CINQUIÈME PARTIE.
PENHOËL.

I
TABLES D'HOTE.

Le duel de la porte d'Orléans avait eu lieu le mercredi; on était au samedi soir.

La principale auberge de Redon, le Mouton couronné, qui n'avait plus pour maître, hélas! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours, faisait aujourd'hui de notables recettes.

Il y avait, en vérité, deux tables d'hôte très-bien garnies, à l'heure du souper: l'une composée de rouliers rennais, de Sauniers, de Guérande et de fermiers des environs; l'autre illustrée par la présence de toute la société des bourgs voisins, qui venait pour la solennité du lendemain.

On était, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n'avoir pas de carriole pour manquer la grand'messe de la cathédrale de Redon, un dimanche de fête majeure.

La société venait de s'asseoir autour de la longue table, où s'étalait un souper assez maigre: des brèmes de Vilaine, cuites dans la poêle, des pommes de terre à la sauce blanche, des œufs durs à profusion et un grand luxe d'assiettes de noix sèches. Les rouliers de l'autre table n'auraient certainement point voulu de ce repas.

Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes de fer, tandis que la société se servait d'argenterie d'étain pour découper ses œufs durs.

En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable à voir devant chaque convive, une bouteille de vin, où s'attachait la serviette pliée, ceci dans le propre pays du cidre!

Ces bouteilles étaient pour l'étiquette, si chère aux petits gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles étaient toutes à demi vides, et on les avait entamées peut-être six mois auparavant, la veille du dimanche de Pâques ou du jeudi de l'Ascension; mais c'était du vin, du vrai vin, acide, épais, détestable, et l'on ne buvait pas du bon cidre comme les gens du commun!

Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes connaissances du salon de verdure de Penhoël: les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang, le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes, et même le bon père Chauvette, maître d'école du bourg de Glénac.

Il pouvait être huit heures du soir, et l'assemblée eût été complète, sans le retard du jeune M. Numa, le frère des trois Grâces, dont la chaise restait vide.

—Comme le temps passe!... dit la Romance, l'aînée des Grâces Babouin, en acceptant une queue de brème des mains du chevalier adjoint de Kerbichel; voilà deux mois et demi à peine que nous étions assis à cette table, la veille de la mi-août, avec les Penhoël...

—C'est pourtant vrai!... répliqua-t-on à la ronde.

—Pauvre Madame!... murmura le père Chauvette; pauvre oncle Jean!... comme ils étaient bons et comme on les aimait!

—Ça n'empêche pas, répliqua la Cavatine d'un ton aigre-doux, que le maître actuel de Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux pour le pays, M. Chauvette!

L'assemblée approuva du bonnet.

—Je ne voudrais pas parler mal de l'ancien maire..., reprit le chevalier adjoint de Kerbichel en avalant une rasade de son vin éventé, mais il était notoire que ce pauvre M. de Penhoël s'adonnait aux liqueurs fortes.

—Et puis, poursuivit l'Ariette, dont l'aimable étourderie n'eût point fait espérer des réflexions si profondes, il était joueur comme les cartes, et bâillait à se démettre la mâchoire dès qu'on faisait de la musique!

—Moi, je dis une chose, prononça gravement la chevalière adjointe, quand un homme se ruine, c'est un mauvais sujet!... Le marquis de Pontalès a bien maintenant quatre-vingt mille livres de rente... ça fait honneur à un pays!... D'ailleurs on aurait dit qu'il n'y avait que ces gens-là pour faire comme il faut les honneurs de chez eux!

—Ah!... c'était joli!... murmura madame veuve Claire Lebinihic avec regret, c'était bien joli les fêtes de Penhoël!

Les trois vicomtes répétèrent aussitôt:

—C'était bien joli les fêtes de Penhoël!

Les trois Grâces Babouin se rangèrent à l'avis de madame de Kerbichel, et la Romance ajouta:

—D'ailleurs, on vous faisait sur ces gens-là des cancans à ne plus s'entendre, et moi je ne peux pas souffrir les cancans!... C'était cette Lola, qui n'avait pas assez du maître et qui faisait jaser d'elle encore avec le petit Pontalès!... un bien joli homme, par exemple, celui-là!... C'était M. de Blois qui regardait Madame d'un œil, et de l'autre mademoiselle Blanche!... A propos de mademoiselle Blanche...

—Ma sœur..., interrompit la Cavatine en baissant les yeux, il faut de la charité!... On a vu des jeunes filles hydropiques, à ce que dit le médecin de la Gacilly, qui avaient l'air...

Elle hésita, et secoua sa tête embéguinée.

—Bien, bien!... reprit madame veuve Claire Lebinihic; c'est moi qui me suis aperçue la première qu'on élargissait de temps en temps sa robe!... Et l'évanouissement pendant le bal!... On sait ce que parler veut dire.

Les trois vicomtes la regardaient avec admiration.

—Et les deux filles de l'oncle Jean?... reprit la Romance; l'oncle aux gros sabots!... Si on pouvait dire sa façon de penser sur les morts...

—Prenez garde, mademoiselle!... interrompit un des vicomtes, les bonnes gens disent qu'elles reviennent la nuit autour du manoir... et, si bien fermée que soit votre chambre à coucher, les belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées pour aller vous rendre une petite visite...

—Et alors, s'écria Claire Lebinihic avec un gros rire, gare à votre cou, ma chère demoiselle!

Les deux vicomtes qui n'avaient point parlé se dédommagèrent en poussant un hurlement de joie.

La Romance était toute pâle.

—Que Dieu me préserve! murmura-t-elle; je sais ce qu'une chrétienne doit aux trépassés, madame... et je trouve votre plaisanterie au moins inconvenante!

—La paix! mesdames, la paix!... fit la chevalière adjointe. N'oublions pas que nous sommes dans un lieu public... Pour en revenir à Penhoël, il paraît que le petit Vincent a été guillotiné à Paris.

—Guillotiné! s'écria le père Chauvette en sautant sur sa chaise.

—Je lui avais toujours trouvé une mauvaise figure..., dit la Cavatine, mais ce n'est pas malheureux: voici mon frère qui vient enfin souper avec nous!

Tarde venientibus ossa!... déclama le chevalier adjoint, ce qui veut dire qu'on garde les arêtes pour les galants qui oublient l'heure en courant la pretantaine, M. de l'Étang!

Numa Babouin avait une figure grave, où se lisait l'orgueil d'une grande nouvelle apportée. Il s'assit en silence à sa place.

—M. Numa sait quelque chose!... s'écria Claire Lebinihic dont les petits yeux ronds petillaient de curiosité.

—Apportez-vous des nouvelles du déris?... demanda Kerbichel.

—Le déris a dû se faire ce soir..., répondit le frère Numa; c'est la même chose tous les ans, M. le chevalier... Mais il pourrait bien arriver, sous peu, des événements comme on n'en voit pas souvent dans le pays!

Toutes les oreilles se dressèrent. Tous les regards dévoraient le petit frère Numa Babouin, qui avait repris son attitude solennelle et compassée.

—Mais enfin?... dirent ensemble la Romance, l'Ariette et la Cavatine.

Le petit frère Babouin jeta sur Kerbichel un regard plein de dignité.

—On ne court pas plus que vous la pretantaine, M. le chevalier, dit-il; on tâche seulement de savoir ce qui se passe... Et ce qui se passe, ajouta-t-il en secouant la tête lentement, est bien étrange, mesdames! messieurs! bien étrange! bien étrange!...

—Vous nous faites mourir, mon frère!... s'écria la Romance impatientée.

Numa mit ses deux coudes sur la table.

—Vous savez bien que la vente du manoir est frappée d'une clause de réméré?... commença-t-il.

—Parbleu! fit Kerbichel.

—C'est aujourd'hui le dernier jour du terme, M. l'adjoint.

—On connaît cela, M. Babouin!... et personne n'apportera les cinq cent mille francs qu'il faut pour le rachat...

—M. l'adjoint, c'est ce que je ne voudrais pas affirmer!

—Comment cela?

—Jugez-en!... Tout à l'heure, je suis entré dans la salle où les petites gens prennent leurs repas... Je me doutais bien qu'on parlerait de Penhoël... mais je ne me doutais guère de ce que j'allais apprendre!... Vous qui savez tout, M. de Kerbichel, je vous le donne en cent!

—M. le chevalier renonce..., dit l'assemblée en chœur.

—Je vous le donne en mille!...

—Grâce!... grâce!

—Eh bien, messieurs!... eh bien, mesdames! vous avez raison de renoncer, car vous n'auriez point deviné!... M. et madame de Penhoël sont ici dans cette auberge.

Ce ne fut qu'un cri:

—Est-ce bien possible?...

—Je ne sais pas si c'est possible, répondit Numa Babouin, mais cela est.

—Après tout..., dit Kerbichel en comptant ses mots, ils ont peut-être trouvé de l'argent... Personne n'a jamais songé à prétendre que Penhoël ne fût un parfait honnête homme!

—Assurément... assurément! appuya l'assemblée.

—Mais voilà le beau de l'histoire!... poursuivit le frère Numa. Vous souvenez-vous de cet aventurier qui se faisait appeler Robert de Blois?

—Un coquin, celui-là!

—Nous parlions de lui tout à l'heure!

—Eh bien! il paraîtrait que ce Robert de Blois est le bailleur de fonds de Penhoël.

—Oh!... fit l'assistance stupéfaite.

—Positivement!... Il a ramené dans sa voiture le maître et Madame... Il a toujours avec lui son ancien domestique Blaise, et en outre un pauvre diable que vous avez pu connaître fossoyeur du bourg de Glénac...

—Bibandier?

—Bibandier!... On dit qu'ils apportent un million dans les coffres de leur voiture.

—Un million! s'écria le chevalier adjoint; voyez comme on est coupable de s'avancer au hasard! Il y a quelqu'un ici qui appelait tout à l'heure M. de Blois un aventurier!

—Ce n'est pas moi toujours!... riposta la Romance.

—Ni moi!... répéta la Cavatine.

—Ni moi!... ni moi!... ni moi!...

Ce n'était personne.

—Ah çà! reprit Kerbichel, ne pourrait-on être admis à présenter ses hommages à ce cher M. de Penhoël?

—Il garde le plus sévère incognito.

—Je conçois cela... mais ce digne M. de Blois?

—Il est déjà en route pour le manoir avec ses deux compagnons.

Il y eut un instant de silence, après quoi l'aînée des trois Grâces prit la main de son jeune frère.

—Voilà ce que je nomme un événement heureux! dit-elle; certes, je n'ai rien contre le marquis de Pontalès... mais j'ai toujours désiré, dans le secret de mon cœur, le retour de cette chère famille de Penhoël!...

—Et nous donc!... fit-on à la ronde.

Puis chacun ajouta son mot.

—De si braves gentilshommes!

—Des gens si généreux!

—Le plus vieux nom du département!

—L'honneur, enfin, de la contrée!

On faillit faire un mauvais parti au pauvre père Chauvette, qui ne se réjouissait pas assez haut.

Un bruit se fit cependant au dehors, et tout le monde se précipita aux fenêtres, car la curiosité était excitée au delà de toutes bornes.

C'était tout bonnement un homme qui montait à cheval devant la porte de l'auberge, et qui partait, un instant après, au grand trot.

—Je parierais cinq francs contre dix sous, dit madame veuve Claire Lebinihic, que cet homme est Penhoël et qu'il est ivre!

—Ivre! M. de Penhoël?... répéta l'assistance scandalisée.

Mais on n'eut pas le temps de pousser plus loin le procès, car le bruit du dehors se changea en fracas, et deux chaises de poste débouchèrent à franc étrier du côté de la route de Rennes.

Elles s'arrêtèrent toutes deux devant la porte de l'auberge.

La société n'avait plus assez d'yeux ni d'oreilles.

Le jeune M. Babouin se glissa dans l'escalier pour aller chercher sa provision de nouvelles.

Un homme, que personne ne connaissait, avait mis cependant pied à terre et fait appeler le maître de l'auberge.

Il lui dit quelques paroles à voix basse, puis il revint vers la chaise de poste, dont la portière s'ouvrit de nouveau pour donner passage à un vieillard à cheveux blancs.

—Je veux mourir si ce n'est pas le vieux Jean de Penhoël!... dit la Romance.

Le vieillard était entré dans l'auberge.

Personne ne bougeait plus à l'intérieur des chaises de poste, dont les chevaux soufflaient et fumaient.

L'inconnu causait toujours avec l'aubergiste.

Au bout d'une grande demi-heure, le vieillard qu'on avait pris pour Jean de Penhoël se montra de nouveau. Aidé par un domestique de l'hôtel, il portait à bras une femme qui semblait malade et d'une faiblesse extrême.

—Madame!... murmurait-on aux fenêtres. Et l'on ajoutait:

—Que veut dire tout cela?...

La femme malade fut introduite dans l'une des chaises de poste, où le vieillard monta derrière elle.

On entendit l'inconnu demander au maître de l'auberge:

—Combien y a-t-il de temps qu'il est parti?

—Une demi-heure à peu près.

—Je vous prie de me faire seller un cheval sur-le-champ.

—Voilà le difficile, notre monsieur... Et vous aurez de la peine à en trouver par la ville... Les gens dont nous parlions tout à l'heure ont fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de toutes les auberges.

—Qu'on dételle un de ceux de ma chaise de poste!... dit l'inconnu.

Son ordre fut exécuté sur-le-champ. Il se mit en selle et se pencha à la portière de l'une des chaises de poste.

—Vous passerez au pont des Houssayes..., dit-il; j'arriverai avant vous au manoir.

Il piqua des deux et partit au galop. Les voitures s'éloignèrent à leur tour. Une minute après, il n'y avait plus personne dans la rue.

La société avait la fièvre, et les nouvelles que lui apporta le petit frère Babouin n'étaient pas de nature à la guérir.

Numa s'était glissé jusqu'à la porte de la rue; il avait fait le tour des mystérieuses voitures et insinué son regard à l'intérieur.

—Ma foi! s'écria-t-il en rentrant dans la salle à manger, il faut avoir vu cela pour y croire!...

—Quoi donc?... quoi donc?

Numa reprit haleine. Les trois Grâces étaient fières d'être ses sœurs.

—Quoi donc?... répéta-t-il enfin; il y a de tout là dedans, des vivants, des malades et des morts.

—Des morts!... se récria l'assemblée.

—Des revenants, du moins!... J'ai bien regardé dans les deux voitures, et, à l'exception d'une paire de grands coquins, noirs comme de l'encre, qui sont sur les siéges, je crois avoir reconnu tout le monde.

La société n'interrogeait plus, mais le frère Numa Babouin était maintenant le centre d'un cercle qui le pressait à l'étouffer.

C'était un beau moment dans la vie du jeune chef de la maison Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang; il ne se hâtait point de contenter ces appétits curieux qui lui faisaient une si haute importance.

—Laissez-moi respirer, mesdames et messieurs, poursuivit-il, comptons un peu sur nos doigts... Dans la première voiture, j'ai reconnu Vincent, le guillotiné, et l'ancien maître de cette auberge... vous savez bien, le père Géraud?...

—Oui! oui!...

—Et l'oncle en sabots.

—C'était donc bien lui?

—Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien dire... C'est dans cette voiture qu'on a fait monter Madame... Dans l'autre, j'ai aperçu, que diable! celles-là sont bien mortes! les deux filles de l'oncle Jean avec leurs anciens amoureux Étienne et Roger de Launoy...

—Prenez garde, M. Babouin!... dit Kerbichel; l'acte mortuaire a été dressé dûment et dans les formes.

—Je m'en lave les mains, monsieur!... Ce ne serait pas la première fois, soit dit sans vous offenser, que l'état civil ferait des âneries!... Enfin, toujours dans la même voiture, la petite Blanche qui tient, ma foi, un enfant dans ses bras!...

—Voyez-vous cela!... s'écrièrent les cinq femmes évidemment ravies.

—Le pauvre cher Ange!...

—Le pauvre cher Ange, murmura le frère Babouin, va peut-être bien redevenir la plus riche héritière du pays...

Les membres de la société se regardèrent sans rire, et le chevalier adjoint de Kerbichel reprit d'un accent pénétré:

—A l'exception de M. Chauvette qui, j'ai le regret de le dire, me semble un peu froid, tout le monde ici porte les Penhoël dans son cœur... Je propose de boire a leur retour, que chacun de nous espérait, au fond de l'âme, et qui nous rend si heureux!


Robert, Bibandier et Blaise étaient arrivés à Redon vers trois heures après midi. Lola ne faisait point, cette fois, partie de l'expédition. Nos trois gentilshommes n'emmenaient avec eux que le maître de Penhoël et Madame.

René avait repris de la force, mais son intelligence était de plus en plus voilée, et tout le long de la route il n'avait fait que boire.

Marthe, au contraire, avait la conscience parfaite du rôle qu'on imposait à son mari. Elle se sentait prisonnière entre des mains ennemies, mais son courage éteint ne réagissait plus. Il n'y avait en elle qu'indifférence et apathie: elle n'eût point levé le bras pour détourner le couteau qui aurait menacé son cœur. Elle était en outre d'une faiblesse si grande que, chez elle, la volonté même de se révolter eût été impuissante.

Durant toute la route, sa fatigue l'avait plongée dans une sorte de sommeil pesant et maladif.

Ce qui allait se passer lui importait peu. Elle espérait que Dieu allait bientôt la réunir à ses filles chéries: Diane et Cyprienne, qui étaient descendues du ciel par deux fois pour visiter sa souffrance.

Sur terre, elle ne regrettait que Blanche.

En arrivant, elle s'étendit sur un lit, sur ce même lit où Lola s'était reposée, trois ans auparavant, tandis que Blaise et Robert faisaient leur premier repas à l'auberge du Mouton couronné.

Nos trois gentilshommes et René de Penhoël s'attablèrent cette fois comme l'autre. On fit boire René tant qu'on put, et l'on ne manqua pas de trinquer à son prochain retour dans la maison de ses pères.

Vers quatre heures et demie, Robert, Blaise et Bibandier montèrent à cheval.

Avant de partir, ils dirent à René:

—Vous avez confiance en nous, maintenant, Penhoël... Vous savez désormais où sont vos amis et où sont vos ennemis... Nous sommes forcés de vous quitter pour aller préparer les voies, là-bas, au manoir... D'ici huit heures, passez le temps comme vous l'entendrez... mais, à huit heures, il faut que vous soyez sur la route de Penhoël.

René resta seul avec sa femme qui dormait. Ses anciennes idées de vengeance ne le reprirent point. On lui avait mis de l'or dans ses poches, et il avait le vin content ce jour-là.

A huit heures, il quitta l'auberge, suivant les instructions de nos trois gentilshommes. Son cheval était le seul disponible qui restât dans les auberges et à la poste de Redon, car Robert avait pris ses précautions en cas de mésaventure.

Il avait vaguement la crainte d'être poursuivi par le nabab.

Celui-ci avait perdu un jour entier à chercher dans Paris Madame et René de Penhoël. Au départ, Robert et ses deux compagnons avaient sur lui plus de douze heures d'avance; mais ce large intervalle s'était amoindri peu à peu durant le voyage, et les deux chaises de poste du nabab touchèrent le pavé de Redon quatre ou cinq heures seulement après l'arrivée des fugitifs.

Le maître de l'auberge lui donna tous les renseignements désirables sur les cinq voyageurs descendus au Mouton couronné dans l'après-midi. L'oncle Jean fut chargé de se rendre auprès de Madame. En la voyant si faible, il dut hésiter et se demander si elle pourrait supporter encore la route de Redon au manoir. Mais on ne pouvait la laisser dans cette chambre d'auberge à la merci des événements.

Jean de Penhoël se fit reconnaître et prononça quelques paroles d'espérance, mais il ne risqua point encore les noms de Diane, de Cyprienne et de Blanche, parce qu'il craignait, pour la pauvre malade, l'émotion subite et trop forte.

On la plaça, loin de ses filles, dans la voiture où se trouvaient le père Géraud et Vincent...

A une lieue de Redon, René de Penhoël qui chancelait au trot de sa monture, en suivant machinalement la route connue du manoir, entendit derrière lui le galop d'un cheval.

La nuit était humide et sombre. C'était au fond de cette vallée, couverte de taillis, où Bibandier alignait jadis les rangs de sa fantastique armée.

Penhoël tourna la tête et vit dans les ténèbres une forme noire qui s'avançait rapidement.

C'était un cavalier dont la taille et la figure disparaissaient sous les plis d'un long manteau.

—Qui es-tu? cria l'ancien maître d'une voix avinée.

Le cavalier ne répondit point.

—Moi, je suis Penhoël..., reprit René; je vais racheter le manoir de mon père... et chasser Pontalès, le fils du gargotier de Carantoire, comme un chien qu'il est!...

Le cavalier garda le silence.

Malgré son ivresse, René se sentit le cœur serré par un effroi vague.

Il mit son cheval au pas. Le cavalier fit de même. René le considérait à la dérobée, et mesurait sa grande taille qui se développait confusément dans l'ombre.

Il mit les éperons dans le ventre de sa monture, qui partit au galop. Le cheval de l'étranger galopa de front.

—Qui es-tu?... qui es-tu? balbutia Penhoël.

Même silence de la part de l'inconnu.

René tremblait.

Au bout d'une heure de marche, pendant laquelle son ivresse fit passer devant ses yeux d'effrayantes visions, son cheval roidit les jarrets et s'arrêta court.

Une nappe d'eau écumante et agitée s'étendait sur la route au-devant de lui. A gauche, le marais de Glénac prolongeait sa surface immense, au centre de laquelle la Femme Blanche balançait les plis de sa robe de brouillard. A droite, la double colline donnait passage au torrent.

En face, on distinguait vaguement, au sommet de la montée, les constructions du manoir.

Il n'y avait pas une seule lumière aux fenêtres.

Mais, au bas de la colline, on distinguait une lueur incertaine qui brillait, à travers les châtaigniers, dans la loge de Benoît le passeur.

—Au bac!... cria René de toute sa force.

Sa voix enrouée dut mourir avant d'arriver au milieu de la rivière.

Il ne se fit aucun mouvement dans la loge.

L'inconnu arrondit ses deux mains autour de sa bouche et cria d'une voix vibrante, qui sonna dans la nuit comme l'appel d'un cor.

—Au bac!... ho!... ho!...

La lumière s'éteignit dans la loge.

René tressaillit sur son cheval et se sentit froid dans les veines.

II
LE MOURANT.

En quittant l'auberge du Mouton couronné, qui devait rappeler à Robert et à Blaise une foule de bons souvenirs, nos trois gentilshommes avaient pris la route de Redon à la Gacilly.

Mais au lieu de poursuivre tout droit leur chemin jusqu'au manoir, ils s'arrêtèrent à la hauteur du bourg de Bains, et entrèrent dans le taillis.

Ils descendirent tous trois de cheval.

Jusqu'alors, la route s'était faite silencieusement, et chacun d'eux semblait en proie à des méditations assez graves.

—Nous allons jeter notre bonnet par-dessus les moulins!... dit Robert en passant sa bride autour d'une branche de chêne, nous allons jouer le tout pour le tout... et ces parties-là se gagnent plus souvent qu'on ne pense!

—Nous avons du malheur..., soupira Bibandier.

—Tais-toi! s'écria Blaise; sans ta bêtise, les petites seraient au fond de l'eau... et nous aurions dans nos poches les diamants du nabab!

—L'Endormeur, mon ami, répliqua Bibandier, tu n'as plus le droit de parler... Ton poison n'a pas mieux réussi que ma noyade... Les petites ont un sort!

—Imbécile!... grommela Blaise.

—La paix!... fit Robert; nous n'avons pas le temps de nous disputer... Si nous travaillons comme il faut, ce soir, la chance peut tourner encore... Et ce qui me plaît dans cette partie, c'est qu'au moins elle ne sera pas longue à décider!

—Mais, dit Blaise, si nous la perdons...?

—A la grâce du diable, mon bonhomme!... Si nous la perdons, il n'y a plus rien à faire en France... Tu files de ton côté, moi du mien; Bibandier prend une troisième route, et nous recommençons sur nouveaux frais...

Il s'arrêta sur le bord du taillis qui faisait face au bourg de Bains, et reprit:

—C'est dur à penser!... Les années viennent... et l'on n'est pas beaucoup plus avancé que le premier jour!... Bah! chaque homme trouve l'occasion de faire fortune une fois dans sa vie... Il ne s'agit que de la saisir... Mes bons amis, c'est peut-être ce soir que notre étoile prendra sa place au ciel...

—Peste!... interrompit Blaise; te voilà poëte!...

—Tu vas mourir!... marmotta Bibandier.

L'Américain fit la grimace à ce dernier mot.

Puis il releva la tête et montra du doigt la dernière maison du bourg.

—Si maître Protais le Hivain n'a point perdu ses vieilles habitudes, reprit-il, nous allons le voir sortir tout à l'heure et venir de ce côté, vers la brune, fumer sa pipe du soir...

—Mais que diable veux-tu faire de maître le Hivain?... demanda Blaise.

Robert haussa les épaules.

—Penses-tu, répliqua-t-il, que M. le marquis de Pontalès viendrait volontiers à un rendez-vous que nous lui assignerions sur la lande, après la nuit tombée?...

—C'est juste!... c'est juste, dit Blaise; Macrocéphale nous servira d'appeau... Qui sait? l'aventure sera drôle et nous allons peut-être rire!...

—Je sais bien, moi, qui ne rira pas!... dit l'Américain en fronçant le sourcil; le vieux brigand de Pontalès y passera, ou bien nous serons riches!

Bibandier redressa tout d'une pièce sa longue taille.

—En voilà un que j'exterminerais sans faiblesse!... prononça-t-il gravement; jusqu'ici j'ai été la victime de mon bon cœur... Il est temps que cela finisse!

—Chut!... murmura Robert, et attention!

Il se courba pour cacher sa tête derrière le talus qui bordait le taillis. Blaise et Bibandier l'imitèrent.

La maison de l'homme de loi venait de s'ouvrir, et maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale, s'avançait, en personne, dans la direction du bois.

Sa longue tête était couverte d'un bonnet de laine, mais il avait l'habit noir et les breloques d'un homme d'importance.

Il se promenait tout doucement, les mains derrière le dos, fumant sa pipe comme un juste, et méditant, à loisir, quelque affreux tour de chicane.

La nuit commençait à devenir sombre lorsqu'il passa au ras du talus.

—En avant!... dit Robert qui sauta d'un bond sur la lande.

Le pauvre homme de loi voulut pousser un cri en voyant ces trois figures trop connues qui l'entouraient à l'improviste; mais Bibandier lui mit sa main énorme sur la bouche.

—Par Satan! M. de la Chicane, dit-il terriblement, si tu soupires seulement, je t'étrangle!

Le Hivain tremblait de tous ses membres, et ses dents claquaient.

—Mes bons messieurs..., balbutia-t-il enfin, mes dignes et chers amis... je suis bien heureux de vous revoir... Mais l'étonnement... le saisissement... le plaisir!...

Ses petits yeux roulaient et n'osaient point se fixer.

—Allons, allons!... dit Bibandier qui était tout glorieux de faire peur à quelqu'un, on sait bien que tu nous aimes, M. de la Chicane!... Pas de grandes phrases!... nous avons besoin de toi; suis-nous.

—Je vous suivrai au bout du monde, mes chers messieurs, répliqua le malheureux Macrocéphale, mais pourtant...

—Venez!... interrompit Robert.

Le Hivain ne souffla plus mot, et se laissa conduire à l'intérieur du taillis. On se remit en selle, et l'homme de loi fut placé en croupe derrière Bibandier.

—Marchons!... dit Robert qui prit l'arrière-garde pour pouvoir causer avec l'homme de loi.

—Si vous allez au manoir, fit observer timidement celui-ci, je vous engage à prendre le pont des Houssayes, mes dignes messieurs... car nous sommes en déris depuis hier... et le bac de Port-Corbeau ne sert plus à grand'chose.

—Benoît Haligan est mort? demanda l'Américain.

—Guère ne s'en faut, mon bon M. de Blois!... Vous savez que le pauvre fou croit deviner l'avenir... Voilà plus de six mois qu'il agonise... et il a prédit lui-même que la mort entrerait ce soir dans sa cabane.

—Et Pontalès?... demanda encore Robert.

—Oh! celui-là se porte bien, Dieu merci!... Toujours fin comme une demi-douzaine de Normands... toujours dur avec le pauvre monde!... Jésus! bon Dieu! mon digne M. Robert, je suis un homme paisible, mais lorsque je le vis vous chasser de Penhoël... oh! je l'avoue franchement, j'eus envie de lui briser mon bâton de houx sur la tête!

—En vérité!... fit Robert, ce fut à ce point-là?...

Macrocéphale prit un air attendri.

—Mes excellents amis..., dit-il, mon digne M. de Blois... mon cher M. Blaise... et vous-même, mon brave M. Bibandier... vous ne pouvez pas savoir combien je vous suis attaché sincèrement et du fond du cœur!... Pour vous être seulement agréable, voyez-vous bien, je me ferais hacher en mille pièces...

Bibandier éclata de rire.

—J'attendais cette chute-là!... s'écria-t-il. Eh bien! M. de la Chicane, vous voyez bien que nous vous payons de retour, puisque nous avons fait cent lieues pour vous chercher!

—Et m'est-il permis de vous demander...? commença l'homme de loi.

—En temps et lieu vous saurez tout cela, M. le Hivain, interrompit Robert. La question importante, pour le moment, est de savoir si vous voulez être avec nous ou contre nous.

—Seigneur Jésus! s'écria l'homme de loi, moi... contre vous!...

—Pour parler franc, reprit Robert, nous voulons en finir avec Pontalès!

—Par des voies légales, je suppose?

—Très-légales.

—Eh bien! mon digne M. de Blois... mon cher M. Blaise... mon brave M. Bibandier, je suis à vous... tout à vous!

Ils cheminaient maintenant à travers la lande, suivant à peu près la route que Diane et Cyprienne avaient parcourue, la nuit de la Saint-Louis, en revenant de leur expédition chez l'homme de loi.

Ils traversèrent le pont des Houssayes, dont les piles de bois tremblaient sous l'effort croissant de l'inondation; puis ils descendirent la rivière jusqu'au passage du Port-Corbeau.

Comme ils arrivaient sous le manoir, Robert, qui marchait le premier, arrêta son cheval.

—Maître le Hivain, dit-il, votre besogne ne sera pas bien malaisée, et nous vous payerons chacun de vos pas comme si vous étiez un roi.

—Ce n'est pas l'intérêt qui me fait agir, mon digne monsieur...

—Écoutez!... vous aurez tout simplement à monter jusqu'au manoir.

—Volontiers!... Pourquoi faire?

—Pour aller nous chercher M. le marquis de Pontalès, avec qui je veux avoir une entrevue.

L'homme de loi secoua la tête.

—J'aurais beau monter au manoir, répondit-il, cela ne vous avancerait guère... Pontalès est un homme habile, je dois en convenir... Il reste là-bas, dans le grand château, pour faire dire aux alentours que les convenances sont gardées et que la maison des Penhoël attend encore ses anciens maîtres dans le cas où ils viendraient payer le prix du rachat.

—Et il n'y a personne au manoir?...

Macrocéphale montra du doigt la façade où ne brillait aucune lumière.

—Personne!... répliqua-t-il, si ce n'est un vieux domestique, chargé du bac, qui demeure dans les communs... C'est toute une comédie... La grande porte du manoir reste ouverte... et Pontalès répète à qui veut l'entendre qu'il espère voir les Penhoël rentrer dans la maison de leurs aïeux.

Robert n'écoutait plus, et semblait méditer sur ce contre-temps.

—Mais si vous voulez, ajouta Macrocéphale, je vais prendre un de vos chevaux et courir jusqu'à Pontalès.

—Il faut que l'entrevue ait lieu ici..., répliqua Robert.

—Eh bien! je vous ramènerai votre homme.

L'Américain examina en dessous l'homme de loi, qui gardait son air doucereux et innocent.

—L'Endormeur!... dit-il, on ne doit pas encore être couché à la ferme... va chercher le petit Francin... et si l'on t'interroge, dis qu'il s'agit des intérêts de Penhoël.

Blaise s'engagea dans le sentier qui conduisait à la ferme.

—Mon brave M. le Hivain, reprit Robert, nous avons toute confiance en vous... mais il faut une grande heure pour aller et revenir de Pontalès. Et que de choses passent dans la tête d'un homme pendant une heure!... Restez plutôt avec nous... le petit Francin portera la lettre que vous allez écrire à M. le marquis.

—La lettre!... répéta le Hivain; comment voulez-vous que j'écrive au milieu de ce taillis?

Robert indiqua du doigt une lueur qui brillait à travers les branches des châtaigniers.

—La loge du vieux Benoît nous servira de bureau..., répondit-il.

—Ce que nous allons faire, murmura l'homme de loi, n'a pas besoin de témoins...

Ils étaient à cinquante pas, tout au plus, de la loge. Bibandier se glissa entre les branches du taillis et disparut pour revenir presque aussitôt.

—Le pauvre vieux ne nous gênera pas..., dit-il de loin.

—Il est mort?...

—Donnez-vous la peine d'entrer!... Nous sommes les maîtres de la loge.

Ils s'introduisirent tous les trois dans la cabane, dont l'intérieur sombre et enfumé n'était éclairé que par une mince chandelle de résine, placée au chevet du grabat.

Le vieux Benoît était étendu sur le dos, les bras en croix, les yeux ouverts et fixes. Il ne respirait plus.

Robert alla prendre la résine, et la posa auprès du trou qui servait de cheminée.

—Allume du feu, Bibandier..., dit-il; car maître le Hivain a l'air de trembler la fièvre.

L'homme de loi frissonnait en effet. L'aventure tournait au lugubre, et il se demandait avec effroi quel en serait le dénoûment.

Il s'était assis le plus loin possible du grabat, et de manière à tourner le dos au mort.

Bibandier jeta dans le foyer une brassée de bois sec. Quand la flamme s'éleva claire et petillante, l'Américain rapprocha son escabelle avec un mouvement de bien-être non équivoque.

—Les soirées fraîchissent..., dit-il, et le feu commence à ne pas être de trop!... Avez-vous ce qu'il faut pour écrire, M. le Hivain?... Moi, je n'ai que du papier timbré.

Macrocéphale releva sur lui un regard de surprise.

—Ça vous étonne? reprit l'Américain; nous allons traiter une affaire sérieuse ce soir... Pontalès nous a joué un bon tour autrefois... mais, après la partie, vient la revanche... Arrangez-vous le mieux possible, et tâchez d'écrire sur vos genoux.

Le Hivain avait tiré de sa poche une petite écritoire, une plume et du papier.

—Ma parole!... reprit Robert, j'ai songé un instant à faire en personne une visite à ce vieux coquin de marquis... c'eût été plus simple... Mais on pourrait entrer dans ce grand diable de château et n'en point ressortir... J'aime mieux traiter la chose par correspondance... Écrivez.

—Je suis à vos ordres..., dit Macrocéphale.

—Écrivez!... Voyons, qu'allons-nous lui dire?

—Quelque chose d'adroit..., insinua Bibandier; si c'était un homme de nos âges, on pourrait risquer le rendez-vous d'amour...

—Tais-toi!... interrompit Robert; écrivez... «M. le marquis...» Que diable, M. le Hivain, vous n'êtes pas un enfant... écrivez de manière à ce qu'il vienne, et gagnez votre argent!

L'homme de loi se gratta l'oreille.

—A cette heure de nuit!... murmura-t-il; et le jour où tombe le terme... D'ailleurs, le marquis va se dire: «Pourquoi maître le Hivain ne vient-il pas jusque chez moi?»

—Il faut trouver un moyen.

—Je cherche..., dit Bibandier.

—Tais-toi!... Maître le Hivain, vous êtes un homme de ressources...

-Vous êtes bien honnête, mon digne monsieur... mais Pontalès est si défiant!... Attendez donc!... s'écria-t-il tout à coup en se touchant le front; je crois que j'ai trouvé!

—Voyons?...

—Il y a une chose qui mettrait Pontalès sur ses deux jambes, quand même il serait à l'agonie: c'est le nom de l'aîné de Penhoël.

—En vérité?... fit Robert qui se prit à sourire.

—On parle justement dans le pays, depuis deux ou trois mois, du prétendu retour de M. Louis..., poursuivit Macrocéphale; vous m'entendez bien... une de ces rumeurs qui se répandent on ne sait pourquoi ni comment... Je vais lui dire qu'il s'agit d'événements graves, où se trouve mêlé Louis de Penhoël.

—Dites lui cela, maître le Hivain..., répliqua Robert; et peut-être ne mentirez-vous pas tant que vous croyez.

La plume de l'homme de loi, qui courait déjà sur le papier, s'arrêta net.

—Comment!... balbutia-t-il; est-ce que vous sauriez...?

Blaise revenait avec le petit Francin.

—Finissez votre lettre!... dit Robert; avant une heure, vous en saurez aussi long que nous.

L'homme de loi plia sa missive et la remit au petit paysan, qui partit au galop, croyant servir les intérêts de l'ancien maître de Penhoël.

Dès qu'il se fut éloigné, Robert devint taciturne, et Macrocéphale essaya en vain de renouer la conversation.

C'était une nuit de novembre noire et froide; on entendait gémir le vent dans le taillis, et l'eau déchaînée, qui roulait en bouillonnant au pied de la colline.

A l'intérieur de la cabane, le silence régnait.

Une fois, Macrocéphale, qui avait l'oreille aux aguets, crut entendre un soupir faible, venant du lit mortuaire.

Il se leva épouvanté; mais nos trois compagnons le forcèrent à se rasseoir, et ne lui épargnèrent point les moqueries.

Par le fait, le pauvre Benoît Haligan était toujours sur son grabat, les bras en croix et les yeux morts.

Au bout d'une heure, on ouït un bruit de chevaux sur la montée.

Nos trois compagnons se cachèrent précipitamment derrière la porte, et l'homme de loi resta seul auprès du foyer.

L'instant d'après, le vieux marquis de Pontalès entrait dans la cabane.

Il avait mis de côté son sourire emmiellé, et semblait de fort mauvaise humeur.

—Que signifie cela? s'écria-t-il du seuil; pourquoi ce rendez-vous?... Et depuis quand n'avez-vous plus la force de venir jusque chez moi?

Macrocéphale faisait de grands saluts. Peut-être eût-il été fort embarrassé pour répondre, si nos trois gentilshommes ne lui en eussent épargné la peine.

Pontalès, en effet, fit trêve à ses questions, parce que la porte venait de se refermer bruyamment derrière lui.

Il se retourna en tressaillant, et reconnut d'un seul coup d'œil à qui il avait affaire.

—Un guet-apens!... murmura-t-il.

Puis il ajouta sans savoir qu'il parlait:

—Mon fils m'écrivait hier qu'ils étaient tous à Paris!...

—Voici un pauvre raisonnement pour un homme de votre force!... répliqua Robert en riant; ne savez-vous pas bien qu'un quart d'heure avant sa mort, M. de la Palisse était encore en vie?... Mais nous oublions de nous serrer la main, cher marquis, et de nous demander mutuellement de nos nouvelles...

Pontalès semblait un renard pris au piége. Sous ses paupières, baissées à demi, on voyait ses petits yeux gris qui roulaient tout effarés...

Robert, Blaise et Bibandier lui-même vinrent, tour à tour, lui tendre la main. Il répondit machinalement à cette ironique politesse.

—Messieurs..., balbutia-t-il, c'est vous sans doute qui avez induit M. le Hivain à m'indiquer ce rendez-vous?...

—Si vous nous aviez laissé notre beau manoir de Penhoël, cher marquis, répliqua Robert, nous n'en serions pas réduits à vous recevoir dans une chaumière... Ah! vous jouâtes là un joli coup de cartes!... Du diable si j'ai vu tricher avec plus d'aplomb en ma vie!... Les gendarmes... les extraits des rôles de la préfecture... tout cela était très-fort!... Mais prenez donc la peine de vous asseoir, M. le marquis, nous avons beaucoup de choses à nous dire, et rester debout sera fatigant.

Pontalès s'assit sur une escabelle.

—Procédons sans plan ni méthode!... reprit l'Américain dont l'air libre contrastait avec la détresse du marquis; je ne hais pas cet aimable désordre qui saute d'un sujet à un autre et varie gaiement l'entretien... Vous nous parliez de votre fils?... Un très-beau cavalier, ma foi! et qui menait bonne vie là-bas dans la capitale... Vous avez reçu de lui une lettre hier... Je puis vous donner des nouvelles encore plus fraîches.

—Vous l'avez vu récemment?... demanda Pontalès qui tâchait péniblement à se remettre.

—Mon Dieu, répondit Robert, je ne sais trop comment vous dire cela... Le fait est que c'est une déplorable affaire!...

Le marquis était père; sa tête se releva inquiète.

—Vous savez, reprit l'Américain, on est jeune... on est brave... peut-être un peu querelleur... on a des duels...

—Un duel!... s'écria le marquis.

—Un duel extrêmement malheureux, mon cher M. de Pontalès... L'aîné de Penhoël lui a mis trois pouces de fer dans la poitrine.

Le marquis se leva tout d'une pièce, comme s'il eût reçu un choc galvanique. Macrocéphale ne put s'empêcher de l'imiter.

Nos trois gentilshommes, assis l'un près de l'autre, balançaient leurs jambes croisées et gardaient un calme parfait.

—L'aîné de Penhoël!... répéta Pontalès d'une voix tremblante; celui qu'on n'a pas vu depuis vingt ans?... Mes oreilles ne me trompent-elles point... et parlez-vous bien de Louis de Penhoël?...

A ce nom prononcé, un soupir rauque se fit entendre du côté du grabat.

Macrocéphale chancela sur ses jambes.

—Le mort s'éveille!... murmura-t-il.

Bibandier et Blaise étaient pâles, mais Robert haussa les épaules.

—Quand les vivants le voudront, prononça-t-il lentement, le mort se rendormira.

Tout le monde, cependant, glissait vers le grabat des regards effrayés.

Comme si le vieux Benoît eût voulu protester contre cette menace, on le vit s'agiter entre ses draps, puis se lever sur son séant.

—C'est aujourd'hui!... dit-il d'une voix creuse; voilà bien des jours et bien des nuits que j'attendais ce moment!... La main de Dieu est sur moi... je ne verrai pas le retour de Penhoël!

Tout le monde gardait un silence glacé. Robert lui-même, malgré sa forfanterie, ne trouvait pas le courage d'ouvrir la bouche.

—J'avais compté mes heures, reprit le vieillard; je savais bien que la maladie n'aurait pas le temps de me tuer... Je l'avais dit... je l'avais dit!... L'étranger était venu par un déris... dans une nuit sombre... c'est dans une nuit sombre et par un déris qu'il devait revenir!... Penhoël! Penhoël! celui qui tuera ton corps et ton âme va me prendre ma vie mortelle!

Son souffle râlait. Chacune de ses paroles tombait sourde et pénible.

Il n'y avait pas dans la cabane une seule poitrine qui ne fût oppressée.

—Qui donc a laissé ouvertes les portes du manoir?... reprit encore le vieux passeur dont la voix se fit plus vibrante; je vois entrer ceux qui n'auraient jamais dû sortir... celles qu'on croyait mortes ont, autour de leurs lèvres roses, le sourire de la vie...

«Penhoël ne cherche plus ses filles parmi les belles-de-nuit, qui glissent sous les saules.

«Et l'absent, comme son cœur bat! son noble cœur! à respirer l'air aimé du pays!...

«Les larmes sont séchées dans les yeux de la sainte femme. Il y a un nouveau-né dans le berceau, paré de fleurs...»

Un sourire étrange éclaira sa face hâve; il balbutia encore des paroles qu'on ne pouvait plus entendre, et sa tête lourde rebondit sur la paille de son oreiller.

Un long silence régna dans la cabane; puis l'Américain rapprocha son escabelle du siége de Pontalès.

—Il y a du vrai dans ce que dit ce vieux fou, monsieur!... murmura-t-il. L'œuvre que vous avez édifiée péniblement, à force de trahisons et de mensonges, est sapée par la base... Tel que vous me voyez, marquis de Pontalès, je viens vous apporter la ruine ou le salut... C'est à vous de choisir.

III
LOUIS DE PENHOËL.

La lutte était entre Robert et le marquis; Blaise et Bibandier se taisaient. Macrocéphale jetait des regards effarés vers le pauvre grabat de Benoît.

—S'il ne s'agissait que du rachat de Penhoël, reprit Robert, je n'aurais pas même eu l'idée de venir vous déranger, M. le marquis... mais vous avez bien d'autres choses à craindre... Savez-vous que ce Louis de Penhoël est un rude adversaire?...

—Vous l'avez vu?... demanda Pontalès.

—Comme je vous vois, M. le marquis.

—Est-il toujours fort?

—Toujours fort... toujours beau... toujours jeune!... Le jour où votre fils est tombé sous son épée, Louis de Penhoël est sorti vainqueur de quatre autres duels.

—Mon pauvre fils! murmura Pontalès qui avait un peu oublié sa douleur paternelle; mais vous dites qu'il n'est pas mort... et à son âge, on revient de loin... Voyons, messieurs, ajouta-t-il en donnant à son visage cette expression de bonhomie que nous lui connaissions jadis, j'ai regretté bien souvent de m'être séparé de vous... et une fois passé le premier instant de surprise, je suis plutôt joyeux que mécontent de vous revoir.

Robert lui tendit la main.

—Voilà qui est parler, Pontalès!... s'écria-t-il; d'autant mieux que votre sincérité est à l'abri de tout soupçon! Puisque vous le prenez ainsi, comme il faut, je vais jouer cartes sur table... D'abord, nous ramenons de Paris René de Penhoël et sa femme.

—Ah!... fit Pontalès, c'est vous qui les ramenez?

—Naturellement... Il nous fallait bien une arme contre votre habileté grande, M. le marquis... De manière ou d'autre, Penhoël possède les fonds qui doivent servir au rachat... Or, je ne veux pas vous le cacher, M. le marquis, le jour où Penhoël rentrera dans son manoir, vous serez bien près de quitter votre beau château et tous vos magnifiques domaines...

—Comment cela?

Robert tira sa montre.

—Dix heures!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; dans une demi-heure René sera ici... Pardonnez-moi si je n'entre pas dans des explications détaillées, car le temps nous presse, et c'est à peine si nous pourrons dresser les actes qu'il nous faudra signer.

Pontalès ne répondit point, mais son regard fit le tour de l'assistance.

—Sans doute... sans doute! reprit Robert qui interprétait ce coup d'œil furtif et peureux, nous sommes trois contre un... car maître le Hivain observera la neutralité la plus absolue, en cas de guerre déclarée... Nous pourrions user de violence à notre aise... mais ne craignez rien, M. le marquis... nous n'aurons pas besoin de cela... Notre intérêt veut qu'une alliance soit conclue entre vous et nous... alliance solide, cette fois, et que votre caprice ne puisse plus rompre...

Il se tourna vers l'homme de loi, qui chauffait ses grands souliers ferrés au coin de la cheminée.

—Préparez votre plume et votre encre, M. le Hivain, reprit-il; voici deux feuilles de papier timbré... Ayez l'obligeance de nous minuter un acte passé entre M. de Pontalès d'une part, et nous trois de l'autre, lequel acte divise en quatre portions égales les anciens domaines de Penhoël.

—Et je n'aurai qu'un quart?... grommela le marquis.

—Chacun de nous, répliqua Robert, aura l'un des trois autres quarts.

—J'aime mieux subir le rachat.

Robert donna les deux papiers timbrés à l'homme de loi.

—Permettez! dit-il en faisant à Pontalès un petit signe de tête amical, vous n'avez pas tout à fait le choix... Si nous ne sommes pas avec vous, nous serons contre vous... n'est-ce pas, mes braves?

Blaise et Bibandier s'agitèrent sur leurs escabelles.

—Et si nous sommes contre vous, reprit Robert, nous ramènerons sur le tapis certaines vieilles histoires qui vous donneront bien du fil à retordre... Maître le Hivain, écrivez un peu plus vite!

—A quoi bon?... dit tout bas Pontalès, je ne signerai pas.

—Vous signerez, mon vieil ami!... Figurez-vous que le diable s'est mêlé de nos affaires: les deux filles de l'oncle Jean ne sont pas mortes.

Pontalès tressaillit.

—Le vieux Benoît vient de vous le dire dans son langage original. Elles sont, ma foi! pleines de vie et n'ignorent rien de votre bonne volonté à leur égard... Mais voilà le plus curieux: c'est par leur entremise que Louis de Penhoël a retrouvé sa famille... Il les aime à la folie... Et je vous promets que si jamais il passe l'Oust, à Port-Corbeau, vous aurez bien vite de ses nouvelles.

—Voici l'un des doubles..., dit Macrocéphale.

Robert y jeta un rapide coup d'œil.

—C'est parfait!... dit-il; tirez-en la copie.

Le Hivain se remit au travail.

—Mais enfin..., murmura Pontalès qui semblait hésiter, en quoi la signature de cet acte pourrait-elle me protéger?

-Dans un quart d'heure, répondit l'Américain, René va demander le bac... nous sommes armés sous nos manteaux, et je vous ai apporté un poignard, M. le marquis.

—A moi?

—A vous!... car, cette fois, chacun mettra la main à l'œuvre... Nous serons cinq, en comptant maître le Hivain, qui ne nous refusera point son aide.

—Je suis un homme paisible, balbutia Macrocéphale.

—Vous ferez nombre... Et cela ne sera pas inutile... car nous aurons peut-être plus d'un adversaire à combattre.

—Louis de Penhoël?... prononça Pontalès à voix basse.

—Louis de Penhoël..., répéta l'Américain.

Il parlait ici contre sa pensée. Selon lui, le nabab devait être encore à Paris, ou, tout au plus, sur la route de Bretagne. Mais il lui fallait un autre épouvantail que René.

Pontalès hésitait encore.

Macrocéphale venait d'achever la copie de l'acte.

—M. le marquis, dit Robert, il faut vous décider... Si vous ne signez pas, nous allons faire nous-mêmes l'office de passeurs, et amener ici les deux Penhoël... Il faut que vous compreniez bien votre situation... Vous avez affaire ici à trois hommes qui n'ont plus rien à perdre, et qui, peut-être, gardent contre vous quelque petite rancune... Ces hommes sont habitués à mettre leur intérêt avant toute idée de vengeance... Profitez, croyez-moi, de leur sagesse!... car, si vous perdez l'occasion, ce soir, demain, ces hommes porteront témoignage dans l'accusation de vol et d'assassinat que les deux Penhoël comptent vous intenter.

Pontalès pressa son front chauve entre ses deux mains.

Un cri retentissant se fit entendre au dehors, dans la direction de la route de Redon.

On disait:

—Au bac!... ho!... ho!...

Le vieux passeur s'agita une seconde fois sous sa couverture, comme si ce cri eût remué son agonie.

—Le voilà!... murmura-t-il de sa voix creuse et haletante. Je le reconnais!... Mon Dieu!... donnez-moi une heure de vie, pour que le serviteur puisse saluer son maître avant d'aller vers vous.

Pontalès saisit une des copies et apposa convulsivement sa signature au bas du papier.

Tout le monde se leva. Robert souffla la résine.

—La voix de l'agonisant s'éleva encore dans la nuit.

—Il a signé!... murmura-t-il; mais Dieu veille!...Assassins... assassins, malheur à vous!...

La porte avait été ouverte. Bibandier, Pontalès et l'homme de loi étaient déjà dehors.

-Voilà trois mois que le vieux agonise!... grommela Blaise, et son témoignage serait terrible en cas de malheur...

—Sors!... dit Robert.

Blaise sortit.

Au lieu de le suivre, l'Américain se dirigea en tâtonnant vers le lit du mourant.

D'un geste brusque il retira l'oreiller de paille qui soutenait la tête de Benoît.

Celui-ci poussa un cri faible. Sa tête pendait maintenant renversée, et le souffle s'arrêtait dans sa gorge.

—Je l'avais dit!... balbutia-t-il en luttant contre la dernière étreinte de la mort; je l'avais dit!... Mon corps était à toi... Que Dieu et la Vierge aient pitié de mon âme!...

Le silence régna dans la loge. Robert, dont le front pâle s'inondait d'une sueur froide, avait rejoint ses quatre compagnons. Ils entrèrent tous les cinq dans le bac. Pontalès et Macrocéphale lui-même étaient armés de couteaux apportés par Robert.

Pontalès avait un tremblement nerveux par tout le corps; ce fut lui qui sauta le premier dans le bateau.

—Ils ont jusqu'à minuit! murmura-t-il; jusqu'à minuit, tous ceux qui tenteront de passer la rivière doivent mourir!

Son esprit semblait frappé violemment. La fièvre le jetait hors de cette prudence cauteleuse, qui avait été sa règle durant toute une longue vie!

Robert riait dans sa barbe à le voir prendre la tête du bac et brandir son couteau.

Bibandier avait saisi la perche. Maître le Hivain se tenait coi à l'arrière de la barque, et sentait tous les tourments d'un homme paisible, lancé tout à coup au milieu d'une bataille.

Ils atteignaient le milieu de la rivière. On n'apercevait encore rien sur la rive opposée, tant la nuit était sombre.

—Couchez-vous au fond du bac..., dit Robert; Bibandier seul doit se montrer à découvert.

Il joignit l'exemple au précepte et l'on ne vit plus, au-dessus du bord, que la tête chevelue de l'ancien uhlan.

Au bout d'une minute, celui-ci cessa de percher.

—Il est tout seul..., murmura-t-il.

—Aborde!... répliqua Robert.

Puis il ajouta en serrant le bras de Pontalès:

—On dit qu'entre vous et Penhoël, c'est une haine de plus d'un siècle... Vous avez droit à la préséance, M. le marquis... c'est vous qui frapperez le premier.

—Soit!... répliqua Pontalès d'une voix sourde, je frapperai le premier!

Le bateau toucha, et presque aussitôt René de Penhoël sauta lourdement sur les planches vermoulues de la cale.

On ne pouvait distinguer les traits de son visage, mais tout en lui révélait une agitation extraordinaire.

—Vite!... vite! balbutia-t-il; il a disparu avec son grand cheval noir... mais il va revenir peut-être... Vite!... vite!... mettez la rivière entre lui et moi!...

Nos quatre compagnons s'étaient relevés, mais René de Penhoël ne les voyait même pas. Son regard restait cloué sur le rivage avec une invincible terreur.

Pontalès était en proie à une sorte de folie... Robert était obligé de le retenir pour l'empêcher de s'élancer sur son ennemi.

—Tout à l'heure!... murmurait l'Américain, tout à l'heure!...

Pontalès se débattait l'écume à la bouche.

Le bateau avait cédé au courant pendant les quelques secondes où la perche de Bibandier était restée oisive.

On se trouvait maintenant auprès d'une petite langue de terre, où croissaient des saules, ces mêmes saules qui avaient servi d'abri à Robert et à Blaise, la nuit de leur arrivée au manoir.

—Tourne!... cria l'Américain, ou nous allons chavirer.

Au moment où Bibandier, obéissant, plantait sa perche contre le rivage, une invisible main la saisit par sa garniture de fer et attira violemment le bac.

L'ancien uhlan poussa un cri de frayeur, ses mains abandonnèrent la perche. Le bateau s'était heurté contre la langue de terre, et il y avait maintenant sur l'avant un homme de grande taille, qui avait surgi là comme par enchantement.

—Louis de Penhoël!... murmura Robert qui lâcha le bras de Pontalès.

—Tu mens!... cria René, il n'y a plus qu'un Penhoël... l'autre était un lâche et un traître...

Sa voix s'arrêta dans sa gorge, parce que le vieux Pontalès, qu'on ne retenait plus, venait de le frapper par derrière.

René tomba lourdement, et resta en travers sur le bord du bateau.

Pontalès s'élança en brandissant son couteau sanglant et en criant:

—A l'autre! à l'autre!

L'inconnu, qui était en effet Louis de Penhoël, n'avait point vu le coup qui frappait son frère. Il rejeta derrière lui son manteau et brisa sur son genou le petit bout de la perche.

Le bateau descendait à la dérive vers le milieu du marais.

Le vieux Pontalès tomba, arrêté dans sa course par un coup de massue.

Puis une lutte courte s'engagea entre le nabab et les trois autres assassins; car Bibandier, le bon garçon, voyant que les choses tournaient au tragique, s'était coulé entre les saules et cheminait déjà sur la route de Redon.

Les poignards n'avaient pas beau jeu contre la massue du nabab.

Elle s'abaissa une fois, puis deux, puis trois.

A chaque coup, on entendait un râle.

Après le dernier coup, le silence régna sur le bateau.

Louis de Penhoël jeta son arme.

La nuit était bien sombre. Néanmoins, il voyait son frère couché contre le bord.

—René..., dit-il, nous n'avons plus d'ennemis...

Le maître de Penhoël demeura immobile.

Le nabab enjamba les cadavres pour se rapprocher de lui.

Au moment où il se baissait pour lui prendre la main, René, qui était en équilibre sur le plat-bord, fit un mouvement convulsif et glissa dans l'eau du marais, où il disparut aussitôt.

Le nabab poussa un grand cri. Son pied venait de glisser dans la mare de sang qui était sous le corps de son frère.

Il plongea tout habillé, tandis que le bac, chargé de ses quatre cadavres, continuait d'aller à la dérive vers le tournant de la Femme-Blanche.

Il resta longtemps sous l'eau, sondant les profondeurs sombres du marais. Par trois fois on eût pu le voir reparaître, et, par trois fois entendre sa voix sonore qui jetait aux deux rives du lac le nom de son frère.

Quand ces appels se taisaient, on n'entendait que le bruit sourd de l'inondation croissante, et ces vagues mugissements que jette le gouffre de la Femme-Blanche.

Louis plongea une dernière fois, et gagna ensuite la rive à la nage.

En ce moment, le bac touchait la lèvre du tournant et disparaissait sous les voiles de brouillard qui forment le vêtement fantastique de la Femme-Blanche.

Le chaland tournoya en craquant; les cadavres soulevés se choquèrent. Le gouffre s'était refermé.


Les deux chaises de poste, que nous avons vues s'arrêter devant l'auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon, avaient passé la rivière d'Oust au pont des Houssayes, et gagné le manoir de Penhoël, par la route praticable aux voitures.