Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut renfermer.
Maupassant a hérité du docteur Larivière de Madame Bovary ce regard «plus tranchant que les bistouris, qui vous descendait droit dans l'âme et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs». On lit dans les Cahiers de Sainte-Beuve cette note saisissante: «Homère dit νοεω, je vois, je conçois. Voir et concevoir, c'est la même chose, ce n'est plus la sensation, c'est déjà la pensée, la perception.» Pour Maupassant aussi, voir et concevoir, c'est la même chose.
Et ce qu'il a vu, il l'indique en traits rapides. Son œuvre est un vaste recueil d'esquisses puissantes, de croquis synthétiques. Comme tous les grands artistes, c'est un simplificateur; il sait «sacrifier» comme les Égyptiens et les Grecs.
Aucune poésie voulue, aucune naïveté affectée dans son dessin, mais une sûreté et une agilité de lignes, un sens parfait du mouvement, l'aisance rythmique et l'afflux même de la vie. L'exécution de ses portraits est toujours scrupuleuse; mais jamais Maupassant ne la réchauffe de tendresse ou XLIII ne l'estompe de bonhomie; à peine, épandu sur ses figures, ce tiède reflet d'humanité qu'y jetaient les maîtres hollandais.
Par moment, cependant, la main appuie davantage et le caricaturiste surgit. C'est Callot ou Hogarth, Goya ou Monnier, Daumier surtout. Comme celui-ci il se plaît à étaler les formes déjetées, les anatomies honteuses des sédentaires et des vieillards. Le corps féminin qui «tant fut tendre» il nous l'exhibe, avec un ricanement discret, bafoué par l'âge, stigmatisé par les rides et les vergetures, dans l'horreur des atrophies ou des ballonnements. La terrible série des Bains Publics était certes moins sinistre que le charnier vivant où parfois Maupassant nous promène. Et, comme Daumier aussi, il excelle à animaliser les visages sous la poussée des appétits brutaux, de la vulgarité furieuse, des rêves stupides et de l'incurable Bêtise. Et c'est peut-être dans ces moments qu'il ressent au plus haut degré ce que notre vieil Institut appelait «la joie de peindre!»
D'ailleurs, il semble qu'avec coquetterie il bannisse de ses contes toute psychologie. Il n'en met pas davantage dans Une Vie et Bel-Ami, ces deux romans inséparables de son œuvre de nouvelliste. La psychologie, Maupassant la conteste et veut la méconnaître. Dans l'humanité qu'il étudie, les personnages, soumis au plus étroit déterminisme s'ignorent eux-mêmes et ne pétrarquisent XLIV pas. Leurs passions ont-elles des mobiles? Peu leur en chaut, et d'ailleurs ils seraient incapables de les analyser. Ils ont la moralité de leur condition et les sentiments que leurs moyens leur permettent. Ils se démènent en impulsifs, «en vrais français», ajoute Maupassant, «d'un mouvement qui agit plus vite qu'ils ne pensent». Dès lors, pourquoi leur prêter d'hypothétiques ressorts et d'incertaines spéculations? C'est dans une synthèse des gestes et des manifestations que le maître installe ses héros. Puis, il les lance au milieu des événements, la bataille s'engage et, plein de sérénité, il assiste avec nous à ses péripéties. Lui-même nous le fait savoir: «J'arrive à cette certitude que, pour bien écrire, en artiste, en coloriste, en sensitif et en imagier, il faut décrire et non pas analyser. Toutes les ressources séduisantes de la langue, les reliefs de sa précision, l'imprévu de ses évocations s'atténuent quand elle exprime les transitions des sentiments plutôt que les apparences de ces sentiments. Au fond, notre art consiste à montrer l'intimité des âmes de façon à la rendre visible, émouvante et surtout esthétique. Pour moi, la psychologie dans le roman ou la nouvelle se résume à ceci: mettre en scène l'homme secret par sa vie[5].»
Tel est le système auquel il s'est astreint et dont XLV il a tiré tant d'effets aussi prompts qu'irrésistibles. Système suffisant quand il s'applique à cette horde sauvage où, selon le conteur, se résume l'humanité, quand il s'agit de montrer ces anthropopithèques et ces quaternaires qui sursautent et bondissent derrière des barreaux de fer, excités par l'éclair d'une pièce d'or ou l'aiguillon de l'instinct génésique. Mais cette méthode sera-t-elle encore de mise le jour où Maupassant romancier tentera de l'exercer sur des mentalités moins rudimentaires, plus conscientes, sinon moralement supérieures?
Grâce à ces moyens rapides, le maître «cinématographie», si j'ose dire, des histoires intarissables. Parmi elles chacun trouve son compte, l'artiste et le commis, le penseur et le sous-officier. Avec une agilité déconcertante, il passe d'Eschyle à Pigault-Lebrun et de Shakespeare à Chavette. Mais dans ces voltes brusques, son récit, qu'il soit héroïque ou bouffon, hautain ou canaille, ne déviera point. La marche de la comédie ou du drame importe seule au conteur qui ne s'attarde pas à rechercher des raisons obscures ou à dégager une moralité inutile.
L'exposition ne saurait languir, car les situations sont toujours prises à l'extrême. Et, en cours de route, aucune de ces haltes fraîches où se complaisent les âmes de demi-teintes; l'esprit délicat, le songe ingénu, l'intimité souriante sont résolument XLVI sacrifiés. Ce n'est pas que Maupassant méconnaisse le charme des sentiments nuancés: dans certaines rêveries, dans des souvenirs de voyage, il a su les exprimer avec un captivant lyrisme. Mais dans ses contes, il se refuse à flâner.
En dehors de son pessimisme, qui est très court, aucune théorie. Lorsqu'il a une intention philosophique, il la cache si jalousement qu'il faut avoir pénétré l'homme et médité l'œuvre dans son ensemble pour la sentir. D'émotion, aucune: l'écrivain implacable met son point d'honneur à n'y pas céder, et cette supériorité dédaigneuse ne va pas sans grandeur.
Maupassant est toujours impatient de «réaliser» ses observations. L'oubli pourrait venir, et surtout la fleur de la sensation, perdre son parfum. Dans Une Vie, il se hâte d'enclore ses souvenirs d'enfance. Et il confesse à des amis qu'il obéit non à un de ces retours mélancoliques fréquents à son âge, mais à une véritable nécessité de délimiter la plaine natale telle qu'elle charma ses jeunes années. Quant à Bel-Ami, il l'écrit au jour le jour tandis qu'il hante les bureaux de rédaction.
D'ordinaire les sujets qu'il traite, dans leur choix et leur décor, se déroulent parallèlement à sa propre vie. Ce qu'il a vu, ce qu'on lui a raconté, il se met aussitôt à l'écrire et après un préambule presque toujours banal, auquel il n'attache d'ailleurs aucune importance, il constate, XLVII met au point, et opère. Au lecteur d'apprécier et de conclure.
Ses récits s'édifient en des architectures solides, un peu froides mais de grande allure, dans des ordres clairs et selon des plans exacts. Nous sommes dans une belle hêtraie normande, aux nefs symétriques, aux piliers sveltes et puissants. Car il possède la science des agencements, l'art d'équilibrer les masses et de répartir les décorations.
Dans sa composition, s'il suit les règles traditionnelles les plus simples, il pratique inconsciemment tous les artifices compliqués des rhétoriques. Normand avisé, il tend avec adresse les pièges littéraires; il utilise avec une souple dextérité les habiletés de la mise en scène et du discours, et nul mieux que lui ne sait renouveler les moyens classiques pour en tirer les effets les plus sûrs. Il est rompu à l'escrime du récit: son jeu personnel possède les subtilités qui égarent et les audaces qui déconcertent. Tour à tour, il intervertit les temps, et reprend force dans les répétitions; il vous ébranle et vous bouscule par des raccourcis imprévus, en acier pur, jusqu'au moment où vous ayant touché d'une finale rapide et connue de lui seul, il vous abandonne énervé, avec l'obsédant souvenir d'une lutte si chaudement conduite. C'est un rude jouteur. Est-il besoin de rappeler par quels captieux stratagèmes il nous cache si longtemps, XLVIII en nous les laissant d'ailleurs pressentir,—ce qui flatte notre sagacité—la paternité du beau Maze dans l'Héritage, ou la culpabilité de Renardet dans la Petite Roque?
Quant à son style, il est limpide, exact, franc d'allures et fortement trempé, d'une anatomie bien portante et possédant la souplesse des organismes vivants.
Très appliqué et très soigneux à l'origine, Maupassant bientôt, dans sa fièvre de production, se surveille moins. De bonne heure, il prend l'habitude de rédiger en sa tête: «La copie m'amuse, avoue-t-il, quand je la pense et non quand je l'écris[6].» L'histoire qu'il vous avait contée, on était frappé de la retrouver, dans l'œuvre réalisée, avec les mêmes phrases et les mêmes expressions, défilant dans le même ordre, strictement. Une fois ses nouvelles ou ses romans pensés, sans plus de fatigue, il les transcrivait d'une main d'expéditionnaire, quasi machinale. Dans ses manuscrits, de longues pages se suivent sans une rature.
Sa langue est naturelle, facile et au premier examen semble spontanée. Mais cette aisance, au prix de quels efforts fut-elle acquise! Et au cours de son œuvre, c'est une joie de constater la relation étroite entre la pensée et la forme qui se pénètrent et se soutiennent réciproquement.
Précipitée ou reposée, sa phrase coule avec un «gros bruit doux», une chanson d'écluse, et cette rumeur continue; c'est par sa plénitude et sa monotonie même qu'elle nous absorbe et nous captive.
En réalité, chez l'écrivain, la vue et l'odorat se sont perfectionnés au détriment de l'oreille qui est peu musicale. Les répétitions, les assonances, ne choquent pas toujours Maupassant, parfois insensible aux quantités comme aux harmonies. Il n'«orchestre» pas; il n'a pas hérité du «gueuloir» de Flaubert; il prise médiocrement la période et le couplet, soupçonnés de nuire à l'équilibre général ou d'encombrer comme un obstacle la route rêvée toute droite. Aussi interrogez ses plus fervents admirateurs: aucun ne pourra vous réciter fidèlement une seule phrase de lui.
Dans son vocabulaire point de recherche: le besoin du mot rare ne lui vient même pas. Du néologisme, il n'a souci, pas plus que de l'écriture artiste, et il faudrait l'applaudir d'avoir méprisé la terminologie pharmaceutique, en honneur voici quinze ans, si lui-même avait montré plus de curiosité dans le choix de ses épithètes. Le conteur n'endurait point ces «affres» qui ont tué son maître, et librement continuait sa course.
D'aucuns y virent quelque sans-gêne. Ceux que ravissent les grandes orgues de Flaubert, ceux qu'enchantent les fresques de Théophile Gautier L ne se tinrent pas pour satisfaits et Maupassant fut, non sans rigueur, accusé de ne pas «écrire» au sens parnassien du mot. Le reproche est injuste, car il n'y a pas qu'un style.
Mais d'autre part, il est difficile d'admettre avec un éminent académicien que Maupassant soit un grand écrivain, un classique pour tout dire, uniquement parce qu'il «n'a pas eu de style», condition de la perfection «dans les genres littéraires où il est bon que la personnalité de l'auteur n'apparaisse pas, dans le roman, dans la nouvelle, dans le théâtre».
A ce compte, Bérénice, Candide et Madame Bovary cesseraient d'être des chefs-d'œuvre, car voici une tragédie, un conte, un roman qui, sauf erreur, s'embellissent du génie personnel de leurs auteurs. Un classique, Maupassant l'est sans doute, comme le dit d'ailleurs le critique auquel je fais allusion, «par la simple propriété des termes et le dédain de l'ornement frivole». Et son style, car il en possède un, il le tire de la façon qui lui est propre d'ordonner ses récits, de distribuer ses développements, de réduire ce qu'il raconte à la mesure de son esprit limpide et clair. Et il demeure un grand écrivain parce que, comme Molière, comme La Bruyère et La Fontaine, il est toujours proche de la nature, dédaigneux de toute rhétorique apprise et de toute verbalisation littéraire.
Souvent, quand il fléchit et que l'incorrection semble proche, une
phrase vivante, une phrase sortie des êtres et des choses, jaillit avec
un tel accent que les lois de l'encrier en sont rétablies. L'ensemble de
ses pages dénuées d'«écriture» demeure un chef-d'œuvre.
Mais déjà il ne s'agit plus du verbe. Sous les mots vulgaires ou précieux, décolorés ou rutilants, il y a une conception de l'humanité et du monde: Maupassant est peut-être le pessimiste le plus déterminé de la littérature française. Cette vision froide qui, au lendemain de nos désastres, est celle de tous les adolescents témoins de l'invasion, il la possède et elle dominera son œuvre. D'ailleurs, il est disciple de l'Éducation sentimentale et il croit comme à un dogme à l'«éternelle Misère de tout».
Le jeune écrivain ne se berce pas comme Chateaubriand à la musique de sa propre douleur; la mélopée altière de Vigny ne l'emporte pas dans son vol superbe, et la résignation hiératique de Leconte de Lisle ne le retient pas en sa tour orgueilleuse. Par contre il subit l'ascendant souverain de Schopenhauer. Ce n'est pas le métaphysicien qui le persuade chez le philosophe de Francfort, c'est le moraliste, le peintre de la vie et des hommes. Qu'importent à Maupassant la volonté objectivée ou le monde phénoménal, ce sont les irrésistibles ironies et les immortels sarcasmes du «grand saccageur de rêves» qui le transportent. LIII Schopenhauer semble lui avoir dicté la formule: «Voir c'est comprendre et comprendre c'est mépriser.» On le devine: le pessimisme du conteur est médiocrement philosophique. Mais il demeure intéressant par l'âpre façon dont Maupassant en renouvelle l'expression.
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien
a dit Sully-Prudhomme. Et le nouvelliste est athée comme Stendhal et Mérimée. Seulement, loin de partager leur sérénité, à tous moments il vitupère ce créateur qu'il nie, ce «Dieu des bonnes gens inventé par la peur de la Mort».
La Nature, la grande mère aveugle, est dédaigneuse, féroce et perfide. Engendrer pour détruire, telle est sa loi.
De nos jours, comme aux âges antiques, l'inexorable fatalité opprime le troupeau des vivants. L'homme n'a pas changé depuis le temps où il habitait les demeures des Nymphes et poursuivait à coups de pierre les bêtes sauvages. La civilisation, la vie apprise et inventée, est bien intervenue, mais elle a accumulé vainement les conventions et les lois: masque illusoire de la barbarie, elle craque à tout instant sous la poussée brutale de l'instinct. Vainement elle a tenté d'enchaîner le fauve qui, au fond de sa geôle, gronde et s'insurge: dans l'homme d'aujourd'hui, paysan ou citadin, noble ou bourgeois, Maupassant retrouve LIV l'homme éternel qui dans la ferme, le bureau ou le salon se souvient toujours de la caverne et des bois. Du désaccord entre ses appétits demeurés carnassiers et la morale artificielle qu'ont essayé de lui imposer les gouvernants, les policiers et les juges, sont nées de permanentes hypocrisies qui le rendent plus odieux et redoutable encore.
La sauvagerie a beau se dissimuler sous des apparences sociales et même mondaines, partout on la rencontre dans l'œuvre du conteur. Armés les uns contre les autres et privés de toute liberté morale, les individus brûlent, pillent et violent; ils assassinent pour les mobiles les plus vains, ils tuent, comme la nature, par besoin physique ou par plaisir. Parfois, il est vrai, la prudence déconseille le crime; mais alors, quelles subtiles préméditations pour ravir la proie sans se heurter aux codes! Toute l'intelligence acquise par les hommes se résume dans leur adresse à tourner ces lois qu'eux-mêmes édictèrent.
Pourtant ces hommes rêvent à l'amour. Erreur, répond Maupassant, car ce que vous appelez l'amour n'est que le piège à nous tendu par la nature pour perpétuer l'espèce. Et dans ce piège, la femme se chargera de nous faire tomber sans cesse, la femme «prostituée éternelle, inconsciente et sereine, qui livre son corps sans dégoût parce qu'il est marchandise d'amour». Ses yeux impurs, LV allumés par le désir de plaire, nous fascinent, «elle nous prend d'une façon cruelle, tenace, douloureuse».
Et l'humanité demeurera identique, toujours. Rien ne l'améliorera, ni les religions, ni les «principes soi-disant immortels», ni les utopies généreuses. Le Progrès est un leurre puéril et la Science elle-même ment. N'a-t-elle pas proclamé, impérieusement, l'omnipotence de l'hérédité? Or, abandonnez au lendemain de leur naissance les rejetons des vieilles familles vertueuses et polies, lancez dans la mêlée anonyme le fruit du penseur ou du juste: la primitive sauvagerie fera litière des noblesses intermédiaires et des délicatesses transmises. De cette graine triée et supérieure, elle fera germer un fantoche, une brute, un alcoolique, une prostituée, un parricide. Émouvante constatation que traverse le frisson grec. A de longs intervalles, dans six nouvelles, le conteur y revient, pour l'opposer aux thèses des psychologues contemporains et des maîtres du roman expérimental.
Le malheur est venu au monde avec la vie. Maupassant fait défiler devant nous la lugubre procession des humains, ceux que torturent en leur chair la misère et la maladie, ceux que domestiquent leurs passions ou leurs appétits. Et le visage de chacun d'eux traduit les souffrances héroïques et ridicules d'une existence qu'il est LVI incapable de modifier et à laquelle, d'ailleurs, il ne comprend rien. Tous pourtant, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont rivé au cœur l'espérance insensée. Dans son cabinet de travail, Maupassant avait toujours devant lui ce chef-d'œuvre de Rodin, cette Chimère au nez court, au front méchant, aux yeux rapprochés, fendant les nues de ses seins roides et traînant derrière elle un malheureux qui se tord au-dessus de sa croupe nerveuse. Chaque fois que j'ai rouvert les livres du maître, le visage de l'ogresse m'est apparu et j'ai vu s'étirer ses flancs de succube. C'est elle qui vous emportait dans sa course furieuse vers l'idéal menteur, au pays fabuleux de l'impossible rêve, vous, vos frères et vos sœurs, pauvres âmes absurdes et pitoyables, Tante Lison et Miss Harriet, Clochette et Julie Romain, vous Mademoiselle Perle et toi petite Chali!
Dans cette vie où nous tourbillonnons sur nous-mêmes «comme des mouches dans une carafe», seul le pire arrive; rien ne mérite qu'on s'attache ou qu'on s'excite. Nous ne devons attendre aucune joie de nos semblables, mauvais ou infirmes, et nous sommes impuissants à les épurer, comme à les secourir. Tout labeur est pénible et décevant, toute exaltation de la pensée, vaniteuse et mesquine. Le stupide orgueil des hommes fait naître en eux des ambitions lamentables et organise leurs sociétés selon de grotesques hiérarchies...
Ce nihilisme farouche n'est pas chez Maupassant une attitude. Toutes ses paroles, tous ses actes, il les plie strictement à ses idées. Dans son appétit de néant, il raille son propre effort et conteste son œuvre. Quant aux applaudissements et à la gloire, il n'en a cure et l'on connaît assez son superbe dédain pour les croix et les Académies.
Écoutons ses confessions:
«Tout m'est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes, événements. Voilà ma vraie profession de foi et j'ajoute, ce que vous ne croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux autres. Tout se divise en ennui, farce et misère. Je prends tout avec indifférence. Je passe les deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondément. J'occupe le troisième tiers à écrire des lignes que je vends le plus cher possible, en me désolant de faire ce métier abominable[7].»
Et dans une lettre postérieure:
«Je n'ai pas un goût que je ne puisse à mon gré arracher de moi, pas un désir dont je ne me moque, pas une espérance qui ne me fasse sourire ou rire. Je me demande pourquoi je remue, pourquoi je vais ici ou là, pourquoi je me donne la peine odieuse de gagner de l'argent, puisque ça ne m'amuse pas d'en dépenser[8].»
Plus tard encore, il ajoute:
«Moi, je suis incapable d'aimer vraiment mon art. Je le juge trop, je l'analyse trop. Je sens trop combien est relative la valeur des idées, des mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne puis m'empêcher de mépriser la pensée, tant elle est faible, et la forme, tant elle est incomplète. J'ai vraiment, d'une façon aiguë, inguérissable, la notion de l'impuissance humaine et de l'effort qui n'aboutit qu'à de pauvres à-peu-près[9].»
Notre seule joie spirituelle consiste à nous renforcer chaque jour dans notre négation, à nous divertir de nos blasphèmes et à ricaner de l'omniprésence de la niaiserie et du néant comique de notre destinée.
Il existe cependant un asile, un réconfort sublime, pour le philosophe et l'artiste qui dominent la multitude. Il réside dans l'admiration de cette Nature, qu'il faut chérir sans rien espérer de sa cruelle indifférence.
La Nature, Maupassant éprouve pour elle une ardeur frémissante. Il l'appelle de ses désirs et toujours elle lui apparaît comme une femme qui s'éveille ou s'endort; toujours il la poursuit, avide de la surprendre dans la clairière, au bord de l'étang, et d'entrevoir, à travers les vapeurs et les branches, son sein et jusqu'à ses charmes les plus LIX secrets. Il est Actéon et aussi le chèvre-pied du Corrège en arrêt devant les hanches de Vénus endormie. Et il est jaloux comme un amant: il souhaite être le seul qui fasse tomber ses voiles et dénoue sa ceinture. Ses senteurs le surexcitent, ses câlineries l'enjôlent et son étreinte l'anéantit. Les couleurs éclatantes le grisent et les grands arbres, formidables et paisibles, le transportent. Le jeune faune est lâché dans l'herbe et s'y ébat satisfait; il se glisse dans les eaux, ravi de se sentir pressé de partout, et le bain lui procure «la plus savoureuse des joies physiques honnêtes»[10]. Son être tressaille quand sa maîtresse lui rafraîchit le front de la brise légère du large. Elle seule sait le bercer et l'engourdir avec le flot.
Jamais rassasié, il la lui faut sous toutes ses parures. Aussi, voyage-t-il sans cesse, espérant trouver un coin du monde où il la possédera plus étroitement. C'est d'abord la province natale, la prairie et la mer normandes, puis les rives de la Seine, qu'il longe penché sur l'aviron. C'est ensuite la Bretagne avec ses grèves, où déferlent les hautes lames sous le ciel bas et mélancolique, puis l'Auvergne et ses burons épars dans l'herbe acide, sous les basaltes noirs. Il descend enfin vers les pays incendiés de soleil, visite la Corse, l'Italie, la Sicile, insoucieux des enthousiasmes artistiques, LX pour ne goûter que l'extase des grandes lignes pures. L'Afrique, la patrie de Salammbô, le désert, l'appellent enfin et il y respire ces odeurs lointaines que charrient les brises indolentes; la lumière inonde son corps de clartés, «lave les coins «sombres» de son âme. Et il gardera un souvenir troublé de ces soirées des pays chauds où l'air semble remplacé par des parfums de plantes et d'arbres.
Jamais pourtant, et quels que soient les spectacles offerts, le maître ne mêle de lyrisme littéraire à sa passion physique pour la nature; la pensée n'y vient point troubler l'ivresse sensuelle. Il éprouve simplement un «désir frénétique de l'absorber en lui ou de disparaître en elle». L'éternelle charmeuse, il l'a dans le sang, et par elle il goûte sans réserves la sensation voluptueuse de l'oubli.
Aussi lui obéit-il aveuglément et conseille-t-il aux sages, comme seuls désirables, les actes recommandés par elle. Mais qu'ils n'essaient pas de les compliquer ou de les moraliser et qu'ils s'en tiennent au sensualisme d'Epicure. C'est ainsi qu'il ne faut pas demander à la femme autre chose que le plaisir où nous incite l'instinct sexuel. Refusons notre cœur et notre intelligence à l'exécrable Féminin, que nous ne connaîtrons jamais et qu'une «infranchissable barrière» sépare de nous. Mais il faut nous pâmer sous tous les baisers LXI et les assortir, pour en comparer les parfums et les adresses. Dédaignons Hélène et poursuivons les Bacchantes.
Nec Veneris fructu caret, is qui vitat amorem,
a dit Lucrèce.
Ainsi, en dehors des satisfactions physiques et des licences éternelles, courir, chasser,
La philosophie de Maupassant est aussi peu complexe que sa vision de l'humanité. Son pessimisme dépasse en simplicité et en profondeur celui de tous les autres écrivains naturalistes. Seul, parmi ses contemporains, le nouvelliste a jugé l'humanité et l'a condamnée sans appel: les personnages d'Huysmans, Monsieur Folantin et des Esseintes, l'un dans sa poursuite de cuisines intègres, l'autre dans sa recherche de pâtures spirituelles, croient, somme toute, à un mieux possible.
Pourtant on relève en lui des contradictions et non des moindres: la plus déconcertante est à coup sûr son invincible terreur de la mort. La Mort, il la voit partout et toujours elle le hante. Il l'aperçoit à l'horizon des paysages et il la croise LXII sur les routes désertes; quand elle ne plane pas au-dessus de sa tête, elle tourne autour de lui comme autour du pâle éphèbe de Gustave Moreau. Il tressaille au contact de sa main décharnée et il frissonne longuement. Pourquoi cette horreur de l'hôtesse consolatrice chez ce farouche mépriseur de l'univers? Pourquoi craint-il le dénouement désirable, lui qui proclame l'anéantissement définitif de l'être, l'inanité des Élysées et des Érèbes? Peut-il sérieusement redouter, ce matérialiste déterminé, la stupeur du sommeil éternel ou l'éparpillement de l'unité passagère?
Si le pupille de Schopenhauer témoigne peu d'allégresse pour l'euthanasie, c'est qu'en dépit des certitudes du raisonnement persistent l'inexpliqué et la peur du mystère. Et il fuit devant le trépas, comme les hommes des premiers âges, dans la déroute obscure d'un indestructible instinct. Il a tracé de ses cauchemars et de ses paniques des tableaux tels qu'on n'en avait jamais montré d'aussi affolants; au prix d'eux, les pages pourtant suraiguës de la Joie de vivre apparurent comme sereines. Ces images conquirent néanmoins à Maupassant des sympathies nouvelles. Le lecteur terrorisé admire en secret l'écrivain assez courageux pour confesser les faiblesses communes et inavouées. Et qui de nous, dans le nocturne silence, ne fût-ce qu'une minute dont il se souviendra toujours, n'a pas senti fondre sur son cœur la LXIII noire énigme, perler son front et en ondes douloureuses le frisson courir ses membres?
Avec une amère volupté Maupassant écoute la fuite des minutes qui nous blessent et entrevoit les déchéances prochaines, irrémédiables. Sans qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une superbe maîtrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thème ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir «parce que l'avenir c'est la mort», le passé l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et pour les tendresses défuntes. Il est hanté par les yeux qui un jour croisèrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas goûtés. Toujours il préfère le souvenir à la présence, et il a d'infinies délicatesses de touche pour indiquer la tristesse des cœurs qui se manquent, se rencontrent trop tard, et vieillis et sans forces, s'épuisent à vouloir refaire une vie avec les lambeaux des années révolues. Ce que Flaubert appelait l'amertume des sympathies interrompues, il en a un sens pénétrant et supérieur qui, malgré lui, s'élève jusqu'à l'attendrissement.
Autre contradiction. Celui que le contact de la foule «supplicie dans ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là considère la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence. Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de «garder au fond de lui ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».
Hélas! a dit son maître: «Nous sommes tous dans un désert.» Personne ne comprend personne et «quoi que nous tentions, quels que soient l'élan de nos cœurs et l'appel de nos lèvres, nous serons toujours seuls!»
Dans cette géhenne de la mort, dans ces nostalgies du passé, dans ces transes de l'éternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son système? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.
En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en aboutissant comme celui de Schopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je heurte certains des admirateurs de l'écrivain. La pitié, on n'a pas voulu la trouver dans son œuvre: il est entendu qu'il est impitoyable. Mais, examinez de plus près ses récits et vous la verrez s'y révélant à chaque page, pourvu que vous pénétriez dans les entrailles mêmes du sujet. C'est là qu'elle vit naturellement, presque contre le gré du conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.
Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant de lecteurs, c'est
qu'elle n'a rien à faire, cette pitié, avec la pitié humanitaire,
débitée par les rhéteurs. Elle demeure philosophique et hautaine,
dégagée de tout caractère «anthropocentrique». C'est la souffrance
universelle qu'elle embrasse. Et même, pour dire vrai, c'est l'homme,
c'est le bipède hypocrite LXV et sournois qui y participe le moins;
Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent
les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards
de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des
distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que
dédaignèrent les Évangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il
plaint les bêtes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il
plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres, ces êtres
exquis, il s'abandonne et il épand son cœur. Plus la victime est
humble et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est
infinie pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre,
«souffre et meurt sans parler». Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce
lyrisme inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait
d'un même amour «toutes les choses, tous les êtres vivants».
Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain, philosophe, le Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait: il est dénué de tout esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on demeure stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de pensée et une argumentation si débile. Sur Flaubert, sur le vieux patron mort qui lui avait «pris le cœur d'une façon inexprimable», il a écrit l'étude la moins LXVI éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même faiblesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur l'Évolution du roman, dans l'introduction de Pierre et Jean, dans ses Salons enfin qu'il ne faut pas relire. Veut-il édicter un principe, il en cherche le fondement dans son œuvre propre, spécule, systématise et conclut d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...
En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant, spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera jusqu'au jour où il désirera être littéraire.
Il est grand comme un arbre. L'auteur des Contemporains a écrit que Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Jamais jugement ne fut moins contestable. Maupassant lui-même, dans des lettres qu'ignora le critique, y souscrit.
A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilité que développent en
lui «les terres puissantes où une furie vous monte au cerveau par
l'odorat et par les yeux[11]». Il subit même l'influence des saisons et
il écrit de Provence: «Je suis en sève, LXVII c'est vrai. Le printemps
que je trouve ici à son premier éveil remue toute ma nature de plante et
me fait produire ces fruits littéraires qui éclosent en moi, je ne sais
comment[12].»
Le «météore» rayonne à l'apogée de sa course. Tous l'admirent et le glorifient. C'est l'époque où Alexandre Dumas fils par trois fois lui écrit: «Vous êtes le seul auteur dont j'attende une œuvre avec impatience.»
Il a du génie.
Un jour vint pourtant où cette impassibilité maîtresse perdit sa raideur, où le marbre s'amollit au contact de la vie et de la souffrance. Et l'œuvre de romancier, inaugurée par le nouvelliste, va s'attiédir d'une tendresse qui point pour la première fois dans Mont Oriol. Aux dernières pages de ce livre, Maupassant se désintéresse brusquement de son sujet qui est la création, le «lancement» d'une ville d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage épisodique, au malheur de Mme Andermat abandonnée par Paul Brétigny. La comédie pittoresque où évoluaient baigneurs et charlatans, paysans et spéculateurs, s'achève en drame d'amour. Le maître prête à sa jeune mondaine délaissée une attention insolite et il éprouve pour son infortune, cruelle sans doute mais banale, une pitié singulière et profonde. L'amant de Marocca, de La Patronne, se penche sur cette âme fragile, y découvre des noblesses qu'il ignorait, des résignations qui le touchent. Gauche encore, mais avec des délicatesses charmantes, il s'évertue à panser la blessure, à endormir le chagrin de son héroïne.
—Bah!—lui dit un camarade au lendemain LXIX de la publication du volume, en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-même—bah! Mme Andermat fera comme les autres: elle reprendra Paul Brétigny marié.
Or voici que Maupassant s'indigne et sérieusement se fâche:
—Non, elle n'est pas comme les autres celle-là, je vous en réponds!... Allons, je vois que vous ne l'avez pas regardée!
Mais cet élan sentimental qui a étonné ses admirateurs s'est vite amorti, car l'année suivante paraît ce sobre Pierre et Jean, cet admirable chef-d'œuvre de vérité typique, construit avec de la «pâte d'humanité», sans nul mélange d'assaisonnements littéraires ou de combinaisons romanesques. Le lecteur a retrouvé dans sa splendide intégrité le maître d'autrefois.
Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion toujours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son cœur.
Quel est le secret de cette évolution? La lecture de ses œuvres nous le dévoile suffisamment.
Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis «aux chambres des dames». Il a renoncé à composer ces fabliaux rapides qui firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour LXX et de mort. Tristan a succédé à la Vieille Truande. Le conteur a laissé les manants et les vilains, les compagnons des Repues franches pour les seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez Mme Tellier exalte à présent Michèle de Burne: Yseult a remplacé Macette. Dans l'«Ostel de courtoisie», Maupassant cultive les abstractions coutumières de la moderne Table Ronde: Distinction et Mesure, Ferveur et Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions immédiates s'est voué «au culte de la Dame».
Maupassant désormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement. Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain, affirmait-il, doit «tenir tous les articles et décrire les marches des trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines[13]».
Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de lettres, il voulut à son tour scruter d'un œil, qu'il croyait encore implacable, la société mondaine de son époque. L'observateur qui était en lui se flattait d'y récolter une moisson copieuse, l'homme espérait peut-être y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments, à ses cauchemars.
Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le LXXI monde ne put se flatter d'avoir circonvenu l'écrivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le clinquant de son prestige et la puérilité de son ensorcellement. Il méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois: «Ah! j'en vois, s'écrie-t-il, des têtes, des types, des cœurs et des âmes! Quelle clinique pour un faiseur de livres! Le dégoût que m'inspire cette humanité me fait regretter plus encore de n'avoir pu devenir ce que j'aurais voulu être avant tout: un satirique destructeur, un ironique féroce et comique, un Aristophane ou un Rabelais[14].» Et il ajoute peu après: «Le monde fait des ratés de tous les savants, de tous les artistes, de toutes les intelligences qu'il accapare. Il fait avorter tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller le goût, la curiosité, le désir, le peu de flamme qui brûle en nous[15].»
Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la personnalité du romancier, pas plus qu'ils n'oblitérèrent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte son imperturbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de sa plasticité, a subi l'«envahissement» des mondains comme naguère celui des ruraux. Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.
En dépit de leur banalité, les louanges persistantes finirent par émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.
Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la caverne où il avait pénétré. Il connut la terminologie des clubs, le charme des conversations douces et grises, l'attrait énervant des flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir encore la tyrannie des élégances matérielles.
Le monde—pour lequel il n'était pas fait—le retint dans ses lacs puérils, aux mailles fines et solides, où se prennent parfois les plus rétifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontré dans ce caravansérail frivole des cœurs sincères et des mains fraternelles?
En résumé, si Maupassant ne fut jamais l'esclave des dogmes mondains,
l'être d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des
goûts de raffiné, des disciplines d'extrême civilisé.
Le romancier habite depuis quelque temps cette cité enchantée et factice quand soudain la maladie LXXIII qui veillait s'exacerbe. Les névralgies le torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mystérieuses, le secouent et c'est dans une demi-cécité qu'il évolue, à tâtons. Les maux endurés sont si féroces qu'il éprouve le besoin de les crier. Mais, le phénomène clinique a été souvent décrit, du même coup son cœur misérable se convulse et s'attendrit. Il est en proie à une émotivité singulière, ses facultés anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la surexcitation de la souffrance son esprit s'élargit, s'ouvre à des compréhensions nouvelles.
Cette personnalité ennoblie, Maupassant la doit à ces douleurs chères aux grandes âmes dont a parlé Daudet. Lisez cet aveu inattendu:
«Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir tout ce que je sens au fond de moi de pensées inexplorées, refoulées, désolées. Je les sens qui me gonflent et m'empoisonnent comme la bile chez les bilieux. Mais si je pouvais un jour les expectorer, alors elles s'évaporeraient peut-être et je ne trouverais plus en moi qu'un cœur léger, joyeux qui sait? Penser devient un tourment abominable quand la cervelle n'est qu'une plaie. J'ai tant de meurtrissures dans la tête que mes idées ne peuvent remuer sans me donner envie de crier. Pourquoi? Pourquoi? Dumas dirait que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutôt que j'ai un pauvre cœur orgueilleux et honteux, un cœur humain, ce vieux cœur humain dont on LXXIV rit, mais qui s'émeut et fait mal et dans la tête aussi, j'ai l'âme des latins qui est très usée. Et puis il y a des jours où je ne pense pas comme ça, mais où je souffre tout de même, car je suis de la famille des écorchés. Mais cela, je ne le dis pas, je ne le montre pas, je le dissimule même très bien, je crois. On me pense sans aucun doute un des hommes les plus indifférents du monde. Je suis sceptique, ce qui n'est pas la même chose, sceptique parce que j'ai les yeux clairs. Et mes yeux disent à mon cœur: Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se cache[16].»
Page admirable où s'affirme, en dépit des réticences, le combat entre deux âmes opposées, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en vain que Maupassant crispé essaie de cacher cette sensibilité imprévue: désormais elle se manifestera à tous les clairvoyants.
Le temps est passé pour le maître des beaux élans de la jeunesse à la conquête de la vérité, de cette vérité que tout le monde ignore «ou feint d'ignorer sur la terre». Il sent flotter autour de lui les tristesses qu'il porte. «Elles s'élargissent comme la nuit et m'oppressent du haut du ciel[17].»
Les regrets le visitent et les présages le poursuivent. A cette heure il subit l'irrésistible nécessité de s'hypnotiser devant l'inconnu et de fouiller l'inexplicable. Il a la conscience précise qu'en lui quelque chose se détruit; à maintes reprises, il est hanté par l'idée du dédoublement de son individu: deux êtres qui vivent côte à côte et s'observent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le toise, prête à bondir. Dans un vertige déambulatoire, il essaie de fuir, mais à la montagne comme à la mer, la nature, hier son refuge, l'épouvante; il croit entendre sa voix «triste et superbe» lui confirmer des arrêts impitoyables.
Alors son cœur s'épanche; tous les sentiments, naguère diffamés, il veut les éprouver. Il célèbre maintenant dans ses livres l'amour-passion, l'amour-sacrifice, l'amour-tourment; il vante l'abnégation, le dévouement, l'irrésistible joie de se donner toujours plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine: quitte à souffrir davantage encore, il implore en hâte de la tendresse et des souvenirs.
Par instants, le Maupassant de naguère proteste contre les servitudes que lui impose l'homme nouveau. Il se plaint de n'avoir plus complète comme autrefois la sensation d'être sans contact avec rien au monde, sensation si douce et si forte et qui rend fort. «Comme j'avais raison, écrit-il, de me murer dans l'indifférence! Si on pouvait LXXVI ne pas sentir et seulement comprendre sans laisser des lambeaux de soi-même à d'autres êtres!.... Il est singulier de souffrir du vide, du néant de cette vie, étant résigné comme je le suis à ce néant. Mais voilà, je ne peux vivre sans souvenirs et les souvenirs me grignotent. Je ne peux avoir aucune espérance, je le sais, mais je sens obscurément et sans cesse le mal de cette constatation et le regret de cet avortement. Et les attaches que j'ai dans la vie travaillent ma sensibilité qui est trop humaine, pas assez littéraire[18].»
Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs de sentiment qui sont le lot des cœurs exceptionnels.
Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une pathétique envergure. Il ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir. Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs, douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les LXXVII crépuscules amers des existences manquées. Il peut répéter avec Sully-Prudhomme: