Le jeu s'installait, et le banquier mêlait les cartes du trente et quarante.
Les amateurs prenaient déjà place autour de la table.
Vers ce moment, il se passait une petite scène dans le vestibule du club.
N'entrait pas qui voulait au Cercle des Étrangers; il fallait être présenté par un adepte.
Étienne et Roger venaient d'être arrêtés dans l'antichambre par l'employé, chargé de reconnaître les arrivants; ils avaient insisté de leur mieux, mais la consigne était inflexible.
Heureusement que depuis le matin, comme nous avons pu le voir, nos trois gentilshommes jouaient, autour de Berry Montalt, le rôle du hasard, et lui fournissaient des aventures.
Comme Étienne et Roger se retiraient, de guerre lasse, ils rencontrèrent, à la porte extérieure, ce brave monsieur qui les avait accostés à la fête du nabab.
Le noble baron Bibander parut enchanté de la rencontre et leur offrit une cordiale poignée de main.
—Eh! eh! eh!... dit-il, on fient sé gonsoler tes bédits châcrins t'amour afec lé drente et garante... Eh! eh! eh!...
C'était un coup de la Providence.
—Monsieur, dit vivement Roger, on refuse de nous laisser entrer... Pouvez-vous nous aider à lever cet obstacle?
—Gomment tonc... répliqua Bibandier; à merfeille! engenté de fus être acréable.
Il s'avança d'un pas important et magistral vers le contrôleur des entrées; il lui dit quelques mots à l'oreille, et celui-ci salua.
—Fenez... fenez, mes cheunes amis, reprit le baron Bibander; maindenant, fus êtes chez fus!
La porte du Cercle s'ouvrit pour Étienne et Roger. Ils n'eurent pas même la peine de remercier leur introducteur, qui avait traversé la salle en trois enjambées, et rejoint M. le chevalier de las Matas, à son poste d'observation, dans la chambre voisine.
—Bravo!... dit Robert; je lui ai déjà jeté deux bâtons dans les jambes!
—Comment deux?...
—D'abord le Pontalès... Ensuite cet étourneau de Vincent, qui est revenu de je ne sais où tout exprès pour nous prêter main-forte!...
—Chut!... fit Bibandier, voilà le bal qui commence!
Étienne et Roger venaient en effet d'aborder Montalt.
Celui-ci était arrivé au paroxysme de sa mauvaise humeur. La première querelle qu'il avait rencontrée sur son chemin l'avait plutôt réjoui que contrarié. Ç'avait été une issue pour le fiel qu'il avait dans l'âme; mais la provocation de Vincent rétablissait l'équilibre, et ramenait ses idées sombres.
Il avait gardé de cet enfant un souvenir ami, et pour prix du service rendu, Vincent revenait vers lui la main armée et la provocation à la bouche.
Montalt ne fatiguait point son indolence à chercher longtemps la cause de ce revirement bizarre; mais il subissait l'impression triste, et son cœur lui pesait.
Il était dans cette situation morale, lorsqu'il vit venir à lui Étienne et Roger.
Le jeune peintre avait la figure pâle et le regard indécis; les yeux de Roger brillaient, au contraire, et le sang lui montait aux joues.
Montalt ne se souvenait plus de ce que lui avait dit Séid au sujet des deux jeunes gens. Leur aspect lui causa seulement de la surprise, parce qu'il ne les avait jamais vus en ce lieu.
—Par quel hasard...? commença-t-il.
Étienne l'interrompit.
—Nous voudrions vous parler en particulier, milord..., dit-il d'un ton froid et grave.
Il avait salué le nabab. Roger, au contraire, restait droit et roide devant lui.
Montalt les regarda tour à tour, et il eut un vague souvenir des paroles qui avaient glissé naguère sur son esprit.
—Au fait, murmura-t-il, je n'ai pas rêvé cela... On m'a dit que vous vouliez me quitter.
—Nous voulons faire davantage, milord, répliqua Roger qui élevait la voix malgré lui.
—Silence!... dit Étienne. Tu m'as promis de me laisser parler.
Le nabab, qui les regardait toujours, croisa ses bras sur sa poitrine.
—Ah çà!... s'écria-t-il, est-ce que vous allez me prendre à partie, vous aussi?... Vous ai-je, par hasard, enlevé vos maîtresses?...
—Milord!... milord!... interrompit Roger dont la colère faisait bouillir le sang, la moquerie est de trop, je vous jure... et notre vengeance n'a pas besoin d'aiguillon!
Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de l'homme qui tombe des nues.
—Ma foi!... dit-il, je crois que c'est une gageure!... J'ai donc deviné juste, messieurs... Vous venez me chercher querelle?
Roger ouvrit la bouche pour répondre. Étienne l'arrêta:
—Milord, dit-il d'une voix lente et triste, nous vous aimions d'une affection pleine de reconnaissance et de respect... Vous-même, je crois que vous aviez pour nous de la tendresse... Les apparences trompent parfois...
—Les apparences!... répéta Roger en haussant les épaules; quand on a vu, de ses yeux vu!...
Étienne lui demanda le silence d'un geste.
—Je voudrais tant m'être trompé!... reprit-il. Milord, il s'agit ici, non pas seulement de vous, mais de deux jeunes filles...
—Deux..., interrompit Montalt en souriant, cela fait quatre.
Un peu de sang monta aux joues pâles du jeune peintre.
Il poursuivit pourtant avec le même calme:
—Il s'agit du bonheur de ma vie... et du bonheur de Roger... Nous deux, milord, que vous avez traités en frères... en fils chéris... nous n'avions qu'un seul espoir et qu'un seul amour, vous le savez...
—Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne..., grommela Montalt; je n'ai pas l'avantage de les connaître.
—Vous ne les connaissez pas... vous?... s'écria Roger impétueusement; par le nom de Dieu, vous mentez, milord!
Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.
—Il est clair comme le jour, murmura-t-il, que mes deux jeunes frères... mes fils chéris, pour parler comme M. Étienne... sont décidés à me couper la gorge... Je n'y puis absolument rien!
Étienne fixait toujours sur lui son regard douloureux.
—Je ne vous insulte pas, moi, milord..., poursuivit-il d'une voix que l'émotion faisait trembler... et je vous prie de pardonner à mon ami... Il est bien malheureux!... Si vous pouviez savoir tout ce que nous souffrons depuis hier!
Montalt fit un geste d'impatience.
Peut-être que, dès ce moment, la complète ignorance qu'il affectait de montrer n'était plus très-sincère.
Peut-être que, malgré ces noms de Berthe et de Louise que les deux filles de l'oncle Jean avaient pris auprès de lui, soupçonnait-il déjà vaguement la vérité. Mais l'élément contrariant et fantasque de son caractère était vivement excité; il recevait depuis le matin piqûres sur piqûres, et il n'en fallait pas tant pour faire regimber son orgueil.
Désormais, il n'y avait plus de côté par où le prendre. Il redevenait cet homme dur, intraitable, irascible, répondant aux prières parties du cœur par la raillerie froide, et s'obstinant, à plaisir, dans son rôle impitoyable.
Roger supportait à grand'peine les ménagements pris par le jeune peintre; mais celui-ci retardait l'heure de la colère, non pas tant pour Montalt que pour Diane elle-même, qu'il eût fallu croire perdue.
Il hésitait tant qu'il pouvait; il se forçait à douter; sa confiance était grande comme son amour.
—Je vous en prie!... dit-il encore, ne faites attention qu'à notre souffrance, et répondez-nous... Dites-nous que nous nous sommes trompés... donnez nous une preuve, la moindre...
Berry Montalt bâilla.
La rage étouffait Roger.
—Parfois..., poursuivit Étienne, fantaisie vous prend, nous le savons, de cacher votre bonté sous des apparences de rudesse affectée... Mais vous nous voyez devant vous, le cœur brisé... Ne jouez pas avec notre torture!
Le nabab bâilla de nouveau.
—Messieurs, dit-il suivant l'impulsion de sa nature qui, une fois lancée dans la voie mauvaise, exagérait le mal comme le bien, j'ai connu beaucoup de jeunes filles en ma vie, brunes, blondes et d'autres couleurs... J'ai tâché de me divertir du mieux que j'ai pu... et s'il fallait, pour châtiment de chaque bonne fortune, subir des sermons pareils, j'y renoncerais.
—Alors, dit Étienne dont la tête calme et sévère se redressa, vous refusez toute explication, milord?
—J'aime encore mieux me battre, monsieur!
—Choisissez donc entre nous, dit Étienne d'une voix basse et sombre, et que ce soit un combat à mort!
—Moi!... s'écria Roger, c'est moi que vous choisirez, car je vous dis que vous êtes un lâche et un infâme!... Je ne voulais pas croire le monde qui vous accusait de pousser vos débauches jusqu'aux excès les plus honteux... Mais maintenant, j'ai vu, Berry Montalt!... vous êtes un misérable sans cœur, ni honneur!... Et si je n'ai pas votre vie demain, c'est que vous me tuerez!
Le nabab avait tiré de sa poche le fatal calepin.
—Ni l'un, ni l'autre..., murmura-t-il en traçant quelques mots au crayon; je vous ferai la mauvaise plaisanterie de vous épargner, mes jeunes camarades.
La rage étouffa la voix de Roger.
—Eh bien!... dit Étienne, lequel choisissez-vous?
—Tous les deux, mon jeune ami, savoir: M. Étienne Moreau à six heures et un quart... M. Roger de Launoy à six heures et demie... Je vous demande pardon de fixer l'heure moi-même... mais vous n'êtes pas venus les premiers.
Étienne, depuis quelques secondes, tenait le bras de Roger pour l'empêcher de se ruer sur le nabab.
Celui-ci salua et s'éloigna en disant:
—Bois de Boulogne, porte d'Orléans... Messieurs, au plaisir de vous revoir!
La scène s'était passée à l'une des extrémités de la salle. Montalt gagna la table de jeu et s'assit parmi les joueurs.
Il plaça devant lui un paquet de billets de banque.
Jamais peut-être on n'avait pu voir sa belle figure aussi indifférente et aussi froide.
Étienne avait entraîné Roger hors du club.
Il y avait un quart d'heure environ que le nabab était assis devant le tapis vert et perdait, suivant son habitude, avec un magnifique stoïcisme, lorsqu'on entendit une vague rumeur dans l'antichambre.
Après quelques secondes de pourparlers assez bruyants, la porte s'ouvrit, et un personnage, comme on n'en avait peut-être jamais vu au Cercle des Étrangers, fit son entrée dans la salle.
Les domestiques lui avaient refusé longtemps le passage, et pour qu'on l'introduisît enfin dans la noble assemblée, il n'avait fallu rien moins que le nom de Berry Montalt, prononcé avec autorité. Mais le nabab était une excellente pratique, et sa protection eût servi de passe-port à un mendiant.
Il n'y avait point, du reste, au moins en apparence, une différence appréciable entre un mendiant et le personnage dont nous avons annoncé l'entrée.
C'était un vieillard de grande taille, dont la tête courbée sur sa poitrine se couronnait de rares cheveux, blancs comme neige. Il portait des vêtements villageois de forme antique, usés jusqu'à la corde; sa chaussure consistait en de gros sabots, bourrés de paille.
Le bruit inusité que produisait sa marche sur le parquet de la salle fit tourner la tête à tout le monde. Montalt seul ne daigna point prendre garde.
Chacun se demandait ce que voulait dire cette mascarade.
Nos trois gentilshommes, aux aguets derrière la porte de la chambre voisine où le jeu ne fonctionnait point encore, auraient seuls pu donner le mot de l'énigme.
Le vieillard s'arrêta en face du tapis vert.
Sa taille se redressa, et sa tête relevée montra la beauté vénérable et digne d'un noble visage de sexagénaire.
—Quel est celui d'entre vous, dit-il d'une voix douce et ferme, qui se nomme Berry Montalt?
—C'est moi, répliqua le nabab sans se retourner.
—Alors, veuillez me suivre..., reprit le vieillard. J'ai à vous parler.
Montalt ne bougea pas.
—Mon digne monsieur, dit-il seulement, je crois que je sais votre histoire. Il s'agit d'une jeune fille enlevée...
—Ma nièce..., interrompit le vieillard avec simplicité.
Un sourire courut autour de la table.
—Votre nièce, soit!... reprit le nabab, et vous venez me provoquer en duel...
—C'est vrai... parce qu'on vous dit riche, au point de ne plus craindre les lois...
Montalt avait ouvert son calepin sur la table.
—Milord, lui cria de loin le prince slave Bottansko, est-ce que vous avez l'idée folle d'accepter le défi de ce pauvre diable?
—Bois de Boulogne, porte d'Orléans..., prononça froidement Montalt au lieu de répondre.
—Mais regardez-le donc! disait-on parmi les joueurs.
—Quel nom inscrirai-je?... demanda Montalt, le crayon levé.
—Jean de Penhoël..., répondit le vieillard.
Montalt tressaillit et fit un mouvement comme pour se retourner. Mais il se ravisa.
Une pâleur soudaine avait couvert sa joue; sa main trembla visiblement tandis qu'il écrivait sur son calepin à la cinquième place:
«Jean de Penhoël... Sept heures moins un quart.»
Derrière la porte de la salle voisine, nos trois gentilshommes ne se possédaient pas de joie.
—La farce est jouée!... dit Robert à ses deux acolytes; le vieux surtout a été sublime!... Désormais, en supposant même qu'il en réchappe... demain matin, nous aurons carte blanche, à dater de cinq heures... Du diable si notre partie n'est pas plus belle que jamais!...
Le matin de ce jour, pour la première fois depuis deux mois, des regards étrangers avaient pu mesurer l'affreuse misère du grenier où se mouraient les anciens maîtres de Penhoël.
Jusqu'alors, le secret de ce dénûment absolu et de cette mortelle détresse avait été surpris seulement par les deux filles de l'oncle Jean.
Madame Cocarde, la principale locataire, qui montait parfois l'escalier roide avec sa robe de satin et son bonnet aux rubans couleur de feu, pour demander le pauvre loyer du taudis, avait connaissance officielle de cette lugubre agonie; mais la petite femme ne se mêlait point des affaires d'autrui. En descendant du grenier, où la faim torturait toute une famille, elle s'asseyait à sa table solitaire et mangeait avec cet appétit concentré des amoureuses en retraite.
Madame Cocarde eût appris que ces malheureux locataires étaient décidément morts de faim, qu'elle n'en eût pas perdu la moindre bouchée.
Il avait fallu que le hasard donnât l'éveil à un voisin charitable.
Le matin même, on était monté dans le grenier de Penhoël, et tout d'abord, on avait transporté à l'hôpital le pauvre père Géraud, qui s'en allait lentement dans l'autre monde, sans autre maladie que l'épuisement et la famine.
Car, depuis que sa faiblesse l'avait cloué sur le matelas, le vieil aubergiste refusait obstinément de manger, pour ne point diminuer la part de pain de la pauvre famille.
En se retirant, le voisin, qui emmenait Géraud à l'hôpital, mit sur le coin du matelas un petit écu de trois livres.
Il était pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.
Dès que le matelas fut vide, René de Penhoël se glissa sur ses mains et ses genoux dans la poussière, afin de prendre la place encore chaude du malade. Il trouva l'écu de trois livres et le glissa furtivement dans sa poche.
Sa face hâve et comme pétrifiée eut un sourire idiot.
Madame était toujours assise à la place où nous l'avons vue la veille. Ses deux mains se croisaient sur ses genoux. Elle s'appuyait à la muraille et demeurait immobile. Sa figure amaigrie était si pâle qu'on aurait pu croire que la vie l'avait abandonnée.
L'oncle Jean était à genoux auprès d'elle et la contemplait en silence.
On frappa à la porte du grenier. L'oncle en sabots pensa que c'était le voisin qui revenait.
—Entrez..., dit-il.
La porte s'ouvrit, et un homme, portant le costume de velours râpé des commissionnaires, entra.
Il regarda tout autour de lui d'un air étonné.
—C'est ici que demeure M. Jean de Penhoël?
—Oui..., répliqua l'oncle; c'est moi qui suis Jean de Penhoël.
—Alors, reprit l'Auvergnat, c'est à vous que je dois donner cette lettre.
Puis il ajouta tout d'un trait, pour avoir le droit de s'échapper, car la vue de cette misère lui chargeait le cœur:
—Il n'y a pas de réponse et la commission est payée... Salue bien, messieurs et madame!
Il sortit brusquement; on l'entendit descendre l'escalier quatre à quatre.
L'oncle avait entre les mains la lettre que Robert avait tracée à la hâte chez un écrivain public du faubourg Saint-Honoré.
Cette lettre disait en substance:
«Vous avez du courage, vous aimez madame Marthe, et vous êtes désormais le seul gardien de l'honneur de Penhoël.
«Blanche, votre nièce, est entre les mains d'un homme riche et puissant... si puissant et si riche qu'on n'aurait point raison de lui en s'adressant à la justice humaine.
«Vous avez été soldat, et vous êtes gentilhomme.
«Le personnage dont on vous parle est un Anglais du nom de Berry Montalt; vous le rencontrerez au Cercle des Étrangers, rue Saint-Honoré, no...
«Pour être introduit au Cercle, le meilleur passe-port est le nom de Berry Montalt lui-même.»
Tandis qu'il lisait, Marthe avait relevé sur lui son regard.
C'était quelque chose de si étrange qu'une lettre arrivant au milieu de cette misère abandonnée.
L'oncle Jean lui baisa les deux mains.
—Je vais sortir, ma fille..., dit-il, courage!... Dieu aura pitié de nous.
Marthe secoua la tête et baissa les yeux. Elle n'interrogea point. Elle n'avait plus la force d'être curieuse.
L'oncle prit son chapeau de paysan et s'éloigna.
Marthe était seule avec le maître de Penhoël. Pareille circonstance ne s'était pas présentée une seule fois depuis leur départ du manoir; il y avait toujours eu entre eux soit l'oncle Jean, soit le pauvre père Géraud.
Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, personne n'avait jamais fait allusion à cette scène de violence sauvage qui avait eu lieu dans le grand salon de Penhoël au moment du départ.
René semblait l'avoir oubliée, Marthe ne voulait point s'en souvenir.
Quant à l'oncle Jean, il avait exercé longtemps sur Penhoël une surveillance active et cachée; mais, depuis quelques semaines, cette surveillance s'était peu à peu ralentie. Tout semblait mort chez René, jusqu'à la colère, et il suffisait de le voir de près pour acquérir la certitude qu'il était incapable de se relever désormais jusqu'à une pensée de vengeance.
Sa nature morale et sa nature physique avaient fléchi pareillement. C'était un vieillard imbécile et faible; sa pensée dormait engourdie, comme le ressort de ses membres, autrefois si robustes.
Il restait des journées entières, accroupi dans son coin, immobile et ne secouant son inerte apathie que pour porter à ses lèvres la bouteille fêlée, où l'oncle Jean mettait parfois quelques gouttes d'eau-de-vie.
Quand il n'y avait plus rien dans la bouteille, il laissait retomber sa tête barbue sur sa poitrine, et restait plongé, depuis le matin jusqu'au soir, dans un pesant sommeil.
Il ne bougeait pas; il ne parlait pas. Il recevait les soins de sa femme sans témoigner ni plaisir ni peine. Et quand son regard éteint tombait sur elle par hasard, on eût cherché en vain dans cette morne prunelle l'indice d'un sentiment quelconque: haine ou tendresse.
L'oncle Jean se fiait à ces signes et ne craignait plus.
Une fois qu'on avait allumé une chandelle dans le pauvre grenier, le père Géraud disait avoir vu, en s'éveillant au milieu de la nuit, René de Penhoël, dressé de son haut contre le mur, regarder sa femme avec des yeux flamboyants.
Ses lèvres blêmes tremblaient en murmurant de menaçantes paroles, qui arrivaient, confuses, jusqu'à l'oreille du malade.
Marthe dormait, couchée sur sa paille.
Les doigts de René se crispaient convulsivement; on eût dit qu'il allait s'élancer sur elle et l'étouffer entre ses bras décharnés.
Mais le vieux Géraud avait la fièvre qui amène les visions terribles et les mauvais rêves...
Le lendemain René était toujours accroupi dans son coin et rien n'avait troublé le pauvre sommeil de Marthe.
L'oncle Jean ne songeait plus à cette circonstance. L'idée ne lui vint même pas de craindre tandis qu'il fermait la porte du grenier sur René de Penhoël et sur sa femme.
René était étendu sur le matelas, à la place du père Géraud, et faisait mine de dormir.
Dès que le bruit des sabots de l'oncle Jean s'étouffa au bas de l'escalier, il rouvrit les yeux pour jeter autour de lui son regard indécis et lourd.
Puis il se souleva lentement et s'assit sur le matelas.
Il prit dans sa poche l'écu de trois livres; il le plaça dans le creux de sa main; il le tourna, le retourna, l'examina dans tous les sens.
Un vague sourire venait à sa lèvre.
Quand ses yeux quittèrent la pièce de monnaie, ce fut pour se tourner vers sa bouteille qu'il avait laissée à son ancienne place.
Son sourire se renforça plus joyeux.
Mais quand son œil, en faisant de nouveau le tour du grenier, vint à tomber sur Marthe qui lui tournait le dos, il n'eut plus de sourire.
Ses prunelles éteintes brûlèrent tout à coup; les rides de son front se creusèrent.
Quiconque eût vu ce regard aurait frissonné à la pensée d'un crime.
Le crime devait être hideux dans ce réduit tout nu, entre ces deux êtres affaiblis et brisés par la misère...
Marthe ne savait pas. Elle songeait, comme toujours, au martyre présent et au bonheur passé. Trois noms étaient sur sa lèvre et au fond de son cœur.
Diane, Cyprienne... Blanche! Blanche, surtout, qui vivait, Blanche, l'idole adorée à genoux, l'amour de ce cœur flétri, l'espoir de cette vie brisée!
Les autres étaient mortes; elles avaient le bonheur aux pieds de Dieu. Mais Blanche qui souffrait, Blanche, la victime d'un piége mystérieux, inexplicable! Blanche, la pauvre vierge, qui allait être mère!
Car Marthe avait compté les jours; la jeune fille devait s'étonner, épouvantée, aux tressaillements de ses flancs...
Que faisait-elle? Qui la sauvait de ses terreurs? Dans quel sein cacherait-elle son front rougissant à l'heure fatale?
Et l'enfant! le cœur de Marthe battait, soulevé par une émotion double: car il y avait un souvenir qui se mêlait à l'angoisse présente.
Le malheur de la fille avait été le malheur de la mère, et il semblait que la colère de Dieu eût jeté deux fois cette calamité dans la maison de Penhoël, comme un funeste héritage.
Un soir, la pauvre Marthe s'était enfuie de sa chambre, alors qu'elle était jeune fille. Son cœur était vierge comme celui de Blanche; mais son flanc douloureux lui criait: «Tu es mère!»
En même temps, bien qu'il n'y eût rien dans ses souvenirs, une voix mystérieuse parlait au fond de son âme et lui disait le nom du père de son enfant... un homme qu'elle aimait d'une tendresse pure et dévouée, son premier, son seul amour, l'aîné de Penhoël qui l'avait abandonnée...
Car il y avait déjà plusieurs mois que Louis avait quitté la Bretagne.
Elle se voyait descendre la pente ombreuse qui menait des portes du manoir à la rivière d'Oust.
Elle allait, affolée par la souffrance, épouvantée, découragée.
Et la porte du pauvre Benoît Haligan, le passeur, s'ouvrait pour la recevoir. Là, sur un lit de paille, à la lueur tremblante d'une résine, Marthe mettait au monde deux enfants jumeaux... deux belles petites filles dont le premier sourire passait, en ce moment, devant ses yeux et la faisait pleurer.
Pauvre Diane! pauvre Cyprienne! leur malheur avait précédé leur naissance!...
Chez Benoît, le passeur, Marthe n'était point seule. Jean de Penhoël était auprès du lit avec sa femme. Ils n'abandonnèrent point la jeune accouchée, les amis dévoués.
La femme de Jean de Penhoël emporta les deux enfants, et devint leur mère.
Oh! que Blanche était bien plus malheureuse encore! Point d'amis auprès de son chevet! Il n'y avait autour d'elle que le mépris et l'insulte peut-être...
Marthe songeait ainsi.
René, pendant cela, semblait subir une transformation étrange. L'animation revenait à son visage inerte; ses yeux roulaient, vifs et hagards.
Un éclair venait de traverser la nuit profonde de son intelligence, et pour un instant son idiotisme montait jusqu'à la folie.
Il regardait toujours l'écu de trois livres. Ses lèvres remuaient, produisant un son vague et inarticulé. Son poing fermé menaçait Marthe par derrière, et sa bouche s'entr'ouvrait en un sauvage sourire.
Il se leva tout chancelant; ses jambes n'étaient plus habituées à le porter; quiconque l'eût aperçu ainsi debout se fût effrayé de sa maigreur cadavéreuse. On voyait, en quelque sorte, ses os à travers les trous de ses haillons souillés.
Il n'y avait plus rien en lui du maître de Penhoël, et ceux qui, autrefois, avaient bu le vin de sa table se seraient refusés à le reconnaître.
Il se rendit d'abord auprès de la petite croisée à charnière qui s'ouvrait sur le toit, et l'examina soigneusement. Il hocha la tête d'un air satisfait.
Puis il redescendit vers la cloison, derrière laquelle nous avons vu Diane épier, les larmes aux yeux, la misère de la pauvre famille.
Il y avait à cette cloison une très-grande quantité de trous et de fentes. René les compta l'une après l'autre, sans omettre la plus petite fissure.
Il paraissait se complaire à ce patient travail.
Il était maintenant devant Marthe, qui pouvait suivre chacun de ses mouvements; mais la pauvre femme ne jetait sur lui qu'un regard machinal. Sa pensée allait ailleurs; elle ne savait pas pourquoi Penhoël comptait ainsi les fentes de la cloison; elle ne cherchait pas à savoir.
René mit son doigt dans la dernière fissure et hocha la tête encore. Ses grands cheveux gris suivaient le mouvement de son front et tombaient en désordre sur sa joue hâve.
Il les rejeta en arrière à deux mains; puis il fixa ses yeux assombris sur Marthe, qui ne le regardait plus.
—Je suis le maître!... murmura-t-il avec emphase.
Il prit sous son bras la bouteille fêlée, où il ne restait plus une seule goutte d'eau-de-vie, et se dirigea vers la porte avec le pas incertain d'un homme ivre.
Marthe entendit la porte s'ouvrir, puis retomber.
Elle était seule.
Bien des fois, déjà, elle avait erré dans ce grand Paris, cherchant sa fille au hasard et toujours en vain; mais l'espoir est immortel dans le cœur des mères. Sa première pensée fut de fuir et d'aller encore si loin que ses pas pourraient la porter, de maison en maison, le long des rues inconnues, demander Blanche.
Elle se leva; sa faiblesse, qui était grande, n'aurait pu l'arrêter; mais René avait fermé la porte en dehors.
Marthe revint tristement à sa place et se laissa retomber sur sa paille.
Elle ne devait pas attendre longtemps le retour de son mari. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit de nouveau et le maître de Penhoël rentra.
Marthe put entendre sa respiration essoufflée et pénible.
Il avait remonté à la hâte les six étages et revenait bien chargé, malgré sa faiblesse.
L'écu de trois livres y avait passé tout entier. La bouteille fêlée était pleine d'eau-de-vie. Il apportait en outre un assez grand panier, plein de charbon, un cahier de papier et un pot plein de colle.
Il s'assit sur le matelas pour reprendre haleine et pour boire une longue gorgée d'eau-de-vie. Son excitation, loin de se calmer, semblait augmenter de minute en minute.
—Oui!... oui!... murmurait-il la tête haute et l'œil brillant; je suis le maître!
Quand il se fut reposé durant un instant, il déchira le papier par bandes et l'enduisit de colle, pour boucher, l'une après l'autre, toutes les fentes de la cloison.
Cela dura longtemps, car les planches vermoulues se déjetaient de tous côtés.
Marthe pensait que René en agissait ainsi pour éviter le froid des nuits d'hiver.
Mais la première fois que son regard rencontra celui du maître de Penhoël, sa croyance changea. Sans savoir pourquoi encore, elle se sentit frissonner.
René travaillait tant qu'il pouvait. Des gouttes de sueur glissaient sur sa tempe jaunie; il ne s'arrêtait que pour boire.
Et à mesure qu'il buvait, un enthousiasme sauvage secouait la morne apathie de ses traits.
Tout le cahier était employé, mais il n'y avait plus de trous à la cloison. Avant de sortir, René avait bien pris sa mesure.
Il passa le revers de sa main sur son front humide, et regarda joyeusement son ouvrage terminé.
—Celui qui vint, l'autre fois, se mettre entre nous deux..., grommela-t-il, n'est pas ici... Je suis le maître!
Il prit dans un coin un gril rongé de rouille, oublié là, sans doute, par les anciens locataires du grenier, et disposa dessus, en pyramide, tout le contenu de son panier de charbon.
Puis il battit le briquet et mit le feu au brasier.
Marthe le regardait faire maintenant. Durant un instant, ses yeux tout grands ouverts peignirent l'épouvante. Elle comprenait.
C'était la mort qui était là tout près d'elle.
La pensée de l'Ange de Penhoël lui vint. Elle voulut se lever et se défendre, pour que sa fille, si elle vivait encore, ne fût point une orpheline.
Mais, avant qu'elle eût quitté sa place, une autre idée vint à la traverse de sa terreur. Ses grands yeux bleus eurent un rayonnement doux.
—Dieu me les rendra au ciel! pensa-t-elle; toutes trois!
Elle croisa ses bras sur sa poitrine et s'adossa contre la muraille.
Les vapeurs du charbon commençaient à emplir la chambre. René, agenouillé auprès du gril, soufflait de toute sa force. Le brasier s'allumait et mettait un sanglant reflet sur sa joue décharnée.
Il riait. Il prononçait le nom de sa femme. Il prononçait avec plus de haine encore le nom de son frère.
Et il répétait d'une voix sourde:
—J'étais riche!... j'étais heureux!... j'aimais!... Qui m'a pris mon bonheur, mon amour et ma richesse?... Elle et lui!... Oh! cette fois, personne ne viendra... Je suis le maître!
Sa tête tournait déjà. Le brasier ne formait plus qu'un seul monceau de feu. Il avala d'un trait le reste de sa bouteille d'eau-de-vie et se laissa choir, comme une masse, sur le matelas.
Marthe avait les yeux fermés. Ses idées vacillaient et s'égaraient dans ce songe enchanté qui précède, dit-on, la mort par asphyxie.
En ce moment, comme toujours, elle était avec ses filles, la pauvre mère!
Mais, entre ses trois filles, il n'y avait plus de différence. Elle pouvait les aimer d'une tendresse égale et partager entre elles ses baisers heureux.
Oh! les trois beaux anges, vêtus de longues robes blanches, et couronnés de fleurs!
Dieu les lui amenait par la main, et les saints du paradis souriaient à son bonheur de mère.
Un poids était sur sa poitrine haletante, mais elle ne le sentait point, tant elle avait de joie.
Diane, Cyprienne, Blanche! pauvres enfants perdues et retrouvées, qui riaient et qui pleuraient sur son sein.
Comme elles s'aimaient toutes trois, et comme elles l'aimaient!
Et derrière leurs visages angéliques, à travers le voile diaphane qui couvre les visions, Marthe entrevoyait une autre figure: les traits mâles d'un homme qui semblait avoir honte et se cacher.
Oh! Dieu pardonne à tous, et ce n'est pas au ciel qu'il faut garder souvenir du mal enduré sur la terre.
Au ciel, tout amour est chaste, toute passion s'épure sous l'œil de Dieu. Le sourire de Marthe appelait Louis de Penhoël...
Le voile s'épaississait; la nuit se faisait; Marthe se sentait mourir.
Tandis qu'elle essayait d'assembler les mots de sa suprême prière, sa léthargie reçut un choc soudain; un souffle d'air frais tomba sur sa bouche vivifiée; elle rouvrit les yeux... ou plutôt elle crut les rouvrir, et c'était sans doute une nouvelle phase de son dernier rêve, car ce qu'elle voyait maintenant était encore l'impossible.
Ses deux filles mortes étaient auprès d'elle, Diane et Cyprienne, non plus en longues robes blanches, mais avec ce costume des vierges de Bretagne qu'elles portaient lorsqu'elles lui étaient apparues dans la loge de Benoît Haligan...
—Pauvres belles-de-nuit!... pensait Marthe; aujourd'hui comme alors.
Et ses yeux s'étaient refermés.
L'air frais continuait, cependant, de tomber sur son front et sur sa bouche.
Elle entendait autour d'elle un bruit de pas légers.
Elle essaya encore de soulever ses paupières. Il y avait un nuage sur son regard.
Elle put voir, néanmoins, durant une seconde, Diane et Cyprienne qui lui souriaient de loin.
Puis la vision disparut, comme si les jeunes filles eussent percé la cloison.
Le brasier était éteint; la fenêtre ouverte laissait passer à flots l'air libre. Comme elle baissait les yeux, Marthe vit briller quelque chose auprès d'elle dans la poussière.
C'était une poignée de pièces d'or.
Diane et Cyprienne étaient rentrées à l'hôtel Montalt, vers le lever du jour, avec Blanche, qui ne les reconnaissait point sous leurs costumes d'hommes. Usant de l'autorité que le nabab leur avait conférée, elles avaient fait préparer une chambre pour la jeune fille, que sa faiblesse extrême empêchait de rester debout.
Les deux noirs obéissaient à leurs ordres comme à ceux de Montalt lui-même.
Dès que Blanche fut couchée dans son lit, Diane et Cyprienne songèrent au pauvre grenier de la rue de l'Abbaye.
Il leur restait un devoir à remplir.
Elles revinrent au boudoir, que le nabab avait quitté déjà, et rentrèrent dans la chambre aux costumes. Pantalons et redingotes tombèrent en un tour de main, pour faire place à leurs habits de paysannes bretonnes.
Cette seconde toilette fut bien moins longue que la première.
La glace, où elles se voyaient tout à l'heure, espiègles et mutines, sous leurs costumes de jeunes gens, leur renvoya bientôt deux charmants visages de vierges, souriants et doux.
Elles quittèrent de nouveau l'hôtel, mais, cette fois, avec leurs jupes courtes et leurs petits bonnets ronds de Bretagne.
Elles firent à pied la route qu'elles venaient de parcourir au galop des beaux chevaux de Montalt.
Il y avait à peine douze heures qu'elles avaient quitté leur pauvre chambrette, sous les auspices de l'excellente madame Cocarde. Mais que d'événements les séparaient déjà de la soirée précédente!
La sentinelle de la prison militaire, qui les vit arriver en se tenant par la main et frapper doucement à la porte de leur demeure, n'eut garde de les reconnaître pour ces deux brillants petits seigneurs qui avaient troublé sa faction deux heures auparavant et carillonné comme deux diables à la porte de madame la marquise.
Elles montèrent tout droit à ce grenier inhabité qui était séparé par une cloison du misérable asile de Penhoël.
Le jour était clair déjà, et pourtant, à travers les fentes de la cloison, Cyprienne et Diane ne purent rien distinguer, parce que la lumière arrivait bien tard dans le grenier de la famille, éclairé seulement par une étroite croisée à charnière, dont le carreau unique était tout noirci de poussière.
Ils dorment encore..., murmura Diane; ne les réveillons pas.
Et Cyprienne ajouta:
—Descendons à notre chambre... nous remonterons dans quelques minutes.
Quand elles rentrèrent dans la petite mansarde aux murailles grises et nues, où elles avaient tant pleuré, les pauvres enfants, leur cœur bondit de joie.
Les jours de misère étaient passés; ceux qu'elles aimaient tant allaient enfin être heureux.
Ce plaisir qu'on éprouve, au moment du bonheur, à revoir les lieux où l'on a souffert, elles le ressentaient dans toute sa plénitude.
Et que leurs souvenirs de la veille leur apparaissaient lointains déjà! Elles doutaient presque d'avoir été si malheureuses.
Chacun des objets restés dans la chambrette était salué par elles comme un ami cher. La harpe, le petit lit et l'image sainte de la Vierge, qui avait gardé si longtemps leur sommeil...
—Te souviens-tu, ma sœur? disait Cyprienne. Nous étions là toutes deux à genoux, quand madame Cocarde est venue nous chercher hier.
—Hier!... répéta Diane toute pensive; était-ce bien hier?...
Cyprienne se mit à sourire.
—Oh! oui..., dit-elle, c'était bien hier que j'avais grand'faim, mon Dieu!... Et toi... tu ne te plaignais pas... Jamais je ne t'ai entendue te plaindre... mais je suis bien sûre que tu souffrais aussi!
—Je souffrais pour toi..., murmura Diane, et pour Madame... Oh! cela me brisait le cœur de penser que nous ne pouvions rien pour la secourir!
Cyprienne sauta de joie.
—Madame!... s'écria-t-elle, notre chère Madame! Que Dieu est bon et que nous sommes heureuses!... Ma sœur, c'est nous qui l'aurons sauvée!... C'est nous qui lui rendrons son Ange bien-aimé!
Diane se laissa glisser sur ses genoux devant l'image de la Vierge.
—Nous la verrons encore sourire comme autrefois..., murmura-t-elle; oh! sainte Mère de Dieu, soyez bénie!... car nous l'aimons comme si nous étions ses filles... et son bonheur nous est plus cher que notre bonheur!
Cyprienne s'était mise à genoux auprès de sa sœur. Elles prièrent toutes deux.
Puis toutes deux se jetèrent sur le lit, car elles étaient bien lasses, et leurs jolies têtes, rapprochées, s'appuyèrent ensemble sur l'oreiller.
Elles ne voulaient point dormir; mais, tandis qu'elles s'entretenaient, mariant leurs sourires heureux, le sommeil les surprit et ferma leurs paupières.
Une heure se passa, puis deux heures. Quand Diane s'éveilla enfin en sursaut, le soleil de midi, glissant à travers les carreaux de la lucarne, tombait d'aplomb sur son visage.
Elle se jeta hors du lit en poussant un cri de surprise. A son tour, Cyprienne s'éveilla.
—Comment!... dit-elle en se frottant les yeux, nous avons dormi!...
—Et pendant cela, peut-être qu'ils souffrent là-haut!... ajouta Diane. Viens vite, ma sœur!
Elles s'élancèrent dans l'escalier.
Mais, en arrivant devant la cloison, leurs regards furent arrêtés par un obstacle imprévu. On avait bouché récemment tous les trous qui existaient entre les planches. Elles ne pouvaient rien voir.
Aucun bruit ne se faisait dans la chambre voisine.
—Comment faire?... murmura Diane.
Le doigt de Cyprienne s'était introduit déjà dans l'une des fentes afin d'éprouver l'obstacle. Elle sentit l'humidité du papier qui n'avait pas eu le temps de sécher encore.
Son doigt appuya un peu davantage, et le papier, déchiré, céda.
Elle mit son œil à l'ouverture. L'air vicié, qui passa immédiatement par le trou, la prit à la gorge et la fit reculer.
—Qu'est-ce cela?... murmura-t-elle, car elle n'avait rien vu.
A son tour, Diane regarda.
Elle vit le maître de Penhoël étendu les bras en croix sur le matelas. Elle vit Madame, affaissée contre la muraille et plus pâle qu'une morte. Au milieu de la chambre, elle vit le brasier qui brûlait encore.
Elle devina tout.
—Oh! ma sœur!... ma sœur! s'écria-t-elle épouvantée: ils ont voulu se tuer! Fasse le ciel qu'il ne soit pas trop tard pour leur porter secours!
Ses mains qui tremblaient ébranlèrent par la base l'une des planches de la cloison. Heureusement que les planches ne tenaient guère. Les efforts réunis des deux jeunes filles parvinrent à en soulever une qui resta, néanmoins, fixée par le haut.
Elles passèrent, et quand elles furent passées, la planche, retombant par son propre poids, referma l'ouverture.
Ce n'était point un rêve que Marthe de Penhoël avait fait. Elle avait revu Diane et Cyprienne. Et ce n'étaient point de pauvres belles-de-nuit, échappées un instant du cercueil.
L'air frais qui tombait maintenant sur son visage, et rendait le souffle à sa poitrine oppressée, venait de la fenêtre, ouverte par leurs mains.
Cet or qui brillait aux pieds de Marthe était un don des deux jeunes filles.
Elles étaient ici, comme toujours, la douce providence de Penhoël.
Si elles avaient disparu, ce n'était pas pour longtemps, sans doute. Il n'y avait rien dans le pauvre grenier, pas même une goutte d'eau.
Elles étaient allées chercher du secours.
Le regard troublé de Marthe les vit disparaître et tâcha en vain de trouver l'issue qui leur avait donné passage. La planche était retombée comme la première fois et laissait la cloison intacte, en apparence. Marthe se persuadait de plus en plus qu'elle avait été le jouet d'une vision.
Mais d'autres yeux, plus clairvoyants que les siens, étaient ouverts sur cette scène et ne pouvaient prendre le change.
M. Robert de Blois ne croyait point aux choses surnaturelles.
En quittant le Cercle des Étrangers, après l'excellente comédie au moyen de laquelle il avait dirigé cinq bonnes épées contre la poitrine de Montalt, l'Américain avait pris une voiture et s'était dirigé vers la rue Sainte-Marguerite.
C'était une démarche pénible qu'il allait entreprendre, car, bien qu'il fût, dès longtemps, débarrassé de tous préjugés importuns, l'Américain éprouvait une certaine répugnance à se retrouver en face de ses victimes.
Penhoël lui avait sauvé la vie. Il avait mangé le pain de Penhoël, et habité son toit. Et, pour prix du bienfait, il avait rendu, lui, la trahison la plus noire.
En ses heures de gaieté, ce n'était point ainsi que M. le chevalier de las Matas traitait la question avec ses dignes amis le comte de Manteïra et le baron Bibander. Il trouvait même, parfois, le courage de faire des gorges chaudes sur la chute de Penhoël, ce brave homme! comme il l'appelait.
Mais, à cette heure où il s'agissait d'affronter la vue de ce malheureux, ruiné, dégradé, moralement assassiné, M. le chevalier de las Matas se sentait comme un petit remords.
Si encore la détresse de Penhoël lui avait profité dans une bonne et large mesure...
Mais non! c'était ce vieux coquin de Pontalès qui avait emmagasiné la récolte coupée par autrui!
En somme, il n'y avait pas à reculer. Les délicates répugnances étaient d'autant moins de saison que cette entrevue avec l'ancien maître de Penhoël pourrait fournir les moyens de faire rendre gorge à cet odieux Pontalès.
Et Robert tressaillit d'aise rien qu'à cette pensée.
Cela lui redonnait un peu de cœur. Que diable! il y allait de l'intérêt de Penhoël lui-même, car on ne comptait point lui demander gratuitement sa signature, à ce pauvre garçon.
Fi donc!...
On était tout prêt à débourser quelques bons billets de mille francs s'il le fallait.
Et quelle fête! un billet de mille francs chez Penhoël!
Tout en montant l'escalier sale et désemparé, Robert arrivait à se persuader qu'il jouait, à son tour, le rôle de sauveur.
Pourtant, lorsqu'il fut parvenu sur le palier poudreux qui précédait le grenier, ses hésitations le reprirent. Il mit son œil à la serrure, pour éviter du moins toute surprise.
Il aperçut justement Cyprienne et Diane faisant irruption par la cloison disjointe, et ouvrant précipitamment la fenêtre.
Lui aussi devina tout.
Mais ce qui le préoccupa principalement, ce fut l'apparition des deux jeunes filles.
Décidément, il n'y avait donc pas moyen de faire un pas sans se heurter contre elles au beau milieu de la route!
Sans le hasard diabolique qui les amenait là, Robert allait entrer le premier. On lui volait son rôle de providence!
Ces réflexions chagrines et sa mauvaise humeur ne l'empêchaient pas de tenir son œil collé à la serrure; il vit parfaitement la poignée d'or rouler dans la poussière.
—Cela sent son nabab!... pensa-t-il en fronçant le sourcil; les petites sont décidément à l'hôtel... Si elles y sont, la paix n'est plus possible... et j'ai bien fait d'entamer la guerre!... Ah! coquin de Bibandier!... si tu avais fait ta besogne!
Un instant, il eut l'idée de redescendre l'escalier quatre à quatre et d'aller prévenir Lola qui demeurait à deux pas, afin qu'elle fît suivre les deux jeunes filles à leur sortie; mais, au moment où il allait quitter son poste, Cyprienne et Diane soulevèrent la planche et disparurent de l'autre côté de la cloison.
Les idées de l'Américain changèrent. Un plan surgit tout à coup de son cerveau.
Il était sûr que pas une parole n'avait été prononcée depuis qu'il avait l'œil à la serrure. Puisqu'on lui cédait la place, c'était le moment d'agir et de se hâter.
La clef était toujours en dehors de la porte, où René l'avait laissée. L'Américain entra sans bruit.
Il passa franc devant René, qui n'avait point encore repris connaissance, et ne s'arrêta qu'auprès de Madame.
Il fit tinter légèrement l'or déposé sur le carreau.
Marthe rouvrit à demi les yeux, et les referma aussitôt avec un mouvement de frayeur.
—Madame..., dit Robert doucement, écoutez-moi au nom de Dieu, et revenez à vous!... Voilà déjà longtemps que je suis ici à tâcher de vous secourir... Par pitié, ne repoussez point mon aide, et voyez en moi un ami!
Marthe demeurait affaissée sur elle-même. Elle se redressa au choc d'une pensée soudaine.
—Ma fille!... monsieur, dit-elle, qu'avez-vous fait de ma fille?...
—M. Jean de Penhoël n'a-t-il pas reçu ma lettre? demanda l'Américain.
—Je ne sais pas, répliqua Marthe qui joignit les mains; je vous en prie, dites-moi ce qu'est devenue ma fille?
—Je n'ai pas osé signer la lettre, reprit Robert au lieu de répondre, de peur que M. Jean n'eût pas confiance... C'est un grand malheur, madame, que d'avoir donné aux gens qu'on respecte et qu'on aime le droit de douter...
—Oh! monsieur!... monsieur! interrompit Marthe, vous ne voulez pas me parler de ma fille!
—J'en parlais dans la lettre, madame... Écoutez! Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer... Les anciens maîtres de Penhoël ne peuvent rester un instant de plus dans cette misérable retraite... Je suis venu vous chercher.
—Nous chercher?... répéta Marthe qui détourna les yeux; vous, monsieur?
Robert prit un air de contrition résignée. Cela ne l'empêcha point de jeter un furtif regard vers la cloison; il sentait que l'entrevue s'engageait mal. La discussion n'était pas de saison: il fallait agir, car son instinct lui disait que l'absence des deux jeunes filles ne serait pas de longue durée.
—J'ai mérité cela!... murmura-t-il en baissant la tête; je sais bien que vous devez me haïr, madame... Et pourtant, s'il est vrai que toute faute s'expie, j'espère obtenir un jour votre pardon... Dussé-je ne jamais l'obtenir, ajouta-t-il en feignant une émotion plus grande, je me féliciterais encore d'avoir payé aujourd'hui une partie de ma dette en sauvant votre vie.
—C'est donc vous?... dit Marthe faiblement.
L'Américain regarda tout autour de la chambre comme si cette question l'eût étonné bien fort.
—Et qui donc serait-ce?... demanda-t-il.
—Je ne sais..., murmura Madame qui parlait surtout pour elle-même; j'avais cru... ma pauvre tête est si faible!... Cependant, je suis bien sûre d'avoir vu de l'or.
—J'aurais voulu vous l'apporter plus tôt..., répliqua Robert, mais j'ai été bien pauvre aussi, moi, madame!... Quand on vous chassa indignement de Penhoël, pensez-vous donc que j'y sois resté après vous?
La porte qui restait ouverte établissait avec la fenêtre un courant d'air vif. Le poids qui était sur la poitrine de Marthe s'allégeait, et sa présence d'esprit revenait. Le maître de Penhoël lui-même recouvrait lentement la vie; il s'agitait par intervalles sur son matelas, et c'était maintenant le sommeil de l'ivresse qui l'empêchait d'ouvrir les yeux.
Marthe regarda Robert en face.
—Il ne nous reste rien, monsieur, dit-elle; je ne sais pas quel intérêt vous avez encore à nous tromper.
—Oh!... fit l'Américain en levant les yeux au ciel, n'ai-je donc pas été assez cruellement puni, mon Dieu?... Madame, je ne cherche pas à pallier ma faute... je me suis laissé autrefois séduire par les belles paroles du marquis de Pontalès... Je me suis ligué avec lui contre Penhoël... J'ai été dur envers vous, madame... J'ai abusé du secret que le hasard avait mis entre mes mains... mais, sur ma conscience, je vous le jure, tout cela n'avait qu'un but... je voulais vous forcer à me donner votre fille que j'aimais... Je me disais: La fortune que j'emprunte, je la rendrai en épousant Blanche... Mon amour était si grand, madame, qu'il excusait tout à mes yeux... Je restais aveuglé, ne voyant que Blanche au monde, et ne m'apercevant pas que Pontalès faisait de moi l'instrument d'une trahison infâme!...
Il s'arrêta, comme si l'émotion qui l'oppressait l'eût empêché de poursuivre. Marthe l'écoutait, incrédule encore, mais attentive déjà. Ce long malheur qui pesait sur elle n'avait pu laisser intacte l'énergie de son intelligence.
—Le jour fatal arriva, reprit Robert; j'enlevai votre fille, dont le jeune Pontalès voulait faire sa maîtresse... votre fille, ajouta-t-il plus bas, tandis que Marthe cachait son front entre ses mains, qui était déjà ma femme devant Dieu... Le soir même de votre départ, je fus chassé, à mon tour, de Penhoël... A Paris, où je vins tout de suite, je vous cherchai longtemps... Dans votre misère, madame, n'avez-vous pas reçu parfois de mystérieux secours?
Robert disait cela au hasard.
—Quoi!... s'écria Madame vivement, ce pain qui soutenait notre vie...?
—J'étais trop pauvre pour faire davantage, reprit l'Américain hypocritement. Ce n'est que d'aujourd'hui que la fortune semble vouloir me sourire... Ce matin, j'ai reçu une somme considérable qui m'a rendu bien heureux, car j'ai pensé à vous, madame... et à Blanche..., ajouta-t-il en détournant les yeux; avec de l'argent, on est bien fort, et nous pourrons sans doute la retrouver.
—La retrouver?... s'écria Marthe en se levant à demi.
—Ma lettre disait tout cela!... répondit Robert; c'est un affreux malheur, madame!
—Mais vous ne me dites pas ce qui est arrivé..., interrompit Marthe; vous ne me dites rien.
L'Américain mit un genou en terre.
—J'étais venu vers vous, madame, murmura-t-il les mains jointes, pour implorer mon pardon et pour vous dire: Nous la retrouverons ensemble!
Marthe se leva, chancelante.
En ce moment René de Penhoël, éveillé par le courant d'air qui passait sur son corps, s'agitait et tâchait de se mettre debout.
L'Américain jeta encore un regard vers la cloison. Il lui semblait entendre un bruit derrière les planches.
Désormais une seconde de retard pouvait tout perdre. Il se pencha vivement vers Marthe.
—Je sais où elle est..., murmura-t-il; voulez-vous venir la chercher avec moi?
Marthe fit d'elle-même un pas vers la porte.
Il n'y avait pas d'explication possible avec le maître de Penhoël. Robert le prit tout bonnement par le bras et l'entraîna de force vers l'escalier.
Ils sortirent tous les trois. Madame marchait devant; elle eût voulu courir.
Robert ferma la porte en dehors, et fit monter les anciens maîtres de Penhoël dans la voiture qui l'attendait devant la maison.
Quand Cyprienne et Diane revinrent, essoufflées, par l'escalier de leur chambre, elles trouvèrent le grenier désert...
Le soir de ce même jour, si utilement employé par nos trois gentilshommes, il y eut un petit festin à l'hôtel des Quatre Parties du monde.
La journée avait mal commencé. On s'était éveillé dans la tristesse. La rencontre des deux filles de l'oncle Jean, que l'on croyait mortes, leur présence chez le nabab, les révélations imprudentes faites à ce dernier par Robert, enfin l'enlèvement de l'Ange...
C'était une série de coups terribles et qu'il semblait bien difficile de parer.
Mais la chance avait tourné, ou plutôt, car il faut rendre justice à chacun, l'habileté des joueurs avait rétabli la partie.
Nos trois gentilshommes, que nous avons vus le matin la tête basse et la contenance découragée, trinquaient maintenant d'un air tout à fait vainqueur.
Lola elle-même était d'une gaieté folle.
Chacun avait son triomphe à constater.
Le noble baron Bibander rappelait avec une certaine complaisance qu'il avait fait monter, la veille, Étienne et Roger sur le cavalier, et qu'il leur avait montré, à travers une fenêtre ouverte, ce joli groupe: le nabab endormi entre les deux jeunes filles.
—Il fallait voir, ajoutait-il en riant, comme les petits rageaient de bon cœur!...
Il rappelait en outre qu'il s'était tenu en observation aux abords du club, et que l'admission d'Étienne et de Roger avait eu lieu grâce à son illustre patronage.
Et il concluait en disant:
—Si les deux petits ne le tuent pas demain, ce coquin de nabab, c'est qu'il aura la vie dure!...
Lola se vantait d'avoir monté la tête du jeune Pontalès, qui avait passé la journée entière à la salle d'armes pour se faire la main avant le duel.
Là ne se bornait pas son travail de la journée.
Sur l'ordre de Robert, elle s'était rendue à l'hôtel Montalt, où elle avait eu quelques minutes de conférence avec une des femmes de Mirze, nommée Nawn.
Cette femme était d'origine malaise, et soutenait la détestable réputation de sa race.
Lola gardait une rancune profonde et toute fraîche aux deux filles de l'oncle Jean. Elle avait donné de l'or à Nawn, la Malaise, et celle-ci lui avait promis de se trouver à la nuit tombante dans l'allée Gabrielle, afin de recevoir un nouveau présent, et d'apprendre ce que l'on attendait d'elle pour prix de l'argent donné.
Il s'agissait de se défaire, une bonne fois pour toutes, de Diane et de Cyprienne.
Malgré sa rancune, Lola, dont la nature n'était point d'être cruelle, aurait hésité peut-être à dicter les conditions du marché.
Aussi ne s'en était-on point fié à elle. C'était M. le comte de Manteïra en personne qui était allé au rendez-vous.
Nawn était bien capable de comprendre à demi-mot ce qu'on exigeait d'elle: les femmes de son pays sont, au dire des voyageurs, les premières empoisonneuses du monde entier.
Elles empoisonnent pour un collier de verroterie, pour une image enluminée, comme leurs maris poignardent pour un flacon de vin.
Ceci est une chose bien connue, et la réputation de la race malaise n'est plus à faire.
Nawn emporta l'argent, et promit que le lendemain matin les deux jeunes filles dormiraient pour ne plus s'éveiller.
Elle eut même la discrétion de ne point s'informer du motif qui poussait Blaise à user de ses talents.
Un signal fut convenu. Nawn promit que quand sa besogne serait faite, elle allumerait deux lumières sur la dernière fenêtre de l'aile gauche de l'hôtel, qui donnait justement sur ces ruelles désertes, où nous avons vu la voiture de madame Cocarde s'engager le jour de la fête.
Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complément de la récompense.
C'était assurément une affaire toute simple, et traitée de bonne foi des deux côtés. Il ne s'agissait plus là, comme le fit observer Blaise en buvant un verre de xérès, d'une poule mouillée du genre de Bibandier, et madame Nawn avait toute l'encolure d'une femme en état de tenir sa parole.
Quant au signal, ce n'était pas seulement Blaise qui devait l'apercevoir, et nos trois gentilshommes n'avaient pas même besoin de se déranger pour aller l'attendre: leurs affaires les appelaient tous trois de ce côté, avant le lever du jour.
Car, comme on peut le penser, en combinant cette quintuple provocation adressée au nabab, Robert avait voulu se ménager d'autres chances que celle du duel lui-même, et nos trois gentilshommes avaient dessein de dormir assez peu cette nuit-là.
Quand chacun eut exalté ses propres mérites, l'Américain prit la parole.
—Moi, dit-il, je ne parle même pas du petit Vincent et de l'oncle Jean, que j'ai jetés comme des bâtons dans les jambes de Montalt.
—Il était pourtant bien beau, l'oncle Jean!... interrompit Bibandier, avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand je pense que j'ai été plus mal habillé que ça, autrefois.
—Misères!... reprit l'Américain; je ne dis pas non plus que j'ai eu le premier l'idée d'entrer en relations d'affaires avec madame Nawn... Il faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique de bonne maison... Quant à l'expédition de demain matin, elle est encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger les résultats... Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c'est d'avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.
Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent théâtral:
—Il y avait un pauvre ménage, réduit au dernier degré de la misère... et nous avions bien contribué un peu à cette misère-là, tous tant que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui doit calmer à jamais tous nos remords. Je suis arrivé au moment où le mari avait allumé un réchaud au milieu de la pauvre retraite; je suis entré comme un bon ange, j'ai rendu le souffle à leurs poitrines étouffées. Je les ai pris chacun sous un bras, tout déguenillés qu'ils étaient, et je les ai fait monter dans ma propre voiture.
—Ah! dit Bibandier sans rire; saint Vincent de Paul n'est pas grand'chose auprès de toi, M. Robert!
—Je les ai conduits auprès d'ici, reprit ce dernier, dans un hôtel décent... Je leur ai fait donner un bon repas et des lits tout frais... Ils sont comme des poissons dans l'eau.
—Comment t'ont-ils suivi? demanda Blaise.
—J'ai dit à Penhoël, répondit l'Américain, que je lui donnerais de l'eau-de-vie tant qu'il voudrait... et une revanche générale pour toutes les parties d'écarté qu'il a perdues contre nous en Bretagne.
—Et Madame? demanda encore Blaise.
—Je lui ai parlé de sa fille...
—Pauvre femme!... murmura Lola qui baissa les yeux dans un mouvement de pitié involontaire.
—On a bien raison de dire, reprit Robert, que toute bonne action a sa récompense... car, maintenant, nous avons sous la main le véritable maître de Penhoël, mes enfants... Et gare à ce vieil aigrefin de Pontalès!
—Il ne nous manque plus qu'une bagatelle..., dit Bibandier; cinq cent mille francs.
—Bah!... fit Blaise; demain matin, nous serons tous trois millionnaires.
—Et si nous manquons le coche?...
—Eh bien! s'écria Robert, dans ce cas-là même nous pourrions encore utiliser Penhoël... car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants!... Cette prétendue école que j'ai faite hier en racontant au nabab une histoire un peu trop vraie, n'est pas si sotte que vous voudriez bien le croire... Vous savez bien cette lettre que j'ai reçue de l'hôtel Montalt, avant de partir ce matin?
—Oui..., répliquèrent à la fois Blaise et Bibandier; tu sais ce que veut le nabab?
—Je le sais.
—Tu l'as donc vu?
—Du tout... mais, en rentrant ici, j'ai trouvé deux autres lettres du même Berry Montalt... Dans la première, il ne disait rien du tout, vous savez... Dans la seconde, il s'expliquait un peu... Dans la troisième, il dit la chose tout au long, comme un brave homme.
—Et que dit-il?