Des faits postérieurs ont confirmé ce premier aperçu, et ils lui ajoutent de temps à autre quelques preuves nouvelles: presque tous les ans, du 10 au 20 octobre, l’on éprouve dans le nord des États-Unis, et particulièrement sur le lac Érié, un ouragan de douze à quinze heures, du quart de nord-est à nord-ouest; et précisément à la même époque, les gazettes font presque toujours mention de quelque ouragan dans les parages de la Louisiane et des Florides, par des vents du quart de nord. L’attraction, ou plutôt l’aspiration, est bien indiquée; mais il reste à expliquer comment se fait le vide, et pourquoi, dans la contrée des Alleghanys, c’est le courant de nord-est qui est spécialement attiré; car c’est lui qui est l’agent le plus habituel des ouragans intérieurs, soit généraux, soit partiels. En m’occupant de l’histoire des vents, et combinant les diverses idées que ce sujet m’a fournies sur le mécanisme des orages, il m’a semblé que ce problème, assez curieux en physique, ne m’était pas entièrement insoluble.
La chimie, il est vrai, n’a point encore analysé les nuages orageux, ni leur manière d’agir les uns sur les autres; elle n’a point décomposé leurs parties constituantes, au point de faire connaître tous les agents et tous les effets des détonations, des dissolutions subites qui en sont la suite, et des condensations aussi subites qui réduisent un volume très-considérable d’eau vaporisée en un petit volume de pluie et d’air refroidi: mais les faits matériels et plusieurs faits subséquents sont connus, et d’induction en induction, ils conduisent à des résultats satisfaisants.
L’on sait qu’il n’y a pas de nuages sans surfaces humides; que les nuages sont le produit de l’évaporation des eaux et des principes volatils qu’elles contiennent; que cette évaporation est abondante en raison de la chaleur, de la sécheresse et du renouvellement de l’air; que par conséquent les vapeurs nuageuses sont une combinaison des molécules de l’eau avec les molécules du calorique ou fluide igné, ou électrique; car tous ces mots ne représentent à mon esprit qu’un même principe, soit pur, soit modifié. Ce principe léger et centrifuge de sa nature, enlève l’eau essentiellement pesante, et il en forme, si j’ose le dire, de petits ballons, capables de flotter, ou voguer dans l’air, et pareillement électriques en plus ou moins grande proportion: ainsi l’on peut dire que les nuages sont des espèces de sels neutres volatils composés de calorique, d’air et d’eau, dont les élémens constituants redeviennent sensibles à l’instant de leur réduction ou détonation: savoir, l’eau par la pluie qui tombe, le calorique par l’éclair qui brille et s’échappe, et l’air d’une manière quelconque moins sensible aux yeux: cependant tous les nuages ne sont pas orageux ou tonnerriques: pour être tels, il paraît qu’ils ont besoin d’une quantité plus forte de calorique, et qu’ils sont susceptibles de s’en charger à des doses diverses: il paraît encore que sur la mer, l’abondance du fluide aqueux, et la température, toujours plus modérée que sur terre à égalité d’atmosphère, ne leur permettent pas de se charger d’autant de calorique, ni d’être aussi orageux ou détonnants; et en effet, les marins remarquent qu’il y a moins d’orages sur la pleine mer; qu’ils y sont moins violents, et que c’est à l’approche des terres qu’on les trouve plus fréquents et plus forts: par conséquent l’intensité de la chaleur, ou l’abondance du calorique, occasionée par la réverbération des terres, est une cause déterminante, un principe constituant d’orage; il faut y ajouter une foule d’autres matériaux abondants sur la terre, et rares ou nuls sur l’eau, tels que les substances minérales volatiles, le soufre, les gaz de diverses espèces qui se dégagent en quantités très-considérables des corps animaux et végétaux, en putréfaction ou en simple macération: cet état a lieu surtout dans les terrains marécageux et fangeux, dont la pâte est susceptible d’un degré de chaleur bien plus élevé que l’eau pure: or, cette circonstance se trouve jointe, de la manière la plus remarquable, à toutes les autres dans le local dont nous traitons; car tout le Delta du Mississipi est un terrain à demi submergé d’eaux, partie douces, partie saumâtres. Toute la rive droite ou occidentale de ce fleuve, sur une longueur de plus de cent cinquante lieues et une largeur moyenne de vingt, est un terrain noyé chaque année par les débordements: toute la côte nord du golfe, depuis la baie de Mobile jusqu’à la baie Saint-Bernard, et même à la rivière del Norte, sur un développement de deux cents lieues, n’est formée que de marécages. Enfin, les plages d’Youcatan, de Cuba, de Campêche et de la presqu’île de Floride, en sont abondamment parsemées; et l’on conçoit que toutes ces surfaces qui composent plusieurs centaines de lieues carrées, doivent fournir une énorme quantité de gaz inflammable et d’autres matériaux d’orages...
Il est encore assez bien démontré que lorsque des nuages diversement chargés s’approchent et se touchent, il se produit entre eux une action tendante à mettre en équilibre le fluide électrique ou igné et tout autre gaz; que dans cette action le fluide électrique ne se conduit pas aussi lentement que l’air ou l’eau; qu’à raison de son excessive ténuité toutes ses parties se mêlent à la fois, et que leur dégagement de toute autre combinaison est subit et simultané: l’effet de ce dégagement sur l’eau qui est combinée, est de l’abandonner à sa pesanteur naturelle; de là ces gouttes de pluie plus ou moins grosses qui suivent à la fois, et l’éclair dont la lumière montre le pur fluide igné au moment où il se dégage, et le coup de tonnerre dont le bruit est le choc de l’air qui se précipite dans le vide formé par la condensation ou réduction de la vapeur en eau. Or, si l’on considère que l’eau bouillante développée en vapeurs est estimée occuper dix-huit cents fois son premier volume, et qu’à de moindres degrés elle l’occupe encore plus de mille fois; que par conséquent un nuage de 1000 toises cubes peut subitement se réduire à une seule, ou si l’on veut compter au plus bas, seulement à 10 toises; si l’on ajoute que la vitesse de l’air qui rentre dans le vide est égale à celle du boulet de canon, c’est-à-dire, qu’elle parcourt 422 mètres par seconde, l’on ne sera plus étonné de la force prodigieuse de ces coups de vent qui, sous le nom de grains, de rafales, de trombes et d’ouragans, arrachent les arbres, renversent les édifices, soulèvent les eaux, et jettent du haut de leurs remparts des canons de vingt-quatre avec leurs affûts, comme on en a vu plusieurs exemples aux Antilles, et l’on concevra que ce sont réellement des vides pneumatiques subitement formés qui sont la cause habituelle et puissante de tous les mouvements violents de l’atmosphère.
Ils expliquent très-bien, ces vides, le cas particulier des ouragans par vent de nord-est ou de nord-ouest qui ont lieu aux États-Unis; car si l’on suppose, comme il est de fait, qu’il y a continuité d’atmosphère depuis les Alleghanys et le lac Érié jusqu’à la chaîne de l’isthme du Mexique, il est évident que lorsque les orages du golfe condensent subitement une partie considérable de l’air de son atmosphère, celle du bassin de Mississipi s’ébranle immédiatement, et s’élance pour remplir le vide: si, dans ces cas, la colonne de nord-est est le plus souvent affectée et mue, c’est parce que son antagoniste diamétrale, la colonne de sud-ouest, est celle-là même qui manque et qui se retire; en sorte que dans cette circonstance l’on peut dire que le vent de nord-est est le repli du vent de sud-ouest. L’on doit d’ailleurs considérer comme un lac ou océan d’air tout l’espace que je viens de désigner, ayant pour rivages et pour digues les chaînes des montagnes et les terres des Antilles: l’Alleghany qui forme une de ces digues sur tout le côté oriental, y sert d’appui en même temps à un autre lac aérien qui est l’atmosphère de la côte atlantique: or, ce dernier lac contigu à l’atmosphère du nord et nord-est qui l’alimente, est composé d’un air froid et dense, tandis que celui du pays d’ouest est composé d’un air chaud et dilaté; par conséquent le lac atlantique pèse sans cesse à sa frontière sur le lac d’ouest, et par les lois de l’équilibre il tend sans cesse à s’y verser: du moment donc que l’effort habituel de l’air chaud dilaté cesse de soutenir et de repousser le poids qu’il soutient, ce poids se détend et se verse par un effort aussi puissant que naturel, et le vent de nord-est s’établit.
Cependant je conviens que le retour constant de l’un de ces ouragans à l’époque du 10 au 20 octobre, tient à quelque circonstance particulière et déterminée. Je crois la voir dans le changement général que le passage du soleil à l’équateur opère alors dans la totalité de l’atmosphère. Tandis que cet astre s’était tenu au nord de la ligne, et surtout dans le voisinage du tropique du cancer, ses rayons appliqués sur le continent septentrional, en y excitant de vives chaleurs, y établissaient un foyer d’aspiration vers lequel se dirigeaient tous les courants de l’air; en sorte que l’atmosphère de la zone même du tropique se reversait jusque vers le cercle polaire, et y restreignait l’empire et les limites des vents froids du nord... Lorsqu’au contraire le soleil a repassé la ligne, précisément vingt à vingt-cinq jours après vers la mi-octobre, il se trouve perpendiculaire au plus grand diamètre de l’Amérique méridionale: dans cette situation, échauffant ce vaste continent sur sa plus large surface, il y établit un autre foyer d’aspiration qui attire vers lui un volume immense d’air dont il a besoin, et qui détourne ainsi à une grande distance, les courants de l’air, ou vents, de leur direction antérieure: alors l’atmosphère boréale a la faculté de se reverser jusqu’au tropique du cancer; et de là le repli et la retraite des vents alisés d’est, qui se rapprochent de l’équateur jusqu’au 20 et même jusqu’au 18e degré; de là ces vents périodiques de nord-est, qui de l’atlantique affluent sur la Guyane depuis décembre jusqu’en mars et avril, quand le soleil est sur le Paraguay, et qui, après avoir versé leur excessive humidité sur cette Guyane, continuent leur route par-dessus le continent vers les Andes; de là ces vents de la partie de nord qui, à dater d’octobre, se montrent plus fréquents sur le golfe de Mexique, et arrivent jusqu’à l’isthme de la mer Pacifique. Le passage du soleil au sud de l’équateur est donc un moment de secousse qui ébranle à la fois l’atmosphère de l’une et de l’autre zone polaire. Au premier instant où se fait l’un de ces reversements, l’air du golfe mexicain venant tout à coup à se porter vers le sud, il en résulte un vide immense dans lequel se reverse à son tour l’atmosphère du bassin de Mississipi; et si l’on considère que la durée d’environ douze heures qu’affectent les ouragans du lac Érié, et en général de ces contrées, est à peu près un temps proportionnel à l’espace qui doit être parcouru et comblé, l’on regardera comme d’autant plus probable la cause que je leur attribue.
Les vides par détonation me paraissent aussi le seul moyen d’expliquer ces grêles incompréhensibles, où, contre toutes les lois de la pesanteur, l’on voit descendre du haut de l’air des glaçons de plusieurs livres[112]. L’explosion électrique ayant subitement purgé de calorique et condensé un volume immense de vapeurs, l’air glacial de la haute région fond tout à coup dans le vide, comprime l’eau qu’il gèle en même temps, et par cette même force d’élan qui arrache les arbres et renverse les édifices, il saisit et transporte les masses glacées dans la région de l’air; aussi ne voit-on jamais de grêle sans vent plus ou moins violent, et l’on peut même dire que la force du vent est toujours proportionnée à leur grosseur.
Un mécanisme semblable peut encore expliquer les trombes, qui sont des tourbillons de vent et d’eau que l’on voit ordinairement en temps orageux et calmes, et toujours nuageux, se promener ou plutôt courir sur la mer, quelquefois sur la terre, en forme de cône renversé, ayant sa base dans les nuages, tandis que sa pointe, en forme de spirale, verse en bas un torrent d’eau qui a quelquefois submergé des vaisseaux. L’on a cru d’abord, par comparaison aux jets d’eau, que les trombes étaient un effet des volcans sous-marins qui les lançaient, pour ainsi dire, comme les baleines lancent des fusées d’eau par leurs évents. Sans doute il est possible que de tels cas soient arrivés; et alors le jet d’eau a dû être stationnaire et très-considérable: mais les trombes dont il s’agit, étant mobiles, errantes, et même rapides dans leur course comme dans leur tournoiement, il faut leur reconnaître une cause toute différente: il paraît que par suite de l’état orageux de l’air, et de quelques détonations imparfaites, il se fait dans la région moyenne de l’atmosphère des vides moins étendus ou moins subits, dans lesquels les nuages sont néanmoins entraînés par l’air qui y afflue; quelque couche d’air plus froide que les autres condensant ces nuages, comme fait la goutte d’eau froide dans la pompe à feu, il s’y établit un mouvement de dissolution, et de résolution en pluie; mais, soit parce que la couche inférieure résiste par sa densité ou par sa chaleur, soit parce que le tourbillonnement de l’air maîtrise et tient à demi suspendue l’eau qui veut tomber, les divers filets de cette pluie finissent par se rassembler inférieurement en un même faisceau, et cette masse prend la forme d’un entonnoir qui a sa bouche dans la nue en dissolution, et sa pointe sur la mer où se fait le versement de l’eau rendue à son poids naturel. Cette forme de cône ou d’entonnoir a exactement la même cause mécanique, quoiqu’en sens inverse, que les flammes des grands incendies dont les défrichements offrent de fréquents exemples aux États-Unis: lorsqu’on y déboise un terrain pour le cultiver, on rassemble les arbres abattus en un seul monceau au milieu du champ devenu libre, afin de les mieux brûler, et de ne pas communiquer le feu aux arbres qui entourent encore de toutes parts: l’on allume l’énorme bûcher, qui couvre quelquefois un arpent entier, et quand les flammes l’ont saisi de tous côtés, l’on remarque qu’elles ne montent pas perpendiculairement chacune à elle même, mais que toutes se courbent et vont se rassembler en un faisceau au centre du bûcher, où elles s’élèvent en cône droit ou en entonnoir renversé dont la pointe s’élance dans l’air, toujours avec ce mouvement de tourbillon et de spirale qui a lieu en sens inverse dans le cône de la trombe: de tous les points de la circonférence, l’air afflue et se porte également au centre du brasier, auquel il porte l’aliment: la seule différence entre ces deux opérations, est que dans la trombe c’est un liquide pesant qui gravite, tandis que dans l’incendie, c’est un fluide essentiellement léger qui s’élève; tous les deux réunissant leurs parties pour percer plus facilement l’obstacle qui les presse, et dont la pression cause la forme spirale, et tous les deux se versant à leur manière, l’un en bas et l’autre en l’air.
Il serait possible aussi que la trombe fût occasionée par le frottement de deux courants d’air en sens opposés, puisque ce frottement serait une cause efficace du mouvement tourbillonnaire; il suffirait que l’un des deux fût plus frais que l’autre pour faire entrer ses nuages en dissolution: mais tous les autres effets et termes de comparaison n’en restent pas moins les mêmes.
Résumant les faits énoncés dans le cours de ce long article, je pense avoir clairement démontré que le vent de sud-ouest aux États-Unis, n’est autre chose que le vent alisé des tropiques dévié et modifié, et que par conséquent l’atmosphère du pays d’ouest n’est autre chose que l’atmosphère du golfe de Mexique, et primitivement de la mer des Antilles, transportée sur le Kentucky: de cette donnée découle une solution simple et naturelle du problème, qui au premier aspect a pu paraître embarrassant, savoir: pourquoi la température du pays d’ouest est plus chaude de 3 degrés de latitude que celle de la côte atlantique, avec la seule séparation de la chaîne des Alleghanys: les raisons en sont si palpables, que ce seroit fatiguer le lecteur que d’y insister: une autre conséquence de cette donnée est que le vent de sud-ouest étant la cause d’une température plus élevée, il en étendra d’autant plus la sphère qu’il aura plus de facilité à pénétrer dans le pays; et de là un présage favorable aux contrées situées sur son passage et sous son influence, c’est-à-dire aux pays voisins des lacs Érié et Ontario, et même à tout le bassin du fleuve Saint-Laurent, dans lequel le sud-ouest pénètre. L’on peut espérer de ce côté une amélioration de climat plus prompte, plus sensible que dans des parties beaucoup plus méridionales de l’autre côté des monts: or, cette amélioration arrivera à mesure que l’on abattra les forêts qui ferment le passage au fleuve aérien.—Et déja cette cause a commencé de produire ses effets, puisque depuis les premiers temps de la colonie du Canada, les époques de la clôture du fleuve par les glaces ont retardé de près d’un mois, et qu’au lieu d’assurer les vaisseaux sous la condition d’être sortis à la fin de novembre, comme il étoit spécifié au commencement du siècle dernier, la clause actuelle d’assurance n’a plus lieu que pour le vingt-cinq décembre, ou jour de Noël: malheureusement de plus grandes espérances à cet égard sont fortement contrariées par le vent de nord-ouest dont il me reste à tracer l’histoire. Mais avant d’examiner le pour et le contre de cette question d’amélioration, je ne puis me dispenser de dire un mot d’un phénomène intimement lié au sujet que je quitte, et qui dans nos études géographiques ordinaires, n’occupe pas la place qu’il mérite: je veux parler du courant du golfe mexicain, très-bien connu des Anglais et des Américains sous le nom de Gulph-stream.
Du courant du golfe de Mexique.
Les effets de l’alisé du tropique ne se bornent pas à entasser l’air dans le golfe du Mexique: à force de souffler depuis les côtes d’Afrique vers celles d’Amérique, et de pousser les flots dans un même sens sur une ligne de douze cents lieues de longueur, le vent d’est finit par amonceler les eaux dans le cul-de-sac formé par les rivages du Mexique et de la Louisiane; il est fâcheux que nous n’ayons pas à cet égard des données précises de hauteur, et que le gouvernement espagnol, qui s’est quelquefois occupé de la communication des deux mers par l’isthme de Panama, n’ait pas fait mesurer leurs niveaux respectifs; mais je n’en assurerai pas moins avec confiance que les eaux du golfe de Mexique sont effectivement élevées de plusieurs pieds au-dessus de l’espace qu’elles laissent derrière elles, même à partir des Antilles, et davantage encore au-dessus de l’océan Pacifique qui est de l’autre côté. Je me fonde sur l’analogie de ce qui arrive dans la Méditerranée et dans les lacs et les étangs d’une certaine étendue, où les vents qui soufflent deux ou trois jours du même point occasionent à l’extrémité opposée une espèce de reflux de deux ou trois pieds de hauteur perpendiculaire: cet effet est sensible dans le port de Marseille, dont j’ai vu les eaux monter jusqu’à 28 pouces par les vents d’est; et il a lieu en inverse par les vents d’ouest et de sud-ouest sur les côtes de Syrie et d’Égypte, où les ingénieurs français ont trouvé jusqu’à 31 pouces de variation. J’oserais assurer que dans le cas présent leur élévation est beaucoup plus considérable à raison de la puissance et de la continuité de la cause efficiente; et lorsque je considère que ces mêmes ingénieurs français ont constaté que la mer Rouge à Suez est élevée d’environ 28 pieds au-dessus de la Méditerranée à Peluse[113], je suis porté à croire que quelque chose de semblable a lieu dans le golfe de Mexique relativement à la côte de l’océan Pacifique, et à celle des États-Unis. Mais, me dira-t-on, admettant un excédant quelconque de niveau, il faut bien néanmoins que l’équilibre du liquide se rétablisse de quelque côté.—Oui, sans doute, il le faut; or, cela ne se peut par le canal entre Youcatan et Cuba, attendu que le double courant de l’air et de la mer arrive de ce côté dans toute sa force. La surabondance des eaux n’a donc de ressource et d’issue que par le canal de Bahama: et en effet, c’est de cet autre côté que les eaux, après avoir tournoyé sur les rivages du Mexique, de la Louisiane et de la Floride, s’échappent à la pointe de la presqu’île, sous la précaution et l’abri de la terre de Cuba et des nombreux écueils et îles Lucayes, qui de ce côté rompent les efforts de l’Océan et le cours du vent alisé. La rapidité du courant de ces eaux dans le canal de Bahama, en même temps qu’elle est un fait trop connu pour y insister, devient une preuve de l’élévation de leur source dans le golfe. Au sortir du canal, elles conservent dans l’Océan un caractère très-distinct, non-seulement par la vitesse de leur courant qui est de 4 et 5 milles à l’heure, c’est-à-dire plus vif que la Seine; mais encore par leur couleur et par leur température, plus chaude de cinq à dix degrés (R.) que celle de l’Océan qu’elles traversent; cette espèce singulière de fleuve prolonge ainsi toute la côte des États-Unis avec une largeur variable que l’on estime, terme moyen, à 15 ou 16 lieues; et il ne perd sa force et ses caractères que vers le grand banc de Terre-Neuve, où il se dilate comme dans son embouchure alors dirigée vers le nord-est: il paraît que l’habile navigateur François Drake est le premier qui, dès la fin du 16e siècle, remarqua ses effets et devina sa cause; mais l’une des plus curieuses circonstances, celle de la température, lui échappa: ce ne fut que vers 1776 que le docteur Blagden, faisant des expériences sur la température de l’Océan à diverses profondeurs, trouva que vers le 31° de latitude nord à la hauteur du cap Fear, le thermomètre plongé dans l’eau, après avoir marqué 72° Fahrenheit (17¾ R.), vint tout à coup à marquer 78 (20½ R.), continua tel pendant plusieurs milles, et ensuite baissa graduellement à 16½, puis à 14⅔ R., en s’approchant, de la côte, quand la sonde prit fond et que l’eau devint olivâtre. Ce phénomène, alors nouveau, fit sensation en Angleterre, et Franklin, qui, dans la même année, venait en Europe et faisait les mêmes observations, lui donna encore plus de célébrité. Son neveu et compagnon de voyage, M. Jonathan Williams, a continué et multiplié les recherches sur ce sujet; et maintenant l’on peut établir comme théorie complète les faits suivants:
1º Le courant du golfe marque sa route depuis le canal de Bahama jusqu’au banc de Terre-Neuve.
2º Il côtoie les rivages des États-Unis à une distance que les vents rendent variable, mais qui, en terme moyen, s’estime à un degré ou vingt lieues.
3º A mesure qu’il s’éloigne de son origine, il dilate son volume et diminue sa vitesse.
4º Il paraît qu’au fond de l’Océan il s’est creusé un lit particulier très-profond; car les sondes y perdent terre ou deviennent tout à coup très-longues.
5º Il ronge la côte sud des États-Unis, malgré la résistance des écueils Hatteras qui le détournent vers l’est d’une pointe et demie de compas[114], et il menace de les détruire eux-mêmes tôt ou tard. Les îles sableuses de Bahama, les atterrissements de même nature sur la côte du continent, les bas-fonds de Nantoket, paroissent n’être que des dépôts formés par lui; et je suis tenté de dire que les bancs de Terre-Neuve ne sont que la barre de l’embouchure de cet énorme fleuve marin.
6º Sur chacun de ses côtés il forme un eddy ou contre-courant qui, aidé du côté de terre par les fleuves du continent, arrête les dépôts vaseux qu’on nomme les sondes.
7º De longs vents de sud-ouest le rendent moins sensible, parce qu’ils poussent les flots dans son sens; mais les vents de nord-est, en le heurtant de front, le rendent plus saillant, et comme disent les marins, creusent tellement sa vague, que les navires à un seul pont et à haut bordage courent risque de sombrer sous les fortes lames qu’ils embarquent.
8º On entre sur son domaine quand on voit la couleur de l’eau devenir bleue-indigo au lieu de bleue-ciel qu’elle est en plein Océan, et de verdâtre ou olivâtre qu’elle est du côté de terre, sur les sondes de la côte. Cette eau vue dans un verre est sans couleur comme sous les tropiques, et d’une salure plus forte que l’eau de l’Atlantique qu’elle traverse.
9º Beaucoup d’herbes sur l’eau n’assurent pas de la présence du courant: elles en sont seulement l’indice.
10º L’on sent son atmosphère plus tiède que celle de l’Océan: en hiver, la gelée fond sur le pont du vaisseau qui y entre: l’on se trouve assoupi, et l’on étouffe de chaleur dans les entreponts.
Quelques expériences donneront des idées fixes de cette différence de température.
Au mois de décembre 1789, M. Jonathan Williams parti de la baie de Chesapeak, observa que le mercure marquait dans l’eau de l’Océan,
| Fahrenheit. | Réaum. | |
1º Sur les sondes ou bas-fonds de la côte |
47° | 6°¾ |
2º Un peu avant d’entrer dans le courant |
60 | 12⅔ |
3º Dans le courant |
70 | 17¼ |
4º Avant Terre-Neuve, dans le courant même |
66 | 15¼ |
5º Sur Terre-Neuve hors du courant |
54 | 10 |
6º Au delà du banc en pleine mer |
60 | 12⅔ |
7º Puis en approchant des côtes d’Angleterre, il baissa graduellement à |
48 | 7⅓ |
En juin 1791, le capitaine Billing allant en Portugal, observa à son départ, sur la côte d’Amérique, et dans les eaux des sondes |
61 | 13 |
Puis dans l’eau du courant |
77 | 20 |
C’est-à-dire, une différence de 7° Réaumur, ou 16° Fahrenheit. En hiver, M. Williams avait trouvé 47° et 70°; différence 23° F. ou 10° de R.; donc en été la différence est moindre qu’en hiver; et cela devait être.
Ces recherches ont conduit à une autre découverte qui peut devenir utile aux navigateurs: à force d’essayer la température de l’Océan en des lieux divers, l’on s’est aperçu qu’elle était d’autant plus froide que l’eau avait moins de profondeur, et l’on en a tiré un double indice, tantôt de l’approche des terres et des rivages, tantôt du voisinage des écueils sous-marins. En juillet 1791, le même capitaine Billing observa que, trois jours avant de voir la côte de Portugal, le thermomètre avait baissé en peu d’heures de 65 F. (15 R.) à 60 (12⅔ R.), et cette différence arriva précisément sur la frontière de l’Océan sans fond, et de la mer sondable qui borde notre continent. M. Williams observa également au mois de novembre, dans un autre voyage, qu’à l’approche des côtes d’Angleterre le thermomètre tomba de 53 (9⅔) à 48 (7⅔); et il remarque avec le capitaine Billing, que, si en mer le thermomètre baisse subitement, c’est l’indication d’un écueil sous l’eau; soit parce que sous mer la terre serait plus froide que l’eau[115], soit parce que l’effet refroidissant de l’évaporation se fait plus sentir dans les eaux minces que dans les eaux profondes.
Ce que je viens d’exposer de la marche du courant du golfe mexicain, devient un moyen satisfaisant d’expliquer deux incidents d’histoire naturelle, dignes de remarque, sur la côte des États-Unis.
1º Admettant, comme je l’ai avancé, que le courant est la cause des atterrissements qui bordent son lit, par l’abandon que son remous y fait des matières charriées, l’on trouve une raison naturelle et simple de la présence des produits fossiles du tropique à des latitudes très-avancées vers le nord. Il est très-probable que les bancs de coquilles pétrifiées, découvertes en fouillant et sondant les rivages d’Irlande[116], et qui n’ont leurs analogues que vers les Antilles, doivent leur origine à cette cause ou à toute autre semblable; du moins son action jusqu’au delà du banc de Terre-Neuve est incontestable.
2º En considérant la dilatation du courant sur ce même banc de Terre-Neuve, comme l’embouchure de cette espèce de fleuve marin, l’on obtient encore une raison plausible de l’affluence des poissons-morues à cet endroit, et de leur prédilection pour ses eaux: car, en prolongeant toute la côte du continent depuis la Floride, le courant devient le véhicule de toutes les substances végétales et animales charriées et jetées en mer par les fleuves nombreux et volumineux des États-Unis; et ces matières légères, telles que poissons, insectes, vermisseaux, etc., ne cessant de flotter que là où l’eau amortit son cours, il est très-naturel que les morues qui s’en nourrissent se rassemblent au lieu de la subsidence ou du dépôt.
3º Enfin j’y vois l’explication des éternels brouillards qui affectent ce parage, et à qui l’on ne connaît pas de cause spéciale. En effet, le courant déposant là continuellement un volume d’eaux tropicales, dont la température est plus chaude de 4½ de R. ou 9 de F. que celle de la mer environnante, il en doit résulter le double effet d’une évaporation plus abondante, provoquée par la tiédeur de ces eaux exotiques, et d’une condensation plus étendue, à raison de la froideur des eaux indigènes et de leur atmosphère, qui précisément se trouve dans la direction et sous l’influence des vents du nord-est, et de ceux de la baie glaciale de Hudson... Mais il est temps de revenir à mon sujet dont je ne me suis cependant pas écarté, puisque parlant de courants en général, ceux des eaux ne sont pas une digression étrangère à ceux de l’air, qui en sont habituellement la cause motrice[117].
Du vent de nord-ouest.
Le vent de nord-ouest, le troisième et presque le principal dominant aux États-Unis, diffère du sud-ouest sous tous les rapports; il est essentiellement froid, sec, élastique, impétueux et même tempétueux; il est plus fréquent l’hiver que l’été, et plus habituel sur la côte atlantique qu’à l’ouest des Alleghanys, c’est-à-dire dans les bassins du Saint-Laurent, de l’Ohio et du Mississipi: l’on ne peut mieux le comparer qu’au mistral provençal, qui est aussi un vent de nord-ouest, mais d’une origine très-différente; car le mistral, inconnu au nord des Alpes, des montagnes du Vivarais et de l’Auvergne, ne va point chercher sa source par-delà notre Océan tempéré; il la tire évidemment de la région supérieure des montagnes qui environnent les bassins du Rhône et de la Durance, théâtre spécial de sa furie; et il me paraît venir principalement des sommets des Alpes, dont la couche d’air refroidie par les neiges et par les glaciers, se verse dans les vallées pendantes au midi, et surtout dans celle du Rhône où son cours réfléchi et dévié par les chaînes vivaraises, prend la direction de nord-ouest pour toute la Provence; il s’y précipite avec d’autant plus de violence qu’outre sa pesanteur spécifique et la pression de l’atmosphère élevée d’où il se verse, il trouve encore sur la Méditerranée un vide habituel occasioné par l’aspiration des côtes et du continent brûlant de l’Afrique. Aussi se fait-il toujours sentir d’abord sur la mer, et il ne s’établit que successivement et en remontant dans l’intérieur des terres; peut-être à ce torrent aérien qui tombe des Alpes, se mêle-t-il des courants du haut des chaînes du Vivarais et de l’Auvergne; mais ils n’y sont qu’accessoires, et le foyer ou réservoir principal est évidemment le haut pays alpin, sans lequel il serait impossible d’expliquer et de concevoir les apparitions du mistral, subites comme un coup de canon après chaque pluie, surtout dans la saison chaude.
Le nord-ouest américain a bien quelque chose de cette vivacité; et j’aurai occasion de montrer que dans plusieurs cas il dérive aussi de la couche supérieure de l’atmosphère; mais à l’ordinaire et dans ses longues tenues, il vient jusque des mers glacées du pôle, et des déserts également glacés qui sont au nord-ouest du lac Supérieur. Dans les premiers temps, l’on a cru que ce lac et les quatre autres qui lui sont contigus, étaient la cause principale et même première du froid que le vent de nord-ouest apporte sur la côte atlantique. Aujourd’hui que tout le continent est mieux connu, cette opinion ne conserve de partisans que dans le vulgaire; de bons observateurs avaient déja remarqué que dans les cantons du Vermont et du New-York, qui ne sont point sous le vent des lacs, le froid n’était pas moins violent qu’ailleurs; les récits des Canadiens qui vont à la traite des fourrures bien au delà des lacs, ont achevé de dissiper tout doute: ces traitants attestent unanimement que plus ils s’avancent dans le grand-nord[118], plus le vent de nord-ouest est violent et glacial, et qu’il est leur principal tourment dans les plaines déboisées et marécageuses de cette Sibérie, et même en remontant le Missouri jusqu’aux monts Chipewans; il faut donc reconnaître que primitivement le nord-ouest américain tire sa source, et de ces déserts qui depuis les 48 et 50° sont glacés pendant neuf et dix mois de l’année, et de la mer Glaciale qui commence vers le 72e degré, et enfin de la partie nord des monts Stony ou Chipewans qui paraît être couverte de neige pendant toute l’année; il est à remarquer que par-delà ces monts, sur la côte de Vancouver, le nord-ouest qui vient de l’Océan et du bassin de Baring, est déja plus humide et moins froid; et comme il souffle bien moins habituellement, il appartient à un autre système[119].
Sur la côte atlantique, le vent de nord-ouest qui a parcouru le continent, amène aussi quelquefois des ondées de neige ou de pluie, ou même de grêle; mais ces nuages appartiennent plutôt à d’autres courants d’air, tels que le nord-est et le sud-ouest qu’il force de se replier, et qu’il dépouille en les chassant; d’autres fois ils sont le produit des surfaces humides qu’il trouve sur sa route; tels les cinq grands lacs du Saint-Laurent, les marécages, et même les fleuves pris dans les longues lignes de leur cours; c’est par cette raison que sous le vent de ces lacs et des longues lignes du Mississipi et de l’Ohio, le vent de nord-ouest prend un caractère humide en hiver, et orageux en été qu’on ne lui trouve point en d’autres cantons. Car depuis Charleston jusqu’à Halifax, parler du nord-ouest, c’est désigner un vent violent, froid, incommode, mais sain, élastique et ranimant les forces abattues. Seulement il a cela de perfide en hiver, que tandis qu’un ciel pur et un soleil éclatant réjouissent la vue et invitent à respirer l’air, si en effet l’on sort des appartements, l’on est saisi d’une bise glaciale dont les pointes taillent la figure et arrachent des larmes, et dont les rafales impétueuses, massives, font chanceler sur un verglas glissant. Moins rude en été, on le désire pour calmer la violence des chaleurs; et en effet, il lui arrive alors assez souvent de se montrer après une ondée de pluie d’orage; et comme il est impossible que le laps d’une demi-heure lui ait suffi à venir de loin, il est évident qu’il tombe de la région supérieure qui, à ces latitudes, n’est pas distante de plus de 2,800 à 3,000 mètres: le vide étant formé près de terre par la condensation des nuages en pluie, la couche supérieure s’y abaisse pour le remplir; sa direction de nord-ouest vers sud-est lui est imprimée, parce que l’atmosphère du côté de l’Océan jusqu’au tropique, est composée d’un air léger et chaud qui ne peut soutenir l’équilibre contre ce courant froid et lourd; et cette direction n’est pas du nord vers le sud, parce que de ce côté elle serait repoussée par le reflux du vent de sud-ouest et de l’alisé tropical, dont le contre-courant vient remplir les latitudes moyennes. Il paraît que tous ces courants se joignent ensemble pour former sur l’Océan atlantique depuis les 35 jusqu’aux 48 et 50 degrés de latitude, ce vent d’ouest que nous voyons être le dominant presque perpétuel des côtes d’Angleterre, de France et d’Espagne.
Cette attraction ou aspiration de l’atmosphère atlantique est constatée par l’observation de M. Williams: «On remarque, dit-il, que nos vents de nord-ouest et d’ouest commencent toujours du côté de la mer; c’est-à-dire que si plusieurs voiles se trouvent à la file, c’est la plus avancée en mer qui s’enfle la première, et successivement les autres jusqu’à la plus voisine du rivage qui s’enfle la dernière[120]».
Les marins font journellement la même observation sur les brises littorales, dont celle de jour, appelée brise de mer, commence toujours dans l’intérieur des terres au sommet des montagnes et des collines, qui vers midi deviennent le foyer de chaleur, je dirais presque la cheminée d’aspiration: en sorte que le vent y est senti un quart d’heure ou une demi-heure avant de l’être au rivage, et cela proportionnellement à la distance entre les deux points, ainsi que je l’ai souvent remarqué en Syrie et en Corse; la brise dite de terre commence aussi sur ces mêmes sommets, parce que là se fait le premier refroidissement, et que l’air se verse par son poids du haut des montagnes en bas vers la mer, comme un courant d’eau. Cette différence dans la manière d’agir de certains vents ou courants d’air, mérite d’être étudiée, comme servant à caractériser la nature de l’air qui les compose; mais elle n’est pas moins dans tous les cas l’effet des vides relatifs, et des densités alternatives que cause l’absence ou la présence du soleil, tantôt sur la terre, tantôt sur la mer; effet qui est une sorte de diastole et de systole qu’éprouve l’air tour à tour échauffé, dilaté, grimpant, ou refroidi, condensé et retombant[121].
Une objection me reste à lever contre un fait qui n’a pu manquer de frapper le lecteur.—J’ai dit que le vent de nord-ouest était beaucoup plus fréquent à l’est qu’à l’ouest des Alleghanys: l’on demandera comment il est possible qu’il arrive au second pays sans avoir passé sur le premier qui est sur sa route: comme le fait est avéré, il faut bien qu’il ait un moyen de solution, et ce moyen est de l’espèce du précédent que je viens de citer (à la note); c’est-à-dire, que les Alleghanys sont la digue d’un lac aérien dont le fond, nivelé par cette digue, est, sous sa protection, dans un état de repos ou de fluctuation indépendant de la couche au-dessus du trop-plein; en sorte que tandis que le vent de sud-ouest traverse le bassin de Mississipi et le pays de Kentucky, d’Ohio, etc., jusqu’au bassin du Saint-Laurent, par lequel il s’écoule, le courant de nord-ouest glisse par-dessus lui diagonalement, et va par-dessus les Alleghanys et au niveau de leur cime, se verser sur la côte atlantique, où il acquiert trois motifs d’accélération; savoir: 1º le poids de son fluide; 2º la pente du terrain; 3º le vide de l’Océan dans la direction de sud-est.
Le même cas a lieu pour le Saint-Laurent et le Bas-Canada, où les voyageurs s’accordent à dire que le vent le plus habituel est le sud-ouest, et après lui le nord-est; très-souvent le nord-ouest n’est point senti à Québec, tandis qu’il l’est dans le Maine et dans l’Acadie. Il est évident qu’il a glissé par-dessus le lit concave du fleuve Saint-Laurent, sans déplacer l’air qui y est stagnant; et si l’on fait attention que dans un appartement où deux fenêtres sont ouvertes en face l’une de l’autre, il passe un vent très-vif sans éteindre et sans même agiter une chandelle placée dans les coins ou dans les côtés, hors du courant, l’on concevra que l’air a quelque chose de tenace et d’huileux qui le rend plus difficile à déplacer que ne le supposent les idées que l’on en a vulgairement.
Enfin, un dernier fait curieux à citer sur le vent de nord-ouest, c’est qu’aux États-Unis le ciment et le mortier des murs exposés à son action directe, sont toujours plus durs, plus difficiles à démolir qu’à aucune des autres expositions; sans doute à raison du hâle extrême qui l’accompagne: pareillement dans les forêts, l’écorce des arbres est plus épaisse et plus dure de son côté que de tout autre: et cette remarque est l’une de celles qui guident les sauvages dans leurs courses à travers les bois, par le ciel le plus brumeux.—C’est à des faits, à des observations de cet ordre, aussi simples et aussi naturels, que cette espèce d’hommes doit la sagacité que nous admirons en elle; et lorsque des voyageurs romanciers ou des écrivains qui jamais n’ont quitté le coin de leur cheminée, s’extasient sur la finesse des sauvages, et en prennent occasion d’attribuer à leur homme de la nature une supériorité absolue sur l’homme civilisé, ils nous prouvent seulement leur ignorance en fait de chasse, et du perfectionnement des sens de l’odorat et de la vue par l’habitude et la pratique d’un exercice quelconque. Aujourd’hui que l’on a aux États-Unis des exemples innombrables de colons de frontière, irlandais, écossais, kentokais, qui sont devenus en peu d’années des hommes-de-bois aussi habiles et aussi rusés, des guerriers plus vigoureux et plus infatigables que les hommes-rouges[122], l’on ne croit plus à la prétendue excellence ni du corps, ni de l’esprit, ni du genre de vie de l’homme sauvage; et ce que j’aurai occasion d’en exposer ailleurs avec plus de détail et avec un esprit impartial, excitera sans doute bien moins les sentiments de l’admiration ou de la jalousie, que ceux de l’effroi et de la pitié.