En effet la garde russe à cheval déployée tout entière, se précipite sur nos cuirassiers, et les charge à fond en passant sous la fusillade du 9e. Elle les oblige à céder. Les carabiniers sous le général Defrance la ramènent. Chaque fois qu'elle passe et repasse, elle reçoit les coups de fusil du 9e. Incommodée du feu de ce régiment, elle veut le charger pour s'en débarrasser, mais elle est arrêtée par ses balles. Nos cuirassiers viennent au secours du 9e, et en défilant devant lui crient: Vive le 9e! à quoi celui-ci répond: Vivent les cuirassiers!—La cavalerie de Grouchy charge à son tour, voit son brave général renversé d'un biscaïen, continue à s'avancer, et arrive jusqu'aux lignes de l'infanterie russe, rangée en masse tellement profonde qu'on ne peut espérer d'y pénétrer. Mais tout ce qui se trouve entre deux est balayé, et la cavalerie ennemie est forcée de chercher asile derrière son infanterie.

Pendant ce temps le 9e placé seul en avant de la grande redoute souffre cruellement. Les divisions Morand et Gudin restées sur la droite lui prêtent enfin leur appui; elles se portent au delà de la redoute, tandis que Murat et Ney, formant un angle avec elles, gagnent peu à peu du terrain, dépassent le ravin de Séménoffskoié, et s'avancent leur droite en avant. La bataille étant perdue pour elle sur tous les points, l'armée russe se retire en ordre sur Psarewo. Notre armée entière forme ainsi une ligne brisée, qui enveloppe dans un angle de feu l'armée russe horriblement décimée. Celle-ci rétrograde lentement sous une affreuse mitraille, et vient s'adosser à la lisière du bois de Psarewo. On ne la charge plus, et dans l'attente d'un mouvement décisif, on met en ligne l'artillerie de tous les corps, et on fait converger sur elle trois cents pièces de canon. Sous la masse de projectiles dont on l'accable, elle demeure immobile et fortement serrée.

En ce moment la bataille était gagnée assurément, car partout le champ de bataille nous appartenait. À l'extrême droite, au delà des bois, le prince Poniatowski après un combat sanglant avait fini par prendre position en avant d'Outitza, sur la vieille route de Moscou; à l'extrême gauche Delzons occupait toujours Borodino, et au point essentiel, c'est-à-dire entre la grande redoute et les flèches qu'on avait enlevées, on tenait le gros de l'armée russe acculé à la lisière du bois de Psarewo, et expirant sous le feu de trois cents pièces de canon. Toutefois il restait encore plusieurs heures de jour, et bien qu'il ne s'offrît plus, comme deux fois dans la journée, de manœuvre décisive à exécuter, on pouvait en abordant l'armée russe une dernière fois, la droite en avant, avec une masse de troupes fraîches, on pouvait, disons-nous, la refouler vers la Moskowa, et lui faire subir un véritable désastre. Un tel résultat méritait certainement de nouveaux sacrifices, quels qu'ils dussent être, car devant une victoire complétement destructive pour l'armée russe, la constance d'Alexandre eût probablement fléchi. On pouvait peut-être achever de la détruire en faisant donner la garde. Mais pour cela il fallait faire donner la garde impériale tout entière, laquelle comptait environ 18 mille hommes d'infanterie et de cavalerie, qui n'avaient pas combattu. Il restait à gauche dans la division Delzons, au centre dans les divisions Broussier, Morand et Gudin, à droite dans la division Dessaix, des troupes qui, quoique ayant déjà combattu, étaient capables encore d'un grand effort, surtout s'il devait être décisif. Les troupes qui n'étaient qu'à demi fatiguées auraient valu des troupes fraîches pour ce moment suprême. Quant à la garde, elle eût fait des prodiges, et demandait à les faire. Napoléon, pour qui la hauteur du soleil sur l'horizon était un motif tout aussi pressant que les instances de ses lieutenants, et pour ainsi dire un reproche, monta à cheval afin d'examiner lui-même le champ de bataille. Le rhume dont il était atteint l'incommodait fort, mais pas de manière à paralyser sa puissante intelligence. Cependant les horreurs de cette affreuse bataille sans exemple encore pour lui, quoiqu'il en eût vu de bien sanglantes, avaient comme étonné son génie. Il ne s'était pas écoulé un instant sans qu'on vînt lui annoncer que quelques-uns des premiers officiers de l'armée étaient frappés. C'étaient les généraux et officiers supérieurs Plauzonne, Montbrun, Caulaincourt, Romeuf, Chastel, Lanabère, Compère, Bessières, Dumas, Canouville, tués; c'étaient le maréchal Davout, les généraux Morand, Friant, Compans, Rapp, Belliard, Nansouty, Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defrance, Bonamy, Teste, Guilleminot, blessés gravement. L'opiniâtreté des Russes, quoiqu'elle n'eût rien d'inattendu, avait un caractère sinistre et terrible, qui lui inspirait de sérieuses réflexions, car, pour l'honneur de la nature humaine, il y a dans le patriotisme vaincu mais furieux, quelque chose qui impose même à l'agresseur le plus audacieux. Aussi Napoléon, dans cet état d'irrésolution si nouveau chez lui, parut-il inexplicable à ceux qui l'entouraient, à ce point qu'ils cherchaient à se l'expliquer en disant qu'il était malade. Sans s'occuper de ce qu'ils pensaient, il parcourut au galop la ligne des positions enlevées, vit les Russes acculés mais serrés en masse et immobiles, n'offrant nulle part une prise facile, pouvant néanmoins par un dernier choc, donné obliquement, être rejetés en désordre vers la Moskowa. Pourtant on ne savait, après tout, si le désespoir ne triompherait pas des dix-huit mille hommes de la garde, si par conséquent on ne la sacrifierait pas inutilement pour égorger quelques milliers d'ennemis de plus; et à cette distance de sa base d'opération, ne pas garder entier le seul corps qui fût encore intact, parut à Napoléon une témérité dont les avantages ne compensaient pas le danger. Motifs pour lesquels Napoléon refuse de faire donner sa garde. Se tournant vers ses principaux officiers: Je ne ferai pas démolir ma garde, leur dit-il. À huit cents lieues de France, on ne risque pas sa dernière réserve.— Il avait raison sans doute, mais en justifiant sa résolution du moment, il condamnait cette guerre, et, pour la deuxième ou troisième fois depuis le passage du Niémen, il expiait par un excès de prudence qui ne lui était pas ordinaire, la faute de sa témérité. En dépassant la grande route de Moscou, et en s'approchant de Borodino, on apercevait Gorki, seule position un peu avancée conservée par les Russes. Napoléon se demanda s'il fallait l'enlever. Il y renonça, car le résultat n'en valait pas la peine. Au fond du champ de bataille, les Russes, serrés en masse, offraient une large prise au canon, et semblaient nous défier.— La journée finit par une horrible canonnade dirigée contre l'armée russe. Puisqu'ils en veulent encore, dit Napoléon avec la cruelle familiarité du champ de bataille, donnez-leur-en.—Il prescrivit de mettre en batterie tout ce qui restait d'artillerie non employée, et à partir de ce moment on fit agir près de quatre cents bouches à feu. On tira ainsi pendant plusieurs heures sur les masses russes, qui persistèrent à se tenir en ligne sous cette épouvantable canonnade, perdant des milliers d'hommes sans s'ébranler. On tuait donc au lieu de faire des prisonniers! nous perdions aussi des hommes, mais certainement pas le sixième de ceux que nous immolions.

Le soleil s'abaissa enfin sur cette scène atroce, sans égale dans les annales humaines: la canonnade finit par se ralentir successivement, et chacun épuisé de fatigue s'en alla prendre quelque repos. Nos généraux ramenèrent un peu en arrière leurs divisions, de manière à les garantir des boulets ennemis, et se placèrent au pied des hauteurs conquises, bien convaincus que les Russes n'essayeraient pas de les reprendre. Nuit qui succède à la bataille. Nos soldats, qui n'étaient guère pourvus de vivres, se mirent au bivouac à dévorer ce qu'ils avaient, et se délassèrent en se racontant les horreurs étonnantes que chacun d'eux avait vues. Napoléon victorieux rentra dans sa tente entouré de ses lieutenants, les uns mécontents de ce qu'il n'avait pas fait, les autres disant qu'on avait eu raison de s'en tenir au résultat obtenu, que les Russes après tout étaient détruits, et que les portes de Moscou étaient ouvertes. Mais pendant cette soirée les témoignages de joie, d'admiration, qui avaient éclaté jadis à Austerlitz, à Iéna, à Friedland, ne se firent pas entendre dans la tente du conquérant.

Affreux spectacle du lendemain. Russes et Français couchèrent les uns à côté des autres sur le champ de bataille. Au point du jour, on fut témoin d'un spectacle horrible, et on put se faire une idée de l'épouvantable sacrifice d'êtres humains qui avait été consommé la veille. Le champ de bataille était couvert de morts et de mourants, comme jamais on ne l'avait vu. Chose cruelle à dire, nombre effrayant à prononcer, quatre-vingt dix mille hommes environ, c'est-à-dire la population entière d'une grande cité, étaient étendus sur la terre, morts ou blessés. Quinze à vingt mille chevaux renversés ou errants, et poussant d'affreux hennissements, trois ou quatre cents voitures d'artillerie démontées, mille débris de tout genre complétaient ce spectacle, qui soulevait le cœur surtout en approchant des ravins, où par une sorte d'instinct les blessés s'étaient portés afin de se mettre à l'abri de nouveaux coups. Là ils étaient accumulés les uns sur les autres, sans distinction de nation.

Épouvantable relevé des pertes de part et d'autre. Heureusement, si le patriotisme permet de prononcer ce mot inhumain, heureusement le partage dans cette liste funèbre était fort inégal. Nous comptions environ 9 à 10 mille morts, 20 ou 21 mille blessés, c'est-à-dire 30 mille hommes hors de combat, et les Russes, d'après leur aveu, près de 60 mille[23]! Nous avions tué tout ce qu'autrefois nous prenions par de savantes manœvres. La faux de la mort semblait ainsi avoir remplacé dans les mains de Napoléon l'épée merveilleuse qui jadis désarmait plus d'ennemis qu'elle n'en détruisait. Ce qu'on ne croirait pas, si des documents authentiques ne l'attestaient, nous avions quarante-sept généraux et trente-sept colonels tués ou blessés, les Russes à peu près autant, preuve de l'énergie que les chefs avaient déployée des deux cotés, et de la petite distance à laquelle on avait combattu. Après cet affreux duel, il nous restait cent mille hommes, car ce qui pouvait manquer à ce chiffre était remplacé par la division italienne Pino, et par la division Delaborde de la jeune garde, l'une et l'autre arrivées après la bataille. Les Russes n'auraient pas pu mettre cinquante mille hommes en ligne, mais ils étaient chez eux, et nous étions à huit cents lieues de notre capitale! Ils faisaient une guerre nécessaire, et nous faisions une guerre d'ambition! Et à chaque pas en avant, quand l'étourdissement de la gloire laissait chez nous place à la réflexion, nous condamnions au fond du cœur le chef entraînant dont nous suivions la fortune éblouissante!

Faux récit de la bataille de la Moskowa par le général Kutusof. Kutusof, menteur autant que rusé, satisfait de n'être pas détruit, eut l'audace d'écrire à son maître qu'il avait résisté toute une journée aux assauts de l'armée française, et lui avait tué autant d'hommes qu'il en avait perdu, que s'il quittait le champ de bataille, ce n'était pas qu'il fût vaincu, mais c'est qu'il prenait les devants pour aller couvrir Moscou. Plus qu'aucun homme au monde, il savait à quel point on peut mentir aux passions, surtout aux passions des peuples peu éclairés, et excepté de se dire victorieux, il osa écrire tout ce qui approchait le plus de ce mensonge. Il manda au gouverneur de Moscou, le comte Rostopchin, destiné bientôt à une effroyable immortalité, qu'il venait de livrer une sanglante bataille pour défendre Moscou, qu'il était loin de l'avoir perdue, qu'il allait en livrer d'autres encore, qu'il promettait bien que l'ennemi n'entrerait point dans la ville sacrée, mais qu'il était urgent de lui envoyer tous les hommes capables de porter les armes, surtout les miliciens de Moscou, dont on avait promis 80 mille, et dont il avait reçu 15 mille au plus. Il ordonna la retraite pour le 8 septembre au matin, en prescrivant de disputer Mojaïsk tout le temps nécessaire pour évacuer les vivres, les munitions, les blessés transportables. Il donna au général Miloradovitch le commandement de son arrière-garde.

Embarras qu'éprouve Napoléon pour publier même les pertes de l'ennemi. Napoléon qui n'avait pas les mêmes raisons de dissimuler, car il était victorieux d'une manière incontestable, éprouvait cependant une sorte d'embarras à raconter son triomphe. Autrefois il avait à annoncer pour quelques mille morts trente ou quarante mille prisonniers, quelques centaines de canons et de drapeaux enlevés. Ici il n'y avait ni prisonniers, ni drapeaux, ni canons pris (excepté un petit nombre de pièces de position trouvées dans les redoutes); mais soixante mille morts ou mourants appartenant à l'ennemi couvraient le terrain. Chose extraordinaire, dans ses bulletins et dans ses lettres (notamment à son beau-père) il en dit beaucoup moins qu'il n'y en avait, soit qu'il l'ignorât, soit qu'il n'osât pas l'avouer au monde. Suivant son usage, cette bataille, que les Russes appelèrent du nom de Borodino, il la qualifia d'un nom retentissant et parlant aux imaginations, de celui de la Moskowa, rivière qui passait à une lieue du champ de bataille, pour aller ensuite traverser Moscou. Ce nom lui restera dans les siècles.

Dispositions prises par Napoléon à la suite de la bataille. Mais après quelques moments donnés à l'effet, Napoléon songea aux conséquences à tirer de la victoire. Il achemina sur Mojaïsk Murat avec deux divisions de cuirassiers, avec plusieurs divisions de cavalerie légère, et une des divisions d'infanterie du maréchal Davout. Ce maréchal suivit avec ses quatre autres divisions, en se faisant transporter dans une voiture, car il ne pouvait se tenir à cheval. Le prince Poniatowski fut dirigé comme il l'avait été pendant toute la marche sur la droite de la grande route, par le chemin de Wereja, et le prince Eugène sur la gauche par le chemin de Rouza (voir la carte no 55). Cette double force, placée sur les deux flancs de l'armée, avait pour but de faire tomber toute résistance en débordant l'ennemi, d'étendre le rayon d'approvisionnement, et de couvrir nos fourrageurs. Napoléon avec le corps de Ney, qui avait horriblement souffert, avec la garde qui ne le quittait pas, resta encore un jour sur le champ de bataille, pour y donner des ordres indispensables, dictés autant par l'humanité que par l'intérêt de l'armée. Établissement à l'abbaye de Kolotskoi pour les blessés. Il convertit d'abord en hôpital la grande abbaye de Kolotskoi, parce qu'aisée à défendre elle devait offrir un abri sûr aux blessés qui n'étaient pas transportables. Ceux qui pouvaient être transportés, devaient être envoyés à Mojaïsk dès qu'on serait maître de cette ville. Il y avait aussi beaucoup de chevaux légèrement blessés, faciles à guérir, beaucoup de pièces démontées faciles à réparer. Junot laissé à la garde de l'hôpital de Kolotskoi. Par ce motif Napoléon établit un dépôt de cavalerie et d'artillerie dans les villages environnant l'abbaye de Kolotskoi, et décida que Junot avec ses Westphaliens occuperait ce lieu funèbre, pour garder les précieux restes qu'on y laissait, et pour aller au loin recueillir les vivres que les malheureux blessés seraient dans l'impossibilité de se procurer eux-mêmes. Le bienfaiteur de tous ceux qui souffraient, l'illustre Larrey, voulut rester à Kolotskoi avec la majeure partie des chirurgiens de l'armée. Trois jours entiers devaient à peine suffire pour appliquer le premier pansement sur toutes les blessures, et par un temps déjà froid et humide, surtout la nuit, un grand nombre de blessés étaient réduits à attendre les secours de l'art couchés en plein air sur la paille. Tout ce qu'on pouvait pour eux c'était de leur apporter quelques aliments, et notamment un peu d'eau-de-vie, afin de soutenir leurs forces. Au surplus Napoléon veilla lui-même à ce qu'on fît ce qui était possible, avec le matériel qu'on était parvenu à transporter à cette distance. Ordres pour remplacer l'immense quantité de munitions de guerre qu'on avait consommées. Après ces premiers et indispensables soins il envoya des ordres à Smolensk pour qu'on remplaçât les munitions d'artillerie consommées. On avait tiré 60 mille coups de canon, et brûlé 1400 mille cartouches d'infanterie. Il fit ordonner des transports extraordinaires de munitions par le chef de l'artillerie de la grande armée, le général de Lariboisière, qui dans cette campagne, plus difficile pour son arme que pour toute autre, déployait à un âge fort avancé le courage et l'activité d'un jeune homme. N'ayant plus de grandes rivières à traverser, Napoléon avait laissé à Smolensk ses gros équipages de ponts, et n'avait amené que le matériel nécessaire pour jeter des ponts de chevalets. Grâce à cette disposition, six à huit cents chevaux de trait étaient restés disponibles à Smolensk. Appel de tous les renforts pour remplir les vides dans les cadres de l'armée. Il prescrivit de les employer sur-le-champ à charrier des munitions d'infanterie et d'artillerie. Enfin il ordonna un nouveau mouvement en avant à tous les corps français ou alliés qui se trouvaient dans les diverses stations de Smolensk, Minsk, Wilna, Kowno, Kœnigsberg, particulièrement à tous les bataillons et escadrons de marche destinés à recruter les corps.

L'armée avait continué à cheminer pendant que Napoléon donnait ces ordres, et Murat était arrivé le 8 au soir devant Mojaïsk, ville de quelque importance qu'il y avait intérêt à posséder intacte. À mesure qu'on approchait de Moscou les ressources du pays augmentaient, mais la rage de les détruire augmentait aussi chez l'ennemi. On rencontrait plus de villages florissants, et plus de colonnes de flammes. Les Russes voulant se ménager le temps d'opérer quelques évacuations de blessés et de matériel, avaient placé en avant d'un ravin marécageux une forte arrière-garde d'infanterie et de cavalerie, et ils étaient résolus à défendre cette position. Il était possible de la tourner, mais l'obscurité ne permettait pas d'apercevoir le point par lequel on aurait pu y réussir, et pour éviter la confusion d'une scène de nuit, on fit halte, et on bivouaqua à portée du canon des Russes.

Entrée dans Mojaïsk. Le lendemain 9 on voulut entrer de vive force dans Mojaïsk, et après avoir sacrifié quelques hommes sans utilité, on pénétra dans cette ville, où il y avait plusieurs magasins en flammes, mais où la plus grande partie des habitations étaient restées intactes. On y trouva beaucoup de blessés russes, qu'on respecta et qu'on abandonna aux soins de leurs propres chirurgiens. La ville contenait des vivres et des bâtiments pour un second hôpital, circonstance fort heureuse, car celui de Kolotskoi était loin de suffire à nos besoins. Napoléon s'y arrête quelques jours de sa personne, tandis que l'armée marche en avant. Napoléon résolut de s'arrêter de sa personne à Mojaïsk, afin de soigner le rhume dont il était atteint, et qui l'importunait sans altérer en rien l'usage de ses facultés[24]. Son projet était de partir pour rejoindre l'armée dès qu'elle serait arrivée aux portes de Moscou, afin d'y entrer avec elle, ou de se mettre à sa tête s'il y avait une nouvelle bataille à livrer.

Entrée du prince Eugène à Rouza. Les Russes continuèrent leur retraite et les Français leur poursuite. Le prince Eugène ayant pris la route latérale de gauche, s'empara de Rouza, jolie petite ville, riche en ressources, que les paysans furieux allaient détruire, lorsqu'on arriva fort à propos pour les en empêcher. L'épouvante des habitants en apprenant qu'on les avait trompés, que la sanglante bataille du 7 avait été entièrement perdue pour les Russes, était parvenue au comble, et se changeait en une sorte de rage. Dispositions dans lesquelles on trouve la population. On leur avait tellement dépeint les Français comme des monstres sauvages, qu'ils étaient partagés entre la peur et la fureur, à la seule idée de leur approche. Aussi, désespérant de se sauver, voulaient-ils tout détruire, et quand on avait le temps de les joindre, de leur parler, d'arracher la torche de leurs mains, ils étaient étonnés d'avoir affaire à des vainqueurs humains, mais affamés, dont on désarmait la prétendue barbarie avec un peu de pain.

Entré à Rouza, le prince Eugène s'y reposa un jour, et y ramassa des vivres dont il fit part à la grande armée. Sur la route latérale de droite, le prince Poniatowski rencontra partout les mêmes symptômes de terreur et de colère, la même abondance et les mêmes ravages, mais comme il faut du temps pour détruire, et que ce temps on ne le laissait pas à l'ennemi, on trouvait encore le moyen de subsister. Seulement la maraude consommait toujours un égal nombre d'hommes, qui s'attardaient, se laissaient prendre, ou renonçaient à rejoindre l'armée.

Combat d'arrière-garde à Krimskoié. La colonne principale sous Murat arriva le 10 septembre à Krimskoié. Le commandant de l'arrière-garde russe Miloradovitch, voulant profiter d'une bonne position qu'il avait reconnue près des sources marécageuses de la Nara, s'établit avec des troupes d'infanterie légère et de l'artillerie derrière un terrain fangeux, couvert d'épaisses broussailles, n'offrant d'accès que par la grande route qu'il eut soin d'occuper en force. On passa toute la journée à batailler autour de cette position, et on y perdit de part et d'autre beaucoup d'hommes, les Russes pour ne pas se retirer trop tôt, les Français pour ne pas mollir dans leur poursuite. À la nuit les Russes furent obligés de décamper en laissant près de deux mille hommes sur le terrain, en morts ou blessés.

Arrivée le 13 septembre devant Moscou. Le 11 on atteignit Koubinskoié, le 12 Momonowo, le 13 enfin Worobiewo, dernière position en avant de Moscou. (Voir la carte no 57.) L'armée russe s'établit aux portes mêmes de Moscou, vers la barrière dite de Drogomilow. La Moskowa, en entrant dans Moscou, où elle décrit de nombreux contours, forme un arc très-concave, ouvert du côté de la route de Smolensk. L'armée russe vint s'y adosser, appuyant sa droite au village de Fili, sa gauche à la hauteur de Worobiewo, et traçant en quelque sorte la corde de l'arc décrit par la Moskowa. Situation prise par l'armée russe en avant de Moscou. Elle avait derrière elle pour toute issue un pont jeté sur la Moskowa dans l'intérieur du faubourg de Drogomilow, et les rues de cette immense ville. Ce n'était guère une position de combat, car si on était vigoureusement assailli, on pouvait être refoulé en désordre sur le pont de la Moskowa, ou sur les gués de cette rivière, et poussé dans les rues, où l'on aurait couru, en s'y engorgeant, les plus grands dangers. Kutusof le savait bien, et était convaincu de l'impossibilité d'arrêter les Français en avant de Moscou. Gravité des résolutions qu'elle avait à prendre. Mais fidèle à son système de flatter constamment la passion populaire, qu'il croyait plus facile à conduire en la flattant qu'en l'irritant, il avait écrit tous les jours au comte de Rostopchin, gouverneur de Moscou, qu'il défendrait la capitale à outrance, et probablement avec succès. Aussi fut-on bien étonné à Moscou de voir paraître l'armée russe dans l'état où elle était, et se placer si près de la ville qu'il ne restait plus de terrain pour combattre. Le généralissime Kutusof convoque un conseil de guerre. Quoique son parti fût pris de sauver l'armée de préférence à la capitale, Kutusof résolut de convoquer un conseil de guerre, pour faire partager à ses lieutenants la pesante responsabilité qu'il allait encourir. Malgré son astuce et son flegme ordinaire, il était agité en entendant les cris de rage qui éclataient autour de lui, et le vœu mille fois exprimé de s'ensevelir tous sous les ruines de Moscou, plutôt que d'abandonner cette ville aux Français, comme l'époux qui disputant à des ennemis une épouse chérie, aime mieux la poignarder de ses mains que la livrer à leurs outrages. Kutusof savait parfaitement que Moscou fût-elle perdue, la Russie ne le serait pas, mais qu'au contraire la Russie pourrait bien être perdue si la grande armée venait à être détruite, et il était fermement décidé à empêcher un tel malheur. Mais s'il avait le courage de prendre les résolutions nécessaires quoique odieuses à la foule, il n'avait pas celui d'en assumer la charge à lui seul, et il eût bien voulu en faire peser la responsabilité sur d'autres têtes que la sienne. Composition de ce conseil. Il admit à ce conseil mémorable, tenu sur la hauteur même de Worobiewo d'où l'on apercevait la capitale infortunée qu'il fallait livrer, les généraux Benningsen, Barclay de Tolly, Doctoroff, Ostermann, Konownitsyn, Yermoloff. Le colonel Toll y assista comme quartier-maître général. Barclay de Tolly, avec sa simplicité ordinaire et son expérience pratique, déclara la position qu'on occupait intenable, affirma que la conservation de la capitale n'était rien auprès de la conservation de l'armée, et conseilla d'évacuer Moscou, en se retirant par la route de Wladimir, ce qui ajoutait de nouveaux espaces à ceux que les Français avaient déjà parcourus, laissait l'armée russe en communication avec Saint-Pétersbourg, et permettait, le moment venu, de reprendre l'offensive. Diversité des avis qu'on y émet. Benningsen, assez expérimenté pour apprécier la justesse d'un tel avis, comptant bien d'ailleurs qu'on renoncerait, sans qu'il s'en mêlât, à défendre la capitale, mais certain qu'on n'en pardonnerait point l'abandon à celui qui l'aurait conseillé, soutint qu'il fallait combattre à outrance, plutôt que de livrer aux Français la ville sacrée de Moscou. Konownitsyn, brave officier s'il en fut, cédant au sentiment général, opina pour une défense opiniâtre, non point sur le terrain où l'on était, mais sur un terrain qu'on irait chercher en se portant à la rencontre des Français, et en se heurtant contre eux avec furie. Les généraux Ostermann et Yermoloff adhérèrent à cet avis, qui était celui de la bravoure au désespoir. Le colonel Toll, recherchant des combinaisons plus savantes, proposa de se retirer, en se portant immédiatement à droite, sur la route de Kalouga, ce qui plaçait l'armée dans une position menaçante pour les communications de l'ennemi, et la mettait en relation directe avec les riches provinces du midi. Comme toujours en pareille circonstance, ce conseil de guerre fut agité, confus, et fertile en contradictions. Le généralissime a un avis arrêté. Kutusof se leva, sans exprimer hautement son avis, mais en prononçant ces paroles qu'il semblait s'adresser à lui-même: Ma tête peut être bonne ou mauvaise, soit, mais c'est à elle, après tout, à décider une question aussi grave.—

Quel est cet avis, et sur quels motifs il se fonde. Son parti était évidemment arrêté, et, il faut le dire, ce parti était digne d'un grand capitaine. De tous les avis exprimés, aucun n'était parfaitement bon, bien que la plupart continssent quelque chose d'utile. Livrer bataille pour Moscou était une résolution insensée. À quelques lieues en avant, comme au pied de ses murs, on eût été battu, seulement on l'eût été plus désastreusement en combattant le dos appuyé à la ville, et en ayant un pont et quelques rues étroites pour unique moyen de retraite. À combattre, il fallait se barricader dans l'intérieur de Moscou, en disputer toutes les issues, engager avec soi la population tout entière, y soutenir opiniâtrement la guerre des rues comme à Saragosse, et en ayant soin de disposer en dehors sur la route par laquelle on voulait s'en aller la plus grande partie de l'armée. La ville eût péri dans les flammes, car elle était construite en bois et non en pierre comme Saragosse, mais on aurait immolé plus d'ennemis qu'à Borodino, en perdant soi-même peu de monde, ce qui eût été un immense résultat. À défendre Moscou, il n'y avait que ce moyen[25], qui consistait du reste à la détruire pour la défendre, mais personne n'y avait pensé, parce que personne ne songeait à sacrifier cette capitale, et qu'on ne pensait pas que la livrer aux Français fût une manière de la faire périr. Ne pouvant combattre en avant de Moscou, ne voulant pas la détruire pour la disputer, se retirer était le seul parti à suivre. Rétrograder sur Wladimir, comme le proposait Barclay de Tolly, c'était pousser trop loin le système de retraite, que le général Pfuhl n'avait pas poussé assez loin en imaginant de s'arrêter à Drissa; c'était d'ailleurs perdre les communications avec le midi de l'empire, bien plus riche que le nord en ressources de tout genre. Il n'y avait donc d'admissible que la retraite sur la droite de Moscou (la droite par rapport à nous), laquelle plaçait l'armée russe sur les communications des Français, et la mettait en communication directe avec les provinces du midi et avec l'armée revenant de Turquie. Mais marcher immédiatement dans cette direction, comme l'avait proposé le colonel Toll, c'était tout de suite attirer sur soi les Français, qui, se contentant d'occuper Moscou par un détachement, se précipiteraient à l'instant même sur l'armée russe pour l'achever; c'était leur révéler la pensée du système de retraite qu'on allait adopter, et qui consistait, maintenant qu'on avait amené les Français si loin, à manœuvrer sur leurs flancs pour les assaillir dès qu'ils seraient suffisamment affaiblis. Ils pouvaient bien, en effet, avertis sitôt, se raviser à temps, s'arrêter, et courir pour l'accabler sur l'ennemi qui laisserait voir de telles intentions. Il y avait un plan bien mieux calculé, c'était de se retirer au travers de Moscou même, de livrer cette capitale comme une dépouille qu'on jette sur les pas d'un ennemi afin de l'occuper, de profiter du temps que les Français perdraient inévitablement à se saisir de cette riche proie, pour défiler tranquillement devant eux, et pour prendre ensuite sur leur flanc, en tournant autour de Moscou, la position menaçante que le colonel Toll conseillait de prendre immédiatement, et sans aucun détour. C'est là ce qu'il fallait tirer de tout ce qu'on avait dit, et c'est ce qu'en tira le vieux Kutusof, avec une profonde sagesse, sagesse fatale pour nous, mais qui, quelque funeste qu'elle ait pu nous devenir, n'en mérite pas moins l'admiration de la postérité.

L'armée russe se retire en traversant Moscou, pour prendre position sur la route de Riazan. En conséquence, il décida qu'on se retirerait dans la nuit du 13 au 14 septembre, qu'on traverserait Moscou sans mot dire, en évitant les combats d'arrière-garde, pour que cette grande ville qu'on voulait sauver, et qu'on croyait sauver en la remettant dans les mains des Français, ne fût pas incendiée par les obus[26]; qu'ensuite on ne suivrait, ni la route de Wladimir, trop dirigée au nord, ni celle de Kalouga, trop dirigée au midi, surtout trop indicative de la secrète pensée qu'on nourrissait, mais une route intermédiaire, celle de Riazan, de laquelle il serait facile, moyennant un léger détour, de revenir se placer quelques jours après sur la route de Kalouga, qui était la véritable sur laquelle il fallait opérer plus tard.

Cette résolution, une des plus importantes qu'on ait jamais prises, et qui est un des principaux titres de gloire du général Kutusof, une fois adoptée, il l'annonça avec fermeté, quelque désagréables que fussent les cris de l'armée, et quelque crainte que lui inspirassent les emportements de la population de Moscou.

Irritation du gouverneur Rostopchin en apprenant la résolution d'évacuer Moscou. Il fallait avertir le gouverneur Rostopchin, Russe plein de passions sauvages cachées sous des mœurs polies, et plein surtout d'un sentiment toujours estimable sous quelque forme qu'il se manifeste, le patriotisme, même poussé jusqu'au fanatisme. Il nous haïssait à tous les titres, comme Russe, et comme membre de l'aristocratie européenne. Il aurait souhaité qu'on sacrifiât la ville même, pour faire périr vingt ou trente mille Français de plus, et pensait qu'après avoir brûlé tant de villages, il n'y avait pas une seule raison honorable de ménager Moscou. Si on lui avait offert de s'y barricader, de s'y défendre à outrance, il n'eût pas hésité à exposer cette grande ville à une entière destruction. Mais ce projet n'ayant été ni adopté ni même proposé par personne, il n'en pouvait parler, et quant à celui qu'il méditait dans le fond de son âme exaspérée, il se garda bien d'en rien dire. Les vaines espérances dont l'avait entretenu le général Kutusof l'avaient profondément irrité contre ce général, et il s'en exprima avec une extrême amertume; mais il n'était plus temps de récriminer, il fallait préparer l'évacuation. Dans l'excès de sa haine, il ne voulait pas qu'un seul Russe restât dans Moscou pour orner le triomphe des Français, pour leur rendre un service quelconque, ou pour leur fournir l'occasion de faire éclater leur douceur aux yeux des vaincus. Usant de son autorité de gouverneur, il enjoignit à tous les habitants de sortir immédiatement de Moscou en emportant ce qu'ils pourraient, et menaça des châtiments les plus sévères ceux qui ne l'auraient pas quittée dès le lendemain. Résolution qu'il prend de livrer Moscou aux flammes, et silence qu'il garde sur cette résolution. D'ailleurs on avait répandu des calomnies si atroces sur la conduite des Français, qu'il n'y avait pas besoin de menaces pour obliger la population à fuir leur approche. Il comptait donc ne leur livrer qu'une ville morte et sans habitants. Il voulait plus, il voulait, sans en calculer toutes les conséquences, sans savoir quel serait le résultat, leur livrer, au lieu d'un séjour de délices, un monceau de cendres, sur lequel ils ne trouveraient rien pour vivre, et qui serait un témoignage de l'horrible haine qu'ils inspiraient, une déclaration de guerre à mort. Mais un tel projet, le dire à quelqu'un, c'était le rendre impossible, car le dire à qui? Au doux Alexandre, c'eût été révolter ce prince; à un général, c'eût été l'effrayer du poids d'une pareille responsabilité; aux habitants, c'eût été les soulever contre soi, et se montrer à eux comme cent fois plus haïssable que les Français. Il ne parla donc à personne de ce qu'il méditait dans les profondeurs de son âme. Mais, sous le prétexte de faire fabriquer une machine infernale dirigée contre l'armée ennemie, il avait accumulé beaucoup de matières inflammables dans un de ses jardins, sans que personne pût se douter de leur destination. Le moment de partir venu et une heure avant l'évacuation, il choisit pour confidents, pour complices, pour exécuteurs de son projet, ces êtres infâmes, qui ne possèdent rien que la prison où leurs crimes leur ont créé un asile, et qui ont le goût inné de la destruction, les condamnés enfin. Il les réunit, les délivra, et leur donna la mission, dès qu'on serait parti, de mettre secrètement le feu à la ville, et de l'y mettre sans relâche, sans bruit, leur affirmant que cette fois, en ravageant leur patrie, ils la serviraient, et obéiraient à ses volontés. Il ne fallait pas de grands encouragements à ces natures perverses pour les exciter à en agir ainsi, car l'homme livré à lui-même aime à détruire, semblable sous ce rapport à ces animaux qui de domestiques redeviennent très-vite sauvages, dès que l'éducation cesse un instant d'adoucir leurs penchants. Il leur adjoignit quelques soldats de la police pour les diriger dans cette cruelle mission. Ces ordres donnés, le comte de Rostopchin craignit de laisser dans les mains des Français des moyens d'arrêter l'incendie, moyens fort perfectionnés dans les villes bâties en bois, et il fit partir toutes les pompes devant lui. Au moment où il ouvrait les prisons aux condamnés, il en fit amener deux devant lui, un Français, un Russe, accusés d'avoir répandu les bulletins de l'ennemi. Il dit au Français, qui était un de ces expatriés cherchant leur subsistance à l'étranger, et qui l'avait trouvée en Russie: Toi, tu es un ingrat, mais enfin le sentiment qui t'a fait agir est naturel; prends ta liberté, et va rejoindre tes compatriotes, en leur racontant ce que tu as vu.—Toi, dit-il au Russe, tu es un scélérat, un parricide, et tu vas expier ton crime...—Et cela dit il le fit sabrer sous ses yeux. Après cette sanglante exécution, il sortit de Moscou, le 14 au matin, à la suite de l'armée, n'emportant rien de ses richesses, et se consolant par la pensée de la surprise affreuse qu'il avait préparée aux Français. Le colonel Wolzogen l'ayant rencontré au sortir de la ville avec le convoi des pompes à incendie, et lui ayant demandé dans quel but il les emmenait, obtint cette unique réponse: J'ai mes raisons...—Le comte de Rostopchin ajouta ensuite ces paroles, sans liaison apparente avec la question qu'on lui adressait: Pour moi, je n'emporte de cette ville que le vêtement que vous voyez sur mon corps.—Il n'en dit pas davantage au colonel Wolzogen, qui dans le moment ne saisit point sa pensée[27], mais qui la comprit plus tard.

Retraite de l'armée russe à travers la ville de Moscou. L'armée russe employa toute la soirée du 13, toute la nuit du 13 au 14, et une partie de la journée du 14, à défiler à travers la ville de Moscou. Les troupes, arrêtées au pont de la Moskowa, qui était le seul existant sur ce point, s'accumulèrent dans le faubourg de Drogomilow jusqu'à faire craindre une échauffourée, et on put ainsi se former une idée du désastre qu'on se serait préparé, si l'on avait eu cette traversée de la ville à exécuter après une bataille perdue. L'encombrement augmentant, les troupes prirent le parti de passer la Moskowa à gué, ce qui mit fin à l'engorgement. Kutusof, n'ayant pas le courage de sa sagesse, se cacha en traversant Moscou; Barclay de Tolly, au contraire, se tint ostensiblement à cheval à la tête de ses soldats. Sortie de tous les habitants. Le désordre, dans cette malheureuse capitale, était à son comble. Les riches, nobles ou commerçants, avaient déjà fui pour se retirer dans leurs terres les plus éloignées. Les autres, apprenant la contrainte odieuse qu'on prétendait exercer sur eux, entendant aussi parler d'incendie par la main des Français, s'étaient décidés, le désespoir dans l'âme, à quitter leurs demeures, emmenant leurs familles, et emportant ce qu'ils avaient de plus précieux sur des voitures, ou sur leurs épaules qui pliaient sous le poids. Les gens du peuple, ne sachant où ils iraient, comment ils vivraient, poussaient d'affreux gémissements, et suivaient machinalement l'armée. Pourtant tous les habitants de cette malheureuse ville n'avaient pas consenti à fuir. Quelques-uns, trouvant trop grand le sacrifice qu'on voulait leur imposer, ou plus instruits que leurs compatriotes, sachant que les Français ne brûlaient pas, ne pillaient pas, n'assassinaient pas, qu'ils usaient même assez rarement des droits de la guerre dans les villes conquises, aimaient mieux vivre avec les vainqueurs quelques jours, que de fuir à la suite d'une armée dont on ignorait la marche et les intentions. Parmi ces derniers se trouvaient beaucoup de négociants de diverses nations, et notamment de la nôtre, qui n'avaient aucune crainte des Français, et qui appréhendaient même, en suivant l'armée de Kutusof, d'être exposés à tous les excès de la brutale soldatesque avec laquelle on voulait les obliger à se retirer. Affreuses perplexités des rares habitants restés dans Moscou. Pour ces infortunés, il y eut un moment d'affreuse émotion. Le 14 au matin, ils apprirent tout à coup que les troupes russes sortaient avec les autorités de la ville, que trois mille scélérats échappés des prisons enfonçaient les boutiques, que les gens de la basse populace s'étaient joints à eux, et que tous ensemble ils se livraient à l'ivresse et au pillage. Ces malheureux habitants, tremblants dans leurs maisons, attendaient avec impatience qu'une armée fût venue prendre la place de l'autre.

Toute la première moitié de la journée du 14 s'écoula pour eux dans ces cruelles perplexités, l'armée russe traversant lentement les rues de Moscou, et ses parcs, ses bagages, surtout ses blessés, traversant plus lentement encore. Le général Miloradovitch, qui commandait l'arrière-garde, sentant qu'il lui fallait quelques heures pour achever l'évacuation, imagina de conclure une convention verbale avec l'avant-garde des Français, et lui fit proposer de s'interdire toute hostilité, dans l'intérêt de ceux qui entraient comme de ceux qui sortaient, car si un combat s'engageait, il était, disait-il, décidé à se défendre à outrance, et dans ce cas la ville serait en flammes dans peu d'instants. Un officier fut envoyé auprès de Murat pour convenir de cette espèce de suspension d'armes.

Arrivée des Français devant Moscou. Pendant ce temps l'armée française s'avançait d'un pas rapide vers les hauteurs d'où elle espérait enfin apercevoir la grande ville de Moscou. Si du côté des Russes tout était désolation, tout était joie, orgueil, brillantes illusions du côté des Français. Notre armée réduite à 100 mille hommes de 420 mille qu'elle comptait au passage du Niémen (cent mille, il est vrai, gardaient ses derrières), exténuée de fatigue, traînant avec elle beaucoup de soldats blessés qui pouvant marcher avaient voulu suivre, sentait s'évanouir le sentiment de ses peines à l'approche de la brillante capitale de la Moscovie. Dans ses rangs il y avait une quantité de soldats et d'officiers qui avaient été aux Pyramides, aux bords du Jourdain, à Rome, à Milan, à Madrid, à Vienne, à Berlin, et qui frémissaient d'émotion à l'idée qu'ils allaient aussi visiter Moscou, la plus puissante des métropoles de l'Orient. Sans doute l'espoir d'y trouver le repos, l'abondance, la paix probablement, entrait pour quelque chose dans leur satisfaction, mais l'imagination, cette dominatrice des hommes, surtout des soldats, l'imagination était fortement ébranlée à la pensée d'entrer dans Moscou, après avoir pénétré dans toutes les autres capitales de l'Europe, Londres, la protégée des mers, seule exceptée. Tandis que le prince Eugène venu par la route de Zwenigorod s'avançait sur la gauche de l'armée, que le prince Poniatowski venu par celle de Wereja s'avançait sur sa droite, le gros de l'armée, Murat en tête, Davout et Ney au centre, la garde en arrière, suivaient la grande route de Smolensk. Napoléon, à cheval de bonne heure, était au milieu de ses soldats, qui à sa vue et à l'approche de Moscou, oubliant bien des jours de mécontentement, poussaient des acclamations pour célébrer sa gloire et la leur. Le temps était beau, on hâtait le pas malgré la chaleur, pour gravir les hauteurs d'où l'on jouirait enfin de la vue de cette capitale tant annoncée, et tant promise.

L'officier envoyé par Miloradovitch étant survenu fut parfaitement accueilli, obtint ce qu'il demandait, car on n'avait pas la moindre envie de mettre le feu à Moscou, et on promit de ne pas tirer un coup de fusil, à condition, ajouta Napoléon, que l'armée russe continuerait, sans s'arrêter un instant, de défiler à travers la ville.

Aspect de Moscou. Enfin, arrivée au sommet d'un coteau, l'armée découvrit tout à coup au-dessous d'elle, et à une distance assez rapprochée, une ville immense, brillante de mille couleurs, surmontée d'une foule de dômes dorés resplendissants de lumière, mélange singulier de bois, de lacs, de chaumières, de palais, d'églises, de clochers, ville à la fois gothique et byzantine, réalisant tout ce que les contes orientaux racontent des merveilles de l'Asie. Tandis que des monastères flanqués de tours formaient la ceinture de cette grande cité, au centre s'élevait sur une éminence une forte citadelle, espèce de Capitole où se voyaient à la fois les temples de la Divinité et les palais des empereurs, où au-dessus de murailles crénelées surgissaient des dômes majestueux, portant l'emblème qui représente toute l'histoire de la Russie et toute son ambition, la croix sur le croissant renversé. Cette citadelle c'était le Kremlin, ancien séjour des czars.