Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20)
Author: Adolphe Thiers
Release date: March 25, 2014 [eBook #45211]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
TOME XIV
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la Librairie), le 12 août 1856.
PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME QUATORZIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1856
Napoléon se prépare à marcher sur Wilna. — Ses dispositions à Kowno pour s'assurer la possession de cette ville et y faire aboutir sa ligne de navigation. — Mouvement des divers corps de l'armée française. — En approchant de Wilna, on rencontre M. de Balachoff, envoyé par l'empereur Alexandre pour faire une dernière tentative de rapprochement. — Motifs qui ont provoqué cette démarche. — L'empereur Alexandre et son état-major. — Opinions régnantes en Russie sur la manière de conduire cette guerre. — Système de retraite à l'intérieur proposé par le général Pfuhl. — Sentiment des généraux Barclay de Tolly et Bagration à l'égard de ce système. — En apprenant l'arrivée des Français, Alexandre se décide à se retirer sur la Dwina au camp de Drissa, et à diriger le prince Bagration avec la seconde armée russe sur le Dniéper. — Entrée des Français dans Wilna. — Orages d'été pendant la marche de l'armée sur Wilna. — Premières souffrances. — Beaucoup d'hommes prennent dès le commencement de la campagne l'habitude du maraudage. — La difficulté des marches et des approvisionnements décide Napoléon à faire un séjour à Wilna. — Inconvénients de ce séjour. — Tandis que Napoléon s'arrête pour rallier les hommes débandés et donner à ses convois le temps d'arriver, il envoie le maréchal Davout sur sa droite, afin de poursuivre le prince Bagration, séparé de la principale armée russe. — Organisation du gouvernement lithuanien. — Création de magasins, construction de fours, établissement d'une police sur les routes. — Entrevue de Napoléon avec M. de Balachoff. — Langage fâcheux tenu à ce personnage. — Opérations du maréchal Davout sur la droite de Napoléon. — Danger auquel sont exposées plusieurs colonnes russes séparées du corps principal de leur armée. — La colonne du général Doctoroff parvient à se sauver, les autres sont rejetées sur le prince Bagration. — Marche hardie du maréchal Davout sur Minsk. — S'apercevant qu'il est en présence de l'armée de Bagration, deux ou trois fois plus forte que les troupes qu'il commande, ce maréchal demande des renforts. — Napoléon, qui médite le projet de se jeter sur Barclay de Tolly avec la plus grande partie de ses forces, refuse au maréchal Davout les secours nécessaires, et croit y suppléer en pressant la réunion du roi Jérôme avec ce maréchal. — Marche du roi Jérôme de Grodno sur Neswij. — Ses lenteurs involontaires. — Napoléon, mécontent, le place sous les ordres du maréchal Davout. — Ce prince, blessé, quitte l'armée. — Perte de plusieurs jours pendant lesquels Bagration réussit à se sauver. — Le maréchal Davout court à sa poursuite. — Beau combat de Mohilew. — Bagration, quoique battu, parvient à se retirer au delà du Dniéper. — Occupations de Napoléon pendant les mouvements du maréchal Davout. — Après avoir organisé ses moyens de subsistance, et laissé à Wilna une grande partie de ses convois d'artillerie et de vivres, il se dispose à marcher contre la principale armée russe de Barclay de Tolly. — Insurrection de la Pologne. — Accueil fait aux députés polonais. — Langage réservé de Napoléon à leur égard, et motifs de cette réserve. — Départ de Napoléon pour Gloubokoé. — Beau plan consistant, après avoir jeté Davout et Jérôme sur Bagration, à se porter sur Barclay de Tolly par un mouvement de gauche à droite, afin de déborder les Russes et de les tourner. — Marche de tous les corps de l'armée française défilant devant le camp de Drissa pour se porter sur Polotsk et Witebsk. — Les Russes au camp de Drissa. — Révolte de leur état-major contre le plan de campagne attribué au général Pfuhl, et contrainte exercée à l'égard de l'empereur Alexandre pour l'obliger à quitter l'armée. — Celui-ci se décide à se rendre à Moscou. — Barclay de Tolly évacue le camp de Drissa, et se porte à Witebsk en marchant derrière la Dwina, dans l'intention de se rejoindre à Bagration. — Napoléon s'efforce de le prévenir à Witebsk. — Brillante suite de combats en avant d'Ostrowno, et au delà. — Bravoure audacieuse de l'armée française, et opiniâtreté de l'armée russe. — Un moment on espère une bataille, mais les Russes se dérobent pour prendre position entre Witebsk et Smolensk, et rallier le prince Bagration. — Accablement produit par des chaleurs excessives, fatigue des troupes, nouvelle perte d'hommes et de chevaux. — Napoléon, prévenu à Smolensk, et désespérant d'empêcher la réunion de Bagration avec Barclay de Tolly, se décide à une nouvelle halte d'une quinzaine de jours, pour rallier les hommes restés en arrière, amener ses convois d'artillerie, et laisser passer les grandes chaleurs. — Son établissement à Witebsk. — Ses cantonnements autour de cette ville. — Ses soins pour son armée, déjà réduite de 400 mille hommes à 256 mille, depuis le passage du Niémen. — Opérations à l'aile gauche. — Les maréchaux Macdonald et Oudinot, chargés d'agir sur la Dwina, doivent, l'un bloquer Riga, l'autre prendre Polotsk. — Avantages remportés les 29 juillet et 1er août par le maréchal Oudinot sur le comte de Wittgenstein. — Napoléon, pour procurer quelque repos aux Bavarois ruinés par la dyssenterie, et pour renforcer le maréchal Oudinot, les envoie à Polotsk. — Opérations à l'aile droite. — Napoléon, après avoir été rejoint par le maréchal Davout et par une partie des troupes du roi Jérôme, charge le général Reynier avec les Saxons, et le prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens, de garder le cours inférieur du Dniéper, et de tenir tête au général russe Tormazoff, qui occupe la Volhynie avec 40 mille hommes. — Après avoir ordonné ces dispositions et accordé un peu de repos à ses soldats, Napoléon recommence les opérations offensives contre la grande armée russe, composée désormais des troupes réunies de Barclay de Tolly et de Bagration. — Belle marche de gauche à droite, devant l'armée ennemie, pour passer le Dniéper au-dessous de Smolensk, surprendre cette ville, tourner les Russes, et les acculer sur la Dwina. — Pendant que Napoléon opérait contre les Russes, ceux-ci songeaient à prendre l'initiative. — Déconcertés par les mouvements de Napoléon, et apercevant le danger de Smolensk, ils se rabattent sur cette ville pour la secourir. — Marche des Français sur Smolensk. — Brillant combat de Krasnoé. — Arrivée des Français devant Smolensk. — Immense réunion d'hommes autour de cette malheureuse ville. — Attaque et prise de Smolensk par Ney et Davout. — Retraite des Russes sur Dorogobouge. — Rencontre du maréchal Ney avec une partie de l'arrière-garde russe. — Combat sanglant de Valoutina. — Mort du général Gudin. — Chagrin de Napoléon en voyant échouer l'une après l'autre les plus belles combinaisons qu'il eût jamais imaginées. — Difficultés des lieux, et peu de faveur de la fortune dans cette campagne. — Grande question de savoir s'il faut s'arrêter à Smolensk pour hiverner en Lithuanie, ou marcher en avant pour prévenir les dangers politiques qui pourraient naître d'une guerre prolongée. — Raisons pour et contre. — Tandis qu'il délibère, Napoléon apprend que le général Saint-Cyr, remplaçant le maréchal Oudinot blessé, a gagné le 18 août une bataille sur l'armée de Wittgenstein à Polotsk; que les généraux Schwarzenberg et Reynier, après diverses alternatives, ont gagné à Gorodeczna le 12 août une autre bataille sur l'armée de Volhynie; que le maréchal Davout et Murat, mis à la poursuite de la grande armée russe, ont trouvé cette armée en position au delà de Dorogobouge, avec apparence de vouloir combattre. — À cette dernière nouvelle, Napoléon part de Smolensk avec le reste de l'armée, afin de tout terminer dans une grande bataille. — Son arrivée à Dorogobouge. — Retraite de l'armée russe, dont les chefs divisés flottent entre l'idée de combattre, et l'idée de se retirer en détruisant tout sur leur chemin. — Leur marche sur Wiasma. — Napoléon jugeant qu'ils vont enfin livrer bataille, et espérant décider du sort de la guerre en une journée, se met à les poursuivre, et résout ainsi la grave question qui tenait son esprit en suspens. — Ordres sur ses ailes et ses derrières pendant la marche qu'il projette. — Le 9e corps, sous le maréchal Victor, amené de Berlin à Wilna pour couvrir les derrières de l'armée; le 11e, sous le maréchal Augereau, chargé de remplacer le 9e à Berlin. — Marche de la grande armée sur Wiasma. — Aspect de la Russie. — Nombreux incendies allumés par la main des Russes sur toute la route de Smolensk à Moscou. — Exaltation de l'esprit public en Russie, et irritation soit dans l'armée, soit dans le peuple, contre le plan qui consiste à se retirer en détruisant tout sur les pas des Français. — Impopularité de Barclay de Tolly, accusé d'être l'auteur ou l'exécuteur de ce système, et envoi du vieux général Kutusof pour le remplacer. — Caractère de Kutusof et son arrivée à l'armée. — Quoique penchant pour le système défensif, il se décide à livrer bataille en avant de Moscou. — Choix du champ de bataille de Borodino au bord de la Moskowa. — Marche de l'armée française de Wiasma sur Ghjat. — Quelques jours de mauvais temps font hésiter Napoléon entre le projet de rétrograder, et le projet de poursuivre l'armée russe. — Le retour du beau temps le décide, malgré l'avis des principaux chefs de l'armée, à continuer sa marche offensive. — Arrivée le 5 septembre dans la vaste plaine de Borodino. — Prise de la redoute de Schwardino le 5 septembre au soir. — Repos le 6 septembre. — Préparatifs de la grande bataille. — Proposition du maréchal Davout de tourner l'armée russe par sa gauche. — Motifs qui décident le rejet de cette proposition. — Plan d'attaque directe consistant à enlever de vive force les redoutes sur lesquelles les Russes sont appuyés. — Esprit militaire des Français, esprit religieux des Russes. — Mémorable bataille de la Moskowa, livrée le 7 septembre 1812. — Environ 60 mille hommes hors de combat du côté des Russes, et 30 mille du côté des Français. — Spectacle horrible. — Pourquoi la bataille, quoique meurtrière pour les Russes et complétement perdue pour eux, n'est cependant pas décisive. — Les Russes se retirent sur Moscou. — Les Français les poursuivent. — Conseil de guerre tenu par les généraux russes pour savoir s'il faut livrer une nouvelle bataille, ou abandonner Moscou aux Français. — Kutusof se décide à évacuer Moscou en traversant la ville, et en se retirant sur la route de Riazan. — Désespoir du gouverneur Rostopchin, et ses préparatifs secrets d'incendie. — Arrivée des Français devant Moscou. — Superbe aspect de cette capitale, et enthousiasme de nos soldats en l'apercevant des hauteurs de Worobiewo. — Entrée dans Moscou le 14 septembre. — Silence et solitude. — Quelques apparences de feu dans la nuit du 15 au 16. — Affreux incendie de cette capitale. — Napoléon obligé de sortir du Kremlin pour se retirer au château de Petrowskoié. — Douleur que lui cause le désastre de Moscou. — Il y voit une résolution désespérée qui exclut toute idée de paix. — Après cinq jours l'incendie est apaisé. — Aspect de Moscou après l'incendie. — Les quatre cinquièmes de la ville détruits. — Immense quantité de vivres trouvée dans les caves, et formation de magasins pour l'armée. — Pensées qui agitent Napoléon à Moscou. — Il sent le danger de s'y arrêter, et voudrait, par une marche oblique au nord, se réunir aux maréchaux Victor, Saint-Cyr et Macdonald, en avant de la Dwina, de manière à résoudre le double problème de se rapprocher de la Pologne, et de menacer Saint-Pétersbourg. — Mauvais accueil que cette conception profonde reçoit de la part de ses lieutenants, et objections fondées sur l'état de l'armée, réduite à cent mille hommes. — Pendant que Napoléon hésite, il s'aperçoit que l'armée russe s'est dérobée, et est venue prendre position sur son flanc droit, vers la route de Kalouga. — Murat envoyé à sa poursuite. — Les Russes établis à Taroutino. — Napoléon, embarrassé de sa position, envoie le général Lauriston à Kutusof pour essayer de négocier. — Finesse de Kutusof feignant d'agréer ces ouvertures, et acceptation d'un armistice tacite.
Juin 1812. Séjour de Napoléon à Kowno. Le Niémen venait d'être franchi le 24 juin sans aucune opposition de la part des Russes, et tout annonçait que les motifs qui les avaient empêchés de résister aux environs de Kowno, les en empêcheraient également sur les autres points de leur frontière. Ne doutant pas qu'à sa gauche le maréchal Macdonald, chargé de passer le Niémen près de Tilsit, qu'à sa droite le prince Eugène, chargé de le passer aux environs de Prenn, ne trouvassent les mêmes facilités, Napoléon ne songeait qu'à se porter sur Wilna, pour s'emparer de la capitale de la Lithuanie, et pour se placer entre les deux armées ennemies de manière à ne plus leur permettre de se rejoindre. Toutefois, avant de quitter Kowno, il voulut, tandis que ses corps marcheraient sur Wilna, vaquer à divers soins que sa rare prévoyance ne négligeait jamais. Assurer sa ligne de communication, lorsqu'il se portait en avant, avait toujours été sa première occupation, et c'était plus que jamais le cas d'y penser, lorsqu'il allait s'aventurer à de si grandes distances, à travers des pays si difficiles, et au milieu d'une cavalerie ennemie la plus incommode qu'il y eût au monde.
Soins dont il s'occupe. D'abord il fit lever les ponts jetés au-dessus de Kowno, replacer les bateaux sur leurs haquets, et acheminer l'équipage entier à la suite du maréchal Davout. Il chargea l'infatigable général Éblé de construire à Kowno même un pont sur pilotis, pour rendre certain, dans tous les temps, le passage du Niémen. Ponts fixes jetés sur le Niémen et la Wilia. Il lui ordonna d'en établir un pareil sur la Wilia, afin d'assurer les communications de l'armée dans tous les sens. Les ressources du pays en bois étaient considérables, et quant aux autres parties du matériel nécessaires à l'établissement des ponts, telles que ferrures, cordages et outils, on doit se souvenir qu'il en avait largement approvisionné le corps du génie. Napoléon s'occupa ensuite d'entourer la ville de Kowno d'ouvrages de défense, afin que les partis ennemis ne pussent y pénétrer, et que le vaste dépôt de matières qu'on allait y laisser s'y trouvât en parfaite sûreté. Hôpitaux, manutentions de vivres, magasins, ligne de navigation jusqu'à Wilna. Après ces objets, les hôpitaux pour recevoir les blessés et les malades, les manutentions pour fabriquer le pain, les magasins pour déposer les approvisionnements de tout genre, et par-dessus tout les bateaux propres à remonter la Wilia jusqu'à Wilna, absorbèrent son attention sans relâche, et il donna les ordres convenables pour que, moyennant un seul transbordement, les convois venus de Dantzig par la Vistule, le Frische-Haff, la Prégel, la Deime, le canal de Frédéric, le Niémen, pussent remonter de Kowno jusqu'à Wilna. Difficultés de la navigation sur la Wilia. Malheureusement la Wilia, moins profonde que le Niémen, et de plus très-sinueuse, offrait un moyen de transport presque aussi difficile que celui de terre. On n'estimait pas à moins de vingt jours le temps indispensable pour remonter par la Wilia de Kowno à Wilna, et c'était à peu près le temps exigé pour venir de Dantzig à Kowno. Toutefois Napoléon ordonna de faire l'essai de cette navigation, sauf à organiser d'autres moyens de transport si celui-là ne réussissait point.
Distribution de l'armée russe autour de Wilna. Tout en s'occupant de ces soins avec son activité accoutumée, Napoléon avait mis ses troupes en marche. Les rapports recueillis sur la situation de l'ennemi, obscurs pour tout autre que Napoléon, représentaient l'armée de Barclay de Tolly comme formant une espèce de demi-cercle autour de Wilna, et se liant par un cordon de Cosaques avec celle du prince Bagration, qui était beaucoup plus haut sur notre droite, dans les environs de Grodno. Voici comment, d'après ces rapports, était distribuée autour de nous l'armée du général Barclay de Tolly, particulièrement opposée à la masse principale de nos forces. (Voir la carte no 54.) On disait qu'entre Tilsit et Kowno, vers Rossiena, c'est-à-dire à notre gauche, se trouvait le corps de Wittgenstein, qu'on supposait de vingt et quelques mille hommes (il était de 24 mille); qu'à Wilkomir s'en trouvait un autre, celui de Bagowouth, d'une force moindre (il était de 19 mille hommes en y comprenant le corps de cavalerie d'Ouvaroff); qu'à Wilna même était campée la garde impériale avec les réserves (elle était de 24 mille hommes en y joignant la grosse cavalerie du général Korff); qu'en face de nous sur la route de Wilna, mais un peu sur notre droite, étaient répandues d'autres troupes dont le nombre était inconnu, mais ne devait pas être inférieur aux détachements déjà énumérés. C'étaient le corps de Touczkoff, campé à Nowoi-Troki avec environ 19 mille hommes, celui de Schouvaloff, campé à Olkeniki avec 14 mille, et enfin à l'extrême droite, celui de Doctoroff, établi à Lida avec 20 mille hommes, et lié par les 8 mille Cosaques de Platow à l'armée du prince Bagration. Cette répartition des 130 mille hommes de Barclay de Tolly n'était qu'imparfaitement connue; mais sa distribution en demi-cercle autour de Wilna, en masse plus forte sur notre gauche et notre front, en masse un peu moindre sur notre droite, se liant par des Cosaques à Bagration, était assez clairement entrevue pour que Napoléon pût ordonner la marche de son armée sur Wilna avec une connaissance suffisante des choses.
Marche des corps français sur Wilna, calculée d'après la distribution présumée des troupes russes. Le maréchal Macdonald, à notre extrême gauche, venait de franchir sans difficulté le Niémen à Tilsit. Il avait 11 mille Polonais, 17 mille Prussiens, et il reçut l'ordre de s'avancer sur Rossiena, sans précipitation, de manière à couvrir la navigation du Niémen, et à envahir successivement la Courlande, à mesure que les Russes se replieraient sur la Dwina. Napoléon dirigea le corps du maréchal Oudinot, fort d'environ 36 mille hommes, sur Janowo, et lui enjoignit d'y passer la Wilia pour se porter sur Wilkomir. Il était probable que ce corps rencontrerait celui de Wittgenstein, qui en se retirant de Rossiena devait traverser Wilkomir. Napoléon le renforça d'une division de cuirassiers, détachée du prince Eugène, et appartenant au 3e corps de cavalerie de réserve. Il voulut porter aussi au delà de la Wilia le corps de Ney, qui était également de 36 mille hommes, mais en lui faisant passer cette rivière plus près de Wilna. Oudinot et Ney, marchant parallèlement et très-près l'un de l'autre, étaient assez forts pour tenir tête à quelque ennemi que ce fût, et pour donner le temps de venir à leur secours, si, contre toute vraisemblance, ils rencontraient le gros de l'armée russe. Ils n'avaient donc rien à craindre de Wittgenstein et de Bagowouth, séparés ou réunis, et devaient même les accabler en combinant bien leurs efforts.
Ces précautions, presque surabondantes, prises sur sa gauche, Napoléon résolut de marcher droit devant lui sur Wilna, avec les 20 mille cavaliers de Murat, les 70 mille fantassins de Davout, et les 36 mille soldats éprouvés de la garde. Ayant ainsi directement sous sa main 120 mille combattants au moins, il était certain de vaincre toutes les résistances, et en coupant la ligne russe vers Wilna, de séparer entièrement Barclay de Tolly de Bagration.
Quant aux troupes ennemies répandues sur sa droite, et qui, sans qu'on le sût avec précision, se trouvaient entre Nowoi-Troki et Lida, et formaient la gauche de Barclay, on ne pouvait pas les supposer de plus de 40 mille hommes; or le prince Eugène, qui faisait ses apprêts pour franchir le Niémen à Prenn avec 80 mille, devait avoir raison d'elles, si, contre le plan évident des Russes, elles prenaient l'offensive.
Ces dispositions, ordonnées dès le lendemain du passage du Niémen, s'exécutaient pendant que Napoléon, établi à Kowno, se consacrait aux soins divers que nous venons de retracer. De sa personne il ne devait accourir que lorsque ses avant-postes lui signaleraient la présence de l'ennemi. Marche de Murat et de Davout sur Wilna. D'ailleurs, avec le vaillant Murat à son avant-garde, avec le solide Davout à son corps de bataille, il n'avait guère à craindre une mésaventure. Le 25, Murat et Davout s'avancèrent, l'un à la tête de sa cavalerie, l'autre à la tête de son infanterie, jusqu'à Zismory, après avoir traversé un pays difficile, et où l'armée russe aurait pu facilement les arrêter. Ils avaient cheminé en effet sur le flanc des coteaux boisés qui séparent le lit de la Wilia de celui du Niémen, serrés entre ces coteaux et les bords escarpés du Niémen, et n'ayant pas en cas d'attaque beaucoup d'espace pour se déployer. Le 25 au soir ils couchèrent à Zismory, dans un pays plus facile, l'angle que forment la Wilia et le Niémen étant infiniment plus ouvert. Le lendemain 26, ils allèrent coucher sur la route de Jewe, et ne rencontrèrent sur leur chemin que des Cosaques qui fuyaient à leur approche, en mettant le feu aux granges et aux châteaux lorsqu'ils en avaient le temps. Le ciel était demeuré pur et serein, mais les villages étaient déjà fort éloignés les uns des autres, et les ressources devenaient rares. Les soldats du maréchal Davout, portant leur pain sur le dos, et ayant un troupeau à leur suite, ne manquaient de rien, mais ils étaient un peu fatigués de la longueur des marches, et laissaient parmi les jeunes soldats, surtout parmi les Illyriens et les Hollandais, quelques traînards sur la route. Les chevaux en particulier souffraient beaucoup, et tous les soirs, faute d'avoine, on était obligé de les répandre dans les champs pour y brouter le seigle vert, qui leur plaisait sans les nourrir. L'artillerie de réserve, composée des pièces de douze, et les équipages chargés de munitions et de vivres, étaient en arrière. La cavalerie de Murat, que malheureusement il ménageait peu, la mettant en mouvement dès le matin, et la faisant courir à bride abattue dans tous les sens, était déjà très-fatiguée. Le soigneux et sévère Davout désapprouvait cette imprévoyance, et, quoique peu communicatif, laissait voir ce qu'il pensait. Il n'y avait pas là de quoi rapprocher les deux chefs de notre avant-garde, déjà si dissemblables d'esprit et de caractère.
Le 27 on atteignit Jewe, qui n'est plus qu'à une forte journée de Wilna, et Murat, afin de pouvoir entrer le lendemain de très-bonne heure dans cette ville, se porta sur Riconti, à trois ou quatre lieues en avant de Jewe.
L'approche des Français connue à Wilna le 24 au soir. On ne devait trouver à Wilna ni la cour du czar ni son armée. Le passage du Niémen commencé le 24 au matin avait été connu le 24 au soir à Wilna, pendant que l'empereur Alexandre assistait à un bal donné par le général Benningsen.
Effet produit par cette nouvelle. Cette nouvelle, apportée par un domestique du comte Romanzoff, jeta un grand trouble dans les esprits, et ne fit qu'ajouter à l'extrême confusion qui régnait dans l'état-major russe. Voulant s'entourer de nombreux avis, Alexandre avait emmené avec lui une foule de personnages, tous différents de caractère, de rang et de nation. MM. Araktchejef, Balachoff, Kotchoubey, Wolkonski, Michaux, d'Armfeld, Paulucci, de Stein, Wolzogen, Pfuhl. Indépendamment du général Barclay de Tolly, qui ne donnait pas ses ordres comme général en chef de l'armée, mais comme ministre de la guerre, Alexandre avait auprès de lui le général Benningsen, le grand-duc Constantin, un ancien ministre de la guerre Araktchejef, les ministres de la police et de l'intérieur MM. de Balachoff et Kotchoubey, le prince Wolkonski. Ce dernier remplissait auprès de la personne de l'empereur les fonctions de chef d'état-major. À ces Russes, la plupart animés de passions fort vives, s'étaient joints une quantité d'étrangers de toutes nations, fuyant auprès d'Alexandre les persécutions de Napoléon, ou seulement son influence et sa gloire, qu'ils détestaient. Parmi eux se trouvaient un officier du génie, nommé Michaux, Piémontais d'origine, ayant peu de coup d'œil militaire, mais savant dans son état, et très-considéré par Alexandre; un Suédois, comte d'Armfeld, qui avait été contraint par les événements politiques de la Suède à se réfugier en Russie, homme d'esprit mais peu estimé; un Italien, Paulucci, de beaucoup d'imagination et de pétulance; plusieurs Allemands, particulièrement le baron de Stein, que Napoléon avait exclu du ministère en Prusse, qui était en Allemagne l'idole de tous les ennemis de la France, et qui joignait à un singulier mélange d'esprit libéral et aristocratique un patriotisme ardent; un officier d'état-major instruit, intelligent, actif, aimant à se produire, le colonel Wolzogen; enfin un Prussien, plus docteur que militaire, le général Pfuhl, exerçant sur l'esprit d'Alexandre une assez grande influence, détesté par ce motif de tous les habitués de la cour, se croyant profond et n'étant que systématique, ayant auprès de quelques adeptes la réputation d'un génie supérieur, mais auprès du plus grand nombre celle d'un esprit bizarre, absolu, insociable, incapable de rendre le moindre service, et fait tout au plus pour dominer quelque temps par sa singularité même la mobile et rêveuse imagination d'Alexandre.
C'est au milieu de ces donneurs de conseils que l'empereur Alexandre, ayant plus d'esprit qu'aucun d'eux, mais moins qu'aucun d'eux la faculté de s'arrêter à une idée et d'y tenir, vivait depuis plusieurs mois, lorsque le canon de Napoléon vint l'arracher à ses incertitudes, et l'obliger à se faire un plan de campagne.
Deux opinions partagent les esprits autour de l'empereur Alexandre. Entre ces divers personnages, deux idées n'avaient cessé d'être débattues vivement. Les hommes d'un caractère ardent, qui suivant l'usage n'étaient pas les plus éclairés, voulaient qu'on n'attendît pas Napoléon, qu'on le prévînt au contraire, qu'on se jetât sur la Vieille-Prusse et sur la Pologne, qu'on ravageât ces pays, alliés ou complices de la France, qu'on tâchât même de soulever l'Allemagne en lui tendant une main précoce, sauf, s'il le fallait, à se retirer ensuite, après avoir agrandi de deux cents lieues le désert dans lequel on espérait que Napoléon viendrait s'abîmer. Les uns veulent prendre l'offensive, les autres se retirer dans l'intérieur de l'empire. Les hommes calmes et sensés jugeaient ce projet dangereux, et soutenaient avec raison qu'aller au-devant de Napoléon, c'était lui abréger le chemin, lui épargner par conséquent la plus grave des difficultés de cette guerre, celle des distances, lui offrir presque sur son territoire, à portée de ses ressources, ce qu'il devait désirer le plus, une bataille d'Austerlitz ou de Friedland, bataille qu'il gagnerait sans aucun doute, et qui, une fois gagnée, déciderait la question, ou établirait au moins son ascendant pour tout le reste de la guerre. Ils disaient encore qu'au lieu de diminuer la difficulté des distances, il fallait l'agrandir en se retirant devant Napoléon, en lui cédant du terrain autant qu'il en voudrait envahir, puis quand on l'aurait attiré bien loin, et qu'on le tiendrait dans les profondeurs de la Russie, épuisé de fatigue et de faim, se précipiter sur lui, l'accabler, et le ramener à moitié détruit à la frontière russe. Ce plan présentait l'inconvénient de livrer au ravage, non pas la Pologne ou la Vieille-Prusse, mais la Russie elle-même. Néanmoins la presque certitude du succès était une raison d'un tel poids, qu'aucune considération d'intérêt matériel ne méritait d'être mise en balance avec elle.
L'opinion d'Alexandre favorable au système de retraite à l'intérieur. Cette controverse, commencée à Saint-Pétersbourg, n'avait pas encore cessé à Wilna, lorsque la nouvelle du passage du Niémen vint mettre fin au bal du général Benningsen. Alexandre avait l'esprit trop clairvoyant pour hésiter un instant sur une question pareille. Ménager à Napoléon, sous le climat de la Russie, la campagne que Masséna venait de faire en Portugal sous le climat de la Péninsule, était une tactique trop indiquée pour qu'il songeât à en suivre une autre. De plus il avait eu pour l'adopter une raison décisive, c'était la raison politique. Constamment appliqué à mettre l'opinion de la Russie, de l'Europe, et même de la France de son côté, afin d'aggraver la situation morale de Napoléon vis-à-vis des peuples, il s'était soigneusement gardé de paraître le provocateur, et par suite de ce système s'était promis d'attendre l'ennemi sans aller le chercher. C'est là ce qu'il avait toujours annoncé, et ce qu'il avait fait en se tenant derrière le Niémen, sa frontière naturelle, à ce point qu'il ne l'avait pas même défendue.
Système théorique du général Pfuhl, déduit des campagnes de lord Wellington en Portugal. Cette conduite était toute simple, et dictée par le bon sens. Mais on avait voulu à cette occasion construire tout un système, et c'était le général Pfuhl, auteur de ce système, qui en était le démonstrateur auprès d'Alexandre, qu'avec une certaine apparence de profondeur on était presque toujours assuré de séduire.
À chaque époque, lorsqu'un homme supérieur, s'inspirant non pas d'une théorie, mais des circonstances, exécute de grandes choses, les esprits imitateurs viennent à la suite, et mettent des systèmes à la place des grandes choses que le vrai génie a faites naturellement. Dans le dix-huitième siècle, tout le monde voulait faire l'exercice à la manière de Frédéric, et depuis la bataille de Leuthen construisait des systèmes sur l'ordre oblique, auquel on attribuait tous les succès du monarque prussien. À partir de l'année 1800, et des campagnes du général Bonaparte, qui avait su avec tant d'art manœuvrer sur les ailes et les communications de ses adversaires, on ne parlait que de tourner l'ennemi. À Austerlitz les conseillers d'Alexandre avaient voulu tourner Napoléon, et on sait ce qu'il leur en avait coûté. En 1810, un homme de sens et de caractère, lord Wellington, secondé par les circonstances et un bonheur rare, venait de faire une campagne brillante en Portugal, et on ne parlait plus en Europe que d'agir comme lui. Se retirer en détruisant toutes choses, se réfugier ensuite dans un camp inexpugnable, y attendre l'épuisement d'un ennemi témérairement engagé, enfin revenir sur cet ennemi, l'assaillir, l'accabler, était devenu pour certains esprits, depuis Torrès-Védras, toute la science de la guerre. Le système du général Pfuhl, fort agréé d'Alexandre, est mal accueilli, à cause de sa forme dogmatique, par les généraux russes. C'est de cette science que le général Pfuhl s'était constitué le maître suprême au milieu de l'état-major russe. Excepté le czar, qui se complaisait dans ces fausses profondeurs, le général Pfuhl avait fatigué, blessé tout le monde par son dogmatisme, ses prétentions, son orgueil. Mais Alexandre l'avait accueilli comme un génie méconnu, et lui avait donné à rédiger tout le plan de la guerre.
Le général Pfuhl, après avoir étudié la carte de Russie, y avait remarqué ce que chacun peut y apercevoir au premier aspect, la longue ligne transversale de la Dwina et du Dniéper, qui, en s'ajoutant l'une à l'autre, forment du nord-ouest au sud-est une vaste et belle ligne de défense intérieure. Il voulait donc que les armées russes s'y repliassent, y établissent une espèce de Torrès-Védras invincible, et qu'elles y tinssent la conduite des armées anglaise et espagnole en Portugal. Ayant, dans cette étude attentive de la carte de Russie, remarqué à Drissa sur la Dwina un emplacement qui lui semblait propre à l'établissement d'un camp retranché, il avait proposé d'en construire un dans cet endroit, et Alexandre, adoptant cette proposition, avait envoyé l'ingénieur Michaux sur les lieux pour tracer et faire exécuter les ouvrages. L'officier d'état-major Wolzogen, espèce d'interprète du génie mystérieux du général Pfuhl, allait et venait pour appliquer les idées de son maître sur le terrain. Enfin, à la création de ce camp de Drissa, le général Pfuhl avait ajouté une distribution des forces russes appropriée au système qu'il avait déduit des opérations de lord Wellington en Portugal. Il avait en conséquence demandé deux armées, une principale, une secondaire; l'une sur la Dwina recevant les Français de front, les attirant à sa suite, et devant se retirer au camp de Drissa; l'autre sur le Dniéper, reculant aussi devant les Français, mais destinée à les assaillir en flanc et par derrière, lorsqu'on reprendrait l'offensive pour les accabler. C'est en vertu de ce plan qu'avaient été formées les deux armées de Barclay de Tolly et de Bagration.
Exagérations théoriques du général Pfuhl, qui détruisent les principaux mérites de son plan. C'était assurément une pensée juste, à laquelle Alexandre dut plus tard de grands résultats, que de battre en retraite devant les Français, et de les attirer dans le fond de la Russie, et cette pensée, tout le monde l'avait en Europe. Mais pourquoi un camp retranché, et surtout pourquoi si près de la frontière? C'est ce que tout le monde pouvait se demander, au simple énoncé du plan du général Pfuhl, plan qui n'était, comme on le voit, que l'imitation systématisée de la guerre de Portugal. Si lord Wellington avait songé à un camp retranché, c'est parce qu'il fallait qu'il s'arrêtât assez promptement, sans quoi il eût été précipité dans l'Océan. Le camp retranché pour les Russes c'était l'espace, qui, pour eux, ne finissait qu'au bord de l'Océan glacial. Et puis, placer le point d'arrêt sur la Dwina, c'était vouloir arrêter les Français au début même de leur course, quand ils avaient encore tout leur élan et toutes leurs ressources, comme du reste l'événement le prouva, et s'exposer à être emporté d'assaut. Enfin, en admettant qu'on pût agir utilement contre les flancs de l'ennemi, c'était courir de grands dangers que de diviser dès l'origine la masse principale des forces russes, qui était à peine suffisante pour tenir la campagne, et il eût été beaucoup mieux entendu de laisser aux troupes revenant d'Asie le rôle de cette armée de flanc destinée à harceler les Français, peut-être même à leur fermer la retraite.
Voilà ce que démontrait le simple bon sens, même avant la leçon des événements. Au surplus Alexandre s'était gardé de mettre ce plan en discussion; il l'avait soigneusement réservé pour lui et pour quelques adeptes allemands, et s'était borné à en faire exécuter les préparatifs les plus importants. En attendant il s'était avancé, comme on l'a déjà vu, en deux masses, l'une appuyée sur la Dwina, l'autre sur le Dniéper, ayant pour point de direction, la première Wilna, la seconde Minsk.
Jusque-là, il n'y avait rien à redire, car il était naturel que les deux rassemblements principaux des Russes se formassent derrière ces deux fleuves. Mais les hommes sensés dans l'état-major du czar pensaient qu'on allait bientôt réunir l'une et l'autre armée russe, se présenter ensuite en une seule masse aux Français, sauf à ne pas leur livrer bataille, à se retirer à leur approche, et à attendre, avant de se précipiter sur eux, qu'ils fussent à la fois fatigués, privés de vivres, et engagés assez profondément en Russie pour n'en pouvoir plus revenir. C'était l'avis notamment du général Barclay de Tolly, officier froid, ferme, instruit, issu d'une famille écossaise établie en Courlande, et à cause de cette origine peu agréable aux Russes, qui prennent les étrangers en haine dès que leurs passions nationales commencent à fermenter. Sentiments différents de Barclay de Tolly et de Bagration à l'égard du plan du général Pfuhl. Mais, comme nous l'avons dit, cet avis n'était pas du goût de tout le monde. Les hommes ardents, détestant la France, sa révolution, sa gloire, qu'ils fussent Russes, Suédois, Allemands ou Italiens, ne voulaient pas qu'on fît aux Français l'honneur de reculer devant eux, et prétendaient qu'il fallait prendre l'offensive, se jeter sur la Prusse et la Pologne, pour ravager une plus grande étendue de pays, et soulever l'Allemagne, qui ne demandait qu'à être délivrée. Cette dernière opinion dominait surtout au quartier général du prince Bagration. Ce prince, Géorgien d'origine, brave, ayant du coup d'œil sur le terrain, mais dépourvu des talents d'un général en chef, chargé d'ailleurs, si on avait pris l'offensive, d'envahir la Pologne, aurait voulu aller en avant, et se ruer sur les Français avec une énergie furieuse. Jaloux de Barclay, méprisant les militaires savants, il favorisait autour de lui les déclamations contre les étrangers qui conseillaient Alexandre, et travaillaient, assurait-on, à lui inspirer une conduite timide.
Alexandre s'était ainsi avancé avec ses deux armées, ne se prononçant pas encore, considérant en secret le plan du général Pfuhl comme le salut de l'empire, mais hésitant à le dire, et se réservant de faire successivement exécuter ce plan, au fur et à mesure des événements. Aussi n'avait-il ni voulu ni osé nommer un général en chef, ce qui eût été proclamer un système, et avait-il chargé le général Barclay de Tolly de donner des ordres comme ministre de la guerre. La brusque apparition de Napoléon oblige de prendre un parti. La brusque apparition de Napoléon au delà du Niémen l'obligea de mettre un terme à ces hésitations, et d'arrêter un plan.
Le désir d'Alexandre eût été de convoquer sur-le-champ un conseil de guerre, d'y appeler ses conseillers de toutes les nations, d'y faire exposer le plan du général Pfuhl, non par le général Pfuhl lui-même, incapable de supporter une contradiction, mais par le colonel Wolzogen, son interprète ordinaire, esprit clair et maniable, puis enfin de demander à tous les assistants de se prononcer. N'osant pas exposer aux chances d'une discussion le plan du général Pfuhl, Alexandre confie au général Barclay de Tolly le soin de diriger la retraite sur la Dwina. Mais le colonel Wolzogen lui fit sentir qu'on aboutirait ainsi à un nouveau chaos, et qu'il valait mieux choisir tout simplement un général en chef, auquel on confierait l'exécution du plan jugé le meilleur. Pour un tel rôle le général Barclay de Tolly était le plus indiqué par son obéissance, sa fermeté, ses talents pratiques, et sa qualité de ministre de la guerre. D'ailleurs l'approche de l'ennemi avec une masse écrasante d'environ 200 mille hommes, quand on avait à peine 130 mille combattants à lui opposer, avait fort calmé les partisans de l'offensive, et la plupart des donneurs d'avis ne songeaient même qu'à se retirer pour ne pas tomber dans les mains de Napoléon, qui ne les aurait probablement pas ménagés. Il n'y avait donc pas à craindre qu'on blâmât beaucoup dans le moment un mouvement rétrograde devenu inévitable. En conséquence Alexandre, adoptant l'avis du colonel Wolzogen, qui du reste était le seul admissible au point où en étaient les choses, confia au général Barclay de Tolly, non pas en qualité de général en chef, mais en qualité de ministre de la guerre, le soin d'opérer la retraite de l'armée principale sur la Dwina, dans la direction du camp de Drissa. Ces dispositions arrêtées, il partit avec la foule de ses conseillers, en suivant la route qui par Swenziany et Vidzouy menait à Drissa.
Ce n'était pas chose aisée que d'opérer devant Napoléon, ordinairement prompt comme la foudre, la retraite des six corps russes répandus autour de Wilna, et composant l'armée principale.
Difficultés de la retraite sur la Dwina pour une partie de l'armée russe. Ainsi que nous l'avons dit, le premier de ces corps, sous le comte de Wittgenstein, était à Rossiena, où il formait l'extrême droite des Russes, opposée à l'extrême gauche des Français. Le second, sous le général Bagowouth, était à Janowo; le troisième, composé de la garde russe et des réserves, à Wilna; le quatrième, sous le général Touczkoff, entre Kowno et Wilna, à Nowoi-Troki[1]. Pour ces quatre corps la retraite était facile, car ils n'avaient qu'à se retirer directement sur la Dwina, sans être exposés à trouver les Français sur leur chemin. Il n'y avait pas plus de difficulté pour la grosse cavalerie, distribuée en deux corps de réserve sous les généraux Ouvaroff et Korff, et placée en arrière. Mais le cinquième corps sous le comte Schouvaloff, le sixième sous le général Doctoroff, établis, l'un à Olkeniki, l'autre à Lida, et formant l'extrême gauche du demi-cercle que les Russes décrivaient autour de Wilna, pouvaient, avant d'avoir regagné la route de Swenziany, être arrêtés par les Français, qui déjà étaient en marche sur Wilna. Quant à l'hetman Platow, complétant avec 8 mille Cosaques les 130 mille hommes de l'armée de la Dwina, il était près de Grodno, et on n'avait guère à s'inquiéter pour des coureurs aussi agiles que les siens.
Ordre de retraite aux divers corps de l'armée russe. Le général Barclay de Tolly se hâta de donner à tous ses corps l'ordre de se replier sur la Dwina, en prenant pour but le camp de Drissa, et prescrivit aux deux qui étaient les plus mal placés d'opérer tout de suite leur mouvement de retraite, en tournant autour de Wilna, et en se tenant pendant le trajet le plus loin qu'ils pourraient de cette ville, afin de ne pas rencontrer les Français. Quant à lui, assez dédaigneux pour les donneurs d'avis qui avaient montré tant d'empressement à partir, il affecta de rester à son arrière-garde, et de se retirer lentement avec elle, en disputant le terrain pied à pied. L'ordre envoyé au prince Bagration, au nom de l'empereur lui-même, fut de se reporter sur le Dniéper, en suivant autant que possible la direction de Minsk, afin de se réunir au besoin à l'armée principale, si cette réunion devenait nécessaire. L'hetman Platow, toujours chargé de lier entre eux Barclay de Tolly et Bagration, eut ordre de harceler les Français en courant sur leurs flancs et leurs derrières.
L'empereur Alexandre, en quittant Wilna, charge M. de Balachoff d'une dernière démarche auprès de Napoléon. Avant de quitter Wilna, l'empereur Alexandre, tout en regardant la guerre comme désormais inévitable, et quoique très-décidé à la soutenir énergiquement, voulut tenter une dernière démarche, qui ne pouvait arrêter les hostilités, mais qui devait certainement en rejeter la responsabilité sur Napoléon. Voyant d'après les nouvelles de Saint-Pétersbourg que le général Lauriston avait fondé la demande de ses passe-ports sur la demande que le prince Kourakin avait faite des siens, et sur la prétendue condition imposée aux Français d'évacuer la Prusse, il s'attacha surtout à répondre à ces deux griefs de manière à mettre tous les torts du côté de son adversaire. Nature de la mission confiée à M. de Balachoff. Il fit donc appeler M. de Balachoff, ministre de la police, venu avec lui à Wilna, homme d'esprit et de tact, et le chargea d'aller dire à Napoléon combien il s'étonnait d'une rupture si brusque qu'aucune déclaration de guerre n'avait précédée, combien il trouvait léger le motif tiré d'une demande de passe-ports faite par le prince Kourakin, lorsqu'on savait que ce prince n'était pas autorisé à la faire; combien enfin la prétendue condition d'évacuer la Prusse était elle-même un grief peu sérieux, puisqu'elle avait été proposée, non comme une satisfaction préalable devant précéder toute négociation, mais seulement comme conséquence promise et certaine de tout arrangement pacifique. Alexandre autorisa même M. de Balachoff à déclarer que cette évacuation était si peu une condition absolue, que si les Français voulaient s'arrêter au Niémen, il consentait à négocier tout de suite sur les bases indiquées dans les diverses communications précédentes. Ces ordres donnés, l'empereur Alexandre partit le 26 juin, en adressant à son peuple une proclamation chaleureuse, dans laquelle il prenait l'engagement solennel de ne jamais traiter tant que l'ennemi serait sur le sol de la Russie.
Arrivée de M. de Balachoff aux avant-postes français. Tandis qu'Alexandre s'éloignait, M. de Balachoff courut à la rencontre de l'armée française, et la trouva en route sur Wilna. Il eut d'abord quelque peine à se faire reconnaître comme aide de camp de l'empereur Alexandre, puis fut admis à ce titre, et conduit auprès de Murat, qui, chamarré d'or, la tête couverte de plumets, galopait au milieu de ses nombreux escadrons.
Sa rencontre avec Murat, et l'accueil qu'il reçoit de ce prince. Murat, suivant sa coutume, facile, aimable, mais indiscret, fit le plus gracieux accueil à M. de Balachoff, affecta de déplorer cette nouvelle guerre, de regretter vivement son beau royaume de Naples, de ne désirer aucunement celui de Pologne, de se montrer enfin l'instrument raisonnable d'un maître très-peu raisonnable, et accompagna ces sages propos d'une infinité de démonstrations gracieuses, dont il avait le talent naturel, malgré une éducation peu soignée. Il renvoya ensuite M. de Balachoff aux avant-postes de l'infanterie, qui venaient après ceux de la cavalerie. Accueil tout différent qu'il reçoit du maréchal Davout. M. de Balachoff y rencontra un tout autre accueil. Présenté au maréchal Davout, il fut reçu avec froideur, réserve et silence. Ayant exprimé le désir de pénétrer immédiatement jusqu'à l'empereur Napoléon, il ne put en obtenir l'autorisation. Le maréchal lui allégua ses ordres, et le retint pour ainsi dire prisonnier jusqu'à une réponse du quartier général. Sur la fin du jour, il l'engagea à partager son repas, et le fit asseoir devant une table qui consistait en une porte de maison qu'on avait arrachée de ses gonds et étendue sur des tonneaux, qui n'était chargée que de mets d'une extrême frugalité, s'excusa de cette hospitalité toute militaire, et ne lui adressa pas une parole qui eût trait aux affaires de la guerre ou de la politique. M. de Balachoff obligé d'attendre l'entrée de Napoléon à Wilna pour lui être présenté. Le lendemain matin, l'ordre étant venu de garder M. de Balachoff jusqu'à Wilna, où il devait être reçu par l'Empereur, le maréchal Davout lui laissa sa maison qui ne faisait que d'arriver, l'engagea à s'en servir librement, lui donna pour le garder un officier aussi taciturne que lui-même, et monta à cheval afin d'aller se mettre à la tête de ses troupes. M. de Balachoff dut donc attendre l'entrée des Français à Wilna pour entretenir Napoléon.
Ce même matin du 28 la cavalerie du général Bruyère arriva aux portes de Wilna, en descendant les coteaux qui bordent la Wilia. Elle y rencontra un gros détachement de cavalerie russe appuyé par de l'infanterie et par quelques pièces d'artillerie attelée. Le choc fut assez vif, mais l'avant-garde ennemie, après avoir résisté quelques instants, se replia dans Wilna, en brûlant les ponts de la Wilia, et en mettant le feu aux magasins de vivres et de fourrages que contenait la ville. Entrée des Français à Wilna. Le maréchal Davout, qui suivait à une lieue de distance la cavalerie de Murat, entra dans Wilna avec elle. Accueil que leur font les Lithuaniens. Les Lithuaniens, quoique asservis aux Russes depuis plus de quarante ans, et déjà un peu façonnés au joug, accueillirent les Français avec joie, et se hâtèrent de les aider à réparer le pont de la Wilia. Au moyen de quelques bateaux du pays, on rétablit le passage de la rivière, peu large en cet endroit, et on courut ensuite à la poursuite des Russes, qui se retirèrent rapidement mais sans désordre.
Ainsi la capitale de la Lithuanie venait d'être conquise presque sans coup férir, et après quatre jours seulement d'hostilités. Napoléon, parti la veille de Kowno, et arrivé vers midi, fit son entrée dans Wilna au milieu du concours empressé des habitants, qui peu à peu s'échauffaient, s'animaient au contact de nos soldats, surtout des soldats polonais, et au souvenir de leur antique liberté, que les plus âgés d'entre eux avaient seuls connue, et dont ils avaient souvent raconté les scènes à leurs enfants. Les seigneurs lithuaniens partisans des Russes s'étaient enfuis; ceux qui ne l'étaient pas avaient eu soin de nous attendre. Parmi ces derniers les uns vinrent spontanément, les autres se laissèrent mander. Mais tous se prêtèrent franchement à la création d'autorités nouvelles pour administrer le pays dans l'intérêt de l'armée française, intérêt qui dans le moment était celui de la Pologne elle-même. Toutefois une grande crainte retenait et glaçait leur zèle, c'est que cette tentative de reconstituer la Pologne ne fût pas sérieuse, et que sous peu de mois on ne revît les Russes courroucés rentrer dans Wilna avec des ordres de séquestre et d'exil.
Premières mesures de Napoléon à Wilna. Le premier service à nous rendre était de moudre du grain, de construire des fours, de cuire du pain pour nos soldats, qui arrivaient affamés, non de viande dont ils avaient eu en abondance, mais de pain dont ils avaient été privés presque partout. Le grain n'était pas rare; mais les Russes s'étaient surtout appliqués à détruire les farines, les moulins et les avoines, prévoyant qu'avec du blé on n'aurait pas immédiatement du pain, et que sans avoine nous ne conserverions pas longtemps la grande quantité de chevaux qui suivaient l'armée. Or la ville de Wilna, qui renfermait une population de vingt-cinq mille âmes environ, ne pouvait pas, sous le rapport de la confection du pain, offrir les mêmes ressources que Berlin ou Varsovie. Napoléon ordonna d'employer sur-le-champ à la construction des fours les maçons que le maréchal Davout amenait avec lui, et ceux dont la garde était pourvue. On s'empara en attendant des fours que contenait la ville, et qui suffisaient à peine à cuire trente mille rations par jour. Il en aurait fallu cent mille tout de suite, et dans quelques jours deux cent mille.
Mouvements des divers corps d'armée. Pendant que Napoléon vaquait à ces premiers soins, les divers corps de l'armée exécutaient les mouvements qui leur étaient prescrits, sans autres accidents que ceux qu'on avait à craindre de la fatigue et du mauvais temps. Le maréchal Ney passe la Wilia à Riconti, le maréchal Oudinot à Janowo. Le maréchal Ney, comme on l'a vu, avait dû passer la Wilia plus près de Wilna que le maréchal Oudinot, c'est-à-dire aux environs de Riconti, et il avait marché dans la direction de Maliatouy, apercevant de loin le corps de Bagowouth qui était d'abord à Wilkomir, mais qui dans le mouvement de retraite des corps russes avait quitté ce point pour se diriger sur Swenziany et Drissa. Du reste le maréchal Ney n'eut affaire qu'à l'arrière-garde de Bagowouth, composée de Cosaques, qui s'efforçaient de tout brûler, mais n'en avaient pas toujours le temps, et nous laissaient heureusement encore quelques ressources pour vivre. Le maréchal Oudinot, ayant passé la Wilia au-dessous, c'est-à-dire à Janowo, pour marcher sur Wilkomir, n'y rencontra plus Bagowouth, qui venait d'en partir, mais Wittgenstein, qui de Rossiena s'était reporté sur Wilkomir. Rencontre du maréchal Oudinot avec le corps de Wittgenstein à Deweltowo. Ce dernier se trouva en position à Deweltowo, le 28 au matin, moment même où le gros de l'armée française entrait dans Wilna. Wittgenstein avait 24 mille hommes, beaucoup de cavalerie, et tout ce qu'il fallait d'énergie pour ne pas se retirer timidement devant nous. Il montra au maréchal Oudinot une ligne d'environ 20 mille fantassins, opérant lentement leur retraite, et couverts par une artillerie nombreuse et une cavalerie brillante. Wittgenstein avait rencontré dans le maréchal Oudinot un adversaire qui n'était pas homme à se laisser braver. Le maréchal, n'ayant encore sous la main que sa cavalerie légère, son artillerie attelée, la division d'infanterie Verdier, et les cuirassiers de Doumerc, n'hésita point à se jeter sur les Russes. Après avoir chargé à outrance leur cavalerie, et l'avoir obligée à repasser derrière les lignes de l'infanterie, il aborda celle-ci avec la division Verdier, la força à se replier, et lui tua ou prit environ quatre cents hommes. Il n'eut pas même le temps d'employer ses cuirassiers, et encore moins les divisions Legrand et Merle, qui arrivaient en toute hâte. Il en fut quitte pour une centaine d'hommes morts ou blessés. Les Russes se mirent bientôt hors de portée.
Soldats qui commencent à rester en arrière. Nos troupes, dans le corps du maréchal Oudinot comme dans celui du maréchal Ney, étaient très-fatiguées, tant par les marches qu'elles avaient dû faire jusqu'au Niémen, que par celles qu'elles avaient faites au delà. Elles manquaient de pain, de sel et de spiritueux, et s'ennuyaient de manger de la viande sans sel, avec un peu de farine délayée dans de l'eau. Les chevaux étaient déjà très-affaiblis faute d'avoine, et encore le temps avait-il été beau. Un grand nombre de soldats restés sur les derrières y étaient pour ainsi dire égarés, cherchaient leur chemin, et ne trouvaient personne à qui le demander, car il y avait peu d'habitants, et le peu qu'il y avait ne parlaient que le polonais. Une énorme quantité de charrois, soit d'artillerie, soit de bagages, allongeaient et embarrassaient cette queue de l'armée.
Telle était la situation des choses à notre gauche, au delà de la Wilia. Elle était à peu près la même à notre centre, sur la route directe de Kowno à Wilna, que les dernières divisions du maréchal Davout parcouraient en ce moment, suivies par la garde impériale. Difficultés particulières qu'avait rencontrées le prince Eugène pour arriver aux bords du Niémen. À notre droite, au corps d'armée du prince Eugène, tout était en retard, la tête et la queue. Le prince Eugène ayant eu à traverser non pas la Vieille-Prusse, comme les maréchaux Davout, Oudinot et Ney, mais la Pologne, avait franchi difficilement, au prix de grands efforts et de grandes privations, les sables stériles et mouvants de ces contrées, et n'était arrivé sur le Niémen que le jour même où le gros de l'armée entrait dans Wilna. En passant le Niémen à Prenn, ce prince devait déboucher sur Nowoi-Troki et Olkeniki, points occupés par les corps de Touczkoff et de Schouvaloff, qui ne formaient pas un total de plus de 34 mille hommes, et qui étaient peu capables par conséquent de tenir tête aux 80 mille hommes de l'armée d'Italie. Ce n'étaient donc pas les difficultés naissant de la présence de l'ennemi que le prince Eugène avait à craindre, et les lieux pouvaient seuls faire obstacle à sa marche. Son opération devait s'exécuter du 28 au 30 juin.
Jusque-là, sauf quelques orages passagers, le ciel avait été pur, la chaleur assez vive, sans être encore importune, comme elle l'est souvent dans ces contrées extrêmes, tour à tour privées du soleil en hiver, ou fatiguées de sa présence continue en été. Cependant la Pologne, qu'on avait trouvée si triste dans l'hiver de 1807, se montrait maintenant verdoyante, couverte de vastes forêts, assez agréable d'aspect, mais manquant de la vraie gaieté, celle que l'homme répand dans la nature par sa présence et son travail. Les routes, quoique non ferrées, n'étaient pas trop difficiles encore, le soleil les ayant desséchées.
Orages subits qui enveloppent toute la Pologne. Tout à coup, dans la soirée du 28[2], ces conditions climatériques cessèrent brusquement. Le ciel se couvrit de nuages, et une suite d'orages épouvantables enveloppa la Pologne presque entière. Des torrents de pluie inondèrent les terres, et les amollirent sous les pieds des hommes et des chevaux. Pour comble de malheur, la température changea comme l'aspect du ciel, et devint tout à coup aussi froide qu'humide. Pendant les trois journées du 29 juin au 1er juillet, le temps fut affreux, et les bivouacs devinrent extrêmement pénibles, car il fallut coucher dans une espèce de fange. Beaucoup d'hommes jeunes furent atteints de dyssenterie, et ils le durent non-seulement au rapide changement de la température, mais aussi à une nourriture composée presque uniquement de viande, et souvent de viande de porc. Une partie des divisions du maréchal Davout, qui étaient encore en marche sur Wilna le 29, toute la garde qui les suivait, se trouvant sans abri, car on avait à peine de quoi loger les états-majors dans les rares habitations du pays, eurent de grandes souffrances à essuyer. Les troupes des maréchaux Ney et Oudinot, à la gauche de la Wilia, ne jouirent pas d'un temps meilleur, mais souffrirent un peu moins, parce que le pays qu'elles traversaient n'avait été visité ni par les Russes ni par les Français. Le prince Eugène interrompu dans le passage du Niémen. À droite, les souffrances du corps du prince Eugène, qui en ce moment passait le Niémen, furent plus grandes encore. Le pont avait été jeté le 29 au soir, et une division avait déjà franchi le Niémen, lorsqu'un orage, violent, torrentueux, mêlé de vent, de grêle et de tonnerre, comme les orages des tropiques, emportant les tentes, obligeant les cavaliers à mettre pied à terre, les fantassins à se serrer les uns aux autres, causa une sorte de saisissement universel. On ne pouvait pas même se coucher à terre au milieu de cette inondation. Le passage fut interrompu, et on resta pendant quarante-huit heures une moitié au delà du fleuve, et une autre moitié en deçà. Les Bavarois surtout, qui avaient beaucoup marché et fait une grande consommation de porc, contractèrent en cette occasion le germe d'une dyssenterie qui leur devint bientôt funeste.
On franchit le Niémen cependant, et on s'achemina bientôt sur Nowoi-Troki, mais dans une sorte de désordre produit par l'invasion subite du mauvais temps. Napoléon avait levé les chevaux comme les conscrits par milliers, en Suisse, en Italie, en Allemagne, sans s'inquiéter de leur âge. Il avait bien fait à cet égard quelques sages recommandations, mais les quantités demandées n'avaient pas permis de les suivre. Ces chevaux, attelés trop jeunes et sans éducation préalable à d'immenses charrois, obligés de les traîner à travers les sables de la Pologne, nourris avec du seigle vert au lieu de grain, étaient déjà très-fatigués en arrivant au bord du Niémen. Mortalité qui se déclare parmi les chevaux. Les nuits pluvieuses et froides des 29 et 30 juin en tuèrent plusieurs mille, particulièrement dans le corps du prince Eugène. Voitures abandonnées sur les routes, et livrées au pillage. En deux jours les routes furent couvertes de chevaux morts et de voitures abandonnées. Si les soldats et les officiers du train avaient été plus expérimentés, ils auraient pu parer au mal, du moins en partie, en réunissant en parcs au bord des routes les voitures privées de chevaux, en laissant des détachements pour les garder, et en attelant ensuite avec les chevaux survivants les voitures qu'il importait de faire arriver les premières. Un petit nombre d'entre eux agirent ainsi, mais les autres abandonnèrent les voitures aux traînards affamés, qui ne se firent pas scrupule de les piller. Dans le corps du prince Eugène, où il y avait beaucoup d'Italiens et de Bavarois, le désordre fut extrême. Ce désordre s'introduisit également sur les derrières du maréchal Davout, parmi les Hollandais, les Anséates, les Espagnols du 1er corps. Ces étrangers, peu soucieux de l'honneur d'une armée qui était française, peu attachés à une cause qui n'était pas la leur, furent les premiers à se débander, et à profiter de l'obscurité de cette région forestière pour déserter ou se livrer à la maraude. Parmi nos soldats eux-mêmes il y eut quelque relâchement, mais ce fut seulement parmi les anciens réfractaires arrachés par les colonnes mobiles à la vie errante, et amenés de force au drapeau. Du Niémen à Wilna on vit vingt-cinq à trente mille Bavarois, Wurtembergeois, Italiens, Anséates, Espagnols, Français, s'échappant des rangs, pillant les voitures abandonnées, et après les voitures, les châteaux des seigneurs lithuaniens. Le dommage sans doute n'était pas alarmant, et sur les 400 mille hommes qui venaient de franchir le Niémen, 25 ou 30 mille maraudeurs n'étaient pas une diminution inquiétante de nos forces, si le mal s'arrêtait là; mais il pouvait devenir contagieux, et la perte de 7 à 8 mille chevaux surtout éprouvée en quatre jours était difficile à réparer. Le prince Eugène, dans les troupes duquel le mal avait sévi avec le plus de violence, arrivé à Nowoi-Troki, sur la droite de Wilna, en avertit l'Empereur, bien qu'il n'aimât pas à l'affliger. Les autres commandants adressèrent les mêmes rapports, et signalèrent des symptômes fâcheux dans tous les corps de l'armée.
Napoléon n'était pas homme à s'effrayer de pareils accidents, à l'ouverture d'une campagne qui commençait à peine, et pour laquelle il avait tant multiplié les précautions. Il avait vu d'ailleurs quelque chose de semblable, mais dans une bien moindre proportion, en 1807, et il en avait triomphé. Il ne douta pas de triompher également de ces difficultés, auxquelles il s'était attendu, qu'il regardait comme toutes locales, et qui malheureusement tenaient à des causes générales. Le mal dont l'armée était atteinte, elle ne l'avait pas pris dans les plaines de la Pologne; elle en avait apporté le germe avec elle. Les soldats de Masséna en Portugal quittaient le drapeau pour vivre, mais ils y revenaient le soir, parce qu'ils étaient Français et vieux soldats. Dans l'armée amenée en Russie, si on se fût réduit aux hommes qui étaient Français et vieux soldats, le nombre eût été à peine de la moitié.
Napoléon, pour rallier ses colonnes, et donner à ses convois le temps de rejoindre, prend le parti de faire un séjour à Wilna. Napoléon vit un remède facile à ce mal subit, qui ne l'alarmait que très-médiocrement, c'était de faire à Wilna une halte d'une quinzaine de jours. Avec ce répit on devait selon lui rallier la queue des colonnes, et surtout celle des bagages. La longue traînée de ses convois ne s'étendait pas seulement de Wilna au Niémen, mais du Niémen à la Vistule, de la Vistule à l'Elbe. Les corps n'avaient pas encore reçu la moitié des équipages qui leur étaient destinés. Les lourdes voitures du nouveau modèle étaient restées la plupart en route, mais les plus légères paraissaient devoir arriver. En s'arrêtant quelques jours à Wilna, on était certain de rallier ces dernières, qu'on emmènerait seules avec soi, et quant aux plus lourdes, qui devaient rejoindre postérieurement, on les laisserait sur les derrières de l'armée, où elles auraient plus d'un service à rendre. En même temps on organiserait la Lithuanie, et on y établirait un gouvernement polonais, dont on avait grand besoin.
Danger, en s'arrêtant à Wilna, de rendre inexécutable le plan conçu par Napoléon, et consistant à couper en deux la ligne russe. Ce n'étaient donc pas les occupations utiles qui manquaient pour employer les quinze jours qu'il s'agissait de passer à Wilna. Mais tandis qu'on y séjournerait, le beau plan de Napoléon, consistant à couper en deux la ligne russe, n'allait-il pas devenir inexécutable? Barclay de Tolly et Bagration en rétrogradant, l'un sur la Dwina, l'autre sur le Dniéper, n'allaient-ils pas trouver le moyen de se rejoindre au delà de ces deux fleuves? N'allait-on pas, ce qui était plus grave encore, perdre l'occasion de les atteindre, et de les battre, avant qu'ils eussent réalisé leur projet de retraite indéfinie dans l'intérieur de la Russie? Et n'était-ce pas le cas de se demander, si, à faire une halte pour rallier ses colonnes et ses convois, il n'aurait pas mieux valu la faire à Kowno même, avant d'avoir franchi le Niémen, lorsque l'ennemi immobile, et devant persister à l'être tant que nous ne violerions pas ses frontières, n'avait pas reçu de notre brusque apparition l'avertissement de se retirer en toute hâte sur la Dwina et le Dniéper? Mais maintenant qu'on avait agi autrement, et qu'on avait opéré peut-être quinze jours trop tôt, ne valait-il pas mieux poursuivre témérairement une entreprise témérairement conçue, et marchant avec ce qu'on avait de plus dispos, se jeter sur les Russes, et obtenir un résultat décisif, avant qu'ils eussent le temps de s'enfoncer dans l'intérieur de leur pays? Questions graves, fort difficiles à résoudre après coup, mais qui dans le moment ne parurent point embarrasser Napoléon, car tout en s'arrêtant à Wilna pour rallier les traînards, pour établir une bonne police sur ses derrières, pour réorganiser ses convois, et créer un gouvernement de la Lithuanie, il n'entendait pas renoncer au projet de se placer entre les deux principales armées russes, afin de les isoler l'une de l'autre pendant tout le reste de la campagne. Les circonstances en effet l'autorisaient jusqu'à un certain point à concevoir l'espérance de réaliser toutes ces pensées à la fois.
Profonde combinaison de Napoléon, pour laisser sa gauche et son centre immobiles, tandis que sa droite poursuivra le prince Bagration. À peine entré dans Wilna, c'est-à-dire le lendemain 29 juin, les rapports de la cavalerie légère annoncèrent que beaucoup de troupes russes étaient en marche autour de Wilna, et couraient circulairement de notre droite à notre gauche, sans doute pour rejoindre Barclay de Tolly sur la Dwina. Étaient-ce quelques divisions détachées, n'ayant pu jusqu'ici rejoindre Barclay de Tolly, ou bien la tête de Bagration, cherchant à former sur la Dwina une seule masse avec l'armée principale? Voilà ce qu'il n'était pas possible de discerner encore; mais, dans tous les cas, c'étaient des troupes qu'on était en mesure d'intercepter, et au surplus, si on se trouvait en présence de Bagration lui-même, on ne pouvait avoir affaire qu'à la tête de son corps d'armée, puisqu'il avait à remonter au nord de toute la distance de Grodno à Wilna, et on était certainement à temps de lui barrer le chemin. Napoléon résolut donc, tandis qu'il s'arrêterait par sa gauche devant Barclay de Tolly, de marcher vivement par sa droite, afin d'intercepter la route que devait suivre Bagration, de l'envelopper s'il était possible, ou de l'acculer au moins aux marais de Pinsk, et de le paralyser ainsi pour le reste de la campagne.
Ce qui a été dit dans cette histoire du théâtre de la guerre, indique suffisamment les mouvements que Napoléon avait à exécuter pour atteindre le but qu'il se proposait. Du Rhin au Niémen, Napoléon avait presque toujours marché au nord-est. Après le passage du Niémen, il avait tourné à l'est, et désormais dans cette campagne extraordinaire il allait toujours marcher à l'orient jusqu'à Moscou. Le Niémen franchi, la Wilia remontée jusqu'à Wilna, il allait rencontrer les grandes lignes transversales dont nous avons déjà parlé, celles que forment la Dwina et le Dniéper, et il devait naturellement s'acheminer vers l'espace ouvert que ces fleuves laissent à leur naissance entre Witebsk et Smolensk. (Voir la carte no 54.) Dans ce mouvement, sa gauche faisait face à la Dwina, vers laquelle se dirigeait Barclay de Tolly, et sa droite au Dniéper, où Bagration tendait à se retirer. Voulant tout à la fois ralentir le pas afin de rallier ce qui était en arrière, et poursuivre vivement Bagration afin de le séparer de Barclay de Tolly, il devait s'arrêter par sa gauche, qui n'avait que peu de chemin à faire pour atteindre la Dwina, tandis que par sa droite il tâcherait, en marchant vite, de devancer Bagration sur le Dniéper. Ses dispositions furent admirablement prises en vue de ce double but.
Positions assignées aux corps d'Oudinot, de Ney, de Murat, en face de la Dwina. Macdonald, dirigé d'abord sur Rossiena, eut ordre d'appuyer à droite sur Poniewiez, pour se rapprocher d'Oudinot; celui-ci de se porter également à droite, entre Avanta et Widzouy, pour se serrer sur Ney, et Ney de se tenir vers Swenziany, près de Murat, qui, avec toute sa cavalerie, devait par Gloubokoé suivre l'armée russe en retraite sur la Dwina. Macdonald, Oudinot, Ney, Murat, qui auraient dû former une masse de 120 mille hommes, et depuis la dernière marche en comptaient tout au plus 107 ou 108 mille, avaient ordre de demeurer en observation pour masquer les opérations du reste de l'armée, de rallier leurs traînards, de réunir des grains, de les convertir en farine, de réparer les moulins détruits par les Russes, de construire des fours, d'amener à eux leur grosse artillerie et leurs équipages, d'employer le temps enfin à se concentrer, à se réorganiser, à bien se garder surtout, et à soigneusement étudier les mouvements de l'ennemi.