On en avait ri jusqu'à Saint-Germain.
Elles traversaient à petits pas, comme des reines, l'établissement de la Grenouillère; et elles semblaient fières de leur célébrité, heureuses des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à cette tourbe, à cette plèbe.
Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'œil de la fille une flamme s'allumait.
Lorsque les deux premières furent au bout de la table, Madeleine cria:—«Pauline!» La grosse se retourna, s'arrêta, tenant toujours le bras de son moussaillon femelle:
—Tiens! Madeleine... Viens donc me parler, ma chérie.
Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa maîtresse; mais elle lui dit d'un tel air:—«Tu sais, mon p'tit, tu peux filer,» qu'il se tut et resta seul.
Alors elles causèrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaietés heureuses passaient sur leurs lèvres; elles parlaient vite; et Pauline, par instants, regardait Paul à la dérobée avec un sourire narquois et méchant.
A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut près d'elles d'un élan, tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les épaules:—«Viens, je le veux, dit-il, je t'ai défendu de parler à ces gueuses.»
Mais Pauline éleva la voix et se mit à l'engueuler avec son répertoire de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait, sur le bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous cette pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant de cette bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures, et, devant le scandale qui commençait, il recula, retourna sur ses pas, et s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourné aux trois femmes victorieuses.
Il resta là, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme s'il l'eût arrachée, il enlevait d'un doigt nerveux une larme formée au coin de son œil.
C'est qu'il aimait éperdument, sans savoir pourquoi, malgré ses instincts délicats, malgré sa raison, malgré sa volonté même. Il était tombé dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux. D'une nature attendrie et fine, il avait rêvé des liaisons exquises, idéales et passionnées; et voilà que ce petit criquet de femme, bête, comme toutes les filles, d'une bêtise exaspérante, pas jolie même, maigre et rageuse, l'avait pris, captivé, possédé des pieds à la tête, corps et âme. Il subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et tout-puissant, cette force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait d'où, du démon de la chair, et qui jette l'homme le plus sensé aux pieds d'une fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal et souverain.
Et là, derrière son dos, il sentait qu'une chose infâme s'apprêtait. Des rires lui entraient au cœur. Que faire? Il le savait bien, mais il ne le pouvait pas.
Il regardait fixement, sur la berge en face, un pêcheur à la ligne immobile.
Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson d'argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience, il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un paquet d'entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu'au cœur; il lui sembla que cet hameçon c'était son amour, et que, s'il fallait l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout d'un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine tenait le fil.
Une main se posa sur son épaule; il eut un sursaut, se tourna; sa maîtresse était à son côté. Ils ne se parlèrent pas; et elle s'accouda comme lui à la balustrade, les yeux fixés sur la rivière.
Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait même pas à démêler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il éprouvait, c'était une joie de la sentir là, près de lui, revenue, et une lâcheté honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle ne le quittât point.
Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix très douce:—«Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le bateau.»
Elle répondit:—«Oui, mon chat.»
Et il l'aida à descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors elle le regarda en souriant et ils s'embrassèrent de nouveau.
Ils remontèrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plantée de saules, couverte d'herbes, baignée et tranquille dans la tiédeur de l'après-midi.
Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il était à peine six heures; alors, laissant leur yole, ils partirent à pied dans l'île, vers Bezons, à travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent le fleuve.
Les grands foins, prêts à être fauchés, étaient remplis de fleurs. Le soleil qui baissait étalait dessus une nappe de lumière rousse, et, dans la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de l'herbe se mêlaient aux humides senteurs du fleuve, imprégnaient l'air d'une langueur tendre, d'un bonheur léger, comme d'une vapeur de bien-être.
Une molle défaillance venait aux cœurs, et une espèce de communion avec cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystérieux frisson de vie épandue, avec cette poésie pénétrante, mélancolique, qui semblait sortir des plantes, des choses, s'épanouir, révélée aux sens en cette heure douce et recueillie.
Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils marchaient côte à côte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait les rues, un air traînant dans les mémoires, qui déchira brusquement la profonde et sereine harmonie du soir.
Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abîme. Elle battait les herbes de son ombrelle, la tête un peu baissée, contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des roulades, osant des trilles.
Son petit front, étroit, qu'il aimait tant, était donc vide, vide! Il n'y avait là dedans que cette musique de serinette; et les pensées qui s'y formaient par hasard étaient pareilles à cette musique. Elle ne comprenait rien de lui; ils étaient plus séparés que s'ils ne vivaient pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les lèvres?
Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remué jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour, il l'étreignit passionnément.
Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dégager, en murmurant par compensation:—«Va, je t'aime bien, mon chat.»
Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entraîna en courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, tout en sautant d'allégresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un buisson incendié par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir repris haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprît son exaltation.
Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain, à travers les arbres, ils aperçurent sur la rivière le canot monté par les quatre femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant à Madeleine des baisers. Puis elle cria:—«A ce soir!»
Madeleine répondit:—«A ce soir!»
Paul crut sentir soudain son cœur enveloppé de glace.
Et ils rentrèrent pour dîner.
Ils s'installèrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent à manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie, enfermée dans un globe de verre, qui les éclairait d'une lueur faible et vacillante; et l'on entendait à tout moment les explosions de cris des canotiers dans la grande salle du premier.
Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui dit:—«Je me sens très fatigué, ma mignonne; si tu veux, nous nous coucherons de bonne heure.»
Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lança ce regard énigmatique, ce regard à perfidies qui apparaît si vite au fond de l'œil de la femme. Puis, après avoir réfléchi, elle répondit:—«Tu te coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la Grenouillère.»
Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus horribles souffrances, mais il répondit d'un ton caressant et navré:—«Si tu étais bien gentille, nous resterions tous les deux.» Elle fit «non» de la tête sans ouvrir la bouche. Il insista:—«T'en prie! ma bichette.» Alors elle rompit brusquement:—«Tu sais ce que je t'ai dit. Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas. Quant à moi, j'ai promis: j'irai.»
Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains, et resta là, rêvant douloureusement.
Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient dans leurs yoles pour le bal de la Grenouillère.
Madeleine dit à Paul:—«Si tu ne viens pas, décide-toi, je demanderai à un de ces messieurs de me conduire.»
Paul se leva:—«Allons!» murmura-t-il.
Et ils partirent.
La nuit était noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine embrasée, par un souffle pesant, chargé d'ardeurs, de fermentations, de germes vifs qui, mêlés à la brise, l'alentissaient. Elle promenait sur les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un peu, tant elle semblait épaissie et lourde.
Les yoles se mettaient en route, portant à l'avant une lanterne vénitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils à des lucioles en délire; et des voix couraient dans l'ombre de tous côtés.
La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un bateau lancé passait près d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc du canotier éclairé par sa lanterne.
Lorsqu'ils eurent tourné le coude de la rivière, la Grenouillère leur apparut dans le lointain. L'établissement en fête était orné de girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de lumières. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots représentant des dômes, des pyramides, des monuments compliqués en feux de toutes nuances. Des festons enflammés traînaient jusqu'à l'eau; et quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne à pêche invisible, semblait une grosse étoile balancée.
Toute cette illumination répandait une lueur alentour du café, éclairait de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se détachait en gris pâle, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des champs et du ciel.
L'orchestre, composé de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter Madeleine.
Elle voulut tout de suite entrer. Paul désirait auparavant faire un tour dans l'île; mais il dut céder.
L'assistance s'était épurée. Les canotiers presque seuls restaient avec quelques bourgeois clairsemés et quelques jeunes gens flanqués de filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un habit noir fatigué, promenait en tous sens sa tête ravagée de vieux marchand de plaisirs publics à bon marché.
La grosse Pauline et ses compagnes n'étaient pas là; et Paul respira.
On dansait: les couples face à face cabriolaient éperdument, jetaient leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis-à-vis.
Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un envolement de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s'élevaient au-dessus de leurs têtes avec une facilité surprenante, et elles balançaient leurs ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs seins, répandant autour d'elles une senteur énergique de femmes en sueur.
Les mâles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscènes, se contorsionnaient, grimaçants et hideux, faisaient la roue sur les mains, ou bien, s'efforçant d'être drôles, esquissaient des manières avec une grâce ridicule.
Une grosse bonne et deux garçons servaient les consommations.
Ce café-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui le séparât du dehors, la danse échevelée s'étalait en face de la nuit pacifique et du firmament poudré d'astres.
Tout à coup le Mont-Valérien, là-bas, en face, sembla s'éclairer comme si un incendie se fût allumé derrière. La lueur s'étendit, s'accentua, envahissant peu à peu le ciel, décrivant un grand cercle lumineux, d'une lumière pâle et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit, d'un rouge ardent comme un métal sur l'enclume. Cela se développait lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se détachant bientôt de l'horizon, monta doucement dans l'espace. A mesure qu'elle s'élevait, sa nuance pourpre s'atténuait, devenait jaune, d'un jaune clair, éclatant; et l'astre paraissait diminuer à mesure qu'il s'éloignait.
Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation, oubliant sa maîtresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.
Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un œil anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l'autre. Personne ne l'avait vue.
Il errait ainsi, martyrisé d'inquiétude, quand un des garçons lui dit:—«C'est madame Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir tout à l'heure en compagnie de madame Pauline.» Et, au même moment, Paul apercevait, debout à l'autre extrémité du café, le mousse et les deux belles filles, toutes trois liées par la taille, et qui le guettaient en chuchotant.
Il comprit, et, comme un fou, s'élança dans l'île.
Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna sur ses pas. Alors il se mit à fouiller l'épaisseur des taillis, à vagabonder éperdument, s'arrêtant parfois pour écouter.
Les crapauds, par tout l'horizon, lançaient leur note métallique et courte.
Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une molle clarté, comme une poussière de ouate; elle pénétrait les feuillages, faisait couler sa lumière sur l'écorce argentée des peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frémissants des grands arbres. La grisante poésie de cette soirée d'été entrait dans Paul malgré lui, traversait son angoisse affolée, remuait son cœur avec une ironie féroce, développant jusqu'à la rage en son âme douce et contemplative ses besoins d'idéale tendresse, d'épanchements passionnés dans le sein d'une femme adorée et fidèle.
Il fut contraint de s'arrêter, étranglé par des sanglots précipités, déchirants.
La crise passée, il repartit.
Soudain il reçut comme un coup de couteau; on s'embrassait, là, derrière ce buisson. Il y courut; c'était un couple amoureux, dont les deux silhouettes s'éloignèrent vivement à son approche, enlacées, unies dans un baiser sans fin.
Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne répondrait point; et il avait aussi une peur affreuse de les découvrir tout à coup.
Les ritournelles des quadrilles avec les solos déchirants du piston, les rires faux de la flûte, les rages aiguës du violon lui tiraillaient le cœur, exaspérant sa souffrance. La musique enragée, boitillante, courait sous les arbres, tantôt affaiblie, tantôt grossie dans un souffle passager de brise.
Tout à coup il se dit qu'Elle était revenue peut-être? Oui! elle était revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tête sans raison, stupidement, emporté par ses terreurs, par les soupçons désordonnés qui l'envahissaient depuis quelque temps.
Et, saisi par une de ces accalmies singulières qui traversent parfois les plus grands désespoirs, il retourna vers le bal.
D'un coup d'œil il parcourut la salle. Elle n'était pas là. Il fit le tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau face à face avec les trois femmes. Il avait apparemment une figure désespérée et drôle, car toutes trois ensemble éclatèrent de gaieté.
Il se sauva, repartit dans l'île, se rua à travers les taillis, haletant.—Puis il écouta de nouveau,—il écouta longtemps, car ses oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin un petit rire perçant qu'il connaissait bien; et il avança tout doucement, rampant, écartant les branches, la poitrine tellement secouée par son cœur qu'il ne pouvait plus respirer.
Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis elles se turent.
Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse qui le ravageait. Il allait retourner à Chatou, prendre le train, et ne reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image brusquement l'envahit, et il l'aperçut en sa pensée quand elle s'éveillait au matin, dans leur lit tiède, se pressait câline contre lui, jetant ses bras à son cou, avec ses cheveux répandus, un peu mêlés sur le front, avec ses yeux fermés encore et ses lèvres ouvertes pour le premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l'emplit d'un regret frénétique et d'un désir forcené.
On parlait de nouveau; et il s'approcha, courbé en deux. Puis un léger cri courut sous les branches tout près de lui. Un cri! Un de ces cris d'amour qu'il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse. Il avançait encore, toujours, comme malgré lui, attiré invinciblement, sans avoir conscience de rien... et il les vit.
Oh! si c'eût été un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait enchaîné par leur infamie même. Et il restait là, anéanti, bouleversé, comme s'il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un crime contre nature, monstrueux, une immonde profanation.
Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit poisson dont il avait senti arracher les entrailles... Mais Madeleine murmura: «Pauline!» du même ton passionné qu'elle disait: «Paul!» et il fut traversé d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.
Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit et se trouva soudain devant le fleuve, devant le bras rapide éclairé par la lune. Le courant torrentueux faisait de grands tourbillons où se jouait la lumière. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant à son pied une large bande obscure où les remous s'entendaient dans l'ombre.
Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'étageaient en pleine clarté.
Paul vit tout cela comme dans un songe, comme à travers un souvenir; il ne songeait à rien, ne comprenait rien, et toutes les choses, son existence même, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oubliées, finies.
Le fleuve était là. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il était fou. Il se retourna cependant vers l'île, vers Elle; et, dans l'air calme de la nuit où dansaient toujours les refrains affaiblis et obstinés du bastringue, il lança d'une voix désespérée, suraiguë, surhumaine, un effroyable cri:—«Madeleine!»
Son appel déchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout l'horizon.
Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bête, il sauta dans la rivière. L'eau jaillit, se referma, et, de la place où il avait disparu, une succession de grands cercles partit, élargissant jusqu'à l'autre berge leurs ondulations brillantes.
Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa:—«C'est Paul.»—Un soupçon surgit en son âme.—«Il s'est noyé,» dit-elle. Et elle s'élança vers la rive, où la grosse Pauline la rejoignit.
Un lourd bachot monté par deux hommes tournait et retournait sur place. Un des bateliers ramait, l'autre enfonçait dans l'eau un grand bâton et semblait chercher quelque chose. Pauline cria:—«Que faites-vous? Qu'y a-t-il?» Une voix inconnue répondit:—«C'est un homme qui vient de se noyer.»
Les deux femmes, pressées l'une contre l'autre, hagardes, suivaient les évolutions de la barque. La musique de la Grenouillère folâtrait toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des sombres pêcheurs; et la rivière, qui cachait maintenant un cadavre, tournoyait, illuminée.
Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter Madeleine. Enfin, après une demi-heure au moins, un des hommes annonça:—«Je le tiens!» Et il fit remonter sa longue gaffe, doucement, tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut à la surface de l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs forces, halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur bateau.
Ensuite ils gagnèrent la terre, en cherchant une place éclairée et basse. Au moment où ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.
Dès qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumière de la lune, il semblait vert déjà, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses habits pleins de vase. Ses doigts fermés et raidis étaient affreux. Une espèce d'enduit noirâtre et liquide couvrait tout son corps. La figure paraissait enflée, et de ses cheveux collés par le limon une eau sale coulait sans cesse.
Les deux hommes l'examinèrent.
—Tu le connais? dit l'un.
L'autre, le passeur de Croissy, hésitait:—«Oui, il me semble bien que j'ai vu cette tête-là; mais tu sais, comme ça, on ne reconnaît pas bien.»—Puis, soudain:—«Mais c'est monsieur Paul!»
—Qui ça, monsieur Paul? demanda son camarade. Le premier reprit:
—Mais monsieur Paul Baron, le fils du sénateur, ce p'tit qu'était si amoureux.
L'autre ajouta philosophiquement:
—Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de même quand on est riche!
Madeleine sanglotait, tombée par terre. Pauline s'approcha du corps et demanda:—«Est-ce qu'il est bien mort?—tout à fait?»
Les hommes haussèrent les épaules:—«Oh! après ce temps-là! pour sûr.»
Puis l'un d'eux interrogea:—«C'est chez Grillon qu'il logeait?»—«Oui, reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise.»
Ils remontèrent dans leur bateau et repartirent, s'éloignant lentement à cause du courant rapide; et longtemps encore après qu'on ne les vit plus de la place où les femmes étaient restées, on entendit tomber dans l'eau les coups réguliers des avirons.
Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine éplorée, la câlina, l'embrassa longtemps, la consola:—«Que veux-tu, ce n'est point ta faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empêcher les hommes de faire des bêtises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, après tout!»—Puis la relevant:—«Allons, ma chérie, viens-t'en coucher à la maison; tu ne peux pas rentrer chez Grillon ce soir.—Elle l'embrassa de nouveau:—«Va, nous te guérirons,» dit-elle.
Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots affaiblis, la tête sur l'épaule de Pauline, comme réfugiée dans une tendresse plus intime et plus sûre, plus familière et plus confiante, elle partit à tout petits pas.
Lorsque les premiers beaux jours arrivent, que la terre s'éveille et reverdit, que la tiédeur parfumée de l'air nous caresse la peau, entre dans la poitrine, semble pénétrer au cœur lui-même, il nous vient des désirs vagues de bonheurs indéfinis, des envies de courir, d'aller au hasard, de chercher aventure, de boire du printemps.
L'hiver ayant été fort dur l'an dernier, ce besoin d'épanouissement fut, au mois de mai, comme une ivresse qui m'envahit, une poussée de sève débordante.
Or, en m'éveillant un matin, j'aperçus par ma fenêtre, au-dessus des maisons voisines, la grande nappe bleue du ciel tout enflammée de soleil. Les serins accrochés aux fenêtres s'égosillaient; les bonnes chantaient à tous les étages; une rumeur gaie montait de la rue; et je sortis, l'esprit en fête, pour aller je ne sais où.
Les gens qu'on rencontrait souriaient; un souffle de bonheur flottait partout dans la lumière chaude du printemps revenu. On eût dit qu'il y avait sur la ville une brise d'amour épandue; et les jeunes femmes qui passaient en toilette du matin, portant dans les yeux comme une tendresse cachée et une grâce, plus molle dans la démarche, m'emplissaient le cœur de trouble.
Sans savoir comment, sans savoir pourquoi, j'arrivai au bord de la Seine. Des bateaux à vapeur filaient vers Suresnes, et il me vint soudain une envie démesurée de courir à travers les bois.
Le pont de la Mouche était couvert de passagers, car le premier soleil vous tire, malgré vous, du logis, et tout le monde remue, va, vient, cause avec le voisin.
C'était une voisine que j'avais; une petite ouvrière sans doute, avec une grâce toute parisienne, une mignonne tête blonde sous des cheveux bouclés aux tempes; des cheveux qui semblaient une lumière frisée, descendaient à l'oreille, couraient jusqu'à la nuque, dansaient au vent, puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si léger, si blond, qu'on le voyait à peine, mais qu'on éprouvait une irrésistible envie de mettre là une foule de baisers.
Sous l'insistance de mon regard, elle tourna la tête vers moi, puis baissa brusquement les yeux, tandis qu'un pli léger, comme un sourire prêt à naître, enfonçant un peu le coin de sa bouche, faisait apparaître aussi là ce fin duvet soyeux et pâle que le soleil dorait un peu.
La rivière calme s'élargissait. Une paix chaude planait dans l'atmosphère, et un murmure de vie semblait emplir l'espace. Ma voisine releva les yeux, et, cette fois, comme je la regardais toujours, elle sourit décidément. Elle était charmante ainsi, et dans son regard fuyant mille choses m'apparurent, mille choses ignorées jusqu'ici. J'y vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la poésie que nous rêvons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et j'avais un désir fou d'ouvrir les bras, de l'emporter quelque part pour lui murmurer à l'oreille la suave musique des paroles d'amour.
J'allais ouvrir la bouche et l'aborder, quand quelqu'un me toucha l'épaule. Je me retournai, surpris, et j'aperçus un homme d'aspect ordinaire, ni jeune ni vieux, qui me regardait d'un air triste.
—Je voudrais vous parler, dit-il.
Je fis une grimace qu'il vit sans doute, car il ajouta:—«C'est important.»
Je me levai et le suivis à l'autre bout du bateau:—«Monsieur, reprit-il, quand l'hiver approche avec les froids, la pluie et la neige, votre médecin vous dit chaque jour: «Tenez-vous les pieds bien chauds, gardez-vous des refroidissements, des rhumes, des bronchites, des pleurésies.» Alors vous prenez mille précautions, vous portez de la flanelle, des pardessus épais, des gros souliers, ce qui ne vous empêche pas toujours de passer deux mois au lit. Mais quand revient le printemps avec ses feuilles et ses fleurs, ses brises chaudes et amollissantes, ses exhalaisons des champs qui vous apportent des troubles vagues, des attendrissements sans cause, il n'est personne qui vienne vous dire: «Monsieur, prenez garde à l'amour! Il est embusqué partout; il vous guette à tous les coins; toutes ses ruses sont tendues, toutes ses armes aiguisées, toutes ses perfidies préparées! Prenez garde à l'amour!... Prenez garde à l'amour! Il est plus dangereux que le rhume, la bronchite ou la pleurésie! Il ne pardonne pas, et fait commettre à tout le monde des bêtises irréparables.» Oui, monsieur, je dis que, chaque année, le gouvernement devrait faire mettre sur les murs de grandes affiches avec ces mots: «Retour du printemps. Citoyens français, prenez garde à l'amour;» de même qu'on écrit sur la porte des maisons: «Prenez garde à la peinture.»—Eh bien, puisque le gouvernement ne le fait pas, moi je le remplace, et je vous dis: «Prenez garde à l'amour; il est en train de vous pincer, et j'ai le devoir de vous prévenir comme on prévient, en Russie, un passant dont le nez gèle.»
Je demeurais stupéfait devant cet étrange particulier, et, prenant un air digne:—«Enfin, monsieur, vous me paraissez vous mêler de ce qui ne vous regarde guère.»
Il fit un mouvement brusque, et répondit:—«Oh! monsieur! monsieur! si je m'aperçois qu'un homme va se noyer dans un endroit dangereux, il faut donc le laisser périr? Tenez, écoutez mon histoire, et vous comprendrez pourquoi j'ose vous parler ainsi.
«C'était l'an dernier, à pareille époque. Je dois vous dire, d'abord, monsieur, que je suis employé au Ministère de la marine, où nos chefs, les commissaires, prennent au sérieux leurs galons d'officiers plumitifs pour nous traiter comme des gabiers.—Ah! si tous les chefs étaient civils,—mais je passe.—Donc j'apercevais de mon bureau un petit bout de ciel tout bleu où volaient des hirondelles; et il me venait des envies de danser au milieu de mes cartons noirs.
«Mon désir de liberté grandit tellement, que, malgré ma répugnance, j'allai trouver mon singe. C'était un petit grincheux toujours en colère. Je me dis malade. Il me regarda dans le nez et cria:—«Je n'en crois rien, monsieur. Enfin, allez-vous-en! Pensez-vous qu'un bureau peut marcher avec des employés pareils?»
«Mais je filai, je gagnai la Seine. Il faisait un temps comme aujourd'hui; et je pris la Mouche pour faire un tour à Saint-Cloud.
«Ah! monsieur! comme mon chef aurait dû m'en refuser la permission!
«Il me sembla que je me dilatais sous le soleil. J'aimais tout, le bateau, la rivière, les arbres, les maisons, mes voisins, tout. J'avais envie d'embrasser quelque chose, n'importe quoi: c'était l'amour qui préparait son piège.
«Tout à coup, au Trocadéro, une jeune fille monta avec un petit paquet à la main, et elle s'assit en face de moi.
«Elle était jolie, oui, monsieur; mais c'est étonnant comme les femmes vous semblent mieux quand il fait beau, au premier printemps: elles ont un capiteux, un charme, un je ne sais quoi tout particulier. C'est absolument comme du vin qu'on boit après le fromage.
«Je la regardais, et elle aussi elle me regardait,—mais seulement de temps en temps, comme la vôtre tout à l'heure. Enfin, à force de nous considérer, il me sembla que nous nous connaissions assez pour entamer conversation, et je lui parlai. Elle répondit. Elle était gentille comme tout, décidément. Elle me grisait, mon cher monsieur!
«A Saint-Cloud, elle descendit,—je la suivis.—Elle allait livrer une commande. Quand elle reparut, le bateau venait de partir. Je me mis à marcher à côté d'elle, et la douceur de l'air nous arrachait des soupirs à tous les deux.
—«Il ferait bien bon dans les bois,» lui dis-je.
«Elle répondit:—«Oh! oui!»
—«Si nous allions y faire un tour, voulez-vous, mademoiselle?»
«Elle me guetta en dessous d'un coup d'œil rapide comme pour bien apprécier ce que je valais, puis, après avoir hésité quelque temps, elle accepta. Et nous voilà côte à côte au milieu des arbres. Sous le feuillage un peu grêle encore, l'herbe, haute, drue, d'un vert luisant, comme vernie, était inondée de soleil et pleine de petites bêtes qui s'aimaient aussi. On entendait partout des chants d'oiseaux. Alors ma compagne se mit à courir en gambadant, enivrée d'air et d'effluves champêtres. Et moi je courais derrière en sautant comme elle. Est-on bête, monsieur, par moments!
«Puis elle chanta éperdument mille choses, des airs d'opéra, la chanson de Musette! La chanson de Musette! comme elle me sembla poétique alors!... Je pleurais presque. Oh! ce sont toutes ces balivernes-là qui nous troublent la tête; ne prenez jamais, croyez-moi, une femme qui chante à la campagne, surtout si elle chante la chanson de Musette!
«Elle fut bientôt fatiguée et s'assit sur un talus vert. Moi, je me mis à ses pieds, et je lui saisis les mains; ses petites mains poivrées de coups d'aiguille, et cela m'attendrit. Je me disais:—«Voici les saintes marques du travail.»—Oh! monsieur, monsieur, savez-vous ce qu'elles signifient, les saintes marques du travail? Elles veulent dire tous les commérages de l'atelier, les polissonneries chuchotées, l'esprit souillé par toutes les ordures racontées, la chasteté perdue, toute la sottise des bavardages, toute la misère des habitudes quotidiennes, toute l'étroitesse des idées propres aux femmes du commun, installées souverainement dans celle qui porte au bout des doigts les saintes marques du travail.
«Puis nous nous sommes regardés dans les yeux longuement.
«Oh! cet œil de la femme, quelle puissance il a! Comme il trouble, envahit, possède, domine! Comme il semble profond, plein de promesses, d'infini! On appelle cela se regarder dans l'âme! Oh! monsieur, quelle blague! Si l'on y voyait, dans l'âme, on serait plus sage, allez.
«Enfin, j'étais emballé, fou. Je voulus la prendre dans mes bras. Elle me dit:—«A bas les pattes!»
«Alors je m'agenouillai près d'elle et j'ouvris mon cœur; je versai sur ses genoux toutes les tendresses qui m'étouffaient. Elle parut étonnée de mon changement d'allure, et me considéra d'un regard oblique comme si elle se fût dit:—Ah! c'est comme ça qu'on joue de toi, mon bon; eh bien! nous allons voir.
«En amour, monsieur, nous sommes toujours des naïfs, et les femmes des commerçantes.
«J'aurais pu la posséder, sans doute; j'ai compris plus tard ma sottise, mais ce que je cherchais, moi, ce n'était pas un corps; c'était de la tendresse, de l'idéal. J'ai fait du sentiment quand j'aurais dû mieux employer mon temps.
«Dès qu'elle en eut assez de mes déclarations, elle se leva; et nous revînmes à Saint-Cloud. Je ne la quittai qu'à Paris. Elle avait l'air si triste depuis notre retour que je l'interrogeai. Elle répondit:—«Je pense que voilà des journées comme on n'en a pas beaucoup dans sa vie.»—Mon cœur battait à me défoncer la poitrine.
«Je la revis le dimanche suivant, et encore le dimanche d'après, et tous les autres dimanches. Je l'emmenai à Bougival, Saint-Germain, Maisons-Laffitte, Poissy; partout où se déroulent les amours de banlieue.
«La petite coquine, à son tour, me «la faisait à la passion».
«Je perdis enfin tout à fait la tête, et, trois mois après, je l'épousai.
«Que voulez-vous, monsieur, on est employé, seul, sans famille, sans conseils! On se dit que la vie serait douce avec une femme! Et on l'épouse, cette femme!
«Alors elle vous injurie du matin au soir, ne comprend rien, ne sait rien, jacasse sans fin, chante à tue-tête la chanson de Musette (oh! la chanson de Musette, quelle scie!), se bat avec le charbonnier, raconte à la concierge les intimités de son ménage, confie à la bonne du voisin tous les secrets de l'alcôve, débine son mari chez les fournisseurs, et a la tête farcie d'histoires si stupides, de croyances si idiotes, d'opinions si grotesques, de préjugés si prodigieux, que je pleure de découragement, monsieur, toutes les fois que je cause avec elle.»
Il se tut, un peu essoufflé et très ému. Je le regardais, pris de pitié pour ce pauvre diable naïf, et j'allais lui répondre quelque chose, quand le bateau s'arrêta. On arrivait à Saint-Cloud.
La petite femme qui m'avait troublé se leva pour descendre. Elle passa près de moi en me jetant un coup d'œil de côté avec un sourire furtif, un de ces sourires qui vous affolent; puis elle sauta sur le ponton.
Je m'élançai pour la suivre, mais mon voisin me saisit par la manche. Je me dégageai d'un mouvement brusque; il m'empoigna par les pans de ma redingote, et il me tirait en arrière en répétant:—«Vous n'irez pas! vous n'irez pas!» d'une voix si haute, que tout le monde se retourna.
Un rire courut autour de nous, et je demeurai immobile, furieux, mais sans audace devant le ridicule et le scandale.
Et le bateau repartit.
La petite femme restée sur le ponton, me regardait m'éloigner d'un air désappointé, tandis que mon persécuteur me soufflait dans l'oreille en se frottant les mains:
—Je vous ai rendu là un rude service, allez.
Les cinq amis achevaient de dîner, cinq hommes du monde, mûrs, riches, trois mariés, deux restés garçons. Ils se réunissaient ainsi tous les mois, en souvenir de leur jeunesse, et, après avoir dîné, ils causaient jusqu'à deux heures du matin. Restés amis intimes, et se plaisant ensemble, ils trouvaient peut-être là leurs meilleurs soirs dans la vie. On bavardait sur tout, sur tout ce qui occupe et amuse les Parisiens; c'était entre eux, comme dans la plupart des salons d'ailleurs, une espèce de recommencement parlé de la lecture des journaux du matin.
Un des plus gais était Joseph de Bardon, célibataire et vivant la vie parisienne de la façon la plus complète et la plus fantaisiste. Ce n'était point un débauché ni un dépravé, mais un curieux, un joyeux encore jeune; car il avait à peine quarante ans. Homme du monde dans le sens le plus large et le plus bienveillant que puisse mériter ce mot, doué de beaucoup d'esprit sans grande profondeur, d'un savoir varié sans érudition vraie, d'une compréhension agile sans pénétration sérieuse, il tirait de ses observations, de ses aventures, de tout ce qu'il voyait, rencontrait et trouvait, des anecdotes de roman comique et philosophique en même temps, et des remarques humoristiques qui lui faisaient par la ville une grande réputation d'intelligence.
C'était l'orateur du dîner. Il avait la sienne, chaque fois, son histoire, sur laquelle on comptait. Il se mit à la dire sans qu'on l'en eût prié.
Fumant, les coudes sur la table, un verre de fine champagne à moitié plein devant son assiette, engourdi dans une atmosphère de tabac aromatisée par le café chaud, il semblait chez lui tout à fait, comme certains êtres sont chez eux absolument, en certains lieux et en certains moments, comme une dévote dans une chapelle, comme un poisson rouge dans son bocal.
Il dit, entre deux bouffées de fumée:
—Il m'est arrivé une singulière aventure il y a quelque temps.
Toutes les bouches demandèrent presque ensemble: «Racontez».
Il reprit:
—Volontiers. Vous savez que je me promène beaucoup dans Paris, comme les bibelotiers qui fouillent les vitrines. Moi je guette les spectacles, les gens, tout ce qui passe, et tout ce qui se passe.
Or, vers la mi-septembre, il faisait très beau temps à ce moment-là, je sortis de chez moi, une après-midi, sans savoir où j'irais. On a toujours un vague désir de faire une visite à une jolie femme quelconque. On choisit dans sa galerie, on les compare dans sa pensée, on pèse l'intérêt qu'elles vous inspirent, le charme qu'elles vous imposent et on se décide enfin suivant l'attraction du jour. Mais quand le soleil est très beau et l'air tiède, ils vous enlèvent souvent toute envie de visites.
Le soleil était beau, et l'air tiède; j'allumai un cigare et je m'en allai tout bêtement sur le boulevard extérieur. Puis comme je flânais, l'idée me vint de pousser jusqu'au cimetière Montmartre et d'y entrer.
J'aime beaucoup les cimetières, moi, ça me repose et me mélancolise: j'en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons amis là dedans, de ceux qu'on ne va plus voir; et j'y vais encore, moi, de temps en temps.
Justement, dans ce cimetière Montmartre, j'ai une histoire de cœur, une maîtresse qui m'avait beaucoup pincé, très ému, une charmante petite femme dont le souvenir, en même temps qu'il me peine énormément, me donne des regrets... des regrets de toute nature... Et je vais rêver sur sa tombe... C'est fini pour elle.
Et puis, j'aime aussi les cimetières, parce que ce sont des villes monstrueuses, prodigieusement habitées. Songez donc à ce qu'il y a de morts dans ce petit espace, à toutes les générations de Parisiens qui sont logés là, pour toujours, troglodytes définitifs enfermés dans leurs petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d'une pierre ou marqués d'une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant de bruit, ces imbéciles.
Puis encore, dans les cimetières, il y a des monuments presque aussi intéressants que dans les musées. Le tombeau de Cavaignac m'a fait songer, je l'avoue, sans le comparer, à ce chef-d'œuvre de Jean Goujon: le corps de Louis de Brézé, couché dans la chapelle souterraine de la cathédrale de Rouen; tout l'art dit moderne et réaliste est venu de là, messieurs. Ce mort, Louis de Brézé, est plus vrai, plus terrible, plus fait de chair inanimée, convulsée encore par l'agonie, que tous les cadavres tourmentés qu'on tortionne aujourd'hui sur les tombes.
Mais au cimetière Montmartre on peut encore admirer le monument de Baudin, qui a de la grandeur; celui de Gautier, celui de Mürger, où j'ai vu l'autre jour une seule pauvre couronne d'immortelles jaunes, apportée par qui? par la dernière grisette, très vieille, et concierge aux environs, peut-être? C'est une jolie statuette de Millet, mais que détruisent l'abandon et la saleté. Chante la jeunesse, ô Mürger!
Me voici donc entrant dans le cimetière Montmartre, et tout à coup imprégné de tristesse, d'une tristesse qui ne faisait pas trop de mal, d'ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se porte bien: «Ça n'est pas drôle, cet endroit-là, mais le moment n'en est pas encore venu pour moi...».
L'impression de l'automne, de cette humidité tiède qui sent la mort des feuilles et le soleil affaibli, fatigué, anémique, aggravait en la poétisant la sensation de solitude et de fin définitive flottant sur ce lieu, qui sent la mort des hommes.
Je m'en allais à petits pas dans ces rues de tombes, où les voisins ne voisinent point, ne couchent plus ensemble et ne lisent pas de journaux. Et je me mis, moi, à lire les épitaphes. Ça, par exemple, c'est la chose la plus amusante du monde. Jamais Labiche, jamais Meilhac ne m'ont fait rire comme le comique de la prose tombale. Ah! quels livres supérieurs à ceux de Paul de Kock pour ouvrir la rate que ces plaques de marbre et ces croix où les parents des morts ont épanché leurs regrets, leurs vœux pour le bonheur du disparu dans l'autre monde, et leur espoir de le rejoindre—blagueurs!
Mais j'adore surtout, dans ce cimetière, la partie abandonnée, solitaire, pleine de grands ifs et de cyprès, vieux quartier des anciens morts qui redeviendra bientôt un quartier neuf, dont on abattra les arbres verts, nourris de cadavres humains, pour aligner les récents trépassés sous de petites galettes de marbre.
Quand j'eus erré là le temps de me rafraîchir l'esprit, je compris que j'allais m'ennuyer et qu'il fallait porter au dernier lit de ma petite amie l'hommage fidèle de mon souvenir. J'avais le cœur un peu serré en arrivant près de sa tombe. Pauvre chère, elle était si gentille, et si amoureuse, et si blanche, et si fraîche... et maintenant... si on ouvrait ça...
Penché sur la grille de fer, je lui dis tout bas ma peine, qu'elle n'entendit point sans doute, et j'allais partir quand je vis une femme en noir, en grand deuil, qui s'agenouillait sur le tombeau voisin. Son voile de crêpe relevé laissait apercevoir une jolie tête blonde, dont les cheveux en bandeaux semblaient éclairés par une lumière d'aurore sous la nuit de sa coiffure. Je restai.
Certes, elle devait souffrir d'une profonde douleur. Elle avait enfoui son regard dans ses mains, et rigide, en une méditation de statue, partie en ses regrets, égrenant dans l'ombre des yeux cachés et fermés le chapelet torturant des souvenirs, elle semblait elle-même être une morte qui penserait à un mort. Puis tout à coup je devinai qu'elle allait pleurer, je le devinai à un petit mouvement du dos pareil à un frisson de vent dans un saule. Elle pleura doucement d'abord, puis plus fort, avec des mouvements rapides du cou et des épaules. Soudain elle découvrit ses yeux. Ils étaient pleins de larmes et charmants, des yeux de folle qu'elle promena autour d'elle, en une sorte de réveil de cauchemar. Elle me vit la regarder, parut honteuse et se cacha encore toute la figure dans ses mains. Alors ses sanglots devinrent convulsifs, et sa tête lentement se pencha vers le marbre. Elle y posa son front, et son voile se répandant autour d'elle couvrit les angles blancs de la sépulture aimée, comme un deuil nouveau. Je l'entendis gémir, puis elle s'affaissa, sa joue sur la dalle, et demeura immobile, sans connaissance.
Je me précipitai vers elle, je lui frappai dans les mains, je soufflai sur ses paupières, tout en lisant l'épitaphe très simple: «Ici repose Louis-Théodore Carrel, capitaine d'infanterie de marine, tué par l'ennemi, au Tonkin. Priez pour lui.»
Cette mort remontait à quelques mois. Je fus attendri jusqu'aux larmes, et je redoublai mes soins. Ils réussirent; elle revint à elle. J'avais l'air très ému—je ne suis pas trop mal, je n'ai pas quarante ans.—Je compris à son premier regard qu'elle serait polie et reconnaissante. Elle le fut, avec d'autres larmes, et son histoire contée, sortie par fragments de sa poitrine haletante, la mort de l'officier tombé au Tonkin, au bout d'un an de mariage, après l'avoir épousée par amour, car, orpheline de père et de mère, elle avait tout juste la dot réglementaire.
Je la consolai, je la réconfortai, je la soulevai, je la relevai. Puis je lui dis:
—Ne restez pas ici. Venez.
Elle murmura:
—Je suis incapable de marcher.
—Je vais vous soutenir.
—Merci, monsieur, vous êtes bon. Vous veniez également ici pleurer un mort?
—Oui, madame.
—Une morte?
—Oui, madame.
—Votre femme?
—Une amie.
—On peut aimer une amie autant que sa femme, la passion n'a pas de loi.
—Oui, madame.
Et nous voilà partis ensemble, elle appuyée sur moi, moi la portant presque par les chemins du cimetière. Quand nous en fûmes sortis, elle murmura, défaillante:
—Je crois que je vais me trouver mal.
—Voulez-vous entrer quelque part, prendre quelque chose?
—Oui, monsieur.
J'aperçus un restaurant, un de ces restaurants où les amis des morts vont fêter la corvée finie. Nous y entrâmes. Et je lui fis boire une tasse de thé bien chaud qui parut la ranimer. Un vague sourire lui vint aux lèvres. Et elle me parla d'elle. C'était si triste, si triste d'être toute seule dans la vie, toute seule chez soi, nuit et jour, de n'avoir plus personne à qui donner de l'affection, de la confiance, de l'intimité.
Cela avait l'air sincère. C'était gentil dans sa bouche. Je m'attendrissais. Elle était fort jeune, vingt ans peut-être. Je lui fis des compliments qu'elle accepta fort bien. Puis, comme l'heure passait, je lui proposai de la reconduire chez elle avec une voiture. Elle accepta; et, dans le fiacre, nous restâmes tellement l'un contre l'autre, épaule contre épaule, que nos chaleurs se mêlaient à travers les vêtements, ce qui est bien la chose la plus troublante du monde.
Quand la voiture fut arrêtée à sa maison, elle murmura: «Je me sens incapable de monter seule mon escalier, car je demeure au quatrième. Vous avez été si bon, voulez-vous encore me donner le bras jusqu'à mon logis?»
Je m'empressai d'accepter. Elle monta lentement, en soufflant beaucoup. Puis, devant sa porte, elle ajouta:
—Entrez donc quelques instants pour que je puisse vous remercier.
Et j'entrai, parbleu.
C'était modeste, même un peu pauvre, mais simple et bien arrangé, chez elle.
Nous nous assîmes côte à côte sur un petit canapé, et elle me parla de nouveau de sa solitude.
Elle sonna sa bonne, afin de m'offrir quelque chose à boire. La bonne ne vint pas. J'en fus ravi en supposant que cette bonne-là ne devait être que du matin: ce qu'on appelle une femme de ménage.
Elle avait ôté son chapeau. Elle était vraiment gentille avec ses yeux clairs fixés sur moi, si bien fixés, si clairs que j'eus une tentation terrible et j'y cédai. Je la saisis dans mes bras, et sur ses paupières qui se fermèrent soudain, je mis des baisers... des baisers... des baisers... tant et plus.
Elle se débattait en me repoussant et répétant: «Finissez... finissez... finissez donc.»
Quel sens donnait-elle à ce mot? En des cas pareils, «finir» peut en avoir au moins deux. Pour la faire taire je passai des yeux à la bouche, et je donnai au mot «finir» la conclusion que je préférais. Elle ne résista pas trop, et quand nous nous regardâmes de nouveau, après cet outrage à la mémoire du capitaine tué au Tonkin, elle avait un air alangui, attendri, résigné, qui dissipa mes inquiétudes.
Alors je fus galant, empressé et reconnaissant. Et après une nouvelle causerie d'une heure environ, je lui demandai:
—Où dînez-vous?
—Dans un petit restaurant des environs.
—Toute seule?
—Mais oui.
—Voulez-vous dîner avec moi?
—Où ça?
—Dans un bon restaurant du boulevard.
Elle résista un peu. J'insistai: elle céda, en se donnant à elle-même cet argument: «Je m'ennuie tant... tant,» puis elle ajouta: «Il faut que je passe une robe un peu moins sombre.»
Et elle entra dans sa chambre à coucher.
Quand elle en sortit, elle était en demi-deuil, charmante, fine et mince, dans une toilette grise et fort simple. Elle avait évidemment tenue de cimetière et tenue de ville.
Le dîner fut très cordial. Elle but du champagne, s'alluma, s'anima et je rentrai chez elle, avec elle.
Cette liaison nouée sur les tombes dura trois semaines environ. Mais on se fatigue de tout, et principalement des femmes. Je la quittai sous prétexte d'un voyage indispensable. J'eus un départ très généreux, dont elle me remercia beaucoup. Et elle me fit promettre, elle me fit jurer de revenir après mon retour, car elle semblait vraiment un peu attachée à moi.
Je courus à d'autres tendresses, et un mois environ se passa sans que la pensée de revoir cette petite amoureuse funéraire fût assez forte pour que j'y cédasse. Cependant je ne l'oubliais point... Son souvenir me hantait comme un mystère, comme un problème de psychologie, comme une de ces questions inexplicables dont la solution nous harcèle.
Je ne sais pourquoi, un jour, je m'imaginai que je la retrouverais au cimetière Montmartre, et j'y allai.
Je m'y promenai longtemps sans rencontrer d'autres personnes que les visiteurs ordinaires de ce lieu, ceux qui n'ont pas encore rompu toutes relations avec leurs morts. La tombe du capitaine tué au Tonkin n'avait pas de pleureuse sur son marbre, ni de fleurs, ni de couronnes.
Mais comme je m'égarai dans un autre quartier de cette grande ville de trépassés, j'aperçus tout à coup, au bout d'une étroite avenue de croix, venant vers moi, un couple en grand deuil, l'homme et la femme. O stupeur! quand ils s'approchèrent, je la reconnus. C'était elle!
Elle me vit, rougit, et, comme je la frôlais en la croisant, elle me fit un tout petit signe, un tout petit coup d'œil qui signifiaient: «Ne me reconnaissez pas,» mais qui semblaient dire aussi: «Revenez me voir mon chéri.»
L'homme était bien, distingué, chic, officier de la Légion d'honneur, âgé d'environ cinquante ans.
Et il la soutenait, comme je l'avais soutenue moi-même en quittant le cimetière.
Je m'en allai stupéfait, me demandant ce que je venais de voir, à quelle race d'êtres appartenait cette sépulcrale chasseresse. Était-ce une simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les tombes les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse, et troublés encore du souvenir des caresses disparues. Était-elle unique? Sont-elles plusieurs? Est-ce une profession? Fait-on le cimetière comme on fait le trottoir? Les Tombales! Ou bien avait-elle eu seule cette idée admirable, d'une philosophie profonde d'exploiter les regrets d'amour qu'on ranime en ces lieux funèbres?
Et j'aurais bien voulu savoir de qui elle était veuve, ce jour-là?
C'était à la fin d'un dîner d'hommes, d'hommes mariés, anciens amis, qui se réunissaient quelquefois sans leurs femmes, en garçons, comme jadis. On mangeait longtemps, on buvait beaucoup; on parlait de tout, on remuait des souvenirs vieux et joyeux, ces souvenirs chauds qui font, malgré soi, sourire les lèvres et frémir le cœur. On disait:
—Te rappelles-tu, Georges, notre excursion à Saint-Germain avec ces deux fillettes de Montmartre?
—Parbleu! si je me le rappelle.
Et on retrouvait des détails, et ceci et cela, mille petites choses, qui faisaient plaisir encore aujourd'hui.
On vint à parler du mariage, et chacun dit avec un air sincère: «Oh! si c'était à recommencer!...» Georges Duportin ajouta: «C'est extraordinaire comme on tombe là dedans facilement. On était bien décidé à ne jamais prendre femme; et puis, au printemps on part pour la campagne; il fait chaud; l'été se présente bien; l'herbe est fleurie; on rencontre une jeune fille chez des amis... v'lan! c'est fait. On revient marié.»
Pierre Létoile s'écria: «Juste! c'est mon histoire, seulement j'ai des détails particuliers...»
Son ami l'interrompit: «Quant à toi ne te plains pas. Tu as bien la plus charmante femme du monde, jolie, aimable, parfaite; tu es, certes, le plus heureux de nous.»
L'autre reprit:
—Ce n'est pas ma faute.
—Comment ça?
—C'est vrai que j'ai une femme parfaite; mais je l'ai bien épousée malgré moi.
—Allons donc!
—Oui... Voici l'aventure. J'avais trente-cinq ans, et je ne pensais pas plus à me marier qu'à me pendre. Les jeunes filles me semblaient insipides et j'adorais le plaisir.
Je fus invité, au mois de mai, à la noce de mon cousin Simon d'Erabel, en Normandie. Ce fut une vraie noce normande. On se mit à table à cinq heures du soir; à onze heures on mangeait encore. On m'avait accouplé, pour la circonstance, avec une demoiselle Dumoulin, fille d'un colonel en retraite, jeune personne blonde et militaire, bien en forme, hardie et verbeuse. Elle m'accapara complètement pendant toute la journée, m'entraîna dans le parc, me fit danser bon gré mal gré, m'assomma.
Je me disais: «Passe pour aujourd'hui, mais demain je file. Ça suffit.»
Vers onze heures du soir les femmes se retirèrent dans leurs chambres; les hommes restèrent à fumer en buvant, ou à boire en fumant, si vous aimez mieux.
Par la fenêtre ouverte on apercevait le bal champêtre. Rustres et rustaudes sautaient en rond, en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violonistes et une clarinette placés sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique, déchirée par les voix déchaînées, semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de notes éparpillées.
Deux grandes barriques, entourées de torches flambantes, versaient à boire à la foule. Deux hommes étaient occupés à rincer les verres ou les bols dans un baquet pour les tendre immédiatement sous les robinets d'où coulaient le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur; et les danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient. Sur une table on trouvait du pain, du beurre, des fromages et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps à autre; et sous le champ de feu des étoiles, cette fête saine et violente faisait plaisir à voir, donnait envie de boire aussi au ventre de ces grosses futailles et de manger du pain ferme avec du beurre et un oignon cru.
Un désir fou me saisit de prendre part à ces réjouissances, et j'abandonnai mes compagnons.
J'étais peut-être un peu gris, je dois l'avouer; mais je le fus bientôt tout à fait.
J'avais saisi la main d'une forte paysanne essoufflée, et je la fis sauter éperdument jusqu'à la limite de mon haleine.
Et puis je bus un coup de vin et je saisis une autre gaillarde. Pour me rafraîchir ensuite, j'avalai un plein bol de cidre et je me remis à bondir comme un possédé.
J'étais souple; les gars, ravis, me contemplaient en cherchant à m'imiter; les filles voulaient toutes danser avec moi et sautaient lourdement avec des élégances de vaches.
Enfin, de ronde en ronde, de verre de vin en verre de cidre, je me trouvai, vers deux heures du matin, pochard à ne plus tenir debout.
J'eus conscience de mon état et je voulus gagner ma chambre. Le château dormait, silencieux et sombre.
Je n'avais pas d'allumettes et tout le monde était couché. Dès que je fus dans le vestibule, des étourdissements me prirent; j'eus beaucoup de mal à trouver la rampe; enfin, je la rencontrai par hasard, à tâtons, et je m'assis sur la première marche de l'escalier pour tâcher de classer un peu mes idées.
Ma chambre se trouvait au second étage, la troisième porte à gauche. C'était heureux que je n'eusse pas oublié cela. Fort de ce souvenir, je me relevai, non sans peine, et je commençai l'ascension, marche à marche, les mains soudées aux barreaux de fer pour ne point choir, avec l'idée fixe de ne pas faire de bruit.
Trois ou quatre fois seulement mon pied manqua les degrés et je m'abattis sur les genoux; mais, grâce à l'énergie de mes bras et à la tension de ma volonté, j'évitai une dégringolade complète.
Enfin, j'atteignis le second étage et je m'aventurai dans le corridor, en tâtant les murailles. Voici une porte; je comptais: «Une»; mais un vertige subit me détacha du mur et me fit accomplir un circuit singulier qui me jeta sur l'autre cloison. Je voulus revenir en ligne droite. La traversée fut longue et pénible. Enfin je rencontrai la côte que je me mis à longer de nouveau avec prudence et je trouvai une autre porte. Pour être sûr de ne pas me tromper, je comptai encore tout haut: «Deux»; et je me remis en marche. Je finis par trouver la troisième. Je dis: «Trois, c'est moi» et je tournai la clef dans la serrure. La porte s'ouvrit. Je pensai, malgré mon trouble: «Puisque ça s'ouvre c'est bien chez moi.» Et je m'avançai dans l'ombre après avoir refermé doucement.
Je heurtai quelque chose de mou: ma chaise longue. Je m'étendis aussitôt dessus.
Dans ma situation, je ne devais pas m'obstiner à chercher ma table de nuit, mon bougeoir, mes allumettes. J'en aurais eu pour deux heures au moins. Il m'aurait fallu autant de temps pour me dévêtir; et peut-être n'y serais-je pas parvenu. J'y renonçai.
J'enlevai seulement mes bottines; je déboutonnai mon gilet qui m'étranglait, je desserrai mon pantalon, et je m'endormis d'un invincible sommeil.
Cela dura longtemps, sans doute. Je fus brusquement réveillé par une voix vibrante qui disait, tout près de moi: «Comment, paresseuse, encore couchée? Il est dix heures, sais-tu?»
Une voix de femme répondit: «Déjà! J'étais si fatiguée d'hier.»
Je me demandais avec stupéfaction ce que voulait dire ce dialogue.
Où étais-je? Qu'avais-je fait?
Mon esprit flottait, encore enveloppé d'un nuage épais.
La première voix reprit: «Je vais ouvrir tes rideaux.»
Et j'entendis des pas qui s'approchaient de moi. Je m'assis tout à fait éperdu. Alors une main se posa sur ma tête. Je fis un brusque mouvement. La voix demanda avec force: «Qui est là?» Je me gardai bien de répondre. Deux poignets furieux me saisirent. A mon tour j'enlaçai quelqu'un et une lutte effroyable commença. Nous nous roulions, renversant les meubles, heurtant les murs.
La voix de femme criait effroyablement: «Au secours, au secours!»
Des domestiques accoururent, des voisins, des dames affolées. On ouvrit les volets, on tira les rideaux. Je me colletais avec le colonel Dumoulin!
J'avais dormi auprès du lit de sa fille.
Quand on nous eut séparés, je m'enfuis dans ma chambre, abruti d'étonnement. Je m'enfermai à clef et je m'assis, les pieds sur une chaise, car mes bottines étaient demeurées chez la jeune personne.
J'entendais une grande rumeur dans tout le château, des portes ouvertes et fermées, des chuchotements, des pas rapides.
Au bout d'une demi-heure on frappa chez moi. Je criai: «Qui est là?» C'était mon oncle, le père du marié de la veille. J'ouvris.
Il était pâle et furieux et il me traita durement: «Tu t'es conduit chez moi comme un manant, entends-tu?» Puis il ajouta d'un ton plus doux: «Comment, bougre d'imbécile, tu te laisses surprendre à dix heures du matin! Tu vas t'endormir comme une bûche dans cette chambre au lieu de t'en aller aussitôt... aussitôt après.»
Je m'écriai: «Mais mon oncle, je vous assure qu'il ne s'est rien passé... Je me suis trompé de porte, étant gris.»
Il haussa les épaules: «Allons ne dis pas de bêtises.» Je levai la main: «Je vous le jure sur mon honneur.» Mon oncle reprit: «Oui, c'est bien. C'est ton devoir de dire cela.»
A mon tour, je me fâchai, et je lui racontai toute ma mésaventure. Il me regardait avec des yeux ébahis, ne sachant pas ce qu'il devait croire.
Puis il sortit conférer avec le colonel.
J'appris qu'on avait formé aussi une espèce de tribunal de mères, auquel étaient soumises les différentes phases de la situation.
Il revint une heure plus tard, s'assit avec des allures de juge, et commença: «Quoi qu'il en soit, je ne vois pour toi qu'un moyen de te tirer d'affaires, c'est d'épouser Mlle Dumoulin.»
Je fis un bond d'épouvante:
—Quant à ça, jamais par exemple!
Il demanda gravement: «Que comptes-tu donc faire?»
Je répondis avec simplicité: «Mais... m'en aller, quand on m'aura rendu mes bottines.»
Mon oncle reprit: «Ne plaisantons pas, s'il te plaît. Le colonel est résolu à te brûler la cervelle dès qu'il t'apercevra. Et tu peux être sûr qu'il ne menace pas en vain. J'ai parlé d'un duel, il a répondu: «Non, je vous dis que je lui brûlerai la cervelle.»
«Examinons maintenant la question à un autre point de vue.
«Ou bien tu as séduit cette enfant et, alors, c'est tant pis pour toi, mon garçon, on ne s'adresse pas aux jeunes filles.
«Ou bien tu t'es trompé étant gris, comme tu le dis. Alors c'est encore tant pis pour toi. On ne se met pas dans des situations aussi sottes. De toute façon, la pauvre fille est perdue de réputation, car on ne croira jamais à des explications d'ivrogne. La vraie victime, la seule victime là dedans, c'est elle. Réfléchis.»