Les Russes ne soupçonnant pas ce qu'il méditait, et le voyant se mettre hors de portée du feu, se crurent certains de l'avoir le lendemain pour prisonnier, et voulurent lui laisser le temps de la résignation, afin de s'épargner à eux-mêmes une effusion de sang inutile. Sommation de capituler adressée au maréchal Ney. Ils envoyèrent dans la soirée un parlementaire, pour lui faire connaître sa situation désespérée, lui dire que 80 mille hommes (il y en avait 50 mille, et c'était suffisant) lui barraient le chemin, qu'il était donc sans ressource, et qu'il devait songer à capituler, que du reste on accorderait à la vaillance de ses soldats, à sa glorieuse renommée, les conditions qu'ils avaient tous méritées. Réponse du maréchal. Le maréchal ne daigna pas même répondre au parlementaire, et de peur que son retour ne donnât à l'ennemi quelque lumière, il le retint prisonnier, en lui disant qu'il voulait l'avoir pour témoin de la réponse qu'il préparait au prince Kutusof. Le soir, à la nuit faite, il réunit tout ce qui était encore capable de se soutenir, tout ce qui conservait quelque force morale et physique, en laissant malheureusement la terre couverte de ses morts, de ses blessés, de tous ceux dont la constance était à bout. Il se décide à s'échapper la nuit en passant sur la droite du Dniéper. Il s'achemina en silence vers le Dniéper. Dans l'obscurité, dans la confusion où l'on était, on pouvait craindre de se tromper sur la direction à suivre, et de retomber au milieu des bivouacs de l'ennemi. Un petit ruisseau gelé, qui devait évidemment aboutir au Dniéper, servit de guide. On suivit son cours; on arriva ainsi au bord du fleuve. Heureuse faveur de la nature, bien due à l'héroïsme du maréchal et de ses soldats! Le Dniéper était gelé, non pas très-solidement, mais assez pour passer avec précaution, et en s'assurant à chaque pas de la solidité de la glace sur laquelle on cheminait. Dans certains endroits, on trouva des crevasses. On y jeta quelques planches, et on parvint ainsi à gagner l'autre rive.
Passage miraculeux du Dniéper. Pour l'artillerie, pour les voitures de bagages, le trajet était plus difficile. Quelques pièces de canon avec leurs caissons passèrent, quelques voitures de bagages aussi. On laissa le reste, s'inquiétant peu de ce qui ne pouvait pas suivre, et ne tenant à sauver que ce qui aurait la résolution de marcher sans relâche, et jusqu'à épuisement de forces. Le maréchal tenait à sauver son honneur, celui de son corps, mais nullement la vie de ses soldats.
Marche sur Orscha à perte d'haleine. Le Dniéper franchi, on prit à gauche, et on longea le fleuve dans la direction d'Orscha. On avait quinze ou seize lieues à parcourir à travers un pays inconnu, et par conséquent pas un moment à perdre. On traversa un premier village rempli de Cosaques, mais endormis. On les tua, et on passa outre. Le 19 au matin à la pointe du jour, marchant toujours à perte d'haleine, on aperçut de nouveaux Cosaques sur ses flancs, mais encore en petit nombre, et on n'en tint pas compte. Vers le milieu du jour on rencontra des villages, dont les habitants surpris abandonnèrent à nos soldats affamés quelques provisions que ceux-ci se hâtèrent de dévorer. Poursuite de la colonne de Ney par les Cosaques. À peine ce repas terminé les Cosaques arrivèrent, cette fois en grand nombre, commandés par Platow lui-même, ayant comme les jours précédents leur artillerie sur traîneaux. Il n'y avait pas là de quoi enfoncer les carrés de nos intrépides fantassins, mais de quoi nous faire perdre du temps et des hommes, car il fallait s'arrêter quelquefois pour se former en carré, repousser les cavaliers ennemis, puis se remettre en marche, et dans ces évolutions on laissait toujours sur la route ou des blessés, ou des marcheurs exténués de fatigue. Vers la chute du jour on fut assailli par une telle masse d'ennemis, et enveloppé de telle façon, que la route semblait coupée. Toutefois on se jeta dans les bois qui bordent le Dniéper, et on se défendit le long d'un ravin jusqu'à la nuit. La nuit venue, on chemina au hasard à travers ces bois, on se dispersa souvent, et on avança au milieu d'affreuses perplexités. Vers minuit, ralliés par les feux les uns des autres, on finit par se réunir autour d'un village où il y avait quelques vivres. À deux heures du matin on partit, afin de parcourir dans cette journée du 20 les quelques lieues qui restaient à faire pour arriver à Orscha. Sans tenir compte de la fatigue de ceux qui étaient déjà épuisés par les journées du 18 et du 19, on se mit en route avec l'espérance de triompher des dernières difficultés, si comme la veille on n'avait à sa suite que les cavaliers de Platow, quelque nombreux qu'ils fussent.
Attaque générale des Cosaques reçue en carré et repoussée. Vers le milieu du jour on eut malheureusement à traverser une vaste plaine, dans laquelle les bandes de Platow, plus considérables que la veille, fondirent sur nos fantassins avec beaucoup d'artillerie. Le maréchal Ney forma sur-le-champ les restes de sa petite troupe en deux carrés, plaça dans l'intérieur de ces carrés quelques pauvres traînards qui s'étaient attachés à sa colonne, quelques soldats qui n'avaient pu suivre qu'en laissant échapper leurs armes, et les maintint contre les attaques réitérées des Cosaques, qui mettaient à honneur d'avoir vaincu au moins une fois un lambeau quelconque de l'infanterie française. C'était bien le cas de s'y obstiner, tant elle était peu nombreuse dans cette rencontre, tant on était nombreux soi-même, et tant était grande la gloire de prendre, ou de tuer au moins d'un coup de lance le maréchal Ney. Il n'en fut rien cependant. L'illustre maréchal soutint ses soldats prêts plusieurs fois à défaillir de fatigue et de découragement, car on ne voyait pas encore Orscha. Après avoir repoussé les Cosaques et leur avoir tué bien du monde, on gagna un village où l'on trouva un abri, et où l'on prit quelque nourriture. Arrivée à Orscha, joie de l'armée en apprenant le retour du maréchal Ney. Le maréchal avait envoyé un Polonais porter à Orscha la nouvelle de sa miraculeuse retraite, et demander du secours. On s'y achemina dans la seconde moitié du jour, et vers la nuit on finit par en approcher. Arrivé à une lieue de distance, on aperçut avec une sorte de saisissement indicible des colonnes de troupes. Étaient-ce les Français, étaient-ce les Russes? Le maréchal, toujours confiant, et comptant sur l'avis qu'il avait fait parvenir à Orscha, n'hésita pas, s'avança, et entendit parler français: c'étaient le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui sortis avec trois mille hommes venaient au secours de leur camarade, dont on s'était séparé avec tant de chagrin et de remords. On se jeta dans les bras les uns des autres, on s'embrassa avec effusion, et dans toute l'armée ce ne fut qu'un cri d'admiration pour l'héroïsme du maréchal Ney.
De six à sept mille hommes, il en ramenait douze cents au plus, mourants de fatigue, et incapables d'être utiles avant de s'être refaits moralement et physiquement; mais il ramenait l'honneur, lui, son nom, sa personne, et il avait fait expier à l'ennemi par une vraie confusion les cruels avantages de ces derniers jours. Napoléon, qui avait quitté Orscha dans la journée du 20, en apprenant au château de Baranoui, où il s'était rendu, ce retour inespéré, en tressaillit de joie, car on venait de lui épargner une bien cruelle humiliation, celle de faire dire à l'Europe que le maréchal Ney était prisonnier des Russes! Le maréchal Davout injustement accusé d'avoir abandonné le maréchal Ney. Napoléon eut la faiblesse de laisser peser sur le maréchal Davout le tort d'avoir abandonné le maréchal Ney. Le tort de ces malheureuses journées, c'était d'être parti de Smolensk en trois détachements séparés, à vingt-quatre heures d'intervalle les uns des autres, et d'avoir ainsi fourni à l'ennemi le moyen d'enlever chaque jour une partie de l'armée française; et si le dernier de ces funestes jours il y avait eu faute de la part de quelqu'un dans l'abandon du maréchal Ney, c'eût été de la part de Napoléon, qui au lieu de rester un jour de plus pour attendre l'arrière-garde et se sauver tous ensemble, s'était au contraire éloigné de Krasnoé en y laissant le maréchal Davout avec 5 mille hommes, sans un canon, presque sans cartouches, plus compromis que la veille, réduit à partir immédiatement ou à mettre bas les armes, et avec l'ordre d'ailleurs de rejoindre Mortier. Du reste Napoléon lui-même dans cette circonstance n'avait aucun reproche à s'adresser, car s'il n'avait quitté Krasnoé l'armée tout entière eût été prise; mais alors il ne devait faire peser sur personne en particulier la responsabilité de cette résolution, et il devait la confondre dans la responsabilité générale de cette affreuse campagne. Au contraire, soit désir de se décharger, soit humeur chagrine croissant avec les circonstances, il manifesta au sujet de la conduite du maréchal Davout une désapprobation que tout le monde dans la douleur qu'on éprouvait, dans le plaisir toujours grand de déprécier une renommée jusque-là sans tache, se hâta de recueillir et de propager. Le propos de la fin de cette épouvantable retraite fut donc que le maréchal Davout avait abandonné le maréchal Ney, mais que celui-ci s'était sauvé par un prodige. Il n'y avait que la seconde de ces assertions qui fût vraie. Ainsi que nous l'avons déjà dit, Napoléon, chemin faisant, jetait ses premiers lieutenants comme victimes à la fortune: vains sacrifices! il n'y avait que lui, lui seul, qui pût bientôt apaiser cette fortune justement courroucée de tant d'entreprises insensées.
Résultat et caractère de la succession de combats livrés autour de Krasnoé. Ces journées coûtèrent à l'armée véritable, à celle qui portait encore les armes, environ dix à douze mille hommes, morts, blessés ou prisonniers; elle coûta sept ou huit mille traînards et beaucoup de bagages à la masse flottante. Il restait à Orscha tout au plus 24 mille hommes armés et environ 25 mille traînards. C'était la moitié de tout ce qui était sorti de Moscou, le huitième des 420 mille hommes qui avaient passé le Niémen[39]. Quant aux Russes, si le résultat était grand pour eux, la gloire ne l'était pas, car avec 50 à 60 mille hommes pourvus de tout, et notamment d'une artillerie immense, avec une position comme celle de Krasnoé, ils auraient dû, sinon arrêter toute l'armée, du moins en prendre la majeure partie, et si, Napoléon passé avec le prince Eugène, ils s'étaient placés en masse entre Krasnoé et le maréchal Davout, celui-ci devait être pris tout entier, et le maréchal Ney après lui. Mais nous coudoyant un peu chaque jour, se retirant épouvantés dès qu'ils avaient senti le choc, ils laissèrent l'armée française se sauver pièce à pièce, et le dernier jour ils eurent la confusion de ne pas même prendre le maréchal Ney, qui n'aurait pas dû leur échapper. Ils ne recueillirent d'autre trophée que beaucoup de nos soldats tombés morts ou blessés sous leur épaisse mitraille, et beaucoup de nos traînards faciles à ramasser par centaines depuis que la misère les avait privés d'armes. Le nombre des uns et des autres n'était, hélas! que trop grand. C'étaient des résultats importants assurément, et désolants pour nous, mais ce n'étaient pas des merveilles d'art militaire méritant les titres qu'on s'est plu à leur prodiguer. Appréciation de la conduite du général Kutusof à Krasnoé. Dans ces opérations il y avait toutefois un mérite, un seul, mais réel, la prudence constante du généralissime Kutusof, qui, comptant sur le climat et sur l'hiver, voulait dépenser peu de sang, et ne rien hasarder même pour recueillir les plus brillants trophées. Mais dans cette pensée même, il aurait dû mieux mesurer la proie qu'il prétendait saisir; il aurait dû juger la portion de notre longue colonne qu'il voulait couper, couper celle-là résolûment, et l'enlever en laissant passer le reste. Sa prudence, fort louable sans doute, quand on considère l'ensemble de la campagne, ne fut pendant ces journées, qui auraient pu être décisives, que celle d'un vieillard timide, hésitant sans cesse, et à la fin se glorifiant de résultats qui étaient l'œuvre de la fortune bien plus que la sienne.
Quoi qu'il en soit, Napoléon, après avoir quitté Krasnoé, avait couché le 17 même à Liady, le 18 à Doubrowna, le 19 à Orscha. Il y avait à Orscha un pont sur le Dniéper, et si Kutusof était allé nous attendre sur ce point au lieu de nous attendre à Krasnoé, il est probable que nous ne nous serions pas tirés de ce gouffre, car nous n'aurions pas franchi le Dniéper aussi facilement que le ravin de la Lossmina, et ce fleuve d'ailleurs n'était pas encore assez solidement gelé, surtout aux environs d'Orscha, où il avait deux cents toises de largeur, pour qu'il fût possible de le passer sur la glace. Nouvelle tentative de Napoléon à Orscha pour réorganiser l'armée, en lui faisant des distributions régulières. Napoléon, heureux d'être enfin dans un lieu sûr, et d'y trouver des vivres, car il y avait à Orscha des magasins très-bien fournis, tenta un nouvel essai de ralliement de l'armée, au moyen des distributions régulières. Un détachement de la gendarmerie d'élite récemment arrivé fut employé à faire dans Orscha la police des ponts, à engager chacun, par la persuasion ou la force, à rejoindre son corps. Ces braves gens habitués à réprimer les désordres qui se produisaient sur les derrières de l'armée, n'avaient jamais rien vu de pareil. Ils en étaient consternés. Tous leurs efforts furent vains. Les menaces, les promesses de distributions au corps, rien n'y fit. Les hommes isolés, armés ou non armés, trouvaient plus commode, surtout plus sûr, de s'occuper d'eux, d'eux seuls, de ne pas s'exposer pour le salut des autres à être blessés, ce qui équivalait à être tués, et une fois le joug de l'honneur secoué, ne voulaient plus le reprendre. Parmi les hommes débandés quelques-uns avaient gardé leurs armes, mais uniquement pour se défendre contre les Cosaques, et pour marauder plus fructueusement. Les soldats débandés s'étaient créé des habitudes à part, dont il était impossible de les faire revenir. À mesure que la retraite se prolongeait, ils s'étaient faits à cette misère, et s'étaient organisés en sociétés de marche, vivant de leur propre industrie, profitant de l'escorte des corps armés sans jamais leur rendre aucun service, résistant si on cherchait à les ramener à leurs régiments, ne voulant faire usage de leurs armes que contre les Cosaques ou leurs camarades, maraudant, pillant sur les côtés de la route, ou sur la route, portant leur butin sur des voitures qui contribuaient à allonger les colonnes, détruisant autant qu'ils consommaient, et souvent même pour se chauffer mettant le feu à des maisons occupées par des officiers ou par des blessés, dont beaucoup périrent ainsi dans les flammes: tant est nécessaire le joug de la discipline sur ces êtres chez lesquels on a développé l'instinct de la force, pour qu'ils n'en abusent pas, et ne deviennent point de véritables bêtes féroces! Parmi ces maraudeurs obstinés, se trouvaient beaucoup d'anciens réfractaires, et très-peu de vieux soldats, car la plupart de ceux-ci restaient et mouraient au drapeau. À la suite des plus alertes venait la foule des hommes faiblement constitués, marchant sans armes, victimes de tous, de l'ennemi et de leurs camarades, se traînant et vivant comme ils pouvaient, jonchant les routes ou les bivouacs de leurs corps exténués, et dans leur profond abattement se défendant à peine contre la mort. En général c'étaient les plus jeunes, les moins indociles, les derniers tirés de leurs familles par la conscription.
Situation de la garde impériale. Cette contagion morale avait atteint même la garde. Napoléon la réunit pour la haranguer, pour la rappeler au sentiment du devoir, lui dit qu'elle était le dernier asile de l'honneur militaire, qu'à elle surtout il appartenait de donner l'exemple, et de sauver ainsi les restes de l'armée de la dissolution dont ils étaient menacés; que si la garde devenait coupable à son tour, elle serait plus coupable que tous les autres corps, car elle n'aurait pas l'excuse du besoin, le peu de ressources dont on disposait lui ayant toujours été exclusivement réservées; qu'il pourrait employer les châtiments, et faire fusiller le premier de ses vieux grenadiers rencontré hors des rangs, mais qu'il aimait mieux compter sur leurs anciennes vertus guerrières, et obtenir de leur dévouement, non de la crainte, les bons exemples qu'il invoquait de leur part. Il arracha à ces vieux serviteurs quelquefois mécontents, mais toujours fidèles au devoir, des cris d'assentiment, et, ce qui valait mieux, des résolutions de bonne conduite, qui au surplus n'étaient pas nouvelles, car excepté ce qui était mort, presque tout le reste de la vieille garde était dans le rang. Des six mille soldats qui la composaient au passage du Niémen, il survivait environ 3,500 hommes. Les autres avaient péri par la fatigue ou le froid, très-peu par le feu. Presque aucun ne s'était débandé. La jeune garde décimée par le feu et la fatigue, quelque peu aussi par la désertion du drapeau, comptait encore 2 mille hommes, la division Claparède 1500. Ceux-ci étaient le dernier débris des vieux régiments de la Vistule. Il y avait encore parmi la cavalerie de cette même garde quelques centaines de cavaliers montés. Les cavaliers démontés suivaient le corps en assez bon ordre. Les troupes du maréchal Davout pouvaient seules présenter un tel effectif.
Napoléon fait brûler la plus grande partie des voitures de bagages. Napoléon frappé des inconvénients des longues files de bagages, décida qu'on brûlerait les voitures qui ne contiendraient pas des blessés ou des familles fugitives, et qui n'appartiendraient ni à l'artillerie ni au génie. Il n'en permit qu'une pour lui et Murat, une pour chacun des maréchaux commandants de corps, et fit brûler impitoyablement toutes les autres. Dans son zèle pour la conservation de l'artillerie, il voulut, malgré les sages représentations du général Éblé, qu'on détruisît les deux équipages de pont, consistant en bateaux transportés sur voitures. Ces équipages avaient été laissés à Orscha lors du départ pour Moscou, et avaient un attelage de 5 à 600 chevaux, forts et reposés. Le général Éblé pensait qu'avec quinze de ces bateaux seulement on aurait de quoi jeter un pont qui pourrait être bien utile dans certains moments, et n'exigerait pour le traîner que le tiers des chevaux disponibles. Mais Napoléon ordonna la destruction de tous ces bateaux, et ne concéda aux instances du général Éblé que le transport du matériel nécessaire à un pont de chevalets. La correspondance militaire de Napoléon et une quantité de papiers précieux furent détruits en cette occasion.
Après un essai infructueux de distributions régulières, on est obligé d'ouvrir indistinctement à tout le monde les magasins d'Orscha. Ces efforts pour rendre quelque ensemble à l'armée furent inutiles cette fois comme la précédente. Les soldats, ayant encore en perspective une longue route à parcourir, de grandes souffrances à endurer, n'étaient pas disposés à changer de mœurs. Il eût fallu un repos prolongé, la sécurité, l'abondance, le voisinage de corps sains, pour les forcer à rentrer sous le joug de la discipline. La défense de faire des distributions à d'autres qu'à ceux qui étaient au drapeau tint à peine quelques heures. Après un moment de rigueur aucun magasin ne demeura fermé à la faim, car en agissant autrement on eût provoqué le pillage. D'ailleurs l'ennemi approchant, le feu devait dévorer ce qu'on aurait laissé, et, plutôt que de le détruire, il valait mieux le donner à des Français que la souffrance seule avait arrachés à l'observation de leurs devoirs.
L'armée cependant gagne quelque chose au séjour d'Orscha. Les quarante-huit heures passées à Orscha ne servirent donc qu'à faire reposer et à nourrir quelque peu les hommes et les chevaux, ce qui du reste n'était pas indifférent, à mieux atteler l'artillerie dont on conserva encore une centaine de pièces bien approvisionnées, et enfin à reprendre haleine avant de recommencer cette affreuse retraite. Mais la discipline n'y gagna rien. La dissolution de l'armée était une de ces maladies qui ne peuvent s'arrêter qu'avec la mort même du corps qui en est atteint.
Nouvelles alarmantes reçues d'Orscha. À Orscha, des nouvelles plus désolantes que toutes celles qu'il avait déjà reçues, vinrent assaillir Napoléon. Décidément le prince de Schwarzenberg avait été devancé par l'amiral Tchitchakoff sur la haute Bérézina. Le prince de Schwarzenberg s'est laissé devancer par l'amiral Tchitchakoff sur la haute Bérézina. Ce prince, combattu entre la crainte de laisser sur ses derrières Sacken libre de marcher à Varsovie, et la crainte de laisser Tchitchakoff libre de se porter sur la haute Bérézina, avait perdu plusieurs jours à se décider, et pendant ce temps Tchitchakoff avait marché par Slonim sur Minsk. Il y avait pour défendre Minsk le général Bronikowski, avec un bataillon français, quelque cavalerie française, et l'un des nouveaux régiments lithuaniens, plus la belle division polonaise Dombrowski, demeurée en arrière pour garder le Dniéper. Les généraux polonais Dombrowski et Bronikowski, après avoir perdu Minsk, se sont réfugiés à Borisow. Le général Dombrowski, obligé de se partager en divers détachements, et ayant d'ailleurs du duc de Bellune l'ordre d'être toujours prêt à se concentrer sur Mohilew, n'avait pas voulu se joindre au général Bronikowski pour défendre Minsk, ce qui avait réduit les forces de celui-ci à 3 mille hommes environ. Le général Bronikowski, après avoir perdu un détachement de 2 mille hommes hors de la place, en partie par la faute du nouveau régiment lithuanien qui avait jeté ses armes, avait été contraint d'évacuer Minsk. C'était à largement approvisionner cette ville que tous les efforts de M. de Bassano avaient été consacrés. On y perdait donc l'un des principaux points de la route de Wilna, et de quoi nourrir l'armée pendant plus d'un mois. Réunis maintenant, mais trop tard, les généraux Bronikowski et Dombrowski s'étaient portés à Borisow sur la haute Bérézina. Mais disposant de 4 ou 5 mille hommes au plus, grâce aux pertes de l'un, et aux détachements laissés par l'autre à Mohilew, il n'était pas sûr qu'ils pussent défendre le pont de Borisow; et si ce pont sur la Bérézina tombait dans les mains de Tchitchakoff, le chemin était entièrement fermé à la grande armée, à moins qu'elle ne remontât jusqu'aux sources de la Bérézina. Dans ce cas même elle était exposée à rencontrer Wittgenstein, plus redoutable encore que Tchitchakoff, d'après les nouvelles que le général Dode de la Brunerie venait d'apporter. Ces nouvelles n'étaient pas moins tristes que les précédentes.
Nouvelles tout aussi tristes des maréchaux Oudinot et Victor. Napoléon avait compté que les maréchaux Oudinot et Victor, qu'il supposait forts de 40 mille hommes, pousseraient devant eux Wittgenstein et Steinghel, les rejetteraient au delà de la Dwina, et lui ramèneraient ensuite sur la Bérézina ces 40 mille hommes victorieux, comme Schwarzenberg et Reynier devaient y amener de leur côté les 40 mille dont ils disposaient, après avoir battu Tchitchakoff. On eût ainsi réuni 80 mille hommes, avec lesquels on aurait pu frapper un grand coup sur les Russes avant la fin de la campagne. Mais tout avait été illusion du côté de la Dwina comme du côté du Dniéper. D'abord après la seconde bataille de Polotsk, qui avait entraîné l'évacuation de cette place importante, le général bavarois de Wrède s'était laissé séparer du 2e corps, et était resté avec ses cinq ou six mille Bavarois vers Gloubokoé. Ces deux maréchaux n'ont pu vaincre Wittgenstein. Le 2e corps, dont le maréchal Oudinot avait repris le commandement, s'était trouvé réduit à 10 mille hommes exténués. Le duc de Bellune, avec les trois divisions du 9e corps, affaibli par les marches qu'il avait faites, en conservait à peine 22 ou 23 mille. Les deux maréchaux ne comptaient donc ensemble que 32 ou 33 mille hommes. Opposés à Wittgenstein et à Steinghel, qui n'en avaient plus que quarante mille depuis les derniers combats, ils auraient pu les battre. Mais Wittgenstein avait pris position derrière l'Oula, qui forme comme nous l'avons dit la jonction de la Dwina avec le Dniéper, par le canal de Lepel et la Bérézina. Les deux maréchaux avaient essayé d'attaquer Wittgenstein dans une forte position près de Smoliantzy, avaient perdu 2 mille hommes sans réussir à le déloger, ce qui les réduisait à 30 mille hommes au plus, et n'avaient rien osé tenter de décisif, craignant de compromettre un corps qui était la dernière ressource de Napoléon. Peut-être avec plus d'accord et plus de décision, il leur eût été possible d'entreprendre davantage, mais leur situation était difficile, et leur perplexité bien naturelle. Sur les instances du général Dode, ils s'étaient réunis après un moment de séparation, afin d'agir ensemble, et ils attendaient à Czéréia, à deux marches sur la droite de la route que suivait Napoléon, ses intentions définitives. Ce sont ces intentions que le général Dode venait chercher à connaître, après lui avoir exposé fort exactement ce qui s'était passé du côté de la Dwina[40].
Situation de Napoléon si la Bérézina est occupée par les généraux Wittgenstein et Tchitchakoff. Si on se rappelle les lieux précédemment décrits, on comprendra aisément quelle était en ce moment la situation de Napoléon. Pour marcher sur Moscou, il avait passé par l'espace ouvert que laissent entre eux la Dwina et le Dniéper, entre Witebsk et Smolensk. En partant, il avait la Dwina à sa gauche, le Dniéper à sa droite; au contraire en revenant, il avait le Dniéper à sa gauche, la Dwina à sa droite, et venait de franchir l'ouverture de Smolensk à Witebsk, puisqu'il était à Orscha. Mais au delà, la Dwina et le Dniéper se trouvaient en quelque sorte réunis secondairement par une ligne d'eau continue, tantôt canal, tantôt rivière, consistant dans l'Oula qui est un affluent de la Dwina, dans le canal de Lepel qui joint l'Oula avec la Bérézina, et enfin dans la Bérézina elle-même, qui rejoint le Dniéper au-dessous de Rogaczew. Il fallait donc forcer cette seconde ligne. Sur sa gauche, autrefois sa droite, Napoléon voyait Tchitchakoff maître de Minsk et des vastes magasins de cette ville, prêt à s'emparer du pont de Borisow sur la haute Bérézina. Sur sa droite, autrefois sa gauche, il voyait Wittgenstein et Steinghel prêts à profiter de la première fausse manœuvre des maréchaux Oudinot et Victor, pour gagner en suivant l'Oula la haute Bérézina, et donner la main à Tchitchakoff. Enfin il avait sur ses derrières Kutusof avec la grande armée russe. Il y avait là beaucoup de chances de périr, et bien peu de se sauver. Cependant au milieu de toutes ses peines, Napoléon eut une consolation, ce fut d'apprendre que les corps d'Oudinot et de Victor, quoique très-affaiblis par le feu, la marche et le froid, comptaient encore 23 mille hommes, animés du meilleur esprit, ayant conservé toute leur discipline, et pouvant avec ce qui lui restait de soldats armés, mettre dans ses mains une force de cinquante mille hommes, laquelle habilement dirigée serait une sorte de marteau d'armes, dont il saurait bien frapper tour à tour ceux qui oseraient l'aborder de trop près. Il fallait à la vérité s'en servir avec dextérité, et à cet égard on pouvait s'en fier à lui, car personne ne l'égalait dans l'art de manœuvrer concentriquement entre des ennemis séparés les uns des autres, et il avait après un moment de confusion et d'abattement retrouvé toute l'énergie de ses puissantes facultés.
Fermeté de Napoléon, et ordres qu'il envoie par le général Dode aux maréchaux Victor et Oudinot. Malgré l'horreur de cette situation, il se flatta encore de sortir d'embarras par un dernier, et peut-être par un éclatant triomphe. Il ordonna au général Dode, sans critiquer ce qui avait été fait, de se rendre auprès des deux maréchaux, de prescrire au maréchal Oudinot de se porter sur-le-champ par un mouvement transversal de droite à gauche, de Czéréia à Borisow, afin d'y soutenir les Polonais et de les aider à conserver le pont de la Bérézina; au maréchal Victor de rester sur la droite, en face de Wittgenstein et de Steinghel, de les contenir en leur faisant craindre une manœuvre de la grande armée contre eux, et de lui donner ainsi le temps d'atteindre la Bérézina. Si ces instructions, comme on devait le penser, étaient bien suivies, Tchitchakoff étant éloigné de Borisow par Oudinot, et Wittgenstein étant contenu par Victor, on pouvait arriver à temps sur la Bérézina, la passer en ralliant Victor et Oudinot, reprendre Minsk et ses magasins dont Tchitchakoff n'avait pu consommer qu'une bien petite partie, rallier Schwarzenberg, se trouver ainsi avec 90 mille hommes dans la main, en mesure d'accabler une ou deux des trois armées russes, et terminer par un triomphe une campagne brillante jusqu'à Moscou, calamiteuse depuis Malo-Jaroslawetz, mais destinée peut-être à redevenir brillante, même triomphale en finissant. Quoique devenu méfiant envers la fortune, Napoléon ne désespéra pas de se relever au dernier moment, et en renvoyant le général Dode, laissa voir un rayon de satisfaction sur son visage. Il se mit immédiatement en marche d'Orscha sur Borisow.
Relâchement de température en quittant Orscha; difficultés qui en résultent pour la marche de l'armée. Le 20 novembre, il s'était porté d'Orscha sur le château de Baranoui. Il vint le 21 à Kokanow, et le 22 se mit en marche pour Bobr. Le temps, quoique très-froid encore, s'était tout à coup relâché de son extrême rigueur. Mais on ne s'en trouvait pas mieux. Les superbes bouleaux qui bordaient la route laissaient s'écouler en gouttes de pluie la neige et la glace dont ils étaient couverts, et les soldats marchaient dans la boue exposés à une humidité qui rendait le froid plus pénétrant. Quant aux voitures d'artillerie, elles avaient la plus grande peine à rouler au milieu de cette fange à demi glacée. Ainsi malgré les inconvénients d'une température rigoureuse, mieux eût valu un terrain solide, des rivières gelées, maintenant surtout que le premier intérêt était d'aller vite. Mais on n'en était plus à compter avec le malheur, et on semblait marcher sous ses coups comme on marche sous la mitraille devant un ennemi qu'on est résolu à braver.
Napoléon apprend à Toloczin que les Russes ont enlevé aux Polonais le pont de Borisow, seul pont qui restât pour passer la Bérézina. Arrivé le 22 au milieu du jour à Toloczin, Napoléon reçut une dépêche de Borisow, qui lui apprenait la plus cruelle de toutes les nouvelles, c'est que les généraux Bronikowski et Dombrowski, après avoir défendu d'une manière opiniâtre la tête de pont de Borisow sur la Bérézina, après avoir repoussé plusieurs assauts, perdu 2 à 3 mille hommes, causé à l'ennemi une perte au moins égale, blessé ou tué des officiers de la plus grande distinction, notamment le général russe Lambert, avaient été obligés de se retirer en arrière de la ville de Borisow, et d'abandonner le pont de la Bérézina. Ils étaient sur la grande route qu'on suivait, à une marche et demie en avant. On n'était plus en effet qu'à quelques lieues de l'ennemi qui nous barrait le passage de la Bérézina, et on était privé du seul pont sur lequel on pût franchir cette rivière. Immensité du danger, et situation presque désespérée. Comment en jeter un, avec le peu de moyens dont on disposait, surtout avec aussi peu de temps, ayant à gauche Tchitchakoff victorieux, qui pouvait venir détruire tous nos travaux de passage; à droite Wittgenstein, qui ne manquerait pas de nous prendre en flanc pendant que nous essayerions de passer, et par derrière enfin Kutusof, qui, d'après toutes les probabilités, devait nous assaillir en queue tandis que les autres généraux russes nous attaqueraient de front ou par côté! Jamais on ne s'était trouvé dans une position plus affreuse, surtout si on compare cette position au degré de fortune duquel on était tombé depuis le passage du Niémen à Kowno, au mois de juin précédent. Quelle chute épouvantable en cinq mois!
Entretien de Napoléon avec le général Dode. Napoléon, en recevant cette dépêche, descendit de cheval, la lut avec une émotion dont il ne laissa rien percer, fit quelques pas vers un feu de bivouac qu'on venait d'allumer sur la grande route, et apercevant le général Dode qui était de retour de sa mission auprès des maréchaux Oudinot et Victor, il lui ordonna d'approcher. À peine le général fut-il près de lui, que Napoléon le regardant avec des yeux dont l'expression était sans égale, lui adressa ces simples mots: Ils y sont... ce qui se rapportait aux entretiens antérieurs du général avec l'Empereur, et voulait dire: Les Russes sont à Borisow.—Napoléon alors entra dans une chaumière, et étalant sur une table de paysan la carte de Russie, se mit à discuter avec le général Dode les moyens de sortir de cette situation presque sans issue. Napoléon était affecté, mais non abattu. Quelquefois il était attentif à la conversation, quelquefois il semblait absent, écoutait sans entendre, regardait sans voir, puis revenait à son interlocuteur et au sujet de l'entretien. Il laissa au général Dode, doué d'un esprit ferme quoique modeste, l'initiative du parti à proposer. Le général connaissait le cours de la Bérézina, qui est bordée sur ses deux rives d'une zone de marécages de plusieurs mille toises de largeur, et il soutint à l'Empereur qu'il fallait renoncer à percer par Borisow même, parce que les Russes brûleraient le pont de cette ville s'ils ne pouvaient le défendre, et au-dessous de Borisow, parce que le pays en descendant la Bérézina était toujours plus boisé et plus marécageux. Sur quel point faut-il essayer de passer la Bérézina? Ce n'étaient pas seulement les ponts sur les eaux courantes qu'on trouverait coupés, mais les ponts sur les marais, beaucoup plus longs et plus difficiles à franchir. Au contraire, en remontant la Bérézina vers son point de jonction avec l'Oula, dans les environs de Lepel, on arriverait à des endroits où cette rivière coulait sur des sables, dans un lit peu profond, et on la franchirait avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Le général Dode affirmait que jamais le 2e corps, auquel il était attaché, n'en avait été embarrassé dans ses nombreux mouvements. Il proposa donc à l'Empereur d'appuyer à droite, de rallier en remontant la Bérézina Victor et Oudinot, de passer sur le corps de Wittgenstein, et ce détour terminé, de rentrer à Wilna par la route de Gloubokoé.
Napoléon, malgré ce qu'on lui disait, n'avait pas encore pu détacher son esprit de la route de Minsk, la plus belle, la mieux approvisionnée, sur laquelle il était certain de rallier, outre Victor et Oudinot qui étaient déjà presque réunis à lui, le prince de Schwarzenberg et Reynier, et pouvait se ménager une concentration de forces de 90,000 soldats armés. Il adressait deux objections à la proposition du général Dode: premièrement la longueur du détour qui l'éloignait de Wilna, et l'exposait à y être prévenu par les Russes, et secondement la rencontre probable dans cette direction de Wittgenstein et de Steinghel, que Victor et Oudinot n'avaient pu vaincre à eux deux. Le général Dode répondait que probablement on éviterait les deux généraux russes, que d'ailleurs ils n'auraient pas vers les sources de la Bérézina un terrain aussi facile à défendre que sur les bords de l'Oula, et n'oseraient pas tenir lorsqu'ils verraient Napoléon réuni aux maréchaux Victor et Oudinot. Du reste, tout en discutant, Napoléon, qui n'avait pas besoin qu'on lui répondît, car il s'était fait d'avance à lui-même toutes les réponses que le sujet comportait, examinait la carte étalée devant lui, sans presque écouter les paroles du général Dode, suivait du doigt la Bérézina, puis le Dniéper, et, ayant rencontré des yeux Pultawa, s'écria tout à coup: Souvenir de Pultawa. Pultawa! Pultawa!—puis laissant là cette carte, et parcourant la chétive pièce où avait lieu cet entretien, se mit à répéter: Pultawa! Pultawa!... sans regarder son interlocuteur, sans même faire attention à lui. Le général Dode, saisi de ce spectacle extraordinaire, se taisait, et contemplait avec un mélange de douleur et de surprise le nouveau Charles XII, cent fois plus grand que l'ancien, mais, hélas! cent fois plus malheureux aussi, et en ce moment reconnaissant enfin sa vraie destinée. À ce point de l'entretien arrivèrent Murat, le prince Eugène, Berthier, et le général Jomini qui, ayant été gouverneur de la province pendant la campagne, avait fait comme le général Dode une étude attentive des lieux, et était fort capable de donner un avis. Le général Dode, par modestie, crut devoir se retirer, et sortit sans que Napoléon, toujours distrait, s'en aperçût. En voyant le général Jomini, Napoléon lui dit: Entretien avec le général Jomini. Quand on n'a jamais eu de revers, on doit les avoir grands comme sa fortune...—Puis il provoqua l'opinion du général. Celui-ci, partageant en un point l'avis du général Dode, jugeait impossible de traverser la Bérézina au-dessous de Borisow, mais trouvait bien long, bien fatigant, pour une armée déjà épuisée, de remonter la Bérézina afin d'aller franchir cette rivière vers ses sources. Il pensait, d'après les rapports du pays, qu'il était possible de passer droit devant soi, un peu au-dessus de Borisow, et dès lors de rejoindre la route de Smorgoni, la plus courte pour aller à Wilna, et la moins dévastée par les armées belligérantes. L'événement prouva bientôt que cet avis était fort sage. Napoléon, sans le combattre, car il écoutait à peine, parut se reporter tout à coup au temps de ses plus brillantes opérations, et, se plaignant de tout le monde, marchant et parlant avec une animation extraordinaire, se mit à dire que si tous les cœurs n'étaient pas abattus (et en prononçant ces paroles il semblait regarder ses principaux lieutenants présents autour de lui), il aurait une bien belle manœuvre à exécuter, ce serait de remonter vers la haute Bérézina, comme le lui conseillait le général Dode, et au lieu d'y chercher seulement un passage, de se jeter sur Wittgenstein, de l'enlever, de le faire prisonnier. Il ajoutait que si, en rentrant en Pologne après de grands malheurs, il emmenait cependant avec lui une armée russe prisonnière, l'Europe reconnaîtrait Napoléon, la grande armée et la fortune de l'Empire! Son imagination s'exaltant à mesure qu'il parlait, il embellissait de mille détails qui la rendaient vraisemblable cette supposition avec laquelle il consolait sa détresse actuelle. Le général Jomini se contenta de lui répondre que ce beau mouvement serait exécutable sans doute, mais en Italie, en Allemagne, dans des pays où l'on rencontrait partout de quoi vivre, et avec une armée saine et vigoureuse, que de longues privations n'auraient pas entièrement épuisée. Il eût pu ajouter, mais ce n'était pas le moment, que celui qui trouve les caractères énervés, les a le plus souvent énervés lui-même en abusant de leur dévouement, et ressemble à l'imprudent cavalier qui a tué de fatigue le cheval destiné à le porter!
Napoléon ne tint pas plus compte des observations qu'on lui fit, que des rêves brillants auxquels il venait de se livrer, et qui n'étaient que les préliminaires à travers lesquels son puissant esprit allait arriver à sa véritable détermination. Son parti, en effet, était pris avec ce tact, avec ce discernement qui étaient infaillibles, quand de tristes entraînements ne l'égaraient pas, et le danger était assez grand, assurément, pour se garder de toute erreur. Napoléon choisit avec une incomparable sûreté de coup d'œil le point où il faut passer la Bérézina. Passer à gauche, au-dessous de Borisow, lui semblait impossible après avoir entendu le général Dode. Passer à droite et au-dessus, était trop long, l'exposait à être prévenu sur Wilna, et il partageait en ce point l'avis du général Jomini. Percer droit devant lui pour aller par le plus court chemin sur Wilna, de manière à devancer tous ceux qui le menaçaient en flanc et par derrière, était le meilleur, le plus sage de tous les plans, quoique le plus modeste. Mais la difficulté était immense, puisqu'il fallait, ou reprendre le pont de Borisow sur les Russes, ou en jeter un dans les environs, malgré tous les ennemis qui nous serraient de près, deux succès bien peu vraisemblables, à moins d'un dernier coup de fortune égal à ceux que Napoléon avait eus dans ses plus beaux jours. Il se décide à la passer un peu au-dessus de Borisow. Il n'en désespéra pas, et résolut de se porter droit sur la Bérézina, de pousser vivement Oudinot sur Borisow afin de reprendre ce point, et s'il n'y parvenait pas, de chercher un passage dans les environs.
Il adressa les instructions convenables à Oudinot, qui arrivait précisément sur notre droite, et il se porta lui-même à Bobr pour veiller de sa personne à l'exécution de ses volontés. L'intérêt de n'être pas pris lui et toute son armée lui avait rendu l'ardente activité de ses premiers temps, et il cessait d'être empereur pour devenir général. Retrouverait-il avec ses qualités sa bonne fortune? Ce n'était pas certain, mais c'était possible.
Miraculeuse arrivée du général Corbineau. Il semble, en effet, qu'en ce moment la fortune lasse de tant de rigueurs, lui accordait enfin un miracle pour le sauver des dernières humiliations. On a vu que le maréchal Saint-Cyr, après l'évacuation de Polotsk, avait détaché du 2e corps le général de Wrède pour l'opposer à Steinghel, et que ce général bavarois, par goût ou par circonstance, s'était laissé isoler du 2e corps, et confiner dans les environs de Gloubokoé. Ce brave général, poursuivi par une nuée de Cosaques, tandis qu'il cherche à rejoindre le 2e corps, découvre un point de passage sur la Bérézina. Il avait conservé avec lui la division de cavalerie légère du général Corbineau, composée des 7e et 20e de chasseurs, et du 8e de lanciers, division que le 2e corps regrettait beaucoup et réclamait avec instance. Parti de Gloubokoé le 16 novembre pour se réunir au 2e corps, le général Corbineau était venu successivement à Dolghinow, à Pletchenitzy, à Zembin, tout près de Borisow, et était tombé au milieu des partis ennemis que l'amiral Tchitchakoff avait lancés en avant pour se lier avec Wittgenstein sur la haute Bérézina. Au nombre de ces partis se trouvait un corps de 3 mille Cosaques, sous l'aide de camp Czernicheff, qu'Alexandre venait d'envoyer tour à tour à Kutusof, à Tchitchakoff, à Wittgenstein, pour leur communiquer le fameux plan d'agir sur les derrières de Napoléon, et les amener à marcher d'accord. L'aide de camp Czernicheff, ayant quitté Tchitchakoff qui était sur la droite de la Bérézina, remontait cette rivière, et cherchait à la passer pour aller joindre Wittgenstein sur la rive gauche, et amener un concert d'efforts contre Napoléon, qui était aussi sur la rive gauche. Chemin faisant il avait eu la bonne fortune de délivrer le général Wintzingerode, envoyé en France comme prisonnier, et, par un hasard moins heureux pour lui, avait heurté en passant le général Corbineau. Celui-ci, qui sous les apparences les plus simples réunissait à beaucoup de finesse un grand courage, n'avait pas perdu la tête, quoiqu'il n'eût que 700 chevaux, s'était débarrassé à coups de sabre de ses assaillants, et avait poussé jusque près de Borisow, où les Russes étaient déjà entrés. Trouvant les Russes devant lui à Borisow, les ayant laissés la veille sur ses derrières, il n'avait vu qu'une manière de se tirer d'embarras, c'était de traverser la Bérézina, et d'aller à la rencontre de la grande armée, qui devait lui offrir un refuge assuré. Il ne se doutait pas qu'en voulant se sauver, il la sauverait, et qu'elle était tellement affaiblie en cavalerie que 700 chevaux seraient un important secours à lui apporter. Il s'était donc mis à longer la rive droite de la Bérézina au-dessus de Borisow, cherchant s'il n'y aurait pas un gué praticable, lorsqu'il avait aperçu sortant de l'eau un paysan polonais, qui venait de la franchir, et qui lui avait indiqué, vis-à-vis du village de Studianka, à trois lieues au-dessus de Borisow, un endroit où les chevaux pouvaient passer avec de l'eau jusqu'aux reins. La Bérézina, noirâtre et fangeuse, charriait de gros glaçons fort dangereux. Le général néanmoins avait formé sa cavalerie en colonne serrée, était entré dans l'eau et avait passé la rivière en perdant une vingtaine d'hommes entraînés par les glaçons. Heureux d'avoir surmonté cet obstacle, il avait gagné au galop Lochnitza, et enfin Bobr, où il avait rencontré le maréchal Oudinot coupant transversalement la route de Smolensk à Bobr pour marcher sur Borisow. Le général Corbineau avait fait son rapport à son maréchal, et rejoint ensuite le 2e corps auquel il appartenait. Presque au même moment le maréchal Oudinot, se jetant brusquement sur Borisow, y avait surpris, enveloppé l'avant-garde du comte Pahlen, fait cinq à six cents prisonniers, tué ou blessé un nombre égal d'hommes, enlevé plusieurs centaines de voitures de bagages, pris la ville, et fondu ensuite sur le pont, que les Russes, pressés de s'enfuir, avaient brûlé, désespérant de le défendre. Borisow était donc aux mains du 2e corps, sans que notre position fût améliorée, puisque le pont de la Bérézina était brûlé; mais la découverte inattendue du général Corbineau faisait luire un rayon d'espérance, et le maréchal Oudinot dépêcha le général à Bobr auprès de l'Empereur.
D'après le rapport du général Corbineau, Napoléon se décide à choisir le point de Studianka au-dessus de Borisow, pour y jeter un pont. Napoléon connaissait et aimait les frères Corbineau, dont l'aîné avait été tué à côté de lui à Eylau. Il accueillit celui-ci comme un envoyé du ciel, le questionna longuement, lui fit décrire minutieusement les lieux, bien expliquer la possibilité de passer la rivière à Studianka sur de simples ponts de chevalets, et résolut sur-le-champ de l'essayer. Il renvoya sans différer le général Corbineau à Oudinot, avec ordre de commencer tout de suite et très-secrètement les préparatifs de passage à Studianka, au-dessus de Borisow, mais en faisant des démonstrations très-apparentes au-dessous de cette ville, de manière à tromper Tchitchakoff, et à détourner son attention du véritable point où l'on voulait passer. Fausse démonstration ordonnée au-dessous de Borisow pour tromper les Russes. Ce n'était pas tout, en effet, que d'avoir miraculeusement trouvé un point où, grâce au peu de profondeur de la Bérézina, des chevalets suffiraient pour la franchir. Il fallait que le travail auquel on allait se livrer restât assez longtemps inaperçu de l'ennemi pour que l'on eût le moyen de porter sur l'autre rive des forces capables d'arrêter les Russes de Tchitchakoff, et de les empêcher de s'opposer au passage. Napoléon ordonna même à Oudinot de répandre dans l'armée le bruit qu'on devait passer au-dessous de Borisow, afin d'y attirer la foule des traînards et de rendre complète chez l'ennemi l'illusion qui pouvait seule nous sauver.
Le général Corbineau quittant Napoléon le 23 novembre fort tard, rejoignit en toute hâte le maréchal Oudinot, et celui-ci dès le lendemain matin 24, se conformant aux ordres qu'il venait de recevoir, fit les démonstrations prescrites au-dessous de Borisow, puis profitant de la nuit et des bois qui bordaient la Bérézina, envoya secrètement le général Corbineau avec ce qu'il avait de pontonniers pour commencer les travaux de passage à Studianka. C'était une grande et difficile opération, car il fallait trouver des bois préparés, ou en préparer, les disposer, les fixer dans l'eau, tout cela devant les avant-postes de Tchitchakoff, qui, après la perte de Borisow, était resté sur l'autre rive, et avait des vedettes jusque vis-à-vis de Studianka. Il y avait donc cent chances d'insuccès contre une ou deux de réussite.
Pendant ce temps, Napoléon s'était transporté le 24 à Lochnitza, sur la route de Borisow, se proposant d'arriver le lendemain 25 avec la garde à Borisow même, pour confirmer les Russes dans la pensée qu'il voulait passer au-dessous de cette ville, tandis qu'il était résolu au contraire à passer au-dessus, c'est-à-dire à Studianka, et à se rendre secrètement en ce dernier endroit au moyen d'un chemin de traverse. Il avait expédié au maréchal Davout, qui depuis la bataille de Krasnoé formait de nouveau l'arrière-garde, l'ordre de hâter le pas, afin d'accélérer le passage de la Bérézina si on parvenait à se procurer les moyens de la franchir, mais avant tout il avait envoyé le général Éblé avec les pontonniers et leur matériel directement à Studianka, pour exécuter la construction des ponts que les pontonniers du 2e corps n'avaient pu que commencer.
Le général Éblé chargé de jeter deux ponts à Studianka. Le moment était venu où le respectable général Éblé allait couronner sa carrière par un service immortel. Du matériel que Napoléon avait fait détruire à Orscha, il avait sauvé six caissons renfermant des outils, des clous, des crampons, tous les fers enfin nécessaires à la construction des ponts de chevalets, et deux forges de campagne. Ces diverses voitures étant bien attelées avaient la possibilité de cheminer rapidement. Dans sa profonde prévoyance, le général Éblé s'était réservé deux voitures de charbon, afin de pouvoir forger sur place les pièces dont on manquerait. Il lui restait de son corps quatre cents pontonniers éprouvés, sur lesquels il avait conservé un empire absolu. Éblé et Larrey étaient les deux hommes de bien que toute l'armée continuait à respecter et à écouter, même quand ils lui demandaient des choses presque impossibles.
Le général Éblé partit donc le 24 au soir de Lochnitza pour Borisow avec ses quatre cents hommes, suivi de l'habile général Chasseloup, qui avait encore quelques sapeurs, mais sans aucun reste de matériel, et qui était digne de s'associer à l'illustre chef de nos pontonniers. On marcha toute la nuit, on atteignit Borisow le 25 à 5 heures du matin, on y laissa une compagnie pour faire les trompeurs apprêts d'un passage au-dessous de cette ville, et on s'engagea ensuite à travers les marécages et les bois pour remonter, par un mouvement à droite, le bord de la rivière jusqu'à Studianka. On n'arriva en cet endroit que dans l'après-midi du 25. Dans son impatience, Napoléon aurait voulu que les ponts fussent établis le 25 au soir. C'était chose impossible, mais ils pouvaient l'être le 26 en travaillant toute la nuit, ce qu'on était bien décidé à faire, quoiqu'on eût marché les deux nuits et les deux journées précédentes. Noble dévouement des pontonniers à la voix du général Éblé. Le général Éblé parla à ses hommes, leur dit que le sort de l'armée était en leurs mains, leur communiqua ses nobles sentiments, et en obtint la promesse du dévouement le plus absolu. Il fallait, par un froid qui était tout à coup redevenu des plus vifs, travailler dans l'eau toute la nuit et toute la journée du lendemain, au milieu d'énormes glaçons, peut-être sous les boulets de l'ennemi, sans une heure de repos, en prenant à-peine le temps d'avaler, au lieu de pain, de viande et d'eau-de-vie, un peu de bouillie sans sel. C'était à ce prix que l'armée pouvait être sauvée. Tous ces pontonniers le promirent à leur général, et on va voir comment ils tinrent parole.
Nature du travail à exécuter. Les pontonniers que le maréchal Oudinot avait envoyés avaient déjà préparé quelques chevalets, mais ils ne possédaient pas la même expérience que ceux du général Éblé, et il fallut recommencer le travail. Le général Éblé avait pour le seconder des officiers dignes de s'associer à son œuvre, notamment son chef d'état-major Chapelle, et le colonel d'artillerie Chapuis. N'ayant ni le temps d'abattre des bois ni celui de les débiter, on alla au malheureux village de Studianka, on en démolit les maisons, on en retira les bois qui semblaient propres à l'établissement d'un pont, on forgea les fers nécessaires pour les lier, et avec les uns et les autres on construisit une suite de chevalets. À la pointe du jour du 26, on fut prêt à plonger ces chevalets dans l'eau de la Bérézina.
Anxiété de tous ceux qui entourent Napoléon, car il s'agit de savoir s'il sera prisonnier des Russes. Napoléon, après s'être porté de Lochnitza à Borisow, et avoir couché au château de Staroï-Borisow (voir les cartes nos 55 et 57), était accouru au galop à Studianka dès le 26 au matin, pour assister à l'établissement des ponts. Arrivé avec ses lieutenants, Murat, Berthier, Eugène, Caulaincourt, Duroc, qui tous avaient l'expression de la plus profonde anxiété sur leur visage, car en ce moment il s'agissait de savoir si le maître du monde serait le lendemain prisonnier des Russes, il regardait travailler, et n'osait presser des hommes qui, à la voix de leur respectable général, déployaient tout ce qu'ils avaient de force et d'intelligence. Ce n'était pas tout que de plonger hardiment dans cette eau glaciale pour y fixer les chevalets, il fallait encore achever ce difficile ouvrage malgré l'ennemi, dont on apercevait les vedettes sur la rive opposée. Était-il là seulement avec quelques Cosaques ou avec tout un corps de troupes? Aurait-on quelques coureurs à écarter ou une armée entière à combattre au moment du passage? Telle était la question qu'il importait d'éclaircir. Le maréchal Oudinot avait un aide de camp aussi adroit qu'intelligent, doué en outre du plus rare courage. Cet aide de camp, qui était le chef d'escadron Jacqueminot, suivi de quelques cavaliers portant en croupe un voltigeur, s'élança à cheval dans la Bérézina. La traversant tantôt à gué, tantôt à la nage, il atteignit l'autre rive hérissée de glaçons qui rendaient l'abordage très-difficile. Il surmonta ces difficultés, fondit sur un petit bois occupé par quelques Cosaques, et s'en empara. On n'apercevait qu'un très-petit nombre d'ennemis, et le chef d'escadron Jacqueminot vint porter à Napoléon cette bonne nouvelle. Il aurait fallu cependant un prisonnier pour se renseigner plus exactement sur ce qu'on avait à craindre ou à espérer. Le brave Jacqueminot repassa la Bérézina, prit avec lui quelques cavaliers déterminés, se jeta sur un poste russe qui se chauffait autour d'un grand feu, enleva un sous-officier, et le ramena dans le petit bois où il avait établi son détachement. Puis le forçant à monter en croupe avec lui, et traversant de nouveau la Bérézina, il l'amena aux pieds de Napoléon. On apprend avec joie que l'amiral Tchitchakoff n'est pas encore à Studianka. On interrogea le prisonnier, et on apprit avec une satisfaction facile à comprendre que Tchitchakoff était avec le gros de ses forces devant Borisow, tout occupé du prétendu passage des Français au-dessous de cette ville, et qu'à Studianka il n'y avait qu'un détachement de troupes légères.
Le général Corbineau jeté sur la rive droite de la Bérézina pour écarter les Cosaques. Il fallait se hâter de profiter de ces heureuses conjonctures. Mais les ponts n'étaient pas prêts. Le brave Corbineau avec sa brigade de cavalerie prenant en croupe un certain nombre de voltigeurs s'engagea dans la Bérézina, la traversa, comme il avait déjà fait, ces cavaliers ayant pied quelquefois, quelquefois portés par leurs chevaux à la nage, et quelquefois aussi emportés par le torrent. Le lit de la rivière franchi, il surmonta les difficultés que présentait le bord hérissé de glaçons, et vint s'établir en force dans le bois qui devait nous servir d'appui. Il manquait d'artillerie, Napoléon y suppléa en disposant sur la rive gauche une quarantaine de bouches à feu, qui devaient tirer d'une rive à l'autre par-dessus la tête de nos hommes, au risque de les atteindre. Mais dans la situation où l'on se trouvait on n'en était pas à compter les inconvénients. Cette première opération terminée, on pouvait se flatter de rester maître de la rive droite jusqu'à ce que les ponts étant achevés, l'armée pût déboucher tout entière. L'étoile de Napoléon semblait reluire, et ses officiers groupés autour de lui la saluèrent avec un sentiment de joie qu'ils n'avaient pas éprouvé depuis longtemps.
Construction de deux ponts, un pour les piétons, un pour les voitures. Tout dépendait maintenant de l'établissement des ponts. Le projet était d'en jeter deux à cent toises de distance, l'un à gauche pour les voitures, l'autre à droite pour les piétons et les cavaliers. Cent pontonniers étaient entrés dans l'eau, et s'aidant de petits radeaux qu'on avait construits pour cet usage, avaient commencé à fixer les chevalets. L'eau gelait, et il se formait autour de leurs épaules, de leurs bras, de leurs jambes, des glaçons qui s'attachant aux chairs, causaient de vives douleurs. Ils souffraient sans se plaindre, sans paraître même affectés, tant leur ardeur était grande. La rivière n'avait en cet endroit qu'une cinquantaine de toises de largeur, et avec vingt-trois chevalets pour chaque pont on réunit les deux bords. Afin de pouvoir transporter plus tôt des troupes sur l'autre rive, on concentra tous ses efforts sur le pont de droite, celui qui était destiné aux piétons et aux cavaliers, et à une heure de l'après-midi il fut praticable. Le corps d'Oudinot heureusement transporté sur l'autre côté de la Bérézina. Napoléon avait amené à Studianka le corps du maréchal Oudinot, et avait remplacé celui-ci à Borisow par les troupes qui suivaient. Il fit immédiatement passer sur la rive droite les divisions Legrand et Maison, les cuirassiers de Doumerc, composant le 2e corps, et y joignit les restes de la division Dombrowski, le tout montant à 9 mille hommes environ. On fit rouler avec beaucoup de précaution deux bouches à feu sur le pont des piétons, et armé de ces moyens Oudinot, se rabattant brusquement à gauche, fondit sur quelques troupes d'infanterie légère que le général Tchaplitz, commandant l'avant-garde de Tchitchakoff, avait portées sur ce point. Le combat fut vif, mais court. On tua deux cents hommes à l'ennemi, et on put s'établir dans une bonne position, de manière à couvrir le passage. On avait le temps, en employant bien la fin de cette journée du 26 et la nuit suivante, de faire passer assez de troupes pour tenir tête à l'amiral Tchitchakoff. Gravité du danger qui reste encore à surmonter. Il est vrai qu'il fallait au moins deux jours pour que l'armée parvenue tout entière à Studianka eût franchi les deux ponts, et en deux jours Tchitchakoff pouvait se concentrer devant le point de passage pour nous empêcher de déboucher sur la rive droite. De son côté Wittgenstein, qui était comme nous sur la rive gauche, pouvait culbuter Victor, et se jeter dans notre flanc droit, pendant que Kutusof viendrait assaillir nos derrières. Dans ce cas la confusion devait être épouvantable, et il était à craindre que la tentative de passage ne se convertît en un désastre. Pourtant une moitié de nos dangers était heureusement surmontée, et il était permis d'espérer qu'on surmonterait l'autre moitié.
Achèvement des deux ponts. À quatre heures de l'après-midi le second pont fut terminé, et Napoléon s'employa de sa personne à faire défiler sur la rive droite tous ceux qui arrivaient. Quant à lui, il voulut demeurer sur la rive gauche, pour ne passer que des derniers. Le général Éblé, sans prendre lui-même un moment de repos, fit coucher sur la paille une moitié de ses pontonniers, afin qu'ils pussent se relever les uns les autres dans la pénible tâche de garder les ponts, d'en exercer la police, et de les réparer s'il survenait des accidents. Dans cette journée, on fit passer la garde à pied, et ce qui restait de la garde à cheval. On commença ensuite le défilé des voitures de l'artillerie. Par malheur le pont de gauche destiné aux voitures chancelait sous le poids énorme des charrois qui se succédaient sans interruption. Pressé comme on était, on n'avait pas eu le temps d'équarrir les bois formant le tablier du pont. Première rupture du pont des voitures. On s'était servi de simples rondins, qui présentaient une surface inégale, et pour adoucir les ressauts des voitures, on avait mis dans les creux de la mousse, du chanvre, du chaume, tout ce qu'on avait pu arracher du village de Studianka. Mais les chevaux enlevaient avec leurs pieds cette espèce de litière, et les ressauts étant redevenus très-rudes, les chevalets qui portaient sur les fonds les moins solides avaient fléchi, le tablier avait formé dès lors des ondulations, et à huit heures du soir trois chevalets s'étaient abîmés avec les voitures qu'ils portaient dans le lit de la Bérézina.
Première réparation de l'accident survenu au pont des voitures. On fut obligé de remettre à l'ouvrage nos héroïques pontonniers, et de les faire rentrer dans l'eau, qui était si froide qu'à chaque instant la glace brisée se reformait. Il fallait la rompre à coups de hache, se plonger dans l'eau, et placer de nouveaux chevalets à une profondeur de six à sept pieds, quelquefois de huit dans les endroits où le pont avait fléchi. Elle n'était ailleurs que de quatre à cinq pieds. À onze heures du soir le pont redevint praticable.
Le général Éblé, qui avait eu soin de tenir éveillés une moitié de ses hommes, tandis que l'autre dormait (lui veillant toujours), fit construire des chevalets de rechange afin de parer à tous les accidents. L'événement prouva bientôt la sagesse de cette précaution. À deux heures de la nuit trois chevalets cédèrent encore au pont de gauche, celui des voitures, et par malheur au milieu du courant, là où la rivière avait sept ou huit pieds de profondeur. Il fallait de nouveau se mettre au travail, et cette fois exécuter ce difficile ouvrage au milieu des ténèbres. Les pontonniers grelottants de froid, mourants de faim, n'en pouvaient plus. Incomparable dévouement du vieux général Éblé. Le vénérable général Éblé, qui n'avait pas comme eux la jeunesse et l'avantage d'un peu de repos pris, souffrait plus qu'eux, mais il avait la supériorité de son âme, et il la leur communiqua par ses paroles. Il fit appel à leur dévouement, leur montra le désastre assuré de l'armée s'ils ne parvenaient à rétablir le pont, et sa vertu fut écoutée. Ils se mirent à l'œuvre avec un zèle admirable. Le général Lauriston, qui avait été envoyé par l'Empereur pour savoir la cause de ce nouvel accident, serrait en versant des larmes la main d'Éblé, et lui disait: De grâce, hâtez-vous, car ces retards nous menacent des plus grands périls.—Sans s'impatienter de ces instances, le vieil Éblé, qui ordinairement avait la rudesse d'une âme forte et fière, lui répondait avec douceur: Vous voyez ce que nous faisons... et retournait non pas stimuler ses hommes, qui n'en avaient pas besoin, mais les encourager, les diriger, et quelquefois plonger sa vieillesse dans cette eau glacée que leur jeunesse supportait à peine. À six heures du matin (27 novembre) ce second accident fut réparé, et le passage du matériel d'artillerie put recommencer.
Le pont de droite, consacré aux piétons et aux fantassins, n'ayant pas eu les mêmes secousses à essuyer, n'avait pas cessé un moment d'être praticable, et on aurait pu faire écouler dans cette nuit du 26 au 27 novembre presque toute la masse désarmée. Obstination des traînards à rester sur la rive gauche de la Bérézina pendant la nuit du 26 au 27, parce qu'ils y ont trouvé de la paille et du bois à brûler. Mais l'attrait de quelques granges, d'un peu de paille, de quelques vivres trouvés à Studianka, en avait retenu une grande partie sur la gauche de la rivière. Quoique le froid qui avait repris ne fût pas encore suffisant pour arrêter l'eau courante, néanmoins tous les marais aux approches de la rivière étaient gelés, ce qui était fort heureux, car sans cette circonstance on n'aurait pas pu les franchir. On avait donc allumé sur la glace des marécages des milliers de feux, et, pour ne pas aller courir ailleurs la chance de bivouacs moins supportables, dix ou quinze mille individus s'étaient établis sur la rive gauche sans vouloir la quitter, de manière que la négligence des piétons rendit inutile le pont de droite, tandis que les deux ruptures survenues coup sur coup rendaient inutile celui de gauche, pendant cette nuit du 26 au 27, temps précieux qu'on devait bientôt regretter amèrement!
Passage d'une grande partie de l'armée dans la journée du 27. Le matin du 27, Napoléon traversa les ponts avec tout ce qui appartenait à son quartier général, et alla se loger dans un petit village, celui de Zawnicky, sur la rive droite, derrière le corps du maréchal Oudinot. Toute la journée il se tint à cheval pour accélérer lui-même le passage des divers détachements de l'armée. Ce qui restait du 4e corps (prince Eugène), du 3e (maréchal Ney), du 5e (prince Poniatowski), du 8e (Westphaliens), passa dans cette journée. C'étaient à peine deux mille hommes pour chacun des deux premiers, cinq ou six cents pour chacun des deux autres, c'est-à-dire deux ou trois cents hommes armés par régiment, persistant à se tenir avec leurs officiers autour des aigles, qu'ils conservaient précieusement comme le dépôt de leur honneur. La désorganisation depuis Krasnoé avait fait des progrès effrayants par suite de la lassitude croissante, laquelle était cause que beaucoup de soldats, même de très-bonne volonté, restaient en arrière, et une fois en retard demeuraient machinalement dans l'immense troupeau des hommes marchant sans armes.
Arrivée et passage du 1er corps. Vers la fin du jour arriva le 1er corps, sous son chef, le maréchal Davout, qui depuis Krasnoé avait recommencé à diriger l'arrière-garde. C'était le seul qui eût conservé un peu de tenue militaire. L'immortelle division Friant, devenue division Ricard, avait péri presque tout entière à Krasnoé, et ses débris suivaient confusément le 1er corps. Les quatre divisions restantes présentaient trois à quatre mille hommes, mais armés, rangés autour de leurs drapeaux, et amenant leur artillerie. Le maréchal Davout, plus triste que de coutume, éprouvait une sorte de révolte intérieure en voyant l'armée réduite à un tel état. Moins soumis, il eût laissé éclater son irritation. Les complaisants qui dans cette affreuse situation n'avaient pas encore perdu le courage de flatter, peignaient à Napoléon la tristesse du maréchal comme une faiblesse, et exaltaient à qui mieux mieux la belle santé, la bonne humeur du maréchal Ney, dont la résistance à toutes les misères était, en effet, admirable. Pour bien flatter Napoléon en ce moment, il fallait n'avoir ni froid, ni faim, ni sommeil, ni aucune trace de maladie! Malheureusement toutes les santés ne se prêtaient pas à ce genre de flatterie.
Le 9e corps, celui du maréchal Victor, après avoir lentement rétrogradé devant Wittgenstein, auquel il disputait le terrain pied à pied, venait enfin de se replier en couvrant la grande armée. Il s'était placé entre Borisow et Studianka, de manière à protéger ces deux positions. On avait bien prévu que le passage serait peu troublé pendant les deux premières journées, celle du 26 et du 27, parce que sur la rive droite Tchitchakoff, ignorant le vrai point de passage, cherchait à nous arrêter au-dessous de Borisow, et que sur la rive gauche Wittgenstein et Kutusof n'ayant pas encore eu le temps de se réunir, ne nous serraient pas d'assez près. Il était probable que le passage serait moins paisible le 28, que Tchitchakoff mieux éclairé nous attaquerait violemment sur la rive où nous avions commencé à descendre, et que Wittgenstein et Kutusof arrivés enfin sur notre flanc et nos derrières, nous attaqueraient tout aussi violemment sur la rive que nous achevions de quitter. Napoléon s'attendait avec raison que la journée décisive serait celle du lendemain 28, que Tchitchakoff tâcherait de jeter la tête de notre colonne dans la Bérézina, et que Wittgenstein et Kutusof s'efforceraient d'y jeter la queue. Ne répétant pas ici la faute commise à Krasnoé, celle d'une retraite successive, il était résolu à se sauver ou à périr tous ensemble, et en conséquence il avait destiné Oudinot passé le premier, Ney et la garde passés après Oudinot, à contenir Tchitchakoff, et Victor, à couvrir la fin du passage avec le 9e corps. Distribution de nos forces pour la journée du 28, qui s'annonce comme la plus difficile. Mettant toujours un extrême soin à tromper Tchitchakoff, il prescrivit au maréchal Victor de laisser à Borisow la division française Partouneaux, déjà réduite par les marches, les combats, de 12 mille hommes à 4 mille. Avec la division polonaise Girard et la division allemande Daendels, ne présentant pas plus de 9 mille hommes à elles deux, et 7 à 800 chevaux, le maréchal Victor devait couvrir Studianka. Voilà ce qui survivait des 24 mille hommes avec lesquels ce maréchal avait quitté Smolensk pour aller rejoindre Oudinot sur l'Oula. En un mois de marche, en quelques combats, 10 à 11 mille hommes avaient disparu. Au surplus, la tenue de ce qui restait était excellente, et en voyant arriver la grande armée, dont la gloire faisait récemment l'objet de leur jalousie, ils étaient saisis de pitié, et demandaient à ces soldats accablés, ayant presque perdu l'orgueil à force de misère, quelles calamités avaient pu les frapper.—Vous serez bientôt comme nous! répondaient tristement les vainqueurs de Smolensk et de la Moskowa à la curiosité de leurs jeunes camarades.—
Napoléon avait complété ses dispositions pour la journée redoutée du 28, en ordonnant au maréchal Davout, dès qu'il aurait passé, de s'avancer sur la route de Zembin, qui était celle de Wilna, afin de n'être pas prévenu par les Cosaques à plusieurs défilés importants de cette route bordée de bois et de marécages.
La journée du 27 fut ainsi employée à franchir la Bérézina, et à préparer une résistance désespérée. Le même jour, un troisième accident survint à deux heures de l'après-midi, toujours au pont de gauche. Il fut bientôt réparé, mais les voitures arrivant en grand nombre à la suite des corps, se pressaient à ce pont, et il était extrêmement difficile de les obliger à ne défiler que successivement. Les gendarmes d'élite, les pontonniers avaient des peines infinies à maintenir l'ordre, et la force dans ce qu'elle a de plus brutal pouvait seule se faire écouter de ces esprits effarés.
On avait raison de se presser, et on ne se pressait même pas assez, surtout au pont des piétons, car l'heure de la crise suprême approchait. L'ennemi ou trompé, ou en retard, se ravisait, et accourait enfin. N'ayant pas su nous empêcher de jeter des ponts, il allait nous assaillir au moment où, n'ayant pas fini de les passer, nous étions encore partagés entre les deux rives de la Bérézina. Tchitchakoff heureusement s'était complétement trompé sur le lieu qui devait servir à notre passage. Arrivant par la route de Minsk, ayant pu se convaincre de ses propres yeux des efforts que nous avions faits pour nous approvisionner dans cette direction, il avait dû considérer Borisow et Minsk comme les points par lesquels Napoléon chercherait à regagner Wilna. La présence du prince de Schwarzenberg dans le voisinage de cette route était pour lui une raison de plus de croire que Napoléon la prendrait pour rallier en passant l'armée austro-saxonne. Vues et projets des Russes pour la journée du 28. Ajoutez que Kutusof informé par des rapports d'espions que la route de Minsk était celle de l'armée française, l'avait averti de prendre garde à lui du côté de Borisow, et au-dessous. Opinion de Tchitchakoff et motifs de sa résolution. Pour Tchitchakoff, qui avait à la fois un chef et un ennemi dans Kutusof, depuis qu'il l'avait remplacé en Orient, un tel avis était de grande importance. À se tromper avec Kutusof, il y avait une excuse. Il n'y en avait pas à se tromper tout seul. Enfin les démonstrations de passage ordonnées par Napoléon au-dessous de Borisow, avaient été une dernière cause d'illusion, et le général Tchaplitz ayant signalé à l'amiral Tchitchakoff les préparatifs qu'il apercevait à Studianka, c'étaient ces préparatifs, les seuls sérieux, que l'amiral avait pris pour les simples démonstrations destinées à l'abuser. C'est ainsi que nous ne l'avions eu sur les bras ni le 26 ni le 27, concentré qu'il était au-dessous de Borisow. Pourtant les troupes légères de Tchaplitz ayant vu bien positivement le passage d'une armée le soir du 26 et le matin du 27, le général de l'armée d'Orient avait fini par se détromper, et il avait résolu de nous attaquer violemment sur la rive droite. Mais ne voulant le faire qu'avec le concours des deux autres armées russes placées sur la rive gauche, il s'était hâté de se mettre en rapport avec elles, et leur avait proposé le 28 pour le jour d'une attaque énergique et simultanée. Il devait porter le gros de ses troupes sur le point de passage choisi par les Français, et tâcher de refouler dans la Bérézina tout ce qui l'avait déjà traversée, tandis que Kutusof et Wittgenstein devaient essayer d'y précipiter tout ce qui n'aurait pas achevé de la franchir. Afin de lier leurs mouvements, Tchitchakoff avait imaginé de faire passer son arrière-garde sur les restes du pont brûlé de Borisow, et de se mettre ainsi en communication avec Kutusof et Wittgenstein. Il pouvait disposer d'environ 30 ou 32 mille hommes, dont 10 ou 12 mille en cavalerie, ce qui n'était pas un avantage sur le terrain où l'on allait combattre.