Après quelques tentatives d'un mouvement offensif, le maréchal Oudinot croit plus prudent de revenir sur la Dwina. Le maréchal Oudinot, évaluant son corps à 32 ou 33 mille hommes, et sachant qu'à cause des fourrages et des maladies il n'en pouvait mettre plus de 25 mille en ligne, comptant peu sur les troupes alliées, n'avait repris l'offensive que parce qu'il avait senti trop vivement la piqûre des reproches de Napoléon. Pendant plusieurs jours, il resta le long de la Svoiana, devant le camp des Russes, les provoquant avec des troupes légères, et cherchant à les entraîner à une nouvelle faute, comme celle qu'ils avaient commise sur la Drissa, au gué de Sivotschina. Mais les Russes n'avaient garde de se laisser prendre une seconde fois au piége, et durant ces quelques jours on tirailla de part et d'autre sans résultat, si ce n'est la perte fort inutile de plusieurs centaines d'hommes sacrifiés dans ces embuscades.
Pourtant le maréchal Oudinot, qui avait pris une position avancée à gauche de Polotsk, et avait descendu la Drissa jusqu'à Valeintsoui, craignait non sans fondement d'être tourné vers sa droite, par la route de Polotsk à Sebej, laquelle était restée dégarnie de troupes. Il repassa donc la Drissa, et alla s'établir entre Lazowka et Biéloé, en avant de la vaste forêt de Gumzéléva, qui couvre Polotsk. Ce maréchal prend position en avant de Polotsk, derrière la Polota. Affaibli de nouveau par les dernières marches, s'exagérant les forces qui avaient rejoint le comte de Wittgenstein, il résolut de se rapprocher encore davantage de Polotsk, de peur d'être coupé de cette ville, et il vint se placer derrière la rivière de la Polota. Cette petite rivière, couverte de moulins, de granges, de constructions de toute espèce, traverse au sortir de la forêt de Gumzéléva des prairies, des champs cultivés, tourne autour de Polotsk, et tombe dans la Dwina au-dessous de cette ville. Le maréchal Oudinot occupait les divers passages de la Polota, et avait toutefois gardé une partie de ses troupes en deçà pour se garantir contre un corps qui, ayant passé la Polota plus haut, déboucherait sur ses derrières par la forêt de Gumzéléva, et aborderait Polotsk par le côté découvert.
Conseil de guerre convoqué par le maréchal Oudinot, pour savoir s'il faut livrer bataille. Établi dès le 16 août dans cette position, il convoqua un conseil de guerre afin d'examiner la question de savoir s'il fallait livrer bataille, ou repasser la Polota et la Dwina, pour se mettre sous la protection de ces deux rivières, vivre plus à l'aise, et se borner à bien disputer le cours beaucoup plus large de la Dwina. Le général Saint-Cyr, assistant à ce conseil en qualité de commandant de l'armée bavaroise, soutint qu'il était inutile de livrer bataille, et de s'affaiblir en la livrant, si l'ennemi n'avait pas suivi l'armée française, et si on n'avait nullement l'apparence de reculer devant lui; mais que si au contraire il avait marché sur nos traces, il fallait l'arrêter net par un combat vigoureux, et, en le rejetant au loin, lui prouver qu'on se retirait non par crainte, mais par choix, et par goût pour une position plus commode. L'apparition de l'ennemi résout la question. Cet avis fort sage et fort militaire était près de rallier les esprits, lorsque le bruit du canon mit fin à toute controverse, et fit courir chacun aux armes, pour résister aux Russes qui essayaient de franchir la Polota. On reçoit les Russes sur la Polota, et on les y arrête. Une division bavaroise et une division française, placées en avant de la Polota, reçurent vigoureusement les Russes, et les arrêtèrent sur le bord de cette rivière. La nuit qui survint ne permit pas de donner plus de suite à ce premier engagement.
Le lendemain 17, le maréchal Oudinot s'exagérant toujours les forces des Russes, et trouvant en outre sa position peu sûre, n'était pas très-fixé sur la conduite qu'il avait à tenir. Cette position, en effet, n'était pas des meilleures. S'il avait sur son front pour le couvrir la Polota, qui pouvait malheureusement être passée vers sa droite, il avait la Dwina par derrière, combattait donc avec une petite rivière devant lui, et une grosse rivière à dos, et sur celle-ci ne possédait d'autre pont que celui de Polotsk, moyen de retraite bien insuffisant en cas d'échec. Comme il arrive trop souvent en pareille occasion, il prit un parti moyen, celui de disputer fortement la position avec une portion de ses troupes, et de porter l'autre portion, ainsi que ses parcs et ses bagages, sur la gauche de la Dwina.
Non content de s'être replié sur la Dwina, le maréchal Oudinot songe à la repasser, lorsqu'il est blessé, et remplacé par le général Saint-Cyr. Par suite de cette résolution il ordonna de défendre vigoureusement les bords de la Polota, pendant que le reste de son armée traversait Polotsk et la Dwina. La défense fut en effet très-énergique et ne permit point aux Russes de faire un pas. Mais le maréchal Oudinot fut gravement blessé, comme sa rare bravoure l'y exposait trop souvent; le général Saint-Cyr le fut aussi, toutefois d'une manière plus légère. L'état du maréchal Oudinot l'empêchant de conserver le commandement, le général Saint-Cyr, quoique frappé lui-même, le prit immédiatement. La direction des opérations ne pouvait être remise dans des mains plus habiles.
Le général convoqua les principaux officiers de l'armée pour s'entendre avec eux sur la manière de sortir d'une situation qui s'était fort compliquée. Alliant la vigueur à la prudence, il fit sentir les inconvénients d'une attitude purement défensive, et d'une retraite en deçà de la Dwina trop évidemment obligée; il montra le danger d'être bientôt assailli, tourmenté sur l'une et l'autre rive de la Dwina, au point même de ne pouvoir plus aller aux fourrages, et en preuve il allégua les préparatifs de passage que l'ennemi faisait actuellement au-dessus de Polotsk. Le général Saint-Cyr prend la résolution de livrer bataille. En conséquence, il proposa pour le lendemain, en continuant de se retirer en apparence, de profiter du terrain couvert où l'on combattait pour repasser secrètement la Dwina et la Polota avec la majeure partie des troupes, d'attaquer les Russes à l'improviste, de leur infliger, si on le pouvait, un sanglant échec, et de se reposer ensuite à l'abri de ce succès derrière Polotsk et la Dwina. Cet avis si sage et si ferme à la fois ne soulevait qu'une objection, c'était l'épuisement des soldats marchant depuis quatre jours, se battant depuis trois, ayant pu trouver à peine le temps de prendre quelque nourriture, et arrivés à un état de faiblesse physique vraiment inquiétant. Pourtant le général Saint-Cyr affirmant que quatre heures lui suffiraient pour donner aux Russes un choc vigoureux, on convint de se reposer le matin, et de combattre dans l'après-midi du lendemain. On se sépara ainsi avec la résolution de livrer cette nouvelle et dernière bataille.
Belle manœuvre, et bataille de Polotsk, livrée le 18 août. Le lendemain 18 août, en effet, le général Saint-Cyr exécuta toutes ses dispositions comme il les avait annoncées. Il laissa ses parcs et ses bagages sur la rive gauche de la Dwina, où le maréchal Oudinot les avait déjà envoyés; il les dirigea même sur la route d'Oula, comme s'il allait se rapprocher de la grande armée en remontant sur Witebsk (voir la carte no 55); il profita de ce mouvement simulé pour concentrer autour de Polotsk la division Verdier et les cuirassiers Doumerc, puis vers le milieu du jour il fit brusquement repasser ses troupes sur la droite de la Dwina, les porta entre cette rivière et la Polota, et ordonna immédiatement l'attaque.
Les troupes bavaroises et françaises étaient comme cachées dans le ravin de la Polota, les Bavarois à droite, les deux divisions françaises Legrand et Verdier au centre, et une moitié de la division suisse du général Merle à gauche, avec les cuirassiers Doumerc. L'autre moitié de la division Merle était en deçà de la Polota, pour nous garder contre les troupes ennemies qui auraient pu franchir cette rivière à notre extrême droite, et déboucher de la forêt de Gumzéléva sur nos derrières.
De leur côté, les Russes étaient rangés au delà de la Polota, décrivant un demi-cercle autour de notre position, et placés très-près de nos avant-postes, afin de fondre sur nous au moment où nous battrions en retraite, comme ils s'y attendaient en apercevant le mouvement de nos parcs sur la gauche de la Dwina. Le mouvement imprévu de l'armée française jette les Russes dans un grand désordre. À un signal donné, toute notre artillerie, tant bavaroise que française, s'étant portée rapidement en avant, au nombre de soixante bouches à feu, couvrit de ses projectiles les Russes surpris et déconcertés. En effet, leur cavalerie n'était pas à cheval, leur infanterie n'était qu'en partie dans les rangs, et il y eut parmi eux un moment de grand trouble avant que tout le monde eût repris son poste. Nos divisions en profitèrent, et marchèrent en colonnes d'attaque dans l'ordre où elles se trouvaient, les deux divisions bavaroises Deroy et de Wrède à droite, les divisions françaises Legrand et Verdier au centre, la division Merle à gauche, mais celle-ci ne s'avançant guère, afin d'attirer près de Polotsk la droite des Russes qu'on se flattait d'envelopper dès qu'on aurait culbuté leur centre. Les Russes après avoir cédé s'arrêtent, et résistent, mais sont enfoncés. Les Russes, d'abord surpris, furent refoulés en grand désordre, laissant les prairies et les marécages couverts de leurs blessés qu'ils ne pouvaient pas recueillir, et de leurs canons qu'ils ne pouvaient pas emmener. Pourtant, après s'être repliés jusqu'à leur seconde ligne, ils s'arrêtèrent, et firent meilleure contenance. Alors la lutte devint vive et acharnée. Après une forte fusillade on s'aborda à la baïonnette, et la mêlée fut aussitôt générale. Les Bavarois, comme la plupart de nos alliés, désertant sur les routes et se comportant bien au feu, se battirent avec la plus grande valeur. Mort du brave général Deroy, et regrets inspirés par sa mort. Malheureusement le brave et digne général Deroy, vieillard de quatre-vingts ans, l'honneur de l'armée bavaroise, et l'un des plus respectables officiers de ce siècle, paya de sa vie les avantages remportés par ses troupes. Au centre la division Legrand enfonça tout ce qui lui fut opposé. La division Verdier, dont le chef fut blessé, se montra sa digne compagne. Pourtant la seconde brigade de cette division, où l'on comptait beaucoup de conscrits, ayant faibli un instant devant une attaque furieuse des Russes, le général Maison, qui joignait au coup d'œil le plus prompt une rare vigueur de caractère, sut réparer avec la première brigade la faute de la seconde, et mit les Russes en déroute. À peine l'engagement durait-il depuis deux heures, que déjà l'ennemi, refoulé sur tous les points, était obligé de nous céder le champ de bataille couvert de ses morts et de son artillerie.
Échauffourée d'un moment bientôt réparée. En ce moment toutefois une courte échauffourée faillit nous priver des fruits de la victoire. Vers notre gauche un régiment de dragons russes ayant réussi à se glisser à travers les sentiers marécageux du pays, entre la division Verdier et la division Merle, pénétra fort avant dans l'intérieur de notre ligne, où il causa un instant de trouble. Le général Saint-Cyr, que sa blessure empêchait de se tenir à cheval, et qui assistait à la bataille dans une petite voiture polonaise, se trouvait en cet endroit. Il fut renversé dans cette espèce de bagarre, et foulé aux pieds des chevaux. On le releva, et il ne cessa pas de donner ses ordres. Un poste de la brigade Merle, qui gardait les bords de la Polota, arrêta les dragons russes à coups de fusil. Les cuirassiers de Doumerc les chargèrent en flanc, en sabrèrent une bonne partie, et mirent fin à cette bizarre aventure.
Néanmoins il en était résulté un peu de temps perdu, et un peu de confusion. La gauche, composée surtout de la division Merle, avait eu le tort de s'avancer presque à la hauteur du centre, et de ramener en arrière la droite des Russes, qu'autrement on aurait pu prendre entre la Polota et la Dwina. Malgré cette faute, résultat d'un excès de bonne volonté, sur le front entier des deux armées nous étions complétement victorieux, et l'ennemi était ramené sur tous les points à la lisière de la forêt de Gumzéléva, d'où il avait débouché sur nous. Résultat de la victoire de Polotsk. Si nous avions eu encore une heure de jour, et si nos troupes avaient été moins fatiguées, nous aurions pu, en le suivant dans la forêt, lui enlever beaucoup de prisonniers et d'artillerie. Mais nos soldats, tombant de lassitude et quelques-uns d'inanition, étaient hors d'état d'aller plus loin. On s'arrêta donc à la lisière de la forêt, après une victoire brillante dont les trophées consistaient en 1500 prisonniers, 14 pièces de canon, une grande quantité de caissons, et 3 mille hommes tués à l'ennemi. Notre perte n'atteignait pas un millier d'hommes. Le principal avantage de cette journée était d'avoir refoulé au loin le comte de Wittgenstein, de lui avoir fait perdre le goût de l'offensive, du moins pour quelque temps, de pouvoir nous reposer tranquillement en avant de Polotsk, et de ne plus craindre de voir enlever nos fourrageurs, si loin qu'ils allassent. Le seul regret était celui qu'inspira la mort du général Deroy, et il fut universel.
Cette victoire connue à Smolensk le 19 août, lendemain du jour où l'on y était entré, causa une vive satisfaction à Napoléon, et le rendit juste enfin pour le général Saint-Cyr, dont la rapide détermination nous avait fait regagner sur la Dwina le prestige de la victoire. Le bâton de maréchal envoyé au général Saint-Cyr. Napoléon lui envoya le bâton de maréchal d'empire, bien dû à ses talents qui étaient grands quoique gâtés par des défauts de caractère. Il lui adressa en même temps de nombreuses récompenses pour les troupes françaises et bavaroises qui s'étaient parfaitement conduites, ne voulut pas qu'il y eût entre elles la moindre différence, et accorda des dotations aux veuves et aux orphelins des officiers bavarois, tout comme aux veuves et aux orphelins des officiers français. Il décerna aussi des honneurs tout particuliers à la mémoire du général Deroy. La perte de ce général et celle du général Gudin étaient les plus grandes que l'armée eût encore faites. Elle devait, hélas! en faire bientôt, sinon de plus grandes, au moins de bien plus nombreuses! La blessure du maréchal Oudinot n'avait heureusement rien de grave, quoiqu'elle dût pendant plusieurs mois lui interdire l'exercice du commandement.
La sécurité de nos ailes garantie par les deux victoires de Gorodeczna et de Polotsk. Ces deux victoires de Gorodeczna et de Polotsk, remportées, l'une le 12 août, l'autre le 18, semblaient garantir la sécurité de nos flancs, et nous permettre de nous avancer davantage, si l'espérance d'une victoire décisive venait luire sur la route de Moscou. Napoléon en jugea ainsi, et comptant que les Autrichiens et les Saxons suffiraient sur sa droite pour contenir Tormazoff, que les Français et les Bavarois de Saint-Cyr suffiraient sur sa gauche pour arrêter Wittgenstein, sans compter le maréchal Macdonald laissé entre Polotsk et Riga, il ne trouva dans la situation de ses ailes aucune raison de s'arrêter, si toutefois il voyait chance, en se portant en avant, ou de terminer la guerre, ou de lui donner un grand éclat. On ne pouvait entrevoir qu'une chance fâcheuse, c'était le retour probable de l'amiral Tchitchakoff, que la paix des Russes avec les Turcs allait rendre disponible. Mais le 9e corps, celui du duc de Bellune (maréchal Victor), soigneusement formé d'avance pour toutes ces éventualités, placé en juin à Berlin, en juillet à Tilsit, allait, en se transportant à Wilna, offrir une précieuse ressource contre tous les accidents imaginables. Napoléon, rassuré sur ses flancs, attend pour décider s'il se portera en avant, les rapports de son avant-garde. Napoléon pour asseoir ses résolutions définitives n'avait donc à prendre en considération que ce qui allait se passer entre la grande armée réunie sous sa main, et la grande armée russe commandée par Barclay de Tolly, laquelle était en retraite sur la route de Moscou. C'est sur ce point qu'il avait les yeux constamment fixés, se demandant toujours s'il fallait rester à Smolensk pour y organiser la Pologne, pour y préparer ses moyens d'hivernage, au risque de tout ce que l'Europe penserait d'une lenteur si nouvelle, ou bien s'il fallait continuer à s'enfoncer en Russie, pour frapper avant la fin de la saison un coup décisif, auquel ne pût pas tenir le caractère mobile de l'empereur Alexandre. C'étaient les rapports de ses deux généraux d'avant-garde qui devaient faire pencher d'un côté ou de l'autre la balance oscillante en ce moment dans ses mains.
Conduite de Murat et de Davout à la tête de l'avant-garde. Murat et Davout suivaient en effet, l'un avec sa cavalerie, l'autre avec son infanterie, les traces de la grande armée russe qui se retirait par la route de Moscou. Ils avaient occupé Solowiewo, au bord du Dniéper, après quelques combats d'arrière-garde, et laissant à d'autres le soin de conserver ce poste, ils avaient couru sur Dorogobouge, dernier point où la route de Moscou rencontre les sinuosités du Dniéper. Les rapports de ces deux chefs différaient comme leurs caractères. Fréquents conflits entre ces deux chefs. La bravoure éclatante mais inconsidérée de Murat, prodiguant follement sa cavalerie dans les reconnaissances, mais dans les combats la jetant sur l'ennemi avec un merveilleux à-propos, et malheureusement ne sachant pas la ménager de manière à la faire durer, était antipathique à la solide et froide raison du maréchal Davout, qui ne dépensait inutilement ni la vie ni les forces de ses hommes, avançait moins vite que d'autres, et en revanche ne reculait jamais. Quand Murat, engagé avec témérité, demandait l'infanterie du maréchal, celui-ci l'amenait sans se faire attendre, tirait d'embarras le brillant roi de Naples, sans jamais vouloir toutefois lui confier des soldats de la vie desquels il était avare. Il n'y avait que quelques jours qu'ils marchaient ensemble, et déjà il s'était élevé entre eux de vives altercations, dans lesquelles la vivacité du chef couronné de notre cavalerie était venue se briser contre la ténacité du chef de notre infanterie. Aussi se contredisaient-ils sans cesse dans leurs rapports à l'Empereur.
L'ennemi, dont le général Barclay de Tolly dirigeait la retraite, se retirait avec ordre et fermeté, ayant à son arrière-garde une quantité restreinte, mais suffisante et bien choisie, d'infanterie légère, d'artillerie et de cavalerie. Il rétrogradait par échelons, plaçant sur toute position où il pouvait arrêter nos cavaliers quelques pièces de canon attelées et des tirailleurs, et la défendant avec ces moyens jusqu'au moment où notre infanterie arrivait. Alors seulement il s'en allait en toute hâte, se repliait derrière d'autres échelons aussi bien postés, et ne lançait enfin sa cavalerie que dans les lieux découverts, quand elle avait chance de ramener la nôtre. Rien dans cette manière d'agir n'annonçait du trouble ou du découragement, et tout révélait au contraire une résistance qui devait grandir successivement, jusqu'à devenir une bataille générale lorsque l'ennemi jugerait convenable d'en livrer une. Leurs rapports contradictoires. Murat n'observant que très-superficiellement ce qui se passait devant lui, ne tenant compte que de cet abandon successif des positions occupées par l'ennemi, prétendait que les Russes étaient démoralisés, et que, dès qu'on pourrait les joindre, on n'aurait qu'à les aborder pour les accabler, qu'il suffisait donc de marcher vite pour trouver sur son chemin l'occasion d'un beau triomphe. Le maréchal Davout soutenait fortement le contraire, et affirmait qu'il n'avait jamais vu une retraite mieux conduite, et dont il fût moins facile de triompher en galopant sur les traces de l'ennemi. Tout en se contredisant, Murat et Davout sont d'accord sur un point, c'est qu'il y aura une grande bataille. Il pensait que sans s'épuiser à courir après les Russes, qu'on ne réussirait pas à devancer, on les rencontrerait bientôt dans une position de leur choix, où ils se défendraient à outrance, et devant laquelle on ferait bien, si on voulait livrer bataille, d'arriver avec des forces sagement ménagées. Il croyait donc à une bataille prochaine, mais sanglante, et l'une des plus terribles du siècle. Il écrivait en ce sens à Napoléon plus d'une fois par jour, et contredisait par conséquent tous les rapports de Murat. Pourtant ces deux chefs de notre avant-garde étaient d'accord sur un point, c'est qu'on trouverait bientôt une bataille sur son chemin, facile suivant l'un, difficile suivant l'autre, certaine suivant tous les deux.
Les Russes trouvés un moment en position à Dorogobouge, avec l'intention apparente de livrer bataille. En approchant de Dorogobouge, on aperçut les Russes rangés en bataille derrière une petite rivière qu'on appelle l'Ouja, et qui, après avoir traversé des terrains plus ou moins accidentés, allait se jeter vers notre gauche dans le Dniéper, à un lieu nommé Ouswiat (voir la carte no 55). À leur attitude, à leur nombre, à leur vaste déploiement, on devait croire à une affaire générale. La petite rivière qu'il fallait franchir pour les atteindre n'était pas un obstacle bien sérieux, mais elle avait des bords fangeux et d'un accès difficile. Toutefois, en remontant un peu sur notre droite, on avait l'espérance de tourner les Russes, et, si on agissait de ce côté avec des forces suffisantes, il était probable qu'on parviendrait à les refouler dans l'angle que l'Ouja forme avec le Dniéper. Murat et Davout mandent cette circonstance à Napoléon. Il y avait donc en cet endroit chance d'une grande et décisive rencontre, et sur-le-champ Davout et Murat le mandèrent à Napoléon, se trouvant cette fois seulement du même avis dans le rapport qu'ils lui adressèrent. L'armée polonaise, qui marchait à deux lieues sur notre droite, alla prendre position vers les sources de l'Ouja, point par lequel on espérait tourner l'ennemi. C'est le 23 au soir que notre avant-garde, partie de Smolensk le 20, envoya ce rapport à Napoléon.
Barclay de Tolly avait effectivement pris la résolution de livrer bataille, vaincu par les cris de ses soldats et de ses officiers. Ce qu'elle avait cru apercevoir était la vérité même. Le judicieux et intrépide Barclay de Tolly, après avoir bravé courageusement les propos injurieux dont il était l'objet, sentait sa fermeté s'évanouir, surtout depuis la retraite de Smolensk, qu'il lui avait fallu ordonner malgré tous les généraux russes, et en particulier malgré le prince Bagration. Le déchaînement contre lui était universel. Les généraux comme les hommes politiques ont besoin de courage civil, et doivent savoir dédaigner les vains propos de la soldatesque, qui a aussi souvent perdu les armées que la multitude a perdu les États libres quand on l'a écoutée. Pour nous Français, il ne pouvait rien arriver de plus heureux que de livrer bataille près de Smolensk; pour les Russes, il ne pouvait rien y avoir de plus funeste. Mais les chefs de l'armée, recueillant les plaintes des soldats et surtout celles de la nation, dont on brûlait les villes et les villages, disaient qu'on se défendait avec des ruines, avec des ruines russes, et qu'il serait plus noble et moins dommageable de se défendre avec du sang. L'emportement des esprits était tel qu'on se demandait avec raison, si, malgré tout le danger d'une bataille livrée aux Français si près de leurs ressources, il n'y aurait pas un danger plus grand encore à laisser la démoralisation s'introduire dans les troupes, et à fournir plus longtemps prétexte à ce mépris des chefs qui commençait à engendrer la plus affreuse indiscipline. C'est ce motif qui avait décidé Barclay de Tolly, et lui avait fait abandonner le projet de retraite à l'intérieur, pour celui d'une bataille acharnée livrée immédiatement. En conséquence, il avait envoyé le quartier-maître général, colonel Toll, pour choisir un champ de bataille, et celui-ci avait adopté la position qui s'était offerte derrière l'Ouja, en avant de Dorogobouge. Arrivé là le 22, Barclay de Tolly avait changé l'emplacement de la deuxième armée, que commandait le prince Bagration, et l'avait établie à sa gauche, au point même où nous pouvions tourner la ligne des Russes. Toute la journée du 23, en effet, il s'appliqua à étudier les lieux, à s'y bien asseoir, et à y faire ses préparatifs de combat. Murat et Davout, quoique appréciant différemment l'état moral de l'ennemi, ne se trompaient donc pas en écrivant à l'Empereur que les Russes étaient prêts à livrer bataille, et que, si on était disposé à l'accepter, il fallait accourir en masse pour combattre avec toutes ses forces.
Napoléon en apprenant que l'armée russe paraît disposée à accepter la bataille, forme la résolution de se porter à Dorogobouge. Napoléon reçut cette nouvelle quelques heures après qu'elle avait été expédiée, car, s'il avait fallu trois jours aux troupes de l'avant-garde pour franchir cet espace, dix ou douze heures suffisaient à un courrier. En la recevant, Napoléon résolut de quitter Smolensk pour courir à cet événement décisif, éclatant, dont il croyait avoir besoin pour se soutenir dans la position où il s'était mis. Le fait seul de son déplacement avec toutes ses forces pour se rendre à plusieurs journées de Smolensk, tranchait à moitié la question qui le préoccupait actuellement, mais la tranchait sans qu'il s'en doutât, car les raisons d'aller chercher cette bataille tant désirée, fût-ce à quelques marches, étaient si fortes, qu'il n'y avait pas à hésiter. Il n'hésita donc pas à partir le 24 avec la garde, sans résoudre encore au surplus d'une manière irrévocable la question de savoir s'il hivernerait en Pologne, ou marcherait à Moscou. Il n'en fit pas moins toutes ses dispositions comme pour un départ définitif, parce que, sans être entièrement décidé, il se doutait qu'il pourrait être entraîné plus loin, et qu'il ne voulait pas faire un pas en avant sans avoir pris sur ses derrières des précautions dignes de sa prévoyance.
Ordres éventuels donnés à Smolensk, pour le cas, incertain encore, où Napoléon s'enfoncerait en Russie. Déjà il avait employé cinq jours à ordonner à Smolensk les établissements militaires qu'il créait partout où il passait, et qui malheureusement ne s'achevaient pas toujours quand il était parti. Il avait prescrit la construction de vingt-quatre fours, la conversion des couvents et des églises en magasins, l'approvisionnement de ces magasins avec les ressources du pays, la formation d'un vaste hôpital pourvu de tous les objets nécessaires, disposition urgente, car on avait quatre mille Français et trois mille Russes à panser, et le matériel des ambulances étant resté en arrière, on était obligé de suppléer au linge avec le papier des vieilles archives de Smolensk. Il avait prescrit encore l'enlèvement des corps morts, que la population fugitive ne pouvait faire disparaître, et dont la présence sur un sol brûlant était non-seulement hideuse, mais pestilentielle; l'établissement d'un pont sur pilotis à Smolensk, la réparation des murailles de cette ville, leur armement, et enfin cent autres mesures d'une égale utilité. Il laissa dans Smolensk une division de sa jeune garde sous le général Delaborde, celui qui avait si bien servi en Portugal, en attendant que les détachements restés sur les derrières pussent venir former la garnison de cette ville importante. Il y appela ceux qu'il avait laissés à Witebsk, où ils devaient être remplacés par d'autres. Il changea la route de l'armée, et au lieu de la faire passer par les points que lui-même avait parcourus dans sa marche, c'est-à-dire par Gloubokoé, Ouchatsch, Beschenkowiczy et Witebsk, il décida qu'elle passerait par Smorgoni, Minsk, Borisow, Orscha, parce qu'elle serait ainsi plus courte. Il décida que les bataillons de marche, amenant les recrues à l'armée selon les règles qu'il avait depuis longtemps établies, suivraient cette nouvelle ligne d'étapes. Il donna des ordres pour accélérer leur arrivée. La division polonaise Dombrowski, détachée du corps de Poniatowski, et placée à Mohilew pour lier la grande armée avec le corps austro-saxon, reçut une brigade de cavalerie légère, afin qu'elle pût étendre sa surveillance plus au loin, et mieux veiller sur notre nouvelle base d'opération. Il écrivit aux maréchaux Saint-Cyr et Macdonald qui gardaient la Dwina, au prince de Schwarzenberg qui gardait le bas Dniéper, les avertit les uns et les autres qu'il allait se porter en avant pour livrer une bataille décisive, et leur recommanda de bien protéger les flancs de la grande armée pendant qu'il essayerait de frapper un coup mortel sur l'ennemi. Il manda enfin au duc de Bellune de se préparer à venir à Wilna, parce que de ce point central, le 9e corps serait la ressource de celui de nos généraux qui se serait laissé battre sur l'une ou l'autre de nos ailes.
Départ de Napoléon pour Dorogobouge. Ayant expédié sa garde le matin même du 24, et ordonné à Ney, qui suivait Davout, de se serrer sur la tête de l'armée, au prince Eugène qui avait cheminé sur la gauche par Doukhowtchina, de se diriger sur Dorogobouge, il partit le soir de sa personne, et marcha toute la nuit du 24 au 25 août pour arriver le 25 avec le soleil levant, et livrer peut-être la bataille, objet de ses désirs les plus ardents.
Son arrivée à Dorogobouge. Il trouve l'armée russe décampée. Mais en arrivant le 25, il trouva les apparences de cette bataille, entrevues d'abord avec tant de joie, à peu près évanouies, du moins pour le moment. En effet, après un premier examen de la position, le prince Bagration qui en occupait la partie difficile à défendre, puisqu'il était au point même où l'Ouja pouvait être franchie, et où la gauche des Russes courait le risque d'être tournée, le prince Bagration l'avait jugée détestable, et avait traité d'une manière offensante le colonel Toll, qui s'attachait à la justifier auprès de lui. Dès lors la bataille avait été encore ajournée par la volonté même de celui qui la demandait avec le plus d'ardeur. Cette armée était à la recherche d'un meilleur champ de bataille. Cela étant, Barclay de Tolly avait pris le parti de décamper, et de traverser rapidement Dorogobouge pour se rendre à Wiasma, où l'on disait que se trouvait une position beaucoup plus avantageuse.
C'est ainsi que l'armée russe qu'on avait crue si disposée à combattre, s'était tout à coup dérobée, de manière à persuader qu'elle n'y avait jamais songé. Mais le tact de Napoléon était si sûr, le maréchal Davout avait tant d'expérience, qu'il leur était impossible de s'y méprendre, et qu'ils reconnurent parfaitement dans ces haltes suivies de retraites subites, non pas les irrésolutions, mais les tâtonnements d'une armée qui, déterminée à combattre, cherchait seulement le terrain où elle pourrait le faire avec le plus d'avantage. Il était évident qu'en la suivant deux ou trois jours encore, on la trouverait enfin disposée à tenir ferme, et à recevoir la bataille qu'on lui avait tant de fois offerte. En voyant qu'au prix de quelques marches de plus, il pourra joindre les Russes et les battre, Napoléon se décide à les suivre. Dans un tel état de choses, s'arrêter pour deux ou trois marches qui restaient à faire, ne semblait pas une résolution suffisamment motivée, et Napoléon ayant déjà franchi les trois étapes qui séparaient Smolensk de Dorogobouge, n'hésita point à franchir les trois qui séparaient Dorogobouge de Wiasma, où il était probable qu'on joindrait enfin l'armée russe. Seulement, comme il n'était pas homme à se tromper sur les conséquences de ses actions, il ne douta plus de ce qui allait arriver, c'est-à-dire de l'enchaînement de choses qui devait le conduire jusqu'à Moscou[18]. À Wiasma il ne serait pas encore à la moitié du chemin de Smolensk à Moscou, mais il en approcherait; il l'aurait dépassée à Ghjat, et ce ne serait pas le cas, si on gagnait une grande bataille à quelques journées de Moscou, de s'arrêter, et de renoncer à l'immense éclat de l'entrée des Français dans cette vieille capitale des czars. Parti de Smolensk sans être encore fixé, il se décida définitivement à Dorogobouge, et le 26 il donna ses ordres comme il convenait de les donner pour une marche qui ne se terminerait plus qu'à Moscou même.
Soins de Napoléon pour assurer sa base d'opération en s'enfonçant en Russie. Bien qu'en quittant Smolensk il se fût occupé de sa base d'opération, Napoléon dut s'en occuper davantage encore en prenant le parti de se porter à si grande distance. Cette base qui avait été d'abord à Dantzig et à Thorn, puis à Kœnigsberg et à Kowno, plus tard à Wilna, s'était déplacée successivement à mesure que se prolongeait cette marche extraordinaire à travers la Pologne et la Russie. La nouvelle base sur laquelle il fallait s'appuyer était évidemment Smolensk. C'est là qu'était le nœud qui unissait la Dwina et le Dniéper, et les reliait avec Wilna et Kowno. Le corps du duc de Bellune amené à Smolensk. Aussi Napoléon résolut-il d'y appeler sur-le-champ le corps du maréchal Victor, composé d'environ 30 mille hommes, dont un tiers de troupes françaises, un tiers d'excellentes troupes polonaises, et un tiers de troupes de Baden et de Berg très-bien organisées. Ce corps, qu'allait grossir le courant continuel des bataillons de marche, étant placé à Smolensk, où il se reposerait et se nourrirait bien, devait être prêt à soutenir ou le maréchal Saint-Cyr, ou le prince de Schwarzenberg, dans le cas où l'un des deux viendrait à essuyer des revers. Napoléon pensait que loin d'éprouver des revers ils obtiendraient au contraire des succès, en usant bien de leurs forces. Mettant toutefois les choses au pis, il supposait qu'ils seraient réduits à la défensive, ce qui était à ses yeux la plus défavorable des éventualités possibles, et dès lors il considérait le corps du maréchal Victor comme destiné à faire face aux troupes qui reviendraient de Turquie. Il ne lui semblait pas qu'il pût venir plus de 30 mille hommes du bas Danube, ce qui était vrai, et dans ce cas, soit que ces troupes se dirigeassent par la Volhynie sur la Pologne, soit qu'elles se dirigeassent par l'Ukraine sur Kalouga et Moscou, le 9e corps nous mettrait en mesure de leur tenir tête, en marchant au secours, ou du prince de Schwarzenberg, ou de la grande armée elle-même. Ce que Napoléon était le plus disposé à croire, c'est que la Russie étant frappée au cœur par une marche sur Moscou, ne songerait pas à porter des forces à ses extrémités, et que l'amiral Tchitchakoff ne serait pas dirigé sur Kiew, mais sur Kalouga. Aussi regardait-il la position du duc de Bellune à Smolensk comme la mieux choisie pour toutes les hypothèses imaginables. En conséquence il lui envoya ses ordres de Dorogobouge le 26 août, et lui donna des instructions conformes aux idées que nous venons d'émettre.
Deux des divisions du corps d'Augereau amenées de Prusse en Lithuanie. Il étendit sa prévoyance plus loin encore. Il ne voulait pas que ce corps fût disséminé en petites garnisons: pour prévenir cet inconvénient il avait attiré déjà sur Wilna divers régiments saxons, polonais, westphaliens, anséatiques, restés jusqu'ici à Dantzig et à Kœnigsberg. Il ordonna de les amener tous à Minsk et à Smolensk, pour y fournir les garnisons et les détachements dont on aurait besoin. Afin de les remplacer à Dantzig, il avait précédemment appelé dans cette place l'une des divisions du maréchal Augereau, commandée par le général Lagrange, et toute composée de bataillons de marche. Il résolut de faire venir cette division elle-même à Smolensk, pour renforcer les divers corps de la grande armée, y remplir les vides produits par les batailles qu'on allait livrer, et jalonner la route en attendant. Cette division dut être remplacée à Dantzig, par une autre, appartenant également au corps du maréchal Augereau, celle du général Heudelet, qui comprenait uniquement des quatrièmes bataillons. Le maréchal Augereau allait ainsi se trouver entièrement privé de l'une de ses quatre divisions, celle qu'on appellerait à Smolensk. Napoléon y pourvut au moyen de troupes qu'il résolut de tirer d'Italie. On se souvient sans doute que se défiant de la cour de Naples il avait, avec plusieurs beaux régiments français et divers corps étrangers au service de France, formé entre Rome et Naples un corps sous le général Grenier. Ces divisions remplacées en Prusse par les troupes du général Grenier tirées d'Italie. Tenant Murat sous sa main, et n'ayant plus rien à craindre de sa légèreté, il pensa que l'armée napolitaine, qui avait été organisée avec soin, suffirait à la garde du midi de l'Italie; il lui laissa d'ailleurs les régiments d'Isembourg et de Latour-d'Auvergne, et ordonna de réunir à Vérone les troupes françaises du général Grenier, pour en former une belle division de 15 mille hommes, composée de ce qu'il y avait de meilleur en Italie. Il prescrivit au général Grenier de s'acheminer vers Augsbourg le plus tôt possible, mais toutefois en marchant avec la prudence convenable, afin de ne pas couvrir les routes de traînards. Le corps du maréchal Augereau allait ainsi gagner beaucoup plus qu'il ne perdait, et se retrouver à quatre divisions, et au chiffre de 50 mille hommes de troupes actives.
Ainsi avec un corps de 50 mille hommes entre Berlin et Dantzig, avec de fortes garnisons à Dantzig, à Kœnigsberg, à Memel, à Kowno, à Wilna, à Witebsk, avec les deux corps des maréchaux Macdonald et Saint-Cyr sur la Dwina, avec celui du prince de Schwarzenberg sur le Dniéper, avec une belle division polonaise à Mohilew pour relier le prince de Schwarzenberg à la grande armée, avec le corps du duc de Bellune parfaitement disponible à Smolensk, et prêt à secourir celle de ses ailes qui serait en péril ou à s'élever à sa suite jusqu'à Moscou, enfin avec un courant continuel de bataillons de marche servant de garnisons dans toutes les villes de la route en attendant qu'ils vinssent recruter la grande armée, avec tous ces moyens, disons-nous, Napoléon se regardait comme en sûreté, et ne croyait pas qu'on pût jamais comparer sa conduite à celle de Charles XII.
Assurément ces vastes mesures étaient dignes de sa haute prévoyance, et semblaient devoir le garantir contre tous les accidents. Cependant l'une d'elles était de la part de ses lieutenants l'objet de beaucoup d'observations trop timidement présentées, et malheureusement justifiées par l'événement, c'était celle qui consistait à laisser divisés en deux corps les troupes destinées à garder la Dwina. Le corps du maréchal Saint-Cyr, comptant depuis les derniers événements 20 mille Français et 10 mille Bavarois, eût été suffisant peut-être avec un général très-entreprenant, et surtout avec des subsistances, pour battre le corps de Wittgenstein. Mais réduit à moins de 24 mille combattants par l'envoi de nombreux détachements à la recherche des vivres, placé à de grandes distances de ses appuis, dans des régions inconnues, on ne devait pas s'étonner que, même sous un général habile comme le maréchal Saint-Cyr, il ne fît rien de bien décisif. Le maréchal Macdonald avec tout au plus 24 mille hommes, répartis entre Riga et Dunabourg, ne pouvait ni prendre Riga, ni se tenir en communication avec le maréchal Saint-Cyr. Au contraire en réunissant ces deux corps, ainsi que le proposait le maréchal Macdonald, on eût accablé Wittgenstein, on eût pu se porter bien au delà de la Dwina, s'établir même à Sebej, forcer ainsi Wittgenstein à se replier sur Pskow, et avoir de ce côté une supériorité décidée. (Voir la carte no 54.) Il est vrai que la Courlande eût été exposée aux courses de la garnison de Dunabourg, et qu'on n'aurait pas assiégé Riga, dont Napoléon tenait à s'emparer. Mais si l'on occupait fortement Tilsit, si l'on gardait bien le cours du Niémen jusqu'à Kowno, les courses des Cosaques en Courlande ne pouvaient pas avoir de grandes conséquences; et quant au siége de Riga, il était bien peu vraisemblable qu'un corps de moins de 24 mille hommes, obligé de disperser un tiers de son effectif en détachements, fût capable de l'exécuter. Sauf cette disposition, dont on verra plus tard les conséquences, et qui tenait au penchant fatal de vouloir poursuivre tous les buts à la fois, Napoléon prit les véritables mesures que la situation comportait. Sentant la difficulté d'assurer la correspondance de la grande armée avec ses derrières, à travers les bandes de Cosaques, il ordonna qu'à tout relais de poste fût établi un blockhaus, espèce de petite citadelle construite avec des palissades, devant contenir cent hommes d'infanterie, deux bouches à feu, quinze hommes de cavalerie, un magasin, un petit hôpital, des chevaux de poste, un commandant intelligent et énergique. Les gouverneurs de Minsk, de Borisow, d'Orscha, de Smolensk, furent chargés d'y pourvoir avec leurs garnisons, et de la sorte ni les paysans ni les Cosaques ne pouvaient empêcher la communication des nouvelles et des ordres. Immenses approvisionnements ordonnés en Lithuanie pour le cas où l'on viendrait y passer l'hiver. Enfin s'attendant, si une victoire et la prise de Moscou n'accablaient pas le courage d'Alexandre, à revenir hiverner en Pologne, il voulut que soit avec de l'argent, soit avec des réquisitions, on levât en Lithuanie et en Pologne 1200 mille quintaux de grains, 60 mille bœufs, 12 millions de boisseaux d'avoine, 100 mille quintaux de foin, 100 mille de paille, et qu'on réunît ces vastes approvisionnements à Wilna, à Grodno, à Minsk, à Mohilew, à Witebsk, à Smolensk. Il y avait là de quoi nourrir l'armée pendant plus d'un an, et il était très-possible, surtout avec de l'argent, de se procurer ces denrées en Pologne. Napoléon avait amené à sa suite un gros trésor en numéraire, et de plus de faux roubles en papier, qu'il avait sans aucun scrupule fait fabriquer à Paris, se croyant justifié par la conduite des coalisés, qui, à une autre époque, avaient rempli la France de faux assignats.
Après toutes ces précautions, Napoléon quitte Dorogobouge. Toutes ces précautions prises, Napoléon quitta Dorogobouge dans l'ordre suivant. Murat, avec la cavalerie légère des maréchaux Davout et Ney, avec la cavalerie de réserve des généraux Nansouty et Montbrun, avec beaucoup d'artillerie attelée formait l'avant-garde; le maréchal Davout le suivait immédiatement, ayant toujours une de ses divisions prête à soutenir la cavalerie. Distribution de l'armée pendant sa marche en avant. Après Davout marchait Ney, après Ney la garde. À droite le prince Poniatowski avec son corps et la cavalerie de Latour-Maubourg, se tenant à deux ou trois lieues de la grande route, s'appliquait à déborder l'ennemi, et recueillait des informations, que la langue parlée par les Polonais et la moindre disparition des habitants sur les routes latérales, lui permettaient de se procurer plus facilement. Le prince Eugène occupait une semblable position sur la gauche, et marchait à deux ou trois lieues de la grande route, toujours un peu en avant du gros de l'armée, afin de déborder les Russes. Il était précédé par la cavalerie du général Grouchy.
Le quartier général suivait avec les parcs d'artillerie et du génie, avec mille voitures d'équipages chargées de vivres. Ces vivres étaient destinés à nourrir la garde, que Napoléon ne voulait pas habituer à la maraude, et à fournir la subsistance de l'armée elle-même le jour où il faudrait se concentrer pour livrer bataille. Sauf le corps de Davout qui avait huit jours de vivres sur le dos des soldats, et une réserve de trois ou quatre sur voitures, les autres corps devaient se nourrir dans le pays. On s'était aperçu en effet que les villages étaient moins dépourvus qu'on ne l'avait supposé d'abord, et que sur les routes latérales notamment, où les Russes n'avaient pas eu le temps de tout détruire, il restait une assez grande masse de subsistances. C'était la ressource réservée au prince Eugène sur la gauche, au prince Poniatowski sur la droite.
Sa force numérique. L'armée était donc débarrassée d'une partie de ses charrois. Elle ne portait en quantité considérable que des munitions d'artillerie, et en fait d'équipages de pont elle s'était restreinte aux fers et aux outils nécessaires pour jeter des ponts de chevalets. Sur ce plateau central, qui sépare la Baltique de la mer Noire, les rivières, presque toutes à leur naissance, étaient lentes et peu profondes, et pour les franchir on n'avait pas besoin de traîner des bateaux avec soi. Ses dispositions morales. Sous le rapport de la qualité des hommes, l'armée était ramenée à ce qu'elle avait compté de meilleur dans ses rangs. Elle avait perdu depuis Witebsk environ 15 mille hommes en divers combats, notamment à Smolensk et à Valoutina; elle en avait bien perdu 10 mille par la marche. Elle avait laissé une division de la garde à Smolensk, une division italienne, et la cavalerie légère du général Pajol en observation sur la route de Witebsk, et par toutes ces causes elle était réduite de 175 mille hommes à environ 145 mille. Il est vrai qu'on ne pouvait rien voir de plus beau. Le temps était d'une parfaite sérénité: on marchait sur une large et belle route, bordée de plusieurs rangées de bouleaux, à travers de vertes plaines, et, quoique l'esprit des généraux fût assombri, les soldats se laissaient guider superstitieusement par l'étoile de leur chef. Bruit répandu qu'on va à Moscou, et entraînement vers ce but lointain. Le bruit s'était déjà répandu qu'on allait à Moscou.—À Moscou! criaient les soldats, à Moscou!... et ils suivaient Napoléon comme autrefois les soldats macédoniens suivaient Alexandre à Babylone.
Arrivée à Wiasma le 28 août. Le 28, on arriva à Wiasma, jolie ville assez peuplée, traversée par une rivière dont les ponts étaient détruits. (Voir la carte no 55). N'épargnant pas plus les cités que les hameaux, les Russes avaient mis le feu à cette pauvre ville de Wiasma, mais, suivant leur coutume, ils l'avaient mis à la hâte, et au dernier moment. Aussi nos soldats parvinrent-ils à l'éteindre, et à sauver une partie des maisons et des vivres. Ils s'empressèrent également de rétablir les ponts. Les habitants avaient tous pris la fuite, et l'on n'était retenu ni par les égards de l'humanité, ni par ceux de la politique, dans la manière de jouir du pays conquis. On s'établissait donc dans ce qu'on avait arraché au feu, comme dans un bien à soi, et l'on en vivait sans réserve, même sans économie, devant partir le lendemain. Malheureusement, si on était prompt à se jeter au milieu des flammes pour arrêter leur ravage, on parvenait difficilement à s'en rendre maître à cause du bois, qui est en Russie la matière de la plupart des constructions; et puis quand on avait réussi, les soldats en voulant cuire du pain dans les fours que chaque maison renfermait, mettaient par négligence le feu que les Russes avaient mis par calcul, et qu'on avait éteint par besoin. Pourtant, quoique avec peine et à travers mille hasards, on vivait, car l'industrie du soldat français égalait son courage.
On trouve les Russes encore en retraite. D'après les bruits recueillis à l'avant-garde, bruits vrais d'ailleurs, nous aurions dû rencontrer les Russes à Wiasma prêts à recevoir cette terrible bataille, à laquelle ils avaient fini par se résoudre, et qu'ils étaient décidés à accepter dès que le terrain leur paraîtrait favorable. Mais les Russes n'ayant pas jugé convenable celui de Wiasma, avaient reporté leurs vues sur celui de Czarewo-Zaimitché, situé à deux journées au delà, lequel devait opposer à l'assaillant de très-grandes difficultés. Il semblait que depuis que le général Barclay de Tolly avait concédé aux passions de son armée la bataille tant demandée, on fût moins impatient de la livrer, et plus difficile sur le choix du terrain. La multitude, dans les camps comme sur la place publique, est toujours la même: lui accorder ce qu'elle désire, est presque un moyen de l'en dégoûter. Les Russes recherchent à chaque station un poste favorable pour combattre. Les plus ardents partisans de la bataille, le prince Bagration entre autres, ne trouvaient aucun terrain à leur gré. Ils n'avaient pas voulu de celui de l'Ouja, ils ne voulaient pas davantage de celui de Wiasma; ils remettaient maintenant jusqu'à Czarewo-Zaimitché. On voit à travers quelles vicissitudes finissait par prévaloir le système d'une retraite continue, tendant à nous attirer dans les profondeurs de l'empire.
Napoléon, décidé à les suivre, ne compte plus les distances. Du reste, pour Napoléon ce n'était plus une question que celle de savoir s'il fallait suivre les Russes. Il avait pris son parti à cet égard, depuis qu'il était convaincu qu'ils finiraient par accepter la bataille, et une ou deux marches de plus pour arriver à ce résultat, qui à ses yeux devait être décisif, n'étaient plus une considération capable de l'arrêter. Il ne fut donc ni étonné ni dépité de trouver à Wiasma les Russes encore décampés, et il résolut de les suivre sur la route de Ghjat. Inquiétudes qui commencent à s'emparer de l'esprit des principaux chefs de l'armée française. Pourtant autour de lui de sinistres pressentiments commençaient à préoccuper les esprits. Chaque soir la nécessité d'aller aux fourrages faisait perdre des centaines d'hommes, et la fatigue tuait des centaines de chevaux. L'armée diminuait à vue d'œil, surtout la cavalerie, et on pouvait craindre que ce système des Parthes, dont les Russes se vantaient dans leurs bivouacs tout en insultant les généraux qui le pratiquaient, ne fût que trop réel, et trop près de réussir. Timides représentations de Berthier. Berthier, quoique d'une réserve extrême, Berthier, qui avait à la guerre le bon sens du prince Cambacérès dans la politique, mais qui n'était pas plus hardi lorsqu'il fallait en tenir le langage, Berthier se permit d'adresser quelques représentations à l'Empereur sur les dangers de cette expédition poussée à outrance, et exécutée en une seule campagne au lieu de deux. Il fit valoir les fatigues, la disette de vivres, l'affaiblissement successif de l'effectif, la mortalité des chevaux, et par-dessus tout la difficulté du retour. Napoléon, qui savait bien tout ce qu'on pouvait dire sur ce sujet, et qui s'irritait de trouver dans la bouche des autres l'expression de pensées qui obsédaient son esprit, reçut fort mal les observations du major général, et lui adressa ce reproche blessant qu'il jetait à la face de quiconque lui faisait une objection:— Dure réponse de Napoléon. Et vous aussi, vous êtes de ceux qui n'en veulent plus!—Puis il alla presque jusqu'à l'injurier, le comparant à une vieille femme, lui disant qu'il pouvait, s'il le voulait, retourner à Paris, et qu'il saurait se passer de ses services. Berthier, humilié, lui répondit avec une douleur concentrée, se retira au quartier du major général, et pendant plusieurs jours cessa d'aller s'asseoir à la table impériale, bien qu'il y prît ordinairement tous ses repas[19].
Désagrément infligé au maréchal Davout, à l'occasion de la résistance que ce maréchal veut opposer à Murat. Un autre incident également regrettable eut lieu à la même époque. On a vu comment le maréchal Davout et Murat étaient toujours en dissentiment à l'avant-garde, ainsi qu'il convenait à des caractères aussi différents. Le maréchal Davout à Wiasma, irrité de voir la cavalerie trop peu ménagée par Murat, lui refusa son infanterie, ne voulant pas qu'elle fût traitée comme l'était la cavalerie. Murat eut beau alléguer sa qualité de roi, de beau-frère de l'Empereur, le maréchal Davout s'obstina dans son refus, et devant toute l'armée défendit au général Compans d'obéir au roi de Naples. L'altercation avait été si vive qu'on ne savait ce qu'elle amènerait, mais elle fut bientôt apaisée par la présence de Napoléon, qui, tout en partageant l'opinion du maréchal Davout, fut blessé du peu d'égards de ce maréchal pour la parenté impériale, et lui infligea un désagrément public en décidant que la division Compans, pendant qu'elle serait à l'avant-garde, obéirait aux ordres de Murat.
Marche de Wiasma sur Ghjat. On partit de Wiasma le 31 août pour Ghjat. Sur le chemin on espérait rencontrer les Russes à Czarewo-Zaimitché. En y arrivant on les trouva partis, comme à Wiasma, comme à Dorogobouge. On ne s'en étonna point cependant, et on résolut de les suivre, certain qu'on était de les atteindre bientôt. En effet, tous les traînards qu'on recueillait, rapportaient unanimement que l'armée allait livrer bataille, et qu'elle n'attendait pour s'y décider que les renforts envoyés du centre de l'empire. Dans cette même journée, la cavalerie légère s'empara d'un Cosaque, canonnier dans le corps de Platow. Comme il paraissait fort intelligent, l'Empereur désirant l'interroger lui-même pendant la marche, ordonna qu'on lui fournît un cheval, et le fit placer entre lui et M. Lelorgne d'Ideville, interprète attaché au quartier général. Conversation d'un Cosaque interrogé par Napoléon. Le Cosaque, ignorant la compagnie dans laquelle il se trouvait, car la simplicité de Napoléon n'avait rien qui pût révéler à une imagination orientale la présence d'un souverain, s'entretint avec la plus extrême familiarité des affaires de la guerre actuelle. Il raconta tout ce qu'on disait dans l'armée russe des divisions des généraux, prétendit que Platow lui-même avait cessé d'être ami de Barclay de Tolly, vanta les services des Cosaques, sans lesquels les Russes, affirmait-il, auraient été déjà vaincus, assura que sous peu de jours on aurait une grande bataille, que si elle avait lieu avant trois jours les Français la gagneraient, mais que si elle était livrée plus tard, Dieu seul savait ce qu'il en arriverait. Il ajouta que les Français étaient commandés, à ce qu'on rapportait, par un général du nom de Bonaparte, qui avait l'habitude de battre tous ses ennemis, mais qu'on allait recevoir d'immenses renforts pour lui tenir tête, et que cette fois peut-être il serait moins heureux, etc... Cette conversation, dans laquelle se reflétaient de la manière la plus naturelle et la plus originale toutes les idées qui circulaient dans l'armée russe, intéressa beaucoup et fit sourire à plusieurs reprises le puissant interlocuteur du jeune Cosaque. Voulant essayer l'effet de sa présence sur cet enfant du Don, Napoléon dit à M. Lelorgne d'Ideville de lui apprendre que ce général Bonaparte était justement le personnage auprès duquel il cheminait. À peine l'interprète de Napoléon avait-il parlé, que le Cosaque, saisi d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait pénétré jusqu'à lui, à travers les steppes de l'Orient. Toute sa loquacité s'était subitement arrêtée, pour faire place à un sentiment d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon après l'avoir récompensé, lui fit donner la liberté, comme à un oiseau qu'on rend aux champs qui l'ont vu naître[20].
Arrivée à Ghjat. L'avant-garde s'était portée pendant cette journée jusqu'à Ghjat, petite ville qui était assez bien pourvue de ressources surtout en grains, et qu'on eut le temps d'arracher aux flammes. Le lendemain 1er septembre le quartier général alla s'y établir. Une pluie subite avait converti la poussière des campagnes moscovites en une fange épaisse, dans laquelle on enfonçait profondément. Napoléon, certain désormais d'une prochaine rencontre avec les Russes, veut donner deux jours de repos à l'armée pour la rallier. Napoléon épouvanté des pertes d'hommes et de chevaux qu'on faisait en avançant, résolut de s'arrêter à Ghjat deux ou trois jours. Son intention étant désormais de suivre les Russes jusqu'à Moscou, il était certain de les rencontrer, fût-ce aux portes mêmes de cette capitale, déterminés à la défendre à outrance. Il n'y avait donc aucun motif de courir à perte d'haleine pour les devancer, et il valait bien mieux arriver plus nombreux et moins fatigués sur le terrain du combat. En conséquence il prescrivit à tous les chefs de rallier leurs hommes restés en arrière, de constater par des appels rigoureux le nombre de combattants qu'on pourrait mettre en ligne, de faire la revue des armes et le compte des munitions, de se pourvoir par le moyen ordinaire de la maraude de deux ou trois jours de vivres, de disposer enfin le corps et l'âme des soldats à la grande lutte qui se préparait. Au surplus ces braves soldats s'y attendaient, d'après tous les rapports des avant-postes, et il n'était pas besoin de beaucoup d'efforts pour les y disposer, car ils la désiraient ardemment, et la considéraient comme devant être le terme de leurs fatigues, et l'une des plus grandes journées de leur glorieuse vie.
La grande bataille résolue du côté des Russes, par suite d'une révolution dans le commandement. Le moment de cette bataille était arrivé en effet, et les Russes étaient résolus à la livrer. Ils l'auraient même livrée à Czarewo-Zaimitché, si un nouveau changement survenu dans leur armée n'avait entraîné encore un retard de quelques jours. Ce changement avait sa cause à Saint-Pétersbourg, au sein même de la cour de Russie.
Ce qui s'était passé à la cour de Russie, depuis qu'Alexandre avait quitté l'armée. Alexandre expulsé en quelque sorte de l'armée, s'était transporté à Moscou pour y remplir le rôle qu'on lui avait représenté comme plus approprié à sa dignité, comme plus utile à la défense de l'empire, celui d'enthousiasmer et de soulever les populations russes contre les Français. Alexandre à Moscou. Arrivé à Moscou, il y avait convoqué le corps de la noblesse et celui des marchands, afin de leur demander des preuves efficaces de leur dévouement au prince et à la patrie. C'est le gouverneur Rostopchin qui avait été chargé de ces convocations, et il n'avait pas eu de peine à enflammer les esprits, que la présence de l'ennemi sur la route de la capitale remplissait d'une sorte de fureur patriotique. À la vue d'Alexandre venant réclamer l'appui de la nation contre un envahisseur étranger, des sanglots, des cris d'amour avaient éclaté. La noblesse avait voté la levée d'un homme sur dix dans ses terres; le commerce avait voté des subsides considérables, et avec ces hommes et cet argent on devait former une milice, qui dans le gouvernement de Moscou serait, disait-on, de quatre-vingt mille hommes. Ces levées, indépendantes de celles que l'empereur allait ordonner dans les domaines de la couronne, devaient être imitées dans tous les gouvernements que l'ennemi n'occupait point.
Alexandre à Saint-Pétersbourg. Après avoir recueilli ces témoignages d'un patriotisme ardent et sincère, Alexandre s'était rendu à Saint-Pétersbourg, pour y prescrire toutes les mesures qu'exigeait cette espèce de levée en masse, et pour présider à la direction générale des opérations militaires. Il est presque gardé à vue par les partisans de la guerre à outrance. La noblesse résidant en ce moment dans la capitale se composait des vieux Russes que leur âge forçait à vivre éloignés des camps; elle était charmée d'avoir ramené Alexandre au centre de l'empire, de le tenir en quelque sorte sous sa main, loin des fortes impressions du champ de bataille, loin surtout des séductions de Napoléon, car on craignait toujours qu'une entrevue aux avant-postes le soir d'une bataille perdue, ne le fit tomber de nouveau dans les liens de la politique de Tilsit. MM. Araktchejef, Armfeld, Stein, tous les conseillers russes ou allemands, qui depuis le départ de Wilna étaient allés attendre Alexandre à Saint-Pétersbourg, l'entouraient, le tenaient pour ainsi dire assiégé, et n'auraient pas permis une résolution qui ne fût pas conforme à leurs passions. Leur influence renforcée par l'arrivée de lord Cathcart, ambassadeur d'Angleterre. Ils avaient trouvé un renfort d'influence dans la présence de lord Cathcart, le général qui avait commandé l'armée britannique devant Copenhague, et qui venait représenter l'Angleterre à Saint-Pétersbourg, depuis la paix de cette puissance avec la cour de Russie.
Cette paix s'était conclue en un instant, immédiatement après l'ouverture des hostilités, mais point avant, ainsi qu'Alexandre l'avait promis à M. de Lauriston. Elle s'était négociée entre M. de Suchtelen, représentant de la Russie, et M. Thornton, agent anglais envoyé en Suède, et elle avait stipulé le concours de toutes les forces des deux empires pour le succès de la nouvelle guerre. Lord Cathcart était arrivé aussitôt la paix signée. Le langage de cet ambassadeur et des conseillers allemands, appuyé par le prince royal de Suède, consistait à dire que dans cette guerre on ne triompherait que par la persévérance; que sans doute on perdrait des batailles, une, deux, trois peut-être, mais qu'il suffirait d'en gagner une pour que les Français fussent détruits, avancés comme ils l'étaient dans l'intérieur de l'empire. Alexandre profondément blessé par les procédés de Napoléon, veut maintenant soutenir la guerre jusqu'à la dernière extrémité. Alexandre qui était blessé au fond du cœur de la manière hautaine dont Napoléon l'avait traité depuis deux années, de l'insensibilité visible avec laquelle ses ouvertures de paix avaient été accueillies, était décidé, maintenant que la guerre était engagée, à ne pas céder, et à résister jusqu'à la dernière extrémité. Il avait confiance dans le système de retraite continue, il en avait compris la portée, et il le voulait suivre, sans tomber dans la triste inconséquence dont ses compatriotes donnaient actuellement l'exemple. Inconséquence des Russes, qui bien qu'ils se vantent d'attirer les Français dans un abîme en les attirant dans l'intérieur de l'empire, se déchaînent contre les généraux qui se retirent au lieu de se battre. En effet, tandis qu'ils se prévalaient tous les jours de l'avantage qu'il y aurait pour eux à se retirer dans les profondeurs de l'empire, et à y attirer les Français, ils ne savaient pas faire en attendant tous les sacrifices que comportait ce genre de guerre. Il fallait effectivement se résigner à une sorte d'humiliation passagère, celle de rétrograder sans cesse, et de plus à des pertes cruelles, car ce n'étaient pas les malheureuses villes de Smolensk, de Wiasma, de Ghjat, qui payaient seules cette tactique ruineuse, c'étaient aussi les seigneurs propriétaires de châteaux et de villages situés sur la route des Français, dans une zone de douze à quinze lieues de largeur. Dans toute cette région il ne restait que des cendres, car ce que les Français sauvaient de l'incendie, ils le brûlaient ensuite eux-mêmes par négligence; et, par une contradiction singulière, tandis qu'on aurait dû comprendre la nécessité de ces sacrifices, et approuver les généraux qui battaient en retraite en détruisant tout sur leur chemin, on les appelait des lâches ou des traîtres qui n'osaient pas regarder les Français en face, et qui aimaient mieux leur opposer des ruines que du sang!
Impopularité du général Barclay de Tolly. Alexandre ayant cessé d'être responsable de la conduite de la guerre depuis son éloignement de l'armée, tout l'odieux des derniers événements militaires était retombé sur l'infortuné Barclay de Tolly. Avoir perdu Wilna, Witebsk, Smolensk sans bataille, être en retraite sur la route de Moscou, livrer le cœur de l'empire à l'ennemi sans immoler des milliers d'hommes, était un crime, une vraie trahison, et les masses en prononçant le nom de Barclay de Tolly qui n'était pas russe, disaient qu'il n'y avait pas à s'étonner de tant de revers, que tous ces étrangers au service de la Russie la trahissaient, et qu'il fallait s'en défaire. Fureurs contre ce général tant dans l'armée que dans les populations. Ce cri populaire retentissait non-seulement dans l'armée, mais dans les villes et les campagnes, et surtout à Saint-Pétersbourg. Les envieux s'étaient joints aux emportés, pour dénoncer Barclay de Tolly comme l'auteur de la catastrophe de Smolensk. Et qu'y pouvait-il, l'infortuné? Rien, comme on l'a vu. Il avait sacrifié douze mille Russes pour que cette perte ne fût pas consommée sans une large effusion de sang, et son tort, s'il en avait un, c'était d'avoir fait ce sacrifice, car Smolensk ne pouvait pas être sérieusement défendue. Toutefois, dans les malheurs publics, il faut qu'on s'en prenne à quelqu'un, et la multitude choisit souvent pour victime le bon et courageux citoyen, qui seul sert utilement le pays! Ces misères ne sont pas particulières aux États libres, elles appartiennent à tous les États où il y a des masses aveugles, et il y en a sous le despotisme au moins autant qu'ailleurs.
Nécessité de sacrifier Barclay de Tolly. Barclay de Tolly était donc perdu. Les gens sensés eux-mêmes, voyant le déchaînement auquel il était en butte, l'insubordination qui en résultait dans l'armée, étaient d'avis de le sacrifier. Popularité subite et presque inexplicable du vieux général Kutusof. Au milieu de ce délire, il y avait un nom qui se trouvait dans toutes les bouches, c'était celui du général Kutusof, ce vieux soldat borgne, que l'amiral Tchitchakof avait remplacé sur le Danube, qui précédemment avait perdu la bataille d'Austerlitz, et qui néanmoins était devenu, par son nom tout à fait russe, par sa qualité d'ancien élève de Souvarof, le favori de l'opinion publique. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ignorait que la bataille d'Austerlitz avait été perdue malgré lui, car le public ne savait pas qu'il avait conseillé de ne point la livrer; mais la passion n'a pas besoin de bonnes raisons: elle est toujours pour elle-même sa raison la meilleure. Caractère de Kutusof. Il faut ajouter cependant, que Kutusof avait rétabli les affaires des Russes dans la dernière campagne contre les Turcs, et que, bien qu'âgé de soixante-dix ans, entièrement usé par la guerre et les plaisirs, pouvant à peine se tenir à cheval, profondément corrompu, faux, perfide, menteur, il avait une prudence consommée, un art d'en imposer aux hommes nécessaire dans les temps de passion, au point d'être devenu l'idole de ceux qui voulaient la guerre de bataille, tout en étant lui-même partisan décidé de la guerre de retraite. Mais aucun homme n'était plus capable que lui de s'emparer des esprits, de les diriger, de les dominer en affectant les passions qu'il n'avait point, d'opposer à Napoléon la patience, seule arme avec laquelle on pût le battre, et de l'employer sans la montrer. La Providence, qui, dans ses impénétrables desseins, avait sans doute condamné Napoléon, la Providence, qui lui avait réservé pour adversaire aux extrémités de la Péninsule, un esprit ferme et sensé, solide comme les rochers de Torrès-Védras, lord Wellington, lui réservait dans les profondeurs de la Russie, non pas un caractère inébranlable, ainsi qu'il le fallait aux extrémités de la Péninsule où il n'y avait plus à reculer, mais un astucieux et patient antagoniste, flexible comme l'espace dans lequel il fallait s'enfoncer, sachant à la fois céder et résister, capable non pas de vaincre, mais de tromper Napoléon, et de le vaincre en le trompant. Ce ne sont pas des égaux que la Providence oppose au génie quand elle a résolu de le punir, mais des inférieurs, instruments bien choisis de la force des choses, comme si elle voulait le châtier davantage en le faisant succomber sous des adversaires qui ne le valent point.
L'aveugle fureur populaire, sans savoir pourquoi, avait trouvé dans Kutusof le vrai sauveur de l'empire. Le vieux Kutusof était donc le second adversaire qui allait arrêter Napoléon à l'autre extrémité du continent européen, et il faut reconnaître que jamais la passion populaire, dans ses engouements irréfléchis, ne s'était moins trompée qu'en désignant Kutusof au choix de l'empereur de Russie. Quand nous disons la passion populaire, nous ne prétendons pas que la populace de Saint-Pétersbourg se fût soulevée pour imposer un choix à l'empereur, bien que le peuple à demi barbare de ces contrées prît une part considérable et légitime aux circonstances du moment; mais la passion peut avoir le caractère populaire, même dans une cour. Elle a ce caractère, lorsque sages et fous, jeunes et vieux, hommes et femmes, exigent une chose sans savoir pourquoi, l'exigent pour un nom, pour des souvenirs mal appréciés, et presque jamais pour les bonnes raisons qu'il serait possible d'en donner. C'est ainsi que les cercles les plus élevés de la capitale, émus de la prise de Smolensk, demandaient Kutusof, qui depuis son retour de Turquie s'était placé très-hypocritement à la tête de la milice de Saint-Pétersbourg, et s'était offert de la sorte à tous les regards. Alexandre le choisit, sans goût et sans confiance, pour obéir à l'opinion publique. Alexandre n'avait aucune confiance en lui, n'avait conservé que de fâcheuses impressions de la campagne de 1805, ne l'avait trouvé ni ferme ni habile sur le terrain, car Kutusof ne l'était pas en effet, et n'avait qu'un mérite, fort grand du reste, celui d'être profondément sage dans la conduite générale d'une guerre, ce que son maître, égaré par quelques jeunes étourdis, était alors incapable de reconnaître. Alexandre, néanmoins, vaincu par l'opinion, s'était décidé à choisir Kutusof pour commander en chef les armées réunies de Bagration et de Barclay, ces deux généraux restant commandants de chacune d'elles. Le général Benningsen, qui avait suivi Alexandre à Saint-Pétersbourg, et dont le caractère, malgré de fâcheux souvenirs, aurait répondu assez aux passions du moment s'il avait porté un nom russe, le général Benningsen fut donné à Kutusof comme chef d'état-major.
Arrivée de Kutusof à l'armée. Aussitôt nommé, le général Kutusof était parti pour se rendre à l'armée, et c'est son arrivée à Czarewo-Zaimitché qui avait empêché qu'on ne livrât bataille sur ce terrain. Le colonel Toll, resté quartier-maître général, avait trouvé aux environs de Mojaïsk, à vingt-cinq lieues de Moscou, dans un lieu nommé Borodino, une position aussi défensive qu'on pouvait l'espérer dans le pays peu accidenté où se faisait cette guerre, et le général Kutusof, qui, tout en improuvant l'idée de se battre actuellement, était prêt cependant à livrer une bataille pour en refuser ensuite plusieurs, avait adopté le choix du colonel Toll, s'était rendu de sa personne à Borodino, et y avait ordonné des travaux de campagne, afin d'ajouter les défenses de l'art à celles de la nature. Choix de la position de Borodino pour livrer bataille aux Français. Le général Miloradovitch venait d'y amener 15 mille hommes des bataillons de réserve et de dépôt, qu'on devait verser dans les cadres de l'armée. Dix mille hommes environ des milices de Moscou, n'ayant pas encore d'uniformes, et armés de piques, venaient également d'y arriver. État de l'armée russe après l'arrivée de ses renforts. Ce renfort reportait à un effectif de 140 mille hommes l'armée russe, qui était fort affaiblie non-seulement par les combats de Smolensk et de Valoutina, mais par des marches incessantes, dont elle souffrait presque autant que nous quoiqu'elle fût très-bien nourrie. Ainsi établi à Borodino derrière des retranchements en terre, le vieux Kutusof attendait Napoléon avec cette résignation de la prudence, qui en commettant une faute la commet parce qu'elle est nécessaire, et ne songe qu'à la rendre le moins dommageable possible.