«Il fachent chou qu’il dient, nous nous amenderons (40)
Et des visces qu’il praichent moult bien nous warderons,
Haus parlers n’i vaut riens: chou qu’il font, nous ferons.»

Les hommes ne sont pas plus sages. Ils se plaisent aussi aux sots habits, courts, étroits, découpés[817]:

On voit le fons des braies; c’est grant desordenanche. (46)

Ils disent: «L’amour a dames et la mort a chevaus!».—Hélas, tout va mal; les monnaies sont mauvaises; tout est cher; comment en serait-il autrement? Les guerres et les mortalités récentes n’ont rien changé aux habitudes.

Des princes.—Les impôts n’ont jamais été si lourds. Les princes de ce temps font tant de «levées» que le service de Dieu faut en plusieurs pays. Chacun se plaint et dit qu’on lui prend ce qu’il a.

Des marchands.—Le bon abbé n’a que des éloges à faire d’eux, s’ils sont loyaux. Leur métier est pénible: s’aventurer par terre et par mer, aller aux fêtes et aux foires, se tenir au courant de la valeur des denrées, des bons vents et des bonnes ventes. Mais ils rendent de grands services: pas de pays qui se suffise; les marchands sont les intermédiaires indispensables. «Quand marchandise faut», tout le monde s’en ressent. Il est vrai que, «quand on wagne bien», les ouvriers deviennent insolents; ils veulent alors travailler peu, vivre largement; ils font des «assanlées»[820], d’où des dissensions...

De tous en général.—L’auteur s’excuse ici de ne point poursuivre l’énumération des «états» de la société.

De tout en general dirai dorenavant. (60)

Un désordre inexprimable règne dans cette partie de son œuvre[821].

Le diable est un apothicaire qui a, dans sa boutique, quantité de boîtes d’épices, de confitures et de venins: ce sont les «plaisanches» des péchés et les péchés eux-mêmes. Il a répandu surtout, dans le monde tel qu’il est, le contenu de trois de ses boîtes, celles qui sont étiquetées Orgueil, Envie, Convoitise. Voyez les collèges «qui font elections», depuis celui des cardinaux jusqu’aux plus modestes; ils sont singulièrement saupoudrés de ces trois produits.

Convoitise. L’abbé en voit des symptômes certains dans les continuels changements de la valeur des monnaies et dans la prospérité des changeurs, usuriers, marchands du pape, qui s’enrichissent, achètent des «heritages»[822].

Ire. Elle règne dans les tavernes, où l’on se bat pour ne pas payer les écots; dans les fêtes et les assemblées. Il y a aussi les femmes qui font combattre leurs maris et leurs amis pour avoir la préséance à l’église.

Paresse. Vice de gens d’église qui, plus que le moutier, aiment leurs aises, faire la grasse matinée, se faire saigner et ventouser. Les laïques n’en sont pas exempts[823]; jeunes gens vigoureux, qui attendent avec impatience le signal de la fin des travaux: «Quite, quite!»; ouvriers agricoles qui désespèrent leurs maîtres par leur mollesse et leur insolence:

S’on les tence, tantost ont un parler poignant. (82)

Les valets, bergers et charruyers ont maintenant la prétention de prendre des congés avant le terme et de ne rien faire les dimanches et fêtes:

Par fiestes, par dimanches, doivent aisier leurs biestes; (83)
Or les laissent: se vont esbanyer es fiestes.

C’est comme les «meschines» ou servantes: paresseuses, «vanteresses», répondeuses; on n’a plus l’habitude de les commander, il les faut prier; elles gagnent leur salaire en allant bavarder chez les voisines. On a bien du mal, de nos jours, avec les «maisnies» (la domesticité): plusieurs sont «dangereux» de boire, de manger; cependant, bien des gens préfèrent tout supporter plutôt que de changer leur personnel:

Moult de gens sont honteus de mesnies cangier[825].
A parler bielement les convient[826] et blangier[827]...
Leur maniere souffrir convient et leur dangier[828].

Cultivateurs, vignerons, disent: «Meisnies tout emportent»; et leurs amis leur conseillent d’abandonner les terres qu’ils ont prises à cens: plus de profit à la culture[830].

Les autres ouvriers, ceux des villes, c’est la même chose. Ce sujet tient fort au cœur de l’abbé Gilles, qui a, «par lonc temps, assanlé ses pensées» sur ce point. Abstenez-vous, autant que possible, de «faire faire ouvrages» nouveaux; contentez-vous de ce qui existe, si vieux que ce soit; car les ouvriers de nos jours sont trop exigeants, trop peu consciencieux:

Chil ouvrier par journées ne font que longarder; (84)
Par froit font pau d’ouvrage, par caut vont cuffarder.[831]

Il faut être continuellement sur leur dos:

Y estre convient sour yaus pour l’oevre rewarder,
Car, s’il ne sont kaciet, d’ouvrer vont tost tarder.

L’abbé avait, sans doute, fait bâtir; et il avait gardé de cette expérience un très mauvais souvenir:

C’est uns drois paradis d’ouvriers a chiere lie. (85)
Mais c’est uns drois infiers[832] et droite dierverie[833]
Quant precheus[834] sour les boins voellent monstrer maistrie.
A chiaus qui font ouvrer moult souvent en anuie.

Gloutenie et luxure. On ne voit partout, de nos jours, que compagnies d’hommes et de femmes qui s’assemblent pour chanter, festoyer, caroler et «treskier» à grands frais. L’abbé l’«accorderait» bien, si c’était sans péché, car, «par nature», jeunes gens font chiere lie. Jadis, pour huit personnes, deux chapons suffisaient, avec trois ou quatre «los» de vin qu’on faisait venir de la taverne; et le principal plaisir de ces réunions, c’était la conversation. Maintenant, on s’engouffre à la taverne, sans aller à la messe, pour s’emplir démesurément la panse.—Il est bon de faire des assemblées de parents et d’amis, et des «mangiers sollempneus» en certaines circonstances, quand on est à son aise; car, c’est le moyen de donner une idée de sa fortune. Mais ces pauvres diables, qui n’ont que ce qu’ils gagnent et qui n’épargnent rien lorsqu’ils sont ensemble, font pitié.

L’ivrognerie est un sale vice. L’ivrogne se bat au cabaret et bat sa femme à la maison, engage tout ce qu’il a au tavernier, n’a plus de cœur à l’ouvrage. Il invite tout le monde:

Un los, ne deus, ne trois, sachiés, ne souffist mie; (92)
A tous chiaus qui sourvienent font toudis compagnie
Et qui plus en poet boire, c’est grans chevalerie.

Luxure, qui naît de Gloutenie. Cette matière est traitée fort au long, mais presque exclusivement d’après la Bible. L’abbé a entendu dire, toutefois, que ce vice prévaut plus que jamais. Il en blâme surtout les hommes:

Il répète, à ce propos, qu’il faudrait au moins se cacher: Caute, si non caste.

L’abbé entend dire que, maintenant, on aime mieux avoir femmes «en songnetages»[836] que de les épouser; si c’est vrai, c’est bien fâcheux. Et quel péril d’avoir des enfants du sexe féminin! Jadis les filles se mariaient déjà grandes, «toutes faites»; aujourd’hui les hommes les veulent très jeunes. On donnait «par raison» du sien aux mariages; aujourd’hui on se ruine pour avoir des femmes de haut lignage.—La mortalité de 1349 n’a fait réfléchir personne[837]; cet avertissement terrible est resté, jusqu’à présent, inutile.

La revue des «états du monde» prend fin par des exhortations et des prières.

*
* *

Dans la dernière partie de son «registre», l’abbé Gilles suppose que les dames et les hommes de Tournai, qui ont eu connaissance de ce qu’il a écrit sur leur compte, s’en plaignent et réclament des explications:

«Dans abbes[838], vous avés registret moult de coses...» 170

«Dans abbes»[839] disent les dames, vous avez très bien parlé du clergé, des vertus et des vices, mais vous nous avez trop maltraitées. Si nous nous habillons bien, c’est, filles, pour trouver des maris; femmes, pour plaire à nos hommes...

L’abbé en doute.—Vous, nous trouvez trop élégantes, trop «cornues», trop hardies, trop ajustées; c’est que vous avez vieilli:

«Souviegne vous, biaus sire, de vo temps de jadis; (176)
Vous fustes reveleus[840], or iestes affadis...»

L’abbé répliquera, si on l’attaque.—«Dans abbes», vous voulez opérer des miracles: vous voulez nous faire taire; nous vous donnerons chacune, si vous y réussissez, une paire de gants blancs.

Comment! hommes parront[841] et femmes se tairoyent! (177)

L’abbé n’y a jamais pensé.—«Dans abbes», vous voulez que nous nous tenions tranquilles. Et qui ferait partout, beau sire, fêtes et joie? On dit que compagnies ne valent rien sans femmes. Si nous n’avions pas de parures, on nous huerait.

L’abbé n’espère guère qu’elles se corrigeront; il se tait: il aurait trop à répondre.—«Dans abbes», prenez garde de radoter. Si vous êtes prud’homme, nous sommes «preudes femmes». Parlez de vos nonnains: «Vous savés par oïr s’elles sont amoureuses»...

L’abbé demande si les dames ont encore quelque chose dans leur sac.—«Dans abbes, ch’est voirs; nous aimons homme, che nos donne nature». Mais en tout bien tout honneur. Honte aux hommes et aux femmes qui font métier de débauche!

L’abbé n’aurait pas osé aller si loin; s’il a tant parlé, c’est qu’il a souci du salut des âmes.—«Dans abbés», nous ne pouvons rien changer à nos habitudes:

L’abbé reconnaît qu’il y a des sages et des folles; mais, ce qui l’indigne, c’est que les femmes du commun aient adopté les façons des grandes dames. Entre nous, bonnes dames et bonnes demoiselles, ce que j’en ai dit, c’est pour ces «soterielles», ces «garcettes», ces servantes, qui veulent avoir, comme les riches, «sorleriaus[843] sans caucettes», et caroler par les rues au son du tambour.

La se monstrent as hommes jolyes et parées, (193)
Se rewardent lesquelles monstrent mieuls leur denrées.
Se sont mesdemisieles accolées, tastées,
Se dient: «Ch’est tous siecles; pour chou fumes nous nées»...
Norir vos convenra, meschans, vos bastardiaus[844].

«Dans abbes», que faire? Nous sommes trop tentées; nul ne se souciera de nous si nous n’avons ni avoir ni parure.

L’abbé invoque Notre-Dame.—«Dans abbes», persuadez d’abord les hommes; car il nous faut leur obéir.

L’abbé a le dernier mot; il en profite pour proposer l’exemple de la Sainte Vierge et répéter une fois de plus ce qu’il a déjà dit cent fois.

 

C’est le tour des hommes.

«Dans abbes», nous venons apprendre à votre école. Nos femmes nous assourdissent de leur «haut parler», à table et au lit. Un conseil, s’il vous plaît.—Dieu seul, dit l’abbé, peut empêcher les femmes de parler. Vous venez vous plaindre d’elles; mais elles, elles ont aussi des griefs contre vous.

«Dans abbes», nos femmes veulent tout faire à leur volonté; on ne peut les apaiser; si on les bat, elles font leurs paquets pour s’en aller. Les bonnes femmes «se vouent» ou font des vœux quand leur mari est malade ou va «en ost banie»[845]; mais les autres profitent de ces circonstances-là pour cancaner avec les voisines.—Messieurs, dit l’abbé, il me semble que ceux d’entre vous qui vont à l’étranger tiennent peu de compte de leurs femmes; ils les laissent chargées d’enfants et de dettes, et en proie aux maquerelles. Au retour, quand on les informe de ce qui est arrivé en leur absence, ils ne sont pas contents et battent les malheureuses. D’autres, parmi vous, sont piliers de tavernes. «Se femmes se meffont, ch’est tout par leur maris».

«Dans abbes», elles vous en ont conté. «Moult tost seriés dechiut de femmes, biaus preudom»!—On parle, répond l’abbé, de la cointise (coquetterie) des femmes. C’est votre faute. Elles ont trop à se défendre, étant si souvent «requises» par vous. C’est votre devoir d’enseigner les femmes et de leur donner l’exemple; or, vous êtes les premiers à tourner le dos au bon vieux temps.

 

Paraissent enfin les «compagnons»[846] qui avaient coutume de visiter l’abbé Gilles pour le réconforter, comme Job, dans son malheur, quand il était aveugle. Ils buvaient ensemble du meilleur. Ils entendaient volontiers «sonner canchons et instrumens». Maintenant que l’abbé est guéri[847], Boins usages, comme on dit, doit iestre maintenus.

Campion[848] parle pour ses compagnons. «Dans abbes», lorsque vous ne voyiez, vous aimiez notre compagnie et vous nous faisiez chiere lie, largement. Nous louons Dieu de la grâce qu’il vous a faite, mais il nous déplaît de ne plus avoir de vos nouvelles. Les compagnons ne souffriront pas que vous viviez ainsi tout seul; vous tomberiez en mélancolie. Vous fûtes chancelier du prince de la Gale, ne l’oubliez point.

Li siecle ne vault riens, dans abbes, soyés aise. (262)
Pour cose qu’il aviegne sages ne se mesaise.
Boins vins, boine viande, compagnies apaise...

Campion, beau doux sire, dit l’abbé, ma chambre vous est ouverte. Les compagnons seront encore les bienvenus à partager ce «fort vin sans temprer» que j’aimais à boire quand je n’y voyais plus. Si ce n’est que je dois suivre un régime (m’abstenir d’ail, d’oignons, d’airuns et de vin pur), je n’ai pas changé. Vous me trouverez toujours fidèle au prince de la Gale.

Campion. «Dans abbes», nous avons étudié vos écrits. Quand vous étiez aveugle, vous n’avez pas perdu votre temps. Mais, croyez-nous, en voilà assez. Les femmes ne sont pas contentes de vous. «Dire voir fait souvent moult petit d’avantages.»

Merci du conseil, dit l’abbé. Il est vrai que je me suis beaucoup peiné, pendant ma maladie, de «faire des registres»; je pensais sans cesse, nuit et jour, aux états du monde... Certes, y voir clair est noble chose: quand on a ses yeux, on voit ce que Dieu a fait. Mais quand je fus «illuminé» de nouveau, j’ai vu des choses fort attristantes: la disparition des anciens usages, la décadence des Ordres, la servitude de l’Église, les costumes collants et courts des pauvres comme des puissants, plus de différences entre les maîtresses et les servantes, des enfants qui jurent par le sang et les boyaux, de mauvaises monnaies, la cherté de tout, des habits à boutons, des bourses et des courroies argentées, etc., etc.

Or visités vo peule[849], dous Diux, quand vous plaira. (278)
Vos vés tout; se savés quand li poins en sera.

INDEX
DES NOMS PROPRES

A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, R, S, T, U, V, W.