Tout ce que Napoléon, avec son regard si exercé, parvint à discerner dans ce qui se passait devant lui, c'est que l'armée russe accourait tout entière pour défendre une ville qui lui tenait fort à cœur.
Les Russes s'arrêtant enfin, Napoléon ne pouvait ni reculer, ni tâtonner devant eux, et leur laisser l'avantage de lui avoir disputé un point tel que Smolensk. Nécessité pour Napoléon de ne pas tâtonner devant Smolensk, et d'enlever cette ville de vive force. Il aurait pu sans doute remonter le Dniéper, peut-être le traverser à gué au-dessus de Smolensk, et exécuter un peu plus haut sa grande manœuvre. Mais d'une part il n'avait pas eu le temps de reconnaître le fleuve, et de s'assurer si le passage en était facile, de l'autre il devait hésiter à tenter en présence de l'ennemi une telle opération, surtout en laissant aux Russes le pont de Smolensk, par lequel ils étaient maîtres de déboucher à tout instant, et de lui couper à lui-même sa ligne de communication. Enlever Smolensk sous leurs yeux par un acte de vigueur, était donc la seule opération conforme à sa situation, conforme à son caractère, et capable de lui conserver l'ascendant des armes, dont il avait plus que jamais besoin.
Distribution des corps français autour de Smolensk. Napoléon rangea immédiatement ses troupes en ligne. À gauche contre le Dniéper, vis-à-vis du faubourg de Krasnoé, il plaça les trois divisions de Ney; au centre, vis-à-vis des faubourgs de Micislaw et de Roslawl, les cinq divisions de Davout; à droite, devant les faubourgs de Nikolskoié et de Raczenska, les Polonais de Poniatowski, impatients d'attaquer la ville tant disputée aux Russes par leurs aïeux; à l'extrême droite enfin, sur un plateau le long du Dniéper, la masse de la cavalerie française. En arrière et au centre de ce vaste demi-cercle, il établit la garde impériale, et sur les hauteurs, dans les emplacements les mieux choisis, sa formidable artillerie, qui allait couvrir de feux plongeants la malheureuse cité russe!
Le corps du prince Eugène était encore à trois ou quatre lieues en arrière, à Korytnia, le long du Dniéper. Junot, chargé de venir avec les Westphaliens appuyer les Polonais, s'était trompé de route. Mais les 40 mille hommes auxquels s'élevaient ces deux détachements de l'armée n'étaient pas nécessaires pour accabler l'ennemi. Toute la seconde moitié de la journée du 16 fut ainsi employée par les Français et les Russes à s'asseoir dans leurs positions, sans engagement sérieux de part ni d'autre, sauf, du côté des Français, un feu d'artillerie continuel qui causait dans la ville de grands ravages, et y tuait beaucoup d'hommes à cause de l'entassement des troupes.
Reconnaissance faite par Napoléon le 17 au matin. Le lendemain matin 17, Napoléon, montant à cheval de très-bonne heure, voulut observer ce que faisait l'ennemi, et, entouré de ses lieutenants, parcourut le demi-cercle des hauteurs sur lesquelles il avait campé. On voyait distinctement les 30 mille hommes de Doctoroff, de Konownitsyn et de Névéroffskoi prendre leurs positions dans la ville et les faubourgs, tandis que le reste des deux armées russes demeurait immobile sur les hauteurs. Au nombre des suppositions que Napoléon avait regardées comme admissibles, mais comme peu vraisemblables, était celle que les Russes, maîtres de Smolensk, pouvant à volonté passer et repasser le Dniéper à l'abri de fortes murailles, viendraient lui offrir la bataille pour sauver une ville à laquelle ils attachaient un grand prix. Il y avait en effet à côté de Smolensk, vers notre droite, un plateau bien situé, entouré d'un ravin, et sur lequel Napoléon se préparait à déployer sa cavalerie. Il n'eût pas été impossible que cet emplacement tentât les Russes, et même pour les y attirer Napoléon avait eu le soin de ne pas l'occuper encore, et de tenir sa cavalerie en arrière. Rien ne lui aurait plus convenu assurément qu'une pareille faute de la part des Russes. Mais venir livrer une bataille au delà du Dniéper, en l'ayant ainsi à dos s'ils étaient battus, eût été de leur part une bévue telle, qu'on ne devait guère l'espérer. D'ailleurs ils ne songeaient pas en ce moment à livrer bataille, mais à verser du sang pour Smolensk, et ce sacrifice à la passion nationale était tout ce qu'on pouvait attendre d'eux.
Napoléon, avant d'attaquer, attend quelques heures, pour voir si les Russes ne songeraient pas à déboucher de Smolensk et à livrer bataille. Napoléon cependant laissa s'écouler deux ou trois heures avant de prendre un parti, afin d'épuiser jusqu'à la dernière les chances d'une action générale. Autour de lui, il s'élevait plus d'une réflexion sur la difficulté d'enlever Smolensk d'assaut, contre trente mille Russes qui venaient de s'y enfermer. Il les écoutait sans y répondre. Comme aucune des idées qu'une situation militaire pouvait faire naître ne manquait de surgir dans son esprit, il entrevit la possibilité de franchir le Dniéper au-dessus de Smolensk, et de déboucher à l'improviste sur la gauche des Russes, ce qui l'aurait replacé dans la pleine exécution de sa grande manœuvre. Mais pour tenter sans imprudence une telle opération, il aurait fallu qu'elle pût s'opérer avec une extrême célérité, c'est-à-dire que le fleuve fût guéable, que ses soldats pussent le franchir en y entrant jusqu'à la poitrine, et que, passant le Dniéper comme jadis le Tagliamento devant l'archiduc Charles, ils vinssent déborder rapidement la gauche des Russes, et les prendre à revers. Il était en effet indispensable qu'une telle opération s'accomplît en quelques instants, car si on était réduit à jeter des ponts en présence de l'ennemi, les Russes viendraient infailliblement se placer en masse sur le point de passage, et opposer des obstacles presque insurmontables à l'établissement des ponts, ou bien ils déboucheraient par Smolensk sur notre flanc et nos derrières, pour couper notre ligne de communication, ou bien enfin ils décamperaient et nous échapperaient de nouveau, en nous laissant, il est vrai, Smolensk, mais en nous dérobant encore l'occasion de combattre. Recherche d'un gué au-dessus de Smolensk, afin de passer le Dniéper sur la gauche des Russes. Tout dépendait donc d'une question: le fleuve était-il guéable au-dessus de Smolensk, et très-près de notre position actuelle? car remonter beaucoup plus haut, et laisser le débouché de Smolensk ouvert sur nos derrières, était une imprudence inadmissible. Ruminant toutes ces considérations dans son esprit, Napoléon envoya un détachement de cavalerie au bord du fleuve, avec mission de chercher un gué. Le fleuve en cet endroit paraissait en effet peu profond. Soit que la reconnaissance fût mal exécutée, soit qu'elle ne fût pas poussée assez haut, nulle part on ne trouva de gué praticable. On restait ainsi avec un cours d'eau lent mais non guéable devant soi, et avec toute l'armée de Bagration rangée en bataille sur l'autre rive. Jeter des ponts en présence d'un ennemi ainsi préparé, était sinon impraticable, du moins très-téméraire, et il ne restait qu'une opération possible, celle de s'emparer de Smolensk par un coup de vigueur[13]. Napoléon ne s'arrêta donc point devant quelques objections élevées autour de lui, et résolut d'emporter Smolensk d'assaut. N'ayant trouvé aucun gué, et les Russes ne débouchant pas de Smolensk, Napoléon ordonne l'attaque de cette ville. Être venu si loin pour tâtonner en présence des Russes, pour ménager les hommes dans le combat, quand on les ménageait si peu dans la marche, pour hésiter à en perdre dix mille dans une journée qui pourrait être du plus grand effet moral, lorsqu'en trois ou quatre jours de route on en perdait le double sans faire autre chose que se décourager, n'était pas une conduite qui pût lui convenir, ni qui fût soutenable, cette guerre une fois admise. En conséquence il donna le signal de l'attaque. Il était dix ou onze heures du matin: les Russes immobiles ne songeaient pas à passer le Dniéper; il fallait donc aller les chercher dans Smolensk, au risque de verser bien du sang, mais avec la presque certitude d'ensevelir douze ou quinze mille d'entre eux sous les ruines de la vieille cité moscovite, et de produire dans l'âme de ces soldats exaltés, sinon un complet abattement, du moins une forte impression de terreur.
Le signal donné, chacun aborda les Russes conformément à la place qu'il occupait. À droite la cavalerie, d'abord contenue, fut lancée sur le plateau qu'on avait laissé vacant, et qui s'étendait jusqu'au Dniéper. Les escadrons du général Bruyère refoulèrent une brigade de dragons russes, et protégèrent l'établissement d'une batterie de soixante bouches à feu, que Napoléon avait ordonné de disposer sur le bord même du fleuve, pour foudroyer Smolensk, pour prendre d'enfilade le pont qui servait de communication entre les deux parties de la ville, et battre aussi la rive opposée où les Russes étaient en bataille. L'artillerie ennemie voulut riposter, mais elle fut bientôt réduite à se taire.
Le prince Poniatowski, les maréchaux Davout et Ney, rejettent les Russes dans les faubourgs de Smolensk. Pendant cette opération préliminaire exécutée à notre extrême droite, le prince Poniatowski, se portant entre la droite et le centre avec son infanterie, attaqua franchement les faubourgs de Raczenska et de Nikolskoié, défendus par la division Névéroffskoi, et parvint avec ses braves troupes jusqu'à la tête de ces faubourgs. Au centre, le maréchal Davout refoula les avant-postes russes dans les faubourgs de Roslawl et de Micislaw, et commença un feu d'artillerie violent contre les faubourgs et la ville, qui étaient défendus en cet endroit par les divisions Konownitsyn et Kaptsewitch. À gauche Ney, s'avançant avec deux divisions, et en laissant une troisième en réserve, fit aborder par la division Marchand la citadelle, contre laquelle le 46e avait échoué la veille. Des broussailles épaisses empêchaient de discerner la forme et la faiblesse de cette citadelle, construite en terre, non palissadée, et facile à enlever. Ney n'osa pas la brusquer par le souvenir de ce qui lui était arrivé, mais il pénétra dans le faubourg de Krasnoé, occupé par la division Likhaczeff, qu'il refoula jusqu'aux fossés de la ville.
Enlèvement des faubourgs de Micislaw et de Roslawl par une vigoureuse attaque du maréchal Davout. C'était le moment choisi pour l'attaque principale que le maréchal Davout devait exécuter contre les faubourgs de Micislaw et de Roslawl. Une grande route séparant ces deux faubourgs et descendant sur la ville, allait aboutir à la porte de Malakofskia. Le maréchal dirigea d'abord la division Morand sur cette route, pour s'en emparer, isoler en y pénétrant les deux faubourgs l'un de l'autre, et rendre plus facile l'attaque de front dont ils allaient être l'objet. Le 13e léger, conduit par le général Dalton, et appuyé par le 30e de ligne, joignit à la baïonnette les troupes ennemies qui étaient en avant de la route, les refoula avec une vigueur irrésistible, leur enleva un cimetière où elles s'étaient établies, puis, s'engageant sur la route elle-même, sous une grêle de balles parties de tous les côtés, vainquit tous les obstacles, et aux yeux de l'armée, saisie d'admiration, rejeta les Russes jusque sur l'enceinte de la ville. C'était avec la brave division Konownitsyn que les 13e et 30e régiments avaient été aux prises, et ils avaient jonché la terre de ses morts. Au même instant, et un peu sur la gauche, la division Gudin, conduite par son général et par le maréchal Davout en personne, attaqua aussi vigoureusement le grand faubourg de Micislaw, que défendait la division Kaptsewitch, la repoussa d'abord à la baïonnette jusqu'à l'entrée du faubourg, puis y pénétra à sa suite, la chassa de rue en rue, et la mena ainsi jusqu'au bord du fossé, au moment où la division Morand y arrivait de son côté par la grande route. À droite, la division Friant avait enlevé avec moins de difficulté le faubourg de Roslawl, et était parvenue comme les deux autres divisions devant l'enceinte, d'où elles auraient pu être foudroyées toutes trois si des embrasures pour l'artillerie eussent été ménagées dans la vieille muraille. Toutefois elles reçurent des tours quelques boulets et quelques obus. Mais ce furent les Russes qui eurent le plus à souffrir, car, rejetés à la pointe des baïonnettes jusque dans les fossés de Smolensk, fusillés ensuite à bout portant, ils ne trouvaient pour rentrer en ville que quelques rares issues pratiquées dans l'enceinte.
On se bat longtemps le long du fossé et de l'enceinte. Cependant les Russes, auxquels Barclay de Tolly avait envoyé comme renfort la division du prince Eugène de Wurtemberg, essayèrent de reprendre l'offensive, en exécutant de violentes sorties par les portes de Nikolskoié et de Malakofskia. Le prince Poniatowski, arrivé devant la porte de Nikolskoié, eut besoin de toute la bravoure de ses Polonais pour ramener les Russes dans l'intérieur de la ville. Il en fallut tout autant au maréchal Davout devant la porte Malakofskia. Il avait affaire à la division Konownitsyn et à la division du prince de Wurtemberg, qui l'une et l'autre revinrent à la charge avec fureur. On les refoula cependant, et on les contraignit de rentrer par la porte Malakofskia, de laquelle elles avaient tenté de déboucher. Le général Sorbier ayant sur ces entrefaites amené la réserve d'artillerie de la garde, composée de pièces de 12, on la disposa de manière à prendre soit à gauche, soit à droite, les fossés d'enfilade, ce qui obligea les Russes à se renfermer définitivement dans l'intérieur de Smolensk. Alors on dirigea contre l'enceinte tout ce qu'on avait d'artillerie. Mais les boulets s'enfonçant dans le vieux mur en briques, n'y produisaient pas grand effet. On eut recours à un autre moyen, ce fut de tirer dans la ville par-dessus les murs, et on y employa plusieurs centaines de pièces de canon. Chaque projectile ou ravageait des maisons, ou tuait en grand nombre les défenseurs accumulés dans les rues et sur les places publiques.
À la chute du jour l'enceinte intérieure sépare les combattants. Après six heures de ce terrible combat, l'obstacle de l'enceinte, que nous ne pouvions pas forcer, que les Russes n'osaient plus franchir, finit par séparer les combattants. Le maréchal Davout, au centre, prépara tout pour enlever la ville le lendemain matin, après l'avoir accablée toute la nuit de projectiles destructeurs. Napoléon lui fit dire qu'il fallait l'emporter à tout prix, et lui laissa le choix des moyens. On ne pouvait effectivement, sans produire une impression morale des plus fâcheuses, surtout après avoir perdu autant de monde, accepter le rôle de gens qui avaient été repoussés.
Résolution d'emporter l'enceinte d'assaut le lendemain matin. Le maréchal Davout, d'accord avec le général Haxo, qui était allé sous un feu épouvantable reconnaître l'enceinte, résolut de donner l'assaut sur un point qui paraissait accessible, et qui était situé vers notre droite, entre l'emplacement du 1er corps et celui du prince Poniatowski. Il y avait là une ancienne brèche, dite brèche Sigismonde, qui n'avait jamais été réparée, et qui n'était fermée que par un épaulement en terre. Le général Haxo ayant déclaré la position abordable, le maréchal Davout destina au général Friant l'honneur de mener sa division à l'assaut le lendemain matin.
Les Russes évacuent Smolensk pendant la nuit, en y mettant le feu. La nuit fut épouvantable. Les Russes, faisant enfin le sacrifice de cette cité chérie, qui venait de leur coûter tant de sang, se joignirent à nous pour la détruire, et y mirent volontairement le feu, que nous n'y avions mis qu'involontairement avec nos obus. Au milieu de l'obscurité, on vit jaillir tout à coup des torrents de flammes et de fumée. L'armée, debout sur les hauteurs, fut vivement frappée de ce spectacle extraordinaire, semblable à une éruption du Vésuve dans une belle nuit d'été[14]. On pressentit à cet aspect toute la fureur qui allait signaler la présente guerre, et sans en être épouvanté on en fut ému cependant. Notre nombreuse artillerie vint ajouter de nouvelles flammes à cet incendie, afin de rendre le séjour de Smolensk inhabitable à l'ennemi.
En effet, le sang qui avait coulé en abondance parmi les Russes avait satisfait chez eux à l'honneur, au devoir, à la piété religieuse, à tous les sentiments qui les avaient portés à combattre en cette occasion. Barclay de Tolly, après avoir sacrifié le calcul au sentiment, ramené enfin au calcul, prescrivit à Doctoroff, à Névéroffskoi, au prince Eugène de Wurtemberg, d'évacuer Smolensk pendant la nuit, ce qu'ils firent en mettant partout le feu, afin de nous livrer le cadavre calciné plutôt que le corps de cette grande ville.
À la pointe du jour, quelques soldats du maréchal Davout s'étant approchés du retranchement en terre qu'ils devaient enlever, et ne le trouvant pas défendu, le gravirent, entendirent l'accent slave de l'autre côté, se crurent d'abord tombés au milieu des Russes, mais reconnurent bientôt les Polonais, qui venaient de pénétrer par le faubourg de Raczenska, leur donnèrent la main, et coururent porter cette bonne nouvelle au maréchal. Les Français entrent dans Smolensk en flammes. Alors on pénétra en masse dans la ville qu'on s'empressa de disputer aux flammes, dans l'espérance d'en sauver une partie. Il y avait dans les faubourgs deux ou trois Russes morts pour un Français, ce qui s'explique par l'effet meurtrier de notre artillerie, et par la situation des Russes, placés longtemps à découvert entre les faubourgs et l'enceinte. Pertes des Français et des Russes. Notre perte réelle fut de 6 à 7 mille morts ou blessés, celle des Russes, d'après les évaluations les plus exactes, de 12 ou 13 mille au moins[15].
Les ravages du feu étaient considérables, les principaux magasins détruits, et les pertes, surtout en denrées coloniales, immenses. Les Russes au surplus étaient les vrais auteurs de ce dommage; mais ce qui de leur part diminuait le mérite du sacrifice, c'est que c'était l'armée et ses chefs qui dévastaient des propriétés appartenant à de pauvres marchands, et satisfaisaient ainsi leur rage aux dépens du bien d'autrui. Les habitants avaient fui pour la plupart, et ceux qui étaient restés, faute de temps ou de moyens pour s'enfuir, se trouvaient réunis dans la principale église de Smolensk, vieille basilique byzantine fort en renom parmi les Russes. Ils étaient là, femmes, vieillards et enfants, saisis de terreur, embrassant les autels et versant des larmes. Heureusement nos projectiles avaient ménagé le vénérable édifice, et nous avaient épargné le chagrin de causer d'inutiles profanations. On rassura ces infortunés, et on essaya de les ramener dans celles de leurs demeures qui n'avaient pas été consumées par l'incendie. Les rues offraient un spectacle hideux, c'était celui des morts et des blessés russes couvrant la terre. L'excellent docteur Larrey les fit ramasser presque en même temps que les blessés français, persistant dans sa bonté naturelle, et dans sa noble politique de soigner les blessés de l'ennemi, pour qu'à son tour l'ennemi soignât les nôtres. Mais la fureur nationale, excitée au plus haut point contre nous, devait rendre son calcul à peu près stérile.
Pénible impression qu'éprouve l'armée en entrant dans Smolensk. Notre armée, malgré l'enivrement du combat et du succès, éprouva en entrant dans Smolensk une pénible émotion. Autrefois, dans nos longues courses victorieuses, lorsque nous pénétrions dans des villes conquises, après un premier moment de terreur, les habitants, rassurés par la bienveillance ordinaire du soldat français, revenaient dans leurs demeures, qu'ils n'avaient pas songé à détruire, et dont ils se hâtaient de nous faire partager les ressources. Il n'y avait d'incendie que ceux que nos obus avaient involontairement allumés. Dans cette dernière campagne, surtout depuis que la frontière moscovite était franchie, nous trouvions partout la solitude et les flammes, et si quelques rares habitants restaient dans nos mains, la terreur et la haine régnaient sur leurs visages. Les juifs, si nombreux en Pologne, si serviables par avidité, si empressés à nous offrir une hospitalité dégoûtante mais utile, les juifs eux-mêmes manquaient, car il n'en existait point au delà de la frontière polonaise. En voyant ces flammes, cette solitude, ces cadavres gisants dans les rues, nos soldats commencèrent à comprendre que ce n'était point là une de ces guerres comme ils en avaient tant vu, et dans lesquelles avec des actes brillants et de l'humanité on désarmait l'ennemi. Ils sentirent que c'était une lutte plus grave. Mais le goût de l'extraordinaire les dominait et les entraînait: la vue de Napoléon les transportait toujours, et ils croyaient marcher à une expédition merveilleuse, qui surpasserait toutes celles de l'antiquité.
Napoléon parcourut à cheval les faubourgs et la ville, puis vint se placer dans une des tours qui flanquaient l'enceinte du côté du Dniéper, et de laquelle on pouvait discerner ce qui se passait au delà du fleuve. Il vit les Russes occupant l'autre rive, et tenant encore la ville nouvelle, mais s'apprêtant évidemment à l'évacuer, et ne songeant à la défendre que pendant le temps nécessaire à l'évacuation. Assurer le passage du Dniéper était donc la principale opération de cette journée. Les Russes avaient détruit le pont qui unissait l'ancienne ville et la nouvelle, pas assez toutefois pour empêcher nos hardis fantassins de franchir le fleuve en cheminant sur la tête des pilotis incomplétement brûlés. Quelques-uns avaient usé de ce moyen pour aller tirailler au delà du Dniéper, mais ils avaient été promptement repoussés ou pris. L'Empereur ordonna au général Éblé de jeter des ponts, et celui-ci se hâta d'y employer activement ses pontonniers et les troupes du maréchal Ney.
Tristes réflexions de Napoléon, dont toutes les manœuvres ont échoué dans cette campagne. Napoléon, bien que partout il eût triomphé de l'ennemi, éprouvait même au milieu de la victoire, même au sein d'une ville enlevée d'assaut, le plus triste mécompte. C'était la troisième de ses grandes manœuvres qui échouait depuis l'ouverture de cette campagne. Il avait manqué Bagration à Bobruisk, avait en vain essayé de déborder Barclay de Tolly entre Polotsk et Witebsk, et maintenant, après un mouvement des plus savants et des plus hardis pour tourner les deux armées réunies de Bagration et de Barclay, il venait d'être arrêté par Smolensk, qui, tout en succombant, lui avait fait perdre les journées du 16 et du 17 août, et allait lui faire perdre encore toute celle du 18. Dès lors l'espérance de déboucher au delà du Dniéper assez à temps pour déborder la gauche de l'ennemi, n'avait plus aucun fondement, car il fallait la journée au moins pour jeter des ponts, et dans cet intervalle les Russes devaient avoir gagné assez de terrain pour se soustraire à toutes nos manœuvres. Napoléon songea bien encore à chercher un gué au-dessus de Smolensk, et en chargea Junot, qui s'étant égaré pendant la journée du 17, s'était élevé assez haut sur notre droite. Mais rien ne pouvait faire que les Russes n'eussent pas sur nous un jour d'avance, et ne fussent pas dès lors en mesure de nous précéder sur la route de Saint-Pétersbourg, ou sur celle de Moscou. Napoléon rentra donc triste et affecté dans la demeure qu'on lui avait réservée à Smolensk, et se vengea de ses déplaisirs en blâmant beaucoup la malhabileté des généraux ennemis, qui venaient, selon lui, de sacrifier 12 mille hommes sans aucun motif raisonnable. Si, en effet, ils n'avaient pas obéi à un sentiment puissant, leur conduite eût été injustifiable; mais ils avaient cédé à un entraînement irrésistible en cherchant à nous disputer Smolensk, et, bien qu'habituellement la raison soit la vraie lumière à suivre dans la guerre comme dans la politique, il faut reconnaître que le cœur n'égare pas toujours, et les Russes, en nous retenant deux jours devant Smolensk, s'étaient sauvés, sans qu'ils s'en doutassent, de la plus dangereuse des combinaisons de leur redoutable adversaire. Quoique ayant perdu Smolensk et des milliers d'hommes, ils étaient moins confondus par l'événement que Napoléon lui-même.
Fallait-il attribuer aux fautes de Napoléon, ou à la difficulté même de cette guerre, l'insuccès des manœuvres qu'il avait imaginées? Des juges sévères, devenus après la chute de Napoléon aussi rigoureux pour lui que la fortune, lui ont attribué l'insuccès de ses combinaisons, aussi profondément conçues cependant que toutes celles qui ont immortalisé son génie. Ils lui ont adressé des reproches, dont les faits ci-dessus rapportés peuvent montrer le plus ou moins de fondement. Dans le projet d'envelopper le prince Bagration, ou de l'isoler au moins pour le reste de la campagne, on a vu en effet que Napoléon n'avait pas assez exactement apprécié les difficultés que le pays et les distances opposeraient à la jonction du roi Jérôme avec le maréchal Davout, qu'il avait trop maltraité son jeune frère, et mis trop peu de troupes à la disposition du maréchal. On pouvait donc lui imputer une part de ce premier insuccès. Dans le projet de défiler devant le camp de Drissa, de passer ensuite brusquement la Dwina entre Polotsk et Witebsk, pour déborder Barclay de Tolly et le prendre à revers, l'exécution avait répondu à la conception, et on ne pouvait lui reprocher qu'une chose, c'était d'avoir lui-même, à force de guerres, appris la guerre à ses ennemis, lesquels s'étant aperçus à temps du danger qui les menaçait, s'en étaient tirés en faisant violence à leur maître. Enfin, dans le dernier projet, on a blâmé Napoléon d'avoir poussé trop loin son mouvement tournant, de l'avoir poussé jusqu'à franchir le Dniéper pour venir repasser ce fleuve à Smolensk; on a dit qu'il aurait dû s'arrêter avant d'arriver au Dniéper, remonter ce fleuve par la rive droite au lieu de le remonter par la rive gauche, et tourner les Russes par Nadwa. (Voir la carte no 55.) Mais les faits montrent qu'il avait pesé toutes ces chances, de concert avec le maréchal Davout, et que c'est après de mûres réflexions qu'il avait résolu de cheminer par la rive gauche, que les Russes n'occupaient pas, ce qui lui offrait pour les tourner un trajet plus prompt et plus sûr, quoique plus long. Il ressort en effet des événements que s'il eût suivi l'avis contraire, il eût trouvé à Nadwa Bagration se battant avec désespoir, que probablement il eût attiré les Russes en masse sur leur gauche, et couru le risque de se faire acculer lui-même au Dniéper. Les faits le justifient donc ici complétement. D'autres juges encore ont dit qu'au lieu de chercher à tourner les Russes par leur gauche, il aurait dû songer à les tourner par leur droite, c'est-à-dire par Witebsk et Sourage; qu'il aurait dû par conséquent remonter la Dwina, puis se rabattre sur les Russes par leur droite, et les acculer au Dniéper. Mais la carte prouve que son calcul était bien préférable à celui de ses censeurs, car en rejetant les Russes sur le Dniéper, il les eût rejetés sur le pont de Smolensk, qu'ils auraient passé sans difficulté, après quoi ils auraient regagné librement l'intérieur de l'empire par les provinces méridionales, qui étaient les plus fertiles, et offraient le champ le plus vaste à une retraite continue. En les tournant par leur gauche au contraire, en les rejetant sur la Dwina, il les rejetait dans un angle formé par la Dwina et la mer, et pouvait ainsi les y enfermer complétement. (Voir la carte no 54.) Il suffisait pour cela qu'il eût acquis sur eux une ou deux journées d'avance en les débordant. C'est là le motif profond pour lequel il avait toujours tendu à déborder par leur gauche, et non par leur droite, les Russes campés sur la Dwina. Évidemment ce qui l'avait fait échouer ici, c'était l'éveil dans lequel il les avait trouvés, c'était l'énergie qu'ils avaient déployée à Smolensk, et ce n'est pas son génie militaire qu'on surprend en faute, c'est ce que nous appelons sa politique, sa politique qui l'avait conduit à braver les lieux, quels qu'ils fussent, et à pousser les hommes au désespoir à force de les vouloir dominer. Or les lieux méconnus, les hommes poussés au désespoir, qu'est-ce, sinon la nature des choses résistant invinciblement à qui prétend lui faire violence?
Tandis que Napoléon rentrait dans l'intérieur de Smolensk pour donner des soins à son armée, tandis que nos pontonniers malgré un feu très-vif de tirailleurs, s'empressaient de jeter des ponts, les généraux russes s'occupaient d'assurer leur retraite. Ils avaient besoin de se hâter, car la route de Moscou, longeant pendant l'espace de quelques lieues la rive droite du Dniéper (voir la carte no 57), était exposée à toutes les tentatives des Français, qui pouvaient bien finir par découvrir les gués du fleuve, et par le passer pour leur barrer le chemin. Mais s'il faut peu de temps pour se décider quand on agit dans le sens de la passion générale, il en faut davantage quand on agit en sens contraire. Marche des colonnes russes au sortir de Smolensk. Barclay de Tolly, qui à chaque pas rétrograde blessait les passions de son armée, ne prit que le 18 au soir, lorsque nos ponts étaient achevés, le parti de livrer définitivement la ville nouvelle aux Français. Il ordonna donc au prince Bagration de se porter en avant pour s'emparer des points les plus importants de la route de Moscou, que les Français devaient être tentés d'intercepter, et il fit ses dispositions pour le suivre avec l'armée principale. Cette route de Moscou s'avance droit à l'est, lorsqu'on a franchi l'ouverture de vingt lieues dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et qui existe entre les sources de la Dwina et celles du Dniéper; elle rencontre ainsi deux fois les sinuosités du Dniéper, une première fois à Solowiewo, à une forte journée de Smolensk, et une seconde fois à Dorogobouge, qui en est à deux journées. (Voir la carte no 55.) À Solowiewo la route de Moscou passait de la rive droite du Dniéper occupée par les Russes, sur la rive gauche occupée par les Français. L'armée en retraite pouvait donc y être arrêtée. À Dorogobouge la route rencontrait le Dniéper une dernière fois, et on y trouvait derrière l'Ouja, petite rivière qui se jette dans le Dniéper, une position où il y avait aussi quelque utilité à nous prévenir. Le général Barclay de Tolly prescrivit au prince Bagration de se porter tout de suite sur Dorogobouge, et résolut de se rendre lui-même à Solowiewo, en partant le 18 au soir, et en marchant toute la nuit afin d'y arriver à temps. Mais cette retraite, facile pour le prince Bagration qui avait beaucoup d'avance, ne l'était pas pour le général Barclay de Tolly, qui était encore à Smolensk, et ne devait en sortir qu'au dernier moment. Leur long détour pour éviter la rencontre des Français. De plus la route de Moscou, pendant deux lieues environ, longeait le Dniéper de si près, qu'elle était exposée à une subite irruption des Français. Le général Barclay de Tolly conçut la pensée d'éviter ce danger en prenant des chemins de traverse qui le mettraient hors d'atteinte, et le ramèneraient sur la grande route à une distance de trois ou quatre lieues, vers un endroit appelé Loubino. En conséquence il divisa en deux colonnes l'armée qui était sous ses ordres directs. L'une, composée des 5e et 6e corps, sous le général Doctoroff, des 2e et 3e corps de cavalerie, de toute la réserve d'artillerie et des bagages, dut faire le détour le plus long, et passer par Zykolino, pour aboutir à Solowiewo. La seconde, composée des 2e, 3e et 4e corps, et du 1er de cavalerie, conduite par le lieutenant général Touczkoff, devait faire un détour moins long, et passer par Krakhotkino et Gorbounowo, pour tomber sur Loubino. (Voir les cartes nos 55 et 57.) Cependant le général Barclay de Tolly, qui n'avait envoyé sur la route directe que quatre régiments de Cosaques sous le général Karpof, craignit que ce ne fût pas assez pour occuper le point de Loubino, par lequel le chemin de traverse rejoignait la grande route, et il dépêcha le général-major Touczkoff III, frère de celui qui commandait la seconde colonne, avec trois autres régiments de Cosaques, les hussards d'Élisabethgrad, le régiment de Revel, et les 20e et 21e de chasseurs. C'étaient environ 5 ou 6 mille hommes de toutes armes, chargés de s'emparer à l'avance du débouché par lequel la seconde colonne, la plus exposée des deux, devait regagner la grande route. Il fit partir ces dernières troupes par la voie directe et de très-bonne heure, et bien lui en prit, comme on va le voir. Ces dispositions adoptées, il mit toute son armée en mouvement pendant la nuit du 18 au 19, et laissa devant Smolensk une arrière-garde sous le général Korff.
Les Français ayant réussi à franchir le Dniéper se mettent à la poursuite des Russes. Vers la fin de la journée du 18, les Français avaient fort avancé l'établissement de leurs ponts, et ils commencèrent à se transporter au delà du Dniéper dans la nuit du 18 au 19. Le 19 au matin, Ney passa le fleuve avec son corps pour se mettre à la poursuite de l'ennemi, et Davout en fit autant avec le sien. On batailla contre l'arrière-garde du général Korff, et on la repoussa vivement. Arrivé sur les hauteurs de la rive droite on avait deux routes devant soi: l'une s'élevant droit au nord, conduisait par Poreczié et la Dwina dans la direction de Saint-Pétersbourg, l'autre au contraire allant à l'est, et longeant le Dniéper, conduisait par Solowiewo et Dorogobouge dans la direction de Moscou. (Voir la carte no 55.) On voyait sur l'une et l'autre des arrière-gardes ennemies, ce qui était naturel, car le gros de l'armée de Barclay de Tolly destiné à prendre les chemins de traverse, devait suivre un moment la route de Saint-Pétersbourg, et le détachement du général Karpof, au contraire, envoyé par la voie la plus courte pour s'emparer du débouché de Loubino, devait suivre tout simplement la route de Moscou. Ney incertain, courut au détachement le plus rapproché de lui, lequel marchait sur la route de Saint-Pétersbourg, l'assaillit, et le rejeta assez loin. C'était à un lieu dit Gédéonowo[16]. Le général Barclay de Tolly effrayé de voir les Français si près de lui, et en mesure d'intercepter les chemins de traverse réservés aux deux colonnes de son armée, accourut aussitôt, et ordonna au prince Eugène de Wurtemberg de conserver ce point à tout prix, pour donner à ce qui était encore en arrière le temps de défiler. On combattit en cet endroit avec beaucoup d'opiniâtreté de la part des Russes, qui regardaient leur salut comme attaché à la conservation du poste disputé, avec beaucoup moins d'insistance de la part des Français, qui n'avaient aucun but déterminé, et cherchaient uniquement à s'éclairer par de nombreuses reconnaissances sur la direction adoptée par l'ennemi. Les Russes restèrent donc maîtres de Gédéonowo.
Après quelques hésitations, Napoléon dirige la poursuite sur la route de Moscou. La matinée s'écoulait ainsi, lorsque Napoléon survint, et regardant tantôt au nord, tantôt à l'est, reconnut par le mouvement général des troupes russes, que la retraite devait s'opérer dans la direction de Moscou. Il détourna donc le maréchal Ney qui s'acharnait à batailler sur la route de Saint-Pétersbourg, et le reporta sur la route de Moscou, en lui affirmant que s'il marchait vite, il recueillerait avant la fin du jour quelque brillant trophée. Il le fit suivre sur cette même route de Moscou par une partie des troupes du maréchal Davout, afin de l'appuyer au besoin, mais il laissa l'autre sur la route de Saint-Pétersbourg, afin de s'éclairer dans tous les sens, et rentra dans Smolensk, où l'appelaient mille soins divers. Il attendait pour prendre un parti définitif le résultat des reconnaissances que ses lieutenants allaient exécuter.
Rencontre du maréchal Ney avec la seconde colonne de Barclay de Tolly à Valoutina. Le maréchal Ney, avec ses trois divisions, suivit le détachement russe chargé d'occuper le débouché de Loubino, et commandé, avons-nous dit, par le général-major Touczkoff III. Il l'atteignit sur le plateau de Valoutina, où, d'après les traditions du pays, les Polonais et les Russes s'étaient souvent combattus. Les Russes, appréciant l'importance de la mission qui leur était confiée, résistèrent vaillamment, mais furent rejetés de ce plateau dans une petite vallée située sur le revers, la traversèrent de leur mieux, gravirent un autre plateau qu'ils rencontrèrent sur leur chemin, s'y défendirent avec la même vigueur, furent culbutés de nouveau, et firent leur retraite vers un dernier poste qu'ils résolurent de conserver à tout prix. Au delà en effet se trouvait le débouché de Loubino, et s'ils faisaient un pas rétrograde de plus, ce débouché par lequel la seconde colonne de Barclay devait rejoindre la grande route de Moscou, allait tomber aux mains des Français. Le sol favorisait les Russes, car ils avaient pris position derrière un ruisseau fangeux, et sur une côte longue et élevée, couverte de distance en distance par des bouquets de bois et d'épaisses broussailles. Combat terrible de Valoutina, l'un des plus sanglants du siècle. La route franchissait le ruisseau sur un pont qu'ils détruisirent, puis traversait la côte elle-même par une coupure pratiquée entre deux monticules boisés. Le général Barclay de Tolly, appelé par le général-major Touczkoff III, était accouru, et à l'aspect du danger, il s'était empressé d'attirer en cet endroit la tête de la seconde colonne, et avait mandé à celle-ci d'arriver au plus vite. Cette tête de colonne consistait en huit pièces d'artillerie, plusieurs régiments de grenadiers et quelque cavalerie. Il plaça les chasseurs au bord du ruisseau et dans les broussailles, les grenadiers à droite et à gauche de la coupure, disposa un fort détachement en travers, et dépêcha de nombreux officiers pour demander du secours à toutes les troupes qui étaient à portée.
Le maréchal Ney parvenu dans l'après-midi devant cette troisième position, résolut de l'enlever. Il y employa les divisions d'infanterie Razout et Ledru, essaya de gravir la côte couronnée d'artillerie, mais ne put y réussir. La chose effectivement était très-difficile. Pour emporter la position, il fallait forcer la route qui descendait un peu à droite dans une espèce de marécage, qui passait ensuite le ruisseau sur le pont que les Russes avaient détruit, et enfin s'élevait au milieu de broussailles remplies de tirailleurs à travers la côte garnie de troupes et d'artillerie. Ney refoula bien les avant-postes russes jusqu'au delà du ruisseau; mais pour opérer le passage de ce ruisseau dont le pont n'existait plus, il avait besoin de renforts considérables. Il prit donc le parti de faire rétablir en toute hâte le petit pont, et en attendant d'envoyer demander des secours à Napoléon. Une forte canonnade remplit l'intervalle entre ce combat du matin et celui qui se préparait pour la fin du jour.
Sur ces entrefaites, Murat, après avoir battu l'estrade dans diverses directions, était survenu avec quelques régiments de cavalerie sur la route de Moscou, et il était prêt à joindre Ney. Junot, chargé, par suite de sa position des jours précédents, de passer le Dniéper au-dessus de Smolensk, l'avait franchi à Prouditchewo, et se trouvait sur le flanc des Russes. Des cinq divisions du maréchal Davout, deux étaient en marche sur la route de Moscou, et une allait arriver à temps, c'était celle du général Gudin. Elle arriva effectivement vers cinq heures de l'après-midi au petit pont qui venait d'être rétabli, et sur-le-champ elle fit ses dispositions d'attaque. Mais dans l'intervalle un temps précieux avait été perdu, et les Russes s'étaient singulièrement renforcés. Barclay de Tolly avait reçu presque toute sa seconde colonne, sauf le corps de Bagowouth, retardé par le combat de Gédéonowo. Les 3e et 4e corps, ceux de Touczkoff et d'Ostermann, ayant atteint Loubino, avaient été aussitôt portés en ligne, et disposés en arrière, à droite et à gauche de la route. La cavalerie avait été placée au loin sur la gauche, vis-à-vis le point de Prouditchewo, où Junot venait de passer le Dniéper. La position était donc devenue des plus difficiles à emporter, car elle était défendue par près de 40 mille hommes et par une artillerie formidable. Ney n'avait de vraiment disponibles que ses deux divisions d'infanterie Razout et Ledru, réduites à 12 mille hommes par les combats de la veille, et la division Gudin, qui, après la prise de Smolensk, ne devait pas compter plus de 8 mille baïonnettes. Les trois mille cavaliers de Murat étaient au loin sur la droite, cherchant à traverser les marécages qui s'étendaient le long du Dniéper pour déboucher sur la gauche des Russes, et les 10 mille Westphaliens de Junot étaient tellement embarrassés dans ces marécages, qu'il n'était pas sûr qu'on pût les faire concourir à l'action principale.
Efforts inouïs du général Gudin pour forcer la position des Russes. Ces difficultés n'arrêtèrent ni le maréchal Ney, ni le général Gudin. Ce dernier se mit hardiment à la tête de sa division pour enlever à tout prix l'espèce de coupe-gorge qui se trouvait au delà du petit pont. Il fallait en effet, comme nous venons de le dire, s'enfoncer dans le marécage, franchir le pont sous le feu des broussailles remplies de tirailleurs, gravir ensuite la route à travers une gorge couronnée des deux côtés d'artillerie, puis enfin déboucher sur un plateau où les Russes étaient rangés en masses profondes. Le général Gudin forma sa division en colonnes d'attaque, tandis que le maréchal Ney avec la division Ledru se préparait à l'appuyer, que la division Razout occupait l'ennemi vers la gauche, et qu'à droite Murat galopant avec sa cavalerie cherchait un passage à travers les marécages.
Le signal donné, Gudin lance ses colonnes d'infanterie, qui défilent sur le pont aux cris de Vive l'Empereur! et essuient sans en être ébranlées, par côté le feu des tirailleurs, et de front celui de l'artillerie ennemie braquée sur la côte. Elles traversent le pont au pas de charge, gravissent la côte, et rencontrent une troupe de grenadiers qui les accueille à la pointe des baïonnettes. Elles se jettent sur eux, les repoussent, et réussissent à déboucher sur le plateau. Mais là de nouveaux bataillons viennent les assaillir, et les obligent à reculer. Le brave Gudin les reporte en avant, et une terrible mêlée s'engage alors entre le ruisseau et le pied de la côte. Les hommes s'abordent, se saisissent corps à corps, et combattent à l'arme blanche. Mort du général Gudin, remplacé sur-le-champ par le général Gérard. Au milieu de cet affreux conflit, Gudin avait mis pied à terre, et l'épée à la main conduisait ses soldats; il est frappé par un boulet qui lui fracasse la cuisse, et en tombant dans les bras de ses officiers désigne pour le remplacer le général Gérard. Cet officier[17], d'une rare énergie, prend le commandement, et, ramenant ses soldats à l'ennemi, gravit de nouveau la côte, et apparaît une seconde fois sur le plateau. Ney l'appuie avec la division Ledru, et ils semblent maîtres de la position. Pourtant de nouvelles troupes russes s'avancent pour la leur disputer, et il est à craindre qu'elle ne leur soit arrachée encore une fois.
Fâcheuses hésitations de Junot. Pendant ce temps, Murat, accouru vers la droite pour essayer de déborder la position, trouve Junot transporté au delà du Dniéper, attendant des ordres qui ne lui arrivent pas, et ayant le tort de ne pas y suppléer. Murat le presse de marcher pour prendre à revers la longue côte que Ney et Gérard s'efforcent d'emporter de front. Malheureusement, Junot sous l'influence de chaleurs brûlantes, atteint du mal dont il devait mourir et qui était la suite de la blessure reçue à la tête en Portugal, Junot n'a pas sa vigueur ordinaire. Il cherche en tâtonnant à franchir le terrain marécageux qui le sépare de l'ennemi, et tâche de s'y créer un passage, en jetant des fascines dans la fange. Murat charge avec violence la partie de la cavalerie russe qui se trouve à sa portée, mais ne peut sur ce sol prendre le rôle de l'infanterie. Il presse Junot, crie, s'emporte, sans parvenir à rendre le terrain plus solide, ou Junot plus expéditif.
Après de sanglants efforts, les Français emportent la position. Cependant vers le point principal cette lutte acharnée tend à sa fin. Barclay de Tolly, voulant tenter un dernier effort, lance la brave division de Konownitsyn sur les divisions Gudin et Ledru, commandées par Gérard et Ney, afin de les culbuter du plateau qu'elles ont réussi à conquérir. Gérard et Ney reçoivent l'attaque, plient un instant sous sa violence, mais reviennent à la charge, se précipitent sur l'infanterie russe avec furie, et la mettent en déroute. À dix heures du soir ils restent maîtres enfin du débouché. La division Razout les rejoint, et Murat à son tour, après avoir franchi tous les obstacles, se déploie au galop sur le plateau, d'où il force les Russes à se retirer définitivement.
Résultats du combat de Valoutina. Cette action terrible, qui a porté le titre de combat de Valoutina, et qui est l'une des plus sanglantes du siècle, avait coûté 6 à 7 mille hommes aux Russes, et autant aux Français. Il fallait remonter aux souvenirs d'Hollabrunn, d'Eylau, d'Ebersberg, d'Essling, pour en retrouver une pareille. Malheureusement, elle était sans objet dès qu'on ne pouvait plus prévenir les Russes au passage du Dniéper à Solowiewo, et n'avait que l'avantage de nous conserver l'ascendant des armes.
Lorsque Napoléon sut ce qui s'était passé, il fut surpris de la gravité de cette rencontre, et profondément affecté d'avoir manqué une occasion si belle d'enlever une colonne entière de l'armée russe, ce qui aurait donné à la prise de Smolensk l'importance d'une grande victoire, et l'eût dispensé d'aller chercher plus loin un triomphe éclatant. Napoléon visite le champ de bataille. Le lendemain 20, dès trois heures du matin, il se transporta sur le champ de bataille pour voir de ses propres yeux ce qu'avait été le combat de Valoutina, ce qu'il aurait pu être, et récompenser les troupes, dont on célébrait l'énergie. À l'aspect du champ de bataille, il fut frappé de la vigueur qu'elles avaient dû déployer, ce dont on pouvait juger au nombre et à la place des morts, ainsi qu'à la disposition des lieux. Tristes réflexions que ce spectacle lui inspire. En s'élevant sur le plateau, et en portant ses regards vers la droite, il s'irrita fort contre Junot, contre la lenteur qu'on lui reprochait, lenteur qui avait contribué à sauver les Russes, car en les débordant de ce côté, on aurait singulièrement abrégé leur résistance, et réussi peut-être à les prendre en grand nombre. Mais on ne lui dit pas que le chemin était marécageux et difficile à franchir; on ne lui rappela point que lui-même avait eu le tort de laisser Junot sans ordres; on eut la cruauté de l'exciter contre l'immobilité maladive de ce vieux compagnon d'armes, et, dans le premier moment, il résolut de le remplacer en mettant le général Rapp à la tête des Westphaliens. Revenu au milieu des bivouacs ensanglantés de la division Gudin, il fit former les troupes en cercle, leur distribua des récompenses, et donna de grandes marques de regret au brave général Gudin qui était expirant. Cet illustre général, qui depuis plusieurs années partageait avec les généraux Morand et Friant la gloire du maréchal Davout, était, par son courage héroïque, sa bonté parfaite, son esprit cultivé, un objet d'estime pour les officiers, et d'affection populaire pour les soldats. Sa mort fut sentie dans l'armée comme une perte commune qui touchait tout le monde.
De retour à Smolensk, Napoléon ne put se défendre des plus tristes réflexions. Dans cette campagne, qu'il considérait comme la plus décisive de sa vie, comme la dernière si elle était heureuse, et pour laquelle il avait fait de si vastes préparatifs, son génie n'avait pas obtenu encore une seule faveur de la fortune. Ses plus belles manœuvres avaient échoué, car, ainsi que nous l'avons fait remarquer, Bagration séparé de Barclay de Tolly par d'habiles combinaisons, avait fini par le rejoindre; Barclay qui avait failli être débordé et tourné à Polotsk, qui devait l'être à Smolensk, venait de regagner, en compagnie de Bagration, la route de Moscou. Partout, sans contredit, l'ennemi avait été vigoureusement battu; il l'avait été à Deweltowo, à Mohilew, à Ostrowno, à Polotsk, à Inkowo, à Krasnoé, à Smolensk, à Valoutina. On lui avait tué ou blessé trois fois plus d'hommes qu'on n'en avait perdu, et, sans aucune grande bataille, on l'avait conduit du Niémen au Dniéper et à la Dwina, ce qui assurait la conquête de toute l'ancienne Pologne, à l'exception seulement de la Volhynie. Mais cet éclat foudroyant qui avait toujours entouré et rendu irrésistibles les armes de Napoléon, leur manquait jusqu'ici, et leur manquait dans le moment où l'on en aurait eu le plus grand besoin pour contenir tant de peuples ennemis sur le sol desquels il fallait passer, tant de peuples alliés dont la fidélité était indispensable. Napoléon sent qu'il manque quelque chose de décisif aux débuts de cette campagne, et que les Russes tendent à l'attirer dans l'intérieur de leur empire. Sans doute, à se placer dans le cours ordinaire des choses, c'était un résultat considérable que d'avoir enlevé à l'ennemi ses plus importantes provinces, de l'avoir partout mis en fuite, de l'avoir réduit à l'impossibilité d'opposer, quelque part que ce fût, une résistance sérieuse; mais pour un conquérant habitué à frapper par des coups surprenants l'imagination des hommes, il semblait manquer quelque chose aux débuts de cette guerre, quelque chose sinon d'effectif, du moins d'éclatant, et qui maintînt tout entier le prestige de sa puissance. Napoléon le sentait plus qu'il n'en voulait convenir, et en était vivement affecté. Bien que partout il eût forcé les Russes à la retraite, et qu'à cet égard il ne leur eût pas laissé le choix, il voyait clairement cependant qu'au milieu de beaucoup de mouvements contradictoires, il y avait chez eux le secret calcul de transporter la guerre dans l'intérieur de la Russie. Ce calcul, malgré quelques apparences contraires que Napoléon s'expliquait très-bien, était évident, et dans l'état-major de l'armée, beaucoup d'esprits, déjà inquiets du caractère de cette guerre, le remarquaient et le faisaient remarquer à Napoléon, quand il daignait s'entretenir avec eux sur la marche générale de la campagne. Aussi, quoique sur ce sujet il n'eût lui-même aucun doute, il niait cette tactique des Russes lorsqu'on la lui signalait, comme on nie un danger qu'on veut d'autant moins avouer qu'on le redoute davantage, et il ne cessait de dire que les Russes s'en allaient parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, parce qu'ils étaient battus, refoulés, et que leur prétendue tactique n'était autre chose que l'impossibilité de nous tenir tête.
Mais il ne croyait pas ou presque pas ce qu'il disait à ce sujet, et en voyant les rangs de son armée s'éclaircir, même depuis Witebsk, par la marche beaucoup plus que par le feu, il sentait vivement le danger de porter la guerre plus loin.
Il semble qu'en pensant de la sorte, il y aurait eu pour lui un moyen fort simple de parer à ce danger, c'eût été de s'arrêter sur la Dwina et le Dniéper, de s'enorgueillir hautement des belles conquêtes qu'on venait de faire, de s'en servir pour reconstituer la Pologne, de les étendre même en fournissant au général Reynier le moyen d'envahir la Volhynie, d'employer l'automne et l'hiver à donner un gouvernement et une armée à la Pologne, de transporter pendant le même temps ses magasins du Niémen au Dniéper et à la Dwina, de choisir et de fortifier ses cantonnements, de tout préparer enfin pour une nouvelle campagne, qu'on remettrait à l'année suivante, dans laquelle on ferait encore cent lieues en avant, cent lieues décisives si on les faisait en sûreté, car cette fois elles mèneraient à Moscou ou à Saint-Pétersbourg. Ces idées, qui s'étaient présentées à Witebsk, se présentaient bien plus naturellement à Smolensk, à la frontière de la Vieille-Russie, après la prise d'une ville importante, arrachée l'épée à la main aux deux armées russes réunies, après le combat énergique et brillant de Valoutina, et enfin à une époque déjà bien avancée de la saison, puisqu'on touchait aux derniers jours d'août!
Plus qu'aucun homme au monde Napoléon était capable de juger une question aussi grave, aussi compliquée, et pour la solution de laquelle il fallait peser tant de considérations administratives, militaires et politiques. Certes il y avait dans ce genre de guerre lent et méthodique quelque chose de nouveau qui pouvait flatter son esprit, quelque chose de profond qui pouvait frapper aussi les imaginations. D'ailleurs le comte de Wittgenstein à détruire sur sa gauche, le général Tormazoff sur sa droite, Riga à prendre d'un côté, la Volhynie à envahir de l'autre, devaient ôter à cette fin de campagne tout caractère d'inertie, d'impuissance ou d'insuccès. Mais la faute de venir si loin en passant à travers tant de peuples ennemis, en menant avec soi tant d'alliés douteux, en laissant à l'autre extrémité de l'Europe une guerre mal conduite, celle d'Espagne, cette faute commise, Napoléon la sentait profondément, trop profondément peut-être, maintenant qu'elle n'était plus réparable, et il était fortement préoccupé des périls de cette étrange situation. Il se répétait avec plus de chagrin tout ce qu'il s'était déjà dit à Witebsk, et il se demandait ce que penseraient, ce que feraient les Prussiens, les Autrichiens, les Allemands, les Hollandais, les Italiens, s'ils le voyaient s'arrêter pendant tout un hiver de huit mois, et s'arrêter devant des obstacles que tout le monde serait libre d'apprécier à sa manière, de dire invincibles, aussi insurmontables l'année suivante que celle-ci? Son empire n'allait-il pas s'ébranler tout entier sous sa main, quelque forte qu'elle fût, et pourrait-il en contenir les parties si diverses, et si portées à se disjoindre? Danger d'un hiver passé sur les frontières de la Lithuanie et de la Russie. Ces cantonnements dont on lui parlait sans cesse sur la Dwina et le Dniéper, seraient-ils donc, comme il l'avait déjà dit tant de fois, si faciles à établir, à défendre, à approvisionner, sur une ligne de trois cents lieues, depuis Bobruisk jusqu'à Riga? Ces fleuves comblés par les neiges en hiver, seraient-ils, des derniers jours d'octobre aux premiers jours d'avril, seraient-ils une frontière? Comment ses soldats, atteints déjà d'une maladie jusque-là inconnue parmi eux, la désertion du drapeau, comment supporteraient-ils immobiles, inactifs, ces huit mois d'un pénible et ennuyeux hiver? Lui, leur chef accoutumé, resterait-il au milieu d'eux? S'il n'y restait pas, qui pourrait les commander, les retenir, les rassurer? Et s'il y restait, sa main serait-elle assez puissante, du milieu de cette situation difficile, pour se faire sentir jusqu'à Rome et à Cadix?
Napoléon se décide à séjourner trois ou quatre jours à Smolensk, pour savoir, avant de prendre un parti, ce qui se passe sur ses ailes. C'étaient là de sérieuses considérations, dont tiennent trop peu de compte ceux qui blâment Napoléon de n'avoir pas terminé cette première campagne à Smolensk, et qui prouvent que le danger de cette guerre était bien plus dans l'entreprise elle-même, que dans telle ou telle manière de la diriger. Ces réflexions jetèrent Napoléon dans une rêverie profonde, rêverie d'autant plus pénible, que ce n'était plus comme à Witebsk un parti encore éloigné à prendre, mais un parti sur lequel il était urgent de se prononcer immédiatement. Néanmoins, bien qu'il fallût arrêter ses résolutions tout de suite, certaines circonstances très-prochaines pouvaient entraîner la balance dans un sens ou dans un autre, et dispenser de faire soi-même un choix qui était bien difficile, bien embarrassant, bien redoutable, car à mal choisir il y avait presque la certitude de périr. Ces circonstances étaient l'attitude de l'ennemi au delà de Smolensk, la disposition qu'il allait montrer à combattre ou à se retirer, la situation des généraux laissés sur les ailes de la grande armée, du maréchal Oudinot à Polotsk, du prince de Schwarzenberg et du général Reynier à Brezesc, engagés les uns et les autres dans des combats opiniâtres. Si l'ennemi semblait vouloir livrer bataille, il n'y avait pas à hésiter, et il fallait sur-le-champ accepter ce duel. Si le maréchal Oudinot, si le prince de Schwarzenberg et le général Reynier étaient vaincus, il fallait les secourir; s'ils étaient vainqueurs, on était plus libre de se porter en avant.
Peu de jours suffisaient pour être éclairé sur ces divers points, et Napoléon, sans vouloir encore s'enchaîner lui-même, résolut de séjourner trois ou quatre jours à Smolensk, pour s'y renseigner sur ce qu'il avait besoin de savoir, et pour prescrire des mesures qui étaient urgentes s'il devait se porter plus loin. Pendant ce temps, Napoléon fait suivre l'armée russe par une puissante avant-garde, sous les ordres de Murat et de Davout, afin de découvrir les intentions de l'ennemi. En conséquence il prescrivit à Murat et au maréchal Davout, les deux hommes les plus dissemblables de l'armée, et dont le second corrigeait utilement le premier, de se mettre en marche, l'un avec deux corps de cavalerie, l'autre avec ses cinq divisions d'infanterie, pour suivre l'ennemi pas à pas, et juger le plus exactement possible de ses projets. Le maréchal Ney, qui avait été à l'avant-garde depuis Witebsk, avait besoin de faire reposer ses divisions, et il était d'ailleurs trop ardent pour qu'on pût s'en rapporter à ses jugements en cette circonstance. Napoléon lui enjoignit, après qu'il aurait pris un ou deux jours de repos, de suivre Murat et Davout, mais en se tenant à quelque distance. Il dirigea le prince Eugène un peu sur la gauche du gros de l'armée, vers Doukhowtchina, afin de nettoyer le pays entre le Dniéper et la Dwina, et de s'éclairer de ce côté sur les projets des Russes. (Voir la carte no 54.) Il suffisait ainsi d'une journée pour que toute l'armée fût réunie et prête à combattre, si l'on était assez heureux pour que les Russes adoptassent ce parti. En tout cas, on ne pouvait pas tarder à être complétement informé, et si la bataille ardemment désirée ne s'offrait pas, on était libre de rétrograder, car trois ou quatre marches de plus qu'on aurait faites en avant n'étaient point une raison de ne pas revenir s'il le fallait, et n'étaient pas au surplus un grand dommage dans cette saison, et avec les moyens de transport dont on disposait encore.
Ces ordres donnés, Napoléon s'établit à Smolensk, pour prendre ses mesures dans la double supposition, ou d'une nouvelle marche offensive, ou d'un établissement définitif en Lithuanie, pour veiller surtout à ce qui se passait sur ses ailes, et y pourvoir comme il conviendrait.
Les renseignements en effet arrivaient à tout moment de la droite et de la gauche, de Brezesc et de Polotsk, et ils étaient satisfaisants. Les événements sur ces deux frontières avaient été les suivants.
Événements sur la droite. Le général Reynier avait rétrogradé jusqu'à Slonim, afin d'aller à la rencontre du prince de Schwarzenberg, auquel avait été expédié, comme on l'a vu, l'ordre de rebrousser chemin vers le Bug, et de s'unir aux Saxons pour rejeter le général Tormazoff en Volhynie. La réunion des Saxons et des Autrichiens s'étant opérée le 3 août sous les ordres du prince de Schwarzenberg, ils s'étaient dirigés tous ensemble sur Proujany et Kobrin, là même où s'était passée la désagréable mésaventure du détachement saxon surpris par le général Tormazoff. Le général Reynier, après ses marches et contre-marches, après l'événement de Kobrin qui lui avait coûté 2 mille hommes, après le détachement de presque toute sa cavalerie au corps de Latour-Maubourg, après l'envoi d'un régiment saxon à Praga (sous Varsovie), ne comptait pas plus de 11 mille hommes, dont 1500 de cavalerie. Marche du prince de Schwarzenberg et du général Reynier contre le général russe Tormazoff. Le prince de Schwarzenberg de son côté, à la suite du long trajet qu'il avait exécuté, ne comptait que 25 mille Autrichiens. Le total des forces alliées sur ce point s'élevait donc à environ 36 mille hommes. On en prêtait beaucoup plus au général Tormazoff, mais il en avait à peine autant, ayant été obligé de laisser des troupes à Mozyr pour garder ses derrières. Aussi n'avait-il pas manqué de rétrograder, craignant d'expier son dernier succès par un échec plus grave que celui que venaient d'essuyer les Saxons. Il s'était donc hâté de revenir sur ses pas, et de retourner vers Kobrin et vers Pinsk, pour se couvrir du Bug, du Pripet, et de tous les marécages fameux de cette contrée.
Rencontre des Autrichiens et des Saxons avec les Russes au delà de Kobrin. Les Autrichiens et les Saxons, marchant fort d'accord comme Allemands, et comme gens qui avaient besoin les uns des autres, forcèrent en commun les défilés nombreux qu'on rencontre dans cette région accidentée, et suivirent activement l'armée russe. Le 11 août au soir ils étaient parvenus à un endroit qu'on appelle Gorodeczna, à quelques lieues de Kobrin, et ils y avaient trouvé les Russes établis dans une bonne position, avec la résolution évidente de s'y défendre. Position de Gorodeczna, auprès de laquelle s'opère la rencontre. À Gorodeczna, la route de Kobrin gravissait une côte assez élevée, dont le pied était baigné par un ruisseau marécageux et difficile à franchir. C'est sur cette côte que le général Tormazoff s'était posté avec 36 mille hommes d'infanterie et 80 bouches à feu. Le prince de Schwarzenberg et le général Reynier, ayant reconnu la difficulté d'emporter la position de front, cherchèrent sur leur droite un passage qui leur permît de déborder la gauche de l'ennemi. Un peu sur la droite en effet, et à un village appelé Podoubié, il y avait un passage qui donnait accès sur la gauche des Russes, mais c'était toujours à travers un ruisseau marécageux, et d'ailleurs les Russes y avaient l'œil. Pourtant un peu au delà, sur la déclivité de la côte qu'il s'agissait d'enlever, se trouvait un bois qui n'était pas occupé, et dans l'intérieur de ce bois un chemin de traverse qui allait rejoindre à une lieue plus loin la grande route de Kobrin.
Le général Reynier, qui, bien que fort brave au feu, manquait de caractère à la guerre, était un officier savant, et un tacticien habile. Il eut bientôt découvert la faute de l'ennemi, et il offrit au prince de Schwarzenberg d'en profiter, en pénétrant au-dessous de Podoubié dans le bois négligé par les Russes, de manière à tourner leur position. Le prince de Schwarzenberg apportait dans les choses une simplicité d'intention qui les rendait faciles; il consentit à cette offre, et donna au général Reynier une division autrichienne pour assurer le succès de la manœuvre proposée. Il y ajouta même une grande portion de sa cavalerie, dont il ne pouvait guère se servir dans l'endroit où il était. On convint que le lendemain matin 12 août, le prince avec le gros de ses forces attaquerait sérieusement Gorodeczna de front, pour attirer de ce côté l'attention des Russes, tandis que le général Reynier dirigerait sur leur gauche un effort vigoureux pour la tourner.
Bataille de Gorodeczna, livrée le 12 août. Tout étant ainsi convenu, le général Reynier pénétra pendant la nuit dans le bois en question, s'y établit, et dès qu'il fit jour, déboucha à l'improviste dans une petite plaine, au milieu de laquelle venait finir en s'abaissant la côte occupée par les Russes. Ceux-ci, du point élevé de Gorodeczna, s'étant aperçus de bonne heure de la marche des Saxons, laissèrent à Gorodeczna une partie de leurs forces pour résister de front au prince de Schwarzenberg, et replièrent le reste sur leur flanc gauche, afin de tenir tête au général Reynier. C'est sur cette double ligne qu'on se battit toute la journée du 12.
Le prince de Schwarzenberg attaqua vivement Gorodeczna, mais sans beaucoup d'espérance de l'enlever, les Russes occupant la côte avec une nombreuse artillerie. Néanmoins les Autrichiens se comportèrent bravement comme s'ils avaient agi pour eux-mêmes. À droite, le général Reynier, ayant débouché du bois, trouva les Russes ployés en potence, et faisant front de ce côté comme de l'autre. Ses efforts pour les entamer furent énergiques, mais inutiles, car, bien que les Saxons se battissent comme les Polonais (auxquels leur sort était lié), ils furent constamment arrêtés par le feu d'une artillerie dominante. À son tour, quand les Russes voulurent le refouler dans le bois, le général Reynier les obligea de regagner la hauteur de laquelle ils avaient tenté de descendre.
On serait resté toute la journée à lutter sans résultat, si le prince de Schwarzenberg n'avait essayé une attaque vers le point intermédiaire de Podoubié, qui donnait de plus près dans le flanc gauche des Russes. Le régiment autrichien de Colloredo se joignant aux chasseurs saxons, entra dans le marécage avec eux, y enfonça jusqu'aux genoux, le franchit, et gravit la côte au moment du plus grand engagement des Russes avec le corps du général Reynier. À cette vue, les Russes furent ébranlés, et le général Reynier saisissant l'occasion, les aborda plus vigoureusement encore avec les Saxons et la division autrichienne mise sous ses ordres. Il gagna ainsi du terrain sur leur gauche, et en même temps il porta toute sa cavalerie à son extrême droite, sur les derrières de l'ennemi, menaçant par ce mouvement la grande route de Kobrin. Les Russes craignant d'être coupés, lancèrent leur cavalerie sur la cavalerie alliée, et, après des chances diverses, jugèrent prudent de ne pas disputer plus longtemps une position difficile à conserver. Retraite des Russes et avantage notable remporté par les Autrichiens et les Saxons. La nuit favorisa leur retraite, et empêcha l'armée austro-saxonne de profiter de tous ses avantages. Néanmoins la victoire était incontestable pour celle-ci, car, outre l'acquisition d'un poste si chaudement disputé, et la conquête de la route de Kobrin, elle avait fait essuyer aux Russes des pertes considérables. Elle avait perdu environ 2 mille hommes en morts ou blessés. Les Russes en avaient perdu plus du double, dont 500 prisonniers.
Cette journée, si on savait en tirer parti, permettait de pousser les Russes en Volhynie, de les y poursuivre même, de les empêcher au moins d'en revenir, si toutefois leur force n'était pas doublée par l'arrivée des troupes de Turquie. Pour le présent, elle devait apaiser les terreurs de la Pologne, et suffisait pour couvrir notre flanc droit. Grandes récompenses au corps autrichien, et particulièrement au prince de Schwarzenberg. Napoléon, apprenant cette nouvelle au moment de son entrée à Smolensk, en éprouva une véritable joie, envoya à l'armée autrichienne un don de 500,000 francs (c'était le second de cette valeur), y joignit un grand nombre de décorations, et écrivit à Vienne pour qu'on donnât le bâton de maréchal au prince de Schwarzenberg. Pourtant il était impossible qu'il se fît illusion sur la force de cette aile, qui devait se trouver réduite par la dernière bataille à 32 ou 33 mille hommes, et il pria son beau-père d'y ajouter 3 mille hommes de cavalerie, 6 mille d'infanterie, ce qui, avec quelques renforts demandés aussi à Varsovie, pouvait procurer au prince de Schwarzenberg une armée de 45 mille hommes, les Saxons compris. S'obstinant à croire que Tormazoff n'en avait pas 30 mille, il jugeait une force de 45 mille hommes suffisante pour le rejeter en Volhynie, et délivrer cette province du joug russe.
Napoléon, prenant en considération les derniers événements, renonce au projet d'attirer le prince de Schwarzenberg au quartier général, et le laisse avec les Saxons sur son flanc droit. Cet événement changeait forcément la première résolution de Napoléon, qui était d'attirer le prince de Schwarzenberg à la grande armée, conformément aux désirs de l'empereur d'Autriche, et conformément à ses propres calculs, car c'est aux Polonais et non aux Autrichiens qu'il aurait voulu confier l'insurrection de la Volhynie, et la garde de ses derrières. Mais faire parcourir cent vingt lieues au moins au prince de Schwarzenberg pour l'amener à Smolensk, en faire parcourir autant au prince Poniatowski pour le renvoyer de Smolensk à Kobrin, paralyser ainsi pendant plus d'un mois ces deux corps dans le moment le plus décisif de la campagne, les condamner à perdre un quart ou un cinquième de leur effectif par ces nouvelles marches, n'était pas raisonnable; et d'ailleurs la conduite des Autrichiens à Gorodeczna, leur vigueur contre les Russes, la cordialité de leurs procédés envers les Saxons, méritaient quelque confiance. Il ne fallait pas, sans doute, se flatter de trouver chez eux d'actifs propagateurs de l'insurrection polonaise en Volhynie, mais on pouvait, sans trop de présomption, s'en fier à leur honneur du soin de garder fidèlement notre droite et nos derrières.
Événements à notre aile gauche sur les bords de la Dwina. Les événements n'avaient pas été moins favorables sur notre gauche, du côté de la Dwina. Le maréchal Oudinot, après les échecs infligés au comte de Wittgenstein dans les journées du 24 juillet et du 1er août, avait, comme on l'a vu, rétrogradé sur Polotsk, afin de procurer à ses troupes du repos, une position facile à défendre, et la commodité d'aller aux fourrages à l'abri de la Dwina. Napoléon craignant avec raison l'effet moral des mouvements rétrogrades, et s'exagérant les ressources confiées à ses lieutenants, avait adressé des reproches au maréchal Oudinot, et lui avait dit qu'en se retirant après une victoire, il avait pris pour lui l'attitude du vaincu, qu'il aurait dû laisser au comte de Wittgenstein, auquel elle appartenait bien plus justement. Mouvements du maréchal Oudinot au delà de la Dwina. Cette observation était vraie sans doute, mais ce qui était plus vrai encore, c'est que les troupes du maréchal Oudinot étaient exténuées, réduites de 38 mille hommes à 20 mille par la marche, la chaleur, la désertion, et qu'il leur fallait le séjour tranquille de Polotsk pour se reposer et pour vivre. Napoléon afin de renforcer le maréchal Oudinot, lui avait envoyé les Bavarois, qui avaient également besoin de se remettre des effets de la fatigue, de la chaleur et de la dyssenterie. Ce corps, que la séparation de sa cavalerie avait déjà réduit de 28 mille hommes à 24, n'était plus que de 13 mille grâce aux maladies. En arrivant de Beschenkowiczy à Polotsk, il était hors d'état d'agir.
Toutefois, après quelques jours de repos, aussi utiles au corps d'armée tout entier qu'aux Bavarois, le maréchal Oudinot, constamment aiguillonné par Napoléon, avait cru devoir reprendre l'offensive contre le comte de Wittgenstein, et s'était reporté à gauche de Polotsk sur la Drissa, vers Valeintsoui, à quelques lieues au-dessous du gué de Sivotschina, où il avait si maltraité les Russes quelque temps auparavant. Ne les trouvant pas derrière la Drissa, il avait franchi cette rivière et s'était dirigé sur la Svoiana, derrière laquelle étaient campées les troupes du comte de Wittgenstein. Tandis que les Français avaient été renforcés par les Bavarois, ce qui les portait à 32 ou 33 mille hommes environ, dont un cinquième toujours employé aux fourrages, les Russes s'étaient renforcés aussi d'une manière au moins égale. Ils avaient reçu la garnison de Dunabourg tout entière, plus quelques-uns des bataillons de dépôt qui étaient tenus en réserve dans le voisinage des armées agissantes pour les recruter. Le tout pouvait bien monter à 10 ou 12 mille hommes de renfort, et portait à 30 et quelques mille les forces du comte de Wittgenstein. Mais ces troupes, ne manquant de rien et ayant peu marché, étaient en beaucoup meilleur état que les nôtres, quoique militairement fort inférieures. Il faut ajouter qu'elles étaient toutes russes, tandis que dans le corps du maréchal Oudinot il y avait à peine la moitié de Français.