La fumée de l'encens monte jusqu'à la troisième voûte du ciel, et se répand de là vers les points cardinaux. Chaque molécule arrivant aux nobles narines du prince, de la transformation, lui fera oublier toutes les calamités de la terre.
La fumée montant en spirale est l'image figurée des dix mille bonheurs.
Sur la planche supérieure du grand meuble sont les grands livres, les grands manuscrits de toutes les paroisses, que leur format expulse des rayons de la bibliothèque. Je n'en cite que quelques-uns: la suite d'estampes gravées par madame la marquise de Pompadour; avec la planche de Rodogune;—les deux cahiers d'Éléments d'ORFÉVRERIE de Germain,—les Études d'Anatomie, fac-similés à la sanguine par Demarteau d'après les dessins de Monnet, et où le squelette, le coude appuyé à une console, pose en agréable du temps;—la Mascarade a la grecque, dans laquelle des femmes et des hommes, habillés de motifs d'architecture, moquent, en 1771, le retour du goût à l'antique;—la Caravanne (sic) du sultan a la Mecque, improvisée par les pensionnaires de l'Académie de France pendant le carnaval de 1748;—la collection des dessins de Watteau, publiée en deux volumes, sous le titre de «Figures de différents caractères Dessinées d'après nature, d'après Antoine Watteau;—la Galerie des Modes et costumes français, d'après nature, d'après les plus célèbres artistes en ce genre et colorés avec le plus grand soin par madame Lebeau... chez les sieurs Esnauts et Rapilly», un recueil fait dans le temps avec un titre spécial, des cent meilleures planches des six cents et plus éditées: collection que personne ne possède en France, et dont Rapilly n'a vu qu'une seule fois un exemplaire complet, qui s'est vendu sous ses yeux en Angleterre. Et encore des livres pour leurs reliures: une Description historique et géographique de la France ancienne et moderne, aux armes du Dauphin, père de Louis XVI; et la partition de Zémire et Azor, dans la plus splendide reliure à la fanfare, en maroquin rouge.
Parmi ces grands livres, un in-folio et deux in-quarto vous donnent la collection des «Cris de Paris» pendant tout le dix-huitième siècle, de ses premières à ses dernières années: ce sont le recueil des 12 planches de Boucher, le recueil des 60 planches de Bouchardon et le recueil rarissime des 12 cahiers de 6 petites estampes coloriées qui a pour titre: Cris de Paris, dessinés d'après nature par M. Poisson. Avec ces trois volumes, vous n'avez pas seulement la figuration de toutes les petites industries ambulantes, vous avez dans l'oreille le bruit de la rue d'alors, et comme le prolongement de l'écho des voix sonores assourdissant, du matin au soir, la grande ville. Et voici d'abord ce beau et original cri, pour le débit dans les carrefours des petits verres d'eau-de-vie, ressuscitant un moment l'homme et la femme du peuple, de leurs mortelles fatigues: La Vie, la vie, puis tous les autres: A racomoder (sic) les vieux soufflets.—Balais, balais.—Du mouron, du sençon pour les p'tits oiseaux.—A ramoner du haut en bas.—Talmouses toutes chaudes.—Au vinaigre.—A la fraîche, à la chaude qui veut boire.—Carpe vive.—Huistres à l'écaille.—Mon bel œillet.—Encre luisante, encre à écrire.—La lanterne en hiver, l'eau en été.—La liste des gagnans à la loterie.—Du grès, du sablon.—Pleurez petits enfants, pleurez vous aurez des moulins à vent.—Caffé, caffé.—D'l'anis toute sucrée.—Achetez mes belles estampes.—Parapluie là.—Marrons rôtis, marrons boulus.—Cannes à la mode, achetez mon beau jet.—Régalés-vous, mes dames, v'là le plaisir.—Maquereau, monsieur, v'là le maquereau.—Mottes à brûler, mes dames, belles mottes.—Vieux habits, vieux chapeaux.—Couteaux, ciseaux à repasser.—Mes bons colifichets.—Ah la lanterne magique, la pièce curieuse.—Voilà le bon pain d'épice de Rheims.—Allumettes, bonne amadoue, pierres à fusil et briquets.—A la crème.—A la mûre.—De gros gobets à la courte queue.—De gros cerneaux, les gros.—Du beau chasselas à la livre.—Almanach de Liège, à deux sols la pièce.—Pierre à détacher sans mouiller, sans eau.—A 6 sols, le marchand qui se ruine.—A 50 sols l'aulne, trois quarts de perte.—A la barque, à la barque.—Pois ramés, pois écossés.—Belle figue, pêche au vin.—Ha ma belle herbe, ma belle herbe.—Cartons, mes dames, voilà de bons cartons.—Petits serins, achetés mes petits oiseaux.—V'là du cresson, la santé du corps.—A la flotte, à la flotte, mes beaux rubans.—Épingles noires à 1 sol le cartron, les blanches à 2 sols le cent.—La mort aux rats, mes dames.—Achetés mes petits chiens, mon bel angola.—Curedents à la Carmélite, les beaux curedents.—L'Oraison de sainte Brigitte.—Édit du Roi donné de tout-à-l'heure, de tout-à-l'heure.
Aux livres sont mêlés quelques manuscrits, je parlerai seulement de deux. L'un est, en l'année 1787, l'Établissement de la maison et de la Garde-robe de Monseigneur le dauphin, montant à 59,842 livres. On y trouve cet article: Au S. Cordier, joaillier, pour fourniture faite à Monseigneur le Dauphin d'une montre, d'un cordon, d'une clef, d'un cachet et d'un œuf garnis en diamants, du choix de M. le duc d'Harcourt, suivant le mémoire du S. Cordier..... 5,500. Un second article fait mention d'une somme de 177 liv. 11 s. 3 d. à payer au S. Auguste, orfèvre du Roi, pour fourniture d'un gobelet d'argent avec couvercle et anses, gobelet à l'usage du Dauphin. Dans un autre article, il est question d'une somme de 433 liv. 10 s. à payer au S. Foucard pour livraison de drap anglais, casimir et camelot de soie pour quatre habits et deux redingotes faites à l'enfant. Enfin, le mémoire se termine par une note du S. Richard, s'élevant à 748 livres pour fourniture de bonnets de coton, bas de soie, cordons des ordres et autres objets pour la garde-robe du prince.
L'autre manuscrit est plutôt un livre de dessins. Sur la première page, deux amours déroulent le plan d'un palais qu'on voit au fond du feuillage d'un jardin français. En bas est écrit: Recueil des plans de la maison de M. de Cassini, située rue de Babylone, exécutée en 1768 sur les desseins de Bellisard. Et dans des cadres précieusement dessinés et surmontés de cartouches soutenus par des amours à la Eisen, défilent sur douze feuilles les aspects, les profils, les coupes de la maison, que termine un charmant dessin représentant la rotonde du salon et son plafond peuplé d'amours. C'est, en son maroquin rouge, un curieux et rare spécimen de l'album que les seigneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle faisaient exécuter de leur hôtel.
Tout en bas du meuble, serrés les uns contre les autres, sont tassés les portefeuilles ventrus qui contiennent la collection d'estampes du siècle passé. Moins riche, moins précieuse, moins unique dans son genre que la collection de dessins, cette réunion de gravures contient cependant le plus grand nombre des belles et rares pièces du dix-huitième siècle en des états dignes d'envie, et dans une fraîcheur, et avec une virginité de marges introuvables: telles enfin que les rapportait Clément des cartons de l'Allemagne et de la Hollande, il y a une vingtaine d'années. La France, elle, au siècle dernier, encadrait ses estampes, faisait pis, s'il est possible, coupait les marges au cadre de la gravure pour enfermer l'image dans des filets olive, en sorte qu'avant 1850, à moins de découvrir une épreuve venant de l'œuvre d'un graveur, c'était une bonne fortune de rencontrer une estampe française qui ne fût pas rognée, mouillée d'humidité et brûlée par le soleil. Et ce n'est vraiment qu'à partir de cette époque qu'ont apparu sur le marché ces belles estampes qui semblent, au bout de cent ans, sortir de chez l'imprimeur,—et cela avec ce rien de jaunissement chaud et harmonieux, cette sorte de patine, que seul le temps donne au beau, solide, sonore papier d'alors. Une particularité qui la fait aujourd'hui inestimable, cette réunion d'estampes, c'est le goût que j'ai eu des états d'eaux-fortes, au moment où personne n'en voulait, et qui m'a poussé à faire presque la collection de Watteau, de Chardin, de Baudouin, en ces esquisses, en ces souffles spirituels de gravures.
Mais commençons ce dénombrement des gravures du dix-huitième siècle par une division qui devrait toujours faire l'en-tête des catalogues d'estampes: Eaux-fortes de Maîtres et d'amateurs.
Boucher.—La collection rarissime, avant toute adresse, des quatre eaux-fortes ayant pour titre: le Sommeil, les Petits Buveurs de lait, le Petit Savoyard, la Tourterelle, quatre épreuves découvertes par le fureteur Robert-Dumesnil, dont elles portent la petite lentille imprimée à froid et provenant de la vente Leblond. Et encore de Boucher le non moins rarissime état d'eau-forte qu'il a gravé de son Andromède, comme dessous et préparation de la planche terminée au burin par Aveline. Une eau-forte qui montre, dans l'interprétation légère et spirituelle d'un corps de femme, toute l'habileté de pointe de l'aquafortiste, et son gras pointillé, et ses courbes hachures brisées, et le pittoresque ragoût du travail, et l'indication ressautante des contours. Une épreuve peut-être unique, que je me rappelle avoir vu vendre, il y a une trentaine d'années, à une vente de Defer, et que j'ai retrouvée dans la petite suite d'estampes de haut goût de M. Villot.
Madame Boucher.—De la jolie femme du peintre, devenue, aux côtés de son mari, une artiste, et qui a peint de lumineuses miniatures et égratigné quelques cuivres, un cartouche surmonté de trois cœurs enflammés, que soulèvent en l'air de leurs bras et de leurs jambes de gras amours, un cartouche signé: Jane Boucher.
Cochin.—La libre et croquante eau-forte de ce beau marquis contourné, lorgnant avec un verre grossissant les femmes sculptées de Goujon, et qui a pour titre: la Fontaine de St-Innocent.
Debucourt.—La seule eau-forte qu'on connaisse de lui, est l'état d'eau-forte du Juge ou la Cruche cassée qu'il s'est amusé à faire pour la gravure qu'en a exécutée Leveau. Une curiosité, mais rien qu'une curiosité.
Fragonard.—La grande planche de l'Armoire, avant toute lettre, et les quatre chefs-d'œuvre de son merveilleux grignotis: ses quatre bas-reliefs de satyres, choisis, triés, changés et rechangés, et dont maintenant quelques épreuves sont avant la planche nettoyée.
Mademoiselle Gérard.—De la belle-sœur de Fragonard, au travail de laquelle on sent toujours marié le travail du beau-frère, les rares planches de «la femme mettant à cheval un enfant sur le dos d'un gros chien», et de «la petite fille couchée sur un escalier avec un petit chien emmaillotté dans ses bras, et sur laquelle on lit: Première planche de mademoiselle Gérard, âgée de dix-huit ans, 1778.» Enfin de l'eau-forte de Fanfan j'ai deux états; et l'état le moins avancé est signé à la fois à la pointe des noms de Fragonard et de Mlle Gérard avec la mention: Épreuve avant la lettre.
Gravelot.—L'élégante eau-forte signée H. Gravelot toute gribouillée de croquetons, et du milieu desquels se détache cet étui, cette petite merveille de dessin rocaille, si prestement enlevée sur le cuivre.
Loutherbourg.—«La Boutique du barbier», exécutée avec ce trait humoristique qui a été repris servilement par les illustrations anglaises, et accepté comme une originalité de date récente.
Olivier.—Deux de ses femmes en costume du temps, des livres de musique à la main, assez rares mais assez méchantes eaux-fortes.
Paroy (le chevalier de).—«La Marchande de châtaignes.» Brillante petite eau-forte, à laquelle Augustin de Saint-Aubin n'a pas que fourni le dessin, mais bien encore le badinage de son habile aiguille.
Pater.—L'unique eau-forte qu'ait gravée le petit maître. C'est une halte à la manière de Watteau, où des soldats, des femmes, des vivandiers groupés, couchés autour du chaudron qui bout en plein air, sont bravement griffonnés, et traités avec un faire plus large que celui de ses dessins, de sa peinture.
Rue (de la).—La suite en premières épreuves de ses six bacchanales, six eaux-fortes d'un métier tout plein de ressouvenirs de Tiépolo.
Saint-Aubin (Gabriel).—La collection presque complète de l'aquafortiste qui a éclairé les élégances de dessin de son temps avec les effets de lumière de Rembrandt, et en première ligne, une épreuve du Salon du Louvre venant de la vente de la Beraudière, une épreuve du second état qui est le bon, et non encore entièrement ébarbée, et tout obscure de traînées d'un beau noir velouté, et des épreuves merveilleuses du Spectacle des Tuilleries, du Bal d'Auteuil, des Nouvellistes, de la Foire de Besons, du Charlatan, de l'Adresse de Perier, marchand quincaillier, etc.
Parmi les eaux-fortes inédites qui ont échappé aux recherches de M. de Baudicour, indépendamment des deux planches déjà signalées dans les «Répertoires des bals» par le S. de la Cuisse, j'indiquerai chez moi trois pièces:
1o Une petite eau-forte représentant un cabinet d'histoire naturelle, au milieu duquel se dresse une figure d'Isis, que désigne un génie aux grandes ailes. Elle décore l'almanach historico-physique ou la Phisiosophie des dames, 1763.
2o Une pièce singulière célébrant le renvoi des Jésuites et composée de deux médaillons: l'un qui représente un homme jetant au feu les livres de Molina, Mariana, Suarez; l'autre, une sortie gaminante d'écoliers de la haute porte d'un collège. Sur le rebord de la tablette qui devait servir à contenir l'inscription, se sauve un renard à la queue coupée. La planche, non terminée, est reprise dans certaines parties à l'encre et au bistre.
3o L'Almanach des Dieux pour l'année 1768. Un grand almanach, dessiné dans une architecture ressemblant au portail de Saint-Sulpice, et où chaque mois est surmonté d'un cartouche, renfermant, gravé à l'eau-forte, un croqueton de figure mythologique. Longtemps je ne donnai mon attention qu'à la singularité de l'almanach, quand un jour, regardant attentivement les petites figures, tout à coup j'eus la certitude qu'elles ne pouvaient avoir été dessinées que par Saint-Aubin, et que peut-être elles étaient gravées par lui: je prenais une loupe, et bientôt je découvris çà et là, sous les mythologies, d'imperceptibles S. A.
Saint-Non (l'abbé de).—Quelques eaux-fortes d'après Frago, où l'abbé attrape presque le pétillant faire du peintre.
Schenau.—La série de ses douze eaux-fortes, assez balourdes de dessin, mais d'une morsure savante et dont la première représente une petite marchande d'images qui a écrit sur son éventaire: Achetter mes pettites eaux forttes 1 a la 12me (sic).
Watteau.—L'épreuve d'eau-forte de la Troupe italienne qui porte en bas de l'estampe Peint et gravé à l'eau-forte par Watteaux: une épreuve que je crois unique, et que je regarde comme la pièce la plus précieuse de ma collection. A cette eau-forte sans prix, j'ai eu le bonheur de joindre l'eau-forte de la Recrue allant ioindre le regiment, pièce aussi de la plus grande rareté, et qu'on a cru un moment de Boucher, sur l'affirmation de Robert-Dumesnil, mais qu'une note découverte par moi, dans l'Abecedario de Mariette, attribue de la manière la plus positive à Watteau: «Recrue de soldats allant joindre le régiment, gravé à l'eau-forte par Watteau, et terminé par Thomassin.»
Et parmi les anonymes, je ne citerai que l'eau-forte singulière qui représente Voltaire comparaissant devant les juges de l'Enfer, avec au bas cette objurgation:
Nous arrivons aux gravures, aux burins cherchés par moi surtout parmi les planches de mœurs, et dont nous allons faire la revue en courant.
Aubert.—L'estampe du Billet doux[25], cette estampe où se trouve l'élégante silhouette du grison, de ce messager grivois de l'amour taillé sur le patron d'un Lafleur de théâtre ou plutôt de l'Azolan des «Liaisons dangereuses».
Boucher.—Les deux amusantes estampes de la vie privée de son temps, échappées au peintre mythologique: la Marchande de Modes, gravée par Gaillard, et le Déjeuné, gravé par Lépicié, dont une étude du domestique versant le chocolat est dans la collection de la baronne de Conantre.
Baudouin.—Les états avant la lettre des pièces intitulées: le Chemin de la Fortune, le Modèle honnête, le Lever, le Danger du tête-a-tête, l'Enlèvement nocturne, le Confessionnal, le Catéchisme, le Curieux, le Fruit de l'Amour secret.
Les états d'eau-forte du Modèle honnête, du Curieux, du Carquois épuisé, de l'Épouse indiscrète, de la Soirée des Thuileries. Et l'on comprendra le goût des eaux-fortes de Baudouin, quand on saura que ces eaux-fortes seules conservent et l'esprit de la touche, et les pétillements de lumière et les transparences des ombres de sa peinture entièrement reflétée.
Canot.—L'estampe du Maitre de Danse, dans laquelle le joli coureur de cachets, sa pochette à l'épaule, apprend à une petite fille à faire la révérence.
Carmontelle.—Le trait à l'eau-forte de son estampe de la Famille Calas, dont les mains sont ombrées à la sanguine et les robes et les habits couverts en partie du travail le plus menu à la mine de plomb, indiquant la besogne du graveur.
Chardin.—Les états avant la lettre des pièces intitulées: le Bénédicité, l'Étude du dessin, «le Dessinateur», la Mère laborieuse, l'Économe, «la Jeune Fille à la raquette». Les états d'eau-forte du Dessinateur, de «la Jeune Fille à la raquette», de l'Aveugle, de «l'Ouvrière en tapisserie» de l'Écureuse, du Garçon cabaretier, de la Dame prenant son thé, des Amusements de la vie privée, de l'Antiquaire, de Sans-Soucis sans chagrin, de Simple en mes plaisirs, de la Blanchisseuse, de la Fontaine, cette admirable eau-forte de Cochin, qui, mieux que tous ses contemporains, joue de la morsure, met dans son travail des choses qui accrochent l'œil, est l'artiste dont l'eau-forte ressort le plus sur l'aplat des fonds. Et c'est tout l'Œuvre, de ce Maître que j'aime et j'admire, fait avec des premiers états à grandes marges, et dont les épreuves de telle ou telle pièce ont été changées deux ou trois fois pour arriver à la plus belle.
Cochin.—L'état d'eau-forte du Tailleur pour femme, et l'état d'eau-forte,—celui-ci une merveille de spirituelle et argentine gravure,—du Concours pour l'étude de la TÊTE D'EXPRESSION.
Colson.—L'estampe d'après ce petit maître inconnu, ayant pour titre: le Repos, le sommeil d'une jeune fille dans un fauteuil près du feu, dont la peinture fluide et laiteuse est aujourd'hui conservée au Musée de Dijon.
Coypel (Charles).—La belle estampe, à l'aspect sévèrement janséniste, et qui s'appelle: l'Éducation sèche et rebutante donnée par une prude, estampe gravée par Desplace, que je n'ai jamais vue passer en vente, et dont le croqueton de la première idée est au Louvre.
Debucourt.—Les estampes en couleur de ses trois promenades, de la Main, de la Rose, des Deux Baisers, des Bouquets, du Compliment, du Menuet de la mariée, de l'Oiseau ranimé. Il faut y joindre deux rares estampes du temps de la Révolution. L'une, en noir, est la représentation donnée à un grand-père, en ce temps de militarisme national, de sa petite-fille coiffée d'un bonnet à poil, tandis qu'un garçonnet, affublé d'un immense sabre, fait l'exercice avec un petit fusil. L'autre estampe, imprimée en couleur, montre également un grand-père tirant par la bride un cheval de bois sur lequel est juché un petit enfant agitant un tambour de basque, entre deux jeunes sœurs qui le soutiennent, surveillé en ses ébats par une jeune femme au grand fichu menteur qui le regarde avec des yeux de mère. Cette planche en couleur a pour titre l'Heureuse Famille, chez Depeuille, rue des Mathurins, avec au bas: Debucourt pinxit et sculpsit.
Eisen.—Parmi ses trois ou quatre grandes planches de mœurs, l'estampe de l'Amour européen, où le vignettiste montre une grandeur de dessin inattendu, et fait rondir le plus somptueux sopha, où jamais une femme du dix-huitième siècle ait étalé ses coquetteries. Je citerai une autre estampe qui n'est pas commune et dans laquelle un bossu est surpris par le guet chez une fille. Cette gravure a pour titre: le Vieux Débeauché (sic).
Fragonard.—L'état avant la lettre de la Gimblette, l'état d'eau-forte des Hasards heureux de l'escarpolette, et une épreuve très brillante de la Chemise enlevée, cette poétique et érotique image, si voluptueusement gravée par Massard, d'un corps de femme couchée, à laquelle l'Amour enlève son dernier voile.
Freudeberg.—La suite des douze estampes exécutées par l'artiste pour le «Monument du Costume» avec la tablette blanche et avant que les légendes ne soient ombrées.
Gravelot.—La grande planche tranquille et recueillie du Lecteur, dont mon ami Burty a vu la peinture en Angleterre; l'eau-forte par Moreau de son dessin de la Fondation pour marier dix filles par le marquis de l'Hôpital, enfin une rarissime planche gravée par Marchant et publiée de l'autre côté du détroit. Ce sont les Divertissements de la loterie où le dessinateur, dans un encadrement ronflant, turgescent et contourné, a distribué, en six cartouches, les divers épisodes se rattachant au tirage de la loterie à Londres, dans le siècle dernier.
Jeaurat.—Les états avant la lettre du Transport des filles de joie a l'hopital et du Carnaval des rues de Paris, de la Place Maubert, et une belle épreuve du Joli Dormir, et presque tout entière la série des planches de mœurs du peintre parisien, nous donne à voir, dans le Fiacre, la tenue guenilleuse du pauvre diable de cocher du temps, dans les Citrons de Javotte, un de ces déjeuners d'huîtres que l'on faisait à l'Auberge du Bout du Monde, au coin de la rue de ce nom et de la rue des Petits-Carreaux.
Lancret.—L'état avant la lettre, et le seul que je connaisse, du Glorieux, cette riche mise en scène à la Comédie-Française d'une comédie bourgeoise: un état de la planche gravée par Dupuis, d'un velouté dans les noirs tout à fait extraordinaire. C'est ce qu'on appelle, en langage moderne, une planche retroussée, par un tour de main qui est d'un emploi ordinaire dans le tirage des eaux-fortes d'à présent, mais qui était d'un usage très restreint dans le tirage des planches au burin du dix-huitième siècle. La planche, encrée et essuyée avec la paume de la main, est après cela époussetée, fouettée avec un chiffon qui fait sortir l'encre des tailles, et donne à l'impression des ombres, ces étendues de noir où il n'y a pas de petits points blancs.
La Tour.—Les états avant la lettre des portraits de Paris de Montmartel, de Restout, de Vicentini dit Thomassin.
Lawreince.—Les états avant la lettre de Qu'en dit l'Abbé, du Billet doux et des deux planches de l'Indiscrétion et de l'Aveu difficile, gravées par Janinet, et fraîches comme si elles sortaient de la presse.
Les états avant la dédicace de l'École de Danse, du Coucher des ouvrières en modes, du Lever des ouvrières en modes, de l'Assemblée au salon.
Les états d'eau-forte de Qu'en dit l'Abbé, du Billet doux, du Roman dangereux, de l'Assemblée au salon, de l'Assemblée au concert.
Leclerc.—L'estampe curieuse de l'Abbé en conqueste, représentant sous l'ombre d'arbres rameux un galant et poupin abbé filant au fuseau aux pieds d'une lectrice distraite.
Moreau le jeune.—Les états avant la lettre de ses gracieux cadres pour l'annonce des spectacles de la cour à Fontainebleau, et la rarissime planche de la Cinquantaine, et malheureusement une seule suite des deux séries exécutées par l'artiste pour le «Monument du Costume», mais de l'exemplaire de souscription, sur ce solide papier lisse où la fleur de la gravure vient dans le moelleux d'une impression sur peau vélin. Je possède encore de lui le tombeau de Rousseau à Ermenonville, une épreuve, avant que n'ait été effacée sur le cuivre la vieille femme agenouillée, dont l'agenouillement fut jugé impie par la Sorbonne.
Pater.—L'état avant la lettre de la grande composition du peintre qui a pour titre: l'Essai du Bain, et au bas de laquelle sont écrites à la plume trois pièces de vers par Savary, pour le choix de l'une être fait par l'éditeur.
Saint-Aubin (Gabriel).—La rare estampe non terminée de «la Parade des boulevards» et qui porte à l'encre, sur l'exemplaire du cabinet des Estampes, le nom de Duclos comme graveur. Et voici une planche encore plus rare: un éventail fait pour le mariage de Marie-Antoinette et de Louis XVI, représentant les deux nations fêtant l'alliance, le verre en main, pendant que des Amours roulent le plan de la dernière guerre; c'est un état d'eau-forte très légèrement indiqué, et entièrement retravaillé et accentué au crayon par Gabriel de Saint-Aubin qui a écrit dans le demi-rond blanc de l'éventail: «Je prie M. Duclos de me conserver cette épreuve retouchée avec le plus grand soin.» La planche a été terminée, j'en ai vu une épreuve chez Gosselin, mais c'est la seule épreuve que j'aie vue pendant toute ma carrière d'amateur et de chercheur. Aux passionnés de Gabriel, j'indiquerai également deux autres pièces gravées d'après lui: une vue de la statue équestre de «Louis le Bien-Aimé» en empereur et que dessine un homme assis sur une chaise: une estampe format grand in-8o, ayant l'air de faire partie d'un livre et qui est gravée en 1763 par Laroque. Une autre pièce, toute petite et toute couverte de l'écriture de Gabriel de Saint-Aubin, qui en a longuement écrit le titre, est le frontispice d'un almanach de Bourgogne pour l'année 1755, où l'on voit le buste du prince de Condé couronné par des Amours, et au bas duquel se lit: G. Aubin in. del. Fessard sculp. 1754.
Saint-Aubin (Augustin).—Les états avant la lettre de la Promenade des remparts de Paris, des Portraits a la mode, de Au moins soyez discret; les états avant la réduction des planches du Concert et du Bal paré, l'état d'eau-forte de la Promenade des remparts de Paris, et d'un certain nombre de portraits de femmes, et encore l'état d'eau-forte de la petite estampe qui, si je me rappelle bien, a pour titre «le Jour de l'an» et qui, sans être signée, est signée partout Augustin de Saint-Aubin; puis les deux rares petites suites de six planches, l'une imprimée en noir, l'autre imprimée en rouge, qui ne sont pas dans l'œuvre d'Augustin du cabinet des Estampes, etc. De mes Gens ou commissionnaires ultramontains j'ai pu réunir des sept planches, y compris le veilleur du Pont-Neuf, plusieurs états d'avant la lettre, de remarque pour le graveur, d'eau-forte, dont le plus grand nombre sont repris de blanc de gouache et de crayon par le dessinateur graveur.
Touzé.—L'état avant la lettre de l'estampe intitulée: Zémire et Azor.
Troy (de).—Les deux estampes, dans des premiers états, de la Toilette pour le Bal et du Retour du Bal, gravées par Beauvarlet, ces deux planches d'une si puissante rocaille dans les bronzes, les meubles ventrus, les plis des amples dominos, au milieu d'ombres et de lueurs faites par les grosses bougies de cire jaune.
Watteau.—Les états avant la lettre de la Sainte Famille, de l'Escorte d'équipages, une épreuve entièrement reprise au crayon par Cars, des Comédiens Italiens, épreuve venant de la vente de M. Thiers, de la Finette, d'Harlequin jaloux, de la Diseuse d'aventure, du Rendez-vous de chasse, de la Perspective avec quelques détails non terminés et l'enfermement de la poitrine d'une petite fille dans un corsage indiqué par un trait de plume.
Les états d'eau-forte de l'Embarquement pour Cythère, de la Leçon d'amour, des Entretiens amoureux, de l'Assemblée galante, de la Contre-danse, des Charmes de la Vie, des Agréments de l'été, des Plaisirs pastoral (sic), de la Conversation, de l'Occupation selon l'age, de l'Indifférent, de la Récréation italienne, des Fêtes vénitiennes, de l'Ile enchantée, du Bosquet de Bacchus, du Triomphe de Cérès, des Comédiens François, de l'Amour au Théatre-François, de l'Amour au Théatre-Italien, du Départ des Comédiens Italiens, du Camp-volant, du Retour de campagne, des Fatigues de la guerre, du Marais, de l'Abreuvoir, de J.-B. Rebel, d'Antoine de la Roque: une vingtaine d'eaux-fortes de ces grands graveurs, appelés Cochin, Lépicié, Cars, Le Bas, Aveline, Scotin, qui, sous leur apparence d'esquisses, de gravures croquées, conservent les délicatesses du dessin presque toujours alourdi par le burinage définitif, reproduisent le charmant aigu des profils, des mains, le zébré des étoffes zinzolin, gardent l'ensoleillement de la composition en des travaux de lumière, et dont le bris des petites lignes ondulantes dans le lointain des ciels, fait, pour ainsi dire, clapoter le vague des fonds paradisiaques du Maître.
Dans le dénombrement rapide de mes gravures, je veux faire une pause, une station aux portraits de femmes du dix-huitième siècle gravés, et les étudier non pas seulement sous le rapport de la gravure, mais au point de vue de leur beauté vraie, de leur caractère physiologique, des détails techniques de leur costume et des fanfioles de leur toilette, m'efforçant, avec un rien d'histoire, avec une anecdote tenant dans une ligne, de faire faire au public la connaissance des inconnues, des femmes dont le bruit de la vie s'est éteint avec le siècle. Dans cette série, je joins aux portraits les estampes se rapportant à la biographie intime de la femme, les gravures satiriques, les caricatures, les memento historiques de certaines particularités de la vie, et même, quand cela existe, la planche qui nous ouvre la chambre à coucher de la femme, la planche qui nous donne l'effigie des animaux aimés avec lesquels s'est passée son existence.
Madame Adélaïde de France.—Peinte par Nattier, en 1756, sous l'allégorie de l'Air, gravée par Beauvarlet.—La troisième fille de Louis XV, la faiseuse du ministère Maurepas, la femme personnifiant la politique anti-autrichienne, la dénonciatrice des amusements frivoles de Marie-Antoinette, est représentée dans la beauté impérieuse de ses vingt-quatre ans, traînée sur les nuages par un paon qui fait la roue.
Barbe Cochoy, marquise d'Argens.—Petite eau-forte anonyme qui se trouve être à la fois un des plus rares et des plus épouvantables portraits de femme du dix-huitième siècle, avec son nez en pied de marmite et ses rares cheveux ramenés sur le front à la façon d'un toupet d'homme. C'est cette Cochoy, cette actrice attachée au théâtre de Berlin, dont Mainvilliers a raconté les amours, dans les «Mémoires d'un petit-maître philosophe», et qu'épousa le chambellan du roi de Prusse à l'âge de soixante ans.
Marie-Thérèse, princesse de Savoie, comtesse d'Artois, née le 31 janvier 1756, mariée à Versailles le 16 novembre 1773.—Peinte par Drouais, gravée par Cathelin.—Des yeux d'une ingénuité charmante avec un grand nez terminé par un méplat des plus bizarres. Nous retrouvons la comtesse d'Artois dans un autre singulier portrait, où, derrière elle, est un berceau contenant deux de ses enfants, et où, sur ses genoux, son dernier-né tout nu, et dans une forme embryonnaire, foule un carreau de velours. Cette estampe est gravée par Ingouf, «d'après la boëte donnée par cette princesse à M. Busson, son premier médecin.»
Anne-Charlotte Gauthier de Loiserolle, femme d'Aved, peintre du Roy.—Peinte par Aved, gravée par Balechou, son ami.—La rude compagne du peintre de portraits: une tétonnière à la tignasse noire, aux sourcils charbonnés, au visage verruqueux, au triple menton; les robustes épaules couvertes d'un manteau qui fronce.
«Magdeleine-Élisabeth Bailleu, femme de Nicolas Baillet, compagnon serger à Beauvais, affligée depuis huit ans d'une néphrite très douloureuse qui la rendoit percluse de la moitié du corps, guérie à Paris, en l'église de Saint-Germain-des-Prés, pendant les SS. Mystères, à l'invocation de saint Maur, le mardi de la Pentecôte, 12 juin 1764.» Une tête de paysanne émaciée, sous un béguin, avec une croix au cou sur son fichu blanc.
Madame la comtesse du Barry.—Peinte par Drouais, gravée par Beauvarlet.—C'est le portrait en habit de cheval montrant la maîtresse de Louis XV dans toute la séduction mutine de sa beauté de trente ans, et qu'il faut avoir, comme je l'ai, avant la lettre.
Un portrait plus rare, gravé à Londres, d'après une peinture de Cosway, par Condé, nous représente Mme du Barry à quarante ans, peut-être plus charmante encore avec ses grands yeux en coulisse, les mille boucles de sa chevelure blonde, le charme amoureusement mourant de sa personne d'alors.
«La Chasseuse aux cœurs» (Mlle de Beaujolais, d'après l'attribution des catalogues d'estampes).—Peinte par Nattier, gravée par Henriquez.—La princesse, très mal gravée par parenthèse, la princesse, une épaule sortant de sa courte chemise de déesse, essaye du bout d'un de ses doigts le dard d'une flèche tirée d'un carquois d'amour.
Madame du Bocage.—Peinte par Mlle Loir, gravée par Tardieu le fils.—L'auteur du «Paradis terrestre», dont une branche de laurier passe en bandoulière sur la robe, a de beaux grands yeux souriants et une bouche finement découpée.
Les catalogues de vente font de la Flore a son Lever, le portrait anonyme de Nattier, gravé par Maleuvre, une Mme du Bocage, mais je crois l'attribution erronée. Nattier est, par excellence, le portraitiste des femmes de race princière et ne descendait pas aux bourgeoises, aux littératrices.
Marie-Gabelle-Lise de la Fontaine Solare de la Boissière.—Peinte par La Tour, gravée par Petit.—Sous une coiffure basse, une courte et ramassée figure, au nez charnu, à la grande bouche arquée, aux yeux veloutés et souriants, à la physionomie sensuelle et ironique, et au cou gras coupé par un ruban noir. Accoudée de face sur le rebord de pierre d'une terrasse que balayent les amples dentelles de ses engageantes, Louise de la Boissière a les deux mains enfoncées dans un manchon, le blanc de sa poitrine un peu découverte, apparaissant dans le détortillement d'une fourrure jetée sur sa robe de velours.
Marie-Françoise Perdrigeon, épouse d'Étienne-Paul Boucher, secrétaire du Roy, décédée le 30 janvier 1734, âgée de 17 ans 3 mois et 16 jours.—Peinte par Raoux, en 1733; gravée par Dupuis, en 1736.—Mme Boucher, habillée de satin blanc, et soulevant un voile qui couvre sa jeune tête, en son costume de prêtresse de Vesta,—une allégorie affectionnée par le dix-huitième siècle pour le portrait de ses jeunes mortes,—dépose un sarment enflammé sur un autel au pied duquel est une magnifique aiguière, enguirlandée de fleurs.
Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, née à Saint-Cloud, le 9 juillet 1750.—Peinte par Le Noir, gravée par Le Beau, en 1774.—De petits traits peu réguliers dans une figure poupine.
Louise-Adélaïde de Bourbon, fille du prince de Condé. La tendre et pure épistolaire d'amour qui écrivit les lettres à M. de la Gervaisais, et qui devint plus tard la mystique sœur Marie-Joseph de la Miséricorde, n'a pour portrait qu'une petite image de mode, bien plus préoccupée de la représentation du bonnet au parterre galant que porte la princesse, que de la vraie figure de Mademoiselle de Condé.
Stéphanie-Louise de Bourbon.—Dessinée par Fouquet, gravée au physionotrace, par Chrétien.—La fausse fille naturelle du prince du Conti qui a écrit deux volumes sur sa prétendue légitimation. Un profil aigu, un nez pointu, un chignon lâche rattaché au haut de la tête, un maigre cou auquel pend une médaille.
J. A. Poncet de la Rivière, comtesse de Carcado.—Gravée par Maradan.—Une femme dont la douceur des yeux, dit la gravure, ne peut être exprimée par l'art, dans une robe de femme du monde qui a quelque chose de claustral, et qui porte sur la poitrine un ordre où il y a une croix.
Marguerite de Valois, comtesse de Caylus, «morte à Paris, le 15 avril 1729, âgée de cinquante-sept ans».—Peinte par Rigaud, gravée par Daullé, en 1743.—L'auteur des «Souvenirs», publiés par Voltaire, est représentée dans l'ouverture d'une baie de fenêtre, avec sa fine, intelligente et pensive figure de vieille femme, sous l'envolement d'un petit bonnet de dentelle, un camail de taffetas noir au gros nœud, bouffant, jeté sur les épaules.
Fra.-Marg. Pouget, femme de M. Chardin, peintre du Roy, conseiller et trésorier en son Académie.—Dessinée par Cochin, gravée par Cars, en 1755.—Une bonne et honnête tête sous un bonnet de linge, un collier de ruban au cou, en un propret costume bourgeois.
Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, duchesse de Chartres.—Peinte par Duplessis, gravée par Henriquez.—Dans un costume moderne, où ses pieds nus sont traversés de bandelettes, la duchesse de Chartres est étendue sur une grève, regardant sur la mer la flotte qui emporte son mari au combat d'Ouessant, avec ses yeux profonds et rêveurs.
Nous retrouvons le charme candide des yeux de la duchesse et de son délicat ovale dans une autre estampe gravée par Saint-Aubin et Helman, d'après une peinture de Lepeintre, où l'artiste a montré l'épouse souriant à l'entrée de Philippe-Égalité, un enfant dans des langes de dentelle sur ses genoux, un plus grand appuyé contre elle, et qui sera un jour Louis-Philippe.
Madame la duchesse de Chateauroux.—Peinte par Nattier, gravée par Pruneau.—C'est la reproduction du buste avec changements et un peu d'alourdissement dans les traits de la grande Maîtresse déclarée, dans l'allégorie de la Force.
A ces deux portraits bien incontestables, il faut joindre la figure allégorique de Nattier, gravée par Maleuvre, qui a pour titre: la Nuit passe, l'Aurore paroît, et que les catalogues d'estampes donnent généralement pour une Mme de Mailly, tandis que c'est une Châteauroux, à n'en pas douter, d'après les «Mémoires inédits des Membres de l'Académie», qui mentionnent ce portrait de la duchesse sous la désignation du «Point du Jour». En revanche, je ne crois pas que la planche de la Belle Source, gravée par Melliny, soit une Châteauroux; elle serait plutôt une Mme de Pompadour d'après le catalogue du Musée de Limoges, où la peinture originale est conservée. Et je n'ai pas même une très grande confiance en ce baptême.
Gabrielle-Émilie de Breteuil, marquise du Chatelet.—Peinte par Marie-Anne Loir, gravée par Langlois, en 1780.—Une grâce un peu grimaçante sur de grands traits, sans moelleux, sans ce fondant exigé par les amateurs du beau sexe du temps, et dont la charpente osseuse se lit encore mieux dans la gravure de Lempereur, exécutée d'après une peinture de Monnet. Reconnaissons toutefois un élégant et distingué goût de toilette chez la mathématicienne amie de Voltaire, dont voici la jolie coiffure basse terminée par un repentir floconneux derrière une épaule, et l'étroit collier, qu'on dirait fait de petites plumes noires, attaché par un nœud de diamant, et le bout de dentelle ressorti d'entre ses deux seins et pendillant sur le sillon d'une fourrure rêche bordant une ample robe.
Fortunée-Marie d'Este, princesse de Conti.—Dessinée par Cochin et gravée par Augustin de Saint-Aubin, en 1781, comme pendant d'une vue intérieure de la nouvelle église de Saint-Chaumont.—Sous un bonnet de femme, une forte figure d'homme, au nez bourbonien. C'est la princesse qui avait conservé l'habitude de traiter de Mademoiselle les femmes mariées de la bourgeoisie, et cela lors même qu'elles étaient enceintes.
«La Jeunesse peinte sous les habillements de la Décrépitude» (Mme Coypel, d'après une note d'une vieille écriture sur l'épreuve conservée au Cabinet des Estampes).—Peinte par Charles Coypel, gravée par Renée-Élisabeth Marlié Lépicié, 1751.—Assise dans un tonneau d'osier, l'aimable vieille, au visage tout jeune, encapuchonnée et colletée, a le cordon d'une béquille passée autour d'un bras et des besicles dans une main. Est-ce en réalité la femme de Charles Coypel? Il me reste dans le souvenir,—l'ai-je lu? me l'a-t-on dit?—que Lépicié avait une femme ou une fille infirme, et que ce portrait serait le portrait de cette femme ou de cette fille, de la graveuse peut-être?
«Traité de géographie dédié à Mlle Crozat», et dont le frontispice représente son portrait.—Peinte par Paoli, gravée par Langlois.—La fillette est coiffée et drapée à l'antique dans un médaillon que soutiennent des amours estropiés. N'est-ce pas la riche héritière qui deviendra la duchesse de Choiseul?
Marguerite-Claude Denis, née de Foissy.—Gravée au bistre, en manière de crayon, par François.—Une longue figure avec un reste de beaux traits dans une physionomie béate, au regard clignotant.
Madame la marquise du Deffand.—Dessinée par Carmontelle ad vivam, gravée par Forshel.—Le maigre profil de l'aveugle sort de l'embéguinage de ses coiffes chaudes et ouatées à peu près comme sortirait, par un temps de gelée, un profil d'une guérite, et elle parle en remuant des doigts crochus semblables à ceux d'une Chinoise.
Une estampe qui se rattache à la femme est la petite planche de Cochin ayant pour titre: Les Chats angola de Mme la marquise du Deffant. Dans cette image intime, Cochin nous introduit dans la chambre à coucher de la marquise, nous fait voir son ample bergère à coussins mollets, sa charpagne à laines, sa petite étagère-bibliothèque, son encoignure de porcelaines, son lit couvert d'une perse à ramages: une chambre qui a pour maîtres deux chats, deux chats aux énormes colliers de faveurs, les chats adorés que Mme du Deffand faisait graver en or sur le dos de ses reliures.
«Angélique-Marguerite Ducoudray, pensionnée et envoyée par le Roy pour enseigner l'art des accouchements dans tout le royaume.»—Gravée par Robert.—Une corpulente matrone, dont le bonnet forme comme deux évents autour de sa face réjouie, et qui a entre les seins un bouquet qui est tout un arbuste.
Mademoiselle du T*** (Mlle Duthé).—Peinte par Lemoine, gravée par Janinet, en 1779.—L'impure, aux harnais de marcassite, est représentée dans la charmante impression en couleur, accoudée à sa toilette, un bouquet de roses dans une main, une lettre ouverte dans l'autre, et tout habillée de tulle et de satin bleu de ciel. Le peintre l'a peinte de manière que son joli minois minaudier, qu'on voit de trois quarts, soit reproduit de profil par la glace de la toilette, en sorte que l'on a deux fois le portrait de la courtisane illustre.
Madame Louise-Élisabeth de France, duchesse de Parme.—Peinte par Nattier en 1750 sous l'allégorie de la Terre, gravée par Balechou.—La première fille de Louis XV, celle qui lui ressemblait davantage, celle qu'il aimait le plus, est représentée avec ses durs yeux noirs, son petit nez carré, sa mâchoire lourde, en déesse de la Terre, un coude sur une sphère, une main perdue dans des fleurs et des fruits.
F. B. G. Joly de Fleury, marquise d'Estampes.—Dessinée par Fouquet, gravée par Chrétien, inventeur du physionotrace, 1790.—Une vieille femme poudrée, aux traits énergiques, le cou et les épaules enveloppés d'un grand fichu blanc. Un des rares portraits, parmi les centaines de portraits de Chrétien, qui porte le nom du personnage en haut du médaillon.
Madame la marquise de la Ferté-Imbault.—Dessinée par Quenedey, avec le physionotrace. C. 85.—L'enjouée Souveraine de l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les lampons, lampones, lamponets, cette femme qui «parlait comme un livre composé par un homme ivre» et dont Mme Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère qu'une poule qui aurait couvé un œuf de cane, a dans son portrait une grande figure louis-quatorzienne, surmontée d'une haute coiffure ébouriffée qui rappelle la perruque du grand roi.
Stéphanie-Félicité Ducrest, marquise de Sillery, ci-devant Csse de Genlis, gouvernante des enfants de S. A. S. Monseigr le duc d'Orléans.—Peinte par Miris, gravée par Copia; réduction d'un plus grand portrait gravé en Angleterre.—On la voit, un élégant chapeau de paille garni de gaze en pouf sur ses cheveux poudrés, assise à un petit bureau tout chargé de papiers, et écrivant ses «Annales de Vertu» sur une feuille que recouvre à demi son «Théâtre d'Éducation». Mais où l'on se fait une meilleure idée de la tourmente mauvaise de ses petits traits de travers dans leur court ovale, de la fausseté, je dirai même de la coquinerie de sa physionomie, c'est dans un portrait gravé à Londres, par Meyer, en 1819, où elle semble coiffée des noirs tortils de serpents d'une tête de Méduse, sous un turban révolutionnaire à la façon d'une coiffure de Théroigne, un jour de prise des Tuileries.
Madame Geoffrin, «née le 2 juin 1699, morte à Paris le 6 octobre 1777.»—Gravée par Miger.—Un vrai portrait de femme affichant bravement la vieillesse et se donnant à voir avec ses rides, le décharnement de ses traits, le rentrant d'une bouche démeublée, et tout simplement vêtue d'un manteau de lit, mais cela dans l'emmitouflement de ce beau linge, le linge le plus uni et le plus fin, qu'admirait un jour Diderot à un piquet au Grandval, et qui était le luxe de la vieille femme, portant, depuis des années, des robes gris de fer.
Madame de Grafigny.—Gravée par Levêque.—De grands, de gros et d'assez bêtes traits disent que l'auteur des «Lettres péruviennes» n'a jamais été jolie, et que tous les aimables portraits, à l'huile, au pastel, au crayon, sans attribution, et dont les catalogues de vente font des Grafigny, ne sont point le portrait de la portraitiste de Voltaire en déshabillé.
«La Philosophie endormie.» (Portrait de madame Greuze.)—Dessinée par Greuze, gravée par Aliamet.—La facile épouse, dont les nombreuses fragilités sont racontées tout au long dans un mémoire du mari, est représentée sommeillante sur un oreiller jeté sur le dossier d'un fauteuil, un battant l'œil sur la tête, un gilet à grandes basques, déboutonné à la gorge, un carlin posé sur les genoux, une main lâche tombante sur un livre entr'ouvert. Elle dort, la molle Babuty, au milieu des étoffes affaissées; elle dort comme pourrait dormir la Volupté. Et ses yeux, cette fois éveillés, ses yeux à l'hypocrisie angélique d'une Cécile de Volange, sa bouche humide, son petit nez éveillé, Massard nous les fait voir dans une autre estampe, la délicieuse petite estampe de la tête de «la Dame de Charité».
Élisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, «née à Versailles le 3 may 1764 et morte à Paris le 10 may 1794».—Gravée d'après le tableau de Mme Guyard, du cabinet de M. de Francheville.—Madame Élisabeth, la sœur de Louis XVI, la pieuse princesse, sous une haute coiffure que surmonte un pouf aux grandes plumes, la poitrine battue, masquée de larges dentelles, a une douce figure bourbonienne, aux yeux tout remplis de bonté.
Madame Marie-Henriette de France.—Peinte par Nattier sous l'allégorie du Feu en 1750, gravée par Tardieu.—La seconde fille de Louis XV, née jumelle, et morte fille à Versailles, le 10 février 1752, dans la composition allégorique de Nattier, se montre accoudée à un autel allumé, sa sérieuse figure appuyée sur une main, pendant que l'autre est posée sur un grand volume fleurdelisé dont le titre porte: «Histoire des Vestales.»
Marie-Josèphe de Saxe, Dauphine de France, née à Dresde, le 4 novembre 1731.—Peinte par La Tour, gravée par Aubert.—La princesse tient à la main un livre ouvert, dans une riche et sobre toilette, sous un sévère bonnet de vieille. On la voit en sa jeunesse sérieuse, et avec sa large figure, dont nous retrouvons le gros nez et les bajoues dans le portrait peint par Klein et gravé par Wille père.
Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, «née à Turin en 1749 et massacrée à Paris, le 3 septembre 1792».—Dessinée par Danloux en 1791, gravée en couleur par Ruotte.—Je ne mets pas en doute que ce portrait ne soit une affreuse calomnie, mais vraiment la princesse de Lamballe était-elle aussi jolie que je l'ai peinte moi-même dans mon «Histoire de Marie-Antoinette»? Il y a dans ce portrait de Danloux un tout petit œil et un très gros nez savoisien, qui, je le veux bien, peuvent être exagérés, mais devaient avoir un rien de réalité. Moi qui ne crois pas du tout à la délicieuse fantaisie de Gabriel, gravée par Porreau, à ce portrait dessiné, quatre heures avant la mort de la princesse, je serais maintenant disposé à croire que la beauté de la malheureuse femme était toute, ainsi que le donne à entendre Mme Lebrun, dans la clarté de son teint éblouissant et dans l'abondance de ses cheveux blonds.
Marguerite-Élisabeth de Largillière, fille de Nicolas de Largillière, directeur et recteur et chancelier de l'Académie royale de peinture et de sculpture.—Peinte par de Largillière, gravée par Wille père.—La fille du peintre est dans une de ces draperies aux beaux plis cassés dont son père a l'habitude de faire des robes à ses femmes; et sa petite tête coiffée de tortillons œil de queue de paon, et au milieu desquels se joue une perle baroque, apparaît jeune et dure ainsi qu'une étroite tête d'impératrice romaine de la décadence.
Sophie V. La Roche.—Portrait dessiné sans conteste par Carmontelle.—Petit profil qui se dessine en ombre chinoise sur un médaillon blanc entouré de lauriers et de fleurs. C'est un portrait qui doit avoir été fait par le lecteur du duc d'Orléans, en ces années où il s'était enamouré de lanterne magique, dont il donnait des représentations au Palais-Royal avec des verres dessinés par lui.
Mademoiselle Lavergne, nièce de Liotard.—Peinte par Liotard, gravée par Daullé et Ravenet.—Un des plus rares portraits de femme et du plus grand format. Les cheveux noués au haut de la tête par un ruban, un cordon de cou auquel est attaché un petit crucifix, un corsage brodé de grandes fleurs, à l'échancrure en triangle lacée, ainsi qu'en un corsage de Suissesse, la belle jeune fille lit de ses grands yeux baissés une lettre qu'elle tient des deux mains.
Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, de l'Académie royale de peinture.—Peinte par Mme Vigée-Lebrun, gravée à Stuttgart par Muller.—Mme Lebrun s'est peinte coiffée d'un chapeau de paille surmonté d'une grande plume appelée follette, habillée d'un peignoir sur lequel s'éparpille le tuyautage d'un fichu de linge, et qu'entoure à demi dénoué un mantelet noir. Elle tient de la main droite sa palette, et dans l'élégant maniérisme de sa pose, et de sa grâce un peu anémique, elle regarde le public avec ses yeux clairs et limpides d'enfant.
Marguerite Le Comte, des Académies de peinture et de belles-lettres de Rome, de Bologne, de Florence.—Dessinée par Watelet, gravée par Lempereur.—La maîtresse de Watelet, la meunière du Moulin-Joli, avec son nez pointu, ses traits sans distinction, son air un peu campagnard, n'a rien en elle qui explique la vive et longue passion de l'ancien fermier général. Elle est peut-être mieux dans un autre portrait dessiné par Cochin, et où l'amant-graveur, avec une pointe amoureuse, a rendu le frisotis de ses cheveux, le sourire de son œil et les fanfreluches d'une échelle de rubans sur sa poitrine.
La maison de Marguerite le Comte, meunière du Moulin-Joli, gravée par Watelet, a eu plusieurs fois les honneurs de la gravure, et l'abbé de Saint-Non a fait de la pittoresque habitation un cahier de six eaux-fortes qu'il a intitulé: «Varie vedute del gentile mulino disegnate d'appresso natura dal principe ed intagliate dal abbate di Sannone. Dedicate al amabile e leggiadra Mulinaia 1755.
Marie (Leckzinska), princesse de Pologne et de Navarre.—Peinte par Nattier, gravée par Tardieu.—C'est la grande et magnifique planche, où la Reine est peinte, selon sa volonté, «en négligé», sans décolletage et avec sa coiffure d'habitude appelée un papillon noir, et qui était en général la coiffure des veuves. De dessus un rideau attaché aux colonnes d'un palais, Marie Leckzinska se détache avec sa bonne et vertueuse figure, au milieu de flots de dentelles et de noirs épis, que font dans les fourrures les lourdeurs des brocarts de son royal négligé.
Mais où vous vous rendrez mieux compte du charme enjoué de sa figure, c'est dans la gravure de Petit, d'après le pastel du Louvre qui représente la Reine tenant un éventail fermé, le plus fort, selon moi, de tous les pastels de La Tour, et bien supérieur à celui de Mme de Pompadour.
Elle n'est plus, hélas! O Regrets! ô Tristesse! (Portrait de Mme Ledaulceur.)—Sans nom de dessinateur ni de graveur.—La spirituelle graveuse à l'eau-forte, en un œil-de-bœuf enfermant dans un pli de rideau une tige de rose, montre sa mine rondelette aux yeux noirs.
Madame Legros.-Dessinée par Pujos, gravée par Clément.—La protectrice de Latude, une interminable, sèche et noirâtre vieille femme qui a l'air de «Madame J'ordonne».
Geneve-Élizth Visinier, vve de Jean-Baptiste-René Le Long, maître ordinaire en la chambre des Comptes du Roi.—Dessinée par de Bondy, gravée par Miger en 1774.—Le plus laid et le plus ratatiné portrait de femme qui se puisse voir, mais dont le poète de l'image dit: