Pour lier cette gauche immobile, et occupée à se refaire, avec sa droite qui allait être fort agissante, Napoléon prescrivit à Murat d'étendre sa cavalerie de Gloubokoé à Wileika, et, pour ne pas laisser cette cavalerie sans appui, il la fit soutenir par une ou deux des divisions du maréchal Davout arrivées les premières en ligne. Il se proposait de porter bientôt sur ce point, afin d'établir une liaison plus forte entre sa gauche et sa droite, le corps du prince Eugène, qui venait de passer le Niémen à Prenn. Ce dernier s'était arrêté à Nowoi-Troki, pour y prendre un peu de repos et remettre quelque ordre dans ses colonnes.

Le maréchal Davout chargé de poursuivre le prince Bagration. Ce fut avec le corps de Davout, toujours le mieux constitué, le mieux pourvu, le plus propre à supporter l'effet dissolvant des mouvements trop rapides, que Napoléon résolut d'agir sur sa droite, contre les troupes qu'on voyait courir circulairement autour de Wilna. Ce pouvaient être, comme nous venons de le dire, les restes de Barclay lui-même, ou la tête de Bagration: il fallait dans le premier cas les prendre, dans le second les arrêter court, et par un effort vigoureux les acculer aux marais de Pinsk. La cavalerie légère du maréchal Davout, sous les ordres des généraux Pajol et Bordessoulle, fut mise en mouvement dès le 29 juin, celle de Pajol sur la route d'Ochmiana à Minsk, celle de Bordessoulle sur la route de Lida à Wolkowisk. C'étaient les deux grandes routes descendant de Wilna vers la Lithuanie méridionale, et sur lesquelles on pouvait rencontrer ou les détachements retardés de Barclay de Tolly, ou l'armée elle-même de Bagration. Les généraux Pajol et Bordessoulle signalèrent tous deux des colonnes d'infanterie, d'artillerie, de bagages, s'efforçant de remonter assez haut pour tourner autour de Wilna, et aller de notre droite à notre gauche rejoindre la principale armée russe. Ils espéraient l'un et l'autre ramasser quelques débris de ces colonnes; mais il fallait une force plus efficace, c'est-à-dire de l'infanterie, pour opérer une bonne capture.

Marche des diverses divisions chargées de coopérer au mouvement du maréchal Davout. Le 30 au soir, Napoléon fit partir le maréchal Davout, avec la division Compans, pour se porter à la suite du général Pajol dans la direction d'Ochmiana; il dirigea la division Dessaix sur la route de Lida, à la suite du général Bordessoulle; il tint la division Morand prête à marcher à la suite du maréchal Davout, si besoin était. Il pressa le mouvement du prince Eugène, qui, s'étant arrêté à Nowoi-Troki après le passage du Niémen, et recueillant là des bruits contradictoires, craignait de s'aventurer en s'avançant trop vite. Le prince Eugène, en remontant de Nowoi-Troki sur Ochmiana, devait au besoin appuyer le maréchal Davout, ou bien venir prendre sa place dans la ligne de bataille à côté de Murat, de manière à former le centre de l'armée, et en relier la droite avec la gauche. Napoléon prescrivit à la cavalerie du général Grouchy, qui appartenait au prince Eugène, d'aider celle de Bordessoulle, et de se mettre, s'il le fallait, aux ordres du maréchal Davout. Il donna en outre à ce dernier les cuirassiers de Valence.

Toutefois le maréchal Davout, avec les deux divisions Compans et Dessaix, qu'il allait avoir seules sous la main en s'éloignant de Wilna, n'aurait pas suffi pour envelopper Bagration, qui devait compter environ 60 mille hommes, et à qui des bruits contradictoires en attribuaient 100 mille; mais il restait l'extrême droite, formée par le roi Jérôme avec 75 mille hommes, laquelle, débouchant de Grodno, et suivant Bagration en queue pendant qu'on l'arrêterait en tête, devait contribuer à l'envelopper, ou à l'acculer vers les marais de Pinsk.

Ainsi Napoléon, par cet ensemble de mouvements, retenant en observation devant la Dwina ses troupes de gauche, portant vivement sur le Dniéper une partie de ses troupes de droite, tandis que son centre, après s'être reposé à Nowoi-Troki, s'apprêtait à venir se mettre en ligne, Napoléon donnait aux deux tiers de son armée le temps de se rallier, et en faisait agir un tiers tout au plus pour couper la retraite au prince Bagration. On ne pouvait pas combiner avec une habileté plus profonde les mouvements d'une armée immense, en sachant allier tout à la fois le besoin de repos avec la nécessité de certaines opérations actives. Quant à lui, tandis qu'il entrait avec sa prodigieuse activité dans tous les détails administratifs qui intéressaient ses troupes, il donnait en même temps ses soins à la Pologne, dont il était urgent de s'occuper, car on était chez elle, on semblait être venu pour elle, et, si on voulait rendre la guerre heureuse et sérieuse, on ne pouvait pas se passer d'elle.

Pendant que ses corps marchent, Napoléon organise la Lithuanie, et s'efforce d'établir l'ordre sur les derrières de l'armée. Dans ce moment en effet on s'agitait à Varsovie, et au bruit du passage du Niémen par 400 mille soldats sous le grand homme du siècle, on proclamait la reconstitution de la Pologne, on décrétait la réunion de toutes ses provinces en un seul État, on votait enfin l'une de ces confédérations générales par lesquelles les Polonais avaient jadis défendu leur sol et leur indépendance. Il n'était pas possible de faire autrement ni moins, en présence des événements qui se préparaient. Puisque Napoléon était obligé, en s'avançant jusqu'au sein même de la Russie, d'agiter la grave question de la Pologne, dont il traversait le territoire et dont il allait demander les bras, il eût peut-être bien fait d'en prendre son parti, et d'essayer de la reconstituer complétement. Dans ce cas, il aurait dû, comme nous l'avons déjà indiqué, réunir l'armée polonaise en une seule masse de 70 à 80 mille hommes, en former son aile droite, et la porter, en remontant le Bug, vers la Volhynie et la Podolie. Cette aile droite eût plus fidèlement gardé ses flancs, et aurait eu plus de chances d'insurger la Volhynie que les Autrichiens. Il aurait dû en outre, au lieu de constituer à part le gouvernement de la Lithuanie, le réunir immédiatement au gouvernement général de la Pologne. Il eût ainsi, par cette double unité de l'armée et du gouvernement, rendu à la Pologne le sentiment complet de son existence, et lui aurait peut-être imprimé l'élan national dont il avait besoin pour réussir dans l'accomplissement de ses vastes desseins. Motifs qui le portent à organiser la Lithuanie à part. Mais plein à cet égard des doutes que nous avons déjà exposés, ne voulant pas prendre un engagement trop grand sans savoir si les Polonais l'aideraient suffisamment à le tenir, il hésita, comme dans plusieurs occasions décisives de cette campagne, par un sentiment de prudence qui ne répondait pas à la témérité de son entreprise, et s'appliqua à ne rien faire de trop prononcé, à cause de l'Autriche qu'il craignait de s'aliéner, et de la Russie à laquelle il n'entendait pas déclarer une guerre à mort. Ayant déjà divisé l'armée polonaise en plusieurs détachements, qu'il avait placés partout où il y avait des alliés douteux à contenir, il renonça à réunir la Lithuanie à la Pologne, et lui donna une administration séparée. Il faut ajouter qu'il avait pour agir ainsi une raison administrative des plus puissantes. Il était au milieu de la Lithuanie, et c'est là qu'il allait combattre, peut-être s'établir pour une année ou deux: or, la faire dépendre d'un gouvernement placé à plus de cent lieues, gouvernement agité, disputeur, et inactif dans les premiers moments du moins, c'était renoncer à tirer de cette province les ressources dont il avait besoin, et qu'il était certain d'en obtenir en l'administrant lui-même.

Organisation du gouvernement lithuanien. Napoléon donna donc à la Lithuanie une administration distincte et indépendante. C'était à l'égard de la Russie une menace, mais point encore une déclaration de guerre implacable. Il forma une commission de sept membres, et la composa des seigneurs lithuaniens les plus considérables parmi ceux que la Russie n'avait pu gagner, ou avait négligé de s'attacher. Persistant à relier la Pologne à la Saxe, il nomma auprès de cette commission un représentant qui devait en même temps être gouverneur de la province, et choisit pour ces fonctions le comte Hogendorp, officier hollandais dont il avait fait son aide de camp. Les quatre gouvernements secondaires de Wilna, de Grodno, de Minsk, de Byalistok, entre lesquels se sous-divisait la Lithuanie, furent formés chacun d'une commission de trois membres, et d'un intendant dépendant du gouverneur général. Des agents exécutifs furent établis dans chaque district sous le titre de sous-préfets. Ce gouvernement de la Lithuanie, ainsi organisé, fut chargé de recueillir et de conserver les propriétés publiques, de percevoir les impôts, de lever les troupes, de maintenir l'ordre, de rappeler les habitants, de veiller à ce que la moisson fût faite, de rétablir la sûreté des routes, de créer des magasins et des hôpitaux, de contribuer en un mot à la reconstitution de la Pologne par le plus puissant de tous les moyens, celui qui consistait à seconder activement l'armée française. Ce gouvernement, placé sous l'action directe de Napoléon, était du reste autorisé à adhérer à la grande confédération polonaise, qui venait d'être décrétée à Varsovie.

Création de quelques régiments lithuaniens. Le premier acte du nouveau gouvernement fut d'instituer une force publique. Il vota la création de quatre régiments d'infanterie, et de cinq régiments de cavalerie. Sans doute on aurait pu faire davantage avec la population de la Lithuanie, mais les ressources financières et les officiers manquaient. Ces neuf régiments, formant un total de douze mille hommes, devaient coûter quatre millions au moins de première création. Or on n'avait pas la moindre partie de cette somme. Napoléon, qui, une fois engagé dans une semblable aventure, aurait dû ne ménager aucun moyen, ne consentit à avancer que 400 mille francs. On choisit pour colonels de grands propriétaires, ayant servi autrefois, et attirés par l'appât d'un haut grade. On demanda les officiers de grade inférieur au prince Poniatowski. La population lithuanienne, quoique déjà un peu façonnée au joug de la Russie, comme nous l'avons dit, n'était pas sans zèle pour la cause de son indépendance, mais les seigneurs ne pouvaient se défendre de craindre le retour des Russes, et redoutaient singulièrement les exils et les séquestres. La population des campagnes craignait les pillages et la dévastation. La bourgeoisie des villes, moins les Juifs, était parfaitement disposée, mais peu nombreuse et fort gênée. Tous, pauvres ou riches, avaient été ruinés par le blocus continental et le séjour des troupes russes. Enfin on leur parlait de leur indépendance avec une certaine réserve, dont Napoléon ne voulait pas se départir, et on ne mettait de la véhémence qu'en leur parlant de la nécessité des sacrifices à faire. Ces causes atténuant le zèle sans le détruire, les créations dont on avait à s'occuper, déjà fort difficiles par elles-mêmes, en étaient devenues plus difficiles encore.

Juillet 1812. Institution d'une garde nationale à pied dans la ville, et d'une garde nationale à cheval dans les campagnes. Aux régiments de ligne on ajouta des gardes nationales. On commença par créer celle de Wilna, qui devait être de 1500 hommes. La campagne ayant spécialement besoin d'une milice pour le maintien de l'ordre, on créa des gardes-chasse, espèce de garde nationale à cheval, qui convenait aux mœurs du pays, et aux distances à parcourir. Elle fut portée d'abord à quatre escadrons de 120 hommes chacun, un par gouvernement. La garde à cheval doit servir de guide à des détachements de vieille cavalerie qui sont chargés de rétablir l'ordre dans les campagnes et sur les routes. Ces gardes à cheval devaient servir de guides à des détachements de cavalerie française chargés de poursuivre les pillards, les maraudeurs, les bandits. Cette répression du maraudage avait paru à Napoléon le premier soin à prendre, afin d'empêcher la dissolution de l'armée, et de ramener, en la rassurant, la population dans ses demeures. Il fut donc formé des colonnes de vieille cavalerie, qui, ayant en tête des détachements de gardes-chasse polonais, se mirent à courir la campagne, à secourir les seigneurs assaillis dans leurs châteaux, à ramener les paysans cachés dans les bois, à recueillir les hommes de bonne volonté qui n'étaient qu'égarés, à saisir et à fusiller les pillards. Des commissions militaires suivaient ces colonnes de cavalerie, et le lendemain même de leur institution, c'est-à-dire dans la première semaine de juillet, elles firent juger et fusiller des Allemands, des Italiens, des Français, sur la place publique de Wilna.

Malheureusement le mal était déjà bien grand, et le nombre de 25 ou 30 mille débandés s'accroissait au lieu de diminuer par les marches précipitées de plusieurs des corps de l'armée. Il y avait notamment dans le 1er corps, quelque bien tenu qu'il fût par le maréchal Davout, le 33e léger, régiment hollandais, qui s'était presque débandé en entier, et qui pillait impitoyablement le canton de Lida, l'un des plus fertiles du pays. Les châteaux étaient dévastés, les vivres détruits, ce qui, après le passage des Cosaques, avait achevé la ruine de ce canton. Le sous-préfet de Nowoi-Troki, se rendant à son poste, avait été attaqué en route, et était arrivé sans aucune espèce de bagage à Nowoi-Troki. Des courriers venant de Paris avaient déjà été dévalisés. Heureusement les colonnes à cheval commençaient à mettre les pillards en fuite, à rassurer un peu les seigneurs, à ramener les paysans, mais ne pouvaient rattraper les traînards qui s'enfonçaient dans les bois, ou regagnaient le Niémen pour le repasser. Ceux qui prenaient ce dernier parti étaient, du reste, les moins dangereux pour l'armée.

Grand nombre de cadavres d'hommes et de chevaux infectant les routes. Un autre inconvénient à faire cesser sur les routes, était celui des cadavres d'hommes et de chevaux gisant sans sépulture, et infectant l'air, surtout par l'étouffante chaleur qu'on ressentait depuis quelques jours. En Italie, en Allemagne, pays très-peuplés, dès qu'il y avait des morts par le feu ou par toute autre cause, les habitants, intéressés eux-mêmes à la salubrité de leurs contrées, se hâtaient de les ensevelir. Ordinairement même, l'empressement à les dépouiller portait les paysans à ne pas perdre de temps. Mais ici, avec des villages distants de cinq à six lieues les uns des autres, quelquefois de dix, ce genre de soin était absolument négligé, et indépendamment de quelques jeunes soldats morts de fatigue, de faim ou de saisissement, par suite des mauvais temps, huit mille cadavres de chevaux infectaient l'atmosphère. Les colonnes mobiles chargées de les faire ensevelir. Napoléon ajouta aux devoirs imposés aux colonnes qui parcouraient les routes, celui de faire enterrer les cadavres d'hommes et d'animaux.

Il fit établir, de Kœnigsberg à Wilna, une suite de postes militaires, où devaient se trouver un commandant, un magasin, un petit hôpital, un relais de chevaux, et une patrouille chargée de veiller à la sûreté de la route et à l'enterrement des morts.

En même temps qu'il s'occupait de ces divers objets, Napoléon donna tous ses soins à une affaire devenue la plus urgente de toutes celles qui pouvaient attirer son attention, l'affaire des vivres et des convois. Construction des fours. D'abord, avec les maçons de la garde et ceux du maréchal Davout, il ordonna la construction à Wilna de fours capables de cuire cent mille rations par jour. Les charpentiers manquant pour façonner des cintres, on les prit dans les corps. Les briques, seul genre de matériaux qu'on pût employer dans ce pays où la pierre était rare, ne se trouvaient malheureusement qu'à quelque distance de Wilna. À défaut des chevaux de l'artillerie presque tous épuisés, Napoléon n'hésita point à requérir les chevaux de voiture des états-majors, afin de transporter les briques à pied d'œuvre. Chaque jour il allait lui-même examiner le degré d'avancement de ces travaux.

La construction des fours n'était pas la seule des difficultés à vaincre pour assurer à Wilna la subsistance de l'armée. Les grains, malgré les ravages de l'ennemi, étaient assez abondants. Mais les Russes, n'ayant pas toujours le temps de les détruire, s'attaquaient particulièrement aux moulins. Réparation des moulins. Il fallait donc les réparer, ou requérir ceux qui étaient intacts, pour convertir le grain en farine. Provisoirement, on prit les farines du 1er corps, toujours le mieux approvisionné, sauf à lui en tenir compte plus tard. Quant aux boulangers pour pétrir et cuire le pain, on en avait suffisamment, grâce à ceux dont la garde et le 1er corps s'étaient pourvus.

Vastes approvisionnements préparés au moyen des réquisitions. Napoléon songea ensuite à créer de grands magasins, tant à Kowno et à Wilna que dans les villes dont on allait successivement s'emparer. Il résolut de faire en Lithuanie une réquisition de 80 mille quintaux de grains, d'une quantité proportionnée d'avoine, de paille, de foin, de fourrage, etc. Quant à la viande, elle abondait, grâce au bétail qui avait été amené sur pied à la suite des troupes. La dyssenterie même, qui commençait à se répandre, tenait en partie à la grande quantité de viande mangée sans sel, sans pain, sans vin. Napoléon ordonna qu'après ces premières réquisitions on se procurerait, soit à compte des contributions dues par le pays, soit à prix d'argent, un million de quintaux de grains. Si la récolte était bonne, et que la moisson ne fût point troublée par la guerre, il n'était pas impossible de réaliser cet immense approvisionnement.

Moyens de transport, navigation de la Wilia. Les moyens de transport, indispensables à ajouter aux approvisionnements, réclamaient une nouvelle intervention de la puissante volonté de Napoléon. Les premiers convois, dirigés par le colonel Baste, qui en plus d'un endroit avait été obligé de faire curer les canaux, et auquel il en avait coûté des peines infinies pour approprier les bâtiments à la nature des cours d'eau, venaient de franchir la distance de Dantzig à Kowno. Napoléon en ressentit une vraie joie. Mais il restait à faire remonter ces convois de Kowno à Wilna par la rivière sinueuse de la Wilia. C'était un trajet de vingt jours, presque aussi long que celui de Dantzig à Kowno, bien que la distance ne fût que d'un cinquième ou d'un sixième. Napoléon fit réunir des bateaux pour essayer, avec le secours des marins de la garde, d'abréger cette navigation. Son projet, si cet essai ne réussissait pas, était d'y renoncer, et de la remplacer par une grande entreprise de transports par terre, qu'il se proposait de confier à une compagnie de juifs polonais. Les grains n'étant pas difficiles à trouver dans les lieux où l'on était, il limita les objets à transporter aux farines, et après les farines aux spiritueux, aux riz, aux effets d'habillement, aux munitions d'artillerie.

L'organisation des équipages militaires ne donne pas tous les résultats qu'on en avait attendus. L'organisation qu'on avait donnée aux équipages militaires n'avait pas eu les résultats qu'on en attendait. On avait perdu, de l'Elbe au Niémen, une moitié des voitures, un tiers des chevaux, un quart des hommes. Ainsi que nous l'avons dit, les chars légers à la comtoise étaient seuls arrivés. Il en restait toutefois un certain nombre en arrière. On se borne à mener avec soi les voitures les plus légères. Napoléon décida qu'on laisserait à Wilna les chars du nouveau modèle comme trop lourds, qu'on n'amènerait en Russie que les caissons d'ancien modèle et les chars à la comtoise, mais que le train d'artillerie ayant perdu beaucoup de chevaux, et les munitions de guerre lui semblant plus nécessaires que le pain, car si dans les champs on trouvait çà et là quelques vivres, on ne trouvait nulle part des gargousses et des cartouches, on appliquerait à l'artillerie une partie des chevaux des équipages. Quant aux voitures qui resteraient ainsi sans attelages, il ordonna d'y atteler des bœufs, et, lorsqu'on n'aurait pas de bœufs, des chevaux du pays, espèce petite, mais forte, et dure à la fatigue, quoique infectée comme les hommes de l'horrible maladie de la plique. Malheureusement ces ordres étaient plus faciles à donner qu'à exécuter, car il n'était pas aisé de se procurer des jougs pour atteler les bœufs, des fers pour garantir leurs pieds, des bouviers pour les conduire.

Malgré des difficultés déjà vivement senties, Napoléon ne cesse pas d'être rempli de confiance. On voit que de soins divers, d'une multiplicité infinie, et d'un succès douteux, exigeait la téméraire entreprise de transporter 600 mille hommes dans un pays lointain qui pouvait difficilement les nourrir, avec un matériel trop peu éprouvé, et avec un trop grand nombre de jeunes gens mêlés aux vieux soldats, les uns et les autres égaux au feu sans doute, mais fort inégaux à la fatigue. Quoique devenu plus soucieux en voyant de près les obstacles, Napoléon avait encore tout entier le sentiment de sa puissance. En quelques jours en effet il avait conquis la Lithuanie, et coupé en deux l'armée russe; il se flattait de prendre Bagration, ou de le mettre hors de cause pour longtemps, et, malgré la difficulté des lieux, du climat, des distances, il espérait de ses savantes manœuvres des résultats conformes à sa politique et à sa gloire. Raisons de ne pas écouter M. de Balachoff, mais convenance à le bien recevoir. Aussi, tout en recevant poliment le ministre d'Alexandre, M. de Balachoff, était-il résolu à ne pas accepter les propositions dont cet envoyé était porteur. Effectivement, pour Alexandre comme pour Napoléon, il n'était plus temps de chercher à négocier, et l'épée pouvait seule résoudre la terrible question qui venait d'être soulevée. Avant le passage du Niémen, on aurait pu s'aboucher encore, et employer quelques jours à parlementer, personne n'ayant un sacrifice de dignité à faire, puisque Napoléon n'avait pas à repasser le Niémen, et qu'Alexandre n'était pas réduit à traiter sur son sol envahi. Le Niémen passé, l'honneur était gravement engagé d'un côté comme de l'autre. Pour Napoléon, il y avait d'autres raisons encore de ne rien écouter, la saison d'abord, car on était en juillet, et il restait à peine trois mois pour agir, ensuite le temps qu'on allait donner aux Russes en négociant, soit pour amener sur la Vistule les troupes de Turquie, soit pour réunir les troupes de Bagration à celles de Barclay de Tolly. Napoléon (l'avenir lui étant caché comme à tous les mortels) ne devait donc pas écouter les propositions de M. de Balachoff. Ne pas commencer la guerre eût cent fois mieux valu sans doute; mais, la guerre commencée, il était impossible de s'arrêter à Wilna, et la seule chose convenable à faire était de repousser poliment, et même courtoisement, l'envoyé d'Alexandre. Malheureusement Napoléon fit davantage, et ne put s'empêcher de piquer vivement M. de Balachoff, entraînement dont il ne savait plus se défendre, dès qu'il éprouvait quelque contrariété, surtout depuis que l'âge et le succès l'avaient porté à mettre de côté toute contrainte. L'âge tempère, lorsque la vie a été un mélange de succès et de revers; il enivre, au contraire, il aveugle, lorsque la vie n'a été qu'une longue suite de triomphes.

L'accueil que Napoléon fait à M. de Balachoff commence par être poli. Napoléon reçut d'abord M. de Balachoff avec assez de politesse, l'écouta même avec une attention bienveillante, lorsque celui-ci lui dit que son maître avait été étonné de voir la frontière russe violée si brusquement, sans déclaration de guerre, et sur le double prétexte, très-peu sérieux, de la demande de ses passe-ports faite par le prince Kourakin, et de la condition d'évacuer le territoire prussien, exigée comme préalable indispensable de toute négociation. Langage que lui tient cet envoyé russe. Napoléon se laissa répéter qu'on avait vivement blâmé le prince Kourakin, qu'en fait d'évacuation on ne demandait que celle du territoire russe, et que si les Français voulaient repasser, non pas la Vistule et l'Oder, mais le Niémen seulement, on promettait de négocier avec franchise, cordialité et le désir de s'entendre; que la cour de Russie n'avait encore contracté aucun engagement envers l'Angleterre (Alexandre en faisait donner sa parole d'homme et de souverain), que par conséquent il y avait toute chance de revenir au bon accord antérieur; mais que si cette condition n'était pas acceptée, le czar, au nom de sa nation, prenait l'engagement, quelles que fussent les chances de la guerre, de ne point traiter tant qu'il resterait un seul Français sur le sol de la Russie.

Réponse de Napoléon à M. de Balachoff. Napoléon écouta ce langage sans humeur, en homme qui a le sentiment de sa force, et son parti pris. Il répondit qu'il était bien tard pour entrer en pourparlers, et qu'il lui était impossible de repasser le Niémen. Il reproduisit son dire accoutumé, c'est qu'il n'avait armé que parce qu'on avait armé, que tout en armant, il avait voulu négocier, mais que la Russie s'y était refusée; qu'après avoir annoncé l'envoi à Paris de M. de Nesselrode, elle n'en avait plus parlé; que de plus elle avait donné à M. de Kourakin la mission d'exiger une condition déshonorante, celle de repasser la Vistule et l'Oder; que c'étaient là des choses qu'on proposerait à peine au grand-duc de Bade; qu'enfin, pour couronner cette conduite, M. de Kourakin avait persisté à réclamer ses passe-ports, et que M. de Lauriston avait essuyé un refus lorsqu'il avait demandé l'honneur de se transporter auprès de l'empereur Alexandre; qu'alors la mesure avait été comble, et que l'armée française avait dû franchir le Niémen.

M. de Balachoff n'était pas assez instruit des faits pour répondre à ces assertions par la simple vérité. Il se contenta de répéter que son maître souhaitait la paix, et que, libre de tout engagement, il pouvait encore la conclure aux conditions qui avaient, depuis 1807, maintenu la plus parfaite intelligence entre les deux empires.—Vous êtes libre, dit Napoléon, à l'égard des Anglais, je le crois; mais le rapprochement sera bientôt fait. Un seul courrier suffira pour se mettre d'accord et pour serrer les nœuds de la nouvelle alliance. Votre empereur a depuis longtemps commencé à se rapprocher de l'Angleterre; depuis longtemps j'ai vu ce mouvement se produire dans sa politique. Quel beau règne il aurait pu avoir s'il l'avait voulu! Il n'avait pour cela qu'à s'entendre avec moi.... Je lui ai donné la Finlande (grande faute dont Napoléon n'aurait pas dû se vanter!), je lui avais promis la Moldavie et la Valachie, et il allait les obtenir; mais tout à coup il s'est laissé circonvenir par mes ennemis, il s'en est même entouré exclusivement; il a tourné contre moi des armes qu'il devait réserver pour les Turcs, et ce qu'il aura gagné, ce sera de n'avoir ni la Moldavie ni la Valachie...—On dit même, ajouta Napoléon d'un ton interrogateur, que vous avez signé la paix avec les Turcs sans avoir obtenu ces provinces.—M. de Balachoff ayant répondu affirmativement, Napoléon, vivement affecté, sans le témoigner, continua l'entretien.—Votre maître, reprit-il, n'aura donc pas ces belles provinces: il aurait pu cependant les ajouter à son empire, et en un seul règne il aurait ainsi étendu la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube! Catherine la Grande n'en avait pas fait autant. Tout cela il l'aurait dû à mon amitié, et nous aurions eu, lui et moi, la gloire de vaincre les Anglais, qui déjà étaient réduits aux dernières extrémités. Ah! quel beau règne, répéta plusieurs fois Napoléon, aurait pu être celui d'Alexandre!... Mais il a mieux aimé s'entourer de mes ennemis. Il a appelé auprès de lui un Stein, un Armfeld, un Wintzingerode, un Benningsen! Stein, chassé de son pays; Armfeld, un intrigant, un débauché; Wintzingerode, sujet révolté de la France; Benningsen, un peu plus militaire que les autres, mais incapable, qui n'a rien su faire en 1807, et qui ne rappelle à votre maître que d'horribles souvenirs! Recourir à de telles gens, les mettre si près de sa personne!... À la bonne heure, s'ils étaient capables; mais tels quels, on ne peut s'en servir ni pour gouverner, ni pour combattre. Barclay de Tolly en sait, dit-on, un peu plus que les autres; on ne le croirait pas à en juger d'après vos premiers mouvements. Et à eux tous que font-ils? Tandis que Pfuhl propose, Armfeld contredit, Benningsen examine, Barclay, chargé d'exécuter, ne sait que conclure, et le temps se passe ainsi à ne rien faire. Bagration seul est un vrai militaire; il a peu d'esprit, mais il a de l'expérience, du coup d'œil, de la décision.... Et quel rôle fait-on jouer à votre jeune maître au milieu de cette cohue? On le compromet, on fait peser sur lui la responsabilité de toutes les fautes. Un souverain ne doit être à l'armée que lorsqu'il est général. Quand il ne l'est pas, il doit s'éloigner, et laisser agir en liberté un général responsable, au lieu de se mettre à côté de lui pour le contrarier, et assumer toute la responsabilité sur sa tête. Voyez vos premières opérations: il y a huit jours que la campagne est commencée, et vous n'avez pas su défendre Wilna; vous êtes coupés en deux, et chassés de vos provinces polonaises. Votre armée se plaint, murmure, et elle a raison. D'ailleurs je sais votre force; j'ai compté vos bataillons aussi exactement que les miens. Ici, en ligne, vous n'avez pas 200 mille hommes à m'opposer, et j'en ai trois fois autant. Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai 530 mille hommes de ce côté de la Vistule. Les Turcs ne vous seront d'aucune utilité; ils ne sont bons à rien, et viennent de le prouver en signant la paix avec vous. Les Suédois sont destinés à être menés par des extravagants. Ils avaient un roi fou; ils le changent, et ils en prennent un qui devient fou aussitôt, car il faut l'être pour s'unir à vous quand on est Suédois. Mais que sont au surplus tous ces alliés ensemble? que peuvent-ils? J'ai de bien autres alliés dans les Polonais! ils sont 80 mille, ils se battent avec rage, et seront bientôt 200 mille. Je vais vous enlever les provinces polonaises; j'ôterai à tous les parents de votre famille régnante ce qui leur reste en Allemagne. Je vous les renverrai tous sans couronne et sans patrimoine. La Prusse elle-même, si vous parvenez à l'ébranler, je l'effacerai de la carte d'Allemagne, et je vous donnerai un ennemi juré pour voisin. Je vais vous rejeter au delà de la Dwina et du Dniéper, et rétablir contre vous une barrière que l'Europe a été bien coupable et bien aveugle de laisser abattre. Voilà ce que vous avez gagné à rompre avec moi et à quitter mon alliance. Quel beau règne, répéta Napoléon, aurait pu avoir votre maître[3]!—

Fin de l'entretien. M. de Balachoff, ayant peine à se contenir, répondit néanmoins avec respect que, tout en reconnaissant la bravoure des armées françaises et le génie de celui qui les commandait, on ne désespérait pas encore chez les Russes du résultat de la lutte dans laquelle on était engagé, qu'on se battrait avec résolution, avec désespoir même, et que Dieu favoriserait sans doute une guerre qu'on croyait juste, car, répétait-il sans cesse, on ne l'avait pas cherchée. La conversation ramenant à peu près les mêmes idées, fut bientôt interrompue, et Napoléon quitta M. de Balachoff pour monter à cheval, après l'avoir fait inviter à dîner pour le même jour.

Napoléon ayant à sa table M. de Balachoff, lui adresse des paroles blessantes. Revenu à la demeure qu'il occupait, et ayant admis M. de Balachoff à sa table, il le traita avec bienveillance, mais avec une familiarité souvent blessante, et le réduisit plusieurs fois à la nécessité de défendre son souverain et sa nation. Il lui parla à diverses reprises de Moscou, de l'aspect de cette ville, de ses palais, de ses temples, comme un voyageur qui va vers un pays questionne ceux qui en reviennent. Napoléon ayant même parlé des diverses routes qui menaient à Moscou, M. de Balachoff, piqué au vif, lui répondit qu'il y en avait plusieurs, que le choix dépendait du point de départ, et que dans le nombre il y en avait une qui passait par Pultawa. Napoléon ayant ensuite amené l'entretien sur les nombreux couvents qu'on trouvait en Pologne, et surtout en Russie, dit que c'étaient là de tristes symptômes de l'état d'un pays, et qu'ils dénotaient une civilisation bien peu avancée. M. de Balachoff répliqua que chaque pays avait ses institutions propres, que ce qui ne convenait pas à l'un pouvait convenir à l'autre. Napoléon ayant insisté, et soutenu que cela dépendait moins des lieux que des temps, et que les couvents ne convenaient plus au siècle actuel, M. de Balachoff, poussé de nouveau à bout, répondit qu'à la vérité l'esprit religieux avait disparu de l'Europe presque entière, mais qu'il en restait encore dans deux pays, l'Espagne et la Russie. Cette allusion aux résistances qu'il avait rencontrées en Espagne, et qu'il pouvait rencontrer ailleurs, déconcerta quelque peu Napoléon, qui, malgré son prodigieux esprit, aussi prompt dans la conversation qu'à la guerre, ne sut que répondre. De même que l'extrême oppression provoque la révolte, l'esprit supérieur qui abuse de sa supériorité provoque quelquefois de justes reparties, auxquelles, pour sa punition, il ne trouve pas de répliques. En quittant M. de Balachoff, Napoléon cherche à pallier ce qu'il lui a dit de désagréable. Tout ce qu'il y avait de sensé dans l'entourage de Napoléon regretta le langage tenu à M. de Balachoff, et en redouta les conséquences. Napoléon le sentit lui-même, et ce repas terminé, il prit M. de Balachoff à part, lui parla plus sérieusement et plus dignement, lui dit qu'il était prêt à s'arrêter et à négocier, mais à condition qu'on lui abandonnerait les anciennes provinces polonaises, c'est-à-dire la Lithuanie, sinon comme possession définitive, au moins comme occupation momentanée pendant la durée des négociations; que la paix il la ferait à la condition d'une coopération entière et sans réserve de la Russie contre l'Angleterre, qu'autrement ce serait duperie à lui de s'arrêter, et de perdre les deux mois qui lui restaient pour tirer de la campagne commencée les grands résultats qu'il en espérait. Il protesta au surplus de ses bons sentiments pour la personne de l'empereur Alexandre, rejeta sur les brouillons dont ce monarque était entouré la mésintelligence qui était survenue entre les deux empires, renvoya ensuite amicalement M. de Balachoff, et lui fit donner ses meilleurs chevaux pour le reconduire aux avant-postes.

Ces ménagements tardifs ne pouvaient réparer le mal qui venait d'être fait. M. de Balachoff, sans être narrateur malveillant, avait à rapporter, s'il voulait seulement être exact, une foule de propos qui devaient blesser profondément Alexandre, et convertir une querelle politique en une querelle personnelle. Napoléon en eut plus tard la preuve. Ainsi, quoique doué au plus haut point de l'art de séduire, quand il se donnait la peine de l'employer, il ne pouvait plus sans danger être mis en présence des hommes avec lesquels il avait à traiter, tant l'irascibilité de la toute-puissance était devenue chez lui violente et difficile à contenir. Sa conversation célèbre avec lord Whitworth en 1803 montre que chez lui le mal était ancien: mais celle qu'il venait d'avoir avec M. de Balachoff, et celle que l'été précédent il avait eue avec le prince Kourakin, prouvent que sous l'influence de succès non interrompus le mal s'était singulièrement accru.

Départ de M. de Balachoff, et sa dernière rencontre avec Murat. M. de Balachoff partit à l'instant même, rencontra encore une fois Murat aux avant-postes, le trouva toujours gracieux, caressant, protestant contre cette nouvelle guerre, se défendant de toute prétention à la royauté de Pologne, et cherchant à faire sa paix personnelle avec Alexandre, tandis qu'il allait le combattre vaillamment sur tous les champs de bataille de la Russie.

Mouvement des divers corps russes pour rejoindre la Dwina. Pendant que Napoléon était à Wilna occupé des soins que nous venons d'énumérer, les armées russes et françaises continuaient leurs mouvements. Les six corps d'infanterie et les deux corps de cavalerie de réserve du général Barclay de Tolly s'étaient mis en route pour rejoindre la Dwina, les plus rapprochés, qui faisaient face à notre gauche, y marchant directement, les autres, placés vers notre droite, et ayant à exécuter un mouvement circulaire autour de Wilna, forçant le pas pour n'être pas coupés par le maréchal Davout. Ordre au prince Bagration de se porter à Minsk. Le cri contre les plans attribués au général Pfuhl, contre la division en deux armées, étant devenu plus violent dans l'état-major russe, et le général Pfuhl ne sachant opposer aux objections qu'on lui faisait que les boutades d'une humeur chagrine, ou le silence dédaigneux d'un prétendu génie méconnu, l'empereur Alexandre avait été obligé de céder au soulèvement des esprits, et d'envoyer au prince Bagration, outre l'instruction déjà donnée de se replier sur le Dniéper, celle de se diriger en toute hâte sur Minsk, afin de pouvoir se réunir à l'armée principale, dès qu'on le jugerait nécessaire.

Marche des corps de Wittgenstein, de Bagowouth et de la garde. En conséquence de ces divers ordres, chacun avait marché le mieux et le plus vite qu'il avait pu. Les trois corps de Barclay de Tolly placés à notre gauche, ceux de Wittgenstein, de Bagowouth et de la garde, qui au début se trouvaient à Rossiena, à Wilkomir, à Wilna, s'étaient retirés dans la direction de Drissa, sans rencontrer d'obstacle, suivis seulement par les maréchaux Macdonald, Oudinot et Ney. L'un d'eux toutefois, comme on l'a vu, avait été assez fortement entamé à Deweltowo par le maréchal Oudinot. Ces corps rejoignent la Dwina sans difficulté. Leur mouvement, grâce à leur position et à l'avance qu'ils avaient, s'était achevé sans difficulté, malgré les poursuites de notre cavalerie. Les corps de Touczkoff et de Schouvaloff parviennent aussi à se retirer, mais en laissant une arrière-garde compromise. Les corps de Touczkoff et de Schouvaloff, placés, le premier à Nowoi-Troki, le second à Olkeniky, l'un et l'autre à droite de Wilna (droite par rapport à nous), s'étant mis en marche dès le 27 juin, veille du jour où nous entrions dans Wilna, avaient eu le temps de se retirer, et avaient pu se soustraire à notre poursuite avant que la cavalerie des généraux Pajol et Bordessoulle et l'infanterie du maréchal Davout parvinssent à les atteindre. Toutefois l'arrière-garde du corps de Schouvaloff se trouvant à Orany n'avait pu dépasser à temps la route d'Ochmiana à Minsk, que suivait le maréchal Davout, et était demeurée entre ce dernier et le Niémen, errant çà et là, et tâchant de rejoindre l'hetman Platow, pour se réfugier avec lui auprès de Bagration. Marches forcées au moyen desquelles le général Doctoroff réussit à se sauver. Restaient enfin le 6e corps, celui du général Doctoroff, et le 2e de cavalerie du général Korff, portés plus loin que les autres sur notre droite, c'est-à-dire à Lida, et ayant un plus long circuit à parcourir pour tourner autour de Wilna. L'ordre de se retirer, expédié pour eux comme pour les autres corps le 26 juin, leur étant parvenu le 27, ils s'étaient mis immédiatement en route, et avaient marché sans relâche sur Ochmiana et Smorgoni. Le vigilant et brave Doctoroff, déjà connu et estimé de notre armée, dirigeait leur mouvement. Il n'avait pas perdu de temps, avait dépassé le 29 la route de Wilna à Minsk, et était arrivé le 30 à Donachewo, ne laissant après lui que des bagages et des arrière-gardes, que les généraux Pajol et Bordessoulle poussaient vivement. Le 1er juillet, il s'était remis en marche pour rejoindre en forçant le pas la grande armée de Barclay de Tolly.

Troupes restées compromises, et errant sur notre droite. Tel était l'état des choses le 1er juillet. Il n'y avait plus à notre droite que quelques détachements de Doctoroff, l'arrière-garde du corps de Schouvaloff sous le général Dorokoff, l'hetman Platow avec huit ou dix mille Cosaques, les uns comme les autres ayant pour unique ressource de se reployer sur le prince Bagration en longeant le Niémen.

Poursuite par le maréchal Davout des corps russes détachés de l'armée de Barclay de Tolly. Le maréchal Davout, parti de Wilna pour soutenir la cavalerie des généraux Pajol et Bordessoulle, et interdire au prince Bagration la retraite sur le Dniéper, avait cheminé aussi vite qu'il avait pu, n'était cependant pas arrivé à temps pour donner aux généraux Pajol et Bordessoulle la force dont ils auraient eu besoin pour entamer le corps de Doctoroff, et continuait à s'avancer sur Minsk, voyant bien tout ce qui lui restait à faire contre le prince Bagration, qu'on avait dans tous les cas séparé de Barclay de Tolly.

Obscurité du pays dans lequel opère ce maréchal. Dans ce pays de forêts et de marécages, déjà fort obscur par lui-même, et dont les habitants rares et peu intelligents ne contribuaient pas à dissiper l'obscurité, les bruits les plus contradictoires circulaient, et tantôt on donnait les troupes que l'on venait de heurter pour les restes de l'armée de Barclay de Tolly, tantôt pour la tête de l'armée du prince Bagration, lequel s'avançait avec 80 mille hommes, selon les uns, avec 100 mille selon les autres. Le maréchal Davout avait une expérience de son métier et une fermeté de caractère qui le garantissaient d'un défaut fréquent et dangereux à la guerre, celui de se grossir les objets. Après avoir marché en avant le 2 et le 3 juillet jusqu'à Volosjin, moitié chemin de Wilna à Minsk, recueillant avec attention et sans trouble les rapports des prisonniers, des habitants, des curés, il discerna clairement qu'à sa gauche un corps lui avait échappé, celui de Doctoroff, et qu'à sa droite des arrière-gardes d'infanterie et de cavalerie, coupées de leurs corps principaux, erraient dans les forêts, où il serait possible de les enfermer et de les prendre en se portant sur Bagration. De quelle force disposait ce dernier? le maréchal l'ignorait. En réalité, Bagration avait environ cinquante et quelques mille hommes avec lui, et s'il se renforçait de l'arrière-garde de Dorokoff, forte de 3 mille fantassins, et des 8 mille Cosaques de Platow, il était en mesure de réunir 65 ou 70 mille combattants.

Le maréchal Davout s'attend à rencontrer le prince Bagration avec 60 ou 70 mille hommes. Le maréchal Davout, d'après des indications générales, attribuait au moins 60 mille hommes au prince Bagration, dont 40 mille d'infanterie. Dans ce pays fourré, où la défensive qu'il entendait si bien était facile, le maréchal n'avait pas peur de rencontrer 40 mille Russes d'infanterie, pouvant leur en opposer 20 mille avec la division Compans qu'il dirigeait lui-même sur la route d'Ochmiana, avec la division Dessaix qui était sur la route de Lida, et qu'il pouvait, par un mouvement transversal, attirer rapidement à lui. Forces dont dispose ce maréchal. Ces deux divisions auraient même dû lui fournir 24 mille hommes d'infanterie, mais tout ce qui était Illyrien, Anséate, Hollandais, tout ce qui était jeune surtout, languissait sur les chemins, ou les pillait. Il n'avait donc que 18 à 20 mille fantassins, mais des meilleurs. Il avait en cavalerie plus qu'il ne lui fallait, c'est-à-dire les hussards et chasseurs des généraux Pajol et Bordessoulle, les cuirassiers Valence détachés du corps de Nansouty, et enfin le corps entier de Grouchy, séparé momentanément du prince Eugène, et lancé par Napoléon dans la direction de Grodno pour établir une communication avec le roi Jérôme. Toute cette cavalerie avait ordre d'obéir au maréchal Davout, et pouvait présenter 10 mille hommes à cheval. Dans ce pays fourré, le maréchal eût certainement préféré trois ou quatre mille hommes d'infanterie à la plus belle cavalerie.

Mouvement du maréchal Davout sur Minsk. Il s'avança néanmoins sur Minsk, n'ayant aucune crainte de rencontrer le prince Bagration, se faisant fort au contraire de l'arrêter et de l'empêcher de gagner le Dniéper, mais ne se flattant pas de l'envelopper et de le prendre avec si peu de monde. C'était, du reste, un résultat déjà très-important que d'opposer des obstacles à sa marche, car on allait ainsi l'obliger de redescendre vers les marais de Pinsk, et si le roi Jérôme, qui avait dû passer le Niémen à Grodno, s'avançait rapidement avec les 70 ou 75 mille hommes dont il disposait, on avait la chance d'enlever la seconde armée russe. Le maréchal Davout fit part de cette situation à Napoléon, et de sa résolution de percer droit sur Minsk, malgré les fantômes dont il marchait entouré sur cette route, lui demanda de le faire appuyer, soit vers sa gauche contre un retour offensif des colonnes qui lui avaient échappé, soit en arrière pour qu'il pût, s'il le fallait, arrêter à lui seul le prince Bagration. Il écrivit en même temps au roi Jérôme de hâter le pas, et d'étendre le bras vers Ivié ou Volosjin, points sur lesquels il était possible de se donner la main, de ne rien négliger enfin pour une réunion qui promettait de si beaux résultats.

L'intrépide maréchal s'avança ainsi, les 3, 4 et 5 juillet, de Volosjin sur Minsk, tantôt heurtant directement la colonne fugitive de Dorokoff, tantôt rencontrant sur sa droite les Cosaques de Platow, qu'on lui signalait toujours comme étant la tête de l'armée de Bagration. Sentant toutefois le danger s'accroître en approchant de Minsk, et voyant s'agrandir aussi la distance qui le séparait de ses renforts, il multipliait les reconnaissances sur sa droite pour savoir au juste ce qu'était cette cavalerie courant de tout côté, si par hasard elle ne serait pas le corps de Bagration lui-même, et s'il n'y aurait pas moyen de communiquer avec le roi Jérôme. Le maréchal ralentit sa marche pour recevoir les secours demandés à Napoléon. Il finit ainsi par ralentir un peu sa marche, et s'arrêta une journée et demie entre Volosjin et Minsk, pour avoir le temps de ramener à lui la division Dessaix, ainsi que la cavalerie de Grouchy lancée à une grande distance, et pour entrer à Minsk à la tête de ses forces réunies.

Napoléon en attendant avait reçu les demandes de secours à lui adressées par le maréchal Davout. Ces demandes étaient fondées, car si avec 20 mille hommes d'infanterie et 10 mille de cavalerie, ce maréchal ne craignait pas d'en rencontrer le double dans un pays très-favorable à la défensive, néanmoins réduit à de telles forces il était obligé d'être circonspect, de s'avancer avec précaution, d'envoyer des reconnaissances à droite et à gauche, de perdre ainsi un temps précieux. Importance de secourir le maréchal Davout. Avec deux divisions de plus, il eût cheminé droit devant lui, sans s'inquiéter s'il pouvait être rejoint par le roi Jérôme; il eût couru à Minsk sans s'arrêter, de Minsk à la Bérézina, de la Bérézina au Dniéper, jusqu'à ce qu'il eût débordé le prince Bagration. Jérôme venant ensuite, on eût enveloppé le prince géorgien, et probablement fait de lui ce qu'on avait fait du général Mack à Ulm. C'était là un si grand résultat, qu'il valait la peine d'y sacrifier toute autre combinaison. Mais pour l'atteindre sûrement, il fallait que le maréchal Davout pût marcher vite, pour marcher vite, qu'il pût marcher sans précaution, et pour marcher sans précaution, qu'il eût des forces suffisantes, et ne fût pas obligé d'attendre une jonction douteuse.

Napoléon comptant sur la jonction du roi Jérôme avec le maréchal Davout, croit avoir envoyé assez de forces contre l'armée de Bagration. Napoléon, préoccupé de trop de combinaisons à la fois, négligea malheureusement ces considérations. Couper Bagration de Barclay de Tolly lui semblait déjà fait, ou à peu près. L'envelopper, le prendre, lui paraissait un désirable et beau triomphe, mais il avait chargé son frère Jérôme de passer le Niémen avec 75 mille hommes à Grodno, et il pensait que, sauf deux ou trois jours de retard, la jonction du maréchal Davout avec le roi de Westphalie était presque infaillible; que ces deux chefs devant réunir cent mille hommes, en finiraient de Bagration, soit qu'ils réussissent à l'envelopper, à le prendre, ou à le battre à plate couture. Il crut donc avoir assez fait pour ce côté de l'immense champ de bataille sur lequel s'exerçait sa prévoyance. Vastes combinaisons pour envelopper l'armée de Barclay de Tolly. En ce moment il méditait une combinaison qui était digne de son vaste génie, et qui devait lui livrer à lui-même Barclay de Tolly, tandis que Bagration serait livré à Davout et à Jérôme, ce qui pouvait amener d'un seul coup la fin de la guerre. Entré le 28 juin à Wilna, ayant employé une dizaine de jours à y rallier ses troupes, et à y réorganiser ses équipages, il se flattait de pouvoir en partir le 9 juillet. Il avait donc imaginé de se diriger sur la Dwina, à la hauteur du camp de Drissa (voir la carte no 54), et, tandis qu'Oudinot et Ney attireraient les yeux de Barclay de Tolly avec environ 60 mille hommes, de manœuvrer derrière eux, de se porter à droite avec les trois divisions restantes de Davout, avec la garde, avec le prince Eugène, avec la cavalerie de Murat, de franchir brusquement la Dwina sur la gauche de l'ennemi, aux environs de Polotsk par exemple, point où la Dwina est très-facile à franchir, d'envelopper la grande armée russe dans son camp de Drissa, de la couper à la fois des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et de ne lui laisser ainsi d'autre ressource que celle de se faire jour ou de mettre bas les armes. Au plan d'une retraite indéfinie qu'il avait parfaitement discerné chez les Russes, Napoléon ne pouvait pas opposer une combinaison plus savante et plus redoutable, et avec les forces dont il disposait, avec son art de manœuvrer devant l'ennemi, toutes les chances étaient en sa faveur.

En effet, même après les marches qu'on avait exécutées, les désertions qu'on avait essuyées, Oudinot et Ney comptaient bien encore 50 et quelques mille hommes, les trois divisions de Davout qu'on avait retenues 30 mille, la garde 26 (en faisant une défalcation dont nous allons bientôt dire le motif), le prince Eugène 70, Murat 15. C'était une force totale de près de deux cent mille hommes, comprenant ce qu'il y avait de meilleur dans l'armée. Si Napoléon en employait 60 mille à masquer son mouvement, il lui en restait 140 mille pour passer la Dwina sur la gauche de Barclay de Tolly, pour envelopper celui-ci et le détruire. Le résultat semblait certain, et on comprend qu'il enflammât la puissante imagination de Napoléon.

Inconvénient de poursuivre trop de buts à la fois. Il n'y avait ici qu'un tort, c'était de vouloir poursuivre tous les buts à la fois. Il était possible, en effet, que pour atteindre Barclay on manquât Bagration, comme il était possible que pour atteindre Bagration on manquât Barclay. Il eût donc fallu opter, et s'assurer d'abord de la destruction de l'un, sauf à s'attacher ensuite à la destruction de l'autre. Or, en se réservant 200 mille hommes, ce qui n'était pas trop pour l'opération principale, Napoléon en aurait sans doute accordé assez au maréchal Davout pour l'opération secondaire, en lui laissant 100 mille hommes, s'il les lui avait mis dans la main. Mais de ces 100 mille hommes, il y en avait 70 mille conduits par le roi Jérôme, qui avaient dû passer le Niémen à Grodno, et avaient à exécuter un trajet de plus de cinquante lieues pour joindre le maréchal Davout, à travers un pays couvert de forêts et d'affreux marécages.

Napoléon n'envoie d'autres secours au maréchal Davout que la division Claparède et les lanciers rouges. Comptant néanmoins sur cette jonction, Napoléon ne voulut pas se démunir des trois premières divisions du 1er corps, les divisions Morand, Friant, Gudin, qu'il appréciait plus que la garde elle-même; et voulant en même temps donner au maréchal Davout un renfort qui pût lui permettre de subsister seul, en attendant la jonction du roi Jérôme, il détacha de la garde la division Claparède, composée des fameux régiments de la Vistule, et les lanciers rouges sous le général Colbert. C'était une fort belle troupe que la division Claparède, mais recrutée en entrant en Pologne avec des conscrits, il était à craindre qu'elle ne se trouvât réduite de 6 ou 7 mille hommes d'infanterie à 4 ou 5 mille, c'est-à-dire aux vieux soldats; et quant aux lanciers rouges, ils ne comptaient pas plus de 1700 chevaux. Quoique borné à ces six mille hommes de toutes armes, ce renfort n'en était pas moins très-utile, surtout à cause de sa valeur. Napoléon presse la marche du roi Jérôme, pour hâter la jonction de celui-ci avec le maréchal Davout. Napoléon n'envoya pas d'autre secours au maréchal Davout; il y ajouta force excitations au roi Jérôme, pour engager ce prince à marcher vite, et il se prépara lui-même à se mettre en mouvement le 9 ou le 10 juillet, afin de commencer l'opération décisive qu'il avait méditée contre Barclay de Tolly.

Le maréchal Davout, certain avec la division Claparède et les lanciers rouges de réunir 24 mille hommes d'infanterie et 11 mille chevaux, sachant qu'il était couvert sur sa gauche par la présence du prince Eugène, n'éprouva aucune inquiétude de ce qu'il était exposé à rencontrer devant lui. Ayant jadis résisté avec 22 mille Français à 70 mille Prussiens, dans les champs ouverts d'Awerstaedt, il ne craignait pas avec 35 mille hommes de rencontrer 60 mille Russes, dans un pays semé d'obstacles de tout genre, où l'on pouvait derrière un bois, un marais, un pont coupé, arrêter une armée.

Le Niémen, qui de Grodno à Kowno coule droit au nord, présente au-dessus de Grodno une direction toute différente, car des environs de Neswij à Grodno il coule de l'est à l'ouest, en décrivant mille contours. (Voir la carte no 54.) Le maréchal Davout, marchant à l'est avec une légère déviation au sud, avait donc ce fleuve à sa droite. Il était séparé par les nombreuses sinuosités de son cours du prince Bagration et du roi Jérôme. Ayant par de fortes et fréquentes reconnaissances rejeté au delà du Niémen la cavalerie ennemie qu'il avait constamment aperçue sur sa droite, il avait ramené à lui la division d'infanterie Dessaix, toute la cavalerie de Grouchy, et il s'avançait sur Minsk en une masse compacte. Entrée du maréchal Davout à Minsk. Ayant 35 mille hommes environ dans la main, il n'hésita pas à se porter en avant, et entra dans Minsk le 8 juillet au soir avec une simple avant-garde.

Il y trouve d'assez grands magasins. Bien lui prit d'avoir marché sur Minsk si franchement et si vite, car les Cosaques, expulsés à temps par notre cavalerie légère, n'eurent pas le loisir de détruire les magasins de cette ville. Le maréchal y trouva, ce qui était d'un grand prix dans le moment, un approvisionnement de 3,600 quintaux de farine, de 300 quintaux de gruau, de 22 mille boisseaux d'avoine, de 6 mille quintaux de foin, de 15 ou 20 barriques d'eau-de-vie. On avait trouvé de plus à Minsk une manutention où l'on pouvait cuire cent mille rations par jour, des moyens de réparer l'habillement, le harnachement, et beaucoup de zèle pour l'indépendance polonaise, comme dans toutes les grandes villes. Ces circonstances étaient heureuses pour le maréchal Davout, dont le corps ayant marché sans cesse de Kowno à Wilna, de Wilna à Minsk, n'avait pas eu deux jours entiers de repos depuis le 24 juin. Soins que se donne le maréchal pour rétablir la discipline dans son corps d'armée. Ce maréchal se hâta d'en profiter, car même parmi ses troupes, si fortement organisées, le désordre était arrivé au comble. Un tiers de ses soldats était en arrière; les chevaux étaient épuisés, et le 33e léger surtout, régiment hollandais, comme nous l'avons dit, était resté presque tout entier sur les derrières, occupé à piller. Le maréchal n'était pas homme à fléchir, quelque grandes que fussent les excuses qu'on pouvait faire valoir pour ces soldats exténués. Quelques actes de sévérité envers les pillards. Il assembla les compagnies d'élite, les passa en revue, leur dit que c'était sur elles qu'il comptait pour donner de bons exemples, leur témoigna la satisfaction qu'il ressentait de leur excellente conduite, car les capitaines avaient, à très-peu d'exceptions près, des raisons valables à présenter pour chaque homme demeuré en arrière, accorda des éloges et des récompenses à ceux qui les méritaient, mais trouvant les compagnies d'élite du 33e singulièrement incomplètes, les fit défiler à la parade la crosse en l'air, annonça le prochain licenciement du régiment s'il ne se conduisait pas mieux, et toujours impitoyable pour les pillards, fit fusiller sur-le-champ un certain nombre d'hommes qui avaient essayé de piller plusieurs boutiques à Minsk.

Sa sévérité, blâmée par quelques chefs, approuvée par quelques autres, motivée du reste par les circonstances, produisit une salutaire impression, rassura les habitants du pays, intimida les mauvais sujets, et, sans rendre des forces à ceux de ses soldats qui étaient épuisés, ou de la bonne volonté à ceux qui n'en avaient pas pour une telle guerre, réveilla le sentiment du devoir chez les masses, que le mauvais exemple, le goût du pillage, l'impunité assurée dans la profondeur des bois, commençaient à corrompre. Les approvisionnements en céréales trouvés à Minsk étaient heureusement sous forme de farine: le maréchal n'eut donc qu'à faire pétrir et cuire du pain. Il se procura des rations pour dix jours, donna de l'avoine à ses chevaux, et remit tout en ordre parmi ses troupes, afin d'entreprendre bientôt de nouvelles marches.

Motifs du maréchal Davout pour s'arrêter deux ou trois jours à Minsk, afin de s'éclairer sur la marche de l'ennemi. Entré à Minsk le 8 au soir avec son avant-garde, n'y ayant réuni ses divisions que le 9, il les avait déjà un peu rétablies le 10, et il aurait poursuivi son mouvement, si la situation autour de lui n'était devenue des plus ambiguës, et n'avait exigé de nouvelles lumières avant de se porter plus loin. Une fois à Minsk, on pouvait, en faisant quelques pas de plus, arriver sur la Bérézina, et en inclinant un peu à droite se rendre sous les murs de Bobruisk, place forte qui commandait le passage de la Bérézina, ou bien en perçant droit devant soi se transporter jusqu'aux bords du Dniéper à Mohilew. (Voir la carte no 54.) C'était l'un ou l'autre de ces mouvements, le plus ou le moins allongé, qu'il fallait exécuter, suivant que le prince Bagration serait réputé avoir plus ou moins d'avance sur nous. Or, il résultait des détails recueillis de la bouche des prisonniers, des juifs, des curés, des seigneurs, les uns désirant dire la vérité mais l'ignorant, les autres la connaissant mais la voulant taire, il résultait confusément que le prince Bagration s'était d'abord avancé jusqu'au Niémen, vers Nikolajef, puis, qu'après avoir rallié Dorokoff et Platow, il s'était replié vers la petite ville de Neswij, sur la route de Grodno à Bobruisk, qui était la route naturelle de l'armée du Dniéper. Il était donc possible d'arrêter le prince Bagration à Bobruisk même, surtout si on était joint par le roi Jérôme, dont on n'avait que des nouvelles très-vagues, mais qui, après tout, ne devait pas tarder à paraître. Si, effectivement, en marchant sur Bobruisk par Ighoumen on parvenait à arrêter le prince Bagration au passage de la Bérézina, tandis que le roi Jérôme l'assaillirait par derrière, on pouvait l'envelopper de telle façon qu'il n'eût plus que les marais de Pinsk pour asile. Au contraire, en courant jusqu'au Dniéper pour intercepter sa marche à Mohilew, l'incertitude du succès augmentait avec la distance. Combinaisons du maréchal Davout pour intercepter la marche du prince Bagration. Il pouvait se faire en effet qu'arrêté à Mohilew, le général russe descendît plus bas pour passer le Dniéper à Rogaczew, et il était douteux qu'à cette distance le roi Jérôme se trouvât exactement sur ses derrières, et le serrât d'aussi près. En un mot, le cercle dans lequel on cherchait à l'envelopper étant agrandi, il lui restait plus de points pour s'échapper. Le maréchal Davout résolut donc d'attendre encore un jour ou deux pour savoir ce qu'il convenait de faire, en préparant au surplus sa marche sur Ighoumen, marche qui avait l'avantage de le rapprocher également de Mohilew et de Bobruisk, les deux buts dont il fallait qu'on atteignît l'un ou l'autre.

Blâme réitéré contre les retards du roi Jérôme. Sa mauvaise humeur contre le roi Jérôme, ainsi qu'il arrive à tous ceux qui attendent, était extrême, et il ne se faisait faute de la communiquer à Napoléon, qui la reportait à ce prince en termes violents. Dans la vie commune, et plus encore dans la vie militaire, on tient compte de ses propres embarras, et très-peu des embarras d'autrui. C'est ce qu'on pratiquait à l'égard du roi Jérôme et de ses troupes. On se plaignait de leur lenteur, tandis que soldats et généraux s'exténuaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Voici en effet ce qui leur était advenu au passage du Niémen, et depuis.

Difficultés qu'éprouve le roi Jérôme pour atteindre le Niémen. Partis des environs de Pultusk, et obligés de suivre la route d'Ostrolenka et Goniondz, pour se rendre à Grodno, à travers un pays pauvre où il fallait tout porter avec soi, sur des chemins où tout fardeau un peu lourd s'enfonçait profondément, les Polonais et les Westphaliens, précédés par le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg, avaient eu la plus grande peine à gagner le Niémen dans les derniers jours de juin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers Grodno pour y passer le Niémen, le général Reynier se portait sur leur droite avec les Saxons, pour déboucher par Byalistok, et le prince de Schwarzenberg avec environ 30 mille Autrichiens arrivait de la Gallicie à Brezesc-Litowsky. Ce prince, après avoir hésité à franchir le Bug, marchait en tâtonnant sur Proujany, et s'y arrêtait de peur d'être compromis devant les forces de Tormazoff, qu'il s'exagérait beaucoup.

Entrée du prince Jérôme à Grodno. Pressé par les ordres réitérés de l'Empereur, le roi Jérôme, qui avait mis en tête de sa colonne les excellentes troupes du prince Poniatowski, avait sacrifié plus d'un millier de chevaux de trait afin d'arriver plus vite à Grodno, et laissé en outre beaucoup d'hommes en arrière, surtout parmi les recrues des régiments polonais. Le 28 juin, les chevaux-légers polonais, animés d'une véritable rage contre les Russes, avaient atteint Grodno, et vivement refoulé les Cosaques de Platow dans le faubourg de cette ville, qui est situé sur la rive gauche du Niémen par laquelle nous nous présentions. Bientôt ils s'étaient emparés du faubourg lui-même, et avaient fait leurs préparatifs pour passer le fleuve, aidés des habitants, que la présence de leurs compatriotes et la nouvelle de la reconstitution de la Pologne avaient remplis d'enthousiasme. Le 29 juin, Platow, qui avait reçu l'ordre de se replier, avait tout à coup évacué Grodno, et la cavalerie légère polonaise, franchissant le Niémen, avait occupé cette ville, et enlevé plusieurs bateaux de grains que les Russes s'efforçaient de sauver en leur faisant remonter le fleuve. Sans prendre de repos, la cavalerie polonaise avait couru sur la route de Lida, pour se conformer aux ordres de l'état-major général, qui prescrivaient de se lier avec le prince Eugène, dont le passage, comme on l'a vu, s'était opéré à Prenn.

Le roi Jérôme se hâte de préparer des approvisionnements pour son corps d'armée. Le roi Jérôme était arrivé le lendemain 30 juin avec le reste de sa cavalerie, laissant à un ou deux jours en arrière l'infanterie de son corps d'armée. Sur-le-champ il s'était mis à préparer des vivres pour ses troupes, qui étaient harassées, et qui n'avaient pu se faire suivre par leurs convois. Le vaste orage du 29 juin ayant enveloppé la Pologne tout entière, avait dans cette partie du théâtre de la guerre, comme dans les autres, rendu les routes impraticables, causé la mort de quelques hommes, la désertion d'un plus grand nombre, et tué une quantité considérable de chevaux. La population de Grodno, fort sensible, comme toutes les populations nombreuses, à la nouvelle de l'indépendance de la Pologne et à la présence d'un frère de l'Empereur, avait poussé beaucoup d'acclamations, s'était mise en fête, et avait offert au jeune roi de Westphalie des festins et des bals. Le prince s'était prêté à ces hommages, mais sans perdre de temps, car tandis que ses colonnes arrivaient successivement les 1er, 2 et 3 juillet, il ne négligeait rien pour les faire repartir, et tâchait de se procurer quelques quintaux de pain, que toute la joie des habitants de Grodno n'avait pas rendu plus faciles à réunir, et surtout à transporter. Il ne perd pas un moment, et fait repartir ses colonnes en ne leur accordant qu'un jour de repos. Pendant ce temps les lettres de Napoléon, qui ne voulait pas tenir compte des difficultés d'autrui, bien qu'il fût très-frappé des siennes, au point de faire un long séjour à Wilna, les lettres de Napoléon parvenaient coup sur coup au roi Jérôme, et lui apportaient des reproches aussi injustes qu'humiliants contre sa lenteur, son incurie, son goût pour les plaisirs. Jérôme, qui voyait périr autour de lui les hommes et les chevaux à force de marches rapides, n'en avait pas moins acheminé ses colonnes sur la route de Minsk, en ne donnant à chacune d'elles qu'un jour entier de repos, car il faisait partir le 3 celles qui étaient arrivées le 1er, le 4 celles qui étaient arrivées le 2, et ainsi de suite. Il s'était mis par Tzicoutzyn, Joludek, Nowogrodek, à la poursuite de l'armée de Bagration, dont l'imagination polonaise grossissait le chiffre jusqu'à la dire forte de cent mille hommes.

Le roi Jérôme, qui ne possédait pas l'expérience du maréchal Davout pour discerner la vérité à travers les exagérations populaires, avait marché avec une certaine appréhension de ce qu'il pourrait rencontrer, mais avec un complet dévouement aux ordres de son frère, et n'avait perdu ni un jour ni une heure, recommandant sans cesse au général Reynier, qui s'avançait parallèlement à lui par Byalistok et Slonim, de hâter le pas, et de se serrer à la colonne principale. Marche du prince Bagration. Mais le prince Bagration avait six ou sept marches d'avance, et il n'était pas facile de l'atteindre. Le général russe, en effet, parti le 28 juin de Wolkowisk, sur le premier ordre qui lui prescrivait de regagner les bords du Dniéper, avait reçu en route le second qui lui prescrivait de se rapprocher de Barclay de Tolly dans son mouvement de retraite, et s'était porté alors à Nikolajef, afin d'y passer le Niémen, et d'opérer autour de Wilna le mouvement circulaire qui avait sauvé Doctoroff. Là il avait recueilli Dorokoff et Platow, qui lui avaient appris l'arrivée de Davout sur leurs traces, et d'après cet avis, au lieu de s'élever au nord, il était descendu au sud, pour se porter par Nowogrodek, Mir et Neswij, sur Bobruisk. (Voir la carte no 54.) Impossibilité pour le roi Jérôme de l'atteindre. Bien qu'il eût employé deux jours à Neswij pour faire reposer ses troupes, exténuées par la chaleur et la marche, il était en mesure d'en partir le 10 juillet, et il aurait fallu que le roi Jérôme y arrivât le 10 même pour l'atteindre. Or c'était chose impossible. Il y avait de Grodno à Neswij, en passant par Nowogrodek, près de 56 lieues, et le roi de Westphalie, parti de Grodno le 4, en faisant pendant huit jours sept lieues par jour, ce qui était excessif sur de telles routes et au milieu des chaleurs de juillet, ne pouvait pas être rendu à Neswij avant le 12. Tout le zèle du monde était impuissant en présence de telles difficultés.

Le prince harcelait sans cesse ses généraux, harcelé qu'il était lui-même par les lettres de Napoléon. Ces lettres lui disaient qu'ayant dû arriver à Grodno le 30 juin, il devait être rendu le 10 juillet à Minsk, auprès du maréchal Davout, à quoi le prince piqué au vif répondait qu'entré le 30 à Grodno avec une simple avant-garde, il n'avait eu ses colonnes d'infanterie que le 2 et le 3 juillet, qu'il lui avait fallu ramener sa cavalerie légère envoyée en reconnaissance sur Lida, préparer ensuite des vivres, qu'il n'avait donc pu partir que le 4; que la route était jalonnée d'hommes morts de chaleur, de traînards exténués, de convois abandonnés faute de chevaux; que sa cavalerie vivait par miracle, que son infanterie se nourrissait de viande sans sel, sans pain, sans eau-de-vie, et était déjà, grâce à cette nourriture, à la chaleur et aux fatigues, décimée par la dyssenterie.

Arrivée du roi Jérôme à Nowogrodek le 10 juillet. Le roi de Westphalie ainsi persécuté par son intraitable frère, parvint le 10 juillet à Nowogrodek, où il se trouvait à quatorze lieues de Bagration qui était à Neswij, et à vingt de Davout qui était à Minsk. Il avait fait sept lieues par jour pendant six jours, et on ne pouvait certainement pas lui en demander davantage. En approchant, le fantôme de Bagration avait pris des proportions moins effrayantes, et de 100 mille hommes il était ramené à 60 mille, ce qui était beaucoup encore pour les forces de Jérôme, car les 30 mille Polonais étaient réduits à 23 ou 24 mille, les 18 mille Westphaliens à 14, les 10 mille cavaliers de Latour-Maubourg à 6 ou 7 mille, ce qui faisait 45 mille hommes au plus. Les Saxons étaient réduits de 17 mille à 13 ou 14, et ils se trouvaient à deux journées du corps principal. Le roi Jérôme pouvait donc rencontrer 60 mille Russes avec 45 mille Polonais et Westphaliens, les Saxons étant trop loin de lui pour le joindre à temps. Il faut ajouter que si les Polonais étaient fort aguerris et fort animés, les Westphaliens l'étaient fort peu. Néanmoins, le prince craignant son frère beaucoup plus que l'ennemi, il continua de marcher devant lui, quoi qu'il pût en advenir.

Le jour même du 10 sa cavalerie légère, ayant couru au delà de Nowogrodek sur la route de Mir, rencontra l'arrière-garde du prince Bagration, composée de 6 mille Cosaques, de 2 mille cavaliers réguliers, et de 2 mille hommes d'infanterie légère. Combat de la cavalerie contre l'arrière-garde du prince Bagration. Le général Rozniecki avec six régiments, les uns de chasseurs, les autres de lanciers polonais, comprenant au plus 3 mille chevaux, ne put retenir l'ardeur de sa cavalerie, se trouva engagé contre 10 mille hommes, se battit avec la plus grande bravoure, soutint plus de quarante charges, perdit 500 hommes, en mit un millier hors de combat, et fut enfin dégagé par le général Latour-Maubourg, qui survint avec la grosse cavalerie.

Telle avait été la conduite du roi Jérôme jusqu'au 11 juillet. Le maréchal Davout n'avait pas encore pu communiquer avec lui, par une raison facile à comprendre. Ce maréchal portait ses reconnaissances sur sa droite jusqu'au Niémen, sans oser toutefois le dépasser: si en même temps le roi Jérôme eût porté les siennes vers sa gauche, sur le Niémen aussi, une rencontre eût été possible. Napoléon impatienté des prétendues lenteurs du roi Jérôme le place sous les ordres du maréchal Davout. Mais ce prince, tout occupé de Bagration, dirigeait ses reconnaissances dans un sens absolument opposé, c'est-à-dire vers sa droite, à la suite de l'ennemi. Il n'y avait donc pas moyen qu'il rencontrât les patrouilles du maréchal Davout. De son côté le maréchal, qui était à Minsk depuis le 8 juillet, y était rempli d'une impatience qu'il exprimait chaque jour à Napoléon, et celui-ci, ne se contenant plus, envoya à son frère l'ordre de se ranger, aussitôt la réunion opérée, sous le commandement du maréchal Davout. Il expédia en même temps cet ordre au maréchal, pour qu'il pût en faire usage dans le moment opportun. Rien n'eût été plus simple que de placer un jeune prince, même portant une couronne, sous un vieux guerrier blanchi dans le métier des armes: mais si une telle disposition, prise dès le commencement de la campagne, eût été naturelle, elle pouvait, adoptée après coup, à titre de punition, produire des froissements fâcheux, et compromettre tous les résultats qu'elle était destinée à sauver.