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Après la Lamentation qui précède, faite par dévotion pour exhorter les pécheurs à la pénitence, l’abbé Gilles se demande, dans une pièce intitulée: Meditations, à quoi il pourrait bien «employer son temps». Il traitera, pour l’instruction des gens, du siècle qui court maintenant et du siècle qui fut jadis (un paradis, en comparaison)[759].
De nos jours, les hommes et les femmes de bien sont en proie à la malveillance et à la médisance publiques.
Si un prud’homme va à l’église:
Si sa femme l’accompagne:
Voici ce qu’on dit des prêtres:
Le service divin est souvent empêché par les assistants qui ne font qu’y «bourder», et les curés ne les en reprennent pas assez[764]. Les femmes agissent de même; c’est à l’église qu’elles tiennent leurs parlements: de leurs voisins, de leurs voisines, de leurs valets, de leurs servantes. Quand l’une d’elles va à l’offrande, écoutez-les:
Il n’y a, du reste, qu’à dédaigner ces rumeurs. «On a parlé et parlera», nul ne peut faire qu’on ne bavarde sur son compte; il n’en est pas davantage.
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Par tous pays, on sert de beaux dits les seigneurs, et les gens de toutes manières, pour égayer les assemblées, dîners et soupers. Mieux vaut, effectivement, en écouter que de boire, de se quereller et de se battre. L’abbé Gilles voudrait bien occuper ses loisirs à en composer, à l’exemple des bons diseurs du temps passé, comme l’auteur du Roman de la Rose, le Renclus [de Molliens], et Jakes Bochet, le Frère Mineur, excellent prédicateur, trouvère habile, qui, au moment de mourir, remit à un de ses amis un bel ouvrage intitulé «Tiaudelait».
On peut encore citer, parmi les vivants, le bon Guillaume de Machaut, Philippe de Vitri et son frère, et deux «faiseurs» du Hainaut: Jehans de le Mote, Colart Aubert. Ceux-là savent faire pleurer et rire.
L’abbé Gilles fait un retour sur lui-même: il va mourir; il est vieux; lui qui aimait les joyaux, les chevaux et toutes les belles choses qui se voient, il est à peu près aveugle; mais il a encore sens et mémoire. Il est trop tard, cependant, pour qu’il se mette à l’école des «bons faiseurs». Il s’en tiendra à ce qu’il sait et apprendra par la pratique.
Il parlera aussi du temps présent, que la grande épimédie récente n’a pas du tout corrigé. On n’ose pas, généralement, dire leur fait aux contemporains: il se permettra des remarques.—Il revient brusquement, en terminant, à l’habitude de médire qu’il a déjà blâmée plus haut. Nul n’en est quitte. Ni les riches ni les pauvres. Du riche
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Il convient de commencer par la science et les étudiants[765].
Jadis, les écoles regorgeaient d’écoliers pleins de zèle, que leurs parents, «gens de plusieurs estats», y mettaient pour venir à honneur; les prélats en avaient la liste «en leur rôles». Aujourd’hui, comme les bénéfices sont conférés, non pas aux bons clercs, mais à des gentilshommes chasseurs, à des quémandeurs, à des intrigants, les écoliers se découragent et se font rares. De là, la prospérité des écoles qui appartiennent aux Ordres mendiants, où la science, soutien de la foi catholique, trouve asile; les autres «religions»[766] devraient bien en faire autant, conformément aux constitutions du pape Benoit [XII], cet ami éclairé des études[767]. Tout dépend donc de ceux qui ont à distribuer les bénéfices; qu’ils les donnent, non pas à la recommandation de leurs amis ou de leurs amies, mais aux plus méritants. Le clergé serait plus respecté, s’il était plus respectable. On ne verrait plus de ces bénéficiers qui savent surtout vider les pots et dont les additions s’enflent chez les taverniers.
De nos jours, les clercs sont attirés surtout par les sciences lucratives, comme le droit, la médecine. Avocats, physiciens (médecins); ils sont sûrs, en exerçant ces professions, d’avoir de l’argent; et, avec de l’argent, d’être bientôt curés, doyens. On sait assez ce que l’on gagne à soigner les intérêts et la santé des gens. Le physicien, en particulier, qui se fait appeler «mestre»,
Les moines noirs ou de saint Benoit.
Jadis on enrichissait à l’envi les fils de saint Benoit. Pourquoi? Parce que l’on s’émerveillait à bon droit de leur vie âpre et dévote. Maintenant, tout est changé. Les hoirs des donateurs ne songent plus qu’à nous dépouiller; c’est que les mœurs ne sont plus les mêmes:
Les principales préoccupations des moines sont maintenant: bons vins, bonnes viandes, beaux habits, et, surtout, des congés.
Leur refuser des congés, c’est, à leur sens, leur faire tort[769].
Autres soucis des moines de nos jours: dormir; briguer les dignités conventuelles; se vanter de son lignage; se quereller avec ses frères. Et quelle insolence! Si vous voulez leur imposer les robes noires, à larges manches, en étamine, de la Règle, ils vous répondront:
Tout cela, c’est la faute des abbés, absorbés par les soins temporels, trop souvent absents, qui ne donnent pas l’exemple et qui négligent leurs ouailles[773]. D’autre part leur luxe scandalise les laïques, qui ne se privent point d’en gloser:
Les élections abbatiales sont devenues une source de scandales. Jadis, on élisait le meilleur, avec le ferme propos de lui obéir. Aujourd’hui, il y a des élections contestées; d’où appels à Reims et à Rome, discordes, procès et ruines. Notre Saint Père Clément [VI], qui fut moine et sait à quoi s’en tenir, a très bien fait de se réserver la nomination des abbés qu’autrefois on avait coutume d’élire.
L’abbé nomme les officiers du monastère: prieur, sous-prieur, prévôt pour le temporel, aumônier, cellérier, trésorier (chargé de la garde des reliques et des archives), infirmier, pitancier, camérier (préposé à la garde-robe), hôtelier (pour les étrangers), rentier, receveurs, etc. On les envie; mais bien à tort; car ces officiers ont la part de Marthe dans l’histoire évangélique; celle de Marie, la plus belle, est réservée aux simples «cloistriers». Office n’est pas heritages. Encore est-il trop vrai que les offices sont souvent, de nos jours, prétextes à dispenses et à adoucissements de toutes sortes.
La dignité des cérémonies célébrées dans les couvents de l’Ordre de Saint Benoit a beaucoup diminué. Jadis, on y chantait fort bien:
De nos jours, on psalmodie paresseusement et en empiétant sur les répons:
Considérez les Ordres qu’on appelle Mendiants; leurs couvents sont pleins d’étudiants; ils sont seigneurs du monde par leur clergie; ils n’ont pas de rentes comme nous. Ils commencent, cependant, à s’enrichir de nos dépouilles, parce qu’on leur donne sans jamais leur imposer, comme à nous, d’exactions. Mais, des Mendiants, il sera question plus loin.
Malgré tout, l’abbé Gilles a confiance. Benoit XII, prédécesseur de Clément VI, a publié une excellente constitution pour les monastères de moines noirs. On reverra un jour l’âge d’or. «Chou qu’iestre doit, sera.»
Les nonnains.
Dieu, et tout le monde, estime la nonnain «coie», qui ne quitte guère son cloître. D’autant plus fâché l’abbé Gilles est-il d’en savoir tant par les chemins, qui se comportent «comme dames». De nos jours, on entre trop aisément dans leurs maisons, et plus les jeunes que les vieux. Amour en naît. Des messages sont échangés: lettres, tablettes. Et les «trés doulces nonnains» ne songent plus qu’à se parer et à sortir. Elles tourmentent leurs abbesses pour obtenir des congés, des permissions; elles en obtiennent, trop aisément. Mais, prenez garde; les gens causent:
Elles devraient filer ou recoudre leurs guimpes à la maison; elles envahissent les boutiques:
Les nonnes de haut parage ont seules, en cela, quelque excuse. Et voici pourquoi:
On dit, de nos jours, beaucoup de mal des religieuses, comme de toutes les autres personnes d’Église. La cause, Dieu la connaît; mais certes, il n’en serait pas ainsi si les anciennes mœurs étaient duement observées. Sans doute, tout ce que l’on dit n’est pas vrai; les méchants médisent des meilleurs. Néanmoins, faites attention; soyez prudentes. Ne parlez pas aux hommes en particulier. Méfiez-vous des brebis galeuses qui sont parmi vous, qu’on pourrait prêcher tous les jours, à user une langue d’acier, sans les détourner du monde. Prenez plutôt exemple aux grandes dames qui sont venues chercher la paix dans vos rangs: madame de Valois, sœur du roi de France; la comtesse de Hainaut, mère de deux reines... On les en a, il est vrai, tenues pour «sottes»; mais bienheureux ceux qui renoncent!
Les béguines.
L’abbé Gilles les a peu hantées; il en parle donc par ouï-dire, ce sont des demoiselles «senées», religieuses et sages, de toutes conditions, qui portent habits et manteaux simples, se consacrent à l’éducation des enfants, ou bien ouvrent et filent pour gagner leur vie et qui sont gouvernées, à la manière des nonnains, par des supérieures, d’après une règle jadis sévère.
On dit que les béguinages seraient maintenant en décadence. La sévérité s’est relâchée. Mais il n’y a peut-être pas de mal; l’arc ne peut être toujours tendu:
Faut-il croire, cependant, que les jeunes gens vont visiter ces demoiselles, et qu’il se passe alors des scènes comme celle-ci?
N’en disons pas davantage:
Puissent les béguinages recouvrer leurs bonnes coutumes anciennes!
Les Ordres non rentés, qu’on appelle «Mendiants»: Augustins, Jacobins, Frères Mineurs, etc.
Des fous se plaignent du nombre extraordinaire des Ordres qui ont été successivement fondés:
Méchantes gens! qui donc vous ferait connaître les vertus et les vices? qui vous administrerait les sacrements? qui vous ramènerait à Dieu?
Les Mendiants sont les derniers venus. Ils ont embrassé d’abord la pauvreté et la science: Thesaurisate vobis thesauros in celo... Mais, maintenant, ils ont des maisons et des églises partout, tandis que les anciens Ordres rentés succombent sous le poids de leurs charges. D’où le mot des séculiers:
Leur humilité les a exaltés. Ils sont maintenant les mieux en cour près des puissants de la terre (qu’ils gouvernent en qualité de confesseurs) et les plus lettrés des gens d’Église. Mais la fortune est changeante: Qui stat, videat ne cadat.
Enflure de science, c’est chose très redoutable; on en devient tout fier, peu aimable. Et rien de si âpre que les parvenus, comme on dit. L’ambition, l’orgueil et l’avidité se sont développés avec le succès chez les Mendiants. Il n’en était pas encore ainsi au temps de la jeunesse de l’auteur.
En ce temps-là, temps béni—au retour de l’expédition d’Aragon (1285),—les églises jouissaient de la tranquillité et de la paix. On mettait les enfants aux écoles pour apprendre:
Il y en avait alors à Paris jusqu’à soixante-seize de Tournai. Les études étaient donc fréquentées, et surtout les plus nobles: philosophie, théologie. Les écoles de Paris étaient noblement parées, l’hiver, de docteurs et de bons clercs de tous les pays:
De ceux qui profitaient le mieux, les uns attendaient des bénéfices, qui ne leur étaient pas refusés, les autres entraient en religion. Les «religions» rentées servaient Dieu dévotement et abondaient en biens temporels.
Que dire des Mendiants?—On ne sait pas qui écoute; soyons prudents, crainte de fâcher; «c’est presumptions de parler sur les sages».—L’abbé Gilles a vu qu’on les envie. N’est-ce pas parce qu’ils ont changé d’allures? Au temps jadis, tout le monde les aimait. Ils passent encore pour très savants; mais on prétend qu’ils ont perdu l’humilité de cœur. Ils n’admettent plus la contradiction, paraît-il:
L’abbé Gilles plaint fort, d’ailleurs, les Mendiants de n’être pas rentés, comme les anciens Ordres. Car «tous leur fondemens est sour volloirs des personnes»; quand ils demandent, ils essuient parfois des refus brutaux. Or, les gens, de nos jours, sont singulièrement «refroidis» et durs à la détente: ils commandent à leurs femmes de ne rien donner. Assurément, les docteurs et les grands maîtres des Mendiants, qui vivent près des seigneurs, leurs prieurs et leurs gardiens ont des «gratuités» et se tirent d’affaire; mais ceux des frères qui mendient vraiment souffrent souvent de disette. On était jadis enchanté de leurs visites; maintenant on les redoute. «Ensi vont anullant partout devotions.»
Tout mis en balance, les Mendiants restent une des lumières et des forces de l’Église, «la fleur de Sainte Église». Qu’ils persévèrent à bien faire[796].
Sans avoir l’intention de faire concurrence aux prélats et aux prêcheurs, dont c’est l’office de dénoncer les vices et de reprendre les gens, l’auteur va considérer maintenant les divers états du monde, en suivant toujours sa méthode, qui consiste à comparer le bon vieux temps au présent, sans trop insister sur le présent pour ne pas être «assailli» de tous côtés. Il proteste toutefois qu’il ne parlera pas de la cour de Rome, ni en bien ni en mal; il ne s’en croit point le droit: «Court de Rome mis hors, car elle m’a rentet[797]».
Les rois, les princes et les nobles.
Saint Louis, Charles d’Anjou et le bon roi Philippe, fils de saint Louis, qui fit son devoir en Aragon, agirent toujours du commandement et au gré de la cour de Rome. C’étaient des princes modèles. Si tous les rois chrétiens agissaient comme eux, les choses iraient autrement.
Deux grands malheurs sont arrivés depuis. Le conflit qui s’est élevé entre le roi de France Philippe, «le roy cras», et le comte Gui de Flandre; d’où guerres, trêves, répits, depuis plus de cinquante ans; et ce n’est pas encore fini. La mort de quatre rois de France sans hoirs et la candidature, qui en a été la suite, du roi Édouard d’Angleterre à la couronne de France; ç’a été aussi une cause de guerres, d’exactions et de pillages infinis.
Devoirs des princes: aimer Sainte Église, être affable, maintenir lois et coutumes, assurer la justice, ne rien convoiter sur ses voisins, soutenir marchands et marchandises, fabriquer de la bonne monnaie «si que toute gent rentet et d’eglise puiscent avoir leurs vivres», bien choisir ses délégués, se garder de paroles «volages».—Ce qui suit, qui concerne les ducs, princes, barons et la chevalerie en général, n’est pas moins insignifiant.
L’abbé Gilles regrette en passant le temps où l’«on souloit tournyer, juster et faire fiestes». Occupés par ces amusements, les nobles n’avaient pas tant de loisirs pour tourmenter leurs sujets.
Il est revenu plus tard, dans d’autres pièces séparées de son «registre», sur les rois (II, 126), les princes (II, 128), les chevaliers et les écuyers (II, 130), mais pour ne rien dire de plus.
Le clergé.
Parlons un peu des prélats, pour apaiser les laïcs qui ne seraient pas contents de ce qui est dit d’eux ici.
Jadis, c’étaient des saints. En est-il ainsi aujourd’hui? Au lecteur d’en juger.
On dit, entre autres choses, en parlant des évêques:
Plût à Dieu que les mœurs de notre temps trouvassent, pour les décrire, un autre Reclus de Molliens!
Les doyens et les chanoines prébendés.—Au temps jadis, quand ils portaient des capes, des «tabars[800] lons fourés», et non des habits de couleur, les prébendés vivaient de leurs prébendes, en répandant de larges aumônes aux pauvres gens et aux mendiants qui faisaient queue à leurs portes. Aujourd’hui l’argent ne suffit plus à leurs dépenses: ils se chargent des «besongnes des gens». Et le peuple est fondé à dire:
Les curés et les chapelains.—On en a fait, on en fait beaucoup trop. Beaucoup de jeunes, jeunes «de sens et d’âge», pleins d’eux-mêmes, qui tourmentent souvent les autres. Plusieurs «abusent laidement». Les bons curés d’autrefois, clercs «bien doctrinés», se confessaient souvent les uns aux autres, évitaient les femmes, ne disaient jamais qu’une messe par jour, étaient bien vus et faisaient du bien; en ce temps-là, qui n’aurait pas fréquenté l’église de sa paroisse n’aurait pas eu à s’en louer:
Aujourd’hui, il y a un prolétariat ecclésiastique; on fait souvent desservir les cures par des prêtres «mercenaires», ignorants des Saintes Écritures, désordonnés en maintien, en habits, que l’on renouvelle constamment. Ces continuelles «permutations» ont bien des inconvénients.—On voit des prêtres, après avoir dit, pour faire de l’argent, jusqu’à trois ou quatre messes dans leur journée, aller boire à la taverne.—La foule de ceux qui ne sont pas rentés ne pense qu’à gagner sa vie et se plaint de sa misère:
L’abbé Gilles reconnaît que ces prêtres non pourvus sont en droit, pour vivre, de «prendre un anuel»; mais pas plus d’un, sans permission; et il déplore que bien des prélats se désintéressent de toute surveillance à cet égard, sous prétexte qu’ils sont impuissants à persuader leurs clercs d’«en laisser». Jadis les «pactions pour messes» étaient totalement inconnues.
Il est fort à craindre que la foi vacille, à la fin, si les mauvaises coutumes nouvelles ne sont pas ôtées. «Li maintiens des fols priestres ceste cose fera», à moins que Dieu n’y pourvoie.
Il y a, de plus, la question des mœurs. La luxure est évidemment le péché le plus répandu. Or, les laïques ont l’œil ouvert là-dessus. Il importe, d’autant plus, de prendre garde. Si non caste, tamen caute.
C’est une fâcheuse habitude des curés et des chapelains d’avoir, pour valets, des filles. On en murmure; c’est un usage à supprimer:
Le siècle.
Au temps jadis—l’abbé Gilles aime à s’en souvenir durant ses insomnies—les princes et les seigneurs étaient contents de leurs possessions; les marchands prospéraient; l’Église était honorée; les rois faisaient des croisades outre-mer; tout le monde était à son aise. Encore au temps de l’expédition d’Aragon (dont l’abbé vit le retour) la monnaie d’argent était bonne; on voyait courir peu de florins; on portait des habits honnêtes; c’étaient des fêtes continuelles; pas de guerres, point de tempêtes. «Des doleurs k’on voit ore petit adont estoient».
Aujourd’hui les princes sont «bobanciers» et appauvrissent leurs sujets en les visitant trop souvent; quand ils lèvent des «prêts», on n’en peut rien ravoir; ils acceptent que les braconniers, convaincus d’avoir pêché dans leurs viviers, se rachètent, s’ils sont à leur aise, et font pendre les pauvres; ils s’entourent de conseillers dont la vénalité est proverbiale. Ces hommes de rien, élevés tout d’un coup si haut par la faveur des princes, étaient un perpétuel sujet de réflexions pour l’auteur[808]:
Quant aux femmes, elles s’habillaient jadis chacune suivant sa condition, honoraient leurs maris, élevaient bien leurs enfants, allaient le dimanche à l’église (leurs enfants devant elles), écoutaient les sermons. C’était le bon temps des «moulekins», des cols blancs, des surcots à manches pendantes, des chaperons de drap ou de soie. Elles refusaient la compagnie des hommes. Ceux-ci n’osaient pas faire d’avances aux filles bien nées; et s’ils l’osaient, elles répondaient aussitôt:
On ne pensait pas, alors, pour ses filles, à de grands mariages. Les mariages se faisaient tout simplement «par boin los, par argent», entra familles du même monde. Une femme n’avait pas plus de trois costumes: un pour les noces et les «haus jours»; le second pour les dimanches et fêtes; le troisième pour la vie courante. Les filles n’avaient point d’autre pensée que de ressembler à leur mère ou à leur aïeule. Souliers étroits à lacets et manches boutonnées[809] étaient l’apanage des femmes légères; les femmes honnêtes avaient des «dorelos» (rubans) et non pas des boutons, et des manches cousues. Elles se ceignaient haut sous les seins, portaient des joyaux pendants à leurs ceintures et ornaient leurs cottes de pièces rapportées. Les unes avaient leurs tresses enroulées autour de la tête; les autres se faisaient couper ou raser la chevelure. Point de «hauchaites» ni de faux cheveux. Il y a toujours eu, du reste, des belles et des laides, des sages et des folles.—Mais aujourd’hui! Il paraît que le maintien des femmes et les «adinventions» nouvelles qui se multiplient sans cesse sont quelque chose d’effrayant. L’abbé est aveugle; on l’en a informé.
Aujourd’hui les femmes ont des cornes, comme des vaches, pour aller aux fêtes et aux caroles[811]. Elles ont des petits chiens et des lapins privés. Elles se fardent. On disait naguère: Tost est belle leviée; elles passent toute la matinée à s’épingler. Elles étalent leur gorge[812]... On dirait des reines...
Les femmes de nos jours ne sont pas habituées à s’entendre ainsi réprouver. Les Frères Prêcheurs, par exemple, ne peuvent pas se permettre impunément d’être si sévères dans leurs sermons: les femmes les prendraient à partie: «Parlez des hommes, s’il vous plaît; n’oubliez pas que vous vivez de nos aumônes.» Les autres prédicateurs sont exposés à d’autres coups droits; on murmure: «Ils prêchent pour avoir des bénéfices; ils ne font pas ce qu’ils disent.»