«Mon cher père,
«L’expérience me démontre, clair comme le jour, que je ne suis pas né pour l’état militaire. Non que la vocation me manque, mais les aptitudes indispensables me font défaut. J’ai l’assiette trop délicate, et une sensibilité exagérée dans les côtes. Même je crains que le trot du cheval ne finisse par me faire cracher le sang.
«Je viens, en conséquence, vous demander de me faire remplacer en toute hâte, si vous tenez à mon existence. Vivre près de vous est désormais mon vœu le plus cher.
«La discipline du régiment a déjà sensiblement changé mon caractère, vous vous en apercevrez: j’ai maintenant au cœur ce feu sacré qui fait les avoués et les notaires.
«En attendant que mes espérances se réalisent, et que je puisse grossoyer, heureux à l’ombre des panonceaux, je vous serais bien reconnaissant de m’envoyer quelques fonds pour soigner la santé délicate et délabrée par les fatigues
«De votre fils respectueux,
«Gédéon.»
Cette lettre mise à la poste, Gédéon attendit sans trop d’effroi l’heure de rentrer à la salle de police.
A sa grande surprise, cette seconde nuit fut infiniment moins mauvaise que la première; la troisième, il trouva la planche moins dure et faillit reposer. La quatrième, il dormit comme un loir.
Il ne sentait plus le pli de la feuille de rose.
Ce qui prouve bien que l’homme se fait à tout.
Tandis que Gédéon subissait une peine disciplinaire, la nuit couchant à l’ours, le jour faisant toutes les corvées imaginables, il fut témoin d’une punition bien autrement grave, infligée par les hussards à un de leurs camarades.
Les châtiments extra-légaux sont excessivement rares au 13e. Il faut des circonstances exceptionnelles pour que les soldats se permettent de s’attribuer ainsi les rôles de juges et d’exécuteurs. Il faut aussi qu’ils soient à peu près sûrs de l’impunité.
Depuis un certain temps on s’apercevait, au 1er escadron, que presque tous les jours il disparaissait du pain: c’est un fait douloureusement grave et des plus inquiétants. On n’a pas de superflu au régiment. Si l’homme auquel on prend sa ration n’a pas d’argent en poche, ce qui est l’ordinaire, il en est réduit à serrer son ceinturon d’un cran; or, il est toujours pénible de se brosser le ventre et de danser devant le buffet.
Évidemment il y avait un voleur. Mais quel était-il? On n’avait aucun soupçon, pas un indice.
Était-ce simplement quelque pauvre diable, doué d’un appétit malheureux, qui complétait ainsi sa ration? Était-ce, chose plus probable, quelque odieux coquin qui vivait sur autrui pour vendre son pain intact tous les deux jours?
Il fallait s’en assurer. Une surveillance habile fut établie, et on ne tarda pas à prendre le voleur la main au sac, c’est-à-dire armé d’un couteau, en train de faire un emprunt au pain d’un de ses camarades.
Un tribunal s’organisa, le coupable fut mis en jugement.
Pas l’ombre d’une circonstance atténuante. L’accusé fut convaincu d’avoir vendu non-seulement son pain, mais encore celui qu’il dérobait. On fouilla sa paillasse, et on y trouva une foule d’objets d’origine suspecte qui devaient avoir appartenu à quelqu’un et qui retrouvèrent leurs maîtres.
Après délibération, il fut décidé que le misérable serait puni. Seulement, on hésitait entre les trois supplices en usage au 13e dans les grandes occasions, la promenade, la savate et la couverte.
Ce sont, il faut l’avouer, trois peines également terribles.
Pour la promenade, le coupable est dépouillé jusqu’à la ceinture de tous ses vêtements. Les camarades alors s’arment chacun d’une courroie, forment une double haie, et le poussent au milieu. Chacun donne le plus de coups qu’il peut. On inflige un, deux, quatre tours de promenade, suivant la gravité de la faute.
L’homme condamné à passer à la savate est solidement lié, les épaules nues, sur un des bancs de la chambrée. Le peloton ou l’escadron défile devant lui, et chacun lui applique, en passant, un ou plusieurs coups de courroie, de surfaix, de baguette de fusil, ou de tout autre instrument.
Dans l’origine, on se servait, pour frapper, d’un vieux soulier à semelle hérissée de clous, d’où le nom du supplice.
Tout le monde connaît le châtiment de la couverte, ne fût ce que par ce fameux chapitre, «où Sancho est berné dans une hôtellerie.»
Mais ce qui dans Cervantes n’est qu’une plaisanterie, peut devenir au 13e une affreuse vengeance. Pêle-mêle dans la couverture où on fait sauter le malheureux, on jette des sabots, des nécessaires d’armes, voire des pistolets. Tous ces engins de douleur bondissent et retombent avec lui, le meurtrissent, le contusionnent, le blessent, si bien que plus d’une fois le but que se proposaient les juges-interprètes de cette justice du droit commun fut dépassé.
Dans les exécutions de ce genre, nul n’a le droit de se récuser. Le coupable, puni dans l’intérêt de tous, doit être puni par tous; le jugement rendu, chacun doit prêter main-forte, s’armer, et frapper en conscience, ou venir à son tour tenir un des coins de la couverte.
Tout le monde doit être également compromis. S’abstenir est considéré comme une trahison ou comme une lâcheté. Mais on ne laisse personne employer ce moyen facile de se mettre à couvert dans le cas où l’autorité voudrait à son tour juger les juges et exécuter les exécuteurs.
Seul, le camarade de lit du condamné est dispensé de frapper son compagnon, mais il doit assister au châtiment.
Il va sans dire qu’un homme jugé et puni par ses camarades est atteint d’une flétrissure dont il se lave difficilement.
Cette fois, après mûre délibération, il fut décidé que le voleur de pain passerait à la savate, et subirait sa peine le jour même.
—Ce soir, dit le plus ancien, trouvez-vous tous ici, le brigadier aura soin de sortir, et nous ferons ce que nous voudrons.
Un brigadier, en effet, ne pourrait assister à une scène pareille sans compromettre ses galons; mais, prévenu à temps, il a toujours soin, le moment venu, de s’absenter, par le plus grand des hasards.
C’est au régiment surtout que se pratique cette maxime de Napoléon le Grand: Il faut laver son linge sale en famille; et l’autorité militaire, qui repousse et défend les actes de justice sommaire, trouve bon en ces occasions de fermer les yeux.
Et bien elle fait. Le Code militaire ne plaisante pas, savez-vous? Cet homme qui a volé du pain, il irait aux fers: ne vaut-il pas mieux laisser les hussards le châtier eux-mêmes? La punition est moins forte, et elle porte mieux.
Aussi, de tous les colonels qui se sont succédé au 13e, aucun jamais n’a recherché les auteurs des quatre ou cinq exécutions qui y ont eu lieu; aucun n’a voulu savoir—officiellement, bien entendu—quel était le crime du coupable. Il ne voulait pas être, lui aussi, obligé de punir.
Au 13e, voyez-vous, il est rare, rarissime qu’il se rencontre un voleur. Il est vrai qu’il y a peu ou même rien à prendre. Mais si d’aucunes fois il s’en trouve un, on ne veut pas le reconnaître. Autant que possible, on évite de le faire passer en jugement. On s’en débarrasse comme on peut. On lui cherche une querelle d’Allemand, à propos de toute autre chose.
Et tenez, une fois, à Huningue, on prit sur le fait un sous-officier qui volait la montre de l’adjudant-major. Il avait commis bien d’autres détournements, il était impossible de ne pas l’arrêter, il fut mis en prison.
Il ne passa pas au conseil, pourtant. De l’aveu tacite du colonel, les sous-officiers se réunirent, et envoyèrent une députation au misérable.
On lui laissait le choix entre se brûler la cervelle ou passer à l’étranger.
Il préféra la dernière alternative. Alors, tous ses collègues se cotisèrent; et de même qu’ils lui avaient offert un pistolet et des balles, ils mirent à sa disposition une petite somme qui lui permit de gagner la frontière et de vivre quelque temps sans exercer son industrie.
Il fut jugé et condamné, c’est vrai—mais comme déserteur.
C’est qu’en cela le régiment est véritablement comme une famille bien unie, qui se croit atteinte par l’infamie d’un de ses membres, et qui fait tout au monde pour éviter que son déshonneur ne s’ébruite.
Et c’est là, sachez-le, ce qui fait la force de notre armée. C’est cette cohésion, cette solidarité qui la font invincible: tous se croient et se disent responsables de chacun.
On n’y peut pas être voleur, encore moins traître, encore moins lâche.
Tout se passa comme on en était convenu.
Après l’appel, le brigadier sortit pour une affaire urgente, et en moins d’un instant le voleur de pain fut saisi, déshabillé, et lié à un banc.
Alors tous les hussards, l’un après l’autre, le cinglèrent de trois vigoureux coups de courroie.
Les épaules du malheureux bleuissaient, il se tordait désespérément. Par instants une douleur plus forte que les autres lui arrachait un hurlement. Convaincus de leur bon droit, les soldats restaient impassibles.—Ils frappaient fort, mais froidement et sans colère, comme des justiciers.
Seul peut-être de la chambrée, où pourtant il n’était pas le seul engagé volontaire, Gédéon voyait ce spectacle avec horreur. Son cœur se soulevait de honte et de colère. Son tour venu:
—Non! s’écria-t-il, non, mille fois non, je ne frapperai pas.
Un murmure menaçant s’éleva.
—Je ne suis pas un bourreau, continua-t-il, écoutez-moi...
Alors, il entreprit un superbe discours pour prouver à ses camarades l’indignité de leur conduite; il parlait, sans comprendre que sa protestation était parfaitement ridicule, et qu’il prolongeait le supplice du malheureux dont il prenait la défense, et qui lui-même hurlait:
—Mais tape donc, s. n. d. D., et que ça finisse.
Déjà les imprécations de tous les hommes couvraient la voix de l’orateur. Plus impatient que les autres, un hussard, taillé en Hercule, marcha sur Gédéon, et lui mettant le poing sous le nez:
—Tu n’es qu’un propre à rien, lui cria-t-il, un pleurard, tu veux nous vendre.
Gédéon n’en entendit pas davantage. Il sauta à la gorge du hussard.
Il y eut, par ma foi, quelques bons coups de poing d’échangés, et Gédéon-Don-Quichotte allait, sans aucun doute, recevoir une superbe volée, lorsque son camarade de lit, qui jusque-là avait blâmé hautement sa conduite, l’arracha à ce danger.
—Assez d’épée d’Auvergnat comme ça, dit le vieux La Pinte; tout à l’heure vous vous arrangerez.
Le supplice s’acheva sans que personne songeât de nouveau à faire violence à Gédéon. Sa colère lui avait regagné l’estime générale, un instant perdue. On comprenait que, n’étant pas lâche, il ne pouvait être traître.
Lorsque l’homme fut détaché:
—Maintenant, mes enfants, dit La Pinte aux deux adversaires, vous ne pouvez en rester là. Il faut aller chez le chef vous faire porter pour un coup de sabre.
Lorsqu’une querelle s’est élevée entre deux hussards du 13e, et qu’ils veulent la vider sur le terrain, ils se font porter pour un coup de sabre.
C’est-à dire qu’ils vont ensemble chez le marchef de l’escadron et lui expliquent les motifs vrais ou faux de leur dispute. Le chef en prend note, et le lendemain, au rapport, soumet la demande au colonel, qui autorise ou défend le combat.
Le colonel du 13e aime trop ses soldats pour leur refuser jamais cette petite satisfaction.
Muni de son permis de duel pour le lendemain, Gédéon n’était pas sans inquiétude, mais il eût mieux aimé souffrir mille morts que d’en laisser rien voir. Et pourtant on eût été préoccupé à moins.
En dépit de sa réputation de Mortagne, c’est à peine s’il savait tomber en garde, et son adversaire pouvait être très-fort. Son camarade de lit, heureusement, entreprit de lui faire un peu la main, et, tout en lui démontrant un bon coup, lui rendit quelque assurance.
Au 13e les cavaliers fréquentent peu la salle d’armes, bien qu’elle soit obligatoire, pendant les trois premières années au moins, et qu’on leur retienne dix centimes par prêt pour les fournitures et la haute paye des prévôts.
Les hussards, qui ont toute leur journée prise pour le service des chevaux, ne peuvent aller à la salle d’armes que le soir; or, s’ils sont libres, ils aiment infiniment mieux se reposer sur leurs lits ou aller se promener, que d’ajouter une fatigue de plus à leurs autres fatigues.
Aussi, généralement, sont-ils beaucoup moins forts que les fantassins, dont l’escrime est à peu près la seule occupation et, avec la danse, le seul art d’agrément.
Pendant qu’il donnait à son bleu ces renseignements, La Pinte, qui avait été prévôt autrefois, essayait de l’initier à la science du maître d’armes, à cet «art difficile de donner sans jamais recevoir.» Les banquiers enseignent le contraire à leurs élèves. Il lui apprenait à donner et à parer les coups de tête, de flanc, de banderole, de manchette, et bien d’autres encore.
Car au 13e, l’épée et le fleuret ne sont pas admis pour les duels; les hussards, lorsqu’ils s’alignent pour se flanquer un coup de torchon, se servent toujours du bancal.
—Une arme effrayante, le sabre! pensait Gédéon, longue, large, pesante, bien tranchante, bien pointue, qui tombe comme une massue et coupe comme un rasoir!
Eh bien! non! le sabre est terrible, c’est vrai, son aspect est formidable, mais il est peut-être moins dangereux que l’épée, moins perfide que le fleuret; ces armes souples comme le serpent, acérées comme l’aiguille, qui vous tuent sans vous tirer une goutte de sang.
Avec le bancal, au moins, on voit sa blessure. Pas n’est besoin qu’un des témoins y vienne coller ses lèvres pour arrêter l’épanchement intérieur, elle saigne pardieu bien d’elle-même!
Voulez-vous des entailles et des estafilades? parlez-moi du sabre. Tudieu! quels beefsteacks il vous enlève, lorsqu’habilement manié il tombe sur une partie charnue.
—Et voilà pourquoi, conclut La Pinte, le bancal est pour un maladroit comme la meilleure des armes. Il ne te tuera pas en traître, comme un carrelet, tu auras le temps de le voir venir, et si tu es estropié, sois tranquille, tu le sentiras bien.
Le lendemain, à la pointe du jour, Gédéon et son adversaire se rencontraient sur le terrain des manœuvres, théâtre ordinaire de ces expéditions. Ils étaient suivis de leurs témoins et assistés du maître d’armes.
Sans ce dernier, pas de duel autorisé au 13e. Arbitre absolu, il remplit les fonctions de juge ou maître de camp. Il décide des coups, et, le moment venu, déclare l’honneur satisfait.
Un homme charmant, le maître d’armes du 13e, et le meilleur tireur de contre-pointe de l’armée! Un bras de fer, des muscles et des jarrets d’acier, et quel coup d’œil!
Il faut le voir à sa salle, lorsqu’il a mis bas le dolman pour revêtir le plastron blanc, sur lequel brille un cœur écarlate. Sans peine et sans fatigue, il suit les cinq ou six leçons que donnent ses prévôts. Un joli coup se présente-t-il? crac, son épée étincelle comme l’éclair et arrive comme la foudre, à l’un, à l’autre. Il pare, riposte, attaque, il a dix engagements à la fois. Les scintillements des sabres et des épées font à son front comme une auréole, il est le dieu du fer.
On n’a vraiment à lui faire qu’un seul reproche. Lorsque lui-même daigne donner une leçon avec les sabres de bois d’étude, il prend un malin plaisir à faire de temps à autre pleuvoir une grêle de coups sur les doigts, les bras et les épaules de ses élèves trop lents à la parade.
D’ailleurs, d’une fabuleuse urbanité, d’une politesse méticuleuse, esclave des formes et des belles manières; beau diseur, démonstrateur prolixe et recherchant volontiers cette fine pointe qui jaillit dans la conversation comme l’éclair de l’épée.
Aimant l’art pour l’art, il ne comprend pas le duel entre deux maladroits. Il pleure encore un de ses amis tué dans une rencontre, moins parce qu’il est mort que parce qu’il a été mis bas par un de ces coups qui, sans être déloyaux, sont hors de toutes les règles—et ne devraient pas compter.
Lui-même a eu bon nombre d’affaires, car dans sa jeunesse il avait la tête près du bonnet de police, mais Gédéon ne lui en entendit jamais parler. A coup sûr il ne devait pas avoir tort. Demandez au premier hussard du 13e que vous rencontrerez, il vous affirmera que le maître d’armes du régiment est incapable de chercher une querelle à un enfant, et ne massacrerait pas une mouche de propos délibéré.
Il tombait, ce matin-là, une jolie petite pluie, bien fine, bien serrée, bien glaciale.
—Habit bas! commanda le maître d’armes.
Alors, tandis que Gédéon et son adversaire se mettaient en tenue de combat, il appela leur attention, par quelques paroles bien senties, sur l’avantage immense des armes, qui substituent l’adresse à la force, et égalisent les chances entre le fort et le faible. En terminant il leur recommanda d’éviter autant que possible le coup de pointe.
Au 13e, en effet, dans les duels ordinaires, le coup de pointe n’est pas admis. Si, emporté par l’ardeur de la lutte, un des combattants se fend la pointe en avant, le maître d’armes, qui a une épée à la main pare le coup, et le coup est jugé nul.
Le colonel permet l’estafilade, mais il ne veut pas, autant que possible, la mort du hussard, excepté dans les cas très-graves—fort rares au régiment.
Après ça, on peut fort bien être descendu par un coup de banderole. Essayez.
Lorsque Gédéon se vit le torse nu devant le grand sabre de son adversaire, il sentit courir dans ses veines ce petit frisson taquin qu’une fois au moins en leur vie ont connu les plus braves.
—Suis-je niais! se disait-il; bien évidemment une chemise ne serait pas un bouclier, eh bien! il me semble que le plus léger tissu sur mes épaules me donnerait de l’assistance.
Les adversaires étaient placés, les fers croisés.
—Partez! dit le maître d’armes.
Gédéon avait recouvré tout son sang-froid. Tant bien que mal il para les trois ou quatre premiers coups. Il voulut alors attaquer à son tour, se fendit, et... le sabre de son adversaire lui dessina proprement sur le bras un magnifique chevron de quinze centimètres.
—Assez! prononça le maître d’armes en relevant les sabres.
Et il engagea les combattants à se donner une poignée de mains «loyale et sincère,» et l’accolade fraternelle, gage d’oubli des «torts de l’un et de l’autre et réciproquement.»
—Parce que, ajouta-t-il, entre deux braves qui ont croisé le fer, et se sont mutuellement donné des preuves de courage, il doit y avoir amitié à la vie à la mort.
Donc, on s’embrassa, et une goutte à la cantine acheva l’œuvre de réconciliation si heureusement commencée par le bancal.
D’un coup d’œil, le docteur jugea la blessure de Gédéon.
—Ce n’est rien, lui dit-il, dans huit jours, il n’y paraîtra plus; rendez-vous à l’infirmerie.
C’est une vaste chambre, située dans le coin le plus reculé du quartier, et qui ressemblerait à toutes les chambrées, n’était son aspect lugubre. Elle est bien plus malpropre aussi, et au parfum du bivac se mêlent d’horribles émanations pharmaceutiques.
Prison pour prison, Gédéon regretta la salle de police.
A l’infirmerie commande et règne despotiquement le chirurgien-major. Là il purge, déterge et vaccine à son gré, pour le plus grand désespoir de ses malades.
Je ne dirai pas qu’il y taille et qu’il y rogne, ce serait exagérer. Tous les hussards un peu gravement atteints sont envoyés à l’hôpital, le docteur ne se réserve que les indispositions très-légères, les contusions, les luxations, les foulures simples, les petites coupures, et les clous, qui sont sa spécialité.
Gédéon ne sut jamais le nom du chirurgien du 13e hussards.
On l’appelait le docteur Ipéca.
Sans doute à cause de sa drogue favorite, l’ipécacuana, panacée universelle, à son avis, dont il use et abuse dans de fabuleuses proportions.
Cette plante rubiacée et le bistouri composent tout son arsenal de guérisseur. Souvent il laisse le choix au patient. Dans les cas graves, il emploie les deux.
Maintes fois Gédéon lui entendit affirmer que pas un malade n’est dans le cas de résister à ce traitement. On aime à le croire sur parole.
Rarement il lui est arrivé de se tromper, sauf peut-être lorsqu’il enfonçait son bistouri dans une tumeur, croyant panser un furoncle, ou lorsqu’il s’obstinait à traiter par l’ipécacuana, pour des coliques de miserere, un pauvre diable qui avait une côte enfoncée.
Il n’en est pas plus fier pour cela, et n’en fait pas plus un vain étalage de science. On dit seulement qu’en secret il est jaloux du vétérinaire, qui possède une recette infaillible contre certaines affections dont moururent autrefois, à ce qu’assure Voltaire, deux parentes de l’homme aux quarante écus.
La grande prétention du docteur Ipéca est d’éventer toutes les ruses que peuvent imaginer les hussards paresseux afin de se faire passer pour malades.
Sa méthode à ce sujet est d’une simplicité admirable, il nie toutes les maladies qu’il ne voit pas de ses yeux. Les troupiers qui savent cela lui en font voir de toutes les couleurs.
De plus, il n’admet pas qu’un homme puni puisse ne pas se porter très-bien. Inutile donc, à moins d’avoir une jambe cassée ou quelque chose d’aussi apparent, d’aller le consulter lorsqu’on est à la salle de police.
A tous ceux qu’il soupçonne vouloir mettre sa science et sa perspicacité en défaut, il inflige une dose d’ipécacuana et quatre jours de salle de police.
Jamais, dans aucun régiment, les soldats n’ont joui d’une aussi florissante santé qu’au 13e.
A ses moments perdus, le chirurgien-major s’occupe de statistique: il a calculé le nombre de bras et de jambes qui ont été authentiquement cassés dans les combats européens depuis cent ans. Il a trouvé qu’en moyenne, dans une bataille rangée, il n’y a guère plus d’un homme et quart de tué par mille balles tirées. Enfin, c’est lui qui répétait avec variante cet axiome d’un instructeur de Saint-Cyr:
—Quand un boulet pénètre dans les rangs ennemis, et qu’il tue treize hommes, on ne peut rien lui demander de plus; il a donné tout son rendement.
Le personnel de l’infirmerie se composait, lorsque Gédéon y fut admis, de quatorze malades, dont neuf engagés volontaires.
L’infirmerie, pour ces jeunes seigneurs, troupiers par coups de tête, est une maison de repos, un séjour béni exempt de corvées, et de grand cœur ils y élisent domicile, surtout pendant les mois d’hiver.
Et pourtant, les heures s’y traînent lourdes et monotones, car il est formellement interdit de communiquer avec le dehors, interdit de sortir, ne fût-ce que pour un quart d’heure.
On y tue le temps comme on peut. La pipe et les cartes sont les principales distractions. Les fonds sont-ils en hausse, on fait un peu de contrebande. Le brigadier qui veille aux portes de l’infirmerie n’est pas féroce à ce point d’empêcher l’introduction de quelques bouteilles de vin on d’une bouteille de schnick.
On se couche avec la nuit. C’est le moment de la causerie. L’orateur de la troupe raconte ses plus belles histoires: Les aventures du soldat La Ramée avant et après son congé, ou les Amours de la fille du vieux général, ou encore, les Voyages et souffrances d’un malheureux régiment de cavalerie qui, pour avoir laissé brûler son quartier, fut condamné par un conseil de guerre à marcher pendant cinq années, nuit et jour, sans s’arrêter jamais, sauf pour faire boire les chevaux.
Épopées étranges, où se mêlent et se confondent des traditions populaires de toutes les provinces de France, travesties, mais fort reconnaissables encore sous leur déguisement militaire.
Le Normand a fourni le plan de ces histoires, le Breton y a glissé quelques-unes de ses légendes fantastiques, l’élément dramatique revient de droit à l’ouvrier des grandes villes, le Provençal enfin y a mis pour sa part l’esprit, la gaîté et les jurons.
Le tout forme quelque chose d’assez indescriptible. Mais ces histoires peuvent atteindre les dernières limites du grotesque, surtout racontées par un Alsacien, qui, voulant donner à son récit plus de couleur locale, fait d’héroïques efforts pour imiter l’inimitable assent des pays de l’ail.
Gédéon, à son entrée à l’infirmerie, fut salué comme un héros. On lui adjugea d’emblée la place d’honneur au coin du poêle. Il rougissait presque du peu de gravité de sa blessure.
Il ne devait pas tarder à s’apercevoir qu’il était encore un des plus malades.
—Auriez-vous une brosse un peu dure? lui demanda le soir même son plus proche voisin.
—Certes! en voici une.
—Ah! merci mille fois! j’en avais, voyez-vous, le plus grand besoin.
—Quoi! à cette heure, pensait Gédéon; que prétend-il donc faire?
Mais déjà ce malade se livrait à une occupation vraiment singulière. Il avait pris la brosse, et, avec une persévérance acharnée, s’en frappait la jambe à petits coups répétés, un peu au-dessous du genou. Cette place rougissait et enflait à vue d’œil.
—Quelle diable de folie vous prend donc? dit Gédéon.
L’autre le regarda d’un air comiquement surpris.
—Quoi! vous ne voyez pas que je renouvelle mon coup de pied de cheval!
Il avait quitté la brosse. Armé d’une cuiller d’étain, il s’en frottait avec non moins d’acharnement. Au bout de cinq minutes de cet exercice:
—Regardez, dit-il à Gédéon. Comment trouvez-vous ma blessure?
C’était à n’y pas croire. La jambe s’était tuméfiée et avait pris, à l’endroit attaqué, des tons violacés et noirs effrayants de vérité. On eût dit une contusion des plus dangereuses.
—Et voilà!... s’écria avec orgueil le faux malade. A moi le pompon pour le coup de pied artificiel! Enfoncé le docteur Ipéca!
—C’est merveilleux! murmura Gédéon abasourdi.
Chacun alors de montrer sa merveille à un bleu si naïf, que l’art de tirer une carotte de longueur lui était encore inconnu.
L’un était propriétaire d’une jolie entorse numéro un, fabriquée avec une forte bande de toile et de la ficelle un peu mince. L’autre, au moyen d’une solide ligature un peu au-dessous de l’épaule, trouvait le moyen, tous les matins, de se donner une fièvre de cheval. Le troisième, profitant de sa mine pâle et allongée, crachait un peu de sang à l’heure de la visite.
Enfin il y en avait un qui avait réussi à se rendre malade pour tout de bon en s’amusant à avaler du tabac.
—C’est très-joli, dit Gédéon, mais le chirurgien-major ne s’aperçoit donc de rien?
—Il ne pince que les imbéciles!
—Quand une mèche est éventée, on sait trouver autre chose.
—Nous sommes plus malins que lui.
Je le dis à regret, mais au 13e hussards il y a une foule de malins de ce genre, tristes troupiers dont le rêve est de battre leur flemme, c’est-à-dire de ne rien faire.
Ils ont élevé la carotte à la hauteur d’une institution.
Ils glissent comme des anguilles entre les mains des brigadiers de semaine. On est sûr de ne jamais les trouver quand on en a besoin. On les appelle, ils fuient, ils se la cavalent. Ils coupent à toutes les corvées. En un mot, ils passent leur vie à éviter tout service, autrement dit, à tirer au grenadier.
Leur grande ressource, lorsqu’ils sont traqués, est la maladie. Qu’y faire? Les hussards le savent si bien qu’ils ont appelé la sonnerie qui chaque matin annonce la visite du docteur, la sonnerie des carottiers.
La carotte, au 13e, a ses victimes et ses héros. Celui-ci, en cinq ans, a réussi à ne faire que dix-neuf demi-journées de service; cet autre, depuis trois ans, a été promené d’eaux en eaux pour un mal qu’il n’eut jamais.
Enfin on en cite trois morts de maladies qu’ils n’avaient pas.
—Fort bien! dit Gédéon en s’endormant; il paraît que je suis ici dans une succursale de la Cour des miracles.
Comme Gédéon sortait guéri de l’infirmerie, son marchef le fit appeler et lui remit deux lettres qui lui étaient adressées.
L’une venait du père du jeune hussard, l’autre portait le timbre de Saint-Urbain même.
Voici ce qu’écrivait M. Flambert:
«Mon cher fils,
«C’est avec douleur, et bien malgré moi, que je t’ai laissé t’engager. Que n’as-tu, lorsqu’il en était temps encore, écouté mes sages conseils? Enfin, tu l’as voulu. Tu as pris un parti; en changer serait de la versatilité. Dans ton intérêt, je ne t’en faciliterai pas les moyens. Gagne l’épaulette, ainsi que tu me l’as promis, alors seulement je te verrai revenir près de moi avec bonheur...»
Heureusement un billet de cent francs était joint à cette lettre; il calma un peu la colère de Gédéon.
—Gagne l’épaulette, murmurait-il, gagne l’épaulette!... Mon père en parle bien à son aise; ne dirait-on pas, à l’entendre, que c’est aussi simple que de gagner une demi-douzaine d’oublies au tourniquet? Enfin, nous verrons bien.
La seconde lettre n’avait que ces cinq lignes:
«Mon bon Gédéon,
«Depuis ton départ, je ne dors plus. Je me suis dit: Il faut que je le voie en soldat; doit-il être beau! Alors j’ai fait des économies pour le voyage, et me voici. J’attends à l’hôtel des Postes que tu viennes embrasser...
«Ta Justine.»
—O bonheur! s’écria Gédéon, transporté jusqu’au lyrisme. O Justine, ange de dévouement! Tu seras une étoile de mon ciel, le rayon de soleil de ma nuit profonde, la goutte d’eau dans mon désert.
Et il courut à la chambrée pour s’habiller et sortir.
Horrible déception! il venait d’être désigné pour prendre la garde d’écurie.
Il se lamentait et se désolait le plus inutilement du monde, maudissant la discipline, le 13e régiment et l’armée tout entière, lorsqu’un hussard s’approcha:
—Voulez-vous que je prenne à votre place la garde d’écurie?
—Est-ce une raillerie cruelle? demanda l’infortuné; vous moquez-vous de moi? est-ce permis?
—Le brigadier de semaine ne refuse jamais ces permissions-là, c’est admis.
—Et vous auriez ce dévouement?
—Oui, pour quinze sous. C’est le prix: trouvez-vous ça trop cher?
—Trop cher!... O le meilleur de mes amis! s’écria Gédéon, trop cher! mais tu ne vois donc pas que je te donnerais la moitié de mon existence si tu me la demandais.
—Je préfère quinze sous.
—Tu en auras trente, et ma reconnaissance éternelle..., et la goutte par-dessus le marché.
Tout bien convenu, Gédéon, muni d’une permission de pansage, prit sa course dans la direction de l’hôtel des Postes. Ce n’était plus des éperons qu’il portait aux talons de ses bottes, c’était des ailes.
Gédéon couvrait de baisers brûlants les mains mignonnes et le cou charmant de mademoiselle Justine, la plus jolie, sans comparaison, de toutes les grisettes de Mortagne.
—O ma divine amie, jamais je ne t’avais vue si admirablement belle!
—Mon pauvre Gédéon! sais-tu que tu es affreux ainsi.
—Oui, tes yeux me semblent plus bleus, tes dents plus blanches, tes lèvres plus roses...
—Pourquoi donc as-tu coupé tes cheveux?
—C’est l’ordonnance... Mais laisse-moi plutôt te répéter encore...
—Je te trouve l’air tout ahuri.
—C’est le bonheur!... Combien, depuis notre séparation, le temps...
—Tu crois, bien vrai?
—Quoi?
—Que c’est le bonheur qui te donne cet air?
—Puisque je te le dis... Le temps écoulé loin de toi...
—Je ne sais pas, je me trompe peut-être, mais il me semble... je sens... tu as une odeur...
—Ce sont les basanes de mon pantalon... la moindre des choses... Loin de toi m’avait semblé long.
—Gédéon!
—Justine!
—Ah! mon ami! comme je t’aimais mieux en civil!
—En pékin! c’est que tu ne t’y connais pas. Voyons, admire un peu mon dolman, mes broderies d’or, ma ceinture de soie. Regarde mon sabre et ma sabretache. Vois-tu, j’ai des éperons...
—Ah! l’uniforme ne te va pas... Oh! mais, là, pas du tout.
—Tu crois? C’est que je suis à pied. Mais demain, si tu le veux, il te sera donné de me voir à cheval, tu pourras venir sur te terrain de manœuvres; je suis superbe lorsque je trotte en cercle, je suis devenu un très-bon écuyer. A propos, sais-tu, je me suis battu en duel, j’ai failli être tué...
—Malheureux!
—Ah! tu m’aimes toujours, tu as pâli. Vivat! aimons-nous encore comme autrefois; il y a du champagne à Saint-Urbain, et j’ai de l’or dans ma poche.
—Tu as fait des économies sur ta paye?
—Mon enfant, la patrie ne m’accorde que cinquante centimes tous les cinq jours.
—Ce n’est pas beaucoup.
—Sur lesquels on me retient deux sous pour la salle d’armes et un sou pour le cirage: reste sept, que j’abandonne généreusement à mon camarade de lit.
—Comment! tu es encore simple soldat! on disait à Mortagne que tu étais gradé.
—Cela viendra, ô ma douce amie! mais, en attendant, c’est à toi seule que je veux devoir tous mes grades. Je vais faire monter à dîner, car j’ai un appétit d’enfer, et du vin de Champagne. Nous allons oublier la terre. . . . . . . . . .
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Gédéon oublia si bien ce bas monde, qu’il ne se souvint même plus qu’il était soldat. Vainement pour lui sonna la retraite, puis l’appel, puis l’extinction des feux.
Il était deux heures du matin lorsqu’il frappa à la porte du quartier.
Le marchegis de garde, qui était un peu de ses amis, le reçut à merveille et le conduisit tout droit à la salle de police, sur l’ordre de l’adjudant-major, qui lui avait flanqué quatre jours d’ours pour avoir été porté manquant à l’appel du soir.
C’est sur la planche si dure du lit de camp que Gédéon dut achever son beau rêve. Il s’en aperçut à peine: on rêve si fort à vingt ans.
Savoir à cent pas de soi une femme qu’on adore, et ne pouvoir la rejoindre! brûler du désir de s’élancer vers elle, et se sentir prisonnier! entendre sonner l’heure du rendez-vous, et être consigné au quartier!
O Dante! tu as oublié ce supplice parmi tous les supplices de ton enfer.
Le lendemain de son escapade, Gédéon n’avait plus qu’une seule pensée: sortir! Comme une âme en peine, il rôdait autour de la porte du quartier.
Mais hélas! sur le seuil de cette porte fatale, le marchegis de planton fume, du matin au soir, d’éternelles cigarettes. Il sait le nom de tous les hommes punis, il a la liste dans sa poche et l’a dans la tête. Sortir sans se présenter à lui est défendu—et impossible.
Gédéon, encore naïf, ne savait comment faire. Ah! s’il l’eût su, avec quel bonheur il se fût évadé, au mépris de toute discipline, bravant même la prison.
Après tout, qu’est-ce, la prison? la même chose exactement que la salle de police, si ce n’est qu’au lieu d’être enfermé la nuit seulement, on est sous clef nuit et jour.
Ah! la prison! la belle affaire pour un hussard du 13e lorsque sa belle l’attend!
Pendant les deux premiers jours, Gédéon n’imagina que des expédients impraticables pour s’évader; toutes ses entreprises échouèrent avant même qu’il y eût tentative d’exécution.
Le troisième jour enfin, il put se glisser parmi les hommes qui chaque matin vont aux provisions et font ce qu’on appelle la corvée des vivres.
Perdu au milieu d’eux, il put franchir le seuil du quartier, sous le nez même du marchegis de planton, à la moustache du capitaine adjudant-major.
Au premier coin de rue il s’esquiva adroitement, gagna du terrain, et bientôt après, tout essoufflé, palpitant, le cœur bondissant de joie, il frappait à la chambre qu’occupait, à l’hôtel des Postes, mademoiselle Justine.
Un officier—le lieutenant même de son peloton—vint ouvrir.
Il est impossible de rendre les mille douleurs qui déchirèrent le cœur de l’amant infortuné: honte, jalousie, stupeur, colère.
—Madame n’y est pas, dit le lieutenant d’un ton goguenard.
—C’est que, balbutia Gédéon, je croyais... je voulais... je...
—Elle ne reviendra pas de longtemps, continua l’officier, c’est moi qui vous le dis.
Et il referma la porte.
Oh! cette porte maudite, comme il eût voulu pouvoir la jeter bas! Il le tenta, elle tint bon. Il dut renoncer à cette satisfaction d’écraser l’ingrate, l’infidèle sous le poids de ses mépris. Dans son désespoir, il essaya de s’arracher les cheveux; mais ils étaient coupés en brosse, et si courts, que cette ressource même, consolation suprême des désolés, lui fui aussi refusée.
Longtemps, l’œil hagard, les poings crispés, il se promena devant le grand portail de l’hôtel des Postes. Il roulait en son cœur les plus sinistres projets de vengeance. Il ne souhaitait rien moins que de passer son sabre au travers du corps de son officier.
—A qui donc en veut ce hussard à l’air menaçant? se demandaient les postillons, les palefreniers et les portefaix qui passent leur vie assis sur les bancs qui ornent la façade de l’hôtel; on dirait qu’il veut faire quelque mauvais coup.
Le mouvement, le grand air, la réflexion calmèrent un peu le triste ami de la trop légère Justine. Il finit par se rendre compte de son impuissance, et se dit que la traîtresse n’était pas digne de sa colère, qu’il lui avait fait trop d’honneur en s’exposant pour elle aux rigueurs de la discipline militaire.
Drapé dans sa tristesse, la tête courbée sous l’affront, plongé dans les plus amères pensées, il reprit à pas lents le chemin du quartier. Il avait oublié que, sorti en fraude, il devait, pour n’être pas découvert, prendre en rentrant les plus grandes précautions.
A la vue du quartier seulement, toute sa raison lui revint; avec la raison, la prudence. Trop tard. A trois pas de lui était l’adjudant-major, celui-là même qui lui avait infligé sa punition.
Il voulut s’échapper; il prit la fuite, espérant n’avoir pas été reconnu. Fatalité! dans sa course il perdit son schako, et cet accablant témoignage resta aux mains du capitaine, comme une irrécusable pièce de conviction.
Le numéro matricule n’est-il pas au fond de chaque couvre-chef? et le numéro matricule, c’est l’homme.
Si Cendrillon, après avoir perdu sa pantoufle, resta trois mois sans pouvoir remettre le pied dessus, si le prince qui avait trouvé ce bijou de chaussure fut obligé d’avoir recours à la quatrième page des journaux et au tambour de ville, c’est qu’on avait oublié de l’estampiller d’un numéro matricule.
Au 13e, les objets égarés ont vite retrouvé leur maître. Aussi les hussards qui sortent en fraude ont bien soin de ne rien laisser traîner après eux. Les plus malins, lorsqu’ils s’esquivent, poussent la prévoyance jusqu’à emprunter le képi d’un camarade, afin de se ménager un alibi en cas de malheur.
Pour Gédéon, il n’y avait pas d’alibi possible. Lorsqu’il se présenta au quartier, après une course bien inutile, les portes de la prison s’ouvrirent pour lui à deux battants.
Quand il se vit seul entre quatre murs, ne sachant même pas quel serait le terme de sa captivité, il eut comme une velléité d’en finir du même coup avec le régiment et avec la vie. N’avait-il pas au côté son fidèle bancal! Il pensa fort à propos que ce serait peut-être une sottise et qu’il devait vivre pour se venger.
Il chercha une distraction moins dangereuse, et, pour user le temps, il s’amusa à compter les boutons de son dolman. Il y en avait cent quatre-vingt-dix sept.
Se souvenant qu’il était obligé de les astiquer, il trouva que c’était beaucoup.