. Le mariage fut fixé aux premiers jours de mars.

Mars 1810. Joie de Napoléon, de sa cour, et de la France elle-même. La nouvelle de l'accueil fait à ses propositions charma Napoléon et sa cour. Avec tout ce qui l'entourait, il se livra au plaisir des fêtes, des préparatifs, des détails d'étiquette. Bientôt le public se mit de la partie et s'associa aux sentiments qu'il éprouvait. Les nuages élevés par la dernière guerre semblaient se dissiper par enchantement. On revint à l'espérance, à l'enthousiasme. La vieille noblesse, occupée à médire dans le faubourg Saint-Germain, s'émut elle-même, et une nouvelle portion sembla prête à s'en détacher pour se rendre à l'époux d'une archiduchesse d'Autriche. Il y eut des ralliements nouveaux, car on pouvait bien servir celui que la plus grande famille régnante de l'univers consentait à adopter pour gendre. Cet empressement était tel qu'il faisait naître un danger, celui d'offusquer les grandeurs récentes nées de la Révolution et de l'Empire. Napoléon fit preuve d'un tact parfait dans la composition de la maison de la jeune Impératrice, en choisissant pour sa première dame d'honneur la duchesse de Montebello, veuve du maréchal Lannes, tué à Essling par un boulet autrichien! Tout le monde devait approuver cet acte de gratitude, et la personne choisie, par sa conduite, par sa distinction, non pas héréditaire mais personnelle, méritait le rôle élevé qu'on lui destinait. Des apprêts magnifiques furent ordonnés, et Berthier hâta son départ afin d'être rendu dans les premiers jours de mars à Vienne. La reine de Naples quitta Paris de son côté avec une cour brillante, pour aller à Braunau recevoir la nouvelle Impératrice aux frontières de la Confédération du Rhin.

Entrée de Berthier à Vienne le 5 mars 1810. Berthier, arrivé le 4 mars 1810, fit le lendemain, 5, son entrée solennelle à Vienne, au milieu d'un concours inouï de grands seigneurs et de peuple. Toute la cour était allée à sa rencontre avec les équipages de la couronne qui devaient le transporter au palais. Le peuple de Vienne, dans un excès de contentement, voulait dételer sa voiture pour la traîner, et on eut beaucoup de peine à empêcher cette manifestation tumultueuse.

Demande de l'archiduchesse Marie-Louise le 8 mars. Le 6 et le 7 se passèrent en fêtes. Le 8, Berthier, suivant les usages de la cour d'Autriche, et conformément à ce qui s'était pratiqué pour le mariage de Marie-Antoinette, fit la demande solennelle de la main de l'archiduchesse Marie-Louise, demande qui fut suivie du consentement donné dans les formes les plus pompeuses. Les jours suivants furent consacrés à de nouvelles formalités et à de nouvelles fêtes. Mariage le 11. Le 11 eut lieu le mariage, au milieu de la plus grande affluence de monde, avec un appareil qui dépassait tout ce qu'on avait vu jadis, avec une joie qui égalait toutes les joies populaires. L'archiduchesse, épousée par l'archiduc Charles, fut sur-le-champ traitée comme impératrice des Français, et eut même le pas sur toute sa famille, par un excès de courtoisie de l'empereur François et de l'impératrice sa seconde femme.

Départ de la nouvelle Impératrice le 13. Le 13 était le jour désigné pour le départ de l'Impératrice des Français. Le peuple de Vienne la suivit avec des acclamations, avec un sentiment affectueux, inquiet même au dernier moment; car en la quittant, le souvenir du passé, le souvenir de l'infortunée Marie-Antoinette, se réveillait involontairement. Toute la cour accompagna Marie-Louise.

L'empereur François, qui aimait sa fille, voulut l'embrasser encore une fois, et il partit clandestinement pour Lintz, afin de l'y surprendre et de lui adresser un dernier adieu.

La nouvelle Impératrice livrée aux mains françaises à Braunau. Elle était à Braunau le 16 mars. Tout y avait été préparé comme pour le mariage de 1770, objet d'une constante imitation. Trois pavillons liés l'un à l'autre, le premier réputé autrichien, le second neutre, le troisième français, avaient été dressés pour recevoir la jeune Impératrice. Elle fut amenée du pavillon autrichien dans le pavillon neutre par la maison de son père, et là confiée au prince Berthier, représentant de l'Empereur, avec la dot, les joyaux, le contrat de mariage, puis introduite dans le pavillon français, où la reine de Naples, sœur de Napoléon, la reçut en l'embrassant. De Braunau on la conduisit à Munich, de Munich à Strasbourg, partout accompagnée par les acclamations des populations allemandes et françaises, à travers lesquelles passait ce spectacle étrange, de la fille des Césars allant épouser le soldat heureux, vainqueur de la Révolution française et de l'Europe. À la fièvre de la guerre avait succédé une fièvre de joie et d'espérance.

Avril 1810. Entrée de l'Impératrice à Strasbourg le 23 mars. Le 23 mars, l'impératrice Marie-Louise entra à Strasbourg, accueillie par le même enthousiasme populaire. Elle passa par Lunéville, Nancy, Vitry. C'est à Compiègne qu'elle devait voir Napoléon pour la première fois entouré de toute sa cour. Mais, afin de lui épargner l'embarras d'une entrevue officielle, Napoléon partit de Compiègne avec Murat, et alla la surprendre en route. Première entrevue de Napoléon avec Marie-Louise à Compiègne, le 27 mars. Il se jeta dans ses bras, et sembla content du genre de beauté et d'esprit qu'il crut apercevoir en elle à la première vue. Une femme bien constituée, bonne, simple, convenablement élevée, était tout ce qu'il désirait. Il parut parfaitement heureux en entrant avec elle dans le château de Compiègne, le 27 mars au soir.

Ils y restèrent jusqu'au 30. Ce jour-là il partit avec la nouvelle Impératrice pour Saint-Cloud, où devait se célébrer le mariage civil. Les cérémonies qui avaient eu lieu à Vienne, conformément aux usages des anciennes cours, suffisaient pour rendre le mariage complet et irrévocable. Leur renouvellement à Paris n'était plus qu'une forme, une solennité due à la nation chez laquelle venait régner la nouvelle souveraine.

Mariage civil à Saint-Cloud, le 1er avril. Le 1er avril, en présence de toute la cour impériale et dans la grande galerie de Saint-Cloud, eut lieu le renouvellement du mariage civil entre Napoléon et Marie-Louise, par le ministère de l'archichancelier Cambacérès. Mariage religieux à Paris le 2 avril. Le 2 avril devait se faire aux Tuileries le renouvellement du mariage religieux pour le peuple de Paris.

Le 2, en effet, Napoléon précédé de sa garde, entouré de ses maréchaux à cheval, suivi de sa famille et de sa cour contenues dans cent voitures magnifiques, fit son entrée dans Paris, par l'arc de triomphe de l'Étoile. Ce monument, dont les fondements étaient à peine posés alors, avait été figuré à peu près comme il existe aujourd'hui. Napoléon passa sous sa voûte dans la voiture du sacre, voiture à glaces, qui permettait de le voir assis à côté de la nouvelle Impératrice. Il parcourut les Champs-Élysées en passant entre une double rangée de somptueuses décorations, et à travers un peuple immense.

Il entra dans le palais des Tuileries par le jardin. On avait choisi pour y dresser l'autel nuptial le grand salon où sont rassemblés aujourd'hui les plus beaux ouvrages de l'art, et où l'on arrive par une galerie de tableaux, la plus longue, la plus riche qu'il y ait au monde, et qui réunit les Tuileries au Louvre. Toute la population opulente de Paris, resplendissante de toilette, avait trouvé place sur deux rangs de banquettes le long de cette galerie. Napoléon donnant la main à l'Impératrice, et suivi de sa famille, fit le trajet à pied, et vint recevoir dans la grande salle, où était préparée une chapelle éblouissante d'or et de lumière, la bénédiction nuptiale. Des cris d'enthousiasme couronnèrent la fin de la cérémonie. Le soir il y eut un banquet de noces dans le grand théâtre des Tuileries. Les jours suivants furent employés en fêtes élégantes et magnifiques. Toutes les classes prirent part à cette joie, qui succédait aux sombres impressions que la dernière guerre avait fait naître. En voyant de nouveau Napoléon tout-puissant et heureux, on oublia qu'un moment il avait failli ne plus l'être. En le voyant si bien marié, on crut qu'il était définitivement établi. On repoussa loin de soi des pressentiments passagers, comme un rêve sinistre et sans réalité. Le mariage de Napoléon renouvelle ses illusions et celles de la France. On recommença à croire à la grandeur infinie et éternelle de l'Empire, comme si on n'en avait jamais douté. En effet, la victoire de Wagram, quoiqu'elle n'eût pas égalé celles d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland par la grandeur des trophées, tout en les égalant par le génie, la victoire de Wagram complétée par le mariage avec Marie-Louise, replaçait Napoléon à son plus haut degré de puissance; et la prudence venant réparer peu à peu la grande faute de la guerre d'Espagne, les dernières illusions nées de ce mariage pouvaient se réaliser. Mais pour qu'il en fût ainsi, il eût fallu changer quelque chose qu'on change moins que le destin, il eût fallu changer le caractère d'un homme, et cet homme était Napoléon.

FIN DU LIVRE TRENTE-SEPTIÈME
ET DU ONZIÈME VOLUME.

DOCUMENTS SUR LA BATAILLE DE TALAVERA.
(VOIR PAGES 162 ET 173.)

Extrait du rapport historique des opérations du 1er corps de l'armée d'Espagne, commandé par le maréchal Victor.

1809.

«L'armée vint prendre position le 26 juillet au soir à Santa-Olalla, la cavalerie à el Bravo-Etoten et Domingo-Perez. L'on apprit à Santa-Olalla que Cuesta y était arrivé la veille avec son armée, que les Anglais devaient le suivre, et qu'aussitôt que Cuesta avait appris que son avant-garde était engagée à Alcabon, il avait fait sa retraite sur Talavera. Le 27, l'armée se mit en mouvement à deux heures du matin, se dirigeant sur Talavera, le 1er corps ouvrant la marche, ayant la cavalerie du général Latour-Maubourg qui formait son avant-garde et qui rencontra l'arrière-garde de l'ennemi à la hauteur de Cazalegas; elle était composée de troupes anglaises du corps de dix mille hommes qui avait passé la journée du 26 à Cazalegas; elle se reploya vivement sur l'Alberche et passa cette rivière.

»Le 1er corps était réuni sur le plateau qui domine l'Alberche à une heure après-midi; l'on apercevait sur la rive droite quelques escadrons ennemis sans infanterie; l'on voyait sur les plateaux en arrière et au nord de Talavera des mouvements de troupes, mais on ne pouvait reconnaître l'armée ennemie, ses forces et ses dispositions, le terrain qui conduit de l'Alberche à Talavera et au plateau qui domine cette ville étant couvert d'oliviers et de forêts de chênes; c'était à la faveur de ces bois que l'ennemi masquait ses dispositions et se formait pour recevoir la bataille.

»M. le maréchal duc de Bellune, qui, pendant son séjour à Talavera, avait parfaitement reconnu le terrain, jugea la position que l'ennemi allait prendre: sa droite appuyée à Talavera, sa gauche à la montagne qui forme le contre-fort du bassin du Tietar; elle est fortifiée d'un mamelon qui s'élève à l'est par une rampe très-rapide, et qui s'inclinant à l'ouest par un mouvement de terrain beaucoup plus doux se lie à une continuité de petits mamelons qui se prolongent dans la direction de Talavera. Ce mamelon laisse entre lui et la montagne une vallée de trois cents toises de développement où prend naissance un ravin qui se prolonge du nord au sud et qui, couvrant la gauche et le centre de l'ennemi, vient se perdre dans la vallée de Talavera, à la naissance des oliviers où la droite de l'ennemi était adossée; cette droite a sur son front plusieurs accidents de terrain dont l'ennemi profita, soit en y élevant des ouvrages, soit en y faisant des abatis pour la rendre d'un plus difficile accès. Deux routes faciles et praticables pour l'artillerie conduisent de l'Alberche à la position de l'ennemi: l'une est la grande route de Talavera, et l'autre se rencontre à la Casa del Campo de Salinas. On la suit pendant une demi-lieue dans la forêt de chênes, et, pour y arriver, il faut passer l'Alberche à gué.

»La poussière que l'on avait vue s'élever dans la direction de Casa de las Salinas faisait présumer que l'ennemi y avait un corps d'avant-garde. M. le maréchal duc de Bellune, dont le projet était de manœuvrer sur la gauche de l'ennemi avec tout son corps, tandis que M. le général Sébastiani, avec le 4e, soutenu de la réserve, opérerait une diversion sur la droite, et que la cavalerie du général Latour-Maubourg observerait le centre, ordonna au général Lapisse de passer l'Alberche, de se diriger à Casa de las Salinas, d'en chasser l'ennemi; au général Ruffin de passer aussi l'Alberche avec son infanterie seulement, et d'appuyer par la droite le mouvement du général Lapisse. Le 16e d'infanterie légère, qui était en tête de la division Lapisse, engagea bientôt la fusillade; elle fut très-vive pendant une heure. L'ennemi avait sur ce point 6 mille hommes soutenus de quatre bouches à feu; il se retirait lentement de position en position; le général Chaudron-Rousseau, qui dirigeait le 16e régiment, profitant habilement d'un terrain moins garni d'arbres, ordonna à ce régiment de charger l'ennemi à la baïonnette, ce qu'il fit avec toute la bravoure qui le distingue. Bientôt l'ennemi fut en pleine déroute et ne songea plus qu'à gagner à la course le gros de ses troupes.

»M. le maréchal duc de Bellune, qui s'était porté sur ce point, envoya l'ordre au général Villatte de passer l'Alberche et de suivre la direction du général Ruffin; à la brigade de cavalerie légère du général Beaumont de soutenir la division Lapisse qui continuait à se porter en avant, ainsi que le général Ruffin; au général Latour-Maubourg de passer l'Alberche avec sa cavalerie et de se former dans la plaine située entre la grande route de Talavera et celle de Casa de las Salinas, et à l'artillerie des divisions et à la réserve de passer l'Alberche au gué et de suivre par le chemin de Casa de las Salinas le mouvement de l'infanterie.

»Les divisions Lapisse et Ruffin débouchaient de la forêt de chênes; le pays commençait à s'ouvrir; l'on aurait pu facilement distinguer les mouvements de l'ennemi s'il n'eût pas été si tard. Cependant on apercevait un corps de 10 à 12 mille hommes qui se pressait d'arriver à sa position; l'artillerie, qui avait débouché sur le plateau aussitôt que les divisions, fit un mal considérable à ces troupes et y jeta le plus grand désordre. Ce désordre fut beaucoup plus grand à la droite de l'armée ennemie; quoiqu'elle n'eût pas été attaquée, elle se mit en pleine déroute, et si dans cet instant le 4e corps eût pu former son attaque, l'action était décidée. D'après le rapport des prisonniers, des déserteurs et des gens du pays, Cuesta fut obligé d'envoyer cinq régiments de cavalerie pour rallier les fuyards, et ce ne fut que fort avant dans la nuit qu'on parvint à en ramener une partie. Cuesta fit décimer les officiers, sous-officiers et soldats de plusieurs régiments. Cette terreur avait été imprimée dans son armée par le mouvement rapide du 1er corps sur la gauche de l'armée combinée.

»Les divisions Ruffin, Villatte et Lapisse n'étaient plus qu'à une demi-portée de canon de la position de l'ennemi; il était nuit, l'on ne pouvait plus engager l'action; mais le maréchal duc de Bellune jugea que si, à la faveur de l'obscurité et de la confusion que son attaque vive et rapide avait jetée dans les troupes ennemies, l'on réussissait à enlever le mamelon que l'on pouvait regarder comme la clef de la position, l'ennemi ne pourrait plus tenir sans s'exposer à une défaite totale; en conséquence il ordonna au général Ruffin d'emporter le mamelon avec ses trois régiments, au général Villatte de soutenir cette attaque, et au général Lapisse d'opérer une diversion sur le centre de la ligne ennemie sans cependant s'engager. Cette attaque n'eut pas le résultat que l'on devait attendre; le 9e régiment, qui en formait la tête et qui la détermina avec cette bravoure qu'on lui connaît, ne fut pas soutenu; l'obscurité qui régnait avait fait prendre une fausse direction au 24e régiment, et la marche du 96e fut retardée par le passage du ravin. L'ennemi qui sentait toute l'importance de ce mamelon l'avait garni de plusieurs bataillons qu'il fit soutenir par d'autres troupes aussitôt qu'il vit qu'il était attaqué. La configuration du mamelon lui donnait la facilité de faire arriver ses secours promptement, tandis que nous avions un terrain difficile à pratiquer pour y envoyer les nôtres; le 9e régiment était presque parvenu à la crête du mamelon, quelques hommes même furent tués en le couronnant; mais obligé de s'engager de nouveau avec des troupes fraîches, il fut contraint de se reployer, et il le fit jusqu'à mi-côte, où il se maintint. Ce régiment s'acquit une grande gloire dans cette affaire, où il perdit 300 hommes tués et blessés; le colonel Meunier s'est particulièrement distingué, il a reçu trois coups de feu; l'artillerie était placée sur un monticule formé par un mouvement de terrain qui du grand mamelon court à l'est, et domine le vallon de droite, le plateau et la vallée de Talavera: elle aurait pu favoriser l'attaque du mamelon, mais on craignait de la faire agir sur nos troupes.

»M. le maréchal duc de Bellune ne crut pas devoir faire renouveler l'attaque; les troupes étaient harassées; depuis deux heures du matin elles étaient en marche, et il en était dix du soir.

»La division Ruffin prit position au pied du mamelon avec ses deux régiments, le 9e d'infanterie resta à celle qu'il occupait.

»La division Villatte en réserve derrière l'artillerie et sur le rideau.

»La division Lapisse en colonne par régiment sur le plateau en face du centre de l'ennemi.

»La cavalerie du général Latour-Maubourg en réserve derrière elle.

»La brigade du général Beaumont en seconde ligne derrière la division Ruffin.

»Il y eut dans l'armée combinée, à onze heures du soir et à deux heures du matin, une fusillade qui se prolongea de la droite à la gauche et que l'on présuma être occasionnée par une méprise ou une terreur panique.

»M. le maréchal duc de Bellune dépêcha dans la nuit son aide de camp, M. le colonel Chateau, près de Sa Majesté Catholique, pour lui rendre compte des événements de la journée, et lui demander ses intentions pour les opérations du lendemain; il fit représenter à Sa Majesté qu'il croyait que l'attaque devait toujours se faire par la gauche de l'ennemi, mais que le 4e corps devait aussi agir sur la droite pour la soutenir.

»Une centaine de prisonniers, dont quatre officiers, avaient été faits par le 9e régiment sur le plateau; l'on apprit d'eux que l'armée anglaise occupait la gauche depuis les oliviers jusqu'à la montagne et que les Espagnols étaient à la droite, occupant fortement Talavera.

»À la pointe du jour l'on vit l'ennemi couronner le mamelon, sur lequel il avait conduit quatre bouches à feu; une ligne d'infanterie, ayant sa gauche au mamelon, sa droite au bois d'oliviers; et derrière une autre ligne de cavalerie; derrière le mamelon et dans le prolongement del Casar de Talavera, l'on remarquait cinq à six lignes d'infanterie et de cavalerie.

»Quelques escadrons observaient à gauche le vallon, où ils étaient appuyés de deux ou trois bataillons; quant à la droite, il était impossible de juger de quelles troupes elle se composait, à cause des oliviers; l'on apercevait seulement sept à huit mille hommes, infanterie et cavalerie, en avant de Talavera.

»La reconnaissance que M. le maréchal duc de Bellune fit le matin sur tout le front de la ligne ennemie le confirma dans l'opinion où il était la veille, que l'enlèvement du mamelon déciderait la bataille; il dépêcha de nouveau le colonel Chateau auprès de Sa Majesté Catholique pour la prévenir qu'il allait faire attaquer le mamelon, et il la priait de faire agir le 4e corps, soutenu de la réserve, sur la droite de l'ennemi, tandis que le général Lapisse, ayant en seconde ligne la cavalerie du général Latour-Maubourg, menaçait le centre. Les ordres furent expédiés aux généraux du premier corps. Le général Ruffin disposa ses trois régiments pour l'attaque de la manière suivante: le 9e d'infanterie légère à droite, le 24e au centre, et le 96e à la gauche en colonnes serrées par divisions et bataillons; ce fut dans cet ordre que cette division s'ébranla; la fusillade fut bientôt engagée, et le 24e régiment ne tarda pas à occuper le premier plateau du mamelon. Il continua, toujours soutenu des 9e et 96e, son attaque; il était prêt à couronner le mamelon et à enlever les pièces, lorsque l'ennemi le fit attaquer ainsi que les 9e et 96e par des troupes fraîches qu'il avait pu facilement tirer de son centre et faire remplacer par celles de sa droite qui ne fut pas attaquée; l'engagement fut vif et meurtrier; mais nos troupes épuisées par les pertes qu'elles avaient faites, furent obligées d'abandonner le mamelon et de se reployer. Ce mouvement rétrograde se fit en ordre et lentement pour donner le temps aux blessés de se retirer: il en resta très-peu au pouvoir de l'ennemi. Les 9e, 24e et 96e se sont montrés dignes de leur réputation; ils ont eu plus des deux tiers de leurs officiers hors de combat et 500 hommes par régiment tués ou blessés. MM. les généraux Ruffin et Barrois commandaient cette attaque; ils se sont fait remarquer par la bonté de leurs dispositions et le calme qu'ils ont mis à les exécuter: ils ont été parfaitement secondés par le chef de bataillon Regeau, commandant le 9e; le colonel Jamin, du 24e, et le chef de bataillon Loyard, du 96e: ce dernier a été blessé, ainsi que l'aide de camp Challier du général Ruffin, et Auguste Vilmorin du général Barrois.

»Jusqu'alors l'ennemi n'avait été attaqué que par la gauche; le roi, pénétré de la nécessité de mettre de l'ensemble dans les opérations pour obtenir le succès que l'on pouvait espérer, malgré les forces supérieures de l'ennemi et la bonté de sa position, se rendit en personne sur le terrain, et après avoir reconnu la ligne ennemie, Sa Majesté détermina une attaque générale sur tout son front; les dispositions suivantes furent transmises à MM. les généraux.

»La division Ruffin, en longeant le pied de la grande chaîne de la montagne, devait déborder l'ennemi par sa gauche.

»Le général Villatte eut ordre de menacer le mamelon avec une brigade, et de garder le vallon avec l'autre brigade et le bataillon de grenadiers.

»Le général Lapisse eut pour instruction de passer le ravin, d'aborder le centre de l'ennemi, soutenu de la division de dragons et de la division Dessoles.

»Le général Sébastiani de négliger la grande route de Talavera, qu'on se bornait à faire observer par la division de dragons Milhaud, et de lier son attaque sur la droite de l'ennemi avec celle du centre exécutée par le général Lapisse.

»L'artillerie fut disposée en conséquence; il était deux heures de l'après-midi quand ces dispositions furent connues de MM. les généraux; c'est aussi à cette heure que l'ennemi reçut un renfort de toutes les troupes anglaises détachées dans les montagnes, et qui faisaient partie du corps commandé par le général Wilson. Elles débouchèrent par le chemin de Mejorada, et vinrent se former en 4e ligne sur le prolongement du grand mamelon dans la direction del Casar de Talavera. L'on avait été aussi obligé de détacher quelques troupes pour couronner la crête de la montagne et pour arrêter quelques bataillons portugais qui avaient été envoyés sur ce point.

»Les généraux plaçaient leurs troupes pour opérer d'après les dispositions arrêtées par Sa Majesté Catholique. M. le maréchal duc de Bellune attendit pour faire agir les siennes que le 4e corps fût arrivé à sa hauteur; aussitôt qu'il fut engagé, les généraux Lapisse, Villatte et Ruffin ébranlèrent leurs troupes.

»Le général Lapisse passa le ravin soutenu de la cavalerie du général Latour-Maubourg et appuyé de deux batteries de huit bouches à feu chacune.

»Le général Villatte menaça le mamelon, couvrit le vallon, et le général Ruffin suivit la direction qui lui avait été donnée.

»L'attaque du 4e corps eut dans son principe tout le succès que l'on pouvait espérer, mais elle fut bientôt repoussée, et le mouvement rétrograde de ce corps qui découvrait la gauche du général Lapisse, le força à s'arrêter malgré le succès qu'il avait remporté sur l'ennemi; il avait enfoncé son centre, et mis le plus grand désordre dans ses troupes. En cela, il fut puissamment secondé par l'artillerie, qui était dirigée par le général d'Aboville. Elle rendit dans cette occasion, comme dans toutes celles où elle se trouva, les plus grands services. Le général Latour-Maubourg, par les mouvements qu'il fit faire à sa cavalerie, contribua beaucoup au succès de cette attaque. C'est dans cet instant que le général Lapisse fut frappé du coup mortel qui le conduisit au tombeau quelques jours après. L'armée perdit un de ses bons officiers généraux, et sa perte fut vivement sentie par M. le duc de Bellune et par tout le premier corps.

»Toutes les troupes se sont bien conduites, particulièrement le 16e d'infanterie légère, les 8e et 54e de ligne; le 3e bataillon du 54e, commandé par le chef de bataillon Martin, s'est fait remarquer par plusieurs charges qu'il a faites à la baïonnette.

»Les colonels Philippon, du 54e; Barrié, du 45e; le chef de bataillon Gheneser, commandant le 16e léger, les colonels Dormoncourt, du 1er dragons, et Ismert, du 2e, ont été blessés, les généraux Laplane et Chaudron-Rousseau se sont fait remarquer par leurs bonnes dispositions.

»Un seul mouvement d'indécision fut remarqué par M. le maréchal duc de Bellune dans un des régiments de la division Lapisse; Son Excellence s'y porta de suite et prévint les inconvénients qui pouvaient en résulter.

»Tandis que la division Lapisse obtenait ces avantages sur le centre de l'ennemi, le général Villatte manœuvrait au pied du mamelon et disposait la brigade qui était destinée à couvrir le vallon. Le bataillon des grenadiers, aux ordres de M. Bigex, était déjà formé en colonne, le 27e régiment faisait le même mouvement, lorsque l'ennemi détermina une charge de cavalerie sur cette infanterie; elle fut reçue avec le plus grand calme et la plus grande valeur par le bataillon de grenadiers et le 27e d'infanterie légère. Quantité de chevaux et d'hommes vinrent tomber au pied des rangs de l'infanterie; le 23e de dragons légers qui tenait la tête de cette charge, malgré la fusillade du 27e et du bataillon de grenadiers, s'engagea dans la vallée, passant entre la division Villatte et la division Ruffin; la brigade Strolz, composée des 10e et 26e chasseurs, se porta à sa rencontre; le général Strolz manœuvra avec ses troupes pour les laisser passer et les charger en queue; bientôt la mêlée fut complète; M. le maréchal duc de Bellune, qui du rideau où était placée l'artillerie avait vu la cavalerie ennemie faire cette pointe, fît avancer les lanciers polonais et les chevaux-légers westphaliens qui la prirent en tête et en flanc. Il ne s'échappa que cinq hommes du 23e de dragons légers; tout fut tué ou pris.

»MM. les généraux Villatte et Cassagne, qui se trouvaient avec le 27e, furent quelque temps entraînés par cette charge et obligés de la suivre.

»M. le colonel Lacoste et le chef d'escadron Bigex se sont particulièrement distingués dans cette occasion.

»Le général Ruffin avait continué son mouvement et déjà la tête de sa colonne débordait la gauche de l'ennemi, lorsqu'il reçut l'ordre de s'arrêter et de se maintenir dans cette position.

»Il était cinq heures de l'après-midi; M. le maréchal duc de Bellune insista près de Sa Majesté Catholique pour qu'elle ordonnât une seconde attaque sur toute la ligne; il était constant que l'ennemi ébranlé par celles successives qu'il avait essuyées, et par les pertes qu'il avait faites, se disposait à faire sa retraite. Déjà il montrait peu de troupes sur son centre, le feu de son artillerie s'était ralenti, ce qui donnait à croire qu'il avait retiré de ses pièces ou que les munitions lui manquaient.

»Le 4e corps, qui s'était rallié un peu loin du terrain où il avait combattu, reçut l'ordre de se porter en avant, soutenu de la réserve et de la garde du roi. L'on espérait tout de ce dernier effort, lorsqu'on vint prévenir le roi qu'une colonne ennemie suivant la grande route de Talavera se dirigeait sur l'Alberche; Sa Majesté envoya un de ses aides de camp à M. le duc de Bellune pour le prévenir de ce mouvement et lui faire connaître que son intention était que la retraite s'opérât. M. le maréchal duc de Bellune insista de nouveau près de Sa Majesté Catholique et lui fit dire que rien ne déterminait le mouvement de retraite, que l'ennemi, loin de nous attaquer, songeait plutôt à faire la sienne, et que la marche de cette colonne sur l'Alberche serait bientôt arrêtée si le 4e corps attaquait.

»Les choses restèrent dans cet état jusqu'à la nuit, les Anglais montrant peu de troupes; quelques corps de cavalerie voulurent se faire voir au centre, mais ils furent bientôt chassés par l'artillerie du plateau.

»M. le maréchal duc de Bellune fit pousser une reconnaissance sur Talavera par le 54e de ligne et le 5e de chasseurs, qui avait pour objet de connaître positivement le mouvement des ennemis dans cette direction; une partie du champ de bataille du 4e corps fut trouvée abandonnée par nos troupes et l'ennemi. Ce ne fut qu'à un quart de lieue de Talavera que l'on rencontra une colonne ennemie, qui de Talavera se dirigeait par la route de Casa de Salinas; elle parut peu considérable, et n'être qu'une simple reconnaissance que l'ennemi envoyait aussi de son côté pour savoir ce qu'étaient devenues les troupes qui l'avaient combattu dans cette partie.

»M. le maréchal duc de Bellune était décidé à se maintenir la nuit dans ses positions et à faire le lendemain de nouveaux efforts pour débusquer entièrement l'ennemi des siennes. Des ordres furent expédiés aux généraux de conserver celles qu'ils occupaient et qu'ils avaient prises sur l'ennemi, de faire remplacer les cartouches qui avaient été consommées et de se tenir prêts à combattre le lendemain 29. M. le maréchal expédiait un officier au roi pour lui rendre compte de ses dispositions, lorsqu'il eut l'avis que le 4e corps et la réserve étaient en marche pour repasser l'Alberche, et que le mouvement de retraite ordonné par le roi était nécessité par la présence de l'armée de Vénégas sous les murs de Madrid, et par l'état de fermentation dans lequel se trouvait cette ville.

»Il n'était pas possible au 1er corps de se maintenir dans les positions desquelles il avait chassé l'ennemi. La retraite fut ordonnée, après avoir laissé reposer les troupes sur le champ de bataille jusqu'à trois heures du matin. Elle se fit dans le plus grand ordre et sans laisser aucune voiture ni blessé sur le champ de bataille.

»La cavalerie ne quitta sa position qu'au point du jour.

»À six heures du matin, tout le corps d'armée se trouva en position sur la rive gauche de l'Alberche dans le même ordre qu'il observait lorsqu'il marcha à l'ennemi le 27.

»La perte de l'armée anglaise est très-considérable, on peut la porter à 10 mille hommes tués, blessés et prisonniers; cinq mille coups de canon ont été tirés dans ses lignes, à un quart de portée, par le 1er corps; les généraux Mackenzie et Langwerth, quatre colonels ont été tués; 200 officiers et 3 mille hommes blessés ont été trouvés à Talavera.

»L'on aura une idée de ce que cette armée a souffert lorsqu'on saura que le premier corps laissé seul pour l'observer, tandis que la réserve et le 4e corps se portaient sur Vénégas, est resté les 29, 30 et 31 à une lieue du champ de bataille, sans qu'elle osât rien entreprendre sur lui.

»La perte du 1er corps a été aussi très-considérable: 26 officiers et 423 soldats ont été tués, 126 officiers et 3,341 soldats ont été blessés.

»Au quartier général de Talavera, le 10 août 1809.

»Le général de brigade, chef de l'état-major général du 1er corps.»

Le roi Joseph à l'Empereur.

«Madrid, le 30 août 1809.

»Sire,

»J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté le rapport de M. le maréchal Jourdan sur les opérations de l'armée de Votre Majesté, depuis le 23 juillet jusqu'au 15 août. J'ai chargé un officier de porter le double de ce rapport à Votre Majesté, mais il est probable que cette copie portée par l'estafette vous arrivera la première. L'officier porte aussi à Votre Majesté le rapport du maréchal Victor, que Votre Majesté ne lira pas sans peine: il est difficile de concevoir l'aveugle passion qui l'a dicté; j'ai été forcé par le sentiment de mon honneur et de celui de l'armée de lui faire la réponse ci-jointe. Si Votre Majesté éprouve quelque plaisir des succès qui ont couronné ses armes en Espagne et de nos efforts pour y contribuer, je lui demande en grâce, au nom de ses intérêts les plus chers, de donner une destination en Allemagne, en France ou en Italie au maréchal Victor, et même au maréchal Ney. Ce dernier n'obéit ni au maréchal Soult ni à moi.

»Je suis occupé à faire rétablir les communications. Nous avons perdu plusieurs estafettes, deux venant de France et trois y allant, ces dernières portaient à Votre Majesté mes dépêches après les affaires de Talavera et d'Almonacid. L'ennemi n'y aura appris que ses désastres. Je n'ose pas confier à l'estafette le rapport du maréchal Victor.

»Je renouvelle à Votre Majesté la demande qu'elle daigne me permettre de prendre pour ma garde vingt hommes par régiment, elle est fort affaiblie.

»Le général Strolz, mon aide de camp, a eu le bonheur de commander la brigade qui a fait prisonnier le 23e régiment de cavalerie anglais. Je prie Votre Majesté de le nommer officier de la Légion d'honneur, il est déjà légionnaire, c'est une récompense qu'il regarde comme au-dessus de tout ce qu'on pourrait faire pour lui. C'est le même officier que Votre Majesté chargea d'une reconnaissance en arrivant à Vittoria, et qui, en ayant rendu compte à Votre Majesté à Burgos, mérita qu'elle me dît: «Voilà un officier de la bonne roche.» Il l'a prouvé au combat d'Alcabon, à Talavera et à Almonacid.

»De Votre Majesté, sire, le dévoué serviteur et affectionné frère,

»Joseph.»

À M. le maréchal duc de Bellune.

«Madrid, le 27 août 1809.

»J'ai reçu, monsieur le duc, votre lettre de Daimiel du 20 avec le rapport du chef d'état-major du 1er corps, en date de Talavera du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport; rien ne pouvait plus m'étonner, après l'avoir lu, que la proposition que vous me faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu'à celle de Talavera; il faut qu'on vous ait donné une idée bien étrange de mon caractère, ou que vous vous en soyez imposé à vous-même en dénaturant complétement les motifs des procédés que j'ai toujours eus avec vous dans tous les événements. Le ton de ce rapport est celui d'un homme qui, mécontent de ne commander que le plus beau corps de l'armée, s'efforce de prouver que s'il eût eu la pensée de toutes les opérations, les affaires eussent été bien; qu'elles ont été mal sous mon commandement parce qu'il n'a pas plu à l'Empereur de me mettre sous ses ordres. Comme vous vous êtes mépris sur la nature des rapports que j'ai eus avec vous, monsieur le maréchal, vous trouverez tout simple que je ne vous taise plus aucune vérité.

»Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brûlés, etc., je viens à Talavera. Vous dénaturez tous les faits, vous mettez en déroute le 4e corps qui a rivalisé de gloire avec le premier; vous faites retirer la réserve qui n'a fait dans le jour qu'un mouvement de flanc commandé par les circonstances; vous prétendez que vous avez été obligé de vous retirer pour suivre le mouvement du 4e corps et de la réserve le 29 au matin; vous oubliez la lettre que je vous écrivis dans la nuit, et vous ignorez que tout le monde était retiré de chez moi et reposait lorsque l'arrivée du 4e corps m'apprit votre départ. Vous ignorez que le général Milhaud était entré dans les premières maisons de Talavera où il n'avait rencontré personne; que plusieurs officiers étaient entrés dans la ville abandonnée et solitaire; vous ignorez que dans le jour mon intention était toujours de repasser l'Alberche; mais je voulais reconnaître l'ennemi dans la matinée.

»Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas le matin du 29 je savais tout cela, je ne vous le dis pas, je vous témoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite énergique que vous aviez tenue dans la journée du 28. Je prétendais vous consoler de ce que vous n'aviez pu enlever le plateau, que je m'étais décidé à faire attaquer, vous, monsieur le maréchal, m'ayant dit à plusieurs reprises: Il faudrait renoncer à faire la guerre si avec le premier corps je n'enlevais pas cette position. Je vous savais gré des efforts que vous fîtes pour cela, du dévouement personnel avec lequel vous ralliâtes vous-même quelques troupes qui eurent besoin pendant quelques secondes de votre voix et de votre présence pour se rappeler qu'elles étaient du premier corps et de l'armée impériale, et il m'en coûte plus que vous ne pensez, monsieur le maréchal, de ne pouvoir plus persister dans ces nobles ménagements.

»Dans un moment heureux où mon but était rempli, où 80 mille ennemis avaient été découragés au point de ne plus oser faire aucun mouvement, où je sentais que votre corps, trop faible quatre jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette même position, était devenu, par suite de la bataille de Talavera, assez imposant pour l'arrêter, tandis qu'avec le reste de l'armée j'allais sauver Tolède, Madrid, battre Vénégas et donner le temps au duc de Dalmatie d'arriver sur les derrières des Anglais; dans cet état de choses, monsieur le maréchal, je ne dus vous témoigner que mon contentement. Je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez à vous en parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous êtes formée de moi, que le plateau de Talavera a été mal attaqué par vous trois fois: le 27 au soir, et le 28 au matin avec trop peu de monde. Le 28, je vous avais donné l'ordre de faire attaquer par trois brigades à la fois, tandis que les trois autres brigades seraient restées en réserve; il n'en fut pas ainsi.

»Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du général Latour-Maubourg, envoyés près de moi par vous, monsieur le duc, dans la nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'état-major général de l'armée que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi à se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que je me décidai à vous écrire moi-même pour vous demander un rapport écrit, et que, en attendant, je donnai l'ordre à tout le monde de prendre du repos, de rester dans ses positions et d'attendre de nouveaux ordres au jour.

»Mais je m'aperçois, monsieur le maréchal, que j'entre dans des détails inutiles, et je me hâte de finir cette lettre déjà trop longue pour vous et pour moi, en vous déclarant franchement que je regarde le rapport que vous m'avez adressé comme plein de faits erronés; il paraît que mon commandement vous pèse beaucoup, je ne dois pas vous taire que je désire aussi vivement que vous, monsieur le maréchal, qu'il plaise à S. M. Impériale et Royale de vous donner une autre destination.

»Joseph.»

Le duc de Bellune au roi Joseph.

«Tolède, le 14 septembre 1809.

»Sire,

»J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à V. M. la justification dont ma lettre du 4 de ce mois n'est que l'analyse. Daignez, Sire, en prendre connaissance, et rendre à mon âme le calme dont elle a besoin. Ce n'est pas sans éprouver la plus vive douleur que j'ai fait cet écrit.

»J'étais loin de penser il y a quinze jours que je dusse être jamais réduit à la dure nécessité de me justifier d'une accusation contre ma conduite en Espagne, où je crois avoir rempli tous mes devoirs d'homme d'honneur.

»Le rang que j'occupe dans l'armée impériale et ma délicatesse ne me permettent pas de rester plus longtemps sous le poids d'une accusation aussi flétrissante. J'ai dû y répondre par des faits qui pussent éclairer Votre Majesté, dont la religion a été surprise. Je la supplie de les examiner et de me rendre la justice qui m'est due. S'ils ne suffisent pas pour effacer l'opinion défavorable qu'elle a prise de mon caractère et de ma conduite, je la prierai de me permettre d'aller les soumettre à mon souverain, à qui je dois compte de toutes mes actions.

»J'ai la confiance qu'il ne dédaignera pas d'être mon juge dans une cause qui touche de si près mon existence et celle de ma famille.

»J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.

»Le maréchal duc de Bellune,
»Victor

Copie de la lettre écrite par S. M. le roi d'Espagne au maréchal duc de Bellune, le 27 août 1809.   Faits que le maréchal duc de Bellune oppose à la lettre de S. M. C.
«J'ai reçu, M. le duc, votre lettre de Daimiel, du 20, avec le rapport du chef de l'état-major du 1er corps, en date de Talavera, du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport. Rien ne pouvait plus m'étonner, après l'avoir lu, que la proposition que vous me faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu'à celle de Talavera. Il faut qu'on vous ait donné une idée bien étrange de mon caractère, ou que vous vous en soyez imposé à vous-même en dénaturant complétement les motifs des procédés que j'ai toujours eus avec vous dans tous les événements. Le ton de ce rapport est celui d'un homme qui, mécontent de ne commander que le plus beau corps de l'armée, s'efforce de prouver que s'il eût eu la pensée de toutes les opérations, les affaires eussent été bien; qu'elles ont été mal sous mon commandement, parce qu'il n'a pas plu à l'Empereur de me mettre sous ses ordres. Comme vous vous êtes mépris sur la nature des rapports que j'ai eus avec vous, M. le maréchal, vous trouverez tout simple que je ne vous taise plus aucune vérité.   Le chef d'état-major du 1er corps de l'armée d'Espagne a rédigé le rapport dont il s'agit d'après le journal qu'il a l'attention de tenir de toutes les opérations du corps d'armée. Il a tâché d'y mettre toute l'exactitude qu'un travail de ce genre exige, afin de donner à S. M. C. une connaissance parfaite des mouvements de ce corps, de ses diverses positions et des motifs qui les ont déterminées: c'est dans ce seul esprit que ce rapport a été fait. Le chef de l'état-major qui a toujours ignoré les relations que j'avais avec S. M. C. ne pouvait pas les commenter; il ne pouvait par conséquent en faire une diatribe, ni les mettre en comparaison dans le sujet qu'il était chargé de traiter. Il savait d'ailleurs comme moi qu'il écrivait pour le roi seul, et certes le respect profond qu'il lui porte ne peut laisser aucun doute sur la pureté de ses intentions, lorsqu'il s'occupait de ce travail dont l'objet a été de faire connaître à S. M. C. la vérité tout entière. J'ai lu ce rapport avant de l'adresser au roi. Si j'y avais reconnu quelques traits qui pussent déceler mes relations avec S. M. ou qui dénaturassent les procédés généreux dont elle m'a honoré dans toutes les circonstances, j'aurais supprimé un écrit si contraire à la bienséance et à la gratitude. Si j'y avais reconnu la présomption, la vanité et tous les sentiments que S. M. C. a cru y voir, je me serais bien gardé de le lui adresser, ou bien il faut supposer que j'avais perdu tout à fait la raison pour me livrer ainsi à un excès d'impudence dont on n'aurait pas d'exemple; mais je n'ai pas à me reprocher cet égarement.
Le respect que j'ai pour les vertus et la personne de S. M. C. m'en garantira toujours, et j'ai cru lui en donner une nouvelle preuve en lui envoyant cet écrit véridique et purement militaire. Si j'y avais attaché des vues telles que celles qui sont énoncées dans la lettre de S. M. C., ma démence ne se serait pas bornée à les faire connaître seulement au roi, elle m'eût vraisemblablement engagé à les communiquer à mon gouvernement et à toutes les personnes dont je désire les suffrages; mais le roi est le seul qui jusqu'à présent ait eu connaissance des détails de la campagne du 1er corps, depuis la bataille de Medellin jusques et y compris celle de Talavera. Il n'est donc guère croyable que j'aie voulu me vanter au roi à son détriment, et que j'aie provoqué son ressentiment dans le dessein de perdre sa bienveillance, à laquelle j'ai prouvé plus d'une fois que j'attachais le plus grand prix. En effet, je ne vois encore rien dans le rapport du chef de l'état-major qui puisse me faire soupçonner d'une pareille extravagance, si ce n'est qu'il pèche en plusieurs endroits contre les convenances. Je lui avais ordonné de n'y présenter que des faits vrais avec les circonstances qui les ont amenés. Telle était mon intention, mon seul désir, il a dû s'y conformer.
S. M. C veut que je l'aie priée d'approuver ce rapport. Si elle se donne la peine de relire la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire à ce sujet, elle verra que ma prière n'est relative qu'aux opérations du 1er corps et non au rapport de ces mêmes opérations, et que je désirais qu'elle récompensât de son approbation la conduite du 1er corps et la mienne.
»Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brûlés, etc.   Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas daigné s'expliquer sur le passage du Tage, qu'elle met au nombre des fautes dont elle m'accuse. Il est probable qu'elle n'improuve cette opération que parce qu'elle ignore les causes qui l'ont déterminée. En les lui faisant connaître, j'espère lui prouver qu'au lieu d'avoir mérité ses reproches à ce sujet, j'ai rendu à l'armée dans cette occasion le service le plus important. Ainsi, pour mettre S. M. C. à même d'en juger, je vais remonter à l'époque où les Anglais, maîtres de la campagne en Portugal, n'avaient plus rien à craindre du côté de M. le duc de Dalmatie.
Le 12 mai, je m'étais porté avec le 1er corps d'armée à Alcantara, pour reconnaître et pour chasser une division anglo-portugaise qui s'était réunie sur ce point dans le dessein de faire une diversion en faveur de l'armée espagnole de Cuesta, et de masquer en même temps le mouvement que l'armée anglo-portugaise, sous les ordres de sir Arthur Wellesley, se proposait de faire sur Plasencia. J'espérais aussi, en me portant sur Alcantara, avoir des nouvelles positives de M. le duc de Dalmatie, dont on annonçait la retraite depuis plusieurs jours. Il était intéressant de connaître la véritable situation de M. le duc de Dalmatie. Deux motifs me conduisaient donc à Alcantara, celui de chasser les ennemis de cette ville et celui de connaître l'état de nos affaires en Portugal. J'ai eu lieu de me louer d'avoir pris ce parti. Il en est résulté des avantages que l'on n'a pas assez appréciés.
La division anglo-portugaise, chassée d'Alcantara par nos troupes jusqu'au delà des frontières du Portugal, ne pouvait plus s'opposer aux courses que notre cavalerie devait faire dans ce pays pour demander les nouvelles que je désirais avoir. Elle les fit, et me rapporta la confirmation des bruits qui s'étaient répandus de la retraite de M. le duc de Dalmatie, avec l'avis qu'un corps de l'armée de sir Arthur Wellesley marchait vers l'Espagne pour agir contre le 1er corps, de concert avec l'armée de Cuesta. Cet avis, répété par tous les habitants du pays, ne laissant plus de doute sur sa véracité, j'ai eu l'honneur de le transmettre à S. M. C. par ma lettre du 21 mai à M. le maréchal Jourdan, major général. Ce mouvement combiné des ennemis exigeait nécessairement une sérieuse attention. Mais pour en faire connaître l'importance, il convient que je la démontre comme je l'ai sentie alors et comme les derniers événements l'ont prouvée.
L'armée anglo-portugaise n'ayant plus rien à craindre de l'armée aux ordres de M. le duc de Dalmatie, pouvait se porter sur le 1er corps par Alcantara, et l'attaquer en même temps que l'armée de Cuesta, passant la Guadiana, marcherait également à lui dans le même dessein. Ces deux armées pouvaient aussi combiner leurs mouvements contre le 1er corps, de manière à lui fermer la seule communication qu'il eût, celle d'Almaraz, et l'attaquer ensuite avec des forces trois fois supérieures à la sienne, ce qui l'aurait mis dans la situation la plus fâcheuse. Voyons si la résolution que j'ai prise pour l'en garantir a été judicieuse.
Le cas où il se trouvait était déjà critique, et la pénurie des subsistances y ajoutait beaucoup. Le pays était épuisé, on avait des peines infinies à y faire vivre très-médiocrement le soldat; il fallait néanmoins s'y maintenir, et attendre avant de prendre un parti que les ennemis fissent mieux connaître leurs projets. Je me bornai donc à établir le 1er corps à Torremocha, qui est le point d'où je pouvais observer les armées combinées pour agir selon les circonstances. J'envoyai en même temps, d'après les ordres du roi, à Almaraz la division allemande aux ordres du général Leval, qui jusque-là avait suivi le 1er corps. Cette disposition était nécessaire; car le pont de bateaux que nous avions sur le Tage courait les risques d'être détruit, quoiqu'il fût couvert par des ouvrages que j'y avais fait construire, et gardé par deux cents hommes d'infanterie que j'y avais établis. Les insurgés nombreux de Tietar étaient en armes. De gros détachements de l'armée ennemie de Portugal se montraient à Plasencia, et communiquaient avec les insurgés. Deux marches pouvaient les conduire réunis au pont de bateaux, et sa destruction, qui résultait infailliblement de ce mouvement, menait à des conséquences infinies et extrêmement dangereuses. La présence de la division allemande sur ce point nous en a préservés, et la sollicitude du roi à ce sujet prouve déjà que S. M. C. n'était pas sans inquiétude sur la situation du 1er corps.
Les dispositions dont je viens de parler ont été faites le 20 mai, époque à laquelle je me trouvai à Torremocha de retour d'Alcantara. Ainsi placé, j'observais l'armée anglo-portugaise sur la rive droite du Tage par le général Leval, sur la rive gauche par les partis que j'avais sur Alcantara, et je voyais l'armée de Cuesta par les partis que je tenais sur la Guadiana. Je m'occupais en même temps des subsistances nécessaires à la troupe, et ce travail n'était pas le moins pénible.
Quinze jours s'écoulèrent ainsi sans que l'ennemi se montrât; mais ses projets commencèrent à se développer dans les premiers jours de juin. Le général Leval m'apprit que les Anglo-Portugais se réunissaient à Plasencia, et que les insurgés du Tietar prenaient chaque jour plus de consistance. Les partis que j'avais sur Alcantara confirmaient ces nouvelles, dont je profitais pour redoubler d'attention et de vigilance. Le général Leval instruisait S. M. C. de tout ce qu'il apprenait. Le moment approchait où il fallait de toute nécessité se décider à prendre l'offensive sur les ennemis, ou à se reployer derrière le Tage pour éviter d'être compromis.
Mais l'un et l'autre de ces partis présentaient des inconvénients. Comment en effet se porter en avant sur la Guadiana pour attaquer l'armée de Cuesta, sans craindre l'armée anglo-portugaise prête à marcher sur le 1er corps, et à lui fermer le seul passage qu'il eût pour se retirer en cas de besoin? Comment aussi se reployer derrière le Tage sans encourager les insurgés, et doubler par conséquent leurs forces contre nous? Je restai indécis entre ces deux questions jusqu'au 10 juin, que, pressé par la circonstance sérieuse où je me trouvais, j'eus l'honneur d'instruire le roi de l'embarras où j'étais, et de lui demander ses ordres.
Déjà S. M. C. était instruite du mouvement que faisaient les ennemis derrière le Tietar; elle savait également que le 1er corps d'armée n'existait sur la rive gauche du Tage qu'avec de très-grandes difficultés, et avant d'avoir reçu ma lettre du 10 juin, elle m'avait fait expédier l'ordre de me reployer sur Almaraz, et de là aller à Plasencia, pour y faire vivre les troupes. Cet ordre est daté du... juin, et signé de M. le maréchal Jourdan. Je me mis aussitôt à même de l'exécuter, et le 14 juin le 1er corps se mit en marche pour sa nouvelle destination. Quel est donc le motif qui a porté S. M. C. à blâmer ce mouvement? Si les raisons que je viens de donner pour le justifier ne suffisent pas, je ferai connaître bientôt combien il était nécessaire, et que le roi doit se féliciter de l'avoir autorisé. Mais avant d'entrer dans ces détails, il convient de rendre compte de la conduite que j'ai tenue relativement au pont de bateaux que je suis accusé d'avoir fait détruire mal à propos. Le 1er corps arrivé le ... juin sur la rive gauche du Tage, et devant continuer sa marche sur Plasencia, conformément à l'ordre du ... juin, il ne pouvait se rendre à cette destination qu'autant qu'on lui préparerait un passage sur le Tietar, qui, à cette époque, était considérablement grossi par la fonte des neiges. Il a donc fallu transporter sur ce torrent les quinze bateaux et tous les matériaux qui avaient servi au pont du Tage pour en construire un nouveau, et cela avec cinq voitures ou haquets, seuls moyens que l'on pût employer à ce transport; mais on suppléa à cette pénurie par une grande activité et un travail extrêmement pénible. Les pontonniers, aidés des canonniers, ont montré dans cette occasion ce qu'ils sont capables de faire. Le pont fut détendu dès que les troupes l'eurent passé. Les bateaux et tous les matériaux qui avaient servi à sa construction furent divisés en trois parties égales, et il fut convenu que les cinq haquets transporteraient cet équipage au lieu où il devait être établi, en trois voyages. Il est bon de remarquer ici que du pont du Tage à celui qui nous occupait sur le Tietar, il y a sept grandes lieues d'Espagne, et que les trois voyages devaient être faits et le nouveau pont tendu dans vingt-quatre heures. Cet énorme travail n'a pas surpris un moment les hommes courageux qui en étaient chargés. Ils l'ont fait sans désemparer, et il était achevé et prêt à recevoir les troupes à l'instant même qu'arriva M. le colonel Marie, aide de camp de S. M. C, et que cet officier me remit l'ordre d'envoyer à Tolède la division Villatte, la division allemande et une brigade de dragons, et de me reployer avec le reste de mes troupes vers Talavera, en manœuvrant entre le Tietar et le Tage, de manière à observer et à contenir l'ennemi. Me voilà donc jeté dans un nouvel embarras relativement à ce pont qui venait de nous coûter des peines extrêmes. Comment le transporter? où en sont les moyens? Tous les chariots et les attelages d'artillerie étaient employés à transporter les provisions considérables de munitions de guerre qui avaient été réunies à Truxillo et à Mérida. Les voyages fréquents qu'il avait fallu faire avaient singulièrement fatigué les chevaux et les hommes chargés de les conduire. L'équipage de pont n'avait, comme je viens de le dire, que le tiers des voitures nécessaires pour le transporter. On ne pouvait pas espérer de trouver dans tout le pays et très-loin aucun chariot qui fût propre à ce transport. On n'aurait pas d'ailleurs pu les attendre; il n'y avait pas de moyens pour faire vivre les troupes. Les blés de l'année étaient encore en herbe, et il n'y en avait pas un grain dans les villages, qui étaient tous abandonnés. Que faire dans cette circonstance? Fallait-il se défaire d'une partie des canons pour transporter des bateaux? Mais les voitures à canon ne sont pas propres à cet usage. Fallait-il laisser intacts les bateaux qu'on ne pouvait emporter? Mais c'eût été fournir aux ennemis un moyen de nous nuire. Le parti le plus judicieux était donc de détruire cette portion de pont qu'il nous était impossible d'emmener, et de sauver l'autre. C'est aussi celui que j'ai pris, et nous nous sommes mis en marche vers Talavera, ayant à la suite de notre artillerie cinq haquets chargés de leurs bateaux, et de tous les agrès qui avaient servi à la construction du pont.
Ces éclaircissements me justifieront sans doute aux yeux de S. M. C. relativement aux ponts brûlés. Les mêmes causes jointes à d'autres aussi impérieuses ont entraîné la perte des munitions de guerre déposées au pont de l'Arzobispo. Tous les chariots d'artillerie surchargés de munitions étaient en marche vers Talavera. Ceux des équipages militaires étaient occupés à transporter le grand nombre de malades que nous avions à Truxillo. Il n'en existait aucun dans le pays, comme nous venons de le remarquer. L'armée espagnole de Cuesta venait de jeter un pont de bateaux sur le Tage devant Almaraz, 15 mille hommes d'infanterie et 4 mille chevaux l'avaient passé. Un même nombre de troupes en infanterie de cette armée et 2 mille chevaux se présentaient devant le pont de l'Arzobispo. Le Tage était guéable sur plusieurs points. Le corps que je commandais venait d'être réduit à 11 mille hommes d'infanterie et 2 mille chevaux; il eût fallu en former deux corps pour arrêter l'ennemi devant le pont d'Almaraz et celui de l'Arzobispo. Ces deux corps qui auraient été également trop faibles eussent été compromis. La disette nous pressait vivement; il fallait donc, ou attendre l'armée ennemie et s'engager inconsidérément devant elle pour garder ce dépôt de munitions, ou le détruire et se reployer. J'ai cru que quelques munitions en partie avariées ne devaient pas m'obliger à exposer les troupes qui me restaient, et j'ai fait jeter à l'eau ces poudres embarrassantes.
L'etc. qui suit le reproche que S. M. C. me fait à cet égard est poignant. Il semble énoncer des fautes à l'infini. Je ne puis m'en défendre puisque je les ignore.
Je dois maintenant chercher à rendre ma justification plus claire et plus sensible sur le passage du Tage, et démontrer que ce mouvement, loin d'être blâmable, doit être mis au rang de ceux qui sauvent les armées et préparent la victoire. S. M. C. en sera bientôt convaincue, et j'ose espérer qu'elle regrettera de m'avoir accusé à cette occasion.
C'est le 14 juin, comme je l'ai dit plus haut, que le 1er corps s'est mis en marche pour repasser sur la rive droite du Tage. On a déjà vu que l'armée anglo-portugaise, dispensée à cette époque de toute inquiétude vers le nord du Portugal, était libre de ses mouvements, qu'elle pouvait diriger ses efforts vers l'Espagne, et que ses premières dispositions annonçaient son arrivée prochaine à Plasencia. Elle n'a pas laissé longtemps l'opinion indécise sur ses projets, car on a appris de manière à ne laisser aucun doute qu'elle était arrivée à Plasencia dans les premiers jours de juillet, et que disposée à continuer sa marche sur Talavera, le général Wellesley l'avait précédée de quelques jours pour conférer avec le général Cuesta, qui alors était à Almaraz avec son armée.
Ce simple exposé de la marche combinée des ennemis sur les deux rives du Tage fera aisément comprendre que si le 1er corps n'avait pas repassé ce fleuve à propos comme il l'a fait, il aurait été réduit à la fâcheuse extrémité de combattre à la fois les armées de Cuesta et de Wellesley, fortes ensemble de près de 80 mille hommes, sans communication pour se retirer au besoin, et exposé à une ruine totale et presque inévitable. Toute son énergie eût été insuffisante pour le garantir d'un pareil malheur, et la bataille de Talavera, où il s'est distingué, n'aurait pas eu lieu. De ces événements fâcheux il serait résulté des conséquences plus fâcheuses encore, et à l'infini. J'ai donc rendu un très-grand service à S. M. C. en repassant le Tage. Quel est donc le motif qui m'a valu son improbation sur ce mouvement qu'elle a autorisé?
»Je reviens à Talavera. Vous dénaturez tous les faits. Vous mettez en déroute le 4e corps, qui a rivalisé de gloire avec le 1er.   Pour répondre à cette inculpation, qui me suppose des sentiments et des intentions très-éloignées de mon cœur et de mon caractère; je commencerai par dire que je ne suis pas l'auteur de ce rapport dont je n'ai pas dicté un seul mot, mais que je l'ai lu et que je n'ai pu y voir cette déroute du 4e corps. Si S. M. C. daigne relire le passage qui concerne ce corps d'armée à la bataille de Talavera, elle verra qu'il est dit que ce corps ayant obtenu des avantages fut repoussé, et que cet événement a dû singulièrement influer sur le sort de cette journée.
Je rends la justice qui est due à la bravoure que ce corps d'armée a déployée dans cette circonstance, où il n'a été que malheureux; mais il n'en est pas moins vrai qu'ayant été obligé de se reployer et de céder beaucoup de terrain aux ennemis, il a découvert la gauche du 1er corps, et que pour donner une suite raisonnée et conséquente des opérations de cette journée, le chef de l'état-major devait indiquer cette fâcheuse circonstance. S. M. C. pourrait blâmer ce passage du rapport si son auteur l'avait marqué dans l'intention de nuire à la réputation du 4e corps, mais il savait que ce rapport n'était écrit que pour le roi seul et qu'il devait détailler avec vérité et exactitude les faits de cette journée dont S. M. C. avait été témoin. Je ne puis pas d'ailleurs avouer que le 4e corps, qui n'a pas pu se soutenir trois quarts d'heure devant l'ennemi, ait rivalisé de gloire avec le 1er, qui, après un engagement de 24 heures, a mis cet ennemi hors d'état de rien entreprendre contre nous.
»Vous faites retirer la réserve, qui n'a fait dans le jour qu'un mouvement de flanc commandé par la circonstance.   Ce que le chef de l'état-major a écrit à ce sujet n'est point exact, et S. M. C. a dû le voir ainsi. J'ai eu le tort de ne l'avoir pas lu avec assez d'attention. En le condamnant en quelques points, je dois rétablir ici la vérité. Plusieurs officiers du roi, notamment M. le général Lucotte et M. le colonel Guye, vinrent m'instruire de la part de S. M. C. du mouvement rétrograde du 4e corps «et me dirent que l'ennemi profitant des avantages que lui offrait cette occasion se portait en force de Talavera sur l'Alberche pour déborder notre gauche, dont le ralliement n'était pas encore opéré; que cette circonstance rendant notre position critique, S. M. C. pensait que la retraite de l'armée allait devenir inévitable; qu'elle m'ordonnait de faire passer à l'instant même une partie de ma cavalerie sur notre gauche pour aider à contenir l'ennemi.» Je répondis à l'un et à l'autre de ces officiers que S. M. C. pouvait être tranquille, qu'ayant observé avec beaucoup d'attention le chemin par où on supposait que l'ennemi se montrait, je pouvais assurer qu'il n'y avait pas paru; que du reste les ennemis, vivement pressés en face du 1er corps, ne pouvaient plus se soutenir, qu'ils s'éloignaient de leur ligne de bataille, que la retraite de toute leur artillerie, qui avait cessé de jouer depuis une demi-heure, annonçait des craintes, qu'enfin j'étais persuadé que si le 4e corps se reportait en avant, soutenu de la réserve, la victoire ne tarderait pas à être à nous. Je priai en conséquence MM. Lucotte et Guye de faire ce rapport à S. M. C.; j'ignore s'ils l'ont fait; mais j'ai vu le 4e corps et la réserve parcourir en marchant vers nous l'espace d'environ 600 toises, et se retirer ensuite par un mouvement contraire en obliquant vers leur gauche. C'est ainsi que le chef de l'état-major aurait dû s'exprimer au sujet de la retraite de la réserve. J'ignore les circonstances qui ont déterminé ce mouvement. Elles étaient pressantes et fondées sans doute.
»Vous prétendez que vous avez été obligé de vous retirer pour suivre le mouvement du 4e corps et de la réserve le 29 au matin.   Le roi me charge ici d'une faute capitale que je suis incapable de commettre. Trois heures s'étaient à peine écoulées depuis le moment où j'avais sauvé l'armée du plus sanglant affront en conservant le champ de bataille, lorsque M. le colonel Expert, un des officiers de S. M. C., arriva près de moi pour me réitérer l'ordre de sa part de me retirer derrière l'Alberche, et de prévenir M. le général Sébastiani de l'instant où le 1er corps se mettrait en marche, afin d'accorder le mouvement de ces deux corps. Il n'y avait plus alors d'observation à opposer à cette résolution du roi; il était presque nuit; je ne pouvais plus voir ce que faisaient les ennemis, et j'ai dû penser que S. M. C., mieux instruite que moi, avait de fortes raisons pour se retirer; j'envoyai en conséquence prévenir M. le général Sébastiani que, suivant les intentions du roi, le 1er corps commencerait son mouvement vers l'Alberche à minuit. Je ne désespérais pas néanmoins en faisant encore une fois connaître l'état des choses à S. M. C. sur la partie des lignes ennemies que j'occupais, j'espérais, dis-je, engager S. M. C. à renoncer au mouvement rétrograde. J'envoyai à cet effet le colonel Chateau, mon premier aide de camp, après lui avoir recommandé de dire à S. M. C. tout ce que la circonstance et le bien de son service me suggérait pour la déterminer en faveur de mon projet, et j'attendis son retour pour disposer le 1er corps selon les ordres que cet officier m'apporterait. Ce corps d'armée conserva les positions qu'il avait à la fin de la journée.
Un instant après le départ du colonel Chateau (il était dix heures), M. le général Latour-Maubourg me rendit compte que le général Carrois, commandant une brigade de dragons, venait de reconnaître un parti ennemi qui paraissait se diriger de Talavera vers l'Alberche. Le général Villatte m'annonçait en même temps que quelques bataillons ennemis longeaient la crête de la montagne et menaçaient notre droite. Ces mouvements des ennemis ne me paraissaient pas assez redoutables pour m'obliger à changer la résolution que j'avais prise de garder le champ de bataille, mais je pensai qu'il était de mon devoir d'en instruire le roi. Je dépêchai en conséquence un aide de camp du général Latour-Maubourg à S. M. C. pour lui rendre compte d'abord de ces mouvements, et surtout pour dire qu'ils ne me paraissaient pas assez sérieux pour nous obliger à faire une retraite que je désirais qu'on évitât. Dans cet état de choses je me couchai au milieu des troupes, et j'attendis le retour du colonel Chateau. Il me rejoignit vers minuit. Voici mot à mot ce qu'il me rapporta de la part du roi. Après avoir fait connaître au roi la position qu'occupe le 1er corps et l'espoir que vous conserviez d'entreprendre avec succès sur l'ennemi le lendemain, S. M. C. me dit: «Je sais depuis hier au soir que l'ennemi a montré une colonne aux portes de Madrid. Cette colonne a débouché par Escalona et Naval-Carnero. D'un autre côté, Vénégas a passé le Tage et se trouve sur le point d'attaquer ma capitale. Mais les Anglais étaient devant nous, il fallait les attaquer. J'ai cru que les résultats de la journée seraient plus décisifs. Il paraît que malgré les avantages obtenus par le 1er corps, ce serait à recommencer demain. Je dois penser en ce moment que Madrid renferme nos malades, nos munitions et tous nos magasins, et qu'en donnant le temps à Vénégas et à la colonne de Wilson de s'en emparer, nous perdons ce que nous avons de plus précieux. Je crains surtout que nos malades ne soient victimes d'une sédition populaire, et un mouvement vers la capitale me paraît indispensable. Faites connaître de ma part à M. le duc de Bellune les motifs qui me décident à ce mouvement. La réserve passera l'Alberche à onze heures du soir sur le pont, le 4e corps suivra immédiatement, et passera cette rivière au gué au-dessus du pont, M. le duc de Bellune verra le mouvement du 4e corps pour déterminer celui du premier.»
D'après ce rapport, devais-je encore persister à rester sur le champ de bataille? J'en appelle à la justice du roi. Il n'y avait pas à répliquer; aussi donnai-je l'ordre au 1er corps de se retirer à deux heures du matin dans son ancienne position sur la rive gauche de l'Alberche. Je n'ai pas revu l'aide de camp du général Latour-Maubourg depuis le moment où je l'expédiai au roi.
»Vous oubliez la lettre que je vous écrivis dans la nuit, et vous ignorez que tout le monde était retiré de chez moi et reposait lorsque l'arrivée du 4e corps m'apprit votre départ.   Je ne puis avoir oublié cette lettre; je ne l'oublierai jamais. Je ne crois pas avoir éprouvé de ma vie une surprise pareille à celle que j'ai éprouvée en la lisant. Il était quatre heures du matin alors; j'étais loin de soupçonner que S. M. C. désapprouvât la retraite qu'elle m'avait ordonné de faire, et qu'elle eût oublié en si peu de temps tout ce que j'avais fait et dit pour l'éviter. Je m'en rapporte pour ma justification à ce sujet à ce que S. M. C. m'a fait dire par le colonel Chateau. Cet officier a trop d'intelligence et trop de fidélité pour m'avoir induit en erreur dans un cas de cette importance.
»Vous ignorez que le général Milhaud était entré à Talavera, où il n'avait rencontré personne; que plusieurs officiers étaient entrés dans la ville abandonnée et solitaire.   J'ignorais en effet ces circonstances, qui venaient à l'appui de toutes mes démarches; mais quand j'en aurais eu connaissance, l'ordre que j'avais reçu de S. M. C. n'en était pas moins obligatoire.
»Vous ignorez que dans le jour mon intention était toujours de repasser l'Alberche, mais que je voulais reconnaître l'ennemi dans la matinée.   Le colonel Chateau m'avait suffisamment instruit des intentions de S. M. C.; c'est parce que je les connaissais bien que le mouvement rétrograde a été ordonné.
»Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas, le 29 au matin, je savais tout cela; je ne vous le dis pas; je vous témoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite énergique que vous aviez tenue dans la journée du 28. Je prétendais vous consoler de ce que vous n'aviez pas pu enlever le plateau que je m'étais décidé à faire attaquer, vous, M. le maréchal, m'ayant dit à plusieurs reprises: «Il faudrait renoncer à faire la guerre, si avec le 1er corps je n'enlevais pas cette position.» Je vous savais gré des efforts que vous fîtes pour cela, du dévouement personnel avec lequel vous ralliâtes vous-même quelques troupes qui eurent besoin de votre voix et de votre présence pour se rappeler qu'elles étaient du 1er corps et de l'armée impériale. Il m'en coûte plus que vous ne pensez, M. le maréchal, de ne pouvoir plus persister dans ces nobles ménagements. Dans un moment heureux où mon but était rempli, où 80 mille ennemis avaient été découragés au point de ne plus oser faire aucun mouvement, où je sentais que votre corps d'armée, trop faible quatre jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette même position, était devenu, par suite de la bataille de Talavera, assez imposant pour l'arrêter, tandis qu'avec le reste de l'armée j'allais sauver Tolède, Madrid, battre Vénégas, et donner le temps au duc de Dalmatie d'arriver sur les derrières des Anglais; dans cet état de choses, M. le maréchal, je ne dus vous témoigner que mon contentement; je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez à vous en parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous êtes formée de moi, que le plateau de Talavera a été mal attaqué par vous trois fois, le 27 au soir, et le 28 au matin, avec trop peu de monde. Le 28, je vous avais donné l'ordre de faire attaquer par trois brigades à la fois, tandis que les trois autres brigades seraient restées en réserve; il n'en fut pas ainsi.   Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas eu la bonté de m'expliquer les torts dont elle me croyait coupable, lorsque j'eus l'honneur de la voir le 29 au matin. J'aurais eu la double satisfaction de m'en affranchir en sa présence, et de recevoir les éloges que je pouvais croire avoir mérités, mais que je ne puis attribuer maintenant qu'à une froide compassion.

Si le 1er corps ne s'est pas emparé du plateau, S. M. C. en saura dans un moment la cause, et j'espère qu'elle reconnaîtra que sa générosité a été abusée dans les ménagements qu'elle a cru me devoir.
    Le but de S. M. C. étant rempli, je croyais avoir assez contribué au succès qu'elle venait d'obtenir et à la satisfaction dont elle jouissait pour recevoir sans trouble les louanges dont elle m'a honoré. J'étais content d'avoir pu donner à S. M. C. des preuves de mon zèle et de mon dévouement. Mon cœur et ma mémoire ne me reprochant aucune faute, j'ai reçu les marques de la reconnaissance du roi avec le plaisir que donne la certitude d'avoir mérité un tel bienfait. Je ne pouvais pas penser que S. M. C. ne me fît tant d'honneur que pour me dérober son improbation sur des faits mal entrepris à la bataille de Talavera. Je suis trop intéressé à ce que les sentiments que S. M. C. a daigné me manifester ne perdent rien de leur vérité pour lui laisser plus longtemps l'opinion qu'elle a des attaques du plateau de Talavera. Je connaissais assez l'importance de cette position pour souhaiter qu'elle nous appartînt, et j'ai fait pour m'en emparer tout ce que les moyens qui étaient à ma disposition m'ont permis de faire. Au moment de passer l'Alberche avec le 1er corps, je pris la liberté de dire au roi que j'allais manœuvrer sur l'ennemi de manière à porter rapidement toutes mes forces sur l'extrémité gauche de sa ligne de bataille; que je croyais obtenir un avantage marqué et décisif sur l'ennemi par ce mouvement qui devait rompre sa ligne et l'obliger à changer ses dispositions; mais qu'il convenait, pour en assurer le succès, de le faire soutenir par le 4e corps et la réserve, afin de distraire le général ennemi par la présence de ces troupes, et ne pas lui laisser la faculté de réunir ses forces sur sa gauche que j'allais attaquer. S. M. C. sait que j'ai exécuté ce mouvement avec l'ensemble, l'ordre et la rapidité que la circonstance exigeait; que le 4e corps et la réserve ont été arrêtés à peu de distance de l'Alberche, et que dans la position qu'on leur a fait prendre ils ne pouvaient être d'aucune utilité pour l'attaque projetée, attendu qu'ils en étaient éloignés de près de trois quarts de lieue. S. M. C. est également instruite que, malgré l'éloignement de ces forces dont j'attendais l'appui, je n'ai pas hésité à faire attaquer à dix heures du soir la position dont il s'agit par la division Ruffin; mais ce que S. M. C. peut ignorer, c'est la raison qui a fait manquer l'attaque des trois régiments destinés à l'entreprendre. Un d'eux, le 24e, qui tenait la droite, s'est égaré dans l'obscurité, et le temps qu'il a dû mettre pour revenir à sa véritable direction était celui qu'il devait employer pour seconder les efforts prodigieux que le 9e régiment d'infanterie légère venait de faire pour enlever le plateau dont il s'était rendu maître. Le 96e, qui avait l'ordre de suivre l'attaque par la gauche, rencontra des obstacles qu'on ne pouvait pas prévoir, et que la nuit avait empêché de reconnaître; il fut donc aussi retardé dans sa marche, et le 9e régiment, privé des secours des deux autres, attaqué par des forces considérables, s'est vu dans la nécessité de quitter ce poste témoin de sa haute valeur.
Dirait-on que je devais renouveler l'attaque par la division Villatte ou par la division Lapisse? Je répondrai: 1o Que celle-ci avait devant elle et à portée de fusil un ennemi qui lui était quatre fois supérieur en nombre; qu'outre cette raison de ne pas la commettre, le mouvement par notre droite, ainsi qu'il était convenu, indiquait assez qu'elle devait éviter tout engagement avec les ennemis, et attendre le résultat des premières opérations; 2o que je ne pouvais pas, sans exposer tout le corps d'armée, renouveler l'attaque du plateau par la division Villatte, qui était la seule troupe dont je pusse disposer pour soutenir la division Lapisse, nos batteries, et même la division Ruffin, qui venait de se reployer, si les ennemis les attaquaient. Cette circonspection de ma part était commandée par l'éloignement du 4e corps, que je ne voyais pas s'approcher de nous. Il est surprenant que dans cette occasion l'ennemi n'ait pas cherché à déborder la gauche de la division Lapisse, qui n'avait aucun appui.
S. M. C. a vu les efforts que nous avons faits le lendemain à quatre heures du matin pour enlever ce plateau. La division Ruffin fut encore chargée de cette entreprise pénible et périlleuse, dont elle s'acquitta avec une intrépidité qui lui fait beaucoup d'honneur. La majeure partie de son monde était déjà sur le sommet du plateau, le reste allait s'y établir; la division Villatte pouvait y prendre place et assurer notre succès sur ce point (tel était mon dessein); mais les ennemis, libres de nous opposer toutes leurs forces par l'inaction constante du 4e corps, en réunirent assez et très-promptement pour repousser la division Ruffin et menacer les divisions Villatte et Lapisse. Il fallut donc se borner à une défensive très-prudente, et attendre le moment où les opérations prendraient plus d'unité sur toute notre ligne. Ce moment arriva, et ce qu'il produisit va achever de me justifier entièrement aux yeux de S. M. C. sur les attaques du plateau.
Je devais, d'après vos ordres, attaquer ce poste avec trois brigades, et tenir les trois autres en réserve. Cette disposition promettait beaucoup sans doute, mais il était encore réservé au 4e corps de s'y opposer. Ce corps, arrivé à la hauteur de la division Lapisse, fut engagé tout entier et à la fois contre la ligne ennemie qui lui était opposée, sans qu'on ait pensé à la possibilité d'un échec dans l'une ou l'autre de ses parties, et au moyen d'y remédier par une réserve. Cet échec arriva: le 4e corps, après avoir repoussé les premiers ennemis qu'il rencontra, fut repoussé à son tour par les forces considérables qui lui restaient à combattre; et ce corps, sans appui dans sa retraite, s'est vu dans la dure nécessité de la continuer et de céder beaucoup de terrain à l'ennemi.
La division Lapisse, qui était à sa droite, et qui chassait devant elle la portion des Anglais qu'elle avait à combattre, se trouvant alors entièrement découverte, ne pouvait pas continuer sa marche offensive sans préparer sa ruine. Elle reçut ordre de garder sa position et d'observer le terrain que venait de quitter le 4e corps. Pouvais-je dans cette situation m'en servir pour l'attaque du plateau? Une de ses brigades devait y monter pour appuyer la division Villatte, qui était destinée à en faire l'attaque principale; mais il est visible que cette division Lapisse, restée ainsi seule au centre de la ligne, ne pouvait pas diminuer ses forces sans compromettre le sort de cette journée. L'eût-elle pu d'ailleurs sans inconvénient? il se passait des événements sur notre droite, entre la montagne et le plateau, qui s'y opposaient très-impérieusement. L'ennemi prenait l'offensive sur nous de ce côté avec de grandes forces en cavalerie, infanterie et artillerie. Il fallait l'empêcher de nous forcer sur ce point, et en conséquence employer une brigade de la division Villatte pour appuyer la division Ruffin, très-affaiblie par les pertes qu'elle venait de faire. Il fallait encore nous garantir d'une descente que les ennemis préparaient contre nous de la hauteur du plateau. L'autre brigade de la division Villatte, trop faible pour y monter seule, était suffisante pour contenir l'ennemi qui était devant elle, et j'ai dû la placer de la manière la plus avantageuse pour remplir ce projet. Voilà donc tout le 1er corps employé comme il pouvait l'être après la retraite du 4e corps. Il n'était plus possible d'exécuter l'attaque du plateau sans compromettre l'armée; aussi ne pensai-je alors qu'à le menacer, tandis que les troupes de droite marchaient à l'ennemi, que celles de gauche tâcheraient par leur contenance et leurs efforts de conserver le terrain qu'elles avaient gagné sur l'ennemi, et d'empêcher qu'il ne nous débordât. Ces dispositions ont eu tout le succès désirable en pareille occurrence. La gauche des ennemis a été vivement repoussée et avec une grande perte. Celles de ces troupes qui étaient sur le plateau n'ont pas osé en descendre, et la division Lapisse s'est maintenue dans ses dispositions, aidée à la vérité par la cavalerie du général Latour-Maubourg.
Telles sont les diverses circonstances qui ont été en opposition avec les attaques du plateau; elles éclaireront, je l'espère, S. M. C., et les sentiments de bienveillance qu'elle m'a fait connaître ne seront pas désormais partagés entre le contentement et l'improbation.
»Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du général Latour-Maubourg, envoyés près de moi par vous, M. le duc, dans la nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'état-major général de l'armée que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi à se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que je me décidai à vous écrire moi-même pour vous demander un rapport par écrit, et qu'en attendant je donnai l'ordre à tout le monde de prendre du repos, de rester jusqu'à nouvel ordre dans ses positions, et d'attendre de nouveaux ordres au jour.   J'ai l'honneur d'observer à S. M. C. que les officiers que j'ai chargés de l'instruire de l'état des choses sont MM. le général Lucotte, les colonels Guye et Chateau, et un aide de camp de M. le général Latour-Maubourg; que les premiers ont dû tranquilliser S. M. C. en lui rapportant ce que je pensais de notre situation après la retraite du 4e corps, en lui disant que j'étais d'avis que ce corps revînt en ligne avec la réserve pour rendre la journée complétement avantageuse pour nous, que les ennemis, au lieu de faire des mouvements sur nous, paraissaient plutôt s'en éloigner, qu'enfin je désirais vivement me maintenir sur le champ de bataille. Le colonel Chateau a dû faire les mêmes observations à S. M. C. d'après les instructions que je lui avais données, et selon ce qu'il avait pu remarquer lui-même.
    L'aide de camp de M. le général Latour-Maubourg a dû également répéter à S. M. C. ce que je lui ai dit plusieurs fois en ces termes:
«Allez près de S. M. C., rendez-lui compte de ma part que M. le général Carrois a reconnu un parti ennemi à notre gauche dans la direction de Talavera au pont de l'Alberche, que le général Villatte m'apprend qu'à notre droite quelques bataillons se montrent sur la montagne; mais surtout ne manquez pas de dire à S. M. C. que je ne crois pas que ces mouvements soient assez sérieux pour nous obliger à la retraite, et qu'il me paraît de la plus grande importance que nous restions comme nous sommes.»
Je ne connais pas d'autres officiers qui aient été chargés de mission de ma part près de S. M. C.
J'ai rapporté plus haut ce que S. M. C. a dit au colonel Chateau pour décider le mouvement rétrograde, et l'ordre positif appuyé de raisons sans réplique pour le faire. Je n'ai rien à ajouter à cet égard, si ce n'est que je ne concevrai jamais le motif qui a pu dicter la lettre de S. M. C. par laquelle elle condamne à une heure ou deux du matin une retraite qu'elle avait ordonnée malgré mes instances à onze heures du soir, et qui était achevée lorsque cette lettre m'a été remise.
»Mais je m'aperçois, M. le maréchal, que j'entre dans des détails inutiles, et je me hâte de finir cette lettre déjà trop longue pour vous et pour moi, en vous déclarant franchement que je regarde le rapport que vous m'avez adressé comme plein de faits erronés.   Si S. M. C. avait eu des données exactes sur ma conduite de tout temps depuis que je suis en Espagne, et notamment de celle que j'ai tenue avant, pendant et après la bataille de Talavera, elle ne m'aurait pas refusé un instant son estime, elle n'aurait pas eu la peine d'entrer dans de si grands détails pour m'apprendre qu'elle me la refuse. Elle m'aurait épargné le chagrin de lire et la douleur cuisante de répondre.
Quant au rapport qui a pu si fortement indisposer S. M. C. contre moi, je puis assurer que le chef de l'état-major l'a rédigé dans l'intention d'instruire S. M. C. dans le plus grand détail de toutes les opérations du 1er corps d'armée, qu'il a écrit les choses telles qu'il les a vues et qu'elles ont été faites, et que s'il y a quelques erreurs, elles n'ont pas été marquées à dessein de manquer au respect qu'il doit ainsi que moi à S. M. C.; j'ai lu ce rapport, dont la vérité m'a frappé, mais je regrette de n'avoir pas remarqué assez attentivement, pour les supprimer, quelques passages qui peuvent manquer aux convenances.
»Il paraît que mon commandement vous pèse beaucoup; je ne dois pas vous taire que je désire aussi vivement que vous, M. le maréchal, qu'il plaise à S. M. Impériale et Royale de vous donner une autre destination.

»Signé votre affectionné
»Joseph,
»Le maréchal duc de Bellune,
»Victor.»
  Je ne sais comment j'ai pu donner lieu à S. M. C. de penser que son commandement me pèse; il me semble que j'ai saisi toutes les occasions qui se sont présentées de lui prouver que j'étais infiniment honoré et satisfait de servir sous ses ordres, et qu'il ne fallait pas moins que sa lettre du 27 août et le désir qui la termine pour m'engager à penser autrement. Si S. M. C. a daigné lire cet écrit que l'honneur m'a prescrit de faire, que l'envie de posséder sa confiance m'a sérieusement commandé; si les éclaircissements véridiques que je lui donne la touchent assez pour lui faire connaître que sa religion a été surprise, j'oublierai sans efforts les chagrins que son mécontentement peu mérité a pu me faire éprouver, et je pourrai lui prouver encore que je suis digne de sa bienveillance. Dans le cas contraire, je profiterai de la permission qu'elle me donne de demander une nouvelle destination à S. M. l'Empereur et Roi.
Au quartier général de Tolède, le 14 septembre 1809.

Le maréchal duc de Bellune,
Victor.