Comparaison du climat des États-Unis avec celui de l’Europe quant aux vents, à la quantité de pluie, à l’évaporation et à l’électricité.
D’après tout ce que j’ai dit des vents, de leurs lits, de leur marche, de leurs qualités propres ou respectives aux États-Unis, il devient de plus en plus facile de se faire une idée nette et générale du climat de ce vaste pays. De ce que l’on sait que les vents les plus habituels y viennent presque immédiatement, les uns de la zone du tropique, les autres de la zone polaire, l’on conçoit pourquoi ils ont des qualités de froid et de chaud si contractantes, et pourquoi le climat est si variable et si bourru: de ce que l’on sait que l’un des dominants (le sud-ouest) vient d’une mer chaude, l’autre (le nord-est) d’une mer très-froide, le troisième (le nord-ouest) de déserts glacés, l’on sent pourquoi chacun d’eux est sec et clair, pluvieux ou brumeux.—L’on devine même les cas d’exception que quelques localités peuvent et doivent apporter à ces règles générales, et l’on infère naturellement qu’un vent sec peut devenir pluvieux s’il rencontre sur sa route des surfaces humides, telles que des lacs, des marais, et des lignes prolongées de rivières, ainsi qu’il arrivé au pays de Genesee, où il pleut par vent de nord-ouest à cause des lacs Ontario et Huron; par vent du sud-ouest à cause du lac Érié: tandis que le nord-est et l’est, si pluvieux à la côte, y sont secs[123]: par inverse un vent pluvieux peut devenir sec en se dépouillant sur les montagnes de l’humidité qu’il transporte: enfin, dans les violentes agitations de l’atmosphère, les courants venant à se mêler, ils peuvent momentanément échanger et confondre leurs attributs et leurs propriétés.
D’autre part, en considérant que le territoire des États-Unis n’est traversé que par des montagnes d’un ordre inférieur, et qui n’offrent pas un obstacle suffisant à rompre la marche des courants, l’on aperçoit pourquoi les vents y sont et y doivent être presque toujours généraux, c’est-à-dire balayer, selon l’expression anglaise, toute la surface du pays en long et en large. Et en effet, à cette règle générale, il n’y a d’exception remarquable que les brises littorales qui ont lieu pendant les six mois d’été, et qui se modifient selon le gisement soit de la côte, soit des lits de rivières, et à raison de la distance, de la pente et de la direction des chaînes et sillons de montagnes. Par exemple, depuis la Floride jusqu’au New-Jersey, la brise incline au sud-est, et l’on voit que le terrain verse, et que la côte tourne de ce côté. Au contraire, depuis le New-York jusqu’au cap Cod, la brise est de sud direct; et du cap Cod jusqu’à l’Acadie, elle vient de l’est et du nord-ouest, toujours par l’application du même principe à des cas divers: de même encore elle est plus lente ou plus vive, plus forte ou plus faible, plus en avance ou plus en retard, selon le degré plus ou moins intense de la chaleur, selon la pente plus ou moins inclinée des terres, et l’éloignement plus ou moins grand des hauteurs où se trouve le foyer d’aspiration[124], ainsi que l’on en a l’expérience très-connue en marine.
De ces faits dérivent deux vérités lumineuses en géographie physique;
L’une, que ce sont les courants habituels de l’air, les vents, qui déterminent la température, ou le climat d’un pays.
L’autre, que la configuration du sol exerce sur ces courants une influence de direction ordinairement décisive, et qu’elle devient par là un agent constitutif, une partie intégrante du climat.
Notre Europe offre l’exemple et l’application de ces deux principes dans un sens inverse de l’Amérique-nord. Dans l’Europe occidentale, les vents d’ouest sont les grands pluvieux, parce qu’ils viennent de l’Océan atlantique; et ils se montrent plus frais en Angleterre, plus chauds en France et en Espagne, à raison des latitudes d’où ils viennent sur ce même Océan: aux États-Unis, les vents d’ouest sont les plus secs, parce qu’ils y viennent de la partie la plus large du continent: en France, ils sont les plus généraux, les plus habituels, parce que la haute chaîne des Alpes, est un foyer d’aspiration et de condensation, qui sans cesse les appelle vers elle: aux États-Unis, ils sont les plus rares, parce qu’il n’y existe pas de point dominant d’aspiration. En Europe, les vents ne sont presque jamais généraux, mais plutôt divisés en systèmes indépendants, parce que les hautes chaînes des montagnes, telles que les Pyrénées et les Alpes, forment des enceintes et comme de grands lacs d’atmosphère séparés et distincts; et parce qu’ensuite une foule de chaînes secondaires, telles que les Asturies et les autres sillons de l’Espagne[125], les Cévennes, les Vosges, les Ardennes, les Apennins, les Krapatz, le Dofre de Norwège et les montagnes d’Écosse, presque toutes supérieures aux Alleghanys forment d’autres subdivisions également caractérisées.
Dans la France seule nous avons autant de systèmes de vents que de bassins de rivières principales, telles que le Rhône, la Garonne, la Loire et la Seine. La Belgique a son système distinct du nôtre par les Ardennes; elle tire du canal de la Manche un courant d’air, qui primitivement ouest, puis dévié dans la direction de sud-ouest, y est la cause de cette humidité qui la rend si fertile et si pâturagère.
D’autre part, si notre Europe occidentale est plus tempérée que l’orientale, ce peut être, comme l’a dit Pallas, parce qu’elle est abritée par les montagnes d’Écosse et de Norwège; mais c’est encore plus parce que les vents les plus généraux et les plus régnants sont de l’ouest et du sud-ouest, et qu’ils y arrivent par la mer, toujours plus tempérée que la terre.
C’est par cette raison que la côte de Norwège diffère totalement de celle de Suède, et que la température de Berghen ne ressemble pas plus à celle de Stokholm, que la température de Londres ne ressemble à celle de Saint-Pétersbourg: c’est aux vents d’est et de nord-est, originaires de la Sibérie, que l’orient de l’Europe doit son climat froid, sec et salubre; et si de hautes montagnes eussent fermé la Russie sur sa frontière orientale; si quelques remparts eussent abrité la Sibérie vers la mer du pôle, cette contrée, ainsi que la Pologne et le pays de Moscou, ne seraient pas plus froids que le Danemarck et la Saxe.
Cette différence de configuration entre l’Europe et l’Amérique-nord, me paraît être la cause principale, et peut-être unique, de plusieurs différences météorologiques que l’on remarque dans les atmosphères de ces deux continents. L’on y trouve une explication satisfaisante de deux ou trois phénomènes et problèmes singuliers, savoir: par exemple, pourquoi la quantité de pluie annuelle et moyenne est plus grande aux États-Unis qu’en France, en Angleterre, en Allemagne:—Pourquoi la chute de ces pluies est généralement plus brusque et leur évaporation ensuite plus vive en Amérique qu’en Europe:—Pourquoi enfin les vents sont habituellement plus forts, les tempêtes et les ouragans plus fréquents dans le premier de ces pays que dans le second: quelques détails deviennent nécessaires pour rendre ces faits plus précis, et leur solution plus probable et plus persuasive.
De la quantité de pluie qui tombe aux États-Unis.
Des observations exactes et multipliées, faites par divers savants américains, en différents lieux de la côte atlantique, ont désormais constaté que la quantité annuelle et moyenne de pluie qui tombe aux États-Unis est beaucoup plus considérable que dans la plupart de nos pays d’Europe, en exceptant toutefois certaines localités des pays de montagnes[126] ou des fonds de golfe. Le tableau suivant en fournit la preuve. Aucun lieu du pays d’Ouest n’y est mentionné, parce que ce genre d’observation n’y a pas encore été pratiqué, du moins à ma connaissance.
| pouc. angl. | |
| A Charlestown (selon Ramsay), en 1795 | 71⅘ |
| Par terme moyen, de 1750—à 1759[127] | 41¾ |
| A Williamsburg[128] | 47 |
| Cambridge, près Boston[129] | 47½ |
| Andover (en Massachusets) | 51 |
| Salem[130] | 35 |
| Rutland en Vermont[131] | 41 |
| Philadelphie[132] | 30 |
En Europe, au contraire, il ne tombe que les quantités suivantes, savoir:
| pouc. franç. | |
| A Saint-Pétersbourg | 12 |
| Upsal | 14 |
| Abo | 24 |
| Londres | 21 |
| Paris | 20 |
| Utrecht | 27 |
| Brest, aucune observation.[133] | |
| Marseille | 20 |
| Rome | 28½ |
| Naples | 35 |
| Alger | 27½ |
| Padoue | 33 |
| Bologne | 24 |
| Vienne | 42 |
D’où il résulte qu’en Europe, par terme moyen, il tombe un tiers moins de pluie que dans l’Amérique-nord: néanmoins, dans son Mémoire déja cité, M. Holyhoke cite vingt villes d’Europe, qui, par terme moyen de 20 ans, ont eu 122 jours de pluie tandis que Cambridge n’en a eu que | 88 |
| et Salem | 95 |
Ainsi plus de pluies en moins de jours indique évidemment que les pluies ont tombé par ondées plus vives et plus fortes en Amérique, par arrosements plus doux, en Europe; et nous avons vu que les faits sont conformes à ce raisonnement.
De l’évaporation et de la sécheresse de l’air.
D’autre part, des observations également exactes et nombreuses attestent que l’évaporation de ces mêmes pluies se fait beaucoup plus vite aux États-Unis qu’en Europe, et que par conséquent l’air y est habituellement plus sec et plus agité: Franklin avait déja fait et publié cette remarque, si contraire aux assertions du docteur Paw[134], en citant l’anecdote d’une boîte d’acajou à tiroirs, exécutée avec le plus grand soin par le célèbre Nairne: les tiroirs de cette boîte, justes et même serrés à Londres, s’étaient trouvés trop lâches à Philadelphie, et lorsqu’elle eut été renvoyée à Londres, ils redevinrent justes et serrés comme auparavant. Franklin en avait induit avec raison une plus grande sécheresse à Philadelphie qu’à Londres: mais le cas de ces deux villes était trop particulier pour en faire une règle générale: M. J. Williams[135] l’a mieux établie et développée par les faits suivans. Il a trouvé, par des expériences et des recherches suivies, que la quantité moyenne d’évaporation pendant 7 années à Cambridge près de Boston
| pouc. angl. | |
| avait été de | 56 |
| tandis qu’en sept villes d’Allemagne | |
| et d’Italie, par terme moyen de 20 | pouc. franç. |
| ans, elle n’a été que de | 46 |
| il est vrai que les 56 pouces anglais | |
| se réduisent à 54 pouces des nôtres, | |
| moins environ ¼. Différence | 7¼ |
Et cependant les villes d’Italie sont sous une latitude bien plus favorable à l’évaporation que le voisinage de Boston adjacent à l’Océan.
| Jours clairs. | |
| Dans un an, l’on a eu à Salem | 173 |
| Dans vingt villes d’Europe, l’on en a eu | 64 |
| Dans ces mêmes vingt villes, en | Jours nuageux. |
| 1785, l’on a eu | 113 |
| A Cambridge près de Boston | 69 |
| A Salem, par terme moyen de 7 ans, | 90[136] |
Ainsi, en termes généraux, il tombe aux États-Unis plus de pluie en moins de jours qu’en Europe, et l’on y compte moins de jours nuageux, plus de jours clairs, plus d’évaporation qu’en Europe: or, la cause de ces faits divers me paroît absolument univoque et simple; elle existe dans l’état particulier de l’atmosphère de chacun des deux continents, selon la modification que leur configuration respective y apporte.
Si donc aux États-Unis il pleut davantage qu’en Europe, c’est parce qu’à l’exception du nord-ouest, tous les autres rumbs, surtout les plus fréquents, y viennent de quelque mer, et par conséquent arrivent chargés de vapeurs.
Si les pluies y sont plus vives et plus brusques, c’est parce que les qualités des vents y sont très-contrastantes en chaud et en froid, ce qui est un premier moyen de dissolution; et le mélange de ces courants froids et chauds, y est fréquent, ce qui est une seconde cause d’abondance et de vivacité de pluie: nos pluies fines et douces y sont tellement étrangères, qu’on les appelle des pluies anglaises, un temps anglais; et lorsque l’on en voit, ce qui arrive quelquefois après l’équinoxe, il est du bon ton de sortir sans parapluie pour s’en faire mouiller comme des oiseaux d’eau. Or, ce mélange fréquent, qui constitue l’air variable, arrive parce que le pays est presque plat, et que les vents n’y trouvent aucun obstacle qui les arrête.—Ainsi, la configuration du sol influe radicalement sur l’abondance et la vivacité des pluies.
En Europe, au contraire, de hautes montagnes rompant les courants de l’air, l’atmosphère est plus calme, plus stationnaire; les mélanges de courants froids et de courants chauds sont moins faciles, moins fréquents; par suite, les dissolutions sont moins vives; les pluies sont plus lentes, plus douces; l’air reste plus chargé de vapeurs et d’humidité; il y a plus de brouillards et de jours nuageux, etc., et l’évaporation est plus lente.
Si aux États-Unis l’évaporation est rapide, c’est encore parce que les courants sont libres, à raison de la planimétrie générale, et parce que l’un de ces courants, le nord-ouest, vent d’une sécheresse extrême, domine pendant les deux cinquièmes de l’année.
En Europe, au contraire, le grand dominant est le vent d’ouest, et il est aussi le grand humide.
Enfin, c’est encore cette forte évaporation de l’air aux États-Unis qui y cause des rosées énormes, inconnues dans nos climats tempérés. Elles y sont si fortes en été, que les premières nuits où je couchai dans les forêts désertes de l’Ohio et de la Wabash, je crus à mon réveil qu’il pleuvait à verse; et cependant, en considérant le ciel, je le trouvai clair et serein; bientôt je m’aperçus que les grosses gouttes qui tombaient avec bruit de feuille en feuille sur les arbres, n’étaient que la rosée du matin, c’est-à-dire, l’évaporation du jour précédent, dissoute et précipitée par la fraîcheur de l’aube du jour. Enfin, si les vents y sont plus rapides, et les ouragans plus fréquents que dans notre Europe, l’on peut dire que ce n’est pas seulement parce que le tropique est plus voisin, mais parce que les courants de l’air ne trouvent sur le continent aucun point d’appui qui les arrête et les fixe; et si le chaînon de l’Apalache avait 8 à 900 toises d’élévation, le système atmosphérique de tout le bassin d’ouest serait changé.
De l’électricité de l’air.
Un dernier point météorologique sur lequel l’air du continent américain diffère encore de celui de l’Europe, est la quantité de fluide électrique dont l’air du premier est imprégné dans une proportion beaucoup plus forte: l’on n’a pas besoin des appareils mécaniques et artificiels pour rendre ce fait sensible; il suffit de passer vivement un ruban de soie sur une étoffe de laine pour le voir se contracter avec une vivacité que je n’ai jamais remarquée en France: les orages d’ailleurs en fournissent des preuves effrayantes par la violence des coups de tonnerre, et par l’intensité prodigieuse des éclairs. Dans les premières occasions où j’eus ce spectacle à Philadelphie, je remarquai que la matière électrique était si abondante, que tout l’air semblait en feu par la succession continue des éclairs; leurs zig-zags et leurs flèches étaient d’une largeur et d’une étendue dont je n’avais pas d’idée, et les battements du fluide électrique étaient si forts qu’ils semblaient à mon oreille et à mon visage être le vent léger que produit le vol d’un oiseau de nuit. Leurs effets ne se bornent point à la démonstration, ni au bruit; les accidents qu’ils occasionent sont fréquents et graves. Dans l’été de 1797, depuis le mois de juin jusqu’au 28 août, je comptai, dans les papiers publics, dix-sept personnes tuées par le tonnerre; et feu M. Bache, petit-fils de Franklin, auteur du journal Aurora, à qui je fis part de ma remarque, me dit qu’il avait compté quatre-vingts graves accidents. Ils sont fréquents en rase campagne, surtout sous les arbres; et l’on n’y connaît pas assez l’efficacité des toiles et des taffetas cirés ou vernissés, qui en pareil cas sont le meilleur préservatif, en même temps qu’ils garantissent de la pluie.
Cette abondance du fluide électrique est une nouvelle preuve de la sécheresse de l’air, de même que sa moindre quantité en France et en Europe est une preuve d’humidité: il paraît constant que le calorique est absorbé et neutralisé par l’eau réduite en vapeur, et qu’alors il ne développe plus ses propriétés naturelles; lorsqu’au contraire l’air est très-sec, fût-il d’ailleurs froid, la matière ignée qui ne trouve pas à se combiner surabonde et manifeste sa présence partout où le lui permettent ses lois. Ce doit être l’une des raisons pour lesquelles la végétation une fois développée est bien plus active aux États-Unis qu’en France; et l’on ne peut pas dire que la chaleur de la saison ou du tropique soit une cause nécessaire de l’abondance du fluide électrique ou igné, puisqu’il n’est jamais plus abondant que par le froid vent de nord-ouest, et que d’après les observations des savants russes Gmelin, Pallas, Muller et Georgi, etc., l’électricité est d’une abondance excessive dans l’air glacial et sec de la Sibérie[137]..... Ainsi la configuration plane de l’Amérique, en occasionant la rapidité des courants de l’air, la célérité de l’évaporation de l’eau et la sécheresse de l’atmosphère, devient une cause primordiale de l’abondance de l’électricité.
J’ajoute une remarque qui peut avoir son importance en physiologie. Il est connu que les brouillards et l’humidité sont une cause constante et féconde de maladies; qu’ils occasionent spécialement les catarrhes, les rhumes, les rhumatismes, c’est-à-dire, l’obstruction et l’atonie de tout le système vasculaire; qu’ils produisent des fièvres d’espèces variées, mais toutes avec le symptôme commun de frisson, auquel succède une vive chaleur. Or, si l’effet de l’humidité, soit en gouttes d’eau, soit en vapeurs, est d’attirer et de s’approprier le fluide électrique ou igné, de le soutirer des corps dans lesquels il est engagé; si ce fluide électrique ou igné dans notre organisation est un des principes de la vie, un des agents de la circulation du sang et des autres humeurs; s’il est surtout l’un des principes constituants, peut-être le principe radical du fluide nerveux, ne peut-on pas conclure que c’est en nous soustrayant ce principe de la vie, que l’eau en gouttes ou en vapeurs nous devient si nuisible? Que c’est en l’aspirant de notre tissu cellulaire et de nos nerfs qu’elle les paralyse, les réduit à l’atonie, à l’obstruction passagère ou durable, selon la force et la durée de l’action; et alors, outre l’indication du préservatif, celle du remède ne serait-elle pas de trouver le moyen de restituer ce feu par un procédé inverse, de la même espèce: les fomentations, les frottements de corps chauds, même des fers de tailleurs, ont un effet confirmatif de cette idée; mais il reste à découvrir une opération plus radicale, plus chimique, qui appelle les talents et les expériences des gens de l’art[138].
Conclusion: la lune influe-t-elle sur les vents? Action du soleil sur tout leur système, et sur le cours des saisons. Changements opérés dans le climat par les défrichements.
Je n’ai fait aucune mention jusqu’ici des influences que quelques physiciens attribuent à la lune sur l’atmosphère et sur le cours des vents. Cette opinion, jadis très-accréditée, mais qui chez les anciens appartint plus à l’astrologie qu’à l’astronomie et à la physique, s’est renouvelée dans ces derniers temps avec des moyens plus capables de lui acquérir des partisans: raisonnant par analogie aux marées, l’on a dit que puisque la lune était la cause du flux et du reflux de l’Océan, puisqu’elle exerçait sur la surface liquide du globe une pression qui la refoulait, cette pression ne pouvait avoir lieu sans l’intermédiaire de l’atmosphère, qui par conséquent devait avoir aussi son flux et reflux, et de là toute une théorie des vents; mais parce que toute théorie, quelque plausible qu’elle soit, finit par n’être qu’un roman si les faits ne viennent à son secours, il a fallu produire des faits en preuve, et c’est la tâche qu’a entreprise l’un de nos plus habiles naturalistes, M. Lamarck; quelle sera l’issue de ses recherches n’est pas ce que j’entends préjuger; je remarquerai seulement que l’on ne peut refuser de l’estime à la méthode qu’il a adoptée: en publiant un annuaire météorologique, et prédisant une année d’avance les vents et la température que les constitutions boréales ou australes de la lune doivent déterminer, M. Lamarck a soumis son système à l’épreuve la plus loyale comme la plus délicate: chaque mois, chaque quartier, tout observateur peut comparer les résultats au pronostic énoncé; cette comparaison devient même un complément nécessaire à joindre au travail de M. Lamarck, et l’on a droit d’attendre que l’historique d’une année écoulée soit inséré au calendrier de l’année suivante; je le répète, quelle que soit l’issue de ce travail, il n’en aura pas moins le mérite d’avoir démontré une vérité; car lors même qu’il en résulterait contre son but, que le système général, ou que certains systèmes particuliers de vent sont indépendants de la lune, cette vérité négative n’en serait pas moins un résultat très-précieux, et n’en aurait pas moins toute l’utilité que comporte son sujet; j’en appelle au lecteur lui-même, dans les diverses branches de nos connaissances, ou plutôt de nos opinions, combien d’erreurs seraient dissipées, si nous acquérions beaucoup de vérités négatives?
Dans le cas présent, mon opinion s’était déja nourrie de trop de faits antérieurs pour demeurer indécise; mais eût-elle dû ne se former que d’après les résultats de l’expérience dont je parle, il me serait impossible de reconnaître à la lune aucune action immédiate ou sensible sur le système général des vents. Je ne prétends point nier que cette planète soit la cause du flux et du reflux de l’Océan; mais en admettant comme prouvée toute hypothèse de pression de sa part, rien n’est encore prouvé pour les vents; car l’océan aérien peut subir une pression qui roule sur sa masse, sans que ses mouvements intestins en soient dérangés ni affectés; de même que l’océan aqueux subit son balancement sans que les courants intérieurs en soient troublés ni changés. L’effet des marées ne se marque, ne se sent bien que sur les rivages, c’est-à-dire à l’interruption du liquide homogène, et à son choc contre des masses et des niveaux étrangers: or l’océan aérien, rond comme le globe, n’a rien de semblable: l’ondulation, s’il y en a, roule sur sa surface, et la vaste lame atmosphérique qui ne rencontre ni écueils, ni rivages, court mollement sans éprouver de ressac. Si les vents, ces courants d’air si variables, si divers, dépendaient de la lune, ils devraient, comme les marées, être corrélatifs à ses phases; ils devraient avoir une marche périodique soumise à la régularité ou aux anomalies de cette planète, et l’on n’aperçoit rien de tel; dans ces changements de temps journellement annoncés par les almanachs et attendus par le vulgaire pour chaque quartier, sur vingt exemples, quinze sont en défaut; et il ne serait pas étonnant, vu le petit nombre des chances, qu’il en réussît davantage sans produire rien de plus concluant. Sur la mer même, où l’on prétend que les règles sont plus fixes, les marins impartiaux conviennent que les changements de temps n’ont rien de fixe, rien de régulier; que c’est bien plutôt à l’approche des terres, au voisinage des caps, à l’entrée ou à la sortie de certains parages, qu’il faut rapporter leurs causes; enfin, les astronomes reconnaissent que la période même de 19 ans, qui ramène les mêmes positions lunaires, ne ramène pas la moindre ressemblance dans le cours ni dans la succession des vents: de manière que rien n’établit, rien ne prouve une action immédiate et sensible de la lune sur ces courants de l’air.
Il n’en est pas ainsi de l’action du soleil qui se manifeste, et dans leur formation première, et dans leurs mouvements généraux ou partiels, enfin jusque dans leurs irrégularités toujours occasionées par les degrés divers et variables de chaleur que sa présence ou son éloignement excite sur les mers et sur les continents, et par les circonstances topographiques des montagnes plus ou moins élevées, des terrains plus ou moins nus ou boisés qui empêchent ou permettent le passage des vents. C’est le soleil qui, placé à l’équateur, y établit d’abord le grand courant du vent alisé qui influence tous les autres, et qui comme le cours de l’astre, est dirigé de l’est vers l’ouest, non par l’effet mécanique de la rotation du globe qui laisserait en arrière son enveloppe aérienne, mais parce que le soleil établit sous sa perpendiculaire un foyer de chaleur qui sans cesse anticipe avec lui de l’est sur l’ouest, et qui est immédiatement remplacé par la colonne d’air frais laissée en arrière, aspirée et courant après lui: de là cette particularité du vent alisé toujours plus vif à midi, c’est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, et se relâchant vers minuit: le soleil passe-t-il au tropique du sud, la zone alisée s’y porte avec lui, et délaisse d’un nombre égal de degrés le nord de la ligne équinoxiale. Le soleil revient-il au tropique du nord, l’alisé y revient à sa suite et resserre son lit austral dans la même proportion. Sur l’océan Pacifique, ce courant suit des lois plus régulières que partout ailleurs, parce que l’action du soleil est plus égale, plus uniforme, sur l’immense surface de cette mer; mais parce que les terres sont susceptibles d’un degré de chaleur plus élevé que les eaux, cette action change à l’approche des continents, et avec elle, le courant de l’air se modifie près des côtes de l’Inde, de l’Afrique et de l’Amérique méridionale, selon leur gisement, leur configuration, et selon la manière dont y agit le soleil; ainsi, parce qu’en été ses rayons frappent verticalement tout le bassin du Gange, il s’établit à l’orient de la chaîne des Gâtes, séparant le Malabar du Coromandel, un foyer de chaleur et d’aspiration qui occasione le courant appelé mousson d’été: ce courant est sud-ouest pluvieux, orageux, et chaud sur le pays de Malabar, parce qu’il vient de la mer arabico-africaine; tandis que sur le pays de Coromandel il est nord-ouest, sec et frais, parce qu’il a passé par-dessus la région élevée des Gâtes où il s’est purgé de pluie et de chaleur[139].
En hiver au contraire, lorsque l’atmosphère indienne est rafraîchie par l’éloignement du soleil, une autre mousson a lieu dans la direction de nord-est, parce qu’alors les montagnes neigeuses du Tibet versent leur couche d’air froid sur le plat pays et sur le golfe du Bengale, dont l’air moite et léger ne leur offre qu’un vide relatif sans résistance.
D’autre part sur l’Atlantique, entre l’Afrique et le Brésil, un mécanisme semblable produit des effets différents, parce que les circonstances géographiques diffèrent: le continent africain n’ayant aucunes hautes montagnes sous l’équateur, n’appelle impérieusement aucun grand courant d’air sur sa surface; seulement ses rivages aspirent jusqu’à la distance de 80 ou 100 lieues, l’air qui est nécessaire au foyer dont ils sont le siége, et le vent alisé ne prend son cours que hors de cette sphère littorale.
L’Amérique, au contraire, éprouve et cause des incidents différents et divers:
1º Par la configuration singulière de ses deux continents qui forment comme deux grandes îles;
2º Par le grand vide ou cul-de-sac qui se trouve entre ces deux îles-continents;
3º Par l’isthme montueux de Panama qui fait le fond de ce cul-de-sac, et lie les deux Amériques;
4º Enfin par la chaîne de ses montagnes, les plus hautes du globe, qui courant au bord de l’océan Pacifique par le Chili, le Pérou, l’isthme de Panama, le Mexique, etc., laissent à l’est un immense pays plat, tandis qu’à l’ouest elles n’ont pour rivage qu’une pente aussi haute qu’elle est rapide.
De cette constitution topographique, il résulte relativement à l’Amérique méridionale, que le soleil, frappant verticalement pendant 6 mois[140] ce continent sur sa plus grande largeur, établit sur tout le pays à l’orient des Andes, c’est-à-dire sur le Brésil, l’Amazone, etc., un foyer d’aspiration qui redouble de ce côté l’activité du vent alisé venant de la mer. Ce foyer étend même son action par-delà et au nord de l’équateur, et il y fait dévier et incliner, sous une direction de nord-est, l’alisé qui alors apporte sur la Guyane toute l’humidité de l’Atlantique. La chaîne des Andes est le point commun où viennent aboutir tous ces vents: et parce que son extrême élévation leur ferme tout passage sur l’océan Pacifique, ils accumulent leurs nuages sur son flanc oriental; aussi les provinces de Cuyo, de Tucuman, d’Arequipa, sont-elles alors un théâtre renommé de pluies, de tonnerres et de chaleurs excessives; tandis que le revers occidental des Andes, le Chili, jouit d’un ciel clair et tempéré sous l’influence des vents que nous appelons sud-ouest, mais qui sont le véritable nord-ouest des pays situés par-delà l’équateur[141]. Ces vents qui grimpent aussi sur les Andes, contribuent à obstruer le passage de ceux de la partie d’est; aussi l’historien récent du Chili[142] observe-t-il que les vents d’est passent si rarement jusqu’à ce pays, que l’on ne cite d’ouragan de ce rumb qu’en l’année 1633. Par conséquent il faut que les deux courants d’air opposés se heurtent l’un l’autre, s’élèvent ensemble dans la région supérieure où ils sont condensés, et sans doute repliés en d’autres courants qui glissent ou se reversent dans les régions moyennes et inférieures.
Par inverse, lorsque le soleil repasse l’équateur, et s’avance à son nord jusqu’au zénith de la Havane et du centre du golfe de Mexique, sa proximité excite sur le continent septentrional d’Amérique un foyer de chaleur et d’aspiration qui détourne et attire de ce côté le courant alisé, et cela avec d’autant plus de puissance, que le foyer de l’Amérique méridionale s’éteint ou languit par l’éloignement de l’astre: de là l’empiétement des vents d’est après le solstice, jusque vers les 30 et 32° nord, par les parallèles de la Géorgie et presque de la Caroline-sud: et de là à la suite de leur courant dominateur, l’afflux des vents de la zone tempérée, qui se portent vers la zone polaire avec les circonstances développées plus haut: ainsi le soleil se montre sans cesse le régulateur suprême, s’il n’est pas l’unique, de tout le système des vents, soit dans leur création, soit dans leurs mouvements; et sa puissance se manifeste ou s’indique jusque dans l’irrégularité apparente ou vraie de leur rotation annuelle, et dans la marche singulière que suivent les saisons aux États-Unis, marche qui dérive uniquement de celle des vents.
En effet, il est remarquable que, dans un pays où les froids sont si rigoureux, l’hiver soit cependant plus tardif, plus lent à s’établir qu’en Europe: chez nous, par les 45 et même par les 42° de latitude, à peine la mi-octobre est-elle arrivée, que les brouillards, les pluies, et des gelées presque journalières bannissent pour quatre et cinq mois les beaux jours: en Amérique, au contraire, la mauvaise saison ne commence réellement, le ciel ne se gâte à demeure, même dans les États du Nord, que peu de temps avant le solstice d’hiver (mi-décembre), et il faut trois ou quatre tentatives, trois ou quatre grandes crises dans l’air pour que les vents boréaux parviennent à changer la température générale, en chassant les vents méridionaux qui la protègent et l’entretiennent.
La première de ces crises arrive régulièrement à l’équinoxe d’automne dans les 10 jours qui précèdent ou dans les 10 qui suivent le passage du soleil à l’équateur. A cette époque, il y a toujours un coup de vent général de la partie de nord-est à nord-ouest: et cela, comme je l’ai dit, parce que l’atmosphère boréale se reverse dans l’espace que le soleil abandonne et cesse de dilater: ce coup de vent est pour ainsi dire le premier flot de la grande marée sémestrale de l’océan aérien: il est accompagné de pluies qu’apportent les flots de cet océan, lesquels dans leurs ondulations et leurs tournoiements ont balayé la surface des mers. Ces pluies, par leur évaporation, causent dans l’atmosphère un premier refroidissement qui commence à calmer les chaleurs de l’été, et qui, à partir de la ligne du Patapsco sur la côte atlantique, et de la ligne de l’Ohio dans le pays d’ouest, occasione les premières gelées de la saison. Ces gelées ne se font pas sentir dans le plat pays du sud, par-delà les lignes du Potomac et de l’Ohio; dans le nord et dans les montagnes elles hâtent la maturité du maïs en dépouillant de leurs graines épaisses ses épis, qui se trouvent exposés à toute l’action du soleil. L’équilibre de l’air ne tarde pas de se rétablir: les vents de sud-ouest et d’ouest reprennent leur cours, et ramènent des chaleurs quelquefois aussi fortes qu’en été, auxquelles il faut attribuer l’apparition périodique, et la force accidentelle des fièvres automnales.
Une seconde crise arrive du 15 au 20 octobre, c’est-à-dire quand le soleil s’est déja avancé de 20 à 25 degrés au sud de l’équateur. Alors se fait un second coup de vent, encore de nord-est à nord-ouest, comme si le soleil, par quelque position particulière, causait une nouvelle rupture d’équilibre dans l’atmosphère, et comme si en effet, devenu vertical au grand cap oriental de l’Amérique méridionale, compris entre San-Roquo et San-Augustino, il déterminait tout à coup le courant alisé à doubler ce cap, et à se jeter sur la côte du Brésil qui, par sa retraite, favorise un plus vif épanchement. Avec ce coup de vent, nouvelles pluies, nouvelle évaporation, nouveau refroidissement, nouvelle époque de gelées, qui pour cette fois s’étendent jusqu’en Caroline et en Géorgie: dès lors l’hiver s’annonce sur tout le continent. Ces gelées flétrissent les feuilles dans les forêts, et de ce moment la verdure prend des nuances de violet, de rouge mat, de jaune pâle, de brun mordoré, qui au déclin de l’automne donne aux paysages d’Amérique un éclat et un agrément que les nôtres n’ont pas. Les vents de nord-est et de nord-ouest deviennent plus fréquents; le sud-ouest perd de sa vigueur et décline vers l’ouest; l’air devient plus frais, mais le ciel reste clair; le soleil est toujours chaud au milieu du jour, et vers novembre, reparaît une série de beaux jours, appelés l’été sauvage (Indian-summer): c’est ce que nous appelons en France l’été de la Saint-Martin; mais il est devenu si rare et si court, que nous n’en parlons plus que par tradition.
Une troisième crise plus longue, plus opiniâtre, a lieu vers la fin de novembre; les pluies et les gelées se multiplient, les feuilles tombent, les nuits deviennent plus longues, la terre plus froide; les vents de nord-ouest prennent pied, comme disent les marins; mais les brouillards n’existent pas comme chez nous; il n’y a pas là de hanging-month (mois de pendaison), comme en Angleterre; le ciel est serein, surtout dans le nord: novembre et une partie de décembre se passent en gels et en dégels. Vers la mi-décembre, la glace et la neige s’établissent en Vermont, en Maine, en New-Hampshire, et s’étendent successivement comme un voile jusqu’aux terres hautes de New-York; janvier amène souvent un dégel, mais il est suivi d’un froid plus violent. En février, arrivent les plus grandes neiges, et les froids les plus piquants; à l’intensité près, la marche de tous ces phénomènes est la même en Pensylvanie, en Maryland et en Virginie: Ramsay observe que même en Caroline, février est le tueur d’orangers, et cela, parce qu’après quelques jours chauds-moites, par vents de sud-est et de sud, revient subitement le nord-ouest, plus violent. Mars, c’est-à-dire le temps qui approche de l’équinoxe du printemps, est tempétueux et froid, avec des ondées ou giboulées de neiges qu’amènent les vents de nord-est et de nord-ouest. Il semblerait que le retour du soleil en deçà de l’équateur dût ramener promptement les chaleurs; mais la prédominance des vents de nord-est à cette époque, la continuation du nord-ouest devenu plus tempétueux, le refroidissement de la terre par les neiges et les fortes gelées, retardent tellement la végétation, qu’avril tout entier s’écoule dans la même nudité de sol que mars: ce n’est que dans les premiers jours de mai, même en Virginie, par les 36e et 37e degrés, que les forêts se revêtent de feuilles: cas d’autant plus étonnant, que les rayons du soleil dans le milieu du jour y sont d’une ardeur insupportable dès la mi-avril: et que la différence de saison avec le Canada n’est pas de dix jours; la feuillaison ayant lieu, même à Québec, avant le 15 mai, 25 jours seulement après la débâcle des glaces et des neiges[143], en sorte que le changement de saison se fait à la manière d’une décoration de verdure ou de frimas qui s’étend ou se replie sur une scène de 300 lieues d’étendue. D’où il résulte que, selon une remarque dès long-temps faite par les Européens, il n’y a point de printemps aux États-Unis, et que l’on y passe brusquement d’un froid rigoureux à des chaleurs violentes avec les circonstances bizarres d’un vent glacial, d’un soleil brûlant, d’un paysage d’hiver et d’un ciel d’été: lorsque enfin la végétation a éclaté, elle suit la marche la plus rapide; les fruits succèdent promptement aux fleurs[144], et mûrissent plus vite que chez nous. Alors que le soleil au plus haut de l’horizon échauffe tout le continent, les vents du quart de nord sont comprimés par les vents de sud et de sud-ouest; juin amène les chaleurs les plus vives: juillet les chaleurs les plus longues avec les orages les plus fréquents: août et septembre les chaleurs les plus accablantes, à cause des calmes qui les accompagnent: et si dans aucun de ces mois il y a trois semaines de sécheresse; l’ardeur est si forte que Belknap, Rush et d’autres écrivains, assurent que le feu prend spontanément dans les marais et dans les forêts[145]: comme je ne conçois pas cette ignition spontanée, je ne puis ni l’admettre ni la rejeter, et en attendant qu’elle me soit démontrée par le raisonnement ou par les faits, je l’attribue aux tonnerres ou à la négligence des voyageurs qui n’éteignent point ou qui éteignent mal les feux que chaque nuit ils allument à l’endroit de leur bivouac dans les bois.
L’équinoxe arrive enfin, et la série des phénomènes que j’ai décrits recommence, toujours variée dans ses détails, mais assez uniforme dans la généralité du système, lequel consiste à ramener en hiver les vents de nord-est et de nord-ouest, qui sont la cause majeure du refroidissement de l’air; à reproduire en été les vents de sud et de sud-ouest, qui sont la cause radicale des chaleurs, des calmes, des orages: à passer des chaleurs aux froids par les vents du couchant pendant l’automne, qui est le soir et le couchant de l’année; et par les vents de la partie d’orient pendant le printemps, qui est le matin ou l’orient de l’année: distribuant ainsi à ce pays, dans le cours d’une révolution complète du soleil, quatre mois de chaleur, cinq mois et presque six de froid et de tempêtes; et seulement deux ou trois mois de temps modéré.
Depuis quelques années on a généralement fait la remarque, aux États-Unis, qu’il s’opéroit dans le climat, des changements partiels très-sensibles et qui se manifestaient en proportion des défrichements, c’est-à-dire du déboisement des lieux. «Dans tout le Canada, dit Liancourt, l’on observe que les chaleurs de l’été deviennent plus fortes et plus longues, et les froids de l’hiver plus modéres.»—Dès 1749, le docteur Peter Kalm avait recueilli le même fait. En 1690, Lahontan écrivait: «Je partis de Québec, et je fis voile le 20 novembre; ce qui ne s’était jamais vu auparavant.» Et en effet, les registres du commerce constatent, comme je l’ai déja dit, que vers 1700, les assurances pour la sortie des eaux du Saint-Laurent, étaient closes au 11 novembre, et maintenant elles ne le sont qu’au 25 décembre.
L’historien de Vermont, M. S. Williams, cite une foule de faits à l’appui de ce-phénomène: «Lorsque nos ancêtres, dit-il[146], vinrent en New-England, les saisons et le temps étaient uniformes et réguliers: l’hiver s’établissait vers la fin de novembre et continuait jusqu’à la mi-février. Pendant cette durée, il régnait un froid clair et sec, sans beaucoup de variation. L’hiver finissoit avec février; et lorsque le printemps arrivait, il venait tout à coup et sans nos variations brusques et réitérées du froid au chaud et du chaud au froid. L’été était très-chaud, étouffant; mais il était borné à six semaines: l’automne commençait avec septembre: toutes les récoltes étaient closes à la fin du mois. Aujourd’hui cet état de choses est très-différent dans la partie de la Nouvelle-Angleterre, habitée depuis lors: les saisons sont totalement changées; le temps est infiniment plus variable; l’hiver est devenu plus court, et interrompu par des dégels subits et forts. Le printemps nous donne une fluctuation perpétuelle du froid au chaud, du chaud au froid, extrêmement fâcheuse à toute la végétation: l’été a des chaleurs moins violentes, mais elles sont plus prolongées; l’automne commence et finit plus tard; et les moissons ne sont achevées que dans la première semaine de novembre: enfin, l’hiver ne déploie sa rigueur qu’à la fin de décembre.»
Tel est le tableau curieux de la partie nord.
Pour les États du milieu, le docteur Rush présente en Pensylvanie des faits parfaitement semblables[147]. «Selon nos vieillards, dit-il, le climat a changé. Les printemps sont plus froids; les automnes plus longues, plus chaudes; les bestiaux paissent un mois plus tard: les rivières gèlent plus tard, et restent moins long-temps scellées, etc.»
Dans la Virginie, M. Jefferson (p. 17) dit également: «Il paraît qu’il se fait un changement très-sensible dans notre climat. Les chaleurs ainsi que les froids sont moindres qu’autrefois, au rapport de personnes qui ne sont pas encore fort âgées: les neiges sont fréquentes, moins abondantes.»
Enfin moi-même, dans tout le cours de mon voyage, tant sur la côte atlantique que dans le pays d’ouest, j’ai recueilli les mêmes témoignages: sur l’Ohio, à Gallipolis, à Washington de Kentucky, à Francfort, à Lexington, à Cincinnati, à Louisville, à Niagara, à Albany, partout l’on m’a répété ces mêmes circonstances; des étés plus longs, des automnes plus tardives, et les récoltes aussi retardées; des hivers plus courts, des neiges moins hautes, moins durables, mais non pas des froids moins violens; et dans tous les nouveaux établissements l’on m’a dépeint ces changements non comme graduels et progressifs, mais comme rapides et presque subits, proportionnés à l’étendue des déboisements.
Un mouvement sensible dans le climat des États-Unis est donc un fait hors de contestation; et lorsqu’après en avoir fourni les preuves, le docteur Rush, frappé de la rigueur de plusieurs hivers depuis huit ans, élève des doutes sur les récits des anciens, sur la précision de leurs observations, faute de thermomètres, ces doutes disparaissent devant la multitude des témoignages et des faits positifs. La cause de ce changement, sans avoir un égal degré d’évidence et de certitude, en a cependant un de vraisemblance capable d’obtenir l’assentiment. L’opinion de M. Williams, qui l’attribue au déboisement du sol et aux grandes clairières que les défrichements ont ouvertes dans les forêts, me paraît d’autant plus raisonnable qu’elle explique le fait par l’analyse de ses circonstances.
«Dans tout canton, dit-il[148], où l’on abat les bois pour établir la culture, l’air et la terre subissent en deux et trois ans des changements considérables de température: à peine le colon a-t-il éclairci quelques arpents de la forêt, que la terre exposée à toute l’ardeur des rayons solaires s’imprègne à dix pouces de profondeur, d’une chaleur plus forte de 10 à 11° de Fahrenheit (5 de Réaumur) que le terrain qui est couvert de bois.» M. Williams a déduit cette évaluation de quelques expériences qu’il a pratiquées en cette vue. Ayant plongé le 23 mai 1789 deux thermomètres, l’un dans le sol d’un champ cultivé et nu, l’autre dans le sol de la forêt ou bois environnant, même avant que les feuilles fussent écloses, tous les deux à dix pouces de profondeur, il trouva:
| Époq. de l’obs. | Chal. dans le ch. | Chal. dans la for. | Différence. | ||||
| Fah. | Ré. | Fah. | Ré. | Fah. | Ré. | ||
| Mai. | 23 | 50 | 9¼ | 46 | 6½ | 4 | 2¾ |
| 28 | 57 | 11⅓ | 48 | 7⅓ | 9 | 4 | |
| Juin. | 15 | 64 | 14½ | 51 | 8½ | 13 | 6 |
| 27 | 62 | 13½ | 51 | 8½ | 11 | 5 | |
| Juillet. | 16 | 62 | 13½ | 51 | 8½ | 11 | 5 |
| 30 | 65½ | 15 | 55½ | 10¼ | 10 | 5¼ | |
| Août. | 15 | 68 | 16⅓ | 58 | 11⅔ | 10 | 4⅔ |
| 31 | 59½ | 12½ | 55 | 10½ | 4½ | 2 | |
| Sept. | 15 | 59½ | 12½ | 55 | 10½ | 4½ | 2 |
| Octob. | 1 | 59½ | 12½ | 55 | 10½ | 4½ | 2 |
| 15 | 49 | 7⅔ | 49 | 7⅔ | 0 | 0 | |
| Novemb. | 1 | 43 | 5 | 43 | 5 | 0 | 0 |
| 16 | 43½ | 5⅙ | 43½ | 5⅙ | 0 | 0 | |
D’où il résulte qu’en hiver la température du sol couvert et celle du sol découvert, se trouvent au même degré de froid; mais en été la différence devient d’autant plus grande que la chaleur de l’air est plus forte; ce qui coïncide très-bien, 1º avec la remarque d’Umfreville, qui dit qu’à la baie de Hudson, la terre, aux endroits découverts, dégèle de 4 pieds, et seulement de 2 pieds sous les bois; 2º avec celle de Belknap, qui rapporte que dans le New-Hampshire, la neige disparaît des champs cultivés dès le mois d’avril, parce que le soleil a déja assez de force vers midi pour la fondre; mais qu’elle persiste jusqu’en mai dans les lieux boisés, quoique sans feuilles, où elle est protégée par l’ombre des branches, des troncs, et la fraîcheur générale de l’air. Cela rend encore très-bien raison de l’ancien état des choses exposé par M. Williams, c’est-à-dire, de la durée des hivers, alors plus égale et plus longue, et des neiges plus abondantes et plus hautes qu’aujourd’hui.
Or, continue cet observateur, «les 10° (4½ R.) de chaleur ajoutés au sol découvert, se communiquent à l’air qui est en contact.»—Et j’ajoute que par cela même, cet air échauffé se lève de suite, et fait place à un autre latéral venant des bois, ce qui augmente considérablement la masse d’air chaud.
«2º Le déboisement cause l’évaporation des eaux et le desséchement du terrain, ainsi que l’on en fait journellement la remarque dans toutes les parties des États-Unis où des ruisseaux se tarissent, et où des marais et swamps sont mis à sec.»—Raison nouvelle de diminution de fraîcheur et d’accroissement de chaleur dans l’atmosphère.
«3º Le déboisement causé la diminution très-sensible de la durée et de l’abondance des neiges, qui couvraient, il y a moins d’un siècle, toute la Nouvelle-Angleterre, pendant trois mois non interrompus, c’est-à-dire, depuis les premiers jours de décembre jusqu’aux premiers jours de mars; et tel est encore le cas de la partie boisée, tandis que maintenant, dans la partie cultivée, elles ne sont ni aussi durables, ni aussi hautes, ni aussi continues.
«4º Enfin, il y a dans les vents,» continue M. Williams, «un changement très-marqué: l’ancienne prédominance des vents d’ouest paraît diminuer chaque jour, et les vents d’est gagnent en fréquence et en étendue de domaine. Il y a cinquante ans, à peine pénétraient-ils à trente ou quarante milles du rivage de la mer (dix à treize lieues); maintenant ils se font sentir très-souvent au printemps, à soixante milles, et même jusqu’à nos montagnes distantes de soixante-dix et quatre-vingts milles (vingt-sept lieues) de l’Océan. L’on s’aperçoit fort bien qu’ils avancent exactement à mesure que le pays se défriche et se déboise.»—Ce qui vient encore de ce que le sol découvert, étant plus échauffé, attire mieux ou admet plus facilement l’air de la côte atlantique.
M. Jefferson cite un fait parfaitement semblable en Virginie: «Les brises de l’est et du sud-ouest[149],» dit-il, page 10, «paraissent pénétrer par degrés plus avant dans le pays.... Nous avons des habitants qui se souviennent du temps où elles ne passaient pas Williams-burg;—maintenant elles sont fréquentes à Richmond (soixante milles plus loin), et elles se font sentir de temps en temps jusqu’aux montagnes. A mesure que les terres se défricheront, il est probable qu’elles s’étendront plus loin dans l’ouest.»
Il faut donc attribuer le changement qui s’opère dans le climat des États-Unis à deux circonstances majeures, 1º au déboisement du sol, et aux clairières percées dans la forêt continentale, lesquels produisent une masse d’air chaud qui s’augmente chaque jour.
2º A l’introduction des vents chauds par ces clairières; ce qui dessèche plus rapidement le pays et échauffe davantage l’atmosphère: par conséquent il se passe en Amérique ce qui a lieu dans notre Europe, et sans doute dans l’Asie et dans tout l’ancien continent, où l’histoire nous représente le climat comme beaucoup plus froid jadis qu’il n’est aujourd’hui. Horace et Juvénal nous parlent des glaces annuelles du Tibre, qui maintenant ne gèle jamais. Ovide nous peint le Bosphore de Thrace sous des traits que l’on ne reconnaît plus; la Dacie, la Pannonie, la Crimée, la Macédoine même, nous sont représentées comme des pays de frimas égaux à ceux de Moscow, et ces pays nourrissent maintenant des oliviers et produisent d’excellents vins: enfin notre Gaule, du temps de César et de Julien, voyait chaque hiver tous ses fleuves glacés de manière à servir de ponts et de chemins pendant plusieurs mois; et ces cas sont devenus rares et de bien courte durée[150].
Néanmoins, je ne puis partager l’opinion de M. Williams sur la diminution qu’il suppose être arrivée dans l’intensité du froid depuis le siècle dernier. Quelque plausible que soit son raisonnement pour prouver que le froid de 1633, avec les mêmes accidents, fut plus fort que celui de 1782, et qu’ils furent tous deux le maximum connu, ce raisonnement n’est qu’une hypothèse qui ne peut suppléer au défaut d’observation thermométrique en l’année 1633. (Les thermomètres n’ont été usités en Amérique que vers 1740.) L’on a surtout le droit de récuser son hypothèse, si, comme je crois l’avoir prouvé, le vent de nord-ouest est l’agent radical du froid sur ce continent: rien n’indique que le caractère de cet agent ait dû changer; l’on est de plus autorisé à nier cette diminution d’intensité du froid à raison de l’analogie d’une expérience précise du docteur Ramsay. Ce médecin ayant comparé les observations du docteur Chalmers, continuées de 1750 à 1759 avec les siennes propres, faites de 1790 à 1794, n’a trouvé qu’un demi-degré de différence dans l’intensité du chaud: or, un demi-degré de Fahrenheit, valant moins d’un quart de Réaumur, est une si petite quantité que l’on ne peut l’attribuer qu’à la différence des instruments; et si la chaleur qui devrait croître n’a pas varié, il est naturel de penser que le froid reste le même: il me semble donc que les seules circonstances démontrées quant à présent sont, les hivers plus courts, les étés plus longs, les automnes plus tardives, sans que les froids aient perdu de leur vivacité; et c’est ce que les dix dernières années ont assez bien prouvé. M. Mackenzie[151], qui confirme les changements dont j’ai parlé, leur cherche une cause secrète et inhérente au globe, parce qu’il a vu ces changements se montrer en des lieux où le défrichement n’a pas encore eu lieu; mais si ces lieux, qu’il ne désigne pas, se trouvent en Canada, ils viendraient eux-mêmes à l’appui de la théorie que je propose, puisqu’il suffirait que certains rideaux de bois situés sur des crêtes de montagnes et de sillons eussent été coupés en certains cantons de Kentucky et de Genesee, pour que des courants considérables du vent de sud-ouest se fussent introduits dans l’intérieur du haut et bas Canada. L’on n’a point jusqu’à nos jours donné assez d’attention à cette marche des courants aériens qui vont rasant la terre, ni aux effets qui en résultent; mais l’expérience et l’observation finiront par prouver qu’ils jouent dans les températures locales comme dans les températures générales, un rôle bien plus influent qu’on ne l’a pensé[152]. D’ailleurs, je ne conteste point la possibilité de toute autre cause qui, comme à M. Mackenzie, me serait inconnue.
Une question d’un intérêt plus grand, est de savoir si le climat des États-Unis s’est amélioré par ces changements; et cette question se trouve presque résolue par la comparaison que M. Williams a présentée de l’état actuel à l’état ancien, ce qui n’est pas le côté le plus favorable. Malheureusement les observations des médecins confirment ce résultat: le docteur Rush, dont les recherches sur le climat de Pensylvanie sont le fruit d’une correspondance étendue avec ses confrères, ne peut s’empêcher de déclarer «que les fièvres bilieuses suivent partout l’abatis des bois, le défrichement des terrains, le desséchement des marécages (swamps); qu’il faut plusieurs années de culture pour les faire disparaître ou les atténuer;—que les pleurésies et autres maladies purement inflammatoires, qui jadis étaient presque les seules, sont maintenant bien moins communes; ce qui prouve une altération évidente dans la pureté de l’air alors plus oxygéné, etc.» Ce sont là des effets si naturels des théories connues sur les émanations des bois, et sur celles des terres nouvellement remuées, qu’il est inutile d’y insister; mais parce qu’un exposé détaillé des inconvénients attachés à ce climat peut avoir le mérite d’indiquer leurs préservatifs, en montrant leurs causes, je vais en faire le sujet particulier de mes recherches dans le chapitre suivant et dernier.