Il était minuit, et cinq chariots attendaient à la porte. Mme Rosetti, son ami, le Hongrois, assistaient à l’explication. Mais déjà les prisonniers, montés en chariots, couraient joyeusement la campagne. Elle couvrit ainsi la retraite, et ne tarda pas à les rejoindre.
Vingt heures de suite, pour leur premier trajet, ils roulèrent dans ces rudes chariots de troncs d’arbres. Bien souvent il fallait descendre. La route suit le bord du Danube; elle surplombe à chaque instant l’abîme, rien de plus dangereux. La pauvre femme allait toujours, chargée de son enfant; elle ne connaissait, ne voulait que les bras de sa mère. Les forces lui manquaient. Son mari ne pouvait l’aider qu’en la soutenant quelque peu par derrière, et lui soulevant les bras.
Au village où ils descendirent, une seule cabane restait, une misérable hutte, seul débris qu’avait épargné la lutte des Hongrois et des Serbes. C’était la partie la plus dangereuse du voyage qui leur restait à faire. La guerre la plus sauvage, une guerre implacable de races, désolait ces contrées. Chaque parti, acharné, allait à la chasse de l’autre. On tuait sans pitié tous ceux qui ne pouvaient prouver sur-le-champ qu’ils étaient du même parti. Nos fugitifs avaient tout à craindre; ni les Slaves ni les Hongrois n’étaient pour eux; les Valaques mêmes, parfois, se montrèrent ennemis, les croyant des boyards, des grands seigneurs qui fuyaient Bucharest; ils se figuraient voir en eux les tyrans chassés de la Valachie.
Guerre affreuse! guerre déplorable! fruit horrible de l’aveuglement, des mensonges perfides qu’avaient semés les Russes!... Leurs intérêts, à tous ces peuples, étaient généralement les mêmes, et ils se croyaient ennemis!... Les Hongrois, mêmes, s’ils perdaient une partie de leur domination, gagnaient, ce qui vaut bien plus, la consolidation définitive des libertés hongroises et l’abaissement de l’Autriche.
Dans les trois camps, hongrois, slave et valaque, nous avions des amis... J’y songe avec horreur! Tels qui étaient les miens, mes élèves et presque mes fils, pouvaient, dans ces rencontres aveugles, en tuer d’autres non moins amis pour moi. Aux camps hongrois, aux camps valaques ou slaves, les écoles de Paris étaient représentées! De quelque côté qu’on tuât, Paris devait pleurer, et le deuil était pour la France.
Tout le long de la route passaient des gens armés. La nuit, d’horribles cris en toutes langues. Des morts dans les fossés. Des villages déserts et des maisons à demi brûlées. De moment en moment, des objets de pillage, non enlevés, mais sabrés en menus morceaux, et comme déchiquetés avec fureur, de sorte que personne ne pût en profiter.
Dans le Banat, de temps à autre, des piquets de cavalerie arrêtaient la petite caravane. Elle fut ainsi, une fois, arrêtée et menée dans un camp serbe, au moment même où l’on voyait en face, sur de hautes collines, un fort parti de cavaliers hongrois qui semblaient tout près de descendre. Le combat ne pouvait tarder.
«Qu’on me mène, dit-elle, devant le général.—Madame, il dîne.»—A force d’instances, elle est introduite dans la tente, seule devant tous ces officiers.—«Général, nous ne pouvons rester ici, au moment où l’on va se battre.»
Le général fait introduire son mari, ses amis, les reçoit poliment, leur offre le café. L’un d’eux, oubliant le danger, entamait avec le chef serbe une conversation politique. Mme Rosetti, inquiète des lenteurs, peut-être calculées, de ce chef, se saisit des passeports qu’elle aperçoit sur une table, prend la plume, la lui met en main: «Signez, général», lui dit-elle. Il signe. Elle les distribue.
Au dernier, qui était celui de Mme Rosetti, et qui portait aussi son nom de famille (Grant): «Une Anglaise!» s’écrie-t-il. Il ne pouvait le croire. Et, en effet, elle est bien peu Anglaise. Tout en elle semblerait plutôt d’une femme du Midi.
Ils purent donc continuer leur voyage; ils allaient, à travers la guerre, à travers mille dangers. Les insurgés pouvaient les égorger. Le gouvernement autrichien pouvait les arrêter. N’était-il pas averti par les Turcs ou les Russes de leur évasion? A Panchova, près de Semlin, Mme Rosetti se hasarda d’aller à cette ville et d’y prendre des informations. Là, le consul anglais et d’autres personnes obligeantes lui dirent qu’ils avaient tout à craindre, que le consul russe ne manquerait pas de les faire arrêter. Sans retard ils se séparèrent; leur grand nombre les trahissait. La plupart, ils prirent place sur le bateau à vapeur qui remonte la Save. Toutes sortes de gens étaient sur ce bateau, de races, de langues, de partis, tous armés jusqu’aux dents, disputant sans pouvoir s’entendre sur les affaires du temps. A chaque instant, on tirait les poignards; d’autres, par jeu, tiraient des coups de pistolet.
Le plus singulier du voyage, c’est que sur le chemin les proscrits, tout à leurs idées, n’étaient pas tellement occupés du danger qu’ils ne fissent de la propagande. Au camp serbe dont on a parlé, ils expliquaient au chef combien les Serbes, les Slaves en général, avaient travaillé contre eux-mêmes, en relevant l’empire d’Autriche, combien ils s’étaient placés dans une fausse position. Ce dernier mot fut senti à merveille, répété plusieurs fois. «Fausse, très fausse, en effet», disaient-ils. Du reste, ces idées étaient déjà au cœur des Serbes. Et la première chose qui frappa les Valaques, en entrant dans les murs désirés d’Agram, où ils croyaient trouver enfin quelque sécurité, ce fut l’arrestation de plusieurs officiers croates ou serbes que les Autrichiens faisaient au moment même. Ceux-ci en étaient déjà à mettre aux fers leurs défenseurs.
Plus lugubre encore fut leur entrée à Vienne. C’était le lendemain du bombardement. L’Autriche, victorieuse par la discorde insensée des trois peuples, venait, sur ces débris, ces ruines inégales et branlantes, de rétablir pour quelque temps le trône de sa caducité.
Nos fugitifs sont du moins en sûreté. Ils traversent l’Allemagne émue, frémissante, en deuil. Ils commencent à respirer. Non, disons plutôt à gémir. L’exil s’ouvre amer, infini, avec ses perspectives obscures, comme ces longues nuits d’hiver qui enveloppent le jour et n’ont pas de matin. C’était en effet l’entrée de l’hiver (novembre 1848).
«Voici la France pourtant, voici la flèche de Strasbourg. Voici encore le drapeau qui fut l’espoir des nations. Hélas! pourquoi est-il si pâle? Hier, teint du sang de la vigne, du brillant azur du ciel, on le voyait de six cents lieues. Aujourd’hui il a les teintes maladives de l’automne. L’orage a lavé ses couleurs? Ou bien, France, seraient-ce tes larmes sur le monde qui a cru en toi?»
Telles les pensées des exilés.
Plus exilé peut-être encore celui qui reste fixé au sol de son pays.
L’Occident, dans son égoïsme, a ignoré les calamités qui enveloppaient l’Orient. Les sauterelles dévorantes s’étaient abattues sur les champs de la Moldavie, de la Valachie. C’est de ce nom que les Roumains désignent les armées russes; armées affamées, mendiantes; où elles passent, rien ne reste. La spéculation cruelle des chefs sur la nourriture des soldats suffirait pour faire de ceux-ci d’épouvantables pillards, insatiables et voleurs même après qu’ils sont repus. Une armée de cent mille hommes vole au moins pour trois cent mille. Des corps semblent organisés spécialement pour le vol: le Cosaque, jadis brigand héroïque, brigand poète aux champs de l’Ukraine, est devenu sous les Russes un avide soldat de police, de douanes, contrebandier lui-même, brocanteur, marchand de dépouilles. Sur son laid petit cheval, d’intelligence avec lui, ses longues jambes pendantes jusqu’à terre, vous le rencontrez partout, son ballot en croupe, piquant de la lance la vache du pauvre paysan. A qui se plaindre? A qui pleurer? L’officier est philanthrope; il lit Lamartine ou Byron; mais que voulez-vous, mon pauvre homme? sachez que telle est justement l’institution de l’armée russe. Comment empêcherions-nous le Cosaque d’être Cosaque, le vautour d’être vautour?
Telle est l’œuvre de l’Angleterre, telle est sa protection. C’est elle qui, décourageant le mouvement national de la Roumanie, la reliant à la Turquie incapable de la couvrir, l’ouvre en réalité aux Russes. C’est elle qui, par les lueurs fausses d’un patronage impuissant, tient ces contrées infortunées sous la fatalité d’un renouvellement éternel des captivités barbares.
Ce que les Tartares faisaient par l’instinct de la barbarie, la Russie le fait par un machiavélisme calculé. Tous les vingt ans, elle inonde le pays et le pousse au désespoir; elle veut lui rendre désirable le suicide de sa nationalité. Ses agents ont beau jeu pour dire: «Réfugions-nous au grand empire; devenons une province russe.»
Bonne occasion d’ailleurs de refaire l’armée et de la nourrir. Ses squelettes déguenillés viennent dans cette terre promise mettre de la chair sur leurs os.
Le pays serait trop riche, malgré la dureté excessive et l’énormité des tributs. Le paysan, de ses jeûnes, de ses souffrances volontaires, des privations de sa famille, améliore la terre à la longue, élève quelques bestiaux. On se hâte d’y mettre ordre. Dès que le pays refleurit un peu, descendent les affamés du Nord.
Ceux-ci procèdent à la spoliation totale, au complet déménagement. Alors la cabane se vide de tout ce qui peut s’emporter; alors l’étable est démeublée; alors tout grain disparaît, même celui des semences. Et le désespoir devient tel qu’en 1832, sans l’action du gouvernement et les injonctions les plus fortes, la population (diminuée d’un quart en trois ans!) ne voulait plus labourer. Le pays eût été rendu à l’état de steppes tartares et cosaques; il allait redevenir une grande prairie déserte.
Le pillard s’éloigne alors à regret, mais calcule qu’on va remettre le rustre au travail et lui préparer, pour un temps prochain, une fructueuse invasion.
Le fisc le veut, et le boyard le veut, le bâton est levé; il retombe donc au travail, le malheureux, ruiné, le dos mal cicatrisé des coups qu’il a reçus des Russes, trop souvent gardant, en sa famille outragée, une blessure moins guérissable! les voilà tous au sillon. La femme noyée de larmes, malade, et qui sait? enceinte, remplace le bœuf de labour, tire avec l’homme à la charrue; le soir, couchés sur la terre froide, dans la hutte dépouillée, et soupant d’écorces d’arbres.
Que raconté-je? Le passé? Non, le présent même de juillet 1853. Cette grande exécution de la Roumanie, périodiquement saccagée, recommence en ce moment.
Populations charitables qui venez de verser sur le sort des nègres tant de larmes d’attendrissement, âmes sensibles, lectrices émues du bon Oncle Tom, n’avez-vous donc gardé aucune larme pour les blancs? Savez-vous bien qu’en Russie, en Roumanie, en général dans l’orient de l’Europe, il y a soixante millions d’hommes plus malheureux que les noirs?
Ce qui est sûr, c’est que ces blancs, infiniment plus développés, sentent d’autant mieux leur misère. La pièce la plus originale, la plus forte, la plus curieuse que la mémorable année 1848 ait donnée au monde, c’est l’enquête débattue entre les propriétaires valaques et les paysans. Aucun acte plus solennel, aucun qui ait pénétré plus avant dans les questions suprêmes auxquelles la société est suspendue. Ces paysans du Danube se montrèrent bien autrement forts de raison, d’éloquence même, que celui de la poésie. J’ose dire qu’en nul pays peut-être on n’eût trouvé à ce degré, chez les habitants des campagnes, cette noble sève primitive, cette vigueur de bon sens antique et en même temps la logique droite, perçante et sans réplique, que les modernes se figurent leur appartenir en propre.
Mais ce qui est au-dessus, ce qui tirera des larmes à tous ceux qui ont un cœur, c’est la modération et la douceur de ces infortunés Valaques. Ils ne demandèrent que la moitié de ce qui, en 1790, avait été accordé au paysan de Moldavie, pays où la terre a infiniment plus de valeur.
Un boyard.—Cette terre, avec quoi la payeras-tu?
Le paysan.—Voyez-vous cette main noire et dure? Eh bien, c’est elle qui fait la richesse... L’argent ne vient pas du ciel.
Autre paysan.—De l’argent? oh! il n’en manque pas; il y en a pour vous en donner. L’État paye, le trésor paye. Qu’est-ce que le trésor? c’est nous puisque nous le remplissons.
«Si le trésor ne peut payer, dit un autre, nous travaillerons. A tant de travaux perdus nous ajouterons encore. De nos bras, comme d’une source, jailliront l’or et l’argent. Nous vous payerons votre sol; nous vendrions, s’il le fallait, jusqu’aux cendres sacrées du foyer.»
Ils disaient encore aux boyards: «Ne croyez pas qu’avec nous l’État manque jamais de forces: nous sommes là pour lui en donner; nous ne le laisserions pas rougir devant les nations étrangères!»
Nobles et grandes paroles! et qui semblent bien modérées, quand on songe qu’à ce moment, maîtres de tout en réalité, ils demandaient à peine la concession élémentaire de l’Assemblée constituante de 89 en sa fameuse nuit du 4 août.
Que ferons-nous pour ces hommes, si dignes de notre intérêt? Que fera l’Occident?
Rien.
Ce que veulent les gouvernements, je l’ignore; quant aux peuples, je le sais.
Ce qu’ils veulent, c’est le confortable, le confortable: idée variable, indéfiniment élastique, qu’on va étendant toujours, et dont la poursuite remplit une vie soucieuse.
Ne leur demandez rien de plus, leur égoïsme sensible permet aux malheurs lointains d’arriver à leur oreille, de se faire écouter; c’est tout, ils s’en tirent avec quelques larmes. Et cet exercice modéré de la sensibilité est une jouissance encore: «Ils jouissent de leurs larmes», mot juste et fin du bon Homère.
«Si vous n’espérez rien de plus, pourquoi donc écrivez-vous?»
Pour moi, pour mon propre cœur.
Pour expiation de ce que dut faire la France de 1848, et de ce qu’elle n’a pas fait.
J’écris pour ceux qui errent, qui souffrent et attendent, pour ces ombres que je vois là-bas dans la mélancolie de Paris et dans les brouillards de Londres. Je leur envoie ce message vivifiant de la patrie.
Dans les lettres d’un des illustres exilés roumains d’Angleterre (lettres fortes, touchantes, religieuses, dignes de l’immortalité), j’ai lu qu’au temps des Soliman, une fille de la Valachie, enlevée, vendue au sérail, devint maîtresse de son maître, sultane; elle n’en était pas moins souffrante, malade, et se mourait d’ennui. Les médecins avaient beau chercher; nul remède à ce mal profond. La seule chose qui parfois relevât la fleur languissante, c’était l’eau de son ruisseau natal. Le sultan, par ses messagers, faisait venir l’eau précieuse. L’exilée y buvait la vie, la patrie, la force d’espérer.