Depuis quelque temps on voyait les renforts arriver à l'armée russe, et, aux détonations continuelles des armes à feu, il était facile d'apercevoir que le vieux Kutusof exerçait ses recrues pour les incorporer dans ses bataillons. Débarrassé de l'infortuné Barclay de Tolly par l'intrigue, de Bagration par le feu de l'ennemi, il ne lui restait d'autre censeur incommode que Benningsen, et il cherchait à s'en délivrer, à l'annuler du moins, afin de suivre plus librement sa propre pensée. Profonds calculs du général Kutusof. Cette pensée profondément sage, consistait à renforcer tranquillement son armée pendant que celle des Français diminuait, à ne rien brusquer, à ne rien risquer contre un ennemi tel que Napoléon, et à n'agir contre lui que lorsque le climat le lui livrerait vaincu aux trois quarts. Encore voulait-il le laisser tellement vaincre par le climat qu'il ne restât presque rien à faire à ses soldats, tant il aimait à jouer à coup sûr, et tant il craignait son adversaire! Les choses jusqu'ici s'étaient passées comme il le souhaitait. Il avait reçu vingt et quelques régiments de Cosaques, tous vieux soldats, secours fort appréciable quand on aurait à poursuivre l'ennemi. Il lui était venu des dépôts de nombreuses recrues qu'il avait incorporées dans ses régiments. Beaucoup de soldats égarés ou légèrement blessés l'avaient rejoint, et il comptait à la mi-octobre environ 80 mille hommes d'infanterie et de cavalerie régulière, et 20 mille Cosaques excellents. Conformément aux intentions de l'empereur Alexandre, il n'avait rien répondu à Napoléon, afin de prolonger le séjour des Français à Moscou.

On lui fait violence, et on l'oblige à prendre l'offensive. Malgré sa résolution de ne point agir encore, la situation de Murat avait de quoi le tenter, car, ainsi que nous l'avons dit, Murat était au milieu d'une grande plaine, derrière le ravin de la Czernicznia, sa droite couverte par la partie profonde de ce ravin, qui allait tomber dans la Nara, mais sa gauche restée en l'air, parce que de ce côté la Czernicznia ayant peu de profondeur n'était pas un obstacle contre les attaques de l'ennemi. En profitant d'un bois qui s'étendait entre les deux camps, et qui pouvait cacher les mouvements de l'armée russe, il était facile de déboucher sur la gauche de Murat, de le tourner, de le couper de Woronowo, et peut-être de détruire son corps, qui comprenait, outre l'infanterie de Poniatowski, presque toute la cavalerie française.

L'ardent colonel Toll ayant de concert avec le général Benningsen reconnu cette position, avait proposé d'inaugurer la reprise des hostilités par ce hardi coup de main, après lequel Napoléon, si on réussissait, serait tellement affaibli, qu'il tomberait tout à coup dans une très-grande infériorité numérique par rapport à l'armée russe. Quoique bien décidé à ne rien risquer, Kutusof vaincu par la vraisemblance du succès, par les instances du colonel Toll, par la crainte de donner à Benningsen des armes contre lui, avait consenti à l'opération proposée. En conséquence, le 17 octobre au soir, le général Orloff-Denisoff, avec une grande masse de cavalerie et plusieurs régiments de chasseurs à pied, le général Bagowouth avec toute son infanterie, avaient eu ordre de s'avancer secrètement à travers le bois qui se trouvait entre les deux camps, de déboucher soudainement sur la gauche des Français, tandis que le gros de l'armée russe marcherait de front sur Winkowo.

Combat de Winkowo. Ce plan convenu avait été mis à exécution dans la nuit du 17, et le 18 au matin le général Sébastiani avait été assailli à l'improviste. À notre gauche, notre cavalerie légère, disséminée pour aller aux fourrages, avait été rejetée au delà du ravin naissant de la Czernicznia; au centre notre infanterie éveillée en sursaut dans les villages où elle campait, avait couru aux armes, et était venue faire le coup de fusil le long de ce même ravin de la Czernicznia, plus profond en cette partie. Manière brillante dont Murat, surpris par l'ennemi, se tire du péril qui le menaçait. Nous avions perdu là quelques pièces d'artillerie, quelques centaines de prisonniers, une assez grande quantité de bagages, mais Poniatowski et le général Friédérichs avec leur infanterie avaient arrêté net la marche des Russes sur notre front, et vers notre gauche surprise, Murat, réparant toujours sur le champ de bataille la légèreté de ses lieutenants et la sienne, avait exécuté des charges de cavalerie si répétées, si bien dirigées, si vigoureuses, qu'il avait dispersé la cavalerie d'Orloff-Denisoff, et enfoncé et sabré quatre bataillons d'infanterie. Grâce à ces prodiges de valeur, grâce aussi aux fausses manœuvres des Russes, qui avaient agi avec hésitation, toujours dans la crainte d'avoir devant eux Napoléon lui-même, Murat avait pu se replier sain et sauf sur Woronowo, vainqueur autant que vaincu, et maître de la route de Moscou. Il avait perdu 1500 hommes environ, et en avait tué 2 mille aux Russes. Ceux-ci avaient éprouvé en outre une perte regrettable dans le brave général Bagowouth, qui offensé d'un propos blessant du colonel Toll, était venu se mettre à la bouche de nos canons, et s'y faire tuer.

Napoléon ne peut plus hésiter à sortir de Moscou pour marcher sur le camp de Taroutino. En apprenant cette action qui était brillante, mais qui dénotait la fausseté de la position de Murat, ainsi que son imprévoyance et celle de ses lieutenants, Napoléon s'emporta fort contre les uns et les autres, s'emporta beaucoup aussi contre la mauvaise foi des Russes, qui n'avaient pas respecté l'engagement verbal de se prévenir trois heures à l'avance. Il fallait évidemment les en punir, et dès lors, de toutes les combinaisons celle qui consistait à marcher sur Kalouga devenait non-seulement la meilleure, mais la seule praticable. Son projet est de marcher sur Kalouga en occupant toujours le Kremlin. Napoléon donna tous ses ordres sur-le-champ, dans le sens de cette combinaison, telle que nous l'avons précédemment exposée. Le prince Eugène, les maréchaux Ney et Davout, la garde impériale, devaient dans l'après-midi du 18 octobre faire tous leurs préparatifs de départ pour le lendemain matin, charger sur les voitures attachées à leurs corps et sur celles qu'ils étaient parvenus à se procurer les vivres qu'il leur serait possible de transporter, évalués à douze ou quinze jours de subsistances pour l'armée entière, puis traverser Moscou, et venir bivouaquer en avant de la porte de Kalouga, afin de pouvoir exécuter une forte marche dans la journée du 19. Mortier laissé au Kremlin avec 10 mille hommes. N'étant nullement résolu à évacuer Moscou, et voulant se réserver la possibilité de garder ce poste, d'y revenir même au besoin, Napoléon prescrivit au maréchal Mortier de s'y établir avec environ 10 mille hommes, dont 4 mille de la jeune garde, 4 mille de cavalerie à pied, le reste de cavalerie montée et d'artillerie. Il lui recommanda de charger les mines qu'on avait préparées, afin de faire sauter le Kremlin au premier ordre, d'y réunir en attendant, en fait de matériel, d'hommes écloppés ou malades, tout ce qu'on n'avait pas encore pu expédier sur Smolensk. Quant à ceux des blessés qui ne pourraient ni marcher ni supporter le transport, il les fit déposer à l'hospice des enfants trouvés qu'il avait sauvé, et les remit à la garde du respectable général Toutelmine, sur la reconnaissance duquel il comptait. Il enjoignit également au général Junot de se tenir prêt à quitter Mojaïsk au premier moment, pour regagner Smolensk. Il écrivit au gouverneur de Smolensk d'acheminer sur Jelnia une division qu'on y avait composée avec des troupes de marche, sous le général Baraguey d'Hilliers, et au duc de Bellune de s'apprêter lui-même à suivre cette division. Il disposa toutes choses, en un mot, pour la double éventualité ou d'un simple mouvement sur Kalouga, Moscou restant toujours en nos mains, ou d'une retraite définitive sur Witebsk et Smolensk. Les ordres étant ainsi donnés, on se prépara pour une véritable évacuation de Moscou, et l'armée fit ses dispositions de départ dans l'idée de ne plus revoir cette capitale.

Sortie de Moscou le 19 octobre. On passa toute la nuit à charger les voitures de vivres et de bagages, et à traverser les rues ruinées de Moscou pour prendre sa position de marche près de la porte de Kalouga. Le lendemain 19 octobre, premier jour de cette retraite à jamais mémorable par les malheurs et l'héroïsme qui la signalèrent, l'armée se mit en mouvement. Ordre de marche. Le corps du prince Eugène défila le premier, celui du maréchal Davout le second, celui du maréchal Ney le troisième. La garde impériale fermait la marche. La cavalerie sous Murat, les Polonais sous le prince Poniatowski, une division du maréchal Davout sous le général Friédérichs, étaient à Woronowo, en face des arrière-gardes russes. Une division du prince Eugène, celle du général Broussier, avait depuis quelques jours pris position sur la nouvelle route de Kalouga, laquelle passait entre l'ancienne route de Kalouga que suivait le gros de l'armée, et celle de Smolensk. Singulier spectacle offert par l'armée en sortant de Moscou. L'armée présentait un étrange spectacle. Les hommes, comme on l'a vu, étaient sains et robustes, les chevaux maigres et épuisés. Mais c'était surtout la suite de l'armée qui offrait l'aspect le plus extraordinaire. Après un immense attirail d'artillerie comme il le fallait pour 600 bouches à feu abondamment approvisionnées, venaient des masses de bagages telles que jamais on n'en avait vu de pareilles depuis les siècles barbares, où sur toute la surface de l'Europe des populations entières se déplaçaient pour aller chercher de nouveaux territoires. La crainte de manquer de vivres avait conduit chaque régiment, chaque bataillon à mettre sur des voitures du pays tout ce qu'ils étaient parvenus à se procurer en pain ou en farine, et ceux qui avaient pris cette précaution n'étaient pas les plus chargés. D'autres avaient ajouté aux bagages les dépouilles recueillies dans l'incendie de Moscou, et beaucoup de soldats en avaient rempli leurs sacs, comme si leurs forces avaient pu suffire à porter à la fois leurs vivres et leur butin. La plupart des officiers s'étaient emparés des légères voitures des Russes, et les avaient chargées de vivres ou de vêtements chauds, afin de se prémunir contre la disette et le froid. Enfin les familles françaises, italiennes, allemandes, qui avaient osé rester avec nous à Moscou, craignant le retour des Russes, avaient demandé à nous accompagner, et formaient une sorte de colonie éplorée à la suite de l'armée. À ces familles s'étaient même joints les gens de théâtre, ainsi que les malheureuses femmes qui vivaient à Moscou de prostitution, tous redoutant également la colère des habitants rentrés dans leur ville. Le nombre, la variété, l'étrangeté de ces équipages, charrettes, calèches, droskis, berlines, traînés par de mauvais chevaux, encombrés de sacs de farine, de vêtements, de meubles, de malades, de femmes et d'enfants, offraient un spectacle bizarre, presque sans fin, et de plus très-inquiétant, car on se demandait comment on pourrait manœuvrer avec un semblable attirail, et comment surtout on pourrait se défendre contre les Cosaques. Quoique dans la large avenue de Kalouga on marchât sur huit voitures de front, et que la file ne fût pas un instant interrompue, la sortie, commencée le matin du 19, continuait encore le soir. Napoléon voulait d'abord donner des ordres pour diminuer la trop grande quantité des bagages, mais il laisse au temps et à la marche le soin de l'en débarrasser. Napoléon surpris, choqué, alarmé presque à cette vue, voulut d'abord mettre ordre à un pareil embarras; mais après y avoir réfléchi, il se dit que la marche, les accidents de la route, les consommations journalières, auraient bientôt réduit la quantité de ces bagages; qu'il était donc inutile d'affliger leurs propriétaires par des rigueurs auxquelles la nécessité suppléerait toute seule; qu'au surplus, si on avait des combats, ces voitures serviraient à porter des blessés, et par ces raisons il consentit à laisser chacun traîner ce qu'il pourrait. Seulement il ordonna de ménager un certain espace entre les colonnes de bagages et les colonnes de soldats, afin que l'armée pût manœuvrer librement. Quant à lui, il ne sortit de Moscou que le lendemain, voulant veiller de sa personne aux derniers détails de l'évacuation, et comptant sur la facilité qu'il aurait toujours de regagner à cheval la tête de l'armée, dès que sa présence y serait nécessaire.

Dernier regard jeté sur Moscou. Cette première journée du 19 employée à sortir de Moscou, ne le fut point à faire du chemin. Arrivé sur les hauteurs qui dominent Moscou, on s'arrêta pour jeter un dernier regard sur cette ville, terme extrême de nos fabuleuses conquêtes, premier terme de nos immenses infortunes. Au pied des coteaux que nous avions gravis, on apercevait la large et interminable colonne de nos bagages, au delà les dômes dorés de la grande capitale moscovite, ceux du moins que l'incendie n'avait pas dévorés, et au fond de ce tableau le ciel le plus pur. On contempla encore une fois ces objets qu'on ne devait plus revoir, et on continua sa route avec le désir d'avoir bientôt regagné les contrées de la Pologne et de l'Allemagne, qu'on était si fier naguère, et qu'on était si fâché aujourd'hui d'avoir tant dépassées. Le ciel du reste était toujours parfaitement pur, on avait des vivres, et on éprouvait pour l'ennemi le plus confiant dédain. Ce premier jour on fit trois ou quatre lieues au plus. On devait en faire davantage le jour suivant.

Soudaine détermination de Napoléon le lendemain de la sortie de Moscou. Le lendemain 20 le temps ayant continué à être beau, on vint par une forte marche camper entre la Desna et la Pakra. Napoléon parti le matin de Moscou, arriva promptement au château de Troitskoïé, et là, en voyant la situation des deux armées, en réfléchissant aux renseignements reçus, il prit soudain la résolution la plus importante. Il était sorti de Moscou non pas avec l'idée de battre en retraite, mais avec celle de punir l'ennemi de la surprise de Winkowo, de le refouler au delà de Kalouga, de s'établir ensuite dans cette ville, en tendant une main aux troupes venues de Smolensk sur Jelnia, et en reportant son autre main vers Mortier laissé au Kremlin. À la vue du terrain et de la position de l'ennemi, il modifia tout à coup sa détermination, avec une admirable promptitude. Au lieu d'aller combattre Kutusof à Taroutino, il songe à l'éviter en se portant de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle, afin de s'épargner une perte de 15 mille hommes, et la nécessité de porter 10 mille blessés. En effet, il y avait deux routes pour se rendre à Kalouga, l'une à droite, latérale à celle de Smolensk, dite la route neuve, passant par Scherapowo, Fominskoïé, Borowsk, Malo-Jaroslawetz, entièrement libre d'ennemis, occupée par la division Broussier, et traversant de plus des pays qui n'avaient pas été dévorés; l'autre, celle que nous suivions, passant par Desna, Gorki, Woronowo, Winkowo, Taroutino, sur laquelle les Russes étaient fortement établis dans un camp préparé de longue main. Pour les déloger, il fallait leur livrer une grande bataille, et l'avantage de la gagner ne valait pas l'inconvénient de perdre douze ou quinze mille hommes peut-être, et d'avoir à traîner avec soi ou d'abandonner sur les routes dix mille blessés. Mieux valait assurément, si on le pouvait, défiler devant l'armée russe sans être aperçu d'elle, lui dérober son mouvement en se portant par un brusque détour à droite, de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle, prendre par Fominskoïé, Borowsk, Malo-Jaroslawetz, et se mettre ainsi hors d'atteinte après avoir complétement trompé l'ennemi. Cette manœuvre si habile, si heureuse, dans le cas où elle aurait réussi, était un triomphe qui valait la victoire la plus brillante, et qui devait couvrir de confusion le généralissime russe, car sans combat nous aurions à sa face gagné la route de Kalouga, recouvré nos communications compromises, et conquis le pays le plus fertile que nous pussions rencontrer dans ces climats et dans cette saison. La nouvelle résolution comporte nécessairement l'évacuation définitive de Moscou, et l'abandon du Kremlin. Mais cette résolution en impliquait une autre, c'était l'abandon définitif de Moscou. Lorsque nous en sortions pour battre les Russes, pour les refouler devant nous, la route de Moscou à Kalouga se trouvait pour ainsi dire débarrassée de leur présence, et s'ils revenaient sur Moscou après que nous les aurions battus, leur retour sur cette capitale à la suite d'une grande défaite, n'était pas pour nous un empêchement de communiquer avec elle. Ordre à Mortier de faire sauter le Kremlin. Mais renonçant à les vaincre afin de les éviter, les laissant entre Moscou et nous avec cent mille hommes bien intacts, nous ne pouvions plus maintenir le maréchal Mortier dans le Kremlin, car il eût été impossible de l'y secourir. D'ailleurs, après deux journées de cette marche, après la vue de ces immenses bagages, suivis en flanc et en queue par une multitude de Cosaques, après avoir arraché enfin son corps, son âme, son orgueil surtout de Moscou, Napoléon était plus facile à décider à cette évacuation définitive, et, prenant son parti avec la promptitude d'un grand capitaine, le soir même il expédia du château de Troitskoïé l'ordre au maréchal Mortier d'évacuer Moscou avec les dix mille hommes qui lui avaient été confiés, de faire sauter le Kremlin au moyen des mines pratiquées à l'avance, et d'emmener tout ce qu'il pourrait de malades et de blessés, lui rappelant qu'à Rome il y avait des récompenses pour chaque citoyen dont on sauvait la liberté ou la vie. Il lui indiquait la route de Wereja comme celle par laquelle il devait rejoindre l'armée, lui assignait le 22 ou le 23 pour mettre le feu aux mines, moment où notre marche de flanc serait presque achevée, et enjoignait au général Junot d'évacuer Mojaïsk avec les dernières colonnes de blessés par la route de Smolensk, que l'armée allait couvrir par sa présence sur la nouvelle route de Kalouga[36].

Mouvement de tous les corps français pour passer par un chemin de traverse, de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle. Ces ordres expédiés relativement à l'évacuation de Moscou, Napoléon s'occupa de donner ceux qui concernaient le mouvement de gauche à droite, que l'armée devait exécuter, afin de se porter de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle. Il choisit pour opérer ce mouvement le chemin de traverse de Gorki à Fominskoïé par Ignatowo (voir la carte no 55), et ordonna au prince Eugène, qui avait déjà une partie de sa cavalerie et la division Broussier à Fominskoïé, de passer le premier par ce chemin, au maréchal Davout de passer le second, et à la garde de passer la dernière. Le maréchal Ney, resté à Gorki avec son corps, avec la division polonaise Claparède et une partie de la cavalerie légère, devait prendre devant Woronowo la place de Murat, se rendre très-apparent devant les avant-postes russes, se montrer vers Podolsk, afin de donner lieu à toutes les suppositions, même à celle d'un mouvement par notre gauche, et jouer cette sorte de comédie jusqu'au 23 au soir, afin de tromper plus longtemps les Russes, et de ménager à nos bagages le loisir de s'écouler. Ce rôle joué, le maréchal Ney devait dans la nuit du 23 s'ébranler lui-même, pour passer de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle, exécuter une marche forcée, être le 24 au matin à Ignatowo, le 24 au soir à Fominskoïé, le 25 à Malo-Jaroslawetz, ce qui était suffisant pour que cette belle opération fût terminée.

Napoléon n'avait jamais été ni mieux inspiré ni plus soudain dans ses conceptions, et il y avait pour celle-ci de nombreuses chances de succès, sauf toutefois une difficulté, qui, depuis un certain temps, devenait l'écueil ordinaire de tous ses plans, celle de manœuvrer avec de telles masses d'hommes et de bagages. Le grand art de la guerre ne perdait rien par ses combinaisons, mais perdait tous les jours par ses entreprises, grâce à la proportion démesurée qu'il avait donnée à toutes choses. Avec une armée comme celle qu'il commandait en Italie, ou comme celle que commandait le général Moreau en Allemagne, un tel mouvement eût réussi, et aurait été un des plus beaux titres de gloire de celui qui l'avait conçu. Mais avec tout ce que Napoléon menait à sa suite c'était difficile. Il faut ajouter qu'il eût mieux valu prendre ce parti à Moscou même, sortir dès lors par la nouvelle route de Kalouga, en laissant Murat sur la vieille route, pour y tromper l'ennemi par sa présence, arriver avec le gros de l'armée à Malo-Jaroslawetz deux jours plus tôt, et s'assurer de la sorte beaucoup plus de chance de percer sans combat par la route de Kalouga. Mais il aurait fallu pour qu'il en fût ainsi que Napoléon se fût résigné dans Moscou même à l'idée d'une retraite, ce qui n'était pas, puisqu'il n'en sortit qu'avec l'intention de manœuvrer, puisqu'il ne prit le parti définitif de s'en séparer qu'à la vue des lieux, en reconnaissant la possibilité d'une manœuvre hardie, en apercevant l'occasion de racheter l'effet fâcheux d'un mouvement rétrograde par l'effet éclatant d'une savante manœuvre, manœuvre qui, sans combat, lui rendait ses communications, le remettait sain et sauf au milieu d'un pays riche et habitable en hiver, et exposait aux risées de l'Europe l'ennemi qui l'avait laissé échapper.

Voilà de quelle manière étrange Napoléon se décida enfin à battre en retraite et à évacuer Moscou, pour ainsi dire à l'improviste, sans l'avoir voulu, par une soudaine inspiration du moment. Ce sacrifice fait, sacrifice dont il se dédommageait par la perspective d'une marche prodigieusement hardie et habile, il passa la journée entre Troitskoïé et Krasnoé-Pakra, pour assister lui-même au défilé de son armée, qui continuait à présenter le spectacle le plus singulier et le plus inquiétant sous le rapport des embarras qui encombraient ses derrières. Difficultés que la masse des bagages oppose à la marche des colonnes. Au passage de tous les ravins, de tous les petits ponts, que le plus souvent il fallait réparer ou consolider, au passage de tous les villages dont il fallait traverser les longues avenues, les colonnes s'allongeaient afin de franchir ces défilés, s'attardaient bientôt de la manière la plus fâcheuse, et il était facile de prévoir que, lorsqu'on serait suivi par une innombrable cavalerie légère, on serait exposé aux plus graves accidents. Du reste, les Cosaques étaient encore tenus à distance, à gauche par la présence de Ney sur la vieille route de Kalouga, à droite par l'occupation de la route de Smolensk, et on n'avait pas jusqu'ici à souffrir de leur présence. Le temps n'avait pas cessé d'être beau; les vivres abondaient, car outre qu'on en portait beaucoup avec soi, on en trouvait suffisamment dans les villages. Mais déjà une quantité de voitures abandonnées parce qu'on ne pouvait pas leur faire franchir les défilés, ou parce que les troupes pressées d'avancer les jetaient à droite et à gauche des chemins, trompaient la prévoyance de ceux qui avaient voulu se mettre à l'abri du besoin, ou l'avarice de ceux qui avaient espéré conserver le butin de Moscou.

Repos accordé au prince Eugène le 22, pour donner aux troupes le temps de défiler. Le corps du prince Eugène ayant été fatigué le 21 de la longue marche qu'il avait exécutée par la traverse de Gorki à Fominskoïé, on lui accorda le 22 pour se reposer, se rallier, ressaisir ses bagages, et recevoir l'adjonction des cinq divisions du maréchal Davout, avec lesquelles il pouvait présenter une masse de 50 mille fantassins, les premiers du monde, à tout ennemi qu'il trouverait devant lui. Napoléon, après avoir couché le 21 à Ignatowo, se transporta le 22 à Fominskoïé, et dirigea un peu plus à droite sur la ville de Wereja le prince Poniatowski, afin de se lier plus étroitement à la route de Smolensk, par laquelle s'opéraient toutes nos évacuations de blessés et de matériel sous la garde du général Junot.

Le 23, arrivée du prince Eugène à Borowsk. Le 23, le prince Eugène ayant la division Delzons et la cavalerie Grouchy en tête, la division Broussier au centre, la division Pino et la garde royale italienne à son arrière-garde, atteignit Borowsk. Il n'y avait plus qu'un pas à faire pour avoir achevé la manœuvre dont Napoléon avait conçu l'idée le 20 au soir, car à Borowsk on était sur la route nouvelle de Kalouga, juste à la hauteur où les Russes étaient sur la route vieille en occupant le camp de Taroutino, et pour avoir dépassé cette hauteur il suffisait de s'emparer de la petite ville de Malo-Jaroslawetz. Cette petite ville était située au delà d'une rivière appelée la Lougea, et fangeuse comme toutes celles qui traversent ces plaines à pentes incertaines. Occupation de Malo-Jaroslawetz le soir même, pour s'assurer le lendemain le passage de la Lougea. Par ordre de Napoléon, le prince Eugène fit forcer le pas au général Delzons, et le poussa au delà de Borowsk où l'on était arrivé de bonne heure, afin qu'il pénétrât le jour même dans Malo-Jaroslawetz. Le général Delzons y parvint très-tard, trouva le pont sur la Lougea détruit, se hâta de faire passer comme il put deux bataillons pour les jeter dans la ville, gardée par quelques postes insignifiants, et avec les sapeurs de l'armée d'Italie s'occupa immédiatement de la réparation du pont. Il ne voulait pas porter toute sa division au delà de la Lougea tant que le pont ne serait pas rétabli. On consacra la nuit à cette opération.

Quelques circonstances accidentelles révèlent au général Kutusof le projet formé par Napoléon de se transporter de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle. Pendant que ce beau mouvement allait s'achever, l'armée russe était restée avec un singulier aveuglement à son camp de Taroutino, ne se doutant en aucune manière de l'humiliation qu'on lui préparait. Elle ne supposait à Napoléon d'autre intention que d'attaquer et d'emporter Taroutino, en représailles de la surprise de Winkowo. Toutefois les troupes légères du général Dorokoff ayant signalé la présence à Fominskoïé de la division Broussier, laquelle occupait depuis quelques jours la nouvelle route de Kalouga, le généralissime Kutusof s'était imaginé que cette division n'avait d'autre but que de lier la grande armée de Napoléon, très-distinctement aperçue sur la vieille route de Kalouga, avec les troupes qui suivaient la route de Smolensk, et avait résolu d'enlever cette division, dont il jugeait la position très-hasardée. Il en avait chargé le général Doctoroff avec le 6e corps. Le général Doctoroff s'étant avancé jusqu'à Aristowo le 22, avait cru découvrir devant lui quelque chose de plus considérable qu'une simple division; en même temps, des partisans avaient vu des troupes opérant un mouvement transversal de Krasnoé-Pakra à Fominskoïé, et avaient envoyé leur rapport au généralissime Kutusof dans la matinée du 23. Celui-ci à de tels signes avait reconnu que Napoléon abandonnant la vieille route de Kalouga songeait à percer par la nouvelle, et à tourner le camp de Taroutino. N'étant plus à temps d'arrêter les Français à Borowsk, il essaye de les arrêter à Malo-Jaroslawetz. Arrêter Napoléon à Borowsk n'était plus possible. Il n'y avait chance de lui barrer le chemin qu'en se portant à Malo-Jaroslawetz, derrière la Lougea. Le généralissime Kutusof avait donc ordonné au général Doctoroff de s'y rendre en toute hâte d'Aristowo, et lui-même il s'était dépêché de réunir l'armée russe pour la diriger par Letachewa sur Malo-Jaroslawetz, dont la possession semblait devoir décider de la fin de cette mémorable campagne.

Le 24, le général Doctoroff ayant passé la Protwa, dans laquelle se jette la Lougea, au-dessous de Malo-Jaroslawetz, arriva au point du jour devant Malo-Jaroslawetz même, occupé par les deux bataillons du général Delzons. Voici quel était le site qu'on allait se disputer.

Description du site de Malo-Jaroslawetz. Malo-Jaroslawetz est sur des hauteurs au pied desquelles coule la Lougea, dans un lit marécageux. Les Français venant de Moscou avaient à franchir la Lougea, puis à gravir ces hauteurs, et à se soutenir dans Malo-Jaroslawetz. Les Russes marchant par leur gauche sur l'autre côté de la rivière, n'avaient qu'à s'introduire dans la petite ville, objet du combat sanglant qui allait se livrer, à nous refouler en dehors, et à nous jeter ensuite de haut en bas dans le lit de la Lougea. Le général Doctoroff, profitant des sinuosités des coteaux, avait placé sur sa droite et sur notre gauche des batteries qui, enfilant le pont de la Lougea, devaient nous cribler de boulets, soit lorsque nous passerions le pont pour gravir les hauteurs, soit lorsque nous descendrions de ces hauteurs vers le pont.

Sanglante bataille de Malo-Jaroslawetz. Dès cinq heures du matin, le 24 octobre, il attaqua les deux bataillons du général Delzons avec quatre régiments de chasseurs, et n'eut pas de peine à les déposter, car il avait huit bataillons contre deux. Le général Delzons, que le prince Eugène s'apprêtait à soutenir avec tout son corps d'armée, se hâta de passer le pont, de gravir les hauteurs sous le feu d'écharpe de l'artillerie russe, et de rentrer dans Malo-Jaroslawetz. On y pénétra baïonnette baissée, et on en chassa les Russes. Le général Doctoroff y revint à son tour avec son corps tout entier, qui était de 11 à 12 mille hommes, tandis que Delzons en avait à peine 5 à 6 mille, et réussit à faire plier les troupes françaises. Mort héroïque du général Delzons. Le brave Delzons les ramena l'épée à la main, et tomba mortellement frappé de trois coups de feu. Son frère qui servait avec lui, et dont il était aimé comme il méritait de l'être, se précipita sur son corps pour l'arracher des mains des Russes, et tomba percé de balles. Une mêlée affreuse s'engagea, et la division Delzons fut de nouveau refoulée. Mais le prince Eugène envoyant sur-le-champ le général Guilleminot, son chef d'état-major, pour remplacer Delzons, accourut lui-même avec la division Broussier afin de rétablir le combat, et laissa en réserve, de l'autre côté de la Lougea, la division Pino avec la garde italienne.

La division Broussier gravit sous un feu épouvantable la côte couverte des cadavres de la division Delzons, pénétra dans la petite ville de Malo-Jaroslawetz, chassa de rue en rue les troupes de Doctoroff, et les contraignit à se replier sur le plateau. Mais en ce moment le corps du général Raéffskoi devançant l'armée russe arrivait aux abords de la ville; il s'y élança sur-le-champ avec une ardeur singulière. Les Russes, tous leurs généraux en tête, luttaient avec fureur pour interdire aux Français cette précieuse retraite de Kalouga; les Français de leur côté combattaient avec une sorte de désespoir pour se l'ouvrir, et quoique ceux-ci fussent dix ou onze mille au plus contre vingt-quatre, et sous une artillerie dominante, ils tinrent ferme. Cette malheureuse ville, bientôt en flammes, fut prise et reprise six fois. Valeureuse conduite des Italiens. On se battait au milieu d'un incendie qui dévorait les blessés et calcinait leurs cadavres. Enfin une dernière fois nous étions près de succomber, lorsque la division italienne Pino, qui n'avait pas encore combattu dans cette campagne et qui brûlait de se signaler, franchit le pont, gravit les hauteurs, arriva sur le plateau malgré une affreuse pluie de mitraille, et débouchant à gauche de la ville, parvint à refouler les masses de l'infanterie russe. Le corps de Raéffskoi se précipita sur elle; mais elle lui tint tête, et il s'engagea un combat furieux à la baïonnette. La brave division Pino avait besoin de renfort: les chasseurs de la garde royale italienne accoururent à leur tour, et la soutinrent vaillamment. Ainsi, pour la septième fois, Malo-Jaroslawetz repris par les Français avec l'aide des Italiens, demeura en notre pouvoir. Des milliers d'hommes couvraient cet affreux champ de bataille, et encombraient les ruines fumantes de Malo-Jaroslawetz.

Le jour baissait, et rien ne disait pourtant que la bataille fût terminée, que le point disputé dût nous rester, car Napoléon, placé sur la berge opposée de la Lougea, en face de ce champ de carnage, pouvait voir les masses profondes de l'armée russe accourir à marche forcée. Heureusement deux des divisions du 1er corps arrivaient sous la conduite du maréchal Davout, et avec ce secours on était certain de résister à tous les efforts de l'ennemi. Affreux aspect du champ de bataille. Sur l'ordre de Napoléon, la division Gérard (ancienne division Gudin) s'étant portée à droite de Malo-Jaroslawetz, la division Compans à gauche, les Russes perdirent l'espérance de nous déloger, car ils voyaient eux aussi du plateau qu'ils occupaient nos masses s'avancer avec ardeur, et ils se retirèrent à une petite lieue en arrière, en nous abandonnant Malo-Jaroslawetz, horrible théâtre des fureurs de la guerre, où quatre mille Français et Italiens, six mille Russes étaient morts, les uns calcinés, les autres broyés sous la roue des canons qui dans la précipitation du combat avaient roulé sur des cadavres. Le champ de bataille de la Moskowa lui-même n'était pas plus affreux autour de la grande redoute. Il y avait de plus ici l'incendie, qui avait ajouté à la mort de nouvelles difformités.

On bivouaqua le cœur serré en pensant à ce qui se préparait pour le lendemain. Napoléon avait campé un peu en arrière de la Lougea au village de Gorodnia. Ce beau mouvement dont il avait espéré, et dont il aurait obtenu le succès, s'il avait manœuvré à la tête de masses moins considérables, n'était plus possible sans une grande bataille, que certainement il aurait gagnée avec des troupes qui savaient combattre dans la proportion d'un contre trois, mais il venait de voir depuis quatre jours ce que pouvait être une pareille retraite, gênée par une si grande quantité de bagages, harcelée par une innombrable cavalerie légère, et il frémissait à l'idée d'avoir dix mille blessés à porter à la suite de l'armée. La journée lui en avait donné deux mille au moins, les autres étant ou morts, ou non transportables, et devant, à la grande douleur de tout le monde, être abandonnés sur le théâtre de leur glorieux dévouement. Perplexités de Napoléon le lendemain de la bataille de Malo-Jaroslawetz.Il passa donc cette nuit à ruminer dans sa vaste tête, pleine déjà de cruels soucis, les chances favorables ou contraires d'une marche obstinée sur Kalouga, et se hâta de monter à cheval dès le 25 au matin, pour reconnaître la position que les Russes étaient allés occuper à une lieue au delà. Reconnaissance de la nouvelle position prise par les Russes. Subite irruption d'une bande de Cosaques, et danger personnel couru par Napoléon. Sorti du village de Gorodnia et entouré de ses principaux officiers, il était sur le bord de la Lougea, prêt à la franchir, lorsque tout à coup on entendit des cris tumultueux de vivandiers et de vivandières poursuivis par une nuée de Cosaques, qui, au nombre de quatre à cinq mille, avaient passé la Lougea sur notre droite, avec un art de surprise qui n'appartient qu'à ces sauvages infatigables, traversant les rivières à la nage, galopant sur le flanc des coteaux comme en plaine, rusés, impitoyables, aussi prompts à se montrer qu'à disparaître. Le rêve constant de l'hetman Platow, et de toute la nation cosaque, c'était d'enlever le grand Napoléon, et de l'emmener prisonnier à Moscou. Ils pensaient que des centaines de millions ne seraient pas un trop grand prix pour une telle capture, et cette fois, si un seul d'entre eux avait connu le visage de celui qui excitait si fort leur avidité, leur rêve eût été réalisé. Courant à droite et à gauche, ils se ruèrent à coups de lance sur le groupe impérial, et allaient y faire des victimes, même des prisonniers, lorsque Murat, Rapp, Bessières avec tous les officiers de l'état-major mirent le sabre à la main, et combattirent serrés autour de Napoléon, qui souriait de cette mésaventure. Heureusement les dragons de la garde avaient aperçu le danger. Ils accoururent au galop sous le brave lieutenant Dulac, fondirent sur les assaillants, en sabrèrent quelques-uns, et les ramenèrent vers le lit fangeux de la Lougea, dans lequel ces cavaliers du Don se plongèrent comme des animaux habitués à vivre dans les marécages. Ils avaient enlevé quelques pièces de canon, quelques voitures de bagages qu'on leur reprit, et on les renvoya ainsi passablement maltraités vers les lieux d'où ils étaient venus. Depuis la sortie de Moscou on ne les avait pas encore vus de si près, parce que l'étendue de nos ailes les tenait éloignés. Mais ils avaient reçu tout récemment un renfort de douze mille cavaliers réputés les meilleurs de leurs tribus, et on pouvait juger de ce qu'ils feraient par le spectacle qu'on avait sous les yeux. Des centaines de chevaux que les valets de l'armée menaient à l'abreuvoir, ayant échappé à leurs conducteurs, erraient çà et là; des quantités de voitures d'artillerie et de bagages enlevées du parc où elles avaient passé la nuit, jonchaient la plaine en désordre; des femmes, des enfants, poussaient des cris: c'était une confusion aussi inquiétante que désagréable à voir.

Après avoir reconnu le terrain, Napoléon vient tenir conseil dans une chaumière du village de Gorodnia. Napoléon affecta de n'en tenir compte, et continua la reconnaissance qu'il avait commencée au delà de Malo-Jaroslawetz. Il fut frappé plutôt qu'ému de la vue de cet affreux champ de bataille, car aucun homme dans l'histoire n'avait assisté à de plus horribles scènes de carnage, et ne s'y était plus habitué, et il alla reconnaître de très-près l'armée russe. Le sage Kutusof n'ayant plus l'appui de Malo-Jaroslawetz que nous lui avions enlevé, craignant d'ailleurs d'être tourné sur sa droite ou sur sa gauche s'il s'obstinait à défendre le bord même de la Lougea, avait jugé prudent de prendre une position un peu plus éloignée, où il était couvert par un fort ravin, et laissait aux Français, s'ils venaient l'attaquer, l'inconvénient de livrer bataille avec la Lougea derrière eux. Napoléon, après avoir parcouru le terrain dans tous les sens, et l'avoir profondément étudié en silence, tandis que ses lieutenants l'étudiaient aussi attentivement que lui, rebroussa chemin, repassa la Lougea, et vint discuter, dans une grange du village de Gorodnia, le parti qu'il convenait de prendre, et qui devait décider du sort de la grande armée, c'est-à-dire de l'empire.

Conseil de guerre du 25 octobre. Il posa la question aux généraux présents, et les admit à donner leur avis en parfaite liberté. La gravité de la situation ne comportait ni la réserve ni la flatterie. Faut-il persister à percer sur Kalouga, au risque de perdre 15 ou 20 mille hommes dans une bataille, ou regagner la route connue de Smolensk? Fallait-il s'obstiner, et livrer une seconde bataille pour percer sur Kalouga, ou tout simplement se rabattre par la droite sur Mojaïsk, afin de regagner la grande route de Smolensk, qui était devenue notre propriété incontestée par les postes nombreux qui l'occupaient, et par les convois qui la parcouraient? Gagner la bataille, si on la livrait, ne faisait doute pour personne, mais ce qui n'en faisait pas davantage, c'était la perspective de perdre une vingtaine de mille hommes, dont dix mille blessés au moins qu'on serait obligé de porter avec soi, ou bien d'abandonner. Or, à la distance où l'on se trouvait de la Pologne, et surtout de la France, en être arrivé à une sorte d'égalité numérique avec l'ennemi, présentait un danger auquel il eût été fort imprudent d'ajouter la perte d'un cinquième de l'armée. Il importait désormais de ne pas perdre un seul homme inutilement. De plus, abandonner les blessés à la rage des paysans russes, était non-seulement un déchirement de cœur, mais un grave péril, car c'était démoraliser le soldat, et lui dire que toute blessure équivalait à la mort.

D'autre part, reprendre par un mouvement à droite la grande route de Smolensk, c'était se condamner à faire cent lieues à travers un pays que l'armée russe et l'armée française avaient déjà converti en désert. On avait apporté des vivres, mais on venait d'en consommer une grande partie dans les sept jours employés à se rendre de Moscou à Malo-Jaroslawetz, et on aurait certainement achevé de les consommer en arrivant à Mojaïsk, où l'on ne pouvait pas être avant trois jours. On aurait ainsi perdu à exécuter un trajet inutile, dix journées et des vivres en proportion, et avec ces dix journées et ces vivres on aurait pu, en prenant tout simplement la route de Smolensk, approcher beaucoup de cette ville, atteindre au moins Dorogobouge, et là trouver des convois envoyés à notre rencontre! éternel sujet de regrets, si les regrets servaient à quelque chose, d'avoir sacrifié à des calculs de politique et d'orgueil ce parti si simple, si modeste, de retourner par où l'on était venu!

La presque unanimité des avis se prononce pour un prompt retour par la route de Smolensk. Ces regrets, tout le monde les éprouvait, mais ce n'était pas le cas de récriminer. On ne l'aurait pas osé, et on ne le devait pas. Dans ce conseil mémorable tenu sous le toit d'une obscure chaumière russe, on obéit à un sentiment unanime en conseillant sans réserve la retraite la plus prompte, la plus directe par Mojaïsk et la route battue de Smolensk. Les raisons que tous les opinants avaient à la bouche, parce que tous les avaient dans l'esprit, c'étaient la certitude de s'affaiblir beaucoup par une bataille dans une situation où tout homme était devenu précieux, l'impossibilité de traîner après soi dix ou douze mille blessés, enfin, si on s'obstinait à combattre pour percer sur Kalouga, le danger de voir l'ennemi profiter de nos nouveaux retards pour se porter en masse sur notre droite, et nous barrer le chemin de Mojaïsk, maintenant notre dernière ressource. Quand le trouble s'empare des esprits, même les plus courageux, ce n'est point à demi. On n'avait qu'un spectacle sous les yeux, c'était celui des forces russes réunies à Mojaïsk pour nous fermer la route de la Pologne. Pourtant on n'est jamais coupé avec des soldats et des officiers tels que ceux que nous avions, car on est toujours sûr de se faire jour. Le maréchal Davout opine pour suivre une route intermédiaire entre celle de Kalouga et celle de Smolensk, sur laquelle on aurait trouvé des vivres. L'un des lieutenants de Napoléon, qui joignait à la vigueur dans l'action une rare fermeté d'esprit, le maréchal Davout, partageant l'opinion qu'il fallait renoncer à percer sur Kalouga, émit cependant un avis moyen, c'était de prendre un chemin qui était ouvert encore, et qui, situé entre la nouvelle route de Kalouga fermée par Kutusof, et la route de Smolensk fermée par la misère, passait par Médouin, Juknow, Jelnia, à travers des pays neufs et abondants en vivres. Avec des moyens de subsistance, on était sûr de maintenir l'armée ensemble, et de rentrer à Smolensk forts, respectés et toujours formidables.

Cet avis reçut peu d'accueil de la part des collègues du maréchal Davout, qui ne voyaient de sûreté qu'à regagner par le plus court chemin, c'est-à-dire par Mojaïsk, la route de Smolensk. Napoléon aurait préféré livrer une bataille qu'on était sûr de gagner, et percer sur Kalouga. Napoléon ne lui donna pas l'appui qu'il aurait dû, parce qu'il ne partageait ni l'opinion du maréchal Davout, ni celle de ses autres lieutenants. Il persistait à penser que le mieux serait de livrer bataille, de percer sur Kalouga, et d'aller s'établir victorieusement dans la fertile province dont les Russes mettaient tant de prix à nous interdire l'entrée. Outre l'avantage de remporter une victoire, de rétablir l'ascendant des armes, déjà un peu compromis, il y voyait celui d'être en pays riche, et il ne doutait pas de l'armée quand elle aurait de quoi manger et s'abriter. Restait, il est vrai, le danger de s'affaiblir numériquement, bien compensé suivant Napoléon par l'avantage de se renforcer moralement, mais restait aussi l'inconvénient auquel il ne trouvait pas de réponse, de laisser gisants à terre dix ou douze mille blessés. Il faut dire à sa louange que, tout habitué qu'il était aux horreurs de la guerre, la vue de son esprit se troublait en se figurant tant de malheureux abandonnés, malgré leurs cris et leurs prières, sur une route frayée par leur dévouement. Ah! si le livre des destins avait été ouvert un moment, soit à lui, soit aux siens, et qu'on eût pu y voir cent mille hommes mourant de faim, de froid et de fatigue sur la route de Smolensk, il eût sacrifié sans hésiter vingt mille blessés à l'avantage d'éviter la route de la misère pour gagner celle de l'abondance!

Napoléon ajourne son avis définitif jusqu'au lendemain. Perplexe, agité, tourmenté par les spectacles contraires que lui présentait sans cesse sa forte imagination, il hésitait, lorsque par un geste familier qu'il se permettait quelquefois avec ses lieutenants, prenant l'oreille du comte Lobau, ancien général Mouton, soldat rude et fin, ayant l'adresse de se taire et de ne parler qu'à propos, il lui demanda ce qu'il pensait des diverses propositions émises. Le comte Lobau lui répondit sur-le-champ et sans hésiter, que son avis était de sortir tout de suite et par le plus court chemin, d'un pays où l'on avait séjourné trop longtemps. Cette dernière réponse, faite en termes incisifs, acheva d'ébranler Napoléon, qui, sans se rendre immédiatement, parut toutefois incliner vers l'opinion qui semblait prévaloir. Cette fois encore pour avoir trop osé en entreprenant cette guerre, il osait trop peu dans la manière de la diriger. Il remit sa décision au lendemain. Ce temps du reste n'était pas perdu, car Ney, ayant quitté Gorki dans la nuit du 23, défilait en ce moment derrière le gros de l'armée, et avait besoin de deux jours pour en prendre la tête. Une pluie subite et de mauvais augure était tombée dans la nuit du 23 au 24, avait ramolli les routes, et préparé aux chevaux des fatigues fort au-dessus de leurs forces. Le bivouac était déjà froid. Tout prenait un aspect triste et sombre. On alluma, comme on put et où l'on put, avec les débris des chaumières russes, de grands feux, afin de conjurer cet hiver qui commençait.

Sur les nouvelles instances de ses lieutenants, Napoléon se décide à regagner la route directe de Smolensk. Le lendemain 26 octobre, Napoléon, à cheval de très-bonne heure, voulut reconnaître de nouveau la position des Russes. Ils semblaient rétrograder, probablement pour prendre en arrière une meilleure position, et se mettre en mesure de mieux défendre la route de Kalouga. Napoléon trouva tous les avis aussi prononcés que la veille pour une prompte retraite sur Mojaïsk. Malheureusement le prince Poniatowski ayant tenté de se porter de Wereja où il était, sur le chemin de Médouin, direction intermédiaire que le maréchal Davout avait conseillée, y avait essuyé un échec qui n'était guère de nature à recommander l'avis du maréchal. Napoléon prit donc son parti, et se décida enfin à ce retour direct par la route de Smolensk, qu'il n'avait pas admis d'abord, comme révélant trop clairement la résolution de battre en retraite. Ainsi, pour n'avoir pas voulu faire un aveu indispensable, pour n'avoir pas voulu le faire à temps, il fallait le faire aujourd'hui plus complétement, plus tristement, et avec les inconvénients graves résultant du temps perdu et des vivres consommés!

On doit se rendre par la traverse de Wereja sur la route de Smolensk, et la rejoindre près de Mojaïsk. Quoi qu'on pût en penser, il fallait bien se résigner, et prendre la traverse de Wereja qui allait en trois jours nous conduire à Mojaïsk, ce qui ferait onze jours pour arriver à ce point où l'on aurait pu se rendre en quatre. Napoléon donna tous les ordres pour le commencement de ce mouvement, qu'il importait de ne pas différer. La garde dut marcher en tête avec le quartier général; le maréchal Ney, qui avait déjà défilé derrière le gros de l'armée, dut suivre la garde avec ce qui restait de la cavalerie. Après devaient venir le prince Eugène et le prince Poniatowski, et enfin après eux tous le maréchal Davout, dont le corps, plus consistant que les autres, était appelé à remplir le rôle si difficile et si périlleux de l'arrière-garde. Les débris de la cavalerie de Grouchy, dont ce brave général avait repris le commandement malgré sa blessure, furent donnés au maréchal Davout pour le seconder dans l'accomplissement de sa mission.

Le maréchal Davout chargé de former l'arrière-garde. Le mouvement définitif de retraite commença le 26 octobre, et pendant toute cette journée le maréchal Davout resta en position, afin de protéger la marche des autres corps. À partir de ce moment une sorte de tristesse se répandit dans les esprits. Jusqu'ici on avait cru manœuvrer, en passant par des pays fertiles, pour se porter vers des climats meilleurs. Mais il n'était désormais plus possible de se faire illusion, et de méconnaître la cruelle vérité. On se retirait forcément, par une route connue, qui ne promettait rien de nouveau, et offrait la misère en perspective. Toutefois on ne craignait guère l'ennemi, et si on faisait un vœu c'était de le rencontrer, et de se venger sur lui des fâcheuses résolutions qu'on avait été obligé de prendre.

Le 27 octobre toute l'armée se met en marche sur Mojaïsk par la traverse de Wereja. Le lendemain 27 tout le monde était en marche de Malo-Jaroslawetz sur Wereja, la garde en tête, comme nous l'avons dit, Murat et Ney derrière la garde, Eugène derrière ceux-ci, Davout derrière tous les autres, avec la charge de les protéger. C'était en particulier à cette arrière-garde qu'on devait essuyer le plus de difficultés, et courir le plus de périls. Elle l'éprouva cruellement pendant les trois journées employées à se rendre de Malo-Jaroslawetz à Mojaïsk par Wereja. Les troupes de chaque corps devançaient leurs bagages, afin d'arriver le plus tôt possible au lieu où elles devaient passer la nuit, et s'inquiétaient fort peu de la queue de ces bagages, qu'elles laissaient traîner loin derrière elles. C'était l'arrière-garde qui en avait l'embarras, parce que devant couvrir la marche elle était obligée de s'arrêter à tous les passages, souvent de réparer les ponts qui n'avaient pu résister à de trop lourds fardeaux, d'y rester en position sous un feu d'artillerie incommode, et au milieu des hourras continuels des Cosaques. Une cavalerie nombreuse et bien montée aurait été indispensable pour aider l'infanterie dans ce pénible service. Mais à la troisième marche celle du général Grouchy, courant toute la journée pour veiller sur nos derrières et nos ailes, et obligée le soir d'aller chercher au loin ses fourrages, était si fatiguée, que le maréchal Davout la voyant menacée d'une dissolution totale, envoya ce qui en restait sur les devants de son corps d'armée, et résolut de faire le service de l'arrière-garde avec son infanterie toute seule.

Difficultés que le maréchal Davout éprouve à l'arrière-garde. Cet intrépide et soigneux maréchal ne quittait pas ses troupes un moment, veillant à tout lui-même, faisant réparer les ponts, déblayer les passages, détruire les bagages qu'on ne pouvait emmener, sauter les caissons de munitions qui n'avaient plus d'attelages. Déjà on entendait le bruit sinistre de ces explosions qui annonçaient la défaillance de nos moyens de transport, et on voyait les routes couvertes de ces voitures dont on n'avait pas voulu faire le sacrifice en sortant de Moscou, et dont il fallait bien se séparer maintenant, faute de pouvoir les traîner plus loin! Ses efforts pour ne laisser en arrière ni blessés ni canons. Il y avait un sacrifice plus pénible encore, c'était celui des blessés, et malheureusement il se renouvelait à chaque pas. On avait ramassé comme on avait pu les blessés de Malo-Jaroslawetz, on avait ensuite forcé toutes les voitures de bagages à s'en charger, sans en exempter les voitures de l'état-major, et le maréchal Davout avait annoncé qu'il ferait brûler celles qui n'auraient pas gardé le précieux dépôt qu'on leur avait confié. On avait ainsi obtenu du moins pour les premiers jours le transport de ces blessés, mais les braves soldats de l'arrière-garde, qui couvraient l'armée de leur dévouement, n'avaient personne pour les recueillir quand ils étaient atteints, et on les entendait pousser des cris déchirants, et supplier en vain leurs camarades de ne pas les laisser mourir sur les routes, privés de secours, ou achevés par la lance des Cosaques. Le maréchal Davout faisait placer sur les affûts de ses canons tous ceux qu'il avait le temps de relever, mais à chaque pas il était obligé d'en abandonner qu'on n'avait ni le loisir ni le moyen d'emporter, et le cœur de fer de l'inflexible maréchal en était lui-même déchiré. Il mandait ses embarras à l'état-major général, qui, marchant en tête de l'armée, s'occupait trop peu de ce qui se passait à sa queue. Malheureuse habitude que prend Napoléon dans cette retraite de n'être pas lui-même à l'arrière-garde. Napoléon s'étant habitué depuis longtemps à s'en fier à ses lieutenants des détails d'exécution, n'ayant d'ailleurs plus aucune manœuvre à ordonner, n'ayant qu'à cheminer tristement au pas de son infanterie, voyant déjà beaucoup de maux sur la route, en prévoyant de plus grands encore, profondément humilié de cette retraite que plus rien ne dissimulait, Napoléon commença de se renfermer dans l'état-major général, se bornant, sans aller y veiller lui-même, à blâmer le maréchal commandant l'arrière-garde, qui, disait-il, était trop méthodique, et marchait trop lentement. Par surcroît de malheur, dans son irritation contre les Russes il avait ordonné de brûler tous les villages que l'on traversait. C'est un soin qu'il eût fallu abandonner à l'arrière-garde, qui eût mis le feu quand elle n'aurait plus eu aucun avantage à tirer des villages où l'on passait, mais chacun se donnant le cruel plaisir de répandre l'incendie, le 1er corps trouvait le plus souvent en flammes des villages où il aurait pu se procurer un abri et des vivres.

Trois jours employés à gagner Mojaïsk. On employa ainsi trois pénibles journées à gagner Mojaïsk par Wereja. Malgré ces premières peines de la retraite, qui étaient presque exclusivement le partage du 1er corps, la confiance était encore dans tous les cœurs. Arrivé à Mojaïsk, on avait à faire sept ou huit marches pour gagner Smolensk; le temps quoique froid la nuit, continuait à être beau le jour, et on se flattait après quelques moments de souffrance de trouver à Smolensk le repos, l'abondance, et de chauds quartiers d'hiver.

Jonction avec le maréchal Mortier, sorti de Moscou après avoir fait sauter le Kremlin. Le maréchal Mortier avait rejoint l'armée à Wereja. Après avoir fait sauter le Kremlin dans la nuit du 23 au 24, il était sorti de Moscou avec ce qu'il avait pu emporter de blessés et de malades, avec les 4 mille hommes de la jeune garde, les 4 mille hommes de cavalerie démontés, et les 2 mille hommes d'artillerie, de cavalerie, du génie, qui complétaient sa garnison. Il avait laissé aux Enfants trouvés quelques centaines d'hommes non transportables, qu'il avait confiés à l'honneur et à la reconnaissance du respectable M. Toutelmine. Au moment de partir il avait fait une capture assez importante, c'était celle de M. de Wintzingerode, qui était Wurtembergeois de naissance, que la France avait toujours rencontré parmi ses ennemis les plus actifs, et qui passé au service de Russie, commandait un corps de partisans aux environs de Moscou. Trop pressé de rentrer dans cette capitale qu'il croyait évacuée, il s'y était aventuré, et avait été fait prisonnier avec un de ses aides de camp, jeune homme de la famille Narishkin. Ces deux officiers ennemis ayant été amenés au quartier général, Napoléon reçut fort mal M. de Wintzingerode, lui dit qu'il était de la Confédération du Rhin, dès lors son sujet, son sujet rebelle, qu'il n'était pas un prisonnier ordinaire, qu'il allait être déféré à une commission militaire, et traité suivant la rigueur des lois. Quant au jeune Narishkin, Napoléon s'adoucissant à son égard, lui dit qu'étant Russe il serait traité comme les autres prisonniers de guerre, mais qu'on avait lieu de s'étonner qu'un jeune homme de grande famille servît sous l'un de ces étrangers mercenaires qui infectaient la Russie. Les officiers qui entouraient Napoléon, regrettant pour sa dignité, pour celle de l'armée française, qu'il ne contînt pas mieux l'explosion de ses chagrins, se hâtèrent de consoler M. de Wintzingerode, de l'entourer de leurs soins, de le faire manger avec eux, bien convaincus que Napoléon ne leur saurait pas mauvais gré de réparer eux-mêmes les fautes auxquelles l'entraînait son humeur impétueuse.

L'armée traverse le champ de bataille de la Moskowa. L'armée étant arrivée à la hauteur de Mojaïsk, qu'elle mit trois jours à traverser, bivouaqua sur le funèbre champ de bataille de Borodino, et ne put le revoir sans éprouver les impressions les plus pénibles. Dans un pays peuplé, qui a conservé ses habitants, un champ de bataille est bientôt débarrassé des tristes débris dont il est ordinairement couvert, mais la malheureuse ville de Mojaïsk ayant été brûlée, ses habitants s'étant enfuis, tous les villages voisins ayant subi le même sort, il n'était resté personne pour ensevelir les cinquante mille cadavres qui jonchaient le sol. Des voitures brisées, des canons démontés, des casques, des cuirasses, des fusils répandus çà et là, des cadavres à moitié dévorés par les animaux, encombraient la terre, et en rendaient le spectacle horrible. Toutes les fois qu'on approchait d'un endroit où les victimes étaient tombées en plus grand nombre, on voyait des nuées d'oiseaux de proie qui s'envolaient en poussant des cris sinistres, et en obscurcissant le ciel de leurs troupes hideuses. La gelée qui commençait à se faire sentir pendant les nuits, en saisissant ces corps, avait suspendu heureusement leurs dangereuses émanations, mais nullement diminué l'horreur de leur aspect, bien au contraire! aussi les réflexions que leur vue excitait étaient-elles profondément douloureuses. Tristes réflexions des soldats. Que de victimes, disait-on, et pour quel résultat! On avait couru de Wilna à Witebsk, de Witebsk à Smolensk, dans l'espoir d'une bataille décisive; on avait poursuivi cette bataille jusqu'à Wiasma, puis jusqu'à Ghjat; on l'avait trouvée enfin à Borodino, sanglante, acharnée; on était allé à Moscou dans l'espoir d'en recueillir le fruit, et on n'y avait rencontré qu'un vaste incendie! on en revenait sans avoir contraint l'ennemi à se rendre, et sans les moyens de vivre pendant le retour; on revenait vers le point d'où l'on était parti, diminués de moitié, jonchant tous les jours la terre de débris, avec la certitude d'un pénible hiver en Pologne, et avec des perspectives de paix bien éloignées, car la paix ne pouvait être le prix d'une retraite évidemment forcée, et c'est pour un tel résultat qu'on avait couvert la terre de cinquante mille cadavres!

Ces réflexions désolantes, tout le monde les faisait, car dans l'armée française le soldat pense aussi vite, et souvent aussi bien que le général. Napoléon ne voulut pas que les soldats eussent le temps de s'appesantir sur ce triste sujet, et ordonna que chaque corps ne séjournât que pendant une soirée dans ce funeste lieu de Borodino. On retrouve Junot chargé de garder l'abbaye de Kolotskoi. On avait retrouvé là les Westphaliens, sous le pauvre général Junot, toujours souffrant de sa blessure, souffrant encore plus des mécomptes éprouvés dans cette campagne, et ne conservant guère plus de 3 mille hommes sur les 10 mille qui existaient à Smolensk, sur les 15 mille qui avaient passé le Niémen! Pendant que l'armée était à Moscou, il avait employé son temps à garder les blessés de l'abbaye de Kolotskoi, et il en avait acheminé autant qu'il avait pu sur Smolensk, au moyen des voitures qu'il était parvenu à se procurer. Il en restait cependant plus de deux mille à emporter. Blessés restés à Kolotskoi, soins du chirurgien Larrey pour eux. Napoléon, conservant sa sollicitude pour les blessés, donna l'ordre d'en charger les voitures de bagages, et imposa à tout officier, à tout cantinier, à tout réfugié de Moscou qui avait une voiture, l'obligation de prendre une partie de ce précieux fardeau. Le chirurgien Larrey, dans sa bonté inépuisable, était accouru à l'avance pour donner aux blessés de Kolotskoi les soins qu'un séjour rapide lui permettait de leur consacrer. Il fit enlever ceux qui étaient transportables, prodigua aux autres les dernières ressources de son art, et trouvant là des officiers russes qui lui devaient la vie, et qui lui en témoignaient leur gratitude, il en exigea pour unique récompense leur parole d'honneur que, libres, et maîtres sous quelques heures de leurs compagnons d'infortune, ils leur rendraient le bien qu'ils avaient reçu du chirurgien en chef de l'armée française. Tous le promirent, et Dieu seul a pu savoir s'ils payèrent cette dette contractée envers le meilleur des hommes!

L'arrière-garde va coucher à Ghjat le 31. L'arrière-garde du maréchal Davout quitta le 31 au matin ces lieux affreux, et alla coucher à moitié chemin de la petite ville de Ghjat. La nuit fut des plus froides, et on commença dès lors à souffrir vivement de la température. L'ennemi continuait à nous suivre avec de la cavalerie régulière, de l'artillerie bien attelée, et une nuée de Cosaques, le tout sous les ordres de l'hetman Platow. Disparition de l'armée de Kutusof pendant notre marche. Quant à l'armée principale on ne la voyait plus. Le général Kutusof, depuis Malo-Jaroslawetz, avait été aussi perplexe que son adversaire avait été triste. Profonde sagesse de Kutusof. Dans sa rare prudence, il se disait que ce n'était pas la peine de courir les chances d'actions sanglantes contre un ennemi que le mauvais temps, la fatigue, la misère allaient lui livrer presque détruit, et qui était capable au contraire, si on l'attaquait lorsqu'il était encore dans toute sa force, de se retourner comme un sanglier pressé par les chasseurs, et de porter des coups mortels aux imprudents qui auraient osé l'aborder de trop près. Il aimait mieux devoir modestement le salut de sa patrie au temps, à la persévérance, que de le devoir à une victoire, glorieuse mais incertaine, et en cela il méritait la reconnaissance de sa nation autant que les éloges de la postérité! La jeunesse présomptueuse et passionnée, les officiers anglais accourus à son camp, l'obsédaient, le gourmandaient souvent pour qu'il tentât contre l'armée française quelque chose de plus décisif, et il s'y refusait avec un courage plus méritoire que celui qu'on déploie sur un champ de bataille. Comme nous l'avons dit, il avait écarté Barclay de Tolly, et la mort l'avait délivré de Bagration. Son système d'éviter la bataille, et de laisser au climat le soin de nous détruire. Mais il lui restait le rusé et audacieux Benningsen, le fougueux Miloradovitch, un jeune état-major exalté, et il y avait là de quoi lasser sa patience, si elle avait été moins grande et moins réfléchie. Le surlendemain du combat de Malo-Jaroslawetz, tandis que Napoléon rétrogradait sur Mojaïsk, il avait rétrogradé sur Kalouga, jusqu'à un lieu nommé Gonzerowo, sous prétexte de couvrir la route de Médouin, qu'il aurait bien plus sûrement couverte en restant à Malo-Jaroslawetz, mais évidemment pour éviter une bataille, dont avec raison il voulait se préserver.

Bientôt ayant appris que Napoléon avait gagné Mojaïsk, il l'avait suivi, pensant qu'au lieu de prendre la route de Smolensk déjà ruinée, il prendrait la route plus au nord, qui se dirige par Woskresensk, Wolokolamsk, Bieloi sur Witebsk, route à laquelle Napoléon avait songé dans son grand projet offensif sur Saint-Pétersbourg, et que le prince Eugène avait en effet trouvée assez bien fournie. Il vient prendre position sur notre flanc gauche, entre Ghjat et Wiasma, en nous faisant suivre par de la cavalerie et de l'artillerie attelée. Il avait ainsi couru après nous fort inutilement jusque près de Mojaïsk, faisant à notre suite le détour de Wereja. S'étant aperçu de son erreur, il avait rebroussé chemin, et avait repris la route de Médouin et de Juknow, latérale à celle de Smolensk, que le maréchal Davout avait vainement proposée. Par cette route il allait flanquer la marche de l'armée française, la harceler chemin faisant, et peut-être la devancer à quelque passage difficile, où il serait possible de l'arrêter. De Jucknow à Wiasma notamment, il y avait un chemin assez court et assez praticable, qui venait tomber sur la grande route de Smolensk aux environs de Wiasma. Y devancer l'armée française que tant d'embarras retardaient, et se mettre en travers pour l'empêcher d'aller au delà, n'eût pas été impossible. Mais le sage Kutusof était loin de nourrir de si grandes prétentions. S'exposer à ce que l'armée française lui passât sur le corps était un triomphe qu'il ne voulait pas lui ménager, mais la harceler constamment, lui enlever de temps en temps quelques colonnes attardées, renouveler ce succès le plus souvent possible, la mener ainsi jusqu'à Wilna, où elle arriverait épuisée, à peu près détruite, était une tactique certaine et point dangereuse, qu'il préférait, et qu'il était décidé à faire prévaloir par la patience, par la ruse même, quand il ne le pourrait point par l'emploi direct de son autorité. Il continua donc à marcher dans l'ordre adopté, ayant sur nos derrières un fort détachement de cavalerie et d'artillerie pourvu de bons chevaux, et se tenant lui-même sur notre flanc avec le gros de l'armée russe.

Après avoir couché entre Borodino et Ghjat, le maréchal Davout, toujours chargé de l'arrière-garde, alla coucher à Ghjat même. Chaque jour rendait la retraite plus difficile, car chaque jour le froid devenait plus intense et l'ennemi plus pressant. De la cavalerie du général Grouchy il ne restait rien. L'infanterie était donc condamnée à faire seule le service de l'arrière-garde, et à remplir à la fois le rôle de toutes les armes. Marche de Ghjat à Czarewo-Zaimitché. Il lui fallait souvent tenir tête à l'artillerie attelée de l'ennemi, la nôtre, traînée par des chevaux épuisés, étant devenue presque incapable de se mouvoir. L'infanterie obligée de remplir le rôle de toutes les armes. Les vieux fantassins du maréchal Davout suffisaient à tout; tantôt ils arrêtaient la cavalerie de l'ennemi avec leurs baïonnettes, tantôt ils fondaient sur son artillerie, et l'enlevaient quoique réduits à la laisser ensuite sur la route, mais contents de s'en être débarrassés pour quelques heures. Peu à peu il fallait nous séparer de la nôtre. À choisir entre les bouches à feu et les caissons de munitions, il eût mieux valu abandonner les premières, puisqu'on avait deux ou trois fois plus de canons qu'on ne pourrait bientôt en traîner et en servir, tandis que les munitions devaient être toujours utiles. Mais les bouches à feu étaient des trophées à laisser dans les mains de l'ennemi, et l'orgueil qui nous avait retenus si longtemps à Moscou, avait fait donner l'ordre de garder les pièces de canon et de détruire les caissons, lorsque les attelages viendraient à manquer. Le maréchal Davout avait résisté d'abord à cet ordre, mais il avait fallu obéir, et plusieurs fois dans la journée de sinistres explosions apprenaient à l'armée sa détresse croissante.

Nov. 1812. Abandon des blessés par les conducteurs de voitures auxquels on les avait confiés. Une autre cause de chagrin incessamment renouvelée, c'était l'abandon des blessés. À mesure que l'inquiétude augmentait, l'égoïsme augmentait aussi, et les misérables conducteurs de voitures auxquels on avait confié les blessés, profitant de la nuit, les jetaient sur les routes, où l'arrière-garde les trouvait morts ou expirants. Cette vue exaspérait les soldats restés fidèles à leurs drapeaux. On sévissait contre les coupables quand on le pouvait; mais les découvrir dans la confusion qui commençait à naître, était difficile. Napoléon avait ordonné à Malo-Jaroslawetz de numéroter les voitures auxquelles les blessés seraient confiés; mais la surveillance qu'une telle mesure supposait était devenue impossible après deux marches. Le spectacle des blessés abandonnés se reproduisait à chaque pas. Ce spectacle n'ébranlait pas les vieux soldats du maréchal Davout, habitués à la rigoureuse discipline du 1er corps; mais tout ce qui n'avait pas reçu l'inspiration du même esprit faisait la réflexion que le dévouement était une duperie, et quittait le rang. Effrayante diminution du 1er corps. La queue de l'armée composée de cavaliers démontés, de soldats fatigués, découragés ou malades, tous marchant sans armes, s'allongeait sans cesse. Les alliés illyriens, hollandais, anséates, espagnols, appartenant au 1er corps, étaient allés s'y soustraire à toute espèce de devoirs, et parmi les Français, les jeunes soldats, les réfractaires arrachés récemment à leur vie errante, avaient suivi cet exemple. On s'éloignait des rangs sous prétexte d'aller chercher des vivres, on jetait son fusil, puis on venait se cacher dans la foule sans nom qui vivait comme elle pouvait à la suite de l'armée. Les soldats de l'arrière-garde qui devaient attendre cette multitude aux passages difficiles et aux bivouacs du soir, la voyaient grossir avec chagrin, avec colère, car elle aggravait leur embarras, et était un refuge pour tout ce qui ne voulait pas se dévouer au salut commun. De 28 mille fantassins qu'il comprenait encore en sortant de Moscou, le 1er corps en conservait tout au plus 20 mille après onze jours de marche. Sévir contre ceux qui abandonnaient les rangs, déjà très-difficile à la sortie de Moscou, allait devenir impossible. Le maréchal Davout veut sévir contre ceux qui quittent les rangs. Napoléon s'y oppose. Le maréchal Davout le fit proposer à Napoléon, qui, ne voulant pas voir de ses yeux des maux dont la réalité l'eût confondu et condamné, aimait mieux s'en prendre au caractère du maréchal, trop minutieux, trop exigeant, suivant lui, et à chacune de ses demandes répondait par l'ordre d'avancer plus vite.

Le 31, l'arrière-garde va coucher à Ghjat. On alla ainsi coucher à Ghjat le 31 octobre au soir. En approchant de cette ville le maréchal avait voulu faire un grand fourrage à droite et à gauche de la route, avec des colonnes d'infanterie légère, faute de cavalerie, et cheminer lentement pour donner à ces colonnes le temps de fouiller les villages et de recueillir des vivres, tant pour le 1er corps que pour la foule affamée qui le suivait. Mais la cavalerie ennemie se montra si nombreuse sur nos flancs, et nos derrières, qu'on ne put ni s'éloigner ni ralentir la marche, et qu'il fallut renoncer à cette sage mesure, et vivre à l'aventure.

Encombrement le 1er novembre au passage de Czarewo-Zaimitché. Le 1er novembre, en quittant Ghjat, le maréchal savait qu'on trouverait au village de Czarewo-Zaimitché un défilé difficile, et où il fallait s'attendre à un grand encombrement. On avait à traverser une petite rivière marécageuse, précédée et suivie de terrains fangeux, où l'on ne pouvait passer que sur une chaussée étroite, qui devait être bientôt obstruée. Prévoyant cette difficulté, le maréchal avait fait conjurer le prince Eugène de hâter le pas, promettant quant à lui de le ralentir le plus possible. Malgré ces précautions, le corps du prince Eugène s'était accumulé au passage de ce défilé, et le pont avait fléchi sous le poids. Quelques voitures d'artillerie, voulant débarrasser la route, avaient essayé de passer à gué, et y avaient réussi. D'autres s'étaient embourbées, et ces dernières faisant obstacle à celles qui suivaient, le désordre avait été porté au comble. Le 1er corps arriva un peu avant la nuit devant ce triste encombrement, qu'il fallait protéger contre l'ennemi, chaque jour plus nombreux et plus incommode, car après avoir eu seulement Platow sur nos derrières, nous avions de plus Miloradovitch sur le flanc.