A l'obligeance de Mme Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout, nièce de Gustave Flaubert, nous devons communication des Lettres à Gustave Flaubert.

CXXV


LETTRES

À SA MÈRE ET À SES AMIS.

Yvetot, ce 2 mai 1864.

Chère Maman,

On ne donnera les places que cet après-midi, et je commence ma lettre ce matin.

Je viens d'apprendre qu'on ne donnera les places que demain mardi, parce que M. le Supérieur est à Rouen aujourd'hui. Nous n'avons plus une seule rougeole. Je désespère pour mon Racine; je croyais que nous avions encore au moins cinq compositions en thème latin, et il n'y en a plus qu'une, et deux en grec. Je ne comprends rien à cette malheureuse langue. Donc, je n'espère rien de bien pour le grec. Quant à la composition en version, dont on donnera les places demain, je crois être bien. Nous ne composerons plus maintenant avant près de 3 semaines. Je ne t'écrirai plus avant la sortie. Ainsi donc, CXXVI entendons-nous pour cela, tu sais que nous ne rentrons qu'à 7 heures du soir. Si Germer est revenu, tu pourras venir avec ma tante, qui compte venir en voiture, et ainsi partir le plus tard possible sans être fixée par le train, ni obligée de coucher ici. Écris-moi pour me dire quelle est ta résolution. Que vas-tu faire?

Eh bien, voici de la pluie; il y a assez longtemps que nous la demandons. Je voudrais savoir quand commence l'été d'après le calendrier.

Comment va Henri? a-t-il toujours ses camarades? Sais-tu si Germer va bientôt revenir? va-t-il mieux? Il a eu des vacances assez longues, j'espère; il n'a pas à se plaindre.

Tu diras que j'en parle bien longtemps d'avance, mais si cela ne te faisait rien, au lieu du bal que tu m'as promis au commencement des grandes vacances, je te demanderai un petit dîner, ou bien seulement, toujours si cela ne te faisait rien, de me donner seulement la moitié de l'argent que t'aurait coûté le bal, parce que cela m'avancera toujours pour pouvoir acheter un bateau. Et c'est l'unique pensée que j'ai depuis la rentrée, non seulement depuis la rentrée de Pâques, mais aussi depuis la rentrée des grandes vacances. Je ne veux pas acheter des bateaux que l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans l'église, c'est-à-dire un CXXVII bateau-pêcheur tout rond dessous. Si je n'ai pas de prix, j'espère au moins avoir un accessit.

Je n'ai plus le temps de continuer ma lettre aujourd'hui, chère maman; à demain.

Ce mardi.

Je suis 2e en version latine. Tu vois que me voici revenu entre les 1ers; j'ai manqué être premier: ma composition a été à 2 professeurs avec celle du 1er. Mais je suis 2e, cela fait 30 sous que tu me dois, et bonne maman 30. Cela me donne 3 francs. Mais il n'y a plus qu'une composition en latin, je ne pourrai pas gagner mon Racine, mais si j'ai un ou deux accessit (sic), voudras-tu me le donner?

Adieu, chère maman, je t'embrasse très fort. Embrasse bien Hervé pour moi.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


À SA MÈRE.

1870

Je t'ai envoyé le conducteur de la voiture du Havre pour te donner de mes nouvelles, chère mère. Mais, dans la crainte qu'il n'y aille pas, je t'envoie un mot.

Je me suis sauvé avec notre armée en déroute; j'ai failli être pris. J'ai passé de l'avant-garde à l'arrière-garde pour porter un ordre de l'intendant CXXVIII au général. J'ai fait 15 lieues à pied. Après avoir marché et couru toute la nuit précédente pour des ordres, j'ai couché sur la pierre dans une cave glaciale; sans mes bonnes jambes, j'étais pris. Je vais très bien.

Adieu. Plus amples détails demain. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé. Compliments à tout le monde; bien des choses à Josèphe.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


À SA MÈRE.

Paris, ce samedi [1870].

Je t'écrirai encore quelques mots aujourd'hui, chère mère, parce que d'ici à deux jours les communications seront interrompues entre Paris et le reste de la France. Les Prussiens arrivent sur nous à marche forcée. Quant à l'issue de la guerre, elle n'offre plus de doute, les Prussiens sont perdus, ils le sentent très bien du reste et leur seul espoir est d'enlever Paris d'un coup de main, mais nous sommes prêts ici à les recevoir.

Quant à moi, je ne couche pas encore à Vincennes et je ne me presse pas d'y avoir un lit, j'aime mieux être à Paris pour le siège que dans le vieux fort, où nous sommes logés là-bas, lequel vieux fort sera abattu à coups de canon par les Prussiens. Mon père est aux abois, il veut absolument CXXIX me faire entrer dans l'Intendance de Paris,—et il me fait les recommandations les plus drôles pour éviter les accidents.—Si je l'écoutais, je demanderais la place de gardien du grand égout collecteur pour ne pas recevoir de bombes. Robert va se trouver au premier feu à Saint-Maur. Les mobiles ont le chassepot, ils font bonne contenance. Médrinal m'a écrit pour que je lui prête mon Lefaucheux, je vais lui répondre que je l'ai promis à mon cousin Germer. Mme Denisane m'a offert hier une place à l'Opéra, j'ai été entendre la Muette, c'est très joli.

Faure-Dujarric, qui est très lié avec l'intendant général, s'est mis tout à ma disposition pour me caser le plus agréablement possible, il a été trouver l'intendant et il y retourne demain, car la vie de caserne est bien ennuyeuse, je serai bien mieux dans les bureaux ou au camp, mais on n'y verra plus personne, les communications avec l'armée étant devenues très difficiles.

Adieu, chère mère, je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé. Bien des choses à Josèphe. Mon père te serre la main.

Ton fils,

Guy de Maupassant.

Je m'embête abominablement! Quand je serai repris à l'Intendance il fera beau temps! Médrinal peut prendre l'autre fusil.


CXXX

À SA MÈRE.

24 septembre 1873.

Tu vois que je ne tarde pas à t'écrire, mais en vérité je ne puis attendre plus longtemps. Je me trouve si perdu, si isolé, et si démoralisé que je suis obligé de venir te demander quelques bonnes pages. J'ai peur de l'hiver qui vient, je me sens seul, et mes longues soirées de solitude sont quelquefois terribles. J'éprouve souvent, quand je me trouve seul devant ma table avec ma triste lampe qui brûle devant moi, des moments de détresse si complets que je ne sais plus à qui me jeter. Et je me disais souvent dans ces moments-là, l'hiver dernier, que tu devais avoir aussi d'affreuses tristesses pendant les longues et froides soirées de décembre et de janvier. J'ai repris ma vie monotone, en voici pour 3 mois. L. F. ne peut pas dîner avec moi ce soir; il dîne en ville, cela m'ennuie, nous aurions pu causer un peu ensemble... J'ai écrit tout à l'heure, pour me distraire un peu, quelque chose dans le genre des Contes du Lundi. Je te l'envoie, cela n'a naturellement aucune prétention, puisque je l'ai écrit en un quart d'heure. Je te prierai cependant de me le renvoyer, parce que je pourrai en faire quelque chose. Il y a plusieurs phrases peu correctes, mais je corrigerai cela quand je m'en servirai. Je voudrais bien me trouver reporté quinze jours CXXXI en arrière, c'est décidément bien court, on n'a pas le temps de se voir et de causer et une fois la vacance finie, on se dit: «Mais comment cela s'est-il fait? Je suis à peine arrivé, je n'ai encore causé avec personne.»

Adieu, ma chère mère, je t'embrasse mille et mille fois, ainsi qu'Hervé.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


À SA MÈRE.

MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

Paris, ce 30 octobre 1874.

 

Essaie de me trouver des sujets de nouvelles. Dans le jour, au ministère, je pourrais y travailler un peu. Car mes pièces me prennent toutes mes soirées, et j'essaierai de les faire passer dans un journal quelconque.

 

Quelques détails sur notre famille, trouvés dans les vieux papiers que je lis en ce moment. Voici les titres de J.-Bte de Maupassant: Écuyer, Conseiller secrétaire du Roi, du Gd Collège, Maison, Couronne de France et de ses Finances, Noble du St Empire, Doyen de l'Ancien Conseil de feu Sa Majesté Imple en France, Doyen du CXXXII Conseil de feu S. A. Mgr le Prince de Condé et Conseil particulier de S. A. Sérénissime Mgr Louis de Bourbon, Comte de Clermont, prince du sang.

Sa femme, dont nous avons le portrait, était Marie-Anne de La Marche. Son fils Louis-Camille de Maupassant eut pour parrain Louis de Gand de Mérodes de Montmorency, et pour marraine, Marguerite Camille de Grimaldy de Monaco. Son mariage avec Mlle d'Avignon, belle-sœur du Marquis d'Aligre, se fit en présence et de l'agrément de très haut, très puissant et très excellent Prince Mgr Louis de Bourbon, Comte de Clermont, Prince de sang, et de très haut et très puissant Seigneur Mgr le Marquis d'Aligre, Président du Parlement. Alliés par mariage: les de Bar, Claude-Denis Dorat de Chameubles, commandeur de l'Ordre de Saint-Lazare, Texier de Montainville de Briqueville, et Jacques-Gabriel Bazin, marquis de Beszons, lt gl des armées du Roi, le Marquis de Courtavel, etc.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


À SA MÈRE.

29 novembre 1874.

 

Je vais faire présenter mon Histoire du Vieux Temps à l'Odéon, par Raymond Deslandes, en CXXXIII suppliant qu'on ne me la garde pas trop longtemps, pour pouvoir la présenter au concours de la Gaîté.....


Paris, jeudi, 29 juillet 1875.

Ma chère Mère,

Voici enfin le beau temps revenu et j'espère que cela va te faire louer ta maison. Il fait aujourd'hui une chaleur terrible, et les derniers Parisiens vont très certainement se sauver. Quant à moi, je canote, je me baigne, je me baigne et je canote. Les rats et les grenouilles ont tellement l'habitude de me voir passer à toute heure de la nuit avec ma lanterne à l'avant de mon canot qu'ils viennent me souhaiter le bonsoir. Je manœuvre mon gros bateau comme un autre manœuvrerait une yole, et les canotiers de mes amis qui demeurent à Bougival (2 lieues 1/2 de Bezons) sont supercoquentieusement émerveillés quand je viens vers minuit leur demander un verre de rhum. Je travaille toujours à mes scènes de canotage dont je t'ai parlé, et je crois que je pourrai faire un petit livre assez amusant et vrai en choisissant les meilleures des histoires de canotiers que je connais, en les augmentant, brodant, etc.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


CXXXIV

MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

Ce mercredi.

Ma chère Mère,

 

Je vais te raconter maintenant une aventure qui m'est arrivée l'autre jour. Comme je passais rue N.-D. de Lorette, j'ai aperçu un attroupement, je me suis approché. C'était à cause d'un homme du peuple qui frappait avec fureur un enfant d'une dizaine d'années. La colère m'a pris, j'ai empoigné l'homme au collet et je l'ai conduit au poste de la rue Bréda. Là, les sergents de ville, après s'être assurés que l'enfant était son fils, m'ont laissé entendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas, qu'un père avait bien le droit de corriger son fils si l'enfant était indocile—et je suis parti avec ma veste—et sais-tu pourquoi cela? Parce que si on avait donné suite à l'affaire, il aurait fallu mettre dans le rapport que l'homme avait été arrêté par un bourgeois et que le commissaire aurait flanqué un suif aux agents de service dans la rue N.-D. de Lorette pour ne s'être pas trouvés là au moment de l'affaire.....

Ton fils,

Guy.


CXXXV

8 mars 1875.

Ma chère Mère,

 

Nous allons, quelques amis et moi, jouer dans l'atelier de Leloir une pièce absolument lubrique où assisteront Flaubert et Tourgueneff.

Inutile de dire que cette œuvre est de nous. En fait d'œuvre, voici une pièce de vers que j'ai faite dernièrement.

SOMMATION RESPECTUEUSE.
Je connaissais fort peu votre mari, madame;
Il était bête et laid, je n'en savais pas plus;
Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,
Que le mari soit borgne, ou bancal, ou perclus.
Je sentais que cet être inoffensif et bête
Se trouvait trop petit pour être dangereux,
Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,
Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.
Que m'importait, d'ailleurs. Mais un jour, contre moi,
Vous avez fait surgir ce grotesque bonhomme;
Vous parlez de mari, de devoirs, et de loi;
Quel époux avez-vous et quel devoir en somme?
Il est votre mari! De quel droit, s'il vous plaît?...
De par l'autorité. L'Église et votre mère.
Parents et loi, madame, et le prêtre et le maire
N'ont pas le droit d'unir la plus belle au plus laid.
Car Dieu donne à chacun celle qui lui ressemble,
Dieu protège et bénit les amours assortis,
Les hommes, de ses mains, par couples sont sortis;
Il les fait l'un pour l'autre et dit: «Vivez ensemble!»
CXXXVI
Dieu qui créa l'esprit pour aimer la Beauté,
Dieu qui ne comprend pas qu'on discute et calcule
Le plus ou moins d'argent par la dot apporté,
N'avait point fait pour vous ce magot ridicule.
Quoi, pourriez-vous avoir un instant de remords?
Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,
Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,
Que le ciel, par dégoût, jeta seul de sa race.
Oui, quand Dieu contempla ce burlesque portrait,
Il rit et, par dédain, il lui permit de naître,
Mais le voyant si laid sur terre, il eut regret
Et n'osa pas créer de femme pour cet être.
Vous n'êtes pas la sienne... infâme préjugé!
Vous n'êtes pas liée à cet homme factice
Que le ciel destina, dans sa grande justice,
Pour les noirs du sérail ou les noirs du clergé.
Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,
Puéril épouvantail que sur l'amour on juche
Comme on met sur un arbre un mannequin de bois
Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.
Entre mes bras bientôt je vous aurai saisie;
Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement;
Qu'il reste entre nous deux ce bonhomme vessie,
Nous le ferons crever dans un embrassement.

Adieu, ma chère mère. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé; bien des choses à tout le monde; compliments à Josèphe.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


CXXXVII

À SA MÈRE.

Paris, ce 20 septembre 1875.

Ce lundi.

J'ai reçu ta lettre ce matin, ma chère mère, et, comme j'ai aujourd'hui quelques minutes de liberté, j'y réponds de suite.

Je vais d'abord te raconter ma journée d'hier, d'autant plus que j'ai fait une excursion des plus remarquables.

Je suis parti samedi soir par le chemin de fer de Limours, et j'ai pris mon billet pour Saint-Rémy, village situé à 8 lieues de Paris et près de Chevreuse. J'avais avec moi un seul camarade, M....., un peintre et marcheur intrépide. De Saint-Rémy nous gagnons Chevreuse où nous dînons, après quoi nous faisons un tour le long..... le long de l'Yvette, qui nous paraît fort jolie, et nous nous couchons. Hier, à 5 heures du matin, nous étions debout. Nous allons d'abord visiter les ruines du château de Chevreuse, qui sont pittoresques et bien placées sur une hauteur dominant la vallée; puis (pardon du détail) nous achetons du saucisson, du jambon, 2 livres de pain, du fromage et un verre, et nous nous mettons en route. La vallée est jolie, avec des points de vue ravissants et une puissance de végétation remarquable, mais cependant j'avouerai que j'attendais mieux. Nous nous dirigeons ensuite vers Cernay, dont on m'avait beaucoup vanté les CXXXVIII vaux remplis de cascatelles. J'ai vu en route une chose qui m'a fait croire que j'étais près du Paradou.

Un parc, ou plutôt un chaos de verdure immense où on ne distinguait pas une éclaircie, pas un point de vue ménagé: une infranchissable muraille de feuilles. Nous avons suivi le mur d'enceinte pendant 5 kilomètres et nous n'en apercevions pas le bout, et comme nous demandions à une vieille à qui appartenait cette merveilleuse propriété, elle nous a répondu d'un air rogue et indigné: «Tout le monde sait, Monsieur, que c'est la propriété du duc de Luynes.» Notre demande était pourtant naturelle; nous nous savions à 6 kilomètres du château de Dampierre, le parc a donc 6 kilomètres de large!!! et une longueur? Nous arrivons ensuite à Cernay et nous descendons dans la vallée; là j'ai été véritablement ébloui par la merveilleuse beauté du paysage: j'apercevais devant moi une adorable petite vallée dont tout le fond était un étang planté de roseaux. Nous descendons dans les bois et nous touchons aux cascatelles. Je doute que les fameux jardins de Frascati, dont tu m'as si souvent parlé, soient aussi beaux que cette vallée: figure-toi d'abord un bois avec des chênes d'une grosseur et d'une hauteur improbables, sur nos têtes une voûte de feuilles, autour de nous des roches rouges et grises, grosses comme des maisons, et une rivière sautant de rocher, courant à droite et à gauche; j'ai pensé à certaines descriptions CXXXIX de la Jérusalem Délivrée. Nous avons ensuite continué notre chemin le long des étangs que nous avons suivis pendant 3 lieues au milieu d'un paysage féerique, suivant le pied d'un coteau boisé où les arbres s'interrompaient tout à coup pour faire place à ces immenses rochers gris qui perçaient la terre de tous côtés. Une seule chose nous troublait, c'était la quantité prodigieuse de reptiles qui fuyaient devant nous. Pendant près de deux heures nous n'avons pas vu une maison, pas rencontré un habitant; nous allions à la découverte, et nous avons été obligés de boire de l'eau à la rivière en mangeant notre frugal déjeuner. On nous a dit ensuite que personne ne visitait cette vallée à cause de la difficulté d'accès: il faut être marcheur enragé pour aller jusqu'au bout. Le dernier étang, plus petit que les autres, est entouré d'un rideau de sapins: il est aussi sombre et désolé que les autres sont gais et riants. Nous arrivons ensuite à Fargis. De là, nous allons à Trappes par une affreuse grand'route, et nous allons voir l'étang de Saint-Quentin. Ça c'est autre chose. Figure-toi une immense plaine, une nappe d'eau dont nous n'avons pas vu les bouts, elle a 5 kilomètres de long, des roseaux sur les bords, au milieu des centaines de poules d'eau, et sur la berge des douzaines de chasseurs. Les poules d'eau regardent les chasseurs, les chasseurs regardent les poules d'eau, et on attend. De minute CXL en minute un coup de fusil, c'est pour quelque malheureuse poule qui s'est aventurée trop près des bords; immédiatement un gamin se met à l'eau et rapporte la victime.

Nous avons gagné Versailles, puis Port-Marly, enfin Chatou à 9 h. 1/2, et nous avons retrouvé là nos amis. Nous marchions depuis 5 heures du matin et nous avions fait 15 lieues, ou si tu aimes mieux 60 kilomètres, environ 70.000 pas!!! Nos pieds étaient en marmelade.

Pendant toute cette journée, j'étais poursuivi par une idée fixe, j'avais chaud, j'étais couvert de poussière et je me disais: comme un bain de mer me serait agréable. Pendant la seule partie laide de notre promenade, c'est-à-dire de Fargis à Trappes, nous avons été poursuivis par une pluie battante. Il avait fait beau jusque-là; nous avons eu ensuite beau temps jusqu'à 7 heures du soir et alors une nouvelle averse. Aujourd'hui le temps est à peu près remis et il fait très chaud. Je crois que l'été sera bientôt au mois de décembre et l'hiver au mois de juillet. On pourra probablement cette année prendre des bains de mer jusqu'à la fin d'octobre. Y a-t-il encore beaucoup de monde à Étretat? C'est moi qui n'apprécierais pas du tout un souper au clair de la lune sur le galet d'Antifer. Oh! non, mais non.....

Ton fils,

Guy de Maupassant.


CXLI

À SA MÈRE.

Paris, ce 6 octobre 1875.

Je m'imagine que tu dois te trouver bien isolée, ma chère mère, et l'hiver qu'on annonce devoir être très dur m'épouvante beaucoup pour toi.

Si seulement nous étions au mois de janvier, le cap terrible serait doublé; quand les jours s'allongent, pour moi, on est sauvé. C'est décembre qui me terrifie, le mois noir, le mois sinistre, le mois profond, le minuit de l'année. On nous a déjà donné des lampes au ministère, dans un mois nous ferons du feu. Je voudrais bien être au jour où on l'éteindra.

J'ai été l'autre jour pour voir si Flaubert était revenu, et j'ai appris qu'il n'habitait plus rue Murillo, mais faubourg Saint-Honoré, 240. Je me suis rendu à cette nouvelle adresse, et là on n'a pas pu me dire quand il viendrait. Comme je sais par L..... que Louis a été à Croisset l'autre jour et qu'Émile a répondu que M. Flaubert n'était pas à Croisset et qu'il ignorait où il se trouvait, je crains qu'il soit malade et que pour cette raison, il ait refusé de recevoir Louis et Leloir.

 

Maintenant, je te prie aussi d'aller à la mairie prier M. E..... de me faire savoir de suite les renseignements suivants demandés par le Ministère de la guerre. Comme j'étais parti avant le CXLII tirage au sort (classe 1870) le maire d'Étretat a évidemment tiré pour moi; par suite, dans quelle subdivision de région a eu lieu le tirage au sort? Quel était mon numéro du registre matricule? Il m'est arrivé hier soir un petit accident qui aurait pu avoir des suites, mais qui heureusement n'a rien été, en me penchant trop près d'une bougie j'ai mis le feu à ma barbe: j'ai arrêté de suite l'incendie avec ma main, mais tout un côté était flambé et il a fallu me raser ce qui m'ennuie beaucoup, car je vais avoir l'ennui de la laisser repousser et c'est bien incommode et bien laid pendant les trois premiers mois.

Je ne sais absolument de quelle façon arranger mon chapitre de la bonne et du singe dans Héraclius[27] et je suis très embarrassé. Je commence ma comédie Une répétition et aussitôt qu'elle sera finie je ferai en même temps que mes nouvelles de canotage une série de nouvelles intitulée: Grandes misères des petites gens. J'ai déjà 6 sujets que je crois très bons. Par exemple ce n'est pas gai. Adieu, ma chère mère, je t'embrasse de tout cœur. Bien des choses à tout le monde.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


CXLIII

À ÉMILE ZOLA.

MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS.
Secrétariat.—1er bureau.

Cher Maître et Ami,

Je viens vous demander un service que vous m'avez, du reste, promis le premier: c'est de dire quelques mots de mon volume de vers dans votre feuilleton du Voltaire. J'ai eu un article au Globe, un au National, de Banville, deux citations fort élogieuses au Temps, un article excellent au Sémaphore de Marseille, un autre dans la Revue politique et littéraire, des citations aimables dans le Petit Journal, le XIXe Siècle, etc. et, hier soir, une conférence de Sarcey.

La vente va bien, du reste, et la première édition est presque épuisée, mais j'aurais besoin d'un bon coup d'épaule pour enlever les 200 exemplaires qui restent. La deuxième édition est prête.

Laffitte m'a demandé une nouvelle que je lui fais.—J'ai refusé de fixer le prix, voulant vous consulter à ce sujet. Je viens, en outre, d'entrer au Gaulois ainsi que Huysmans. Nous donnerons chacun un article par semaine et nous toucherons 500 francs par mois.

Je ne saurais vous dire combien je pense à Flaubert, il me hante et me poursuit. Sa pensée CXLIV me revient sans cesse, j'entends sa voix, je retrouve ses gestes, je le vois à tout moment debout devant moi avec sa grande robe brune, et ses bras levés en parlant. C'est comme une solitude qui s'est faite autour de moi, le commencement des horribles séparations qui se continueront maintenant d'année en année, emportant tous les gens qu'on aime, ou qui sont nos souvenirs, avec qui nous pouvions le mieux causer des choses intimes. Ces coups-là nous meurtrissent l'esprit et nous laissent une douleur permanente dans toutes nos pensées.

Adieu, mon cher maître et ami, croyez à mes sentiments bien affectueux et bien dévoués et présentez, je vous prie, à Mme Zola mes compliments empressés, respectueux.

Guy de Maupassant.


Étretat, ce mardi. [Janvier 1881.]

Ma bien chère Mère,

Je t'écris sur un coin de table dans notre petit salon. Les deux chiens fort maigres, mais gais et bien portants, sont couchés à mes pieds, Matho me dérange sans cesse en se frottant contre ma jambe. Daphné est tout à fait guérie.

Quant à moi je me mouche, j'éternue, envahi par un affreux rhume de cerveau, car j'ai voyagé CXLV toute la nuit par un froid de cinq degrés, et je ne peux pas m'échauffer dans notre maison glacée. Le vent froid souffle sous les portes, la lampe agonise, et le feu vif m'éclaire, un feu qui grille la figure et n'échauffe pas l'appartement. Tous les objets anciens sont autour de moi, mornes, navrants, aucun bruit ne vient du village mort sous l'hiver. On n'entend pas la mer.

J'ai froid plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la maison.

Je sens cet immense égarement de tous les êtres, le poids du vide. Et au milieu de cette débandade de tout, mon cerveau fonctionne lucide, exact, m'éblouissant avec le Rien éternel. Cela a l'air d'une phrase du père Hugo: mais il me faudrait beaucoup de temps pour rendre mon idée claire dans un langage précis. Ce qui me prouve une fois de plus que l'emphase romantique tient à l'absence de travail.

Il fait très froid tout de même et il fait lamentable.

 

Je ferme celle-ci bien vite, car la poste part à 6 heures, la terre étant couverte de neige.

Pourvu que je ne sois pas bloqué ici.

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement et longtemps de tout mon cœur.

Ton fils,

Guy de Maupassant.

CXLVI

J'ai presque fini ma nouvelle sur les femmes de bordel à la première communion. Je crois que c'est au moins égal à Boule de Suif, sinon supérieur.


À SA MÈRE.

Saïda, vendredi. [Août 1881.]

Toujours un seul mot, ma bien chère mère, rien que pour te donner de mes nouvelles qui sont excellentes. Je viens de pousser une pointe jusqu'aux chotts sans avoir rencontré aucun Bou-Amama. Je pars dans une heure pour Alger où je vais enfin trouver des lettres et des journaux, car je n'ai rien reçu depuis mon départ de cette ville. Je supporte admirablement la chaleur. Et je t'assure qu'elle était raide sur les hauts plateaux. Nous avons voyagé un jour entier avec le siroco qui nous soufflait du feu dans la figure. On ne pouvait plus toucher aux canons de nos fusils qui nous brûlaient les mains. Sous toutes les pierres on trouvait des scorpions. Nous avons rencontré des chacals, et des chameaux morts que dépeçaient des vautours.

Un officier de zouaves dont nous avons rencontré le détachement en plein désert m'a dit que Zola avait fait un article sur moi dans le Figaro.


CXLVII

À MADAME LECOMTE DU NOUY[28].

Hôtel de Catane; Ragusa, 15 mai 1884.

Chère Madame et Amie,

Je veux chaque jour vous écrire pour vous demander des nouvelles et de vous et de votre famille; et puis le voyage prend toutes mes minutes. Je me lève à quatre ou cinq heures du matin, et puis je roule en voiture et je marche sur mes jambes. Je vois des monuments, des montagnes, des villes, des ruines, des temples grecs étonnants en des paysages bizarres, et puis des volcans, de petits volcans qui crachent de la boue, et de grands volcans qui crachent du feu. Je vais partir dans une heure pour faire l'ascension de l'Etna. Comment allez-vous? votre mari est-il près de vous en ce moment? comment vont votre fils? votre mère? votre frère? Votre père est-il revenu?

Je pense que je rentrerai à Paris dans quinze jours ou vingt jours. Et puis j'irai un peu à Étretat, et puis en Auvergne, à Châtel-Guyon, car mon estomac ne va guère et mes yeux ne vont pas du tout. Quant à mon cœur, il marche avec une régularité CXLVIII d'horloge et je grimpe les montagnes sans le sentir une seconde.

Écrivez-moi donc un mot à Rome, où je serai dans quelques jours chez le comte Primoli, Palazzo Primoli, via Torre di Nina.

Je vous baise les mains, chère Madame et amie, en me rappelant au bon souvenir de tous les vôtres.

Guy de Maupassant.


À MADAME LECOMTE DU NOUY.

Antibes, 2 mars 1886.

Madame et chère Amie,

Que vous dirai-je d'ici? Je navigue, et je travaille surtout. Je fais une histoire de passion très exaltée, très alerte, et très poétique. Ça me change—et m'embarrasse. Les chapitres de sentiments sont beaucoup plus raturés que les autres. Enfin ça vient tout de même; on se plie à tout avec de la patience; mais je ris souvent des idées sentimentales, très sentimentales et tendres, que je trouve, en cherchant bien! J'ai peur que ça me convertisse au genre amoureux, pas seulement dans les livres, mais aussi dans la vie; quand l'esprit prend un pli, il le garde, et vraiment il m'arrive quelquefois en me promenant sur le cap CXLIX d'Antibes, un cap solitaire comme une lande en Bretagne, en préparant un chapitre poétique au clair de lune, de m'imaginer que ces aventures-là ne sont pas si bêtes qu'on le croirait.

Je vais assez souvent à Cannes, qui est aujourd'hui une cour ou plutôt une basse-cour de Rois.—Rien que des Altesses et Tout ça règne dans les Salons de leurs nobles sujets. Moi je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes, mais aussi toutes les femmes perchées sur leurs pattes de dindes de neuf heures à minuit, par respect de l'Altesse Royale.

Le prince X....., qui serait fort beau avec la blouse bleue du marchand de porcs normand, bien qu'il ressemble à l'animal plutôt qu'au vendeur, règne sur un peuple....., en face du comte....., un vrai serrurier, qui règne sur un peuple de nobles, faux ou vrais. Cependant les..... l'emportent de beaucoup en nombre et en fortune. Dans dix ans Cannes sera..... ou ne sera pas.

A côté de ces 2 monarques on voit au moins cent altesses, roi de Wurtemberg, grand-duc de Mecklembourg, duc de Bragance, etc., etc. La société cannoise en est devenue folle. Il est facile de constater que ce n'est pas par les Idées que périra la noblesse d'aujourd'hui comme son aînée de 89. Quels crétins!!!

CL

De temps en temps tous ces princes vont rendre visite à leur cousin de..... Alors la scène change dès la gare. Les Altesses qui daignaient à peine tendre un doigt, la veille, à leurs fidèles et très nobles serviteurs, inclinés jusqu'à leurs genoux, sont bousculés par les commissionnaires, coudoyés et poussés par des commis voyageurs, entassés dans des wagons avec les hommes les plus communs, les plus grossiers et les plus mal appris..... Et on s'aperçoit avec stupeur que, si on n'était prévenu, il serait impossible de reconnaître la distinction royale et la vulgarité bourgeoise; c'est là une comédie admirable, admirable..... admirable..... que j'aurais un plaisir infini—vous entendez infini—à raconter si je n'avais des amis, de très charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Et puis le duc....., lui-même, est si gentil à mon égard que vraiment je ne peux pas: mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge..... En tous cas, cela m'a servi de formuler ce principe qui est plus vrai, soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu.

Tout heureux qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse, CLI qu'il ne pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter, sans être, malgré lui, entraîné par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles.

Enseignez cela à votre fils au lieu du catéchisme, et laissez-moi vous baiser les mains.

Maupassant.

Le roman auquel il est fait allusion dans cette lettre est Mont-Oriol.


À M. MAURICE VAUCAIRE[29].

Monsieur,

Établir les règles d'un art n'est pas chose aisée, d'autant plus que chaque tempérament d'écrivain a besoin de règles différentes. Je crois que pour produire il ne faut pas trop raisonner. Mais il faut regarder beaucoup et songer à ce qu'on a vu. Voir: tout est là, et voir juste. J'entends par voir juste, voir avec ses propres yeux et non avec ceux des maîtres. L'originalité d'un artiste s'indique d'abord dans les petites choses et non dans les grandes. Des chefs-d'œuvre ont été faits sur d'insignifiants détails, sur des objets vulgaires. Il faut trouver aux choses une signification qui n'a CLII pas encore été découverte et tâcher de l'exprimer d'une façon personnelle.

Celui qui m'étonnera en me parlant d'un caillou, d'un tronc d'arbre, d'un rat, d'une vieille chaise, sera, certes, sur la voie de l'art et apte, plus tard, aux grands sujets.

On a trop chanté les aurores, les soleils, les rosées et la lune, les jeunes filles et l'amour, pour que les derniers venus n'imitent pas toujours quelqu'un en touchant à ces sujets.

Et puis je crois qu'il faut éviter les inspirations vagues. L'art est mathématique, les grands effets sont obtenus par des moyens simples et bien combinés. Buffon a dit: «Le génie n'est qu'une longue patience.»

Je crois que le talent n'est qu'une longue réflexion, étant donné qu'on a l'intelligence.

Certes, vous avez des dons poétiques, un esprit qui reçoit bien les impressions, qui se laisse bien pénétrer par les objets et les idées. Il ne vous faudrait, à mon humble avis, qu'une tension de réflexion pour utiliser pleinement vos moyens en évitant surtout les pensées dites poétiques, et en cherchant la poésie dans les choses précises ou méprisées où peu d'artistes ont été la découvrir.

Mais surtout, surtout, n'imitez pas, ne vous rappelez rien de ce que vous avez lu; oubliez tout, et (je vais dire une monstruosité que je CLIII crois absolument vraie), pour devenir bien personnel, n'admirez personne.

Il est difficile, en cinquante lignes, de parler de ces choses sans avoir l'air pédant, et je m'aperçois que je n'ai pas évité l'écueil.—Je vous serre cordialement la main.

Guy de Maupassant.


Mon cher Confrère,

J'espérais vivement et vainement n'être point cité parmi ceux qui ont refusé la croix. Votre article me démontre que j'ai eu tort d'espérer cela. J'ai lu d'ailleurs des échos et reçu des lettres qui me prouvent qu'on a fait, à ce sujet, quelque bruit. Je n'y suis pour rien et j'ignore qui a répandu la nouvelle un peu erronée qui court.

On ne m'a point proposé la croix; on m'a interrogé seulement pour le cas où le ministre songerait à moi. J'ai répondu que je considérais comme une grossièreté de refuser une distinction très recherchée et très respectable—mais j'ai prié qu'on ne me l'offrît point et qu'on demandât au ministre de m'oublier.

J'ai toujours dit, tous mes amis en pourraient témoigner, que je désirais rester en dehors de tous les honneurs et de toutes les dignités. J'ai eu soin de le répéter souvent, et depuis fort longtemps, CLIV afin qu'on ne me suspectât point d'arrière-pensée à un moment donné.

Quant à mes raisons, elles sont trop nombreuses pour être écrites.

Une seule suffirait, d'ailleurs: je n'admets point de hiérarchie officielle dans les lettres. Nous sommes ce que nous sommes sans avoir besoin d'être classés.

Si la Légion d'honneur n'avait point de degrés je la comprendrais davantage, mais les grades constituent une échelle de mérite vraiment par trop fantaisiste.

Vous avez cité Edmond de Goncourt. Peut-on contester sa haute valeur et surtout son influence sur la littérature contemporaine? Personne, peut-être, n'en eut plus que lui.

Or, il demeure chevalier de la Légion d'honneur, tandis que les grades supérieurs sont réservés sans doute à ses élèves.

Quand on est décidé à ne jamais rien solliciter de personne, il vaut mieux vivre sans titres honorifiques, car si on en obtient un, par hasard, sans intrigue, on est presque certain d'en rester là, et....., quand on prend du ruban, on n'en saurait trop prendre.

Cette raison n'est peut-être pas la meilleure, mais quand on n'a point envie d'une chose, la moindre raison vous décide à ne la point demander, et à empêcher qu'on vous la donne. Je tenais CLV cependant à vous dire, après votre article, que j'ai, pour la Légion d'honneur, un grand respect, et je ne voudrais point qu'on crût le contraire.

Recevez, Monsieur et cher Confrère, l'assurance de mes sentiments dévoués.

Guy de Maupassant.

Nous avons trouvé cette lettre, surchargée de ratures, dans les papiers personnels de Guy de Maupassant.


Rome, 15 avril 1886.

Ma bien chère Mère,

Je viens de trouver ta lettre à la poste et je suis ravi de ce que tu me dis au sujet de Sardou.

J'ai quitté Venise sans regrets, bien que j'aie admiré passionnément les Véronèse et ce merveilleux, cet inimitable plafonnier qu'on nomme Tiepolo: un des plus grands artistes du monde et le plus gracieux de tous, sans aucun doute.

Je n'ai trouvé aucune Danaé. On voit bien au palais des Doges la copie de la Danaé de Véronèse, dont l'original est à Bruxelles. Voilà tout. Il y a eu ici, en effet, une Danaé attribuée au Titien, puis reconnue fausse, et qu'on promène en ce moment par le monde en cherchant à la vendre, le gouvernement italien n'ayant pas mis son veto.

Où était donc la tienne?

Je trouve Rome horrible. Le Jugement dernier CLVI de Michel-Ange a l'air d'une toile de foire, peinte pour une baraque de lutteurs par un charbonnier ignorant, c'est l'avis de G..... et celui des élèves de l'École de Rome, avec qui j'ai dîné hier. Ils ne comprennent pas la légende d'admiration qui entoure cette croûte.

Les Loges de Raphaël sont fort belles, mais peu émouvantes. Saint-Pierre est assurément le plus grand monument de mauvais goût qu'on ait jamais construit. Dans les musées, rien—qu'un admirable Vélasquez. Comme c'est loin de Venise et de Florence comme collection d'art!

Les thermes de Caracalla ont une grandeur vraiment imposante.

Je pars demain pour Naples, d'où je t'écrirai.

Je t'embrasse de tout mon cœur, ma bien chère mère, et je serre cordialement la main d'Hervé.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


Châtel-Guyon, samedi. [Août 1886.]

Ma bien chère Mère,

Je viens de faire tant d'excursions que je n'ai pas trouvé une demi-heure pour t'écrire.

J'ai vu Châteauneuf, le plus joli coin d'Auvergne que je connaisse,—vallée profonde au milieu de superbes rochers,—puis Pontgibaud, CLVII autre vallée moins jolie, puis, au-dessus de Volvic, le cratère de la Nachère, d'où l'on a un horizon extraordinaire sur la Limagne et sur le haut plateau d'où surgissent les puys. Ils sortent de ce plateau comme des clous énormes à tête tronquée.

Je ne fais rien que préparer tout doucement mon roman. Ce sera une histoire assez courte et très simple dans ce grand paysage calme; cela ne ressemblera guère à Bel-Ami.

 

Il y a beaucoup de monde ici, car Potain a adopté cette station, mais on s'y ennuie d'une façon si formidable que la plupart des malades n'y reviendront pas, malgré le bien que leur font les eaux.

Quant à moi, je compte partir mardi soir pour arriver jeudi à Étretat. J'ai grand besoin de travailler. Il est probable que j'irai à Cannes, ou à Nice si tu es à Nice, de fort bonne heure, pour y écrire d'un trait le roman que je prépare ici afin de l'avoir fini pour l'été prochain et d'avoir libre tout cet été-là pour circuler.

 

Adieu, ma bien chère mère; je t'embrasse mille fois de tout mon cœur. Bonne poignée de main à Hervé.

Ton fils,

Guy de Maupassant.


CLVIII

À MADAME LECOMTE DU NOUY.

Yacht Bel-Ami, novembre 1886.

Ma chère Amie,

Moi aussi, je vis dans une solitude absolue. Je travaille et je navigue, voilà toute ma vie. Je ne vois personne, personne, ni le jour, ni le soir. Je suis dans un bain de repos, de silence, dans un bain d'adieu. Je ne sais pas du tout quand je reviendrai à Paris. Je voudrais bien travailler tout l'hiver pour être un peu libre tout l'été. Paris ne me dit rien d'ailleurs. Vous, ne viendrez-vous point à Villefranche? J'irais vous y voir avec mon yacht, sans vous proposer de promenade en mer, car je sais que cela ne vous plaît guère. Dites-moi jusqu'à quelle époque vous resterez à Paris pour que je fasse coïncider mon apparition dans cette ville avec le séjour que vous y ferez. Merci de vos gentilles lettres et de toutes les nouvelles que vous me donnez. Si vous avez une minute, écrivez-moi, et pardonnez-moi de vous répondre si peu, je n'y vois plus, tant j'ai fatigué mes yeux. Donnez vos mains. Je vous baise aussi les pieds.

Maupassant.

Et j'embrasse Pierre.


CLIX

À MADAME LECOMTE DU NOUY.

Chalet des Alpes, Antibes, 30 décembre 1886.

Ma chère Amie,

Merci mille fois. J'ai reçu la charmante épingle. Vous allez recevoir, à votre tour, un bracelet. Pardonnez-moi s'il n'est pas neuf; voici son histoire. Une femme qui fut belle, riche et heureuse, aujourd'hui vieille, ruinée et cruellement frappée de toutes façons, restée d'ailleurs fort honorable, m'a écrit pour me demander un entretien. Elle habite Nice et me priait de la protéger pour obtenir un petit emploi.

Comme je l'interrogeais avec beaucoup d'intérêt, elle se mit à parler avec confiance, me conta sa vie et sa profonde misère, son abominable misère.

Je lui offris de l'argent qu'elle refusa, mais elle me dit: «Avez-vous une amie assez intime pour lui offrir un bracelet que j'ai porté, en lui disant d'où il vient, sans me nommer, bien entendu, et en lui répétant surtout qu'il a appartenu à une honnête femme, à une très malheureuse et très honnête femme? Dans ce cas, je veux bien vous vendre ma gourmette en or.»

J'ai donc acheté cette gourmette, à laquelle elle a voulu ajouter un très vilain petit médaillon. J'ai acheté un écrin et je vous envoie le tout.

CLX

J'ai pensé que cela ne vous déplairait pas. Je vous baise les mains, en vous envoyant tous mes souhaits pour vous, pour Pierre, pour vos parents et pour «Filles du monde».

Guy de Maupassant.


Paris, novembre 1887.

Ma bien chère Mère,

Je vais peut-être me trouver forcé de rester à Paris plus longtemps que je n'avais pensé, et je demeure en tout cas fort embarrassé.

En présence des événements qui nous menacent au printemps, Ollendorff veut mettre en vente Pierre et Jean le 3 janvier et non le 20. De sorte que je vais me trouver peut-être dans la nécessité de rester jusque-là, et de ne pas faire un second voyage à Paris comme je le pensais, mes finances ne me permettant plus aucune dépense superflue. Une fois Pierre et Jean lancé, j'irai à Cannes pour le reste de l'hiver.

Pierre et Jean aura un succès littéraire, mais non pas un succès de vente. Je suis sûr que le livre est bon, je te l'ai toujours écrit; mais il est cruel, ce qui l'empêchera de se vendre. Il faut donc que j'avise à gagner ma vie sans trop compter sur la librairie et je vais essayer du théâtre que je considère comme un métier, afin d'écrire mes livres absolument à ma guise sans me préoccuper le CLXI moins du monde de ce qu'ils deviendront. Si je peux réussir au théâtre je dors tranquille, sans abuser d'ailleurs de ce trafic pseudo-littéraire.

Je vais très bien en ce moment, car mon logis est terriblement chauffé. Je compte aller à Étretat dans une dizaine de jours. Il faudra que j'y reste au moins quatre jours pour ne rien oublier. Je pense bien dès mon retour à Cannes que je louerai l'appartement Pierrugues, qui ne me déplaît pas et qui ne mangera pas trop de meubles.

On est très préoccupé des événements politiques et surtout des menaces du côté de l'Allemagne. Je crois qu'Ollendorff a raison de mettre en vente Pierre et Jean dès les premiers jours de janvier, car on peut espérer à ce moment 15 jours ou 3 semaines de tranquillité. Mais après? Mensonges, de Bourget, a un grand succès littéraire, mais la vente est contrariée par toutes ces inquiétudes qui oppressent le public. On dit que La Terre, en volume, a beaucoup de puissance et d'ampleur. Seuls les théâtres sont en pleine vogue et gagnent beaucoup, car il faut bien passer ses soirées quelque part. J'y vais en ce moment pour apprendre un peu ce que c'est, et je m'aperçois que c'est une éducation à faire entièrement. Je suis en train de dégager les fonds du monument Flaubert et ce n'est pas facile, Lapierre les ayant placés à la Banque de France; s'il mourait nous serions plongés en des difficultés innombrables.

CLXII

Adieu, ma chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur. Mille choses au ménage Hervé.

Ton fils,

Guy.


Paris, mai 1888.

Ma bien chère Mère,

Depuis mon retour je fais des courses, des démarches et des visites, de sorte que je n'ai pu encore penser au travail. Je compte d'ailleurs aller à Étretat dans quelque temps pour voir si aucune bêtise n'a été faite. Mon procès[30] se trouve retardé indéfiniment et va me créer de nouveaux ennuis. L'avocat du Figaro, Lachaud, malade depuis quelque temps, vient d'être atteint de paralysie partielle et d'un commencement de ramollissement, dit-on, de sorte que Straus et moi sommes bien embarrassés. Nous allons cependant mettre en demeure le Figaro de faire plaider M. Lachaud, ce qui est difficile, ou de choisir un autre avocat. En dehors de cela, rien de neuf. Il fait tiède et il pleut de temps en temps, ce sont des alternatives de boue et de soleil. Je prépare tout doucement mon nouveau roman[31], et je le trouve très difficile, tant il doit avoir de nuances, CLXIII de choses suggérées et non dites. Il ne sera pas long, d'ailleurs, il faut qu'il passe devant les yeux comme une vision de la vie terrible, tendre et désespérée. Nous sommes en pleine crise de librairie. On n'achète plus de livres. Je crois que les réimpressions à bon marché, les innombrables collections à 40c jetées dans le public tuent le roman. Les libraires n'ont plus en montre et ne vendent plus que ces petits livres propres pour le prix.

Donne-moi des nouvelles le plus que tu pourras, ne fût-ce que par quatre lignes.

 

Si tu veux que je t'envoie quelques livres, dis-le moi, je choisirai les moins embêtants parmi ceux que je reçois. Je sais que tu ne lis que très peu, mais peut-être pourrais-tu en parcourir quelques pages. Cela m'inquiète tellement de te sentir si seule, si tourmentée et si malade, que je cherche sans cesse ce qui pourrait te distraire un peu. Hélas! ce n'est pas facile à trouver.

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement.

Ton fils,

Guy.


Étretat, 1889.

Ma bien chère Mère,

 

Le pays que je viens de visiter est un des plus beaux qu'on puisse voir. Des vallées immenses enfermées en des montagnes portant de gigantesques CLXIV forêts de pins et de hêtres. Le long de toutes ces pentes, d'innombrables sources, torrents, ruisseaux. Au fond de toutes ces vallées, des lacs.

En somme, de l'eau, de l'eau, encore de l'eau qui court, qui tombe, qui glisse, qui rampe; des cascades, des rivières sous l'herbe, sous les mousses les plus belles que j'ai vues, de l'eau, partout de l'eau, une humidité froide, pénétrante, légère, car l'air est vif, le pays étant fort élevé.

J'ai eu des douleurs de rhumatisme, mais mon estomac allait bien mieux au bout de quatre jours.

Mes jambes étaient redevenues élastiques, bien que je souffrisse de crampes dans les mains et dans les épaules.

Aujourd'hui, à peine revenu à Étretat, je suis repris de migraine, de faiblesse et d'impatience nerveuses. Le travail m'est absolument impossible. Dès que j'ai écrit dix lignes je ne sais plus du tout ce que je fais, ma pensée fuit comme l'eau d'une écumoire. Le vent ici ne cesse pas et je ne laisse jamais éteindre mon feu. Je voudrais bien que le jardin public qu'on va faire contre moi me permît de vendre cette maison.

 

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton fils,

Guy.