Ce plan réunissait donc toutes les conditions que Napoléon s'était proposées, de rétablir ses communications quotidiennes avec le centre de son empire, de ramener l'armée vers la Pologne, de conserver intact le prestige de ses armes, et d'appuyer par un mouvement sérieusement offensif les négociations pacifiques qu'il avait le projet d'entamer. Son génie n'avait jamais rien imaginé de plus habile, de plus profond, de plus admirable. Conçu dans les derniers jours de septembre, arrêté et rédigé[31] dans les deux ou trois premiers jours d'octobre, ce projet pouvait, en partant immédiatement, être complétement exécuté au 15 octobre, époque où le temps devait être beau encore, et où il fut en effet superbe. La disposition des esprits dans l'armée rend impraticable le beau plan que Napoléon avait conçu. Tout se prêtait donc parfaitement à l'exécution du nouveau plan, qui était en quelque sorte une inspiration d'en haut venue à Napoléon pour son salut. Mais tout ce qu'il imaginait de meilleur était destiné à échouer, par le vice même de la situation qu'il s'était créée, en s'aventurant à une pareille distance. Ayant déjà tant demandé à ses soldats et à ses lieutenants, les ayant menés si loin, et n'ayant à leur offrir à Moscou que des ruines, il était obligé de les ménager infiniment, de les consulter plus que de coutume, de chercher à les concilier à ses projets, au lieu de commander impérieusement, brièvement, comme il avait fait à toutes les époques de sa carrière, où chaque jour amenait un résultat prodigieux, et accroissait son ascendant. Or, il commençait à régner dans l'armée, outre une immense lassitude, une tristesse profonde, qui naissait de la vue seule de cette ville en cendres, et du secret effroi qu'on éprouvait en songeant à la longueur du retour, et à ce terrible hiver de Russie, duquel on était séparé par un mois tout au plus. À des esprits ainsi disposés il fallait parler non plus en maître impérieux qui commande sans explication parce que le succès quotidien suffit à tout expliquer, mais en maître doux, presque caressant, qui consulte, et persuade plutôt qu'il n'ordonne. Napoléon entretint donc successivement chacun de ses lieutenants de son projet, mais à peine avait-il dit les premiers mots qu'ils se récrièrent tous contre une nouvelle course au nord, contre une nouvelle conquête de capitale. Le mouvement sur Moscou, auquel, dans l'espoir d'un grand résultat, on avait sacrifié toutes les considérations de prudence, avait trop mal réussi, pour qu'on fût tenté de recommencer, en s'engageant plus loin, au milieu d'une saison plus avancée, dans une marche sur Saint-Pétersbourg.
Il ne s'agissait pourtant pas d'aller conquérir la seconde capitale de la Russie, mais de rétrograder obliquement sur la Pologne, et de se placer, à titre d'appui seulement, derrière un corps qui lui-même était appelé non pas à se porter sur Saint-Pétersbourg, mais à le menacer, ce qui était bien différent, et ce qui a donné lieu depuis à la fausse version d'un projet de marcher de Moscou sur Saint-Pétersbourg, que Napoléon aurait, dit-on, formé à cette époque. La différence était essentielle, mais les esprits, inquiets et rebutés, ne s'arrêtaient pas à toutes ces distinctions. Les uns alléguaient les bruyères, les marécages, la stérilité des provinces du nord, qu'il s'agissait de traverser; les autres faisaient valoir, malheureusement avec trop de raison, l'état de l'armée, l'épuisement de la cavalerie, la ruine des charrois de l'artillerie, l'indispensable nécessité de laisser reposer hommes et chevaux, afin qu'ils pussent refaire la route si longue qui nous séparait de Smolensk, la nécessité aussi de se retirer avant la mauvaise saison, et d'entamer en attendant quelques négociations qui pussent conduire à la paix, moyen toujours le plus assuré de sortir sains et saufs du mauvais pas où l'on s'était engagé.
Napoléon, contrarié dans l'exécution du plan le meilleur, flotte entre divers projets, et songe à des ouvertures de paix. Napoléon s'aperçut bien vite qu'il ne fallait actuellement rien demander à des esprits rebutés, et assombris par le spectacle qu'ils avaient sous les yeux, et se laissa surtout détourner de son projet par l'état de l'armée, qui exigeait impérieusement quelque repos. Obligé d'abandonner, ou d'ajourner au moins le seul plan capable de le tirer d'embarras, il laissa flotter son esprit entre plusieurs projets, qui d'abord lui avaient paru inadmissibles, comme celui de s'établir à Moscou même, et d'y passer l'hiver en étendant ses cantonnements pour se procurer des fourrages, comme celui de placer une garnison à Moscou, et d'aller ensuite se fixer dans la riche province de Kalouga, d'où il étendrait sa main gauche sur Toula, sa main droite sur Smolensk. Mais à tous ces projets il y avait de graves objections, et leur difficulté le ramenait sans cesse vers le désir de cette paix qu'il avait follement sacrifiée à ses prétentions de domination universelle, et qu'il souhaitait maintenant, quoique victorieux, aussi ardemment qu'aucun vaincu ait jamais pu la désirer.
Dans ces continuelles perplexités, il imagina d'envoyer M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg, afin d'y ouvrir franchement une négociation avec l'empereur Alexandre. Quels que fussent ses embarras, son attitude de vainqueur, traitant de Moscou même, avait assez de grandeur pour qu'il pût hasarder une pareille démarche. Mais M. de Caulaincourt, qui craignait que sous cette grandeur apparente ne perçât la difficulté de la situation, qui craignait aussi de ne plus trouver à Saint-Pétersbourg la faveur dont il avait joui autrefois, refusa une telle mission, en affirmant, du reste avec raison, qu'elle ne réussirait pas. Mission de M. de Lauriston auprès du général Kutusof. Napoléon s'adressant alors à M. de Lauriston, dont il avait trop dédaigné le modeste bon sens, le chargea de se rendre au camp du général Kutusof, non point pour y offrir la paix, mais pour aller y exprimer au généralissime russe le désir de donner à la guerre un caractère moins féroce. Ce qu'il doit dire au généralissime russe. Le général Lauriston devait prendre prétexte de l'incendie de Moscou, pour dire que les Français, habitués à ménager les populations vaincues, à leur épargner les maux inutiles, avaient le cœur contristé de ne rencontrer partout que des villes incendiées, des populations désolées, des blessés expirant au milieu des flammes, et qu'il était cruel pour leur humanité, fâcheux pour l'honneur de tous, mais particulièrement dommageable pour la prospérité de la Russie, de continuer un pareil genre de guerre; que s'il venait faire une telle démarche, ce n'est pas que ce genre de guerre eût embarrassé les Français, car jusqu'ici on n'avait pas réussi à les empêcher de vivre, témoin l'abondance dont ils jouissaient sur les ruines fumantes de Moscou; mais parce qu'ils voyaient avec regret qu'on imprimât à une guerre toute politique, terminable par un traité facile à conclure, un caractère révoltant de barbarie et de haine irréconciliable.
De ces insinuations à des paroles de paix il n'y avait pas loin, et on était sur une pente qui ne pouvait manquer d'y conduire assez rapidement. Si on l'écoutait, M. de Lauriston avait mission de s'avancer davantage; il devait dire qu'il y avait dans la dernière brouille bien plus de malentendu que de causes véritables d'inimitiés, surtout d'inimitiés implacables, et que c'étaient les ennemis des deux pays qui s'étaient interposés entre les deux souverains pour les brouiller au profit de l'Angleterre. Il devait insinuer que la paix serait facile, et que, si la Russie la désirait, les conditions n'en seraient pas rigoureuses. Il devait enfin mettre tous ses soins à obtenir au moins un armistice provisoire, qui épargnât l'effusion du sang, effusion inutile quant à présent, puisque aucune des deux armées ne semblait disposée à tenter quelque chose de sérieux. Certes, à descendre à de telles démarches, tout victorieux qu'on était, il eût bien mieux valu ne pas commencer une guerre aussi fatale, et on peut dire que M. de Lauriston était bien vengé en ce moment du peu d'accueil que ses conseils avaient reçu à Paris six mois auparavant. Mais pour un bon citoyen la vengeance qui sort des malheurs de son pays n'est qu'un malheur de plus.
Départ de M. de Lauriston pour le camp russe. M. de Lauriston partit le 4 octobre, après s'être fait précéder auprès du général Kutusof par un billet qui annonçait son désir d'un entretien direct avec le chef de l'armée russe. Il arriva au camp ennemi le jour même. Kutusof de peur de se compromettre refuse d'abord de voir M. de Lauriston. Le prudent Kutusof, entouré par les partisans les plus exaltés de la guerre, et notamment par les agents anglais accourus pour le surveiller, hésita d'abord à recevoir personnellement M. de Lauriston, dans la crainte d'être compromis, et appelé un traître, comme Barclay de Tolly. Il envoya donc l'aide de camp de l'empereur, prince Wolkonsky, pour recevoir et entretenir le général Lauriston au quartier de Benningsen. Fierté de celui-ci. M. de Lauriston, offensé de ce procédé, refusa de s'aboucher avec le prince Wolkonsky, et rentra au quartier général de Murat, disant qu'il n'entendait traiter qu'avec le généralissime lui-même. Cette brusque rupture de relations à peine commencées inquiéta cependant l'état-major russe. Si dans les rangs inférieurs de l'armée la passion contre les Français était toujours ardente, dans les rangs plus élevés on commençait à se diviser, à trouver cette guerre bien atroce et bien ruineuse, et à ne plus regarder les Français comme les auteurs de l'incendie de Moscou; on sentait en un mot sa colère diminuer avec son sang si abondamment répandu. On n'aurait donc pas voulu qu'on rendît toute paix absolument impossible[32]. On court après lui pour le ramener. Les ennemis eux-mêmes de la paix regrettaient la conduite tenue envers le général Lauriston, par un tout autre motif. Comprenant très-bien la situation des Français, sentant l'intérêt qu'on avait à les retenir à Moscou, dans cette Capoue bien attrayante encore quoique incendiée, craignant qu'une rupture aussi offensante ne les attirât pleins de colère et de résolution sur l'armée russe, qui n'était ni renforcée ni remise, ils regrettaient qu'on eût si mal accueilli l'envoyé de Napoléon, et voulurent qu'on courût en quelque sorte après lui. Le rusé Benningsen, qui joignait la finesse à l'audace, tâcha de voir Murat, s'entretint avec lui, profita de sa facilité pour lui arracher bien des aveux regrettables, et en lui exprimant un désir de la paix qui était feint, l'amena à en exprimer un qui ne l'était pas, et qui n'était que trop visible. Des rapprochements semblables eurent lieu presque spontanément aux avant-postes, entre des officiers de divers grades, et il s'établit une espèce d'armistice de fait, à la suite duquel il fut convenu qu'on recevrait le général Lauriston au quartier même du généralissime.
Entrevue de M. de Lauriston avec le général Kutusof. M. de Lauriston se rendit donc auprès du prince Kutusof, et eut avec lui plusieurs entretiens. Les Russes sont aussi doux que braves, aussi dissimulés que violents, selon le calcul ou l'entraînement du moment. Soit désir de la paix, soit intention d'endormir les Français, on avait des raisons de bien accueillir leur représentant, et cela ne coûtait d'ailleurs pas beaucoup aux généraux russes, à qui la politesse est naturelle, et à qui M. de Lauriston inspirait une juste estime. Le prince Kutusof l'entretint longtemps, répondit avec adresse et dignité à toutes ses observations, lui dit, au sujet des plaintes contre le caractère imprimé à la guerre, qu'il s'appliquait de son mieux à lui conserver le caractère d'une guerre régulière entre nations civilisées, qu'elle le conserverait partout où il pourrait se faire obéir, mais que sa voix ne serait pas écoutée des paysans russes, et qu'il n'était pas étonnant qu'on ne pût pas civiliser en trois mois un peuple que les Français appelaient barbare. Il répondit aux justifications du général Lauriston relativement à l'incendie de Moscou, que pour lui il était loin d'en accuser les Français, et que dans son opinion le patriotisme moscovite était le seul auteur de ce grand sacrifice, car les Russes aimaient mieux réduire leur pays en cendres que de le livrer à l'ennemi. Relativement aux insinuations de paix, relativement même à un armistice, le général Kutusof se présenta comme dépourvu de tout pouvoir, et comme obligé d'en référer à l'empereur. Envoi d'un officier à Saint-Pétersbourg, et, en attendant la réponse d'Alexandre, on convient d'un armistice tacite. Il proposa, ce qui fut accepté, d'expédier l'aide de camp Wolkonsky à Saint-Pétersbourg, afin d'y porter les ouvertures de Napoléon, et d'en rapporter une réponse. Quant à l'armistice, il n'était pas possible d'en signer un, mais il fut convenu que sur toute la ligne des avant-postes on cesserait de tirailler, ce qui ne s'étendrait pas toutefois aux ailes extrêmes des deux armées, et ce qui n'était pas dès lors un empêchement aux courses des Cosaques et aux fourrages de notre armée.
Quelques politesses qu'on eût prodiguées au général Lauriston, il ne voulut pas demeurer au camp des Russes, comme aurait pu faire un vaincu attendant la paix dont il avait besoin, et il revint à Moscou pour transmettre à Napoléon le détail de ce qu'il avait dit et entendu.
Bien que Napoléon comptât peu sur la paix depuis l'accès de rage qui avait produit l'incendie de Moscou, depuis surtout les ouvertures infructueuses dont MM. Toutelmine et Jakowleff avaient été les intermédiaires, il crut devoir cependant attendre les dix ou douze jours qu'on disait nécessaires pour avoir une réponse de Saint-Pétersbourg. Napoléon emploie le temps passé à Moscou à refaire l'armée, et à rendre possible l'exécution de divers plans. Quelque vagues que fussent ses espérances de paix, il ne put toutefois se défendre d'en concevoir quelques-unes, tant était grand le besoin qu'il en éprouvait; et, en tout cas, il ne croyait pas que cette prolongation de séjour fût un temps perdu, car elle servirait à refaire l'armée. Les gens les plus habitués au climat du pays lui affirmaient que les gelées n'arrivaient point avant le milieu ou la fin de novembre. Un ajournement de dix ou douze jours devait le conduire à la mi-octobre, et rien ne le portait à croire qu'en partant du 15 au 18 il partît trop tard. En attendant, il se préparait à toutes fins, à se retirer sur Smolensk, comme à passer l'hiver à Moscou. Il enjoignit à Murat de se tenir en observation devant le camp de Taroutino, d'y faire reposer les troupes en les nourrissant le mieux possible, et il lui envoya, autant que ses moyens de transport le lui permettaient, des vivres tirés des caves de Moscou. Il ordonna un nouveau mouvement en avant, tant aux troupes laissées sur les derrières, qu'aux bataillons de marche destinés à recruter les corps. Il prescrivit la formation d'une division de quinze mille hommes à Smolensk, laquelle devait s'avancer sur Jelnia pour lui donner la main s'il se portait sur Kalouga. Ses ordres sur ses derrières. Il recommanda au duc de Bellune de se tenir prêt à toute sorte de mouvements; il ordonna de faire partir pour Moscou tous les hommes débandés qui à Wilna, Minsk, Witebsk, Smolensk, avaient été recueillis, qu'on ne mettait pas en marche faute d'avoir des armes à leur fournir, et qu'il se proposait d'armer avec les nombreux fusils trouvés dans le Kremlin. Il recommanda de les faire venir au milieu de convois capables de les protéger. Il arrêta un règlement pour ces convois, défendit de les faire partir à moins qu'ils ne fussent de 1500 hommes d'infanterie bien armés, indépendamment des troupes de cavalerie et d'artillerie qui pourraient s'y joindre, leur prescrivit expressément de camper en carré, le commandant au milieu, veilla de nouveau à l'approvisionnement à prix d'argent de tous les postes de la route, et commença de s'occuper des évacuations de blessés. Évacuation des blessés. Il enjoignit à Junot d'en faire trois parts, une de ceux qui seraient capables de marcher dans quinze jours, une de ceux auxquels un temps plus long serait nécessaire, une troisième enfin de ceux qu'on devait renoncer à transporter. Il défendit de s'occuper des premiers qui pouvaient se retirer à pied, et des derniers qu'il fallait laisser mourir sur place; il ordonna l'évacuation des autres sur Wilna, soit au moyen des voitures du pays, soit au moyen des voitures du train des équipages, dont il y avait environ 1200 à Moscou, et dont il consacra 200 à cet objet. Travaux de défense au Kremlin. Dans la supposition même de l'hiver passé à Moscou, car dans sa perplexité Napoléon n'excluait aucune hypothèse, il entreprit des travaux de défense au Kremlin, fit détruire les bâtiments adossés à cette forteresse, hérisser les tours de canons, couvrir les portes de tambours, fortifier quelques-uns des principaux couvents de la ville servant de magasins, fabriquer avec les poudres trouvées au Kremlin des gargousses et des cartouches, afin d'assurer un double approvisionnement aux 600 bouches à feu de l'armée, veiller avec le plus grand soin à la découverte, à la conservation des denrées alimentaires, de manière à pourvoir chaque corps de cinq ou six mois de vivres, en pain, sel, spiritueux, viandes salées. Soin pour se procurer des vivres. L'approvisionnement en fourrages étant toujours la principale difficulté, il porta le prince Eugène sur la route de Jaroslaw, et le maréchal Ney sur celle de Wladimir, à une distance de douze ou quinze lieues, pour occuper, pacifier, conserver une grande étendue de pays, et s'y procurer l'aliment du bétail et de la cavalerie. Genre de vie de Napoléon pendant son séjour à Moscou. De plus il tâcha d'attirer les paysans, en payant comptant et à très-haut prix les légumes, les fourrages, les vivres de toute espèce. Il fit chercher des popes, et les engagea à rouvrir les églises de Moscou, à y célébrer le culte divin, à y prier même pour leur souverain légitime, l'empereur Alexandre. Enfin, non pour s'amuser, car il n'en avait pas besoin, mais pour distraire ses officiers, surtout pour donner du pain à de pauvres Français exerçant en Russie le métier de comédiens, il fit rouvrir les théâtres, et, entouré d'une brillante cour militaire, assista aux représentations dramatiques qui faisaient jadis les délices de la noblesse russe, s'y prenant ainsi de son mieux pour ressusciter le cadavre de la malheureuse Moscou. Il passait ensuite les nuits à expédier les affaires administratives de son empire, qu'une estafette arrivant de Paris en dix-huit journées lui apportait plusieurs fois par semaine. Quelquefois il était attiré tout à coup aux fenêtres du Kremlin par des colonnes de fumée, s'élevant de temps en temps de l'incendie qui consumait encore sourdement la ville infortunée. Confiant quand il revenait au souvenir de tant de dangers glorieusement surmontés, triste quand il voyait l'abîme dans lequel il s'était enfoncé si profondément, il ne montrait rien sur son superbe visage de ses agitations intérieures, car il n'y avait pas un cœur autour de lui qu'il eût voulu exposer au pesant fardeau de ses confidences. Ainsi, tantôt rassuré, tantôt inquiet, pouvant faire encore un miracle après en avoir accompli tant d'autres, il était là, dans cet antique palais des czars, au solstice de sa puissance, c'est-à-dire à cette espèce de temps indéterminé qui sépare l'époque de la plus grande élévation des astres de celle de leur déclin.
FIN DU QUARANTE-QUATRIÈME LIVRE.
État des esprits à Saint-Pétersbourg. — Entrevue de l'empereur Alexandre à Abo avec le prince royal de Suède. — Plan d'agir sur les derrières de l'armée française témérairement engagée jusqu'à Moscou. — Renfort des troupes de Finlande envoyé au comte de Wittgenstein, et réunion de l'armée de Moldavie à l'armée de Volhynie sous l'amiral Tchitchakoff. — Ordres aux généraux russes de se porter sur les deux armées françaises qui gardent la Dwina et le Dniéper, afin de fermer toute retraite à Napoléon. — Injonction au général Kutusof de repousser toute négociation, et de recommencer les hostilités le plus tôt possible. — Pendant ce temps, Napoléon, sans beaucoup espérer la paix, est retenu à Moscou par sa répugnance pour un mouvement rétrograde, qui l'affaiblirait aux yeux de l'Europe, et rendrait toute négociation impossible. — Il penche pour le projet de laisser une force considérable à Moscou, en allant avec le reste de l'armée s'établir dans la riche province de Kalouga, d'où il tendrait la main au maréchal Victor, amené de Smolensk à Jelnia. — Pendant que Napoléon est dans cette incertitude, Kutusof ayant procuré à son armée du repos et des renforts, surprend Murat à Winkowo. — Combat brillant dans lequel Murat répare son incurie par sa bravoure. — Napoléon irrité marche sur les Russes afin de les punir de cette surprise, et quitte Moscou en y laissant Mortier avec 10 mille hommes pour occuper cette capitale. — Départ le 19 octobre de Moscou, après y être resté trente-cinq jours. — Sortie de cette capitale. — Singulier aspect de l'armée traînant après elle une immense quantité de bagages. — Arrivée sur les bords de la Pakra. — Parvenu en cet endroit, Napoléon conçoit tout à coup le projet de dérober sa marche à l'armée russe, et, à la confusion de celle-ci, de passer de la vieille sur la nouvelle route de Kalouga, d'atteindre ainsi Kalouga sans coup férir, et sans avoir un grand nombre de blessés à transporter. — Ordres pour ce mouvement, qui entraîne l'évacuation définitive de Moscou. — L'armée russe, avertie à temps, se porte à Malo-Jaroslawetz, sur la nouvelle route de Kalouga. — Bataille sanglante et glorieuse de Malo-Jaroslawetz, livrée par l'armée d'Italie à une partie de l'armée russe. — Napoléon, se flattant de percer sur Kalouga, voudrait persister dans son projet, mais la crainte d'une nouvelle bataille, l'impossibilité de traîner avec lui neuf ou dix mille blessés, les instances de tous ses lieutenants, le décident à reprendre la route de Smolensk, que l'armée avait déjà suivie pour venir à Moscou. — Résolution fatale. — Premières pluies et difficultés de la route. — Commencement de tristesse dans l'armée. — Marche difficile sur Mojaïsk et Borodino. — Disette résultant de la consommation des vivres apportés de Moscou. — L'armée traverse le champ de bataille de la Moskowa. — Douloureux aspect de ce champ de bataille. — Les Russes se mettent à notre poursuite. — Difficultés que rencontre notre arrière-garde confiée au maréchal Davout. — Surprises nocturnes des Cosaques. — Ruine de notre cavalerie. — Danger que le prince Eugène et le maréchal Davout courent au défilé de Czarewo-Zaimitché. — Soldats qui ne peuvent suivre l'armée faute de vivres et de forces pour marcher. — Formation vers l'arrière-garde d'une foule d'hommes débandés. — Mouvement des Russes pour prévenir l'armée française à Wiasma, tandis qu'une forte arrière-garde sous Miloradovitch doit la harceler, et enlever ses traînards. — Combat du maréchal Davout à Wiasma, pris en tête et en queue par les Russes. — Ce maréchal se sauve d'un grand péril, grâce à son énergie et au secours du maréchal Ney. — Le 1er corps, épuisé par les fatigues et les peines qu'il a eu à supporter, est remplacé par le 3e corps sous le maréchal Ney, chargé désormais de couvrir la retraite. — Froids subits et commencement de cruelles souffrances. — Perte des chevaux, qui ne peuvent tenir sur la glace, et abandon d'une partie des voitures de l'artillerie. — Arrivée à Dorogobouge. — Tristesse de Napoléon, et son inaction pendant la retraite. — Nouvelles qu'il reçoit du mouvement des Russes sur sa ligne de communication, et de la conspiration de Malet à Paris. — Origine et détail de cette conspiration. — Marche précipitée de Napoléon sur Smolensk. — Désastre du prince Eugène au passage du Vop, pendant la marche de ce prince sur Witebsk. — Il rejoint la grande armée à Smolensk. — Napoléon, apprenant à Smolensk que le maréchal Saint-Cyr a été obligé d'évacuer Polotsk, que le prince de Schwarzenberg et le général Reynier se sont laissé tromper par l'amiral Tchitchakoff, lequel s'avance sur Minsk, se hâte d'arriver sur la Bérézina, afin d'échapper au péril d'être enveloppé. — Départ successif de son armée en trois colonnes, et rencontre avec l'armée russe à Krasnoé. — Trois jours de bataille autour de Krasnoé, et séparation du corps de Ney. — Marche extraordinaire de celui-ci pour rejoindre l'armée. — Arrivée de Napoléon à Orscha. — Il apprend que Tchitchakoff et Wittgenstein sont près de se réunir sur la Bérézina, et de lui couper toute retraite. — Il s'empresse de se porter sur le bord de cette rivière. — Grave délibération sur le choix du point de passage. — Au moment où l'on désespérait d'en trouver un, le général Corbineau arrive miraculeusement, poursuivi par les Russes, et découvre à Studianka un point où il est possible de passer la Bérézina. — Tous les efforts de l'armée dirigés sur ce point. — Admirable dévouement du général Éblé et du corps des pontonniers. — L'armée emploie trois jours à traverser la Bérézina, et pendant ces trois jours combat l'armée qui veut l'arrêter en tête pour l'empêcher de passer, et l'armée qui l'attaque en queue afin de la jeter dans la Bérézina. — Vigueur de Napoléon, dont le génie tout entier s'est réveillé devant ce grand péril. — Lutte héroïque et scène épouvantable auprès des ponts. — L'armée, sauvée par miracle, se porte à Smorgoni. — Arrivé à cet endroit, Napoléon, après avoir délibéré sur les avantages et les inconvénients de son départ, se décide à quitter l'armée clandestinement pour retourner à Paris. — Il part le 5 décembre dans un traîneau, accompagné de M. de Caulaincourt, du maréchal Duroc, du comte de Lobau, et du général Lefebvre-Desnoëttes. — Après son départ, la désorganisation et la subite augmentation du froid achèvent la ruine de l'armée. — Évacuation de Wilna et arrivée des états-majors à Kœnigsberg sans un soldat. — Caractères et résultats de la campagne de 1812. — Véritables causes de cet immense désastre.
Soins qui occupent l'empereur Alexandre depuis son retour à Saint-Pétersbourg. Tandis que ces choses se passaient à Moscou, l'empereur Alexandre, retiré à Saint-Pétersbourg, consacrait à cette guerre ses jours et ses nuits, et bien qu'il eût renoncé à en ordonner les opérations sur le terrain, il s'occupait d'en diriger l'ensemble, d'en préparer les ressources, et d'en étendre le cercle par des alliances.
Alliance avec l'Angleterre. Nous avons déjà dit qu'il s'était refusé à traiter avec les Anglais jusqu'au jour de la rupture définitive avec la France, mais qu'à dater de sa sortie de Wilna, c'est-à-dire après le retour de M. de Balachoff, il n'avait plus hésité, et que sous les yeux, et par l'entremise du prince royal de Suède, il avait autorisé M. de Suchtelen à signer le 18 juillet la paix de la Russie avec la Grande-Bretagne, aux conditions les plus simples et les plus brèves, celles d'une alliance offensive et défensive, sans aucune désignation des moyens, qui, abandonnés aux circonstances, devaient être les plus grands possibles. Nous avons encore dit que lord Cathcart, celui qui avait acquis à Copenhague une sinistre célébrité, était accouru sur-le-champ à Saint-Pétersbourg pour y représenter l'Angleterre. Sous les auspices de cet ambassadeur avait été préparée et réalisée une entrevue, qui était l'objet des ardents désirs du prince royal de Suède. Moyens employés pour resserrer l'alliance avec la Suède. Être admis auprès d'Alexandre, recevoir ses témoignages de confiance, ses marques de distinction, sa parole impériale d'être maintenu sur le trône de Suède et gratifié de la Norvége, était chez le nouveau prince suédois une passion véritable. Bien que la fierté d'Alexandre souffrît singulièrement de s'aboucher avec un pareil allié, et qu'il sût faire la différence entre les familiarités avec un grand homme tel que Napoléon, et les familiarités avec un favori de la fortune tel que le général Bernadotte, il y avait un si grand intérêt pour lui à s'assurer le concours de l'armée suédoise, qu'il avait consenti à une entrevue, laquelle avait été fixée à Abo, point de la Finlande le plus rapproché des côtes de Suède. Entrevue d'Abo. Cette entrevue importait d'autant plus à l'empereur Alexandre, qu'il avait en Finlande 20 mille hommes de bonnes troupes, dont l'adjonction au corps de Wittgenstein pouvait avoir les plus grandes conséquences, et qui avaient été laissées dans le nord de l'empire sous le prétexte de concourir à la conquête de la Norvége, conformément au traité du 24 mars, mais en réalité pour se garantir contre une trahison imprévue. En effet, malgré les instances apparentes du prince royal pour resserrer ses liens avec la Russie, de bons observateurs avaient cru découvrir quelquefois sur son visage des hésitations, des regrets, des colères mal contenues, surtout depuis les débuts de la campagne qui n'étaient pas favorables aux Russes, et l'avaient entendu exprimer des plaintes assez amères de ce qu'on ne l'aidait pas tout de suite à conquérir la Norvége. Accueil flatteur fait au prince royal de Suède. Par ces divers motifs, l'entrevue avait été acceptée et avait eu lieu le 28 août dans la ville d'Abo, en présence de lord Cathcart, et sous les auspices de la marine anglaise, dont les bâtiments avaient transporté le prince Bernadotte de la côte de Suède à celle de Finlande. Ce dernier, à peine arrivé, avait été traité avec les prévenances les plus délicates, car, lorsque le besoin l'exige, l'orgueil russe se change tout de suite en une déférence obséquieuse, accompagnée d'une grâce asiatique qui n'appartient au même degré qu'à cette nation redoutable. Il est convenu entre l'empereur Alexandre et le prince royal de Suède, qu'au lieu d'employer les forces communes en Norvége, on transportera les troupes russes de Finlande en Livonie, et les troupes suédoises de Norvége en Allemagne. Alexandre déployant à Abo l'amabilité intéressée qu'il avait déployée à Tilsit et à Erfurt, sans avoir cette fois d'autre excuse pour sa dignité que celle de la politique; avait fait au prince suédois la première visite, lui avait prodigué les embrassements, avait reçu les siens, et du reste avait obtenu le prix de sa condescendance, car le nouveau prince, saisi d'une sorte d'ivresse, s'était prêté à tous les arrangements désirés par la Russie. Il avait été convenu qu'au lieu de dépenser inutilement les forces de la coalition en Norvége, province dont on pourrait toujours s'emparer, on porterait toutes les forces disponibles sur le théâtre où allait se décider véritablement le sort de la guerre, qu'on enverrait sur la Dwina le corps russe retenu en Finlande, qu'on réserverait l'armée suédoise pour un débarquement sur les derrières des Français, que ce débarquement devant, d'après toutes les apparences, s'exécuter en Danemark, le prince suédois se nantirait lui-même d'un gage facile à échanger plus tard contre la Norvége, qu'en un mot on emploierait les forces communes à battre Napoléon, car là était le but essentiel de la guerre, et le moyen assuré, pour le futur roi de Suède, de conquérir la Norvége. Ces choses admises, le prince royal avait donné à l'empereur Alexandre les conseils les meilleurs, les plus funestes pour nous, conseils tirés de son expérience, et exprimés dans le langage de la haine la plus violente. Napoléon, avait-il dit à Alexandre, n'était pas tout ce que la stupide admiration de l'Europe en voulait faire; il n'était pas ce génie de guerre profond, universel, irrésistible, qu'on s'était plu à imaginer; il n'était qu'un général bouillant, impétueux, sachant uniquement aller en avant, jamais en arrière, même quand la situation le commandait. Avec lui il ne fallait qu'un talent, celui d'attendre, pour le vaincre et le détruire. Son armée n'était plus ce qu'on l'avait connue. Elle était trop recrutée d'étrangers, et surtout de jeunes soldats; les généraux qui la commandaient étaient fatigués de guerres incessantes, et elle ne résisterait pas à l'épreuve à laquelle on venait de l'exposer en la conduisant dans les profondeurs de la Russie. Napoléon après l'y avoir engagée ne saurait pas l'en retirer; et, pour obtenir sur lui un triomphe complet, il fallait une chose, une seule: persévérer. Des batailles, on en perdrait une, deux, trois; puis on en aurait de douteuses, et après les douteuses de victorieuses, pourvu qu'on sût tenir et ne pas céder. Ôtez de ces conseils, que le bon sens inspirait alors à tout le monde, ôtez le langage de la haine, et tout était malheureusement vrai.
Alexandre, persuadé d'avance de ces vérités, s'en était pénétré davantage en écoutant le prince royal de Suède, et ils s'étaient quittés enchantés l'un de l'autre, l'un tout glorieux d'une pareille intimité[33], l'autre non pas glorieux, mais convaincu qu'il pouvait, quelque peu sûre que fût la foi du nouveau Suédois, rappeler sans danger ses troupes de Finlande pour les porter en Livonie, résultat qui était en ce moment le plus utile qu'il pût tirer de cette entrevue. Conditions de la paix avec les Turcs. Tandis qu'il prenait ces arrangements avec la Suède, l'empereur Alexandre venait d'en finir avec la Porte, et d'accepter ses conditions, quelque différentes qu'elles fussent de celles qu'il s'était longtemps flatté d'obtenir. Après s'être successivement désisté de la Valachie, puis de la Moldavie jusqu'au Sereth, et enfin de la Moldavie tout entière, il n'avait tenu définitivement qu'à la Bessarabie, afin d'acquérir au moins les bouches du Danube, et avait insisté surtout pour avoir l'alliance des Turcs, dans l'intention chimérique, dont nous avons déjà parlé, de les amener à envahir les provinces illyriennes, peut-être même l'Italie, en commun avec une armée russe. Les Turcs, fatigués de la guerre, fatigués aussi de leurs relations avec les puissances européennes, et voulant n'avoir plus rien à démêler avec elles, avaient fait le sacrifice imprudent de la Bessarabie, que quelques jours de patience auraient suffi pour leur conserver, mais s'étaient constamment refusés à toute alliance avec la Russie. Le traité de paix déjà signé n'avait été tenu en suspens que par ce motif. L'amiral Tchitchakoff, dont l'esprit ardent poursuivait un grand résultat, quel qu'il fût, se voyant frustré de l'espoir d'envahir l'empire français de compagnie avec les Turcs, avait imaginé bien autre chose, c'était d'envahir l'empire turc lui-même, et avait proposé à Alexandre de marcher droit sur Constantinople pour s'en emparer. Dans le bouleversement continuel des États, auquel on était si habitué alors, il espérait que cette belle conquête pourrait rester à la Russie par les arrangements de la prochaine paix. Lorsque cette proposition était parvenue à Alexandre, il en avait été profondément ému: son cœur, oppressé par les malheurs de la guerre, s'était soulevé tout à coup, et il avait failli donner l'ordre d'entreprendre cette marche audacieuse. Mais la réflexion était bientôt venue calmer les premières ardeurs du petit-fils de Catherine. Invitation à l'amiral Tchitchakoff de se rendre en Volhynie pour se porter avec l'armée du général Tormazoff sur les derrières de l'armée française. Songeant à ses alliés déclarés, l'Angleterre et la Suède, à ses alliés cachés, et prochains peut-être, la Prusse et l'Autriche, craignant de leur déplaire mortellement à tous, de les éloigner même de lui en osant mettre la main sur Constantinople, considérant la difficulté de marcher sur cette capitale avec tout au plus cinquante mille hommes, l'imprudence qu'il y avait à envahir autrui quand on était envahi soi-même, le grand profit qu'on pourrait tirer de ces cinquante mille hommes en les réunissant aux trente mille hommes de Tormazoff, pour les porter sur les flancs de l'armée française, il avait retenu son téméraire ami, l'amiral Tchitchakoff, et cependant au lieu de lui donner un ordre positif, tant cette renonciation temporaire à des vues héréditaires lui coûtait, il lui avait recommandé plutôt qu'ordonné d'ajourner ces beaux desseins sur Constantinople, d'en finir avec les Turcs, et de marcher immédiatement sur la Volhynie, où il était attendu sous très-peu de semaines[34].
Impression produite sur l'esprit d'Alexandre par la bataille de la Moskowa et l'incendie de Moscou. Tels avaient été les arrangements politiques conclus par Alexandre, avec ceux qui pouvaient le seconder, comme avec ceux qui auraient pu lui faire obstacle. Rentré à Saint-Pétersbourg après l'entrevue d'Abo, il y avait reçu la nouvelle de la bataille de la Moskowa, avait d'abord pris cette bataille pour une victoire, avait envoyé au prince Kutusof le bâton de maréchal, un présent de 100,000 roubles (400,000 francs) pour lui, de 5 roubles pour chaque soldat de l'armée, et avait ordonné qu'on rendît au ciel des actions de grâces dans toutes les églises de l'empire. Mais bientôt il avait su la vérité, avait été indigné de l'impudence de son général en chef, sans oser toutefois le témoigner, car il profitait lui-même d'un mensonge qui soutenait le cœur de ses sujets; puis il avait éprouvé une émotion profonde à la nouvelle de la prise de Moscou, et de la catastrophe de cette cité dévouée aux dieux infernaux de la guerre et de la haine. L'impression avait été immense dans tout l'empire, surtout à Saint-Pétersbourg, et dans cette seconde capitale, la peur, il faut le dire, avait égalé la douleur.
État des esprits à Saint-Pétersbourg, et craintes de cette capitale. Saint-Pétersbourg, création artificielle de Pierre le Grand, ville de fonctionnaires, de gens de cour, de commerçants, d'étrangers, n'était pas comme Moscou le cœur même de la Russie, elle en était plutôt la tête, tête toute remplie d'idées empruntées au dehors. Au commencement elle avait désiré la guerre, quand elle n'y avait vu que le rétablissement des relations commerciales avec la Grande-Bretagne; mais maintenant qu'elle y voyait une longue carrière de sacrifices et de dangers, elle en était un peu moins d'avis. Elle s'en prenait elle aussi des malheurs actuels à ce système de retraite indéfinie, qui avait amené les Français jusqu'au centre de l'empire; elle accusait les généraux de trahison ou de lâcheté, l'empereur de faiblesse, et se vengeait des terreurs qu'elle éprouvait par un langage des plus amers et des plus violents. Le général Pfuhl ne pouvait paraître dans les rues sans courir le risque d'être insulté. Le général Paulucci, supposé son contradicteur, était accueilli avec les démonstrations les plus flatteuses.
Préparatifs d'évacuation dans le cas d'un mouvement des Français sur Saint-Pétersbourg. La pensée que Napoléon marcherait bientôt de Moscou sur Saint-Pétersbourg était universellement répandue, et déjà on faisait des préparatifs de départ. Des quantités d'objets précieux étaient acheminés sur Archangel et sur Abo. On était partagé quant à la conduite à tenir. Les esprits ardents voulaient une guerre à outrance, et n'hésitaient pas à dire que si Alexandre fléchissait, il fallait le déposer, et appeler au trône la grande-duchesse Catherine, sa sœur, épouse du prince d'Oldenbourg, celui dont Napoléon avait pris l'héritage, princesse belle, spirituelle, entreprenante, réputée ennemie des Français, et résidant en ce moment auprès de son mari, gouverneur des provinces de Twer, de Jaroslaw et de Kostroma. Quelques-uns des esprits les plus fermes sont ébranlés, et penchent pour la paix. Les esprits les plus modérés, au contraire, étaient d'avis de saisir une occasion pour négocier. Voir les Français à Saint-Pétersbourg, l'empereur en fuite vers la Finlande, province douteuse, ou vers Archangel, province située sur la mer Blanche, les épouvantait. L'impératrice mère, cette princesse si fière, si peu favorable aux Français, effrayée des dangers de son fils et de l'empire, avait senti tout à coup son cœur défaillir, et était revenue à l'idée de la paix, comme le grand-duc Constantin lui-même, qui avait quitté l'armée depuis la perte de Smolensk, et pensait qu'il fallait se borner à une de ces guerres politiques qu'on termine après deux ou trois batailles perdues, par un traité plus ou moins défavorable, mais ne pas en venir à une de ces guerres de destruction, comme les Espagnols en soutenaient une contre la France depuis quatre années. Ce qui était plus étonnant, M. Araktchejef lui-même, récemment l'un des plus énergiques partisans de la guerre à outrance, inclinait aussi à la paix. M. de Romanzoff, qui se taisait depuis que les nouvelles inimitiés avec la France avaient donné un si cruel démenti à son système, et qui eût été déjà totalement écarté des affaires, si Alexandre, en frappant le représentant de la politique de Tilsit n'avait paru se condamner lui-même, M. de Romanzoff avait retrouvé la voix pour parler en faveur de la paix. Toutefois les cris de guerre avaient couvert ces timides paroles de paix, et les émigrés allemands surtout, qui étaient venus chercher un asile en Russie, et lui demander de se mettre à la tête d'une insurrection européenne, voyant leur cause près de succomber, redoublaient d'efforts et d'instances pour encourager la famille impériale à la résistance. M. de Stein, à leur tête, se montrait le plus véhément et le plus ferme. Au milieu de ce conflit entre la haine et la crainte, l'agitation était générale et profonde.
Alexandre soutenu par son orgueil profondément froissé. Alexandre avait le cœur navré des malheurs actuellement irréparables de Moscou, des malheurs possibles de Saint-Pétersbourg, n'était pas bien sûr de pouvoir sauver cette dernière capitale, et aurait faibli peut-être, tant il était ébranlé, si son orgueil profondément blessé ne l'eût soutenu. Rendre encore une fois son épée à cet impérieux allié de Tilsit et d'Erfurt, par lequel il avait été traité si dédaigneusement, lui semblait impossible. Il avait la noble fierté de préférer la mort à cette humiliation, et disait à ses intimes que lui et Napoléon ne pouvaient plus régner ensemble en Europe, et qu'il fallait que l'un ou l'autre disparût de la scène du monde.
Sa résolution de ne pas céder. Du reste, au sein de ce chaos d'opinions discordantes, affecté de la timidité des uns, froissé par l'ardeur presque insultante des autres, fatigué du tumulte de tous, il s'était soustrait aux regards du public, et avait pris en silence la résolution irrévocable de ne pas céder. Un instinct secret lui disait que parvenu à Moscou, Napoléon courait plus de dangers qu'il n'en faisait courir à la Russie, et l'hiver d'ailleurs, tout près d'arriver, lui semblait un allié qui couvrirait bientôt Saint-Pétersbourg d'un bouclier de glace.
Mesures qui résultent de cette résolution. Sa résolution arrêtée, il adopta les mesures qui en devaient être la conséquence. La flotte russe de Kronstadt pouvait prochainement se trouver enfermée dans les glaces, et exposée à devenir la proie des Français: il se décida au sacrifice pénible de la confier aux Anglais. Il fit appeler lord Cathcart, lui avoua ses appréhensions, lui déclara en même temps ses déterminations irrévocables, et lui en donna la preuve la moins équivoque en lui demandant de prendre en dépôt la flotte russe avec tout ce qu'elle aurait à bord, lui disant qu'il la confiait à l'honneur et à la bonne foi de la Grande-Bretagne. La flotte russe de Kronstadt confiée à l'Angleterre. L'ambassadeur britannique, enchanté d'une pareille ouverture, promit que le dépôt serait fidèlement gardé, et que la flotte russe serait reçue avec la plus cordiale hospitalité dans les ports d'Angleterre. Alexandre ordonna de la mettre à la voile, de la charger de tout ce qu'il avait de plus précieux, et de l'acheminer vers le Grand-Belt, pour la faire sortir de la Baltique au premier signal, sous l'escorte et la protection du pavillon britannique. Beaucoup d'autres objets appartenant à la couronne, surtout en fait de papiers d'État, furent dirigés sur Archangel.
À ces précautions, prises pour le cas de nouveaux malheurs, Alexandre en ajouta de beaucoup mieux entendues, et dont l'effet probable devait être de faire succéder la victoire à la défaite. Il venait de se mettre d'accord avec la Suède pour l'envoi en Livonie du corps d'armée du général Steinghel, qui avait été jusque-là retenu en Finlande. Il fut convenu que la plus grande partie de ce corps, transportée par mer d'Helsingford à Revel, irait par terre à Riga, pour s'y joindre au comte de Wittgenstein, ce qui procurerait à ce dernier une force totale de 60 mille hommes. L'invitation adressée à l'amiral Tchitchakoff de se rendre en Volhynie convertie en un ordre formel. Il arrêta définitivement ses résolutions relativement à l'armée de l'amiral Tchitchakoff, et renonçant à tous les plans séduisants mais actuellement funestes qui lui avaient été proposés, il ordonna formellement à l'amiral de marcher sur la Volhynie, d'y réunir sous son commandement les troupes du général Tormazoff, ce qui devait lui composer une armée de 70 mille hommes, et de remonter le Dniéper pour concourir à un mouvement concentrique des armées russes sur les derrières de Napoléon. Parmi les idées dont l'avait constamment entretenu le général Pfuhl, il y en avait une qui avait particulièrement frappé Alexandre, c'était celle d'agir sur les flancs et les derrières de l'armée française, lorsqu'on l'aurait attirée dans l'intérieur de l'empire. Cette idée prématurée en juillet, quand Napoléon était à Wilna, prématurée encore quand il était entre Witebsk et Smolensk, et en mesure de déjouer toutes les tentatives préparées sur ses flancs, venait fort à propos, pouvait être de grande conséquence en octobre, quand il se trouvait à Moscou. Ordres à l'amiral Tchitchakoff et au comte de Wittgenstein de se réunir sur la haute Bérézina, pour couper à Napoléon sa ligne de retraite. C'était, en effet, le cas ou jamais de se porter sur sa ligne de communication, car il était bien loin de son point de départ, les troupes qu'il avait laissées en arrière n'avaient acquis nulle part un ascendant décidé, et si le comte de Wittgenstein, largement renforcé, parvenait à repousser le maréchal Saint-Cyr de la Dwina, et à s'avancer entre Witebsk et Smolensk, dans la trouée même par laquelle Napoléon avait passé pour marcher sur Moscou; si l'amiral Tchitchakoff, laissant un corps devant le prince de Schwarzenberg pour le contenir, remontait avec 40 mille hommes le Dniéper et la Bérézina, pour donner la main à Wittgenstein, ils pouvaient l'un et l'autre se réunir sur la haute Bérézina, et y recevoir à la tête de cent mille hommes Napoléon revenant de Moscou, épuisé par une longue marche, harcelé par Kutusof, et exposé à être pris entre deux feux.
M. de Czernicheff envoyé pour faire concourir tous les généraux russes au même but.
Amené à ces vues par ses entretiens avec le général Pfuhl, encouragé à y persévérer par son aide de camp piémontais Michaud, l'empereur Alexandre chargea M. de Czernicheff de se rendre auprès du prince Kutusof pour les lui faire agréer, d'aller ensuite les communiquer à l'amiral Tchitchakoff, de se transporter enfin pour le même objet auprès du comte de Wittgenstein, et de courir sans cesse des uns aux autres jusqu'à ce qu'il eût réussi à les réunir, et à les faire concourir au même but. Ce n'est pas avec de pareilles vues qu'Alexandre aurait pu répondre favorablement aux ouvertures de Napoléon. Aussi dès qu'il avait connu ces ouvertures, avait-il pris la résolution de ne pas les écouter. Elles lui causèrent toutefois une vive satisfaction, car il y trouva une nouvelle preuve des embarras que les Français commençaient à éprouver au milieu de Moscou, embarras qui lui présageaient non-seulement le salut, mais le triomphe de la Russie. Pourtant il importait de retenir Napoléon à Moscou le plus longtemps possible, car s'il en sortait trop tôt, il pourrait en revenir sain et sauf, et par ce motif Alexandre résolut de lui faire attendre sa réponse, sans laisser soupçonner quel en serait le sens. Recommandations au généralissime Kutusof de feindre et de temporiser pour retenir les Français à Moscou le plus longtemps possible. En conséquence des projets que nous venons d'exposer, M. de Czernicheff était parti pour le camp du généralissime Kutusof, et lui avait communiqué le plan adopté de se taire, de temporiser, d'attendre les progrès de la mauvaise saison, et de préparer en attendant sur les derrières de l'armée française une réunion de forces accablante. Il n'y avait à cet égard rien à dire, rien à conseiller au vieux Kutusof, qui mieux que personne en Russie comprenait ce système de guerre, et était capable de le faire réussir. Il avait donc admis sans discussion un plan qui était la confirmation de ses idées, et en outre la justification de sa conduite tout entière.
État d'esprit de Napoléon pendant son séjour à Moscou. Il espère peu la paix, et projette tous les jours de se retirer. Pendant qu'il était l'objet de ces redoutables calculs, Napoléon consumait le temps à Moscou, dans les occupations que nous avons décrites, dans l'expectative des réponses qui n'arrivaient pas, et suivant les oscillations ordinaires de tout esprit agité, quelque ferme qu'il soit, tantôt croyait à ce qu'il désirait, c'est-à-dire à la paix, tantôt cessait d'y croire, uniquement parce qu'il y avait cru un instant, et en désespérait le plus habituellement, se fondant pour n'y plus compter sur l'incendie de Moscou, sur cet acte qui attestait un patriotisme furieux, et aussi sur le silence de l'empereur Alexandre, qui avait dû recevoir depuis longtemps les premières ouvertures transmises par MM. Toutelmine et Jakowleff. Il se disait donc qu'il fallait prendre un parti, le prendre prochainement, et il s'y préparait bien avant que les paroles portées le 5 octobre au maréchal Kutusof pussent recevoir une réponse. Le temps était superbe, d'une pureté, d'une douceur extrêmes. Jamais automne plus serein dans nos climats de France, n'avait embelli en septembre les campagnes de Fontainebleau et de Compiègne. Mais plus ce temps était séduisant, plus il devait être suivi d'une réaction prompte et complète, et plus il fallait songer à se retirer. Bon état de l'infanterie refaite par un mois de repos. Les soldats de l'infanterie s'étaient rétablis par le repos et une abondante nourriture; ils respiraient la santé et la confiance. Il était arrivé outre la division italienne Pino, du corps du prince Eugène, et la division de la jeune garde Delaborde, un certain nombre de blessés de la journée du 7, remis de leurs blessures, et quelques bataillons et escadrons de marche. L'armée se trouvait donc reportée à 100 mille hommes de toutes armes, vraiment présents au drapeau, avec 600 bouches à feu parfaitement approvisionnées. Le respectable général Lariboisière, qui avait perdu à la Moskowa un fils tué sous ses yeux, et que sa profonde douleur n'empêchait pas de remplir ses devoirs avec l'activité d'un jeune homme, ne voyait pas avec plaisir cette masse d'artillerie, et aurait mieux aimé avoir moins de canons et plus de munitions, car il savait avec quelle rapidité elles s'étaient consommées dans cette guerre, et quelle peine on aurait à traîner après soi un approvisionnement proportionné au nombre de bouches à feu. Mais Napoléon se rappelant l'effet produit à la Moskowa par l'artillerie, prévoyant que les hommes lui manqueraient bientôt, et se flattant de suppléer à la mousqueterie par de la mitraille, persistait dans ses résolutions. Il avait fait prendre tous les petits chevaux du pays, que l'armée appelait cognats, pour traîner les voitures privées d'attelages, et espérait avec ce secours surmonter les difficultés qui préoccupaient le général Lariboisière. Tout était donc en bon état dans l'armée, sauf les moyens de transport. Mauvais état de la cavalerie. Tandis que les hommes étaient pleins de santé, les chevaux, dépourvus de fourrages, étaient maigres, faibles, et dans un état à inspirer les plus vives inquiétudes. La cavalerie réunie presque tout entière sous Murat, devant le camp de Taroutino, offrait l'aspect le plus triste. Murat, campé dans une plaine, derrière la petite rivière de la Czernicznia, mal couvert sur ses ailes, et mal protégé par l'armistice verbal que les Cosaques n'observaient guère, était obligé de tenir sa cavalerie toujours en mouvement, ce qui, avec la mauvaise nourriture, composée de la paille pourrie qui recouvrait les chaumières, contribuait à la ruiner. Pour venir à son secours, Napoléon avait envoyé à Murat quelques fourrages, et l'autorisation de se replier sur Woronowo, dans une position meilleure, à sept ou huit lieues en arrière de l'ennemi. Mais Murat, dans la prévoyance d'un mouvement général et prochain, ne voulant pas fatiguer ses troupes par un changement de cantonnements qui leur profitait à peine quelques jours, était resté à Winkowo, devant Kutusof qui était établi à Taroutino.
Tandis qu'il sent la nécessité de revenir sur ses pas, Napoléon éprouve cependant une grande répugnance à commencer aux yeux du monde un mouvement rétrograde. Dès le 12 octobre, lorsqu'il n'était pas encore possible d'avoir de Saint-Pétersbourg la réponse à une démarche faite le 5, Napoléon, après avoir passé vingt-sept jours à Moscou, sentait qu'il fallait prendre son parti, et qu'il devait, s'il restait à Moscou, éloigner les Russes de ses cantonnements; s'il en partait, entreprendre sa retraite avant la mauvaise saison. En conséquence il avait déjà ordonné le départ de tous les blessés transportables, acheminé ce qu'on appelait les trophées, c'est-à-dire divers objets enlevés au Kremlin, défendu qu'on envoyât quoi que ce fût de Smolensk à Moscou, et prescrit qu'on se tînt prêt dans la première de ces villes à lui donner la main dans la direction qu'il indiquerait. Mais une pensée, une seule, le retenait comme malgré lui, et l'arrêtait toutes les fois qu'il allait prendre une détermination. Ce n'était pas, comme on l'a cru, l'espérance de la paix, espérance qu'il n'avait guère, c'était la crainte de perdre l'ascendant de la victoire, en commençant aux yeux du monde un mouvement rétrograde, et en cela il cédait non point à une illusion puérile, mais à un sentiment profond de sa situation. Il se disait que le premier pas fait en arrière serait le commencement d'une suite d'aveux pénibles et dangereux, aveux qu'il était allé trop loin, qu'il lui était impossible de se soutenir à cette distance, qu'il s'était trompé, qu'il avait manqué son but dans cette campagne. Il en craint avec raison les conséquences. Que de défections, que de pensées insurrectionnelles pouvait susciter le spectacle de Napoléon jusque-là invincible, obligé enfin de rétrograder! Orgueil à part, et l'orgueil sans doute avait sa place dans les sentiments qu'il éprouvait, il y avait un immense danger à ce premier pas en arrière. Ce pouvait être, en effet, le commencement de sa chute[35].
Préoccupé de ce danger, il songeait toujours ou à hiverner à Moscou, ou à exécuter un mouvement qui, en le rapprochant de ses magasins, eût l'apparence d'une manœuvre et non d'une retraite. Hiverner à Moscou était une résolution d'une singulière audace, et cette résolution avait des partisans. Il en était un méritant la plus grande considération, c'était M. Daru, qui avait accompagné Napoléon en qualité de secrétaire d'État, qui était chargé de tous les détails de l'intendance de l'armée, et s'en acquittait avec un zèle, une intelligence, une activité dignes de cette haute et difficile fonction. Cet administrateur éminent jugeait encore plus facile de nourrir l'armée à Moscou, et d'y assurer ses communications pendant l'hiver, que de la ramener saine et sauve à Smolensk, par une route inconnue si on en prenait une nouvelle, ou dévastée si on reprenait celle qu'on avait déjà parcourue. Napoléon appelait ce conseil un conseil de lion, et il est certain qu'il eût fallu une rare audace pour oser le suivre. La plus grande difficulté n'était pas celle de nourrir les hommes, comme nous l'avons déjà dit; on avait en effet du blé, du riz, des légumes, des spiritueux et quelques viandes salées. On pouvait même se procurer de la viande fraîche, à la condition toutefois de réunir du bétail avant la mauvaise saison, et de se procurer du fourrage pour alimenter ce bétail pendant quelques mois. Y avait-il moyen d'hiverner à Moscou?La principale difficulté c'était de faire vivre les chevaux qui expiraient d'inanition, et qu'on ne savait trop comment nourrir, même dans ce moment qui n'était pas le plus défavorable de l'année. On avait bien encore la ressource de porter ses cantonnements à douze ou quinze lieues à la ronde, comme on l'avait déjà fait, mais outre qu'il n'était pas certain que ce fût assez pour trouver les fourrages nécessaires, comment, la mauvaise saison arrivée, pourrait-on soutenir ces cantonnements à une pareille distance, avec une cavalerie légère épuisée, et contre une innombrable quantité de Cosaques, déjà venus, ou prêts à venir des bords du Don? Raisons pour et contre cette résolution. Ces difficultés vaincues, il en restait une non moins grave, celle d'entretenir la communication entre tous les postes qui jalonnaient la route de Smolensk à Moscou, d'assurer non-seulement leurs relations de l'un à l'autre, mais la conservation particulière de chacun d'eux, car à moins de les convertir en places fortes, comment s'y prendre pour les mettre à l'abri d'un corps de douze à quinze mille hommes qui entreprendrait la tâche de les attaquer et de les emporter successivement? Il en fallait à Dorogobouge, à Wiasma, à Ghjat, à Mojaïsk, etc., sans compter beaucoup d'autres moins importants mais nécessaires, et en supposant tous ces postes armés, approvisionnés, pourvus non-seulement de garnisons permanentes mais de forces mobiles capables de s'entre-secourir, il était évident que cet objet seul exigerait presque la valeur d'une armée. Et malgré tous ces soins pour maintenir les communications, que deviendrait Paris, que ferait l'Europe, si un jour on n'avait pas de nouvelles de Napoléon, et si on était séparé de lui comme on l'avait été de Masséna pendant la campagne de Portugal? Enfin, ces difficultés si multipliées une fois surmontées de la manière la plus heureuse, qu'aurait-on gagné, le printemps venu, à se trouver à Moscou? À Moscou, on était à 180 lieues de Saint-Pétersbourg, 180 lieues d'une route détestable, sans compter 100 pour venir de Smolensk à Moscou, ce qui en faisait 280 pour les renforts qui auraient à joindre la grande armée en marche sur Saint-Pétersbourg, tandis qu'à Witebsk, par exemple, on n'en serait qu'à 150 lieues. Si la campagne prochaine consistait à diriger ses efforts sur la seconde capitale de la Russie, il valait mieux évidemment partir de Witebsk que de Moscou; c'était même le seul point de départ qu'on pût adopter.
L'hivernage à Moscou soulevait donc les plus graves objections. Toutefois la répugnance de Napoléon pour un mouvement rétrograde était si prononcée, qu'il n'excluait pas l'hypothèse de l'hivernage à Moscou, et que tout en ayant ordonné le départ des blessés transportables, afin d'être libre de ses mouvements, il faisait fortifier le Kremlin, déblayer les approches de ce château, couvrir ses portes de tambours, armer de canons ses murailles et ses tours, amener des renforts à l'armée, et porter assez loin ses postes avancés pour étudier les ressources du pays soit en vivres soit en fourrages.
La difficulté de passer l'hiver à Moscou rendant un prochain départ inévitable, Napoléon préfère toujours un mouvement oblique au nord. Au milieu de ces cruelles perplexités, la préférence de Napoléon était toujours pour la belle manœuvre qui, le rapprochant de la Pologne par une marche oblique vers le nord, l'eût placé derrière le duc de Bellune à Veliki-Luki, et lui eût donné l'apparence non pas de se retirer, mais d'appuyer un mouvement offensif sur Saint-Pétersbourg. Malheureusement chaque jour qui s'écoulait, en amenant l'hiver, rendait une direction au nord plus antipathique à l'armée, et d'ailleurs, les nouvelles venues du midi reportaient forcément de ce côté les combinaisons du moment. Les événements de Turquie et l'arrivée de l'amiral Tchitchakoff sur le Dniéper, ramènent forcément l'attention de Napoléon vers le midi. Tandis que tout était stationnaire sur la Dwina, que Macdonald se morfondait devant Riga sans pouvoir assiéger cette place, que le maréchal Saint-Cyr restait immobile à Polotsk, sans pouvoir tirer de sa victoire du 18 août d'autre résultat que celui de se maintenir dans sa position, au contraire, l'amiral Tchitchakoff revenant de Turquie, après la signature de la paix avec les Turcs, avait traversé la Podolie et la Volhynie, et, rassuré par la neutralité de la Gallicie secrètement convenue avec l'Autriche, avait pénétré jusqu'au bord du Styr pour renforcer Tormazoff. Obligé de laisser quelques mille hommes sur ses derrières, il n'en amenait guère que 30 mille, ce qui portait à 60 mille les deux armées réunies. Il en avait pris le commandement général, et il avait obligé Schwarzenberg et Reynier, qui n'en comptaient pas 36 mille à eux deux, de se replier sur le Bug, puis derrière les marais de Pinsk, afin de couvrir le grand-duché. De tout ce que Napoléon avait demandé pour le prince de Schwarzenberg il n'était arrivé que le bâton de maréchal, et la promesse d'un renfort de 7 à 8 mille hommes qu'on ne voyait point paraître. L'alarme s'était de nouveau répandue à Varsovie, où régnait, au lieu d'un enthousiasme créateur, un abattement général, où l'on se disait abandonné par Napoléon, où l'on se plaignait de ce qu'il n'avait pas réuni la Lithuanie à la Pologne, où l'on faisait de toutes ces plaintes une excuse pour ne point agir, pour n'envoyer ni recrues ni matériel au prince Poniatowski.
Ce n'est pas dans une situation pareille qu'on pouvait penser à un mouvement vers le nord, car c'eût été laisser un champ trop vaste aux entreprises de l'amiral Tchitchakoff. Une marche vers Kalouga convenait bien mieux à la direction actuelle des forces ennemies, et à la disposition des esprits, qu'on rassurait en leur offrant en perspective le climat et l'abondance des provinces méridionales.
Napoléon se décide à une combinaison mixte, consistant dans une marche sur Kalouga, sans abandonner Moscou, et en se liant avec Smolensk par Jelnia. Par toutes ces raisons, Napoléon imagina une combinaison mixte, consistant à se porter sur le camp de Taroutino, à en chasser Kutusof, ce qui n'avait pas certes l'apparence d'une retraite, à le refouler soit à droite, soit à gauche, à se porter ensuite sur Kalouga, à y amener par la route de Jelnia le duc de Bellune, ou au moins une forte division toute prête à Smolensk, d'hiverner ainsi à Kalouga, au milieu d'un pays fertile, sous un ciel peu rigoureux, en communication par sa droite avec Smolensk, et par ses derrières avec Moscou. Dans ce plan, Napoléon songeait à garder le Kremlin, à y laisser le maréchal Mortier avec 4 mille hommes de la jeune garde, avec 4 mille hommes de cavalerie démontée organisés en bataillons d'infanterie, à y déposer son matériel le plus lourd, ses blessés, ses malades, ses traînards, à fournir ainsi à ce maréchal d'un caractère éprouvé 10 mille hommes de garnison, et des vivres pour six mois. Napoléon, placé à Kalouga, au sein d'une sorte d'abondance, pouvant donner la main ou au maréchal Mortier, dont il serait à cinq journées, ou au duc de Bellune, dont il serait à cinq journées aussi en l'amenant à Jelnia, se trouverait comme une araignée au centre de sa toile, prêt à courir partout où un mouvement se ferait sentir. Il n'aurait de cette façon rien évacué; il aurait au contraire envahi de nouvelles provinces, en prenant position dans le pays le plus beau, le plus central de la Russie. Supposez une bataille bien complétement gagnée sur Kutusof aux environs de Taroutino, supposez de plus un hiver d'une rigueur ordinaire, et ce plan avait de grandes chances de réussir, sans compter que si on voulait définitivement se rapprocher de la Pologne, Mortier pouvait prendre des vivres pour dix jours, évacuer Moscou par la route directe qu'on avait déjà suivie, et rentrer tranquillement à Smolensk, en recueillant tous les postes intermédiaires, et en étant couvert par la présence de Napoléon à Kalouga. Cette combinaison à elle seule suffisait pour ramener l'amiral Tchitchakoff sur Mozyr, et pour le décourager de ses projets feints ou réels contre le grand-duché.
Cette nouvelle conception, preuve de l'inépuisable fertilité d'esprit de Napoléon, était non pas celle qu'il eût préférée, mais celle que dans le moment il croyait la plus convenable. Une légère gelée étant tout à coup survenue le 13 octobre, sans que le beau temps dont on jouissait en fût altéré, tout le monde sentit que le moment était arrivé de se décider. Une légère gelée, survenue le 13 octobre, oblige Napoléon à prendre un parti définitif. Napoléon réunit ses maréchaux pour avoir leur avis, bien qu'ordinairement il se souciât peu de l'opinion d'autrui; mais dans la position où l'on se trouvait, chacun acquérait avec la gravité croissante des circonstances un certain droit d'être consulté. Conseil de guerre tenu à Moscou. Le prince Eugène, le major général Berthier, le ministre d'État Daru, les maréchaux Mortier, Davout et Ney, assistaient à cette réunion. Il n'y manquait que Murat et Bessières, retenus devant le camp de Taroutino. La première question portait sur la situation de chaque corps, la seconde sur le parti à prendre. L'état des corps n'avait rien que de triste quant au nombre, car celui du maréchal Davout était réduit de 72 mille hommes à 29 ou 30 mille; celui du maréchal Ney de 39 à 10 ou 11 mille. Le prince Poniatowski ne comptait plus que 5 mille hommes, les Westphaliens 2 mille, la garde, sans avoir combattu, 22 mille. En tout on pouvait, avec les parcs, estimer l'armée à cent et quelques mille combattants, au lieu de 175 mille qui composaient sa force réelle en partant de Witebsk, au lieu de 420 qui la composaient en passant le Niémen. Du reste, l'état des hommes était satisfaisant. Ils étaient frais, reposés, pleins de résolution, quoique assez inquiets de cette position hasardée, que leur rare intelligence appréciait parfaitement.
Quant au parti à prendre, les opinions se trouvèrent fort partagées. Le maréchal Davout fut d'avis que les hommes légèrement blessés étant rentrés dans les rangs, les corps étant parfaitement reposés, il était grandement temps de partir; que la route de Kalouga nous ramenant au milieu de pays fertiles et point dévastés, et sous des climats moins rigoureux, il n'y avait pas d'autre direction à suivre. On pouvait apercevoir au langage du maréchal Davout que selon lui on était déjà demeuré trop longtemps à Moscou. Le major général Berthier, souvent disposé à contredire le maréchal Davout, et chargé naturellement de défendre les résolutions qui avaient prévalu, puisqu'il représentait l'état-major général, soutint au contraire que le séjour à Moscou avait été utile et nécessaire, qu'on lui avait dû la possibilité de refaire les troupes, et de leur rendre la santé et les forces. Il convint toutefois que le moment de partir était venu. Habitué à se conformer à l'opinion de Napoléon, et sachant la préférence qu'il avait toujours eue pour la route du nord, il proposa le retour sur Witebsk, en marchant latéralement à la route de Smolensk par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi. C'était le plan de Napoléon quand il n'était plus temps de l'exécuter. Le maréchal Mortier, loyal mais soumis, opina comme Berthier, le représentant ordinaire de la pensée impériale. Le maréchal Ney, rude et indocile quand il suivait son premier mouvement, appuya fortement l'opinion du maréchal Davout, consistant à dire qu'on était assez demeuré à Moscou, ce qui signifiait trop, et qu'il fallait en partir le plus tôt possible. Il parla beaucoup de l'état de son corps réduit à 10 mille hommes, sans les Wurtembergeois, et soutint que la direction de Kalouga était la seule admissible. Le prince Eugène, trop doux et trop timide pour avoir une autre opinion que celle de l'état-major général, parla comme Berthier. M. Daru au contraire n'hésita point à déclarer qu'il n'était de l'avis ni des uns ni des autres, et à soutenir qu'on devait hiverner à Moscou. Il y avait, selon lui, dans la ville des vivres en riz, farine, spiritueux pour tout l'hiver. On pouvait, en étendant ses quartiers, se procurer des fourrages, et nourrir par ce moyen le bétail et les chevaux. Il était donc possible d'éviter le double inconvénient d'un mouvement rétrograde, et d'une retraite à travers des pays, les uns inconnus, les autres ruinés par un premier passage, dans une saison très-avancée, avec des soldats fort propres aux marches offensives, très-peu aux marches rétrogrades.
Napoléon, qui était si prompt à former son opinion et à l'exprimer, avait l'habitude de se taire, d'écouter, de réfléchir sur ce qu'il entendait, lorsqu'il cherchait l'opinion des autres. Il paraît qu'il se tut et réserva sa décision, ainsi qu'il lui était arrivé dans plus d'une occasion de ce genre.
Perplexités de Napoléon. Il fallait du reste chercher dans ses perplexités la cause de son silence. Il aurait voulu rester, mais il sentait la difficulté en restant de vivre et de conserver ses communications. Réduit à partir, il aurait préféré la marche au nord, qui avait le caractère de l'offensive; mais la mauvaise saison, l'apparition sur le bas Dniéper de l'amiral Tchitchakoff, le ramenaient forcément au midi, et la marche sur Kalouga, l'établissement dans cette riche province, en laissant une garnison au Kremlin, et en plaçant le duc de Bellune à Jelnia pour communiquer avec Smolensk, lui semblaient définitivement le plan le mieux approprié aux circonstances. Il était donc décidé à l'adopter, mais la vague espérance de recevoir de Saint-Pétersbourg une réponse, bien qu'il n'y comptât guère, la lenteur des évacuations due au manque de voitures, le beau temps qui était éblouissant, comme si la nature eût été complice des Russes pour nous tromper, enfin la répugnance toujours grande à commencer un mouvement rétrograde, le retinrent encore quatre ou cinq jours, et il allait se décider à donner ses derniers ordres pour la marche sur Kalouga, lorsque le 18 octobre un accident soudain et grave vint l'arracher à ces déplorables retards.
Subite attaque des Russes, qui l'oblige à sortir de son inaction. Le 18, en effet, par une superbe matinée, il passait en revue le corps du maréchal Ney, lorsque tout à coup on entendit les sourds retentissements du canon, dans la direction du midi, sur la route de Kalouga. Bientôt un officier expédié de Winkowo annonça que Murat, comptant sur la parole verbale qu'on s'était donnée de se prévenir quelques heures à l'avance dans le cas d'une reprise d'hostilités, avait été surpris et assailli le matin même par l'armée russe tout entière, que, suivant son usage, il s'en était tiré à force de bravoure et de bonheur, mais non sans perdre des hommes et du canon. Voici du reste le détail de ce qui s'était passé.