Sept. 1812. Mauvais temps qui retient Napoléon à Ghjat. Ce sont ces détails connus en gros de Napoléon, grâce à l'usage qu'il savait faire de l'espionnage, qui lui avaient persuadé qu'au delà de Ghjat il rencontrerait l'armée russe disposée à combattre. Toutefois le temps fut si affreux les 1er, 2 et 3 septembre, qu'il se sentit ébranlé un moment dans sa résolution. Tout le monde se plaignait dans l'armée de l'état des routes, sur lesquelles notre artillerie et nos équipages roulaient naguère assez facilement, mais que les dernières pluies avaient changées tout à coup en une espèce de marécage. Les chevaux mouraient par milliers de fatigue et d'inanition; la cavalerie diminuait à vue d'œil, et, ce qu'il y avait de pis, on pouvait craindre pour les transports de l'artillerie, ce qui eût rendu toute grande bataille impossible. Les bivouacs devenus froids et pénibles, étaient aussi fort nuisibles à la santé des hommes. Napoléon s'en prenait à ses lieutenants. Il avait vivement gourmandé le maréchal Ney qui perdait quelques centaines de soldats par jour. Le corps de ce maréchal, placé entre celui du maréchal Davout qui avait été à demi pourvu par l'extrême prévoyance de son chef, et la garde dont les provisions suivaient sur des chariots, était réduit à vivre de ce qu'il ramassait, et s'affaiblissait par la maraude autant qu'il aurait pu le faire par une sanglante bataille[21]. Un moment découragé par les difficultés de la marche, Napoléon est près de rebrousser chemin. Le maréchal Ney s'en était vengé en relevant avec raison les souffrances de cette trop longue marche, et en écrivant à Napoléon qu'on ne pouvait aller plus loin sans exposer l'armée à périr. Murat, qui avait bien à se reprocher une partie des maux dont on se plaignait, s'était joint à Ney; Berthier, qui n'osait plus parler, avait confirmé leur témoignage par un morne silence, et Napoléon, presque vaincu, avait répondu: Eh bien, si le temps ne change pas demain, nous nous arrêterons...—Ce qui voulait dire qu'il y verrait le commencement de la mauvaise saison, et qu'il retournerait à Smolensk! Jamais la faveur de la fortune, qui lui procura tantôt la brume dans laquelle sa flotte échappa à Nelson lorsqu'il allait en Égypte, tantôt le petit chemin au moyen duquel il tourna le fort de Bard, tantôt le soleil d'Austerlitz, n'aurait éclaté d'une manière plus visible, qu'en lui envoyant encore trois ou quatre jours d'un très-mauvais temps. Le retour subit du beau temps le décide à reprendre sa marche en avant. La fortune, hélas! ne l'aimait plus assez pour lui ménager une telle contrariété! Le 4 septembre au matin, le soleil se leva radieux, et on sentit un air vif, capable de sécher les routes en quelques heures.—Le sort en est jeté! s'écria Napoléon; partons, allons à la rencontre des Russes!...—Et il prescrivit à Murat et à Davout de partir vers midi, quand les chemins seraient séchés par le soleil, et de se diriger sur Gridnewa, moitié chemin de Ghjat à Borodino. Tout le reste de l'armée eut ordre de suivre le mouvement de l'avant-garde.

Arrivée à Gridnewa le 4 septembre, et marche vers la plaine de Borodino. On partit en effet, obéissant au destin, et on alla coucher à Gridnewa. Le lendemain 5 septembre on se remit en marche, et on se dirigea vers la plaine de Borodino, lieu destiné à devenir aussi fameux que ceux de Zama, de Pharsale ou d'Actium. En route on rencontra une abbaye célèbre, celle de Kolotskoi, gros bâtiment flanqué de tours, dont la toiture en tuiles colorées contrastait avec la couleur sombre du paysage. Aspect de la plaine de Borodino. Depuis plusieurs jours nous avions cheminé sur les plateaux élevés qui séparent les eaux de la Baltique de celles de la mer Noire et de la Caspienne, et à partir de Ghjat, on commençait à descendre les pentes d'où la Moskowa à gauche, la Protwa à droite, se jettent par l'Oka dans le Volga, par le Volga dans la mer Caspienne. Le sol semblait effectivement s'incliner vers l'horizon, et s'y couvrir d'une bande d'épaisses forêts. Un ciel à demi voilé par de légers nuages d'automne achevait de donner à cette plaine un aspect triste et sauvage. Tous les villages étaient incendiés et déserts. Il restait seulement quelques moines à l'abbaye de Kolotskoi. On laissa cette abbaye à gauche, et on s'enfonça dans cette plaine, en suivant le cours d'une petite rivière à demi desséchée, la Kolocza, qui coulait droit devant nous, c'est-à-dire vers l'est, direction dans laquelle nous n'avions pas cessé de marcher depuis le passage du Niémen. Des arrière-gardes de cavalerie, après une certaine résistance bientôt vaincue, se rejetèrent à la droite de la Kolocza, et coururent se grouper au pied d'un mamelon fortifié, où se trouvait un gros détachement d'environ quinze mille hommes de toutes armes.

Napoléon s'arrêta pour considérer cette plaine où allait se décider le sort du monde. (Voir la carte no 56.) La Kolocza coulait, avons-nous dit, droit devant nous, parcourant un lit tour à tour fangeux ou desséché, puis arrivée au village de Borodino, elle tournait à gauche, baignait des coteaux assez escarpés pendant plus d'une lieue, et finissait, après mille détours, par se perdre dans la Moskowa. Les coteaux à notre gauche, dont le pied était baigné par la Kolocza, paraissaient couverts de troupes et d'artillerie. À droite de cette petite rivière la chaîne des coteaux continuait, mais elle était moins escarpée, et de simples ravins en marquaient le pied. Description de la position occupée par l'armée russe. La ligne de l'armée russe suivait ce prolongement des coteaux: là, le site étant moins fort, les ouvrages étaient plus considérables, et de grandes redoutes armées de canons couronnaient les sommités du terrain. On sentait au premier coup d'œil qu'il fallait attaquer les Russes de ce côté, car, au lieu de la Kolocza, c'était seulement des ravins qu'on avait à franchir. Les redoutes bien armées qu'on apercevait étaient un obstacle sérieux sans doute, mais certainement pas invincible pour l'armée française.

Napoléon, afin de pouvoir se déployer plus à l'aise, fait enlever la redoute de Schwardino, placée à droite du champ de bataille. Cependant pour se porter à droite de la Kolocza il s'offrait un premier obstacle, celui d'une redoute plus avancée que les autres, construite sur un mamelon, et vers laquelle s'était repliée l'arrière-garde russe. Napoléon pensa qu'il fallait l'enlever sur-le-champ, afin de pouvoir s'établir à son aise dans cette partie de la plaine, et y faire ses dispositions pour la grande bataille. Il avait sous la main la cavalerie de Murat et la belle division d'infanterie Compans, détachée momentanément du corps du maréchal Davout pour servir à l'avant-garde. Napoléon fit appeler Murat et Compans, et leur ordonna d'emporter immédiatement cette redoute, qu'on appela la redoute de Schwardino, parce qu'elle s'élevait près du village de ce nom. Murat avec sa cavalerie, Compans avec son infanterie, avaient déjà passé la Kolocza, et se trouvaient à droite de la plaine. On approchait de la fin du jour. Les escadrons de Murat forcèrent la cavalerie russe à se replier, et nettoyèrent ainsi le terrain sur les pas de notre infanterie. Il existait un petit monticule en face de la redoute qu'on allait attaquer. Le général Compans y plaça les pièces de 12, et quelques tirailleurs choisis pour démonter l'artillerie ennemie en abattant ses canonniers. Après une canonnade assez vive, le général Compans déploya les 57e et 61e de ligne à droite, les 25e et 111e à gauche. Il fallait descendre d'abord dans un petit ravin, puis remonter la côte opposée, sur laquelle la redoute était construite, et non-seulement enlever cette redoute, mais culbuter l'infanterie russe qui était rangée en bataille de l'un et de l'autre côté. Le général Compans dirigeant lui-même les 57e et 61e, confiant au général Dupellin les 25e et 111e, donna l'ordre de franchir le ravin. Nos troupes s'avancèrent avec promptitude et aplomb, sous un feu des plus vifs. Couvertes dans le fond du ravin, elles cessaient de l'être en s'élevant sur la côte que couronnait la redoute. Parvenues sur le sommet de cette côte, elles échangèrent avec l'infanterie russe pendant quelques instants et à très-petite portée un feu de mousqueterie extrêmement meurtrier. Enlèvement de la redoute de Schwardino, le 5 septembre au soir. Le général Compans, qui pensait avec raison qu'une attaque à la baïonnette serait moins sanglante, donna le signal de la charge; mais au milieu du bruit et de la fumée, son ordre fut mal saisi. Se portant alors au galop vers le 57e qui était le plus près de la redoute, et le conduisant lui-même, il le mena baïonnette baissée sur les grenadiers de Woronzoff et du prince de Mecklenbourg. Le 57e lancé au pas de charge renversa la ligne ennemie qui lui était opposée. Son exemple fut suivi par le 61e qui était à ses côtés, et à notre gauche, les 25e et 111e en ayant fait autant, la redoute se trouva débordée par ce double mouvement, ce qui la fit tomber en notre pouvoir. Les canonniers russes furent presque tous tués sur leurs pièces.

Mais vers la gauche le 111e s'étant trop avancé, fut chargé tout à coup par les cuirassiers de Douka, et mis un moment en péril. Il se forma sur-le-champ en carré, et arrêta par une grêle de balles les vaillants cavaliers qui l'avaient assailli. Un régiment espagnol d'infanterie (le régiment Joseph-Napoléon), qui appartenait à la division Compans, accourut bravement au secours de son camarade, mais il n'eut aucun effort à faire, le 111e ayant suffi à lui tout seul pour se dégager. Le 111e eut cependant un chagrin, ce fut de perdre son artillerie régimentaire, composée de deux petites pièces de canon, qu'en se repliant pour se reformer en carré il n'eut pas le temps d'emmener. C'était une nouvelle preuve des vices de cette institution, laquelle absorbait par régiment une centaine d'hommes, qui eussent été beaucoup plus utiles dans les rangs de l'infanterie qu'attachés à des pièces dont ils se servaient mal, et qu'ils ne savaient ni porter en avant, ni retirer à propos. Napoléon ne s'était obstiné à cette institution, malgré ses inconvénients évidents, que parce qu'il regardait l'artillerie comme le moyen le moins coûteux de détruire l'infanterie russe.

Ce combat court et glorieux, dans lequel 4 à 5 mille hommes succombèrent de notre côté, et 7 à 8 mille du côté de l'ennemi, nous ayant rendus maîtres de toute la plaine à la droite de la Kolocza, Napoléon s'empressa d'y établir l'armée. On ne désigna pour rester à la gauche de la Kolocza que les troupes qui n'étaient pas encore arrivées. L'attitude des Russes, en position depuis deux jours sur les hauteurs de Borodino, les ouvrages dont ils s'étaient couverts, les rapports des prisonniers, tout donnait la certitude qu'on allait avoir enfin la bataille, désirée à la fois par les Français qui espéraient en tirer un résultat décisif, et par les Russes qui étaient honteux de se retirer toujours, et fatigués de ruiner leur pays en l'incendiant. Napoléon ne pouvant plus douter de cette bataille, crut devoir se donner toute une journée de repos, soit pour rallier ce qu'il avait d'hommes en arrière, soit pour reconnaître mûrement le terrain. Il annonça son intention aux chefs de corps, et on bivouaqua de la droite à la gauche de cette vaste plaine avec la perspective d'un complet repos le lendemain, et d'une épouvantable bataille le surlendemain. On alluma de grands feux, et on en avait besoin, car il tombait une pluie fine et froide qui pénétrait les vêtements. Ainsi finit la journée du 5 septembre.

Journée du 6. Le lendemain 6, le soleil qui était ordinairement assez radieux au milieu du jour, et qui ne se montrait voilé de nuages que pendant les matinées et les soirées, éclaira de nouveau des milliers de casques, de baïonnettes, de pièces de canon sur les hauteurs de Borodino, et on eut la satisfaction d'apercevoir les Russes toujours en position, et évidemment déterminés à combattre. Reconnaissance du champ de bataille par Napoléon. Napoléon, qui avait bivouaqué à la gauche de la Kolocza, au milieu de sa garde, monta de très-bonne heure à cheval entouré de ses maréchaux, pour faire lui-même la reconnaissance du terrain sur lequel on allait se mesurer avec les Russes.

Après l'avoir parcouru deux fois avec la plus grande attention, et avoir mis souvent pied à terre pour observer les lieux de plus près, il se confirma dans l'opinion conçue dès le premier instant, qu'il fallait négliger la gauche, où la position des Russes fortement escarpée était protégée à partir de Borodino par le lit profond de la Kolocza, et se porter à droite où les coteaux moins saillants étaient défendus par des ravins sans profondeur et sans eau. La grande route de Moscou que nous avions suivie, tracée d'abord à la gauche de la Kolocza, passait sur la droite à Borodino, et, s'élevant sur le plateau de Gorki, traversait la chaîne des coteaux pour tomber sur Mojaïsk. (Voir la carte no 56.) Force de la position des Russes, et travaux par lesquels ils avaient ajouté à cette force naturelle. Cette partie de la position qui en formait le centre, était aussi peu accessible que la partie à gauche. C'était en s'éloignant de Borodino, et en se portant à droite de la Kolocza, que le terrain commençait à être plus abordable. Le premier monticule à la droite de Borodino était couvert d'épaisses broussailles à son pied, terminé en forme de plateau assez large à son sommet, et surmonté d'une vaste redoute, dont les côtés s'allongeaient en courtines. Vingt et une bouches à feu de gros calibre remplissaient les embrasures de cette redoute. Les Russes n'avaient pas eu le temps de la palissader, et son relief, à cause de la nature peu consistante du sol, n'était pas fort saillant. Elle devait recevoir dans la mémorable bataille qui se préparait le nom de grande redoute. En inclinant plus à droite encore se trouvait un autre monticule, séparé du premier par un petit ravin dit de Séménoffskoié, parce qu'en le remontant on rencontrait à son origine le village de ce nom. Ce second monticule moins large, plus saillant que le premier, était surmonté de deux flèches hérissées aussi d'artillerie, et d'une troisième placée en retour, et tournée vers le ravin de Séménoffskoié. Le village de Séménoffskoié, situé à la naissance du ravin qui séparait ces deux monticules, avait été incendié d'avance par les Russes, entouré d'une levée de terre, et armé de canons. Il formait en quelque sorte un rentrant dans la ligne ennemie. Plus à droite enfin existaient des bois, les uns taillis, les autres de haute futaie, s'étendant au loin, et traversés par la vieille route de Moscou, laquelle allait par le village d'Outitza rejoindre la route neuve à Mojaïsk. Il eût été possible de tourner par ce côté la position des Russes; mais ces bois étaient profonds, peu connus, et on ne pouvait y pénétrer qu'en faisant un très-long détour.

Plan arrêté par Napoléon. Après cette inspection des lieux plusieurs fois répétée, Napoléon ayant arrêté ses idées, résolut de ne laisser sur la gauche de la Kolocza que très-peu de forces, d'exécuter une attaque assez sérieuse au centre, vers Borodino, par la route neuve de Moscou, afin d'y attirer l'attention de l'ennemi, mais de diriger son principal effort vers la droite de la Kolocza, tant sur le premier monticule couronné par la grande redoute, que sur le second surmonté des trois flèches, et d'acheminer en même temps à travers les bois et sur la vieille route de Moscou le corps du prince Poniatowski, lequel avait toujours formé l'extrême droite de l'armée. Son intention était de faire déboucher sur ce point une force inquiétante pour les Russes, et même plus qu'inquiétante si l'attaque en cet endroit réussissait.

Proposition de tourner l'ennemi faite par le maréchal Davout. Pendant qu'il ordonnait ces dispositions, le maréchal Davout qui venait d'opérer en s'enfonçant dans les bois une exacte reconnaissance des lieux, et s'était ainsi convaincu de la possibilité de tourner la position des Russes, offrit à Napoléon d'exécuter avec ses cinq divisions le détour qui, à travers les bois, conduisait sur la vieille route de Moscou, promit en partant dans la nuit d'être le lendemain matin à huit heures sur le flanc des Russes avec 40 mille hommes, de les refouler sur leur centre, et de les jeter pêle-mêle dans l'angle que la Kolocza formait avec la Moskowa. Bien que la Kolocza fût desséchée en plus d'un endroit, et que la Moskowa sans être desséchée fût guéable, il leur eût été difficile de se tirer d'un pareil coupe-gorge, et certainement ils n'auraient pas sauvé un canon.

Motifs de Napoléon pour ne point accueillir cette proposition. La proposition était séduisante et d'un succès probable, car la position des Russes, presque inattaquable vers leur droite et leur centre, suffisamment défendue à leur gauche par les redoutes que nous venons de décrire, n'était de facile abord que vers leur extrême gauche, par les bois d'Outitza, et ces bois ne pouvaient pas être supposés impénétrables, lorsqu'un homme aussi exact que le maréchal Davout s'engageait à les traverser dans le courant de la nuit. Cependant Napoléon en jugea autrement. Il lui sembla que ce détour serait bien long, qu'il s'exécuterait à travers des bois bien épais, bien obscurs, que durant quelques heures l'armée serait coupée en deux portions fort éloignées l'une de l'autre, et surtout que l'effet si décisif de la manœuvre serait, par ses avantages mêmes, un inconvénient grave dans la situation, car, en se voyant ainsi tournés, les Russes décamperaient peut-être, et, avec eux, fuirait encore l'occasion si désirée d'une bataille; que cette bataille il valait mieux la payer de plus de sang, mais l'avoir, que de s'épuiser indéfiniment à courir après elle; qu'au surplus la manœuvre proposée on l'exécuterait, mais de plus près, avec moins de hasards, en passant entre les redoutes et la lisière des bois, avec deux ou trois des divisions du maréchal Davout, et en ne risquant dans l'épaisseur des bois que le corps du prince Poniatowski; qu'on aurait ainsi tous les avantages de l'idée proposée sans aucun de ses inconvénients.

Tel fut le sentiment de Napoléon. Entre de pareils contradicteurs, après un demi-siècle écoulé, loin des lieux, des circonstances, qui oserait prononcer? Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant irrévocablement arrêté son plan, distribua leur tâche à chacun de ses lieutenants de la manière suivante.

Distribution et rôle des divers corps de l'armée française, pour la bataille qui se prépare. Le prince Eugène, qui depuis Smolensk avait toujours formé la gauche de l'armée, fut chargé seul d'opérer à la gauche de la Kolocza, et eut même pour instructions de n'agir de ce côté qu'avec la moindre portion de ses forces. Il dut laisser sa cavalerie légère et la garde italienne devant cette partie des hauteurs que leur escarpement et la Kolocza rendait inabordables, et il eut ordre d'exécuter avec la division française Delzons une vive attaque sur Borodino, de s'en emparer, de franchir le pont de la Kolocza, mais de ne point s'engager au delà, et de placer à Borodino même une forte batterie qui prendrait en flanc la grande redoute russe. Avec la division française Broussier, et deux des divisions du maréchal Davout qui lui étaient confiées pour la journée, les divisions Morand et Gudin, il avait mission d'attaquer à fond la grande redoute, et de l'emporter à tout prix. Le maréchal Ney avec les deux divisions françaises Ledru et Razout, avec la division wurtembergeoise Marchand et les Westphaliens de Junot, devait assaillir de front le second monticule et les trois flèches, que le maréchal Davout avait ordre d'attaquer en flanc par la lisière des bois, avec les divisions Compans et Dessaix. Enfin le prince Poniatowski, jeté en enfant perdu dans la profondeur des bois, devait essayer de tourner la position des Russes, en débouchant par la vieille route de Moscou sur Outitza.

Les trois corps de cavalerie Nansouty, Montbrun, Latour-Maubourg, eurent pour instructions de se tenir, le premier derrière le maréchal Davout, le second derrière le maréchal Ney, le troisième enfin en réserve. Le bord des hauteurs franchi, on allait se trouver sur des plateaux très-praticables à la cavalerie, et celle-ci devait en profiter pour achever la déroute de l'ennemi. Le corps du général Grouchy continua d'être attaché au vice-roi.

En arrière et en réserve furent rangées la division Friant et toute la garde impériale, pour être employées suivant les circonstances. Napoléon voulant contre-battre les redoutes des Russes, avait fait élever trois batteries couvertes d'épaulements en terre, l'une à notre droite devant les trois flèches, l'autre à notre centre devant la grande redoute, la troisième à notre gauche devant Borodino. Cent vingt bouches à feu, tirées principalement de la réserve de la garde, étaient destinées à l'armement de ces batteries. Napoléon, pour ne pas donner à l'ennemi le secret de son plan d'attaque, avait décidé qu'on passerait la journée du 6 dans les mêmes positions qu'on occupait le 5. On ne devait prendre son rang dans la ligne de bataille que pendant la matinée du 7, et tout à fait à la pointe du jour. Pour faciliter les communications, les généraux Éblé et Chasseloup avaient construit sur la Kolocza cinq ou six petits ponts de chevalets, qui permettaient de la passer sur les points les plus importants, sans descendre dans son lit fangeux et encaissé. Comme chacun avait pu se procurer des vivres par la maraude de l'avant-veille, personne n'avait la permission de quitter les rangs. En défalquant les hommes perdus en route depuis Smolensk, il restait environ 127 mille combattants, réellement présents au drapeau, tous animés d'une confiance et d'une ardeur extraordinaires, et pourvus de 580 bouches à feu.

L'armée russe était de son côté préparée à une résistance opiniâtre, et résolue à ne céder le terrain qu'à peu près détruite. Le général Kutusof, élevé à la qualité de prince en récompense des services rendus récemment en Turquie, avait le général Benningsen pour chef d'état-major, et le colonel Toll pour quartier-maître général: ce dernier était la plupart du temps non-seulement l'exécuteur, mais l'inspirateur de ses résolutions. Sous ses ordres, Barclay de Tolly et Bagration continuaient à commander, l'un l'armée de la Dwina, l'autre l'armée du Dniéper. L'un et l'autre étaient parfaitement décidés à se faire tuer s'il le fallait, Barclay par une indignation héroïque des procédés qu'il avait essuyés, Bagration par ardeur patriotique, haine des Français, engagement pris aux yeux de l'armée de sacrifier des milliers de Russes, pourvu qu'il immolât des milliers de Français. Tous les officiers partageaient ces sentiments: c'était l'aristocratie moscovite qui était en cause autant que l'État lui-même dans cette guerre, et elle était prête à payer de tout son sang les passions dont elle était animée.

Distribution de l'armée russe. Les Russes étaient rangés dans l'ordre suivant. À leur extrême droite, vis-à-vis de notre gauche, en arrière de Borodino, point le moins menacé, étaient placés le 2e corps, celui de Bagowouth, et le 4e, celui d'Ostermann, sous le commandement supérieur du général Miloradovitch. En arrière étaient le 1er corps de cavalerie du général Ouvaroff, le 2e du général Korff, et un peu plus loin, vers l'extrême droite, les Cosaques de Platow, veillant sur les bords de la Kolocza jusqu'à sa jonction avec la Moskowa. Les régiments de chasseurs à pied, soit de la garde, soit des corps de Bagowouth et d'Ostermann, gardaient Borodino. Au centre se trouvait le 6e corps, celui du général Doctoroff, appuyant sa droite à la hauteur de Gorki, derrière Borodino, sa gauche à la grande redoute. Derrière le corps de Doctoroff était rangé le 3e de cavalerie, sous les ordres du baron de Kreutz, remplaçant le comte Pahlen, malade. Là finissait la première armée, et le commandement du général Barclay de Tolly.

Immédiatement après commençait la seconde armée, et le commandement du prince Bagration. Le 7e corps, sous Raéffskoi, appuyait sa droite à la grande redoute, sa gauche au village brûlé de Séménoffskoié. Le 8e, sous Borosdin, avait sa droite ployée en arrière, à cause du rentrant de la ligne russe autour de Séménoffskoié, et sa gauche établie près des trois flèches. La 27e division, sous Névéroffskoi, celle qui avait soutenu le combat de Krasnoé, contribué à disputer Smolensk, et défendu la redoute de Schwardino, gardait les trois flèches. Elle était pour cette journée sous les ordres du prince Gortschakoff avec le 4e corps de cavalerie du général Siewers. De nombreux bataillons de chasseurs à pied remplissaient les taillis et les bois. La milice, récemment arrivée de Moscou avec quelques Cosaques, était postée à Outitza. Fort en arrière du centre enfin, aux environs de Psarewo, se tenait la réserve, composée de la garde, du 3e corps, celui de Touczkoff, et d'une immense artillerie de gros calibre.

Force numérique de l'armée russe. La force de l'armée russe s'élevait à environ 140 mille hommes présents sous les armes, dont 120 mille de troupes régulières, le reste de Cosaques et de milices de Moscou[22]. Les principales forces des Russes étaient à leur droite en face de notre gauche, là même où aucune tentative de notre part n'était à supposer, et les moindres à leur gauche, vis-à-vis de notre droite, où Napoléon avait résolu de porter son principal effort. Elle avait ses principales forces du côté où le danger était moindre. Bien que Napoléon n'eût en rien révélé ses desseins, pourtant la prise de la redoute de Schwardino dans la soirée du 5, le passage d'une partie de nos troupes sur la droite de la Kolocza, et par-dessus tout la nature des lieux, inaccessibles derrière la Kolocza, depuis Borodino jusqu'à la Moskowa, assez accessibles au contraire vers les monticules surmontés d'ouvrages de campagne, montraient suffisamment que le danger pour les Russes était à leur gauche, vers Séménoffskoié, les trois flèches, et les bois d'Outitza. On en fait inutilement l'observation à Kutusof. On en fit la remarque au généralissime Kutusof, qui était plus propre à diriger sagement une campagne qu'à livrer une grande bataille. Il ne se montra pas très-sensible à ces observations, maintint obstinément les corps d'Ostermann et de Bagowouth où ils étaient, parce qu'il voyait encore le gros de l'armée française sur la nouvelle route de Moscou, et seulement détacha de la réserve le 3e corps, celui de Touczkoff, pour le placer à Outitza. Ce furent là ses uniques dispositions de bataille. Du reste, l'énergie de son armée devait suppléer à tout ce qu'il ne faisait pas. Quant aux résolutions à prendre sur le terrain même et dans le fort de l'action, il pouvait s'en fier à la fermeté de Barclay de Tolly, et à la bravoure inspirée de Bagration.

Calme profond pendant la journée du 6. Par une sorte de consentement mutuel, on laissa s'écouler la journée du 6 sans tirer un coup de fusil. Ce fut le calme, sinistre avant-coureur des grandes tempêtes. Animation et gaieté du soldat français. Les Français employèrent la journée à se reposer, à jouir des vivres ramassés la veille, à préparer leurs armes, à tenir dans leurs bivouacs les propos ordinaires au soldat français, le plus gai et le plus brave peut-être des soldats connus. Ils se demandaient lequel d'entre eux serait vivant le lendemain, et ils poussaient de bruyants éclats de rire en mangeant ce qu'ils avaient dérobé dans les villages voisins; mais pas un d'eux ne doutait de la victoire, ni de l'entrée prochaine dans Moscou, sous leur invincible et toujours heureux général. L'amour de la gloire était la passion qui enflammait leur âme.

Sombre disposition du soldat russe. Un sentiment bien différent animait les Russes. Tristes, exaspérés, résolus à mourir, n'espérant qu'en Dieu, ils étaient à genoux, au milieu de mille flambeaux, devant une image miraculeuse de la Madone de Smolensk, sauvée, disait-on, sur les ailes des anges de l'incendie de la cité infortunée, et, dans ce moment, portée en procession par les prêtres grecs à travers les bivouacs du camp de Borodino. Procession la veille de la bataille, en l'honneur de la Madone de Smolensk. Les soldats étaient prosternés, et le vieux Kutusof, qui loin de croire à cette madone, croyait à peine au Dieu si visible de l'univers, le vieux Kutusof, le chapeau à la main, l'œil qui lui restait baissé jusqu'à terre, accompagnait avec son état-major cette pieuse procession. On la voyait de nos bivouacs à la chute du jour, et on pouvait la suivre à la trace lumineuse des flambeaux.

Occupations de Napoléon à son bivouac. Napoléon sous sa tente, comptant sur l'esprit militaire de ses soldats pour triompher de la foi ardente des Russes, s'occupait d'objets tout positifs. Il achevait de donner ses ordres, il se faisait rendre compte des moindres détails, et entendait avec un mélange singulier d'humeur et de raillerie, le récit de la bataille de Salamanque, que lui faisait le colonel Fabvier, parti des Arapiles, et arrivé dans la journée. Ce que nous avons raconté des faux mouvements de nos armées en Espagne, de la division du commandement qui exposait le maréchal Marmont aux coups de l'armée britannique, doit faire comprendre comment celui-ci avait été condamné à livrer et à perdre une importante bataille. Napoléon, qui avait été entraîné à chercher en Russie le dénoûment qu'il ne trouvait pas assez vite dans la Péninsule, après avoir écouté le colonel Fabvier, le renvoya en disant qu'il réparerait le lendemain sur les bords de la Moskowa les fautes commises aux Arapiles.

M. de Bausset, préfet du palais, arrivant ce jour-là de Paris, venait de lui apporter le portrait du roi de Rome, exécuté par l'illustre peintre Gérard. Napoléon considéra un moment avec émotion les traits de son fils, fit ensuite renfermer ce portrait dans son enveloppe, puis jeta un dernier coup d'œil sur la ligne des positions ennemies pour s'assurer que les Russes ne songeaient point à décamper, reconnut avec une vive satisfaction qu'ils tenaient ferme, et rentra dans sa tente pour prendre quelques instants de repos.

Un calme absolu, un silence profond régnaient dans cette plaine qui le lendemain allait être le théâtre de la scène la plus horrible et la plus retentissante. Les rires de nos soldats, les chants pieux des Russes avaient fini par s'éteindre dans le sommeil. Les uns et les autres dormaient autour de grands feux qu'ils avaient allumés pour se garantir du froid de la nuit, et de l'humidité d'une pluie fine tombée pendant la soirée.

Tous les corps français en mouvement dès trois heures du matin pour prendre leur position de combat. À trois heures du matin, on commença de notre côté à prendre les armes, et à profiter du brouillard pour passer à la droite de la Kolocza, et se rendre chacun à son poste de combat, le prince Eugène vis-à-vis de Borodino et de la grande redoute, devant se tenir à cheval sur la Kolocza, Ney et Davout en face des trois flèches, la cavalerie derrière eux, Friant et la garde en réserve au centre, Poniatowski au loin sur la droite cheminant à travers les bois. Ces mouvements s'exécutèrent en silence, afin de ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Pendant ce temps, les canonniers de nos trois grandes batteries, destinées à contre-battre les ouvrages des Russes, étaient à leurs pièces, attendant le signal que devait donner Napoléon quand il jugerait les places assez bien prises. Celui-ci, debout de grand matin, mais atteint d'un gros rhume contracté au bivouac, s'était établi à la redoute de Schwardino, dans une position où il pouvait voir ce qui se passait, et s'abriter un peu contre les boulets, dont le nombre devait être considérable dans cette journée. Attitude et costume de Murat devant ses cavaliers. Murat, brillant d'ardeur et de broderies, revêtu d'une tunique de velours vert, portant une toque à plumes, des bottes jaunes, ridicule si l'héroïsme pouvait l'être, galopait devant les rangs de ses cavaliers, radieux de confiance, et l'inspirant à tous par son attitude martiale. Des nuages obscurcissaient le ciel, et le soleil, se levant en face de nous et au-dessus des Russes, dont il dessinait les lignes, ne s'annonçait que par une teinte rougeâtre longuement marquée à l'horizon. Bientôt son disque se détacha comme un globe de fer rougi au feu, et Napoléon, regardant ses lieutenants, s'écria:—Voilà le soleil d'Austerlitz!—Hélas! oui, mais voilé de nuages.

Proclamation lue aux troupes. Napoléon avait préparé pour le moment de la bataille une proclamation courte et énergique. Les capitaines de chaque compagnie, les commandants de chaque escadron, sortant des rangs, firent former leur troupe en demi-cercle, et lurent à haute voix cette proclamation, qui fut chaudement accueillie.

Signal de la bataille donné par un coup de canon. Puis, cette lecture terminée et toutes les positions prises, vers cinq heures et demie du matin un coup de canon fut tiré à la batterie de droite: à ce funeste signal un bruit effroyable succéda au silence le plus profond, et une longue traînée de feu et de fumée marqua en traits sinistres la ligne des deux armées. À la batterie de droite, la distance ayant été jugée trop grande, nos braves artilleurs, sous la conduite du général Sorbier, sortirent de leurs épaulements, et vinrent se placer à découvert devant les trois flèches qu'ils devaient cribler de projectiles.

Activité de notre artillerie contre les redoutes des Russes. Pendant que cent vingt bouches à feu tiraient sur les ouvrages des Russes, pendant qu'à droite Davout et Ney s'en approchaient au pas de l'infanterie, à gauche le prince Eugène avait fait passer la Kolocza aux divisions Morand et Gudin pour les porter sur la grande redoute, avait laissé sur le bord de cette petite rivière la division Broussier en réserve, et avec la division Delzons s'était porté vers Borodino, point où la Kolocza, comme nous l'avons dit, tournait à gauche, et couvrait la droite des Russes jusqu'à son confluent avec la Moskowa. Le prince Eugène devait ainsi commencer l'action par l'attaque sur Borodino, afin de persuader à l'ennemi que nous voulions déboucher par la grande route de Moscou, dite la route neuve.

Le prince Eugène commence la bataille par l'attaque de Borodino. Ces dispositions terminées, le prince Eugène avec la division Delzons s'avança sur le village de Borodino, situé en avant de la Kolocza, et gardé par trois bataillons de chasseurs de la garde impériale russe. Le général Plauzonne, à la tête du 106e de ligne, pénétra dans l'intérieur du village, tandis qu'en dehors les autres régiments de la division passaient à droite et à gauche. Le 106e expulsa les Russes, les suivit hors du village, et les poussa vivement sur le pont de la Kolocza, qu'ils n'eurent pas le temps de détruire. Entraîné par son ardeur, ce régiment franchit le pont, et courut au delà de la Kolocza, malgré les instructions de Napoléon, qui ne voulait pas déboucher par la grande route de Moscou, et avait ordonné seulement d'en faire le semblant. Deux régiments de chasseurs russes, les 19e et 20e, placés sur ce point, firent un feu soudain et si terrible sur les compagnies du 106e aventurées au delà du pont, qu'ils les culbutèrent, et prirent ou tuèrent tous les hommes qui n'eurent pas le temps de fuir. Le brave général Plauzonne reçut lui-même un coup mortel. Occupation de ce point, que les Français conservent pendant toute la bataille. Mais le 92e s'étant aperçu du danger que courait le 106e, s'empressa d'aller à son aide sous la conduite de l'adjudant commandant Boisserole, le rallia, et s'établit solidement dans Borodino, malgré tous les efforts des Russes. Ce point ne devait plus être perdu.

Ce premier acte de la bataille accompli, le prince Eugène devait attendre, pour attaquer avec les divisions Morand et Gudin la grande redoute du centre, qu'à la droite Davout et Ney eussent enlevé les trois flèches qui couvraient la gauche des Russes.

Attaque du maréchal Davout contre les ouvrages de droite. Le maréchal Davout, en effet, précédé de trente bouches à feu, s'était mis en marche à la tête des divisions Compans et Dessaix, et avait longé les bois que Poniatowski traversait dans leur profondeur. Arrivé à leur lisière par des chemins difficiles, il s'était approché de celle des trois flèches qui était le plus à droite, afin de la prendre par côté, et de l'enlever brusquement. Après avoir éloigné les tirailleurs ennemis en faisant avancer les siens, il avait formé la division Compans en colonnes d'attaque, et laissé la division Dessaix en réserve pour garder son flanc droit et ses derrières. Le général Compans et le maréchal Davout étant gravement blessés, la division Compans reste sans direction. À peine la division Compans se trouva-t-elle à portée de l'ennemi qu'un feu horrible, parti des trois flèches et des lignes des grenadiers Woronzoff, l'accueillit subitement. Son brave général fut renversé d'un biscaïen. Presque tous ses officiers furent frappés. Les troupes, sans être ébranlées, restèrent un moment sans direction. Le maréchal les voyant indécises, et apprenant pourquoi, accourut pour remplacer le général Compans, et poussa le 57e sur la flèche de droite. Ce régiment y entra baïonnette baissée, et tua les canonniers russes sur leurs pièces. Mais au même instant un boulet frappa le cheval du maréchal Davout, et fit une forte contusion au maréchal lui-même, qui perdit connaissance.

Napoléon envoie Murat pour remplacer Davout. Immédiatement informé de cette circonstance, Napoléon envoya au maréchal Ney l'ordre d'attaquer sur-le-champ. Il expédia Murat pour remplacer le maréchal Davout, et son aide de camp Rapp pour remplacer le général Compans. Murat, dont le cœur était excellent, se rendit avec empressement auprès du maréchal son ennemi, mais le trouva remis d'un premier saisissement, et malgré d'affreuses souffrances persistant à se tenir à la tête de ses soldats. Le roi de Naples se hâta de transmettre cette bonne nouvelle à l'Empereur, qui la reçut avec une vive satisfaction. Ney attaque au même instant, enlève la flèche de droite, et envoie la division Razout enlever la flèche de gauche. Au même instant Ney, la division Ledru en tête, la division wurtembergeoise en arrière, la division Razout à gauche, se porta sur la flèche de droite, que le 57e venait de conquérir, et avait la plus grande peine à conserver en présence des grenadiers Woronzoff. Il y entra de sa personne avec le 24e léger, et s'y soutint malgré les grenadiers Woronzoff, revenus plusieurs fois à la charge. On se battait à coups de baïonnette, et avec une véritable fureur. L'audacieux et invulnérable Ney était au milieu de la mêlée comme un capitaine de grenadiers. En ce moment Névéroffskoi, avec sa vaillante division, était accouru au secours des grenadiers Woronzoff, et tous ensemble ils s'étaient jetés sur l'ouvrage disputé qu'ils avaient failli reprendre. Mais Ney avait fait avancer la division Marchand, et débouchant avec elle à droite et à gauche de la flèche, il était parvenu à repousser les Russes. En même temps il avait envoyé la division Razout sur la flèche de gauche, et le combat était devenu là aussi violent qu'à la flèche de droite.

Bagration jette une masse de forces sur les ouvrages qui viennent de lui être enlevés. Dès les premières détonations de l'artillerie, le prince Bagration, opposé aux deux maréchaux Ney et Davout, se voyant menacé par des forces redoutables, avait retiré quelques bataillons du 7e corps, celui de Raéffskoi, placé entre Séménoffskoié et la grande redoute, avait fait avancer les grenadiers de Mecklenbourg, les cuirassiers de Douka, le 4e de cavalerie de Siewers, et mandé la division Konownitsyn, qui faisait partie du corps de Touczkoff, dirigé sur Outitza. Il n'avait pas perdu un instant pour instruire le général en chef Kutusof de ce qui se passait de son côté, afin qu'on lui expédiât de nouveaux secours.

À l'aide de ces forces réunies, il tenta de grands efforts pour reprendre les deux flèches conquises par les Français. On ne se battait plus dans les ouvrages disputés, trop étroits pour servir de champ de bataille, mais à droite, à gauche, en avant, en employant tantôt les feux de mousqueterie, tantôt les charges à la baïonnette. La division Razout perd la flèche de gauche qu'elle avait conquise. Ney occupant la flèche de droite avec la division Ledru et la division Compans que Davout lui avait remise, n'avait pu se porter à la flèche de gauche, attaquée et prise par la division Razout. Les renforts des Russes se dirigeant en masse sur celle-ci, l'enlevèrent, et repoussèrent les soldats du général Razout. Les cuirassiers de Douka les ramenèrent même jusqu'au bord du plateau sur lequel s'élevaient les trois flèches. Murat accouru sur-le-champ ramène la division Razout dans l'ouvrage disputé. Heureusement Murat, envoyé par Napoléon sur ce point pour juger du moment où la cavalerie pourrait agir, arrivait au galop, suivi seulement de la cavalerie légère du général Bruyère. À l'aspect de nos soldats en retraite et presque en déroute, il met pied à terre, les rallie et les reporte en avant. Après les avoir remis en ligne, il leur fait exécuter de très-près des feux meurtriers sur les cuirassiers de Douka, puis lance sur ceux-ci la cavalerie légère de Bruyère, et parvient ainsi à déblayer le terrain. Il fait ensuite sonner la charge, et, l'épée à la main, conduit lui-même les soldats de Razout dans l'ouvrage évacué. On y rentre avec fureur, on tue les canonniers russes sur leurs pièces, et on s'y établit pour ne plus le perdre. Pendant ces exploits de Murat, Ney n'ayant sous la main que la cavalerie légère wurtembergeoise du général Beurman, la lance sur les lignes de Névéroffskoi et de Woronzoff, les refoule les unes sur les autres, et les oblige à se replier.

Le terrain étant propre à la cavalerie sur le plateau dont on s'était emparé, Ney et Murat font exécuter plusieurs charges. Grâce à ces actes vigoureux, le combat venait d'être rétabli sur ces deux points. Murat prenant de ce côté, de concert avec Ney, la direction de la bataille, ordonna au général Nansouty de franchir tous les obstacles du terrain, d'en gravir les pentes hérissées de broussailles, et de venir se placer à la droite des ouvrages emportés, car au delà on avait devant soi une sorte de plaine légèrement inclinée vers les Russes, et la cavalerie pouvait y rendre de grands services. Ney disposant désormais des divisions Compans et Dessaix, que Davout, malgré sa persistance à rester au feu, ne pouvait plus conduire, les porta sur sa droite. Il y joignit les Westphaliens qu'il avait derrière lui, et tâcha d'étendre la main vers le prince Poniatowski, dont on commençait à entendre le canon à travers les bois d'Outitza.

Ney et Murat gagnent du terrain en obliquant à droite, et viennent jusqu'au bord du ravin de Séménoffskoié. On gagna ainsi du terrain en s'étendant obliquement à droite. Maîtres des hauteurs, nous avions maintenant sur les Russes l'avantage des feux plongeants, et on se hâta d'amener en ligne non-seulement l'artillerie de tous les corps, mais l'artillerie de réserve, qui au commencement de l'action avait été placée dans nos batteries en terre. Les Russes répondirent par des feux moins bien dirigés, mais aussi nourris, et bientôt la canonnade sur ce point devint épouvantable. Pendant qu'on avançait, Ney à droite, Murat à gauche, on s'approcha du ravin de Séménoffskoié, et on dépassa la troisième flèche, qui formait retour en arrière, ce qui la fit tomber naturellement dans nos mains. Mais, dans cette position, nous nous trouvions tout à fait à découvert sous les feux du village de Séménoffskoié, et sous ceux du corps de Raéffskoi, lequel occupait l'autre côté du ravin, et s'étendait du village de Séménoffskoié jusqu'à la grande redoute.

Sur l'ordre de Murat, le général Latour-Maubourg franchit le ravin de Séménoffskoié, et exécute au delà plusieurs charges heureuses. Murat et ses troupes en souffraient beaucoup. N'ayant pas d'infanterie sous la main, et s'apercevant que dans cette partie le ravin de Séménoffskoié était peu profond, Murat fit amener par son chef d'état-major Belliard la cavalerie de Latour-Maubourg, lui ordonna de franchir le ravin, de charger l'infanterie russe, de lui enlever ses pièces, et de revenir s'il jugeait le poste impossible à conserver. Afin de l'aider dans cette périlleuse entreprise, il réunit toute l'artillerie attelée, ordinairement attachée à la cavalerie, et la rangea sur le bord du ravin, de manière à protéger nos escadrons.

Il est par prudence obligé de repasser le ravin. Latour-Maubourg obéissant au signal de Murat, descendit avec les cuirassiers saxons et westphaliens dans le ravin de Séménoffskoié, remonta sur le bord opposé, fondit sur l'infanterie russe, renversa deux de ses carrés, et la força de se replier. Mais, après l'avoir ainsi éloignée, il fut obligé de revenir, pour ne pas demeurer seul exposé à tous les coups de l'armée russe.

Pendant que ces événements se passaient à droite en avant des trois flèches, le prince Eugène à gauche, ayant fait franchir la Kolocza dès le matin aux deux divisions Morand et Gudin, avait dirigé la division Morand sur la grande redoute, et laissé la division Gudin au pied de l'ouvrage, dans l'intention de ménager ses ressources. La division Morand, confiée pour la journée au prince Eugène, enlève la grande redoute. La division Morand, conduite par son général, avait gravi au pas le monticule sur lequel la formidable redoute était construite, et avait supporté avec un admirable sang-froid le feu de quatre-vingts pièces de canon. Marchant au milieu d'un nuage de fumée qui permettait à peine à l'ennemi de l'apercevoir, cette héroïque division était arrivée très-près de la redoute, et lorsqu'elle avait été à portée de l'assaillir, le général Bonamy, à la tête du 30e de ligne, s'y était élancé à la baïonnette, et s'en était emparé en tuant ou expulsant les Russes qui la gardaient. Alors la division tout entière, débouchant à droite et à gauche, avait repoussé la division Paskewitch du corps de Raéffskoi, lequel se trouvait ainsi refoulé d'un côté par Morand, de l'autre par les cuirassiers de Latour-Maubourg.

État de la bataille à dix heures du matin. Le moment était décisif, et la bataille pouvait être gagnée avec des résultats immenses, quoiqu'il fût à peine dix heures du matin. En effet, au centre, la grande redoute était prise; à droite, les trois flèches étaient prises également, et si on dirigeait un effort vigoureux sur le village de Séménoffskoié, en passant en force le ravin que Latour-Maubourg venait de franchir à l'aventure, que le corps détruit de Raéffskoi était incapable de défendre, on pouvait faire une profonde trouée dans la ligne ennemie, y pénétrer comme un torrent, et en se portant jusqu'à Gorki, derrière Borodino, enfermer le centre et la droite de l'armée russe, actuellement inactifs, dans l'angle formé par la Kolocza et la Moskowa. Ney et Murat croient voir un moyen de gagner la bataille d'une manière décisive en perçant par Séménoffskoié. Du point où Murat et Ney étaient placés, c'est-à-dire du bord du ravin de Séménoffskoié, d'où ils formaient un rentrant dans la ligne russe, ils voyaient par derrière les corps de Doctoroff, de Bagowouth et d'Ostermann; ils voyaient les parcs et les bagages de l'armée russe, amassés sur la route neuve de Moscou, qui commençaient à battre en retraite, et ils brûlaient d'impatience à l'aspect de tant de résultats possibles, presque certains, qu'il suffisait d'une demi-heure pour recueillir, mais d'une demi-heure aussi pour laisser échapper sans retour.

Ils l'envoient dire à Napoléon, et lui demandent toutes ses réserves. Malheureusement Napoléon n'était pas là, et ce n'était pas sa place, il faut le reconnaître, car vingt généraux et colonels y avaient déjà succombé. C'était un miracle que Ney et Murat fussent debout, et il eût été peu sensé de faire dépendre d'un boulet le sort de l'armée et de l'Empire. Il était à Schwardino, où passaient encore bien des projectiles, et d'où il découvrait mieux l'ensemble de la bataille. Murat et Ney lui firent demander par le général Belliard de leur envoyer tous les renforts dont il lui serait possible de disposer, la garde elle-même, s'il n'avait pas d'autre ressource, car en moins d'une heure, s'il les laissait libres d'agir, ils lui auraient ramassé plus de trophées qu'il n'en avait jamais conquis sur aucun champ de bataille.

Napoléon trouve que c'est trop tôt pour faire agir ses réserves. Belliard s'étant transporté à Schwardino, trouva Napoléon, qu'un gros rhume fatiguait, moins animé que ses deux lieutenants, moins convaincu qu'on pût sitôt gagner la bataille. Faire donner ses réserves à dix heures du matin, lui semblait extraordinairement prématuré. De Schwardino il ne pouvait pas apercevoir ce que Ney et Murat discernaient très-clairement là où ils étaient, et il inclinait à croire qu'en cette journée, comme à Eylau, il y aurait peu à manœuvrer, mais beaucoup à canonner, et que c'était avec l'artillerie qu'on parviendrait à démolir l'armée russe. Il n'accorde que la division Friant. De tout ce qu'on lui demandait, il n'accorda que la division Friant, la seule réserve qui lui restât en dehors de la garde. Si au lieu de confier deux des divisions de Davout au prince Eugène, qui était peu capable de s'en servir, et qui, sur trois qu'il avait à la droite de la Kolocza, en laissait deux oisives dans un ravin, il lui en eût donné une de moins, et qu'il eût envoyé les divisions Gudin et Friant à Séménoffskoié, peut-être qu'avec celles-ci Murat et Ney eussent tout décidé. Quoi qu'il en soit, Belliard retourna auprès de Murat, rencontra la division Friant en marche vers Séménoffskoié, et, par son récit, provoqua plus d'un mouvement d'impatience, plus d'un propos fort vif de la part des deux héros de cette sanglante et immortelle journée.

Dans le même moment, Barclay de Tolly et Bagration demandent des renforts à Kutusof pour fermer la trouée de Séménoffskoié. Au milieu de ces péripéties, Kutusof, qui était à table un peu en arrière du champ de bataille, tandis que Barclay et Bagration s'exposaient au feu le plus vif, Kutusof était, lui aussi, assiégé des plus pressantes instances pour qu'il fermât avec ses réserves les trouées formées dans sa ligne. Sur les demandes réitérées de Barclay de Tolly et de Bagration, et sur le conseil du colonel Toll, il avait détaché de la garde, qui était à Psarewo, les régiments de Lithuanie et d'Ismaïlow, les cuirassiers d'Astrakan, ceux de l'impératrice et de l'empereur, plus une forte réserve d'artillerie, et les avait envoyés vers Séménoffskoié. Il s'était également décidé à retirer de l'extrême droite le corps de Bagowouth, et avait acheminé les deux divisions dont ce corps se composait, l'une, celle du prince Eugène de Wurtemberg, vers Séménoffskoié, l'autre, celle d'Olsoufief, vers Outitza, afin d'aider Touczkoff à résister au prince Poniatowski. Secours envoyés, soit à Séménoffskoié, soit à Outitza, et diversion de cavalerie ordonnée au delà de Borodino sur la gauche de l'armée française. Enfin pressé par Platow et Ouvaroff qui, postés à l'extrême droite de l'armée russe, sur les hauteurs protégées par la Kolocza, voyaient notre gauche dégarnie, et étaient impatients d'en profiter, il leur avait permis de passer la Kolocza avec leur cavalerie, et de faire une diversion dont l'effet pouvait être grand, parce qu'il serait imprévu. Ces mesures, arrachées à la sagacité paresseuse du généralissime russe, étaient malheureusement ce qui convenait à la circonstance, sinon pour vaincre, au moins pour nous empêcher de vaincre.

Tandis que la division du prince Eugène de Wurtemberg est employée à fermer l'ouverture de Séménoffskoié, les généraux Yermoloff et Kutaisoff reprennent la grande redoute. Pendant ce temps, les généraux chargés de commander sur le terrain faisaient des deux côtés des prodiges de bravoure et d'intelligence. Barclay et Bagration avaient résolu de reconquérir à tout prix la grande redoute et les trois flèches. Barclay avait mandé au prince Eugène de Wurtemberg, dont la division était destinée au centre, de se porter sur-le-champ à Séménoffskoié pour fermer la trouée. Au même instant son chef d'état-major Yermoloff, le jeune Kutaisoff, commandant son artillerie, étaient accourus en toute hâte pour rallier le corps de Raéffskoi mis en déroute, et empruntant à Doctoroff qui était posté dans le voisinage la division Likatcheff, ils avaient marché sur la grande redoute conquise par la division Morand. Échec de la division Morand. Par malheur, la division Morand venait de perdre son général, atteint d'une blessure grave, et se trouvait presque sans direction. Le 30e de ligne, établi dans la redoute, y était privé de l'appui des deux autres régiments de la division, laissés à gauche et à droite, et beaucoup trop en arrière. En même temps la division Gudin était dans un ravin à droite, la division Broussier à gauche au bord de la Kolocza, toutes deux inactives par la faute du prince Eugène, valeureux autant qu'on pouvait l'être, mais n'ayant ni l'expérience ni l'ardente activité qu'il faut dans ces moments décisifs. À cet aspect, Yermoloff et Kutaisoff marchant à la tête du régiment d'Ouja, et de l'infanterie de Raéffskoi ralliée, se portent sur le 30e, qui, placé sur le revers de la grande redoute par lui conquise, n'avait rien pour se couvrir. Ce brave régiment, sous la conduite du général Bonamy, tient ferme d'abord. Après l'avoir accablé de mitraille, à laquelle il ne peut répondre, car il n'avait pas d'artillerie, Yermoloff et Kutaisoff fondent sur lui à la baïonnette, et le réduisent à plier sous le nombre. L'intrépide Bonamy, resté dans la redoute à la tête de quelques compagnies, tombe percé de plusieurs coups de baïonnette. Les Russes, s'imaginant que c'est le roi Murat, poussent des cris de joie, et l'épargnent pour en faire un trophée. Au même moment, ils lancent à droite et à gauche le 2e corps de cavalerie du général Korff, le 3e du baron de Kreutz, et forcent à reculer les deux autres régiments de Morand, placés de chaque côté de la grande redoute. Cette vaillante infanterie est sur le point d'être précipitée au pied du monticule, quand le prince Eugène arrive enfin à la tête de la division Gudin, commandée par le général Gérard depuis le combat de Valoutina. Le 7e léger prend position à gauche de la redoute, le reste de la division à droite. Le 7e léger, survenant au moment où la cavalerie russe fondait sur les débris de la division Morand, se forme en carré, reçoit les cavaliers ennemis par un feu à bout portant, et les oblige à rebrousser chemin. À droite le général Gérard, avec les deux autres régiments de sa division, rallie les troupes de Morand, et arrête les progrès des Russes, qui ne peuvent nous chasser du plateau, et qui sont réduits à se contenter de la reprise de la grande redoute.

Ce triomphe avait coûté cher à l'ennemi. Le général Yermoloff avait été gravement blessé, et le jeune Kutaisoff tué, ce qui était pour les Russes une perte sensible. Pendant ce temps, Barclay, accouru avec le prince Eugène de Wurtemberg, et trouvant la redoute reprise, avait placé le prince entre la redoute et le village de Séménoffskoié, pour combler le vide que laissaient les deux divisions de Paskewitch et de Kolioubakin, composant le corps de Raéffskoi presque entièrement détruit. Ney et Murat, violemment assaillis de leur côté, ne se laissent pas enlever les trois flèches. En cet instant le feu était épouvantable sur ce point, car Murat avec l'artillerie de toutes les divisions de Ney, avec l'artillerie attelée de la garde, remplissait de ses projectiles cet espace qu'avait ouvert un moment le sabre des cuirassiers de Latour-Maubourg, et dans lequel il aurait voulu se précipiter avec toutes les réserves de l'armée française. Barclay, ayant fermé la trouée avec l'infanterie du prince Eugène de Wurtemberg, s'y tenait immobile, sous un feu qu'on ne se rappelait pas avoir vu depuis vingt ans de guerre, et pendant que ses officiers tombaient autour de lui, éprouvait une sorte de plaisir à repousser si noblement les indignes calomnies de ses ingrats compatriotes.

Effroyable lutte dans cette partie du champ de bataille. Bagration, de son côté, ayant reçu la division Konownitsyn, détachée du corps de Touczkoff, plus les régiments à pied et à cheval de la garde, avait juré de mourir ou de reprendre, lui aussi, les trois flèches situées à sa gauche et à notre droite. Il avait porté en avant, d'un côté Konownitsyn, de l'autre les grenadiers de Mecklenbourg, et avait réuni à la cavalerie de Siewers, aux cuirassiers de Douka, les trois régiments de cuirassiers de la garde. Mais il avait affaire à Murat et à Ney, ayant à leur gauche Latour-Maubourg et Friant, au centre les divisions Razout, Ledru, Marchand, à droite enfin les divisions Compans et Dessaix, les cuirassiers de Nansouty et l'infanterie westphalienne. Murat en outre avait amené en ligne la cavalerie de Montbrun, car, ainsi que nous l'avons dit, les hauteurs franchies, on se trouvait sur un terrain assez uni, et légèrement incliné vers les Russes. Le combat sur ce point devint bientôt terrible, et rien dans la mémoire de nos gens de guerre ne ressemblait à ce qu'ils avaient sous les yeux. La division Friant remonte le ravin de Séménoffskoié, et se plaçant en avant du village, résiste à tous les efforts des Russes. La division Friant, s'enfonçant dans le ravin de Séménoffskoié, l'avait remonté, et, sans prendre les ruines du village, s'était déployée à droite et à gauche sous un épouvantable feu d'artillerie et de mousqueterie. Le brave Friant, voyant tomber son jeune fils à ses côtés, l'avait fait emporter, et avait continué à se tenir au milieu de ses troupes, dont il dirigeait le déploiement. Tous les efforts des Russes n'avaient pu l'ébranler ni lui faire quitter la position de Séménoffskoié. Au même instant, les grenadiers de Mecklenbourg, l'infanterie de Konownitsyn abordaient à la baïonnette les troupes de Ney pour tâcher de leur arracher les trois flèches, et, tour à tour victorieuses ou vaincues, les troupes de Ney disputaient le terrain avec le dernier acharnement. L'un des Touczkoff tomba en combattant à la tête du régiment de Revel. C'était le frère de celui qui avait été pris à Valoutina, et le frère de celui qui en ce moment défendait Outitza contre Poniatowski.

Ney et Murat emploient de nouveau la cavalerie. Murat et Ney, voulant alors terminer la bataille sur ce point, se décident à ordonner un vaste mouvement de cavalerie. À droite les cuirassiers Saint-Germain et Valence, sous Nansouty, s'élancent au galop; à gauche, ceux des généraux Vathier et Defrance s'élancent également. La terre tremble sous les pas de ces puissants cavaliers. Une partie de la cavalerie russe est rompue; l'autre, composée des régiments de Lithuanie et d'Ismaïlow, résiste, et soutient le choc. On se mêle; les cuirassiers russes s'avancent jusqu'à nos lignes; on les repousse; pas un de nos carrés n'est entamé. La mêlée devient meurtrière, et les victimes sont aussi nombreuses qu'illustres. Charges brillantes et acharnées. Montbrun, l'héroïque Montbrun, le plus brillant de nos officiers de cavalerie, tombe mortellement frappé par un boulet. Rapp, qui était venu se mettre à la tête de la division Compans, reçoit quatre blessures. Le général Dessaix quitte ses propres troupes pour le remplacer, et se sent frappé à son tour. Il n'y a plus que des généraux de brigade pour commander les divisions. Au milieu de ce carnage, Murat et Ney, comme invulnérables, sont toujours debout, toujours au milieu du feu, sans être atteints. Friant blessé à côté de son fils. Un homme rare, Friant, le modèle de toutes les vertus guerrières, le seul des anciens chefs du corps de Davout qui n'eût pas encore été frappé, car Davout venait d'être mis hors de combat, Morand était gravement blessé, et Gudin venait de mourir à Valoutina, Friant tombe à son tour, et il est emporté à la même ambulance où l'on donnait des soins à son fils. Murat accourt à la division Friant, demeurée sans chef. C'était un jeune Hollandais, le général Vandedem, qui devait la commander. Courageux, mais dépourvu d'expérience, il s'empresse de céder cet honneur au chef d'état-major Galichet. Celui-ci prend le commandement au moment où Murat arrive. Tandis qu'ils se parlent, un boulet passe entre eux et leur coupe la parole.—Il ne fait pas bon ici, dit Murat en souriant.—Nous y resterons cependant, répond l'intrépide Galichet.—Au même instant, les cuirassiers russes fondent en masse. La division Friant n'a que le temps de se former en deux carrés, liés par toute une ligne d'artillerie. Murat entre dans l'un, le commandant Galichet dans l'autre, et pendant un quart d'heure ils reçoivent, avec un imperturbable sang-froid, les charges furieuses de la cavalerie russe.—Soldats de Friant, s'écrie Murat, vous êtes des héros!—Vive Murat! vive le roi de Naples! répondent les soldats de Friant.—

C'est ainsi que de notre côté on occupait, faute de forces plus considérables, cette partie du champ de bataille qui s'étendait de Séménoffskoié jusqu'au bois d'Outitza. Bagration mortellement blessé. Tout à coup une grande victime était tombée parmi les Russes. Bagration avait été frappé mortellement, et on l'avait emporté au milieu des cris de douleur de ses soldats qui avaient pour lui une sorte d'idolâtrie. La seconde armée russe se trouvait à son tour sans chef. On appela Raéffskoi, mais il ne pouvait quitter les débris du 7e corps, qui occupait toujours avec le prince Eugène de Wurtemberg l'intervalle de la grande redoute à Seménoffskoié. Alors on manda le général Doctoroff pour qu'il vînt remplacer Bagration.

Ney et Murat reprennent l'avantage, et voient s'ouvrir encore une fois la trouée de Séménoffskoié. Dans ce même moment, on apprenait chez les Russes que Poniatowski, après avoir traversé les bois, avait enlevé les hauteurs d'Outitza à Touczkoff, qui était privé de la division Konownitsyn sans avoir encore été rejoint par celle d'Olsoufief, la seconde de Bagowouth, que Touczkoff, l'aîné des trois frères, était mort, ce qui faisait deux Touczkoff tués dans la journée, et trois perdus pour leur famille en moins de quinze jours. Dans le trouble qu'on éprouvait, on avait demandé à grands cris et fait partir immédiatement le reste du corps de Bagowouth, c'est-à-dire la division du prince Eugène de Wurtemberg, qui n'avait pas cessé d'occuper sous un feu d'artillerie terrible l'espace presque ouvert entre Séménoffskoié et la grande redoute.

Cet espace de si haute importance, que les Russes tâchaient sans cesse de nous fermer, où Raéffskoi avait perdu presque tout son monde, et où le prince Eugène de Wurtemberg venait de voir tomber la moitié du sien, était près de se rouvrir devant nous. La fortune nous offrait de nouveau une occasion décisive, et en portant toute la garde impériale sur ce point, on pouvait encore pénétrer à coup sûr dans les entrailles de l'armée russe.

Ils proposent de nouveau la manœuvre déjà proposée le matin. Ney et Murat envoyèrent proposer pour la seconde fois cette manœuvre à Napoléon. Celui-ci, trouvant la bataille arrivée à maturité, accueillit la proposition de ses lieutenants, et donna les premiers ordres pour son exécution. Il fit avancer la division Claparède et la jeune garde, et, quittant Schwardino, se mit lui-même à leur tête. Mais tout à coup un tumulte effroyable se produisit à gauche de l'armée, au delà de la Kolocza. Napoléon est prêt à l'exécuter, lorsqu'une échauffourée vers la gauche de l'armée l'oblige à suspendre le mouvement commencé. En regardant de ce côté on voyait des cantiniers en fuite, des bagages en désordre; on entendait des cris, on apercevait en un mot tous les signes d'une déroute. À cet aspect, Napoléon fit arrêter sa garde sur place, et s'élança au galop pour savoir ce que c'était. Après quelque temps il finit par l'apprendre. D'après l'autorisation de Kutusof, les deux cavaleries de Platow et d'Ouvaroff avaient franchi la Kolocza sur notre gauche dégarnie, et avaient fondu, Platow sur nos bagages, Ouvaroff sur la division Delzons. Cette brave division, après avoir conquis Borodino le matin, attendait l'arme au pied qu'on demandât encore quelque chose à son dévouement. Dans l'impossibilité de prévoir exactement ce qui allait se passer de ce côté, Napoléon ne voulut pas se démunir de sa réserve. Napoléon envoie toute son artillerie de réserve à Ney et à Murat. Il envoya à Ney et à Murat tout ce qui restait de l'artillerie de la garde, porta en avant la division Claparède, prête à se diriger, ou à droite vers Séménoffskoié, ou à gauche vers Borodino, et se tint lui-même à la tête de l'infanterie de la garde, dans l'attente de ce qui arriverait à la gauche de la Kolocza, où le prince Eugène venait de se rendre de sa personne.

Diversion exécutée au delà de Borodino par la cavalerie de Platow et d'Ouvaroff. Le vice-roi, au premier bruit de cette subite irruption, avait quitté le centre, et passant sur la rive gauche de la Kolocza, s'était porté de toute la vitesse de son cheval jusqu'à Borodino. Mais il avait trouvé ses régiments déjà formés en carré, et attendant l'ennemi de pied ferme. À la vue des nombreux escadrons russes la cavalerie légère du général Ornano, trop faible pour résister aux huit régiments de cavalerie régulière d'Ouvaroff, se replia successivement et avec ordre sur notre infanterie. Les Croates qui étaient sur les bords de la Kolocza, et à qui la cavalerie russe prêtait le flanc par son mouvement hasardé, la saluèrent d'un feu bien nourri. La division Delzons repousse la cavalerie russe. Cette cavalerie alors se jeta sur le 84e de ligne, celui qui avait fait en 1809 une si belle résistance à Gratz, le trouva formé en carré, et vint inutilement essuyer son feu, sans oser toutefois braver ses baïonnettes. Le reste alla tourbillonner autour du 8e léger et du 92e, et, après quelques évolutions, se retira, désespérant d'obtenir aucun résultat. Il n'était pas prudent en effet de s'opiniâtrer contre une telle infanterie avec de la cavalerie seule, et tout ce qu'on pouvait se promettre, c'était de faire une démonstration. On l'avait faite et payée de quelques hommes, les uns tués par notre mousqueterie et notre mitraille, les autres pris au retour par notre cavalerie légère, qui sabrait les moins prompts à repasser la Kolocza.

L'échauffourée de la gauche fait perdre une heure. Toute vaine qu'elle était, cette tentative nous avait coûté beaucoup plus d'une heure, avait interrompu le mouvement de la garde, et donné à Kutusof, qui s'éclairait lentement, mais qui s'éclairait enfin, le temps d'amener au centre le corps d'Ostermann, inutilement laissé à sa droite vis-à-vis notre gauche. Il avait même mis toute la garde impériale russe en marche pour fermer la trouée si inquiétante de Séménoffskoié. De notre côté, Ney et Murat avaient vu cette trouée se fermer de nouveau, et dans leur dépit n'avaient pas ménagé Napoléon absent, et occupé ailleurs de soins qu'ils ignoraient.

Lorsque Napoléon est rassuré sur sa gauche, il n'est plus temps d'envoyer sa garde à Séménoffskoié, où toutes les réserves russes se sont accumulées. L'occasion était donc encore passée, et cette fois par un de ces accidents fortuits qu'on appelle avec raison faveurs ou défaveurs de la fortune.

Ordre au prince Eugène de reprendre la grande redoute. Napoléon, qui avait envoyé le maréchal Bessières auprès de Murat et de Ney, et qui venait d'apprendre par ce maréchal que le centre des Russes était de nouveau renforcé, que les vues de Ney et de Murat n'étaient plus exécutables (Bessières prétendait même qu'elles ne l'avaient jamais été), Napoléon ordonna au prince Eugène de faire la seule chose qui dans le moment lui parût propre à terminer la lutte, c'était d'enlever la grande redoute du centre, car il pensait avec raison que ce point d'appui arraché à la ligne russe, on finirait par l'enfoncer d'une manière ou d'une autre. Murat avait sous la main une immense quantité d'artillerie, toute celle d'abord des divisions d'infanterie employées où il était, ensuite toute celle de la cavalerie, et en outre les batteries de réserve de la garde. Napoléon lui fit dire d'accabler de mitraille les fortes colonnes qui s'approchaient, puis de se tenir prêt à lancer sur elles sa cavalerie à l'instant décisif, car on allait enlever d'assaut la grande redoute.

Cet instant décisif approchait enfin. D'un côté, Murat avait rangé sur sa gauche, le long du ravin de Séménoffskoié, sur le bord duquel la division Friant n'avait pas cessé de tenir ferme, la masse d'artillerie dont on l'avait pourvu, et derrière cette artillerie les trois corps de cavalerie des généraux Montbrun, Latour-Maubourg et Grouchy, attendant l'ordre de passer le ravin et de charger les lignes de l'infanterie russe. De l'autre côté le prince Eugène, concentrant sur la droite de la grande redoute les divisions Morand et Gudin, avait amené sur la gauche de cette redoute la division Broussier, toute fraîche, et brûlant de se signaler à son tour. Cette division était embusquée dans un ravin, et prête à se jeter au premier signal sur les parapets de l'ouvrage à conquérir. Il était environ trois heures de l'après-midi. Il y avait neuf heures que cet horrible carnage était commencé. Murat et Ney vomissaient le feu de deux cents pièces de canon sur le centre des Russes. Le corps de Doctoroff avait été envoyé tout entier derrière la redoute, et quoiqu'il souffrît beaucoup, il souffrait moins que le corps d'Ostermann, placé à découvert entre la redoute même et Séménoffskoié. À une fort petite distance, qui était celle de la largeur du ravin, on voyait les Russes tomber par centaines dans les corps de Doctoroff et d'Ostermann, ainsi que dans la garde russe déployée en arrière, et recevant les coups qui avaient épargné la première ligne. Ney et Murat arrêtent les masses russes en avant de Séménoffskoié, par un épouvantable feu d'artillerie. Murat et Ney, qu'une sorte de miracle avait jusque-là protégés, pleins de joie en voyant l'effet de leurs canons, en redoublaient le feu. Croyant la ligne ennemie assez ébranlée, Murat se décide enfin à recommencer l'attaque de cavalerie, qui avait si bien réussi le matin au général Latour-Maubourg. Murat lance tous les cuirassiers au delà du ravin de Séménoffskoié. Il lance d'abord le 2e corps de cavalerie, à la tête duquel le général Caulaincourt, frère du duc de Vicence, avait remplacé Montbrun. Il ordonne au corps de Latour-Maubourg de soutenir le 2e, et à celui de Grouchy de se préparer à soutenir l'un et l'autre. Quant à la cavalerie du général Nansouty, nous avons déjà dit qu'elle était à la droite de Ney. Au signal convenu, Caulaincourt traverse le ravin, débouche au delà, et fond sur tout ce qu'il rencontre avec les 5e, 8e et 10e de cuirassiers. Le général Defrance le suit avec deux régiments de carabiniers. Épouvantable charge de grosse cavalerie. En un clin d'œil, l'espace est franchi; quelques restes du corps de Raéffskoi debout encore sur cette partie du terrain sont enfoncés, la cavalerie de Korff et du baron de Kreutz est culbutée, et la masse de nos cavaliers, lancée à toute bride, dépasse la grande redoute. Le général Caulaincourt entre avec les cuirassiers dans la redoute pendant que le prince Eugène y entre de son côté avec le 9e de ligne. À ce spectacle, le général Caulaincourt découvrant derrière lui l'infanterie de Likatcheff qui gardait la redoute, se rabat sur elle par un brusque mouvement à gauche, et la sabre à la tête du 5e de cuirassiers. Malheureusement il tombe frappé à mort. L'infanterie de Morand et de Gudin, qui était placée à la droite de la grande redoute, et voyait les casques de nos cuirassiers briller au delà, pousse des cris de joie et d'admiration. De son côté, le prince Eugène, qui était à la gauche, se met à la tête du 9e de ligne, celui qui avait fourni les braves tirailleurs d'Ostrowno, lui adresse quelques paroles véhémentes, lui fait gravir le monticule à perte d'haleine, puis profitant du tumulte du combat, de l'épaisseur de la fumée, escalade les parapets de la redoute, et les franchit au moment même où le 5e de cuirassiers sabrait les fantassins de la division Likatcheff. Les trois bataillons du 9e fondent à la baïonnette sur les soldats de cette division, en prennent quelques-uns, en tuent un plus grand nombre, et vengent le 30e de ligne de ses malheurs du matin. Ils allaient même venger le général Bonamy sur le commandant de la division, le général Likatcheff, mais à l'aspect de ce vieillard respectable tombé en leurs mains, ils lui laissent la vie, et l'envoient à l'Empereur. Ils se rangent en bataille sur le revers de la redoute, et viennent assister au terrible combat de cavalerie engagé entre la garde à cheval russe et nos cuirassiers.