Il en coûtait de se détacher d'un si bon gîte. Aussi le prince Eugène après avoir délibéré avec son état-major, jugea prudent avant de se risquer jusqu'à Witebsk au milieu d'une nuée d'ennemis, d'envoyer aux nouvelles, pour savoir si par hasard on n'irait pas au secours d'une ville déjà perdue pour nous. On dépêcha donc quelques Polonais pour chercher des renseignements, et pendant ce temps on laissa reposer le corps d'armée à Doukhowtchina.

Ayant été informé de la prise de Witebsk, le prince Eugène se décide à rejoindre Napoléon à Smolensk. On y passa toute la journée du 10 et celle du 11 novembre, dans un état qui eût été le bonheur, si de tristes pressentiments n'avaient obsédé sans cesse les esprits les moins prévoyants. On ne put pas apprendre grand'chose; cependant, d'après quelques renseignements recueillis par les Polonais, on eut lieu de croire presque avec certitude que la ville de Witebsk était prise. Ce n'était plus le cas de se hasarder si loin, et l'idée de rejoindre la grande armée en marchant droit sur Smolensk convint à tout le monde. Dans cette cruelle détresse, on tenait à se réunir les uns aux autres, et se séparer était une véritable aggravation d'infortune. Départ du prince, et son arrivée en vue de Smolensk. Afin de gagner une marche, on partit dans la nuit du 11 au 12, en mettant le feu à cette pauvre ville de bois, qui pourtant avait été bien secourable. On chemina ainsi l'espace de deux lieues à la lueur de ce sinistre fanal, qui colorait de teintes sanglantes les sapins couverts de neige.

On marcha toute la nuit et une partie de la journée du 12, constamment poursuivis par les Cosaques, et on s'établit le soir comme on put dans quelques hameaux, pour passer à l'abri la nuit du 12 au 13. Le 13 au matin on se remit en route, et vers la moitié de la journée on aperçut du haut des coteaux qui bordent le Dniéper, au milieu de plaines éclatantes de blancheur, les clochers de Smolensk. On avait perdu ses bagages, son artillerie, un millier d'hommes, mais la vue de Smolensk, qui semblait presque la frontière de France, causa un véritable mouvement de joie! On ne savait pas, hélas! ce qu'on allait y trouver.

Conduite Héroïque du Maréchal Ney dans la Retraite de Russie.

(Combat près de Smolensk)

Marche de la grande armée de Dorogobouge à Smolensk. Pendant ces mêmes journées des 9, 10, 11 et 12 novembre, la grande armée avait continué sa route de Dorogobouge à Smolensk, jonchant à chaque pas la terre d'hommes et de chevaux morts, de voitures abandonnées, et se consolant avec l'idée qui soutenait tout le monde, celle de trouver à Smolensk vivres, repos, toits, renforts, tous les moyens enfin de recouvrer la force, la victoire, et cette supériorité glorieuse dont on avait joui vingt années. Manière d'être du maréchal Ney pendant cette marche. Tandis que la tête de l'armée marchait sans avoir à sa poursuite des ennemis acharnés, mais sous un ciel qui était le plus grand de tous les ennemis, l'arrière-garde conduite par le maréchal Ney soutenait à chaque passage des combats opiniâtres, pour arrêter sans artillerie et sans cavalerie les Russes qui étaient abondamment pourvus de toutes les armes. À Dorogobouge, le maréchal Ney s'était obstiné à défendre la ville, se flattant de la conserver plusieurs jours, et de donner ainsi à tout ce qui se traînait, hommes et choses, le temps de rejoindre Smolensk. Âme et corps de fer de cet illustre maréchal. Cet homme rare, dont l'âme énergique était soutenue par un corps de fer, qui n'était jamais ni fatigué ni atteint d'aucune souffrance, qui couchait en plein air, dormait ou ne dormait pas, mangeait ou ne mangeait pas, sans que jamais la défaillance de ses membres mît son courage en défaut, était le plus souvent à pied, au milieu des soldats, ne dédaignant pas d'en réunir cinquante ou cent, de les conduire lui-même comme un capitaine d'infanterie sous la fusillade et la mitraille, tranquille, serein, se regardant comme invulnérable, paraissant l'être en effet, et ne croyant pas déchoir, lorsque, dans ces escarmouches de tous les instants, il prenait un fusil des mains d'un soldat expirant, et qu'il le déchargeait sur l'ennemi, pour prouver qu'il n'y avait pas de besogne indigne d'un maréchal, dès qu'elle était utile. Sans pitié pour les autres comme pour lui, il allait de sa propre main éveiller les engourdis, les secouait, les obligeait à partir, leur faisait honte de leur engourdissement (lâches du jour qui souvent avaient été des héros la veille), ne se laissait point attendrir par les blessés tombant autour de lui et le suppliant de les faire emporter, leur répondait brusquement qu'il n'avait pour se porter lui-même que ses jambes, qu'ils étaient aujourd'hui victimes de la guerre, qu'il le serait lui-même le lendemain, que mourir au feu ou sur la route c'était le métier des armes. Il n'est pas donné à tous les hommes d'être de fer, mais il leur est permis de l'être pour autrui, quand ils le sont d'abord et surtout pour eux-mêmes! Après avoir tenu toute une journée, puis une seconde à Dorogobouge, le maréchal se retira lorsque les Russes ayant passé le Dniéper sur sa droite, il fut menacé d'être enveloppé et pris. Il se reporta alors vers l'autre passage du Dniéper, à Solowiewo, le défendit également, et à quelques lieues de cet endroit, sur le plateau de Valoutina, que trois mois auparavant il avait couvert de morts, s'obstina encore à disputer le terrain. Arrivé là il fallait bien rentrer dans Smolensk. Il y rentra enfin, mais le dernier, et après avoir fait tout ce qu'il pouvait pour retarder la marche de l'ennemi.

Entrée à Smolensk. Chaque corps, marchant à son rang, s'approchait successivement de Smolensk; tous, hélas! devaient y éprouver de cruels mécomptes. Napoléon, arrivé le premier, savait bien qu'il n'y avait pas dans cette ville les vastes magasins sur lesquels on comptait, mais avec les huit ou dix jours de subsistances qui s'y trouvaient, il s'était flatté de ramener au drapeau les hommes débandés, en leur faisant des distributions de vivres qui ne seraient accordées qu'au quartier même de chaque régiment. Avec les fusils qui étaient à Smolensk, il espérait les armer après les avoir ralliés. Entré dans Smolensk à la tête de la garde, il ordonna qu'on ne laissât pénétrer qu'elle; il lui fit donner des vivres et distribuer les logements disponibles. Pour rallier les débandés on essaye de ne faire de distribution qu'au corps. La foule de traînards qui suivait, se voyant interdire l'accès de cette ville, objet de toutes ses espérances, fut saisie de désespoir et de colère, et son courroux s'exhala surtout contre la garde impériale, à laquelle tout était sacrifié, disait-on. Il est vrai que le grand intérêt d'y maintenir la discipline justifiait la préférence dont elle jouissait dans la répartition des ressources. Mais cette garde, qui dans cette campagne avait rendu si peu de services, et qu'on usait sur la route en ne voulant pas l'user au feu, n'inspirait pas assez de gratitude pour imposer silence à la jalousie. Après les traînards, les vieux soldats du 1er corps, qu'on n'avait pas ménagés un seul jour, se joignant à la foule désarmée qui obstruait les portes de Smolensk, et se plaignant vivement tout disciplinés qu'ils étaient, il fallut renoncer à des défenses chimériques, et impuissantes à prévenir la dissolution de l'armée déjà presque accomplie. Il n'y avait que l'abondance, le repos, la sécurité, qui pussent rendre aux hommes la force physique et morale, la dignité, le sentiment de la discipline. Désespoir des soldats, et pillage des magasins de Smolensk. La foule pénétra donc violemment dans les rues de Smolensk, et se porta aux magasins. Les gardiens de ces magasins renvoyant les affamés au quartier de leur régiment, promettant qu'on y trouverait des distributions, furent mal accueillis, et cependant, crus et obéis dans le premier instant. Mais lorsqu'après avoir erré de droite et de gauche, dans cette ville ruinée et en confusion, les soldats n'eurent rencontré nulle part ces lieux de distribution tant promis, ils revinrent, poussèrent des cris de révolte, se jetèrent sur les magasins, en enfoncèrent les portes, et les mirent au pillage.—On pille les magasins! fut le cri général, cri d'épouvante et de désespoir! Tout le monde voulut y courir, pour en arracher quelques débris dont il pût vivre. On finit néanmoins par remettre un peu d'ordre, et par sauver quelque chose pour les corps du prince Eugène et du maréchal Ney, qui arrivaient en se battant toujours, et en couvrant la ville contre les troupes ennemies. Ils reçurent à leur tour des aliments et un peu de repos, non pas à couvert, mais dans les rues, à l'abri non du froid mais de l'ennemi. Pourtant il n'était plus possible de se faire illusion: l'armée, qui avait cru trouver à Smolensk des subsistances, des vêtements, des toits, des renforts et des murailles, et qui n'y trouvait rien de tout cela, si ce n'est des vivres, reconnut bien vite qu'il faudrait repartir le lendemain peut-être, et recommencer ces courses interminables, sans abri le soir pour dormir, sans pain pour se nourrir, en livrant des combats incessants, avec des forces épuisées, presque sans armes, et avec la cruelle certitude, si on recevait une blessure, d'être la proie des loups et des vautours. Cette perspective jeta l'armée entière dans un véritable désespoir; elle se vit dans un abîme, et cependant elle ne savait pas tout.

Nouvelles que Napoléon apprend en entrant dans Smolensk. En abordant Smolensk, Napoléon venait de recevoir des nouvelles bien plus sinistres encore que celles qui l'avaient accueilli à Dorogobouge. D'abord le général Baraguey d'Hilliers s'étant avancé, d'après les ordres du quartier général, avec sa division sur la route de Jelnia, en se faisant précéder d'une avant-garde sous le général Augereau, était tombé au milieu de l'armée russe, et soit qu'il eût manqué de vigilance, soit (ce qui est beaucoup plus vraisemblable) que la situation ne permît pas de s'en tirer autrement, avait perdu la brigade Augereau, forte de 2 mille hommes. Il était revenu à Smolensk avec le reste de sa division. Napoléon, que ses fautes auraient dû rendre indulgent pour celles d'autrui, ordonna au général Baraguey d'Hilliers par un ordre du jour de retourner en France, pour y soumettre sa conduite au jugement d'une commission militaire. Le danger de trouver la Bérézina fermée par une armée de 80 mille hommes s'accroît à chaque instant. Tandis que cette malheureuse division, déshonorée par cet ordre du jour bien plus que par la conduite qu'on lui reprochait, rentrait à Smolensk, Napoléon apprenait que l'armée de Tchitchakoff avait fait de nouveaux progrès, qu'elle menaçait Minsk, les immenses magasins que nous y avions, et surtout la ligne de retraite de l'armée; que le prince de Schwarzenberg, partagé entre le désir de marcher à la suite de Tchitchakoff et la crainte de laisser Sacken sur ses derrières, perdait le temps en perplexités inutiles, et n'avançait pas; que le duc de Bellune (maréchal Victor) avait trouvé sur l'Oula le 2e corps séparé des Bavarois, réduit par cette séparation à 10 mille hommes, qu'il n'en avait lui-même que 25 mille, ce qui faisait 35 en tout, que les deux maréchaux Victor et Oudinot, désormais réunis, s'exagérant la force de Wittgenstein, craignant de livrer une action décisive, s'entendant peu, se bornant à des marches et contre-marches entre Lepel et Sienno, n'avaient pas, comme il l'aurait fallu, rejeté par une prompte victoire Wittgenstein et Steinghel au delà de la Dwina. Tchitchakoff et Wittgenstein s'avançaient donc d'un pas rapide, n'étaient plus qu'à trente lieues l'un de l'autre, ce qui faisait quinze lieues à franchir pour chacun, n'étaient séparés que par l'armée des maréchaux Oudinot et Victor qu'ils pouvaient battre ou éviter, et réunis enfin sur la haute Bérézina, à la hauteur de Borisow, allaient peut-être nous opposer 80 mille hommes! Et alors que ferions-nous avec des débris, entre Kutusof en queue, Tchitchakoff et Wittgenstein en tête? Cette marche qui en sortant de Moscou avait commencé par une manœuvre offensive, qui s'était ensuite changée en retraite, d'abord fière, puis triste, tourmentée, douloureuse, pouvait donc aboutir à un désastre sans égal, peut-être à une captivité du chef et des soldats, les uns et les autres maîtres du monde six mois auparavant!

Nécessité et résolution de quitter Smolensk au plus tôt. Pourtant il était urgent de prendre un parti. Rester à Smolensk était impossible. C'est tout au plus si on pouvait y subsister sept ou huit jours avec ce qu'on avait de grains et de viande. On était donc forcé d'aller vivre ailleurs, au milieu de la Pologne, et surtout au delà de cette Bérézina, que deux armées russes menaçaient de fermer sur nos pas. Il fallait marcher l'épée haute sur elles, pousser d'une part Oudinot et Victor sur Wittgenstein, se jeter en passant sur Tchitchakoff, l'accabler, et ensuite venir s'établir entre Minsk et Wilna, appuyés sur le Niémen. Mais pour cela il ne fallait pas perdre un moment, il ne fallait pas demeurer un jour de plus à Smolensk.

Manière dont Napoléon distribue sa marche. Napoléon y était avec la garde impériale depuis le 9 novembre; les autres corps y étaient successivement entrés le 10, le 11, le 12, le 13. Il résolut d'en sortir le 14 avec les troupes arrivées le 9, et d'en faire partir les 15, 16 et 17, celles qui étaient arrivées les 10, 11 et 12. Illusion qu'il se fait sur l'armée russe. C'était là une faute de prévoyance peu digne de son génie, et qui n'est explicable que par l'illusion qu'il se faisait sur l'armée de Kutusof. Cette armée avait souffert aussi, et, de 80 mille hommes de troupes régulières (sans les Cosaques), elle était réduite à 50 mille par les combats de Malo-Jaroslawetz et de Wiasma, par la fatigue et par le froid. Elle nous avait poursuivis jusqu'ici avec des avant-gardes de troupes légères, se contentant de nous harceler, d'ajouter à notre détresse, de ramasser les traînards, mais ne semblant pas, sauf à Wiasma, disposée à se mettre en travers pour nous barrer le chemin. Dispositions vraies de Kutusof. Le vieux Kutusof, heureux de nous voir périr un à un, ne voulait pas affronter notre désespoir en cherchant à nous arrêter. Il n'attachait pas sa gloire à nous battre, mais à nous détruire. Il avait dit au prince de Wurtemberg ces paroles remarquables: Je sais que vous, jeunes gens, vous médisez du vieux (c'est ainsi qu'il se qualifiait lui-même), que vous le trouvez timide, inactif..... mais vous êtes trop jeunes pour juger une telle question. L'ennemi qui se retire est plus terrible que vous ne croyez, et s'il se retournait, aucun de vous ne tiendrait tête à sa fureur. Profondeur des vues de ce sage capitaine. Pourvu que je le ramène ruiné sur la Bérézina, ma tâche sera remplie. Voilà ce que je dois à ma patrie, et cela, je le ferai.—Pourtant, dans sa constante sagesse, il savait qu'il fallait accorder quelque chose aux passions de l'armée, et quelque chose aussi à la fortune de l'empire, qui pouvait bien, après tout, lui livrer Napoléon dans tel passage où il serait facile de le détruire d'un seul coup. Il n'y renonçait pas absolument, mais il n'en faisait pas le but essentiel de sa marche. Il nous suivait latéralement, sur une route bien pourvue, nous harcelant avec les troupes légères de Platow et de Miloradovitch, prêt, s'il pouvait nous devancer quelque part, non pas à se mettre en travers, ce qui nous aurait forcés de lui passer sur le corps, mais à nous coudoyer fortement, et à couper quelque tronçon de notre longue colonne.

Napoléon, comme il arrive toujours dans les situations extrêmes, avait des alternatives d'abattement et de confiance, de sévérité et de complaisance pour lui-même, et devinant la peur qu'il faisait à Kutusof, y puisant une consolation, s'y fiant trop, ne croyait nullement le trouver sur son chemin de Smolensk à Minsk. Il ne craignait sur cette voie que la réunion de Tchitchakoff à Wittgenstein, et ne s'attendait de la part de Kutusof qu'à quelques alertes d'arrière-garde. Pourquoi Napoléon ne songe pas à mettre le Dniéper entre lui et Kutusof, pourquoi surtout il fait une retraite successive au lieu d'une retraite en masse. C'est par ce motif que, tout en ayant sur ses derrières et sur sa gauche la grande armée russe de Kutusof, il ne songea même pas à mettre entre elle et lui le Dniéper, ni à continuer sa retraite sur Minsk par la rive droite de ce fleuve. Il aima mieux prendre la route battue de la rive gauche, celle de Smolensk à Orscha, par laquelle il était venu, qui était la meilleure et la plus courte. C'est aussi par ce motif qu'il ne partit pas en une seule masse, ce qui aurait rendu tout accident impossible, et lui aurait permis d'accabler Kutusof s'il avait dû le rencontrer quelque part. Pouvant opposer encore, le dirons-nous, hélas! 36 mille hommes armés aux 50 mille hommes de Kutusof, il eût été en mesure de lui passer sur le corps, s'il l'avait trouvé sur son chemin. Mais ne supposant pas que cela pût être, et pressé d'avoir franchi les soixante lieues qui le séparaient de Borisow sur la Bérézina, il pensa qu'en faisant partir le 14 ceux qui étaient arrivés le 9, le 15 ceux qui étaient arrivés le 10, le 16 et le 17 ceux qui étaient arrivés le 11 et le 12, il donnerait à chacun le temps de se reposer, de se réorganiser un peu, de reprendre quelque force, afin de se présenter en meilleur état devant l'armée de Moldavie, seul ennemi auquel on songeât dans le moment! Fâcheuse illusion qui faillit nous être fatale, qui nous valut des pertes cruelles, et qu'une forte préoccupation, celle d'atteindre promptement Borisow, peut seule expliquer chez un aussi grand esprit que Napoléon!

Ce qui restait à Smolensk des cent mille hommes sortis de Moscou. Il fit toutes ses dispositions en conséquence. On avait été rejoint par quelques bataillons et quelques escadrons de marche, figurant pour la plupart dans la division Baraguey-d'Hilliers, si malheureusement compromise sur la route de Jelnia. Il les fit verser dans les cadres, ce qui rendit un peu de force aux divers corps. Celui du maréchal Davout fut ainsi reporté à 11 ou 12 mille hommes, celui du maréchal Ney à 5 mille, celui du prince Eugène à 6 mille. Il ne restait qu'un millier d'hommes à Junot commandant les Westphaliens, 7 ou 800 au prince Poniatowski commandant les Polonais. La garde qu'on avait tant ménagée, pour la voir périr sur les routes, ne conservait guère plus de 10 à 11 mille hommes sous les armes. Le reste de la cavalerie ne comprenait pas 500 cavaliers montés. Un peu d'ordre remis dans l'armée à Smolensk, surtout dans l'artillerie. C'est tout au plus si en marchant en masse on pouvait opposer 36 ou 37 mille hommes armés à Kutusof. Ce qui manquait à ce chiffre pour parfaire les cent et quelques mille hommes qu'on avait en sortant de Moscou, suivait à la débandade, ou était mort en chemin. Napoléon, après les représentations réitérées des chefs de l'artillerie, consentit enfin à sacrifier une partie de ses canons, et à en proportionner le nombre à la quantité de munitions qu'on avait le moyen de transporter. Ainsi le maréchal Davout, qui avait encore son artillerie presque tout entière, et qui était parvenu à amener jusqu'à Smolensk 127 bouches à feu pour 11 à 12 mille hommes restant debout et armés dans ses cinq divisions, n'avait pas de munitions pour 30 pièces de canon. Il se réduisit à 24 bouches à feu convenablement approvisionnées. Il en fut de même pour les autres corps. Les attelages furent répartis entre les voitures conservées.

Ordre dans lequel devaient marcher les corps de l'armée, de Smolensk à Orscha. Après avoir quelque peu réorganisé son armée, Napoléon fit pour la seconde fois ordonner au prince de Schwarzenberg de poursuivre vivement l'amiral Tchitchakoff, afin de le prendre en queue avant qu'il pût tomber sur nous, et aux maréchaux Oudinot et Victor d'aborder franchement Wittgenstein, pour l'éloigner au moins de la Bérézina, si on ne pouvait le rejeter au delà de la Dwina. Il partit ensuite de Smolensk le 14 au matin avec la garde, précédé de la cavalerie à pied sous le général Sébastiani, et suivi d'une grande partie des embarras de l'armée. Il était décidé que le prince Eugène partirait le lendemain 15, et tâcherait de faire passer devant lui toute la masse débandée. Le 16 le maréchal Davout précédé de son artillerie et des parcs, de manière à ne laisser que peu de chose après lui, devait quitter Smolensk à son tour, et enfin le maréchal Ney avait ordre d'évacuer cette ville le 16, après en avoir fait sauter les murailles. On convint de ne pas emmener plus loin les femmes qu'on traînait après soi depuis Moscou, car vu le froid, la proximité de l'ennemi, les dangers qu'on allait rencontrer, il y avait plus d'humanité à les remettre dans les mains des Russes. Au dernier moment, Napoléon tenant à sauver de Smolensk tout ce qu'on pourrait, et surtout à en détruire complétement les défenses, prescrivit au maréchal Ney de ne partir que lorsque les ordres qu'il avait reçus seraient complètement exécutés, et lui donna pour cela jusqu'au 17, fatale résolution qui coûta la vie à quantité de soldats, les meilleurs de l'armée!

Napoléon, comme on vient de le voir, s'était mis en route le 14 novembre au matin. Déjà on avait acheminé bien des hommes mutilés, bien des voitures portant des réfugiés et des malades, et le froid devenu encore plus vif (le thermomètre Réaumur était descendu à 21 degrés[38]), en avait tué un grand nombre. La route était couverte de débris humains qui perçaient sous la neige. Napoléon avec la garde alla coucher à Koritnia, moitié chemin de Smolensk à Krasnoé. La contrée qu'on traversait était complétement dénuée de ressources, et on ne put vivre que de ce qu'on avait emporté de Smolensk, ou de viande de cheval grillée au feu des bivouacs.

Arrivée de Napoléon avec la garde à Krasnoé. Le général Sébastiani précédant avec la cavalerie à pied la colonne de la garde, était entré ce jour-là dans Krasnoé, y avait trouvé l'ennemi, et avait été obligé de s'enfermer dans une église pour s'y défendre, en attendant qu'on vînt à son secours. Le lendemain 15, en effet, Napoléon partit de Koritnia le matin, arriva dans la soirée à Krasnoé, dégagea le général Sébastiani, et apprit avec une pénible surprise que Kutusof, ne se bornant plus cette fois à nous côtoyer, s'approchait de Krasnoé avec toutes ses forces, soit pour nous barrer le chemin, soit pour couper au moins une partie de notre longue colonne. On s'aperçoit trop tard qu'on a Kutusof sur son flanc gauche, et même un peu en avant. C'était le cas de regretter vivement cette marche successive, qui laissait la queue de l'armée à trois jours de sa tête, et offrait à l'ennemi le moyen presque assuré d'en couper telle partie qu'il voudrait. Quoiqu'on ne fût que 36 ou 37 mille hommes ayant conservé un fusil à l'épaule, ces survivants de la discipline détruite valaient bien, malgré leur épuisement, deux ou trois ennemis chacun. Kutusof d'ailleurs n'ayant guère que 50 mille combattants sans les Cosaques, on se serait aisément fait jour, si on avait marché en une seule masse; et comme le motif ordinaire de s'étendre pour vivre avait peu de valeur dans un pays entièrement dévasté, où les premiers venus absorbaient le peu qui restait, et où les autres se nourrissaient de viande de cheval, on aurait bien pu marcher tous ensemble, cheminer en outre sur la rive droite du Dniéper, qui n'étant pas solidement gelé partout, présentait encore une protection de quelque importance.

Kutusof avait laissé passer Napoléon avec la garde, afin de barrer ensuite le chemin au reste de l'armée. Napoléon le sentit trop tard, car il ne s'était attendu de la part de Kutusof qu'à quelques tracasseries d'arrière-garde, et nullement à une attaque en règle. Éclairé enfin sur l'imminence du danger, il conçut de vives inquiétudes pour le sort de tout ce qui le suivait. Ayant trouvé quelques restes d'approvisionnement à Krasnoé, qui avait été l'un des postes d'étape de l'armée, il résolut d'y séjourner au moins jusqu'au lendemain 16, pour tendre la main à ses lieutenants échelonnés en arrière, et fort menacés par la position que le général Kutusof venait de prendre.

Le généralissime russe en effet, bien qu'il ne voulût point, ainsi que le pensait Napoléon, nous barrer complétement le chemin, ni provoquer de notre part un accès de désespoir, n'avait pas renoncé à faire sur nous quelque grosse capture, et profitant du repos forcé que nous avions pris à Smolensk, il était venu se placer au défilé de Krasnoé, qui est situé à moitié chemin de Smolensk à Orscha. Évidemment il voulait couper et enlever une portion de notre armée. Le défilé de Krasnoé où il s'était posté consistait en un pont jeté sur un ravin assez large et assez profond, dans lequel la Lossmina coulait, pour se réunir au Dniéper à deux lieues de Krasnoé. Il fallait, quand on venait de Smolensk, franchir le pont et le ravin qu'on rencontrait un peu avant d'être à Krasnoé. L'ennemi ayant avec intention laissé défiler la première partie de notre armée, et lui ayant permis la libre entrée de Krasnoé, pouvait bien, en la bloquant avec une moitié de ses forces, et en occupant le bord du ravin avec le reste, intercepter celles de nos colonnes qui marchaient les dernières.

Arrivée du prince Eugène devant Krasnoé. Napoléon passa la matinée du 16 fort inquiet sur le prince Eugène, qui, parti le 15 de Smolensk pour aller coucher à Koritnia, devait paraître devant Krasnoé le 16 dans la journée. Ce prince, accompagné de beaucoup d'hommes débandés, et escortant en outre presque tous les parcs d'artillerie, soit de la garde, soit du 1er corps, arriva au bord du ravin de la Lossmina suivi de 6 mille combattants. Il y trouva le corps de Miloradovitch, qui, placé le long de la route, la flanquait avec une partie de ses forces, et la barrait avec l'autre. Derrière Miloradovitch on voyait d'autres colonnes d'infanterie et de cavalerie entourant en masses profondes la petite ville de Krasnoé. Ce seul aspect suffisait pour révéler la situation, et démontrait que l'ennemi ayant, par un habile calcul, ouvert le passage à la garde impériale et à Napoléon, l'avait refermé sur les autres corps, avec l'intention arrêtée de le tenir bien fermé pour eux. Le général Ornano ayant tenté de s'avancer avec quelques débris de cavalerie, avait été ramené malgré ses efforts et sa bravoure. Il ne restait qu'à se frayer le chemin l'épée à la main. Héroïsme de la division Broussier, qui ne parvient pas cependant à ouvrir le passage. Le prince n'hésita point. Plaçant la division Broussier à gauche de la route, la division Delzons sur la route elle-même, les débris des troupes italiennes, des Polonais et des Westphaliens en arrière, il se porta vivement sur la ligne ennemie. Mais les Russes avaient, outre l'avantage de la position, une immense artillerie bien postée, et ils nous couvrirent de mitraille. Toujours héroïque, la division Broussier s'avança vers la gauche de la route sous cette mitraille meurtrière, bien résolue à enlever à la baïonnette les batteries ennemies. Cependant chargée par une nuée de cavaliers, les recevant en carré, leur tenant tête obstinément, elle se vit bientôt obligée de plier, et de se rapprocher du corps de bataille. En moins d'une heure deux mille hommes sur trois mille étaient tombés à terre, et morts ou blessés étaient également perdus, puisqu'on était contraint, pour prix de leur dévouement, d'abandonner ces admirables soldats de l'armée d'Italie.

Percer la muraille de fer que nous opposaient les Russes semblait impossible; il fallait songer à s'ouvrir une autre voie. Un officier de Kutusof étant venu sommer le prince avec beaucoup de respect, celui-ci le renvoya dédaigneusement, répondant qu'on devait s'apprêter à combattre, et non pas à recueillir des prisonniers. Le prince Eugène sauve son corps en sacrifiant la division Broussier. Mais le prince, après s'être concerté avec ses généraux, résolut d'employer une feinte, qui présentait quelques chances de succès. C'était, en laissant la division Broussier en ligne pour simuler une nouvelle attaque sur la gauche contre les hauteurs qui bordaient la route, de gagner la plaine à droite, le long du Dniéper, et de défiler ainsi clandestinement vers Krasnoé, à la faveur de la nuit, qui en cette saison commençait entre quatre et cinq heures de l'après-midi. Les débris de la division Broussier devaient payer de la vie cette manœuvre, mais on pouvait compter sur le dévouement de cette troupe héroïque.

Vers la chute du jour, le prince Eugène ayant porté en avant sur la gauche cette malheureuse division Broussier, de manière à fixer sur elle l'attention de l'ennemi, fit défiler en grand silence, et en se couvrant de quelques plis de terrain, tout le reste de son corps d'armée dans la direction du Dniéper, et parvint ainsi à se dérober à la vue des Russes. La division Broussier, exposée à la mitraille et sans espérance de se sauver elle-même, bravait en attendant la mort ou une captivité presque certaine.

Adroit subterfuge d'un officier polonais pour sauver le corps du prince Eugène. Tandis que la colonne du prince Eugène s'échappait sur la neige, sans autre bruit que la chute des hommes qui tombaient de fatigue, ou trébuchaient pendant cette marche de nuit, on rencontra tout à coup un détachement des troupes légères de Miloradovitch, à qui la clarté de la lune avait révélé notre manœuvre. Heureusement un officier polonais du corps de Poniatowski, sachant le russe, et se servant de la connaissance qu'il avait de cette langue avec une rare présence d'esprit, dit à l'officier ennemi qu'il eût à se taire et à s'éloigner, car le corps qu'il voulait arrêter était un détachement de Miloradovitch exécutant une manœuvre autour de Krasnoé. On parvint ainsi après deux heures de marche à Krasnoé, laissant toutefois plus de deux mille morts ou blessés sur la route, ainsi que les restes de la division Broussier, qui ne pouvaient être sauvés que par l'arrivée des maréchaux Davout et Ney.

Joie et chagrin de Napoléon en retrouvant le prince Eugène. Napoléon reçut son fils adoptif avec une sorte de joie mêlée d'amertume, et, rassuré sur son compte, se mit alors à penser avec un profond souci au destin qui menaçait Davout et Ney demeurés en arrière. Si les deux maréchaux avaient marché ensemble, il y aurait eu peu de crainte à concevoir pour eux, car réunis ils comptaient une masse de 17 à 18 mille hommes de la meilleure infanterie de l'armée, et commandés par Davout et Ney, il n'était guère à craindre que Kutusof pût ni les arrêter, ni les prendre. Mais d'après les ordres donnés, Davout devait arriver seul le lendemain, et Ney seul le surlendemain. C'étaient donc deux jours à attendre, deux batailles à soutenir pour les rallier, et de cruelles pertes à essuyer, d'épouvantables hasards à courir. Nouveau sujet de douleur, et surtout de regret, d'avoir adopté un pareil système de marche! Il se décide à s'arrêter à Krasnoé, malgré le danger d'y être pris, afin de rallier Ney et Davout. Mais plus Napoléon avait à se reprocher de n'avoir pas quitté Smolensk en masse, ou de n'avoir pas pris la rive droite du Dniéper, plus il était résolu d'attendre à Krasnoé l'arrivée des deux maréchaux, quoi qu'il pût en advenir, et de livrer bataille s'il le fallait pour leur ouvrir la route. Napoléon en risquant une action générale pouvait la perdre; il pouvait encore, en différant de vingt-quatre heures le moment de partir avec la garde, s'exposer à être fait prisonnier; mais il y a des cas où la mort même est préférable à une résolution prudente, quelque rang qu'on occupe, et en raison même de ce rang! Napoléon tiré de cet état de torpeur où on l'avait vu plongé pendant quelques jours, rendu soudainement à toute la grandeur de son caractère, n'hésita point, et prit son parti avec une noble vigueur. Cette garde qu'il avait mis tant de soin à conserver, il résolut de la dépenser tout entière s'il le fallait, pour rallier ses deux lieutenants, et c'était se préparer la meilleure des excuses pour ne l'avoir pas employée à Borodino.

Dispositions autour de Krasnoé pour la journée du lendemain 17. Son plan était simple. Il était décidé à sortir de Krasnoé le lendemain avec sa garde, non par la route d'Orscha, qui l'aurait mené au but de sa retraite, mais par celle de Smolensk, qui le ramenait en arrière, et qui était celle que Davout et Ney devaient suivre. Il se proposait de déployer sur un plateau en arrière de Krasnoé, au pied duquel passait le ravin de la Lossmina, la jeune garde à gauche, la vieille garde à droite, et d'y attendre en bataille, sous le feu de trois cents pièces de canon, l'apparition du maréchal Davout. La cavalerie de la garde fut placée plus à gauche, dans la plaine le long du Dniéper à travers laquelle le prince Eugène avait trouvé une issue; ce qui restait de cavalerie montée (500 hommes environ) fut rangé à l'autre extrémité, c'est-à-dire à droite, au delà de Krasnoé, pour observer la route d'Orscha. Les troupes du prince Eugène cruellement éprouvées durent garder Krasnoé, en s'y reposant, et en mangeant ce qui restait du magasin formé dans cette ville. Le soir même les Russes ayant pris position dans le village de Koutkowo, et ce village étant trop rapproché de Krasnoé pour y souffrir l'ennemi, Napoléon le fit enlever à la baïonnette par un régiment de la jeune garde, qui se vengea sur les troupes du comte Ojarowski des pertes de la journée. On tua tout ce qui n'eut pas le temps de se retirer.

Bataille de Krasnoé, livrée le 17 novembre. Dès le lendemain matin 17 novembre, Napoléon à pied, car les chevaux ne tenaient point sur le verglas, rangea lui-même sa jeune et sa vieille garde en bataille sous le canon de l'ennemi, et put se convaincre au bruit de la fusillade que le maréchal Davout approchait. Sa présence, sa résolution, son noble sang-froid, la gravité du péril, électrisaient tous les cœurs.

Le maréchal Davout ayant fait coucher ses divisions à Koritnia, s'était personnellement avancé pendant la nuit sur la route de Krasnoé, parce qu'avec sa vigilance ordinaire, il voulait s'assurer par ses propres yeux de la nature des dangers qui le menaçaient. Il les croyait grands, à en juger par la canonnade qu'il avait entendue dans la journée, et dont le prince Eugène avait tant souffert. Une lieue en avant du ravin de la Lossmina, il avait trouvé l'infortunée division Broussier réduite à 400 hommes, de 3 mille qu'elle comptait encore en sortant de Smolensk, entièrement coupée de Krasnoé, et confusément couchée sur la neige, les morts, les blessés, les vivants mêlés ensemble. Les généraux Lariboisière et Éblé étaient en cet endroit avec le reste des parcs d'artillerie, attendant qu'on vînt les dégager.

Le maréchal Davout se décide à se faire jour à la tête de ses quatre divisions. À ce spectacle, le maréchal avait promptement pris la résolution de se faire jour le lendemain, et de sauver l'épée à la main, non-seulement son corps, mais tout ce qui restait de la colonne du prince Eugène. Il n'avait que quatre de ses cinq divisions, la 2e, l'ancienne division Friant, actuellement division Ricard, ayant été laissée au maréchal Ney pour renforcer l'arrière-garde. C'étaient environ 9 mille hommes, près de dix avec ce qui se trouvait sur la route, et il comptait bien que rien ne l'empêcherait de passer avec une pareille force marchant résolument contre l'obstacle, quel qu'il fût, qu'on lui opposerait.

Un peu avant le jour il fit avancer ses quatre divisions, les forma en colonnes serrées, et n'ayant point d'artillerie, par suite de l'ordre que Napoléon avait donné de la faire marcher en avant, il enjoignit à ses troupes de fondre à la baïonnette sur l'ennemi, et, sans endurer le feu, de s'ouvrir le chemin par un combat corps à corps. Puis il marcha en tête de la division Gérard, qui devait s'élancer la première.

Kutusof sans s'en douter lui avait facilité la tâche. Croyant Napoléon déjà en route sur Orscha, il avait envoyé une partie de ses forces sous le général Tormazoff pour l'empêcher de rentrer dans Krasnoé, il avait disposé le reste sous le prince Gallitzin tout autour de Krasnoé, et n'avait laissé que Miloradovitch le long du ravin de la Lossmina pour barrer la route de Smolensk.

Il fond à la baïonnette sur Miloradovitch, et s'ouvre le chemin. Les quatre divisions du maréchal Davout, conformément à l'ordre qu'elles avaient reçu, fondirent sur l'ennemi en colonnes serrées. Les troupes de Miloradovitch les accueillirent par une forte fusillade, mais intimidées par leur élan n'attendirent pas leur charge à la baïonnette, et se retirèrent sur le côté de la route. Il vient s'établir à la gauche de la garde, sur le plateau de Krasnoé. Les divisions du maréchal Davout arrivèrent ainsi presque sans dommage jusqu'au bord du ravin de la Lossmina, trouvèrent la jeune garde qui les y attendait, prirent sa place, se rangèrent à cheval sur le ravin, les unes à droite et contre la garde, les autres à gauche et en travers de la route de Smolensk, afin de tendre la main à tout ce qui était demeuré en arrière. Les débris de la division Broussier furent ainsi sauvés avec les parcs qui étaient venus les joindre.

Mais le prince Gallitzin, qui avec le 3e corps et la deuxième division de cuirassiers, était chargé de contenir les troupes déployées sur le plateau de Krasnoé, Miloradovitch, qui, avec les 2e et 7e corps, et la plus grande partie de la cavalerie de réserve, était chargé de suivre en flanc les colonnes françaises venant de Smolensk, réunirent leurs efforts pour attaquer la garde et Davout qui étaient en bataille à droite et à gauche du ravin. Ils avaient une artillerie formidable, et ils accablèrent de feux nos soldats bien serrés, sans parvenir à les ébranler. Longue lutte sur ce plateau. Il y avait un petit village, celui d'Ouwarowo, situé un peu en avant du demi-cercle que décrivaient la garde et les quatre divisions de Davout, et d'où le feu des Russes était fort incommode. Héroïsme de la jeune garde et des divisions du maréchal Davout. La jeune division Roguet se jeta sur ce village, et l'enleva à la baïonnette. Les Russes s'y portant en masse le reprirent; la garde le leur enleva de nouveau, et on le couvrit tour à tour de cadavres français et russes. Le prince Gallitzin envoya les cuirassiers de Duka pour charger les tirailleurs de la jeune garde. Ceux-ci, formés en carré sous les yeux du brave Mortier, repoussèrent toutes les charges des cuirassiers. Mais le prince Gallitzin ayant dirigé un grand nombre de bouches à feu attelées contre l'un des carrés, en fit abattre un angle avec de la mitraille, et les cuirassiers russes entrant par cette brèche, nos héroïques tirailleurs rompus furent obligés de se retirer en toute hâte, en laissant la terre couverte de leurs morts.

La division Morand vint sur-le-champ prendre leur place et les couvrir. Pendant ce temps les autres divisions du maréchal Davout, complétant le demi-cercle autour de Krasnoé, arrêtaient par leur attitude imposante les entreprises de l'ennemi, qui n'osait pas les attaquer.

Il fallait cependant prendre un parti, et fondre sur les Russes pour les culbuter, ou bien se retirer dans l'intérieur de Krasnoé, afin d'éviter une destruction d'hommes inutile. Le général Tormazoff opérant un mouvement sur les derrières de Krasnoé, Napoléon se voit dans la nécessité de partir. Mais le général Tormazoff ayant commencé son mouvement autour de Krasnoé pour intercepter la route d'Orscha, Napoléon qui s'en était aperçu ne voulut pas prolonger cette tentative audacieuse de s'arrêter à Krasnoé, tandis que l'on pouvait être coupé d'Orscha, seul pont que l'on eût encore sur le Dniéper, et réduit à mettre bas les armes. Prendre le parti de se retirer, c'était probablement sacrifier le maréchal Ney, car il n'était pas supposable que le maréchal Davout, par exemple, pût rester seul à Krasnoé pour attendre le maréchal Ney, lorsqu'on avait tant de peine à s'y maintenir tous ensemble. On pouvait bien s'allonger pendant quelques heures encore pour tendre la main à Ney, mais il fallait ou demeurer tous à Krasnoé, ou en partir tous, sous peine de perdre ce qu'on y laisserait, et d'avoir fait une chose inutile en s'y arrêtant les journées du 16 et du 17. Il quitte Krasnoé en laissant au maréchal Davout l'ordre équivoque de le suivre, et d'attendre Ney. Napoléon néanmoins, ne voulant ni renoncer à gagner Orscha à temps, ni commander lui-même l'abandon du maréchal Ney, parti cruel dont il pouvait seul assumer la responsabilité, donna des ordres équivoques, qui n'étaient dignes ni de la netteté de son esprit, ni de la vigueur de son caractère, et qui révélaient toute l'horreur de la position où il s'était mis. Il prescrivit à la garde de partir, lui adjoignit, pour compenser les pertes qu'elle venait de faire, la division Compans, laissa dès lors le maréchal Davout avec trois divisions seulement, celle du général Ricard ayant déjà été détachée, ordonna au maréchal Davout de remplacer le maréchal Mortier autour de Krasnoé d'abord, puis dans Krasnoé même, d'y tenir le plus longtemps possible, afin d'attendre le maréchal Ney, mais de suivre pourtant le maréchal Mortier, ordre équivoque, qui, en imposant au 1er corps deux devoirs inconciliables, celui de rallier Ney, et celui de ne pas se séparer de Mortier, faisait peser sur ce corps, le premier en renommée, en dévouement, en héroïsme, en discipline, comme en rang de bataille, la terrible responsabilité d'abandonner le maréchal Ney. Il eût été plus noble à Napoléon de prendre lui-même cette responsabilité, car il était seul capable de la porter.

Davout remplace la garde en avant de Krasnoé, et tient tête à toute l'armée russe. Le remplacement de la jeune garde par les trois divisions qui restaient au maréchal Davout ne se fit qu'avec beaucoup de peine. Il fallait manœuvrer sans artillerie sur le plateau de Krasnoé, sous une canonnade de plus de deux cents bouches à feu et sous les charges répétées de la nombreuse cavalerie russe, puis tour à tour défiler ou s'arrêter pour se former en carré, quelquefois courir à la baïonnette sur les canons de l'ennemi pour les éloigner, et enfin se retirer successivement par échelons dans l'intérieur de Krasnoé. Les divisions Morand, Gérard, Friédérichs, soutinrent avec moins de cinq mille hommes l'effort de vingt-cinq mille, et couvrirent la terre des morts de l'ennemi. Les 30e de ligne et 7e léger, souffrant trop de l'artillerie russe, fondirent sur elle à la baïonnette, lui enlevèrent ses pièces, et se débarrassèrent ainsi de son feu. Les trois divisions du 1er corps rentrèrent dans Krasnoé sans avoir été entamées. Toutefois la division Friédérichs qui était à l'extrême droite, en se reployant la dernière, fut assaillie par la cavalerie ennemie. Le 33e léger, régiment hollandais dont on avait eu tant à se plaindre sous le rapport de la discipline, se forma en carré, résista opiniâtrement aux charges furieuses de la cavalerie russe, mais finit par être enfoncé et sabré en partie.

Davout rentre enfin dans Krasnoé, et reçoit de Mortier l'avis qu'il faut partir. Pendant ce temps Napoléon se retirait en toute hâte par la route de Krasnoé à Orscha. Il aurait pu la trouver barrée, si Kutusof apprenant enfin qu'il était encore là, n'avait éprouvé un mouvement de faiblesse, et n'avait ramené Tormazoff, qu'il avait d'abord placé en travers de cette route. Napoléon put donc sortir avec la garde en essuyant un feu épouvantable, et sans rencontrer cependant d'obstacle invincible. Mais, à mesure que chaque corps défilait, on voyait les colonnes de Tormazoff tour à tour s'avancer ou s'arrêter, comme attendant visiblement l'ordre de fermer définitivement le chemin, que du reste elles couvraient de feux. À cette vue on criait dans nos rangs qu'il fallait partir, que bientôt on ne pourrait plus passer. Le maréchal Mortier, qui sortait de Krasnoé sous les charges de la cavalerie ennemie, en apercevant l'imminence du danger, fit prévenir de son départ le maréchal Davout, et le pressa de le suivre, car il n'y avait pas une minute à perdre. La nuit commençait, les boulets pleuvaient sur Krasnoé, la confusion y était au comble. Les trois divisions qui restaient au maréchal Davout, et qui ne comptaient pas cinq mille hommes, toujours sans artillerie, demandaient qu'on ne les dévouât pas inutilement à une mort ou à une captivité certaines. Il ne se retire qu'à la dernière extrémité. Le maréchal Davout se conforma donc à l'ordre qui dans le moment était le seul exécutable, celui de suivre le mouvement du maréchal Mortier. Le maréchal Ney, à la vérité, se trouvait abandonné; mais à qui la faute, si elle était à quelqu'un, sinon à celui qui, au lieu de sortir en masse de Smolensk, avait défilé en une colonne longue de trois marches? Le maréchal Davout attendit jusqu'à la nuit faite, s'il n'entendrait rien du côté de Smolensk; mais le maréchal Ney n'étant parti de Smolensk que le 17 au matin, ne pouvait arriver que le 18 au soir devant Krasnoé. Différer jusque-là c'était, sans sauver le maréchal Ney, exposer les trois divisions du 1er corps à être prises ou détruites. Le maréchal Davout se mit donc en route pour Liady, sans cesse harcelé par une cavalerie innombrable, et se retournant à chaque pas pour lui tenir tête. Napoléon et la vieille garde s'étaient arrêtés à Liady. Mortier et Davout bivouaquèrent en plein champ et comme ils purent entre Krasnoé et Liady. Le lendemain on marcha, la tête de l'armée sur Doubrowna, la queue sur Liady, tout le monde, malgré l'égoïsme des grands désastres, étant consterné du sort réservé au maréchal Ney.

Nous avions bien, dans ces deux journées du 16 et du 17, laissé sur le terrain 5 mille morts ou blessés, tous également perdus pour l'armée, sans compter 6 ou 8 mille traînards, dont les Russes, dans leurs relations ridiculement mensongères, firent des prisonniers recueillis sur le champ de bataille. Nous avions perdu en outre une grande quantité de bagages, de canons et de caissons abandonnés. Mais la plus grande perte dont nous étions menacés était celle du corps entier du maréchal Ney, et de la division Ricard, qui lui avait été confiée. Funeste sécurité de Ney à Smolensk. Il n'en part que le 17 au matin, et n'arrive que le 17 au soir à Koritnia. Le 17 au matin, après avoir fait sauter les tours de Smolensk, enfoui dans la terre ou jeté dans le Dniéper toute l'artillerie qu'il ne pouvait pas emmener, et poussé devant lui le plus possible de ces hommes qui avaient pris l'habitude de marcher à la débandade, le maréchal Ney était parti de Smolensk, s'attendant à trouver l'ennemi sur ses derrières, même sur ses flancs, se préparant à lui tenir tête vigoureusement, mais ne supposant point qu'il dût le rencontrer sur ses pas, comme une muraille de fer impossible à percer. Le maréchal Davout lui avait bien adressé de Koritnia, le 16 au soir, un avis des dangers qui s'annonçaient pour la journée du 17; mais l'ennemi s'étant bientôt interposé entre eux, il n'y avait plus eu moyen de communiquer avec lui, circonstance des plus malheureuses, car prévenu à temps il aurait pu sortir de Smolensk par la droite du Dniéper, et, en faisant une marche de nuit, gagner peut-être Orscha avant que les Russes, avertis, eussent passé le fleuve sur la glace qui n'était pas encore solide partout. Encouragé dans sa confiance ordinaire par le défaut d'avis précis, le maréchal Ney partit donc le 17, comme il était convenu, atteignit Koritnia le 17 au soir, moment où le gros de l'armée était obligé d'évacuer Krasnoé, entendit la canonnade, ne s'en étonna pas, et se prépara à franchir l'obstacle le lendemain, comme ses collègues l'avaient déjà fait. Il croyait que là où d'autres avaient passé, il passerait bien lui-même. Le lendemain 18 il s'achemina sur Krasnoé.

Inutile effort de la division Ricard pour se faire jour. La division Ricard arriva la première devant l'ennemi. Habituée à ne pas tâtonner, conduite par un officier distingué qui voulait sortir de la disgrâce où il était depuis l'affaire d'Oporto, elle marcha résolûment sur l'ennemi. Les Russes étaient rangés en masse sur le bord du ravin de la Lossmina, ayant sur leur front une artillerie formidable. En un instant la malheureuse division Ricard fut criblée, et perdit une grande partie de son monde. Elle attendit le maréchal Ney, qui, étant survenu, et ayant vu le danger, n'hésita point, et disposa tout son corps, ainsi que la division Ricard, en colonnes d'attaque pour fondre sur la ligne ennemie et se faire jour.

En un instant ses troupes furent formées. Le 48e, occupant l'extrême droite, devait, après avoir franchi le ravin, s'élancer sur les Russes à la baïonnette, et tâcher de les reployer sur la gauche de la route.

Tout le reste du corps d'armée devait suivre cet exemple, et, en se rabattant à gauche, rejeter les Russes par côté, pour pénétrer ensuite dans Krasnoé. Jamais troupe bien conduite ne soutint avec plus de vigueur un feu pareil. Violente tentative de Ney pour forcer l'obstacle par un effort désespéré de toutes ses troupes. Les colonnes de Ney furent accueillies par la mitraille dès qu'elles parurent sur le bord du ravin. Elles y descendirent et en remontèrent le bord opposé, toujours sous cette mitraille épouvantable, et n'en furent point arrêtées dans leur élan. Elles réussirent même à enlever quelques pièces ennemies. Mais foudroyées par cent bouches à feu, chargées à la baïonnette, elles furent rejetées dans le fond du ravin, et ramenées au point d'où elles étaient parties. La vue des colonnes russes, qui étaient les unes derrière les autres, car l'armée de Kutusof était là tout entière, ne laissait aucune espérance. Sept mille combattants, réduits à quatre mille en une heure, ne pouvaient assurément pas enfoncer cinquante mille hommes rangés en bataille. Ney, trouvant l'obstacle invincible, prend la résolution de ne pas se rendre, et de se sauver en passant sur la rive droite du Dniéper. Le maréchal Ney y renonça donc, mais sans songer à se rendre et à remettre son épée aux Russes. Le parti qu'il allait adopter devait sauver moins d'hommes que ne l'aurait fait une capitulation; il devait même les exposer à périr presque tous, mais il sauvait l'honneur de l'armée et le sien! Il n'hésita point. Il forma la résolution d'attendre la fin du jour, hors de portée du feu, puis de profiter des ombres de la nuit pour passer le Dniéper, et de s'échapper par la rive droite, ce qu'il aurait pu faire à Smolensk même, si un avis lui était arrivé à temps. Par malheur on n'avait pour franchir le Dniéper que la glace, qui pouvait, quoique le froid fût vif, n'être pas capable de porter une armée. Le maréchal Ney, avec sa confiance habituelle, ne parut concevoir aucun doute sur l'état du fleuve, et un de ses officiers ayant voulu lui adresser une observation, il répondit brusquement que le Dniéper devait être gelé, qu'on le trouverait tel, qu'on passerait sur la glace ou autrement, qu'on passerait enfin, n'importe de quelle manière.