Le communisme russe n’est nullement une institution, c’est une condition naturelle qui tient à la race, au climat, à l’homme, à la nature.
L’homme, en Russie, n’est point l’homme du Nord. Il n’en a ni l’énergie farouche, ni la gravité forte. Les Russes sont des Méridionaux; on le voit au premier coup d’œil, à leur allure leste et légère, à leur mobilité. La pression violente des invasions tartares les a rejetés du Midi dans ce marais immense qu’on appelle la Russie septentrionale. Cette affreuse Russie est très peuplée. Celle du Midi, riche et féconde, reste une prairie solitaire.
Huit mois par an de boue profonde, et toute communication impossible; le reste du temps, des glaces, et les voyages pénibles et dangereux, si ce n’est par traîneaux. La désolante uniformité d’un tel climat, la solitude que crée l’absence de communications, tout donne à l’homme un besoin extraordinaire de mouvement. Sans la main de fer qui les tient attachés au sol, tous, nobles et serfs, les Russes fuiraient; ils iraient, viendraient, voyageraient. Ils n’ont rien autre chose en tête. Laboureurs malgré eux, et non moins ennemis de la vie militaire, ils sont nés voyageurs, colporteurs, brocanteurs, charpentiers, nomades aussi; cochers surtout, c’est là qu’ils brillent.
Ne pouvant suivre cet instinct de mouvement, l’agriculteur au moins trouve plaisir à changer et s’agiter sur place. La distribution continuelle des terres, leur passage d’une main à l’autre, font une sorte de voyage intérieur pour toute la commune. La terre ennuyeuse, immobile, est comme mobilisée, diversifiée par ce fréquent échange.
On a dit, en parlant des Slaves en général, ce qui, tout au moins, est vrai des Russes: «Nul passé, nul avenir; le présent seul est tout.»
Mobiles habitants de l’océan des boues du Nord, où la nature incessamment compose et décompose, résout, dissout, ils semblent tenir de l’eau. «Faux comme l’eau», a dit Shakespeare.—Leurs yeux longs, mais très peu ouverts, ne rappellent pas bien ceux de l’homme. Les Grecs appelaient les Russes: Yeux de lézards, et Mickiewicz a dit, mieux encore, que les vrais Russes avaient des yeux d’insectes, brillants, mais sans regard humain.
On devine, à les voir, la sensible lacune qui se trouve en cette race. Ce ne sont pas des hommes encore.
Nous voulons dire qu’il leur manque l’attribut essentiel de l’homme: la faculté morale, le sens du bien et du mal. Ce sens et cette idée, c’est la base du monde. Un homme qui ne l’a pas flotte encore au hasard, comme un chaos moral qui attend la création.
Nous ne nions pas que les Russes n’aient pas beaucoup de qualités aimables. Ils sont doux et faciles, bons compagnons, tendres parents, humains et charitables. Seulement, la sincérité, la moralité, leur manquent entièrement.
Ils mentent innocemment, volent innocemment, mentent, volent toujours.
Chose étrange! la faculté admirative, très développée chez eux, leur permet de sentir le poétique, le grand, le sublime peut-être. Mais le vrai et le juste n’ont aucun sens pour eux. Parlez-en, ils restent muets, ils sourient, ils ne savent ce que vous voulez dire.
La justice n’est pas seulement la garantie de toute société, elle en fait la réalité, le fonds et la substance. Une société où elle est ignorée est une société apparente, sans réalité, fausse et vide.
Du plus haut au plus bas, la Russie trompe et ment: c’est une fantasmagorie, un mirage, c’est l’empire de l’illusion.
Partons du bas, de l’élément qui semble encore le plus solide, du trait original et populaire de la Russie.
La famille n’est pas la famille. La femme est-elle à l’homme? Non, au maître d’abord. De qui est l’enfant? Qui le sait?
La commune n’est pas la commune. Petite république patriarcale, au premier coup d’œil, qui donne l’idée de liberté. Regardez mieux, ce sont de misérables serfs qui seulement répartissent entre eux le fardeau du servage. Par simple vente et par achat, on la brise à volonté, cette république. Nulle garantie pour la commune, pas plus que pour l’individu.
Montons plus haut, jusqu’au seigneur. Là, le contraste de l’idéal et du réel devient plus dur encore, et le mensonge est plus frappant. Ce seigneur est un père, dans l’idée primitive; il rend paternellement la justice, assisté du starost, ou ancien du village. Ce père, dans la réalité, est un maître terrible, plus tzar dans son village que l’empereur dans Pétersbourg. Il bat à volonté; à volonté, il prend votre fille ou vous-même, vous fait soldat, vous fait mineur de Sibérie, vous jette, pour mourir loin des vôtres, aux nouvelles fabriques, vrais bagnes qui sans cesse achètent des serfs et les dévorent.
L’état des libres est pire, et personne n’a intérêt d’être libre. Un Russe de mes amis a fait de vains efforts pour y amener ses serfs. Ils aiment mieux le hasard du servage: c’est comme une loterie; parfois on tombe à un bon maître. Mais les soi-disant libres sous l’administration n’ont point de ces hasards. Elle est le pire des maîtres.
Cette administration, dans l’empire du mensonge, est tout ce qu’il y a de plus mensonger. Elle se prétend russe et elle est allemande; les cinq sixièmes des employés sont des Allemands de Courlande et de Livonie: race insolente et pédantesque, dans un parfait contraste avec le Russe, ne connaissant en rien sa vie, ses mœurs, ni son génie, le menant tout à contre-sens, brutalisant, faussant les côtés aimables, originaux, de cette population douce et légère.
Dans ce peuple de fonctionnaires, on ne peut sans dégoût envisager ce qui s’appelle Église, et qui n’est qu’une partie de l’administration. Nulle instruction spirituelle, nulle consolation donnée au peuple. L’enseignement religieux expressément défendu. Les premiers qui prêchèrent furent envoyés en Sibérie. Le prêtre est un commis, rien de plus; et, comme le commis, il a les grades militaires. L’archevêque de Moscou a le titre de général en chef, celui de Kasan, de lieutenant général. Église toute matérielle et l’antipode de l’esprit.
Le pape de la Russie est le collège ecclésiastique, lequel juge les causes spirituelles; mais lui-même il fait ce serment: «Le tzar est notre juge.» De sorte qu’en réalité le vrai pape est le tzar.
Un auteur important en cette matière, Tolstoï, le dit expressément: «L’empereur est le chef né de la religion.»
Dans le tsar est le faux du faux, le mensonge suprême qui couronne tous les mensonges.
Providence visible, père des pères, protecteur des serfs!... Nous expliquerons ailleurs, dans son développement diabolique, cette effroyable paternité.
Qu’il nous suffise ici de montrer ce qu’elle a de faux, dans son attribut le moins faux, le moins contestable, la force et la puissance: d’expliquer que cette puissance elle-même, si roide, si dure, et qui paraît si forte, est très faible en réalité.
Deux choses naturelles ont amené cette chose dénaturée, ce monstre de gouvernement. L’instabilité désolante que les invasions éternelles des cavaliers tartares mettaient dans l’existence des Russes, leur a fait désirer la stabilité, le repos sous un maître. Mais, d’autre part, la mobilité intrinsèque de la race russe, sa fluidité excessive, rendaient ce repos difficile. Incertaine comme l’eau, elle ne put être retenue que par le procédé dont use la nature pour fixer l’eau, par la constriction, le resserrement dur, brusque, violent, qui, aux premières nuits d’hiver, met l’eau en glace, le fluide en cristal aussi dur que le fer.
Telle est l’image de la violente opération qui créa l’État russe. Tel est son idéal, tel devrait être ce gouvernement, un dur repos, une fixité forte, achetée aux dépens des meilleures manifestations de la vie.
Il n’est point tel. Pour continuer la comparaison, il est de ces glaces mal prises, qui contiennent au dedans des vides, des flaques d’eau, restées mobiles, qui trompent à tout moment. Sa fixité est très peu fixe, sa solidité incertaine.
L’âme russe, nous l’avons dit, n’a rien de ce qui, même dans l’esclavage, est nécessaire à la stabilité. C’est un élément plus qu’une humanité. Serrez, c’est presque en vain; elle coule, elle échappe. Avec quoi serrez-vous? avec une administration, sans doute; mais cette administration n’est pas plus morale que ceux qu’elle prétend régler. Le fonctionnaire n’a pas plus que le sujet la suite, le sérieux, la sûreté de caractère, les sentiments d’honneur, qui peuvent seuls rendre efficace l’action d’un gouvernement. Il est, comme tout autre, léger, fripon, avide. Si tous les sujets sont voleurs, les juges sont à vendre. Si le noble et le serf sont corrompus, l’employé l’est au moins autant. L’empereur sait parfaitement qu’on le vend, qu’on le vole, que le plus sûr de ses fonctionnaires ne tiendrait pas contre une centaine de roubles.
Ce pouvoir immense, terrible, qu’il transmet aux agents de ses volontés, que devient-il en route? A chaque degré, il y a corruption, vénalité, et, par suite, incertitude absolue dans les résultats.
Si l’empereur était toujours trompé, si sa volonté restait toujours impuissante, il prendrait ses mesures et s’arrangerait là-dessus. Il n’en est pas ainsi. Le grand défaut de la machine, c’est qu’elle est incertaine, capricieuse dans son action. Parfois les volontés les plus absolues de l’autocrate n’aboutissent à rien. Parfois un mot qui lui échappe par hasard a des effets immenses, et les plus désastreux.
Un exemple: Catherine, envoyant en Sibérie plusieurs Français pris en Pologne, avait très fortement recommandé (pour ménager l’opinion) qu’ils fussent bien traités. Elle le dit et le répéta, ordonna, menaça. Jamais elle ne fut obéie.
Autre exemple contraire: Nicolas dit un jour à des paysans du Volga qu’il serait charmé que dans l’avenir tout paysan pût être libre. Ce mot tombe comme une étincelle; une révolte immense et le massacre des maîtres en résultent; il y faut une armée et des torrents de sang.
Voilà comme tout flotte. L’empereur est parfois infiniment trop obéi, contre sa volonté; parfois il ne l’est pas du tout. Souvent il est trompé, volé, avec une audace incroyable. Par exemple, à sa barbe, à ses yeux, on vole, on vend en détail un vaisseau de ligne, et jusqu’à des canons de bronze. Il le voit, il le sait, il menace, il frappe parfois. Et les choses n’en vont pas moins leur train. Chaque jour lui montre durement, et comme avec dérision, que cette autorité énorme est illusoire, cette puissance impuissante. Chaque jour, plus indigné, il se débat, s’agite, fait quelque essai nouveau et encore impuissant... Contraste humiliant! Un Dieu sur terre, trompé, volé, moqué si outrageusement! Rien de plus propre à rendre fou!
Résumons. Le Russe est mensonge. Il l’est dans la commune, fausse commune. Il l’est dans le seigneur, dans le prêtre et le tzar. Crescendo de mensonges, de faux semblants, d’illusions!
Qu’est-ce donc que ce peuple? Humanité? Nature, élément qui commence et non organisé? Est-ce du sable et de la poussière, comme celle qui, trois mois durant, volatilise et soulève à la fois tout le sol russe? Est-ce de l’eau, comme celle qui, le reste du temps, eau, glace ou boue, fait un vaste marécage de la triste contrée?
Non. Le sable, en comparaison, est solide, et l’eau n’est pas trompeuse.
La Russie, en sa nature, en sa vie propre, étant le mensonge même, sa politique extérieure et son arme contre l’Europe sont nécessairement le mensonge.
Seulement, il y a ici une remarquable différence: autant la Russie, comme race, est mobile, fluide, incertaine, autant, comme politique et diplomatie, elle est fixe, persévérante. Ce gouvernement, étranger en grande partie, souvent tout allemand, ou suivant la tradition du machiavélisme allemand, avec un mélange de ruse grecque et byzantine, varie peu, se recrute d’un personnel à peu près identique. Ministres, diplomates, observateurs, espions de divers rangs et des deux sexes, le tout forme un même corps, une sorte de jésuitisme politique.
Deux puissances ont seules connu la mécanique du mensonge, et l’ont pratiquée en grand: les Jésuites proprement dits, et ce jésuitisme russe.
Le temps moderne, supérieur en toute chose, armé d’une foule de moyens et d’arts nouveaux inconnus à l’Antiquité, offre ici deux œuvres incomparables de mensonges systématiques, deux iliades de fraudes, telles qu’aucun âge antérieur n’eût pu même les concevoir.—La première, accomplie par les Jésuites vers le temps d’Henri IV, fut leur patient travail d’éducation pour refaire un monde de fanatisme et de meurtre, et recommencer en grand la Saint-Barthélemy sous le nom de Guerre de Trente-Ans. L’autre travail, plus moderne, qui dure depuis bien près d’un siècle, c’est la persévérante intrigue par laquelle le jésuitisme russe (j’appelle ainsi cette ténébreuse diplomatie) parvint à dissoudre au dedans la Pologne, à l’envelopper au dehors comme d’un réseau de ténèbres, travaillant toute l’Europe contre, elle, acquérant par flatterie ou par argent les organes dominants de l’opinion, créant une opinion factice, une opinion apparente qui rendait les choses secrètes, enfin, peu à peu enhardie, mêlant aux moyens de ruse une fascination de terreur.
Ce travail a été très long, et il faut beaucoup de temps pour l’étudier. Mais, vraiment, il en vaut la peine. Ceux qui auront la patience de le suivre dans Rulhières, Oginski, Chodsko, Lelewel et autres écrivains, assisteront à une cruelle, mais très curieuse expérience politique et physiologique, celle de voir comment l’animal à sang froid, fixant incessamment de son terne regard l’animal à sang chaud, comme un affreux boa sur un noble cheval, l’attacha, le lia de sa fascination, jusqu’à ce qu’il pût le sucer, affaibli, abattu.
Cela commence doucement. C’est un regard d’intérêt d’abord, une attention de bon voisinage, l’inquiétude fraternelle que donnent à la Russie les dissensions de la Pologne.
Et elle aime tant cette Pologne, qu’elle ne peut souffrir qu’aucun Polonais soit opprimé par les autres. Philosophe, enthousiaste de la tolérance, elle s’intéresse particulièrement aux dissidents; elle vient au secours de la liberté religieuse (qui n’est pas opprimée).
C’est le premier moyen de dissolution, la première opération de la Russie sur la Pologne.
Catherine, à ce moment même, venait de prendre les biens des monastères russes. Elle n’était pas sans inquiétude. Elle imagina de lancer la Russie dans une guerre religieuse, de faire croire aux paysans qu’il s’agissait de défendre leurs frères du rit grec persécutés en Pologne par les hommes du rit latin. La guerre prit un caractère de barbarie effroyable. Sous l’impulsion de cette femme athée, qui prêchait la croisade, on vit des populations, des villages entiers torturés, brûlés vifs, au nom de la tolérance.
Tout cela uniquement par amitié pour la Pologne, pour la protection des Polonais dissidents. Ce n’est pas tout, l’impératrice ne protège pas moins les Polonais fidèles à leurs anciennes lois barbares, à leur vieille anarchie.
C’est le second moyen de dissolution.
Admiratrice de l’antique constitution de la Pologne, elle ne souffrira pas que le pays se transforme ni que le gouvernement y prenne aucune force.
Dans ce second travail, la Russie s’attache surtout à créer une Pologne contre la Pologne, comme un médecin perfide qui, se chargeant de guérir un malade malgré lui, saurait habilement, dans ce corps vivant, susciter d’autres corps vivants, y faire naître des vers...
Il y eut là des scènes d’un comique exécrable. Ces Polonais, amis des Russes, donnèrent les plus étranges scènes de patriotisme. On en vit un à genoux dans la diète, au milieu de la salle, tenant près de lui son fils de six ans, et, le poignard à la main, criant qu’il allait le tuer si l’on changeait les vieilles lois, qu’il voulait rester libre ou tuer son enfant.
Voilà la seconde opération de la Russie. La troisième, plus hardie, n’est plus seulement politique, mais sociale. Dès 1794, au temps de Kosciuszko, la Russie n’entre en Pologne que pour assurer le bien-être des innocents habitants des campagnes. Elle pousse le cri de Spartacus, l’appel aux guerres serviles; c’est le premier essai du système appliqué par l’Autriche en 1846, dans les massacres de Galicie.
Troisième moyen de dissolution.
Ce n’est pas l’épée des Russes qui a vaincu la Pologne; c’est leur langue qui a opéré la dissolution. Ils ont vaincu par trois mensonges.
Que serait-ce si nous pouvions montrer ici tous les arts par lesquels la Russie, en même temps, travaillait le monde contre la Pologne, profitant spécialement de la grande passion du dix-huitième siècle pour la liberté religieuse, mettant ainsi le doute dans la pensée européenne, jetant dans l’Occident un premier germe de dissolution!
Une définition profonde, admirable, a été donnée de la Russie, de cette force dissolvante, de ce froid poison qu’elle fait circuler peu à peu, qui détend le nerf de la vie, démoralise ses futures victimes, les livre sans défense:
«La Russie, c’est le choléra.»
Le héros de la Pologne n’est pas proprement Polonais; il appartient à cette mystérieuse Lithuanie qui, dans le labyrinthe immense de ses bois et de ses marais, semble une première défense de l’Europe opposée à la Russie. Plusieurs des dons brillants de la Pologne manquent à la Lithuanie; elle en a d’autres plus graves. Les Polonais, relativement, semblent les fils du soleil; les Lithuaniens, ceux de l’ombre. Chez eux commence le grand Nord et les forêts sans limites. Leurs chants très doux ont toute la mélancolie de ce climat. L’âme lithuanienne est rêveuse, mystique, pleine du sentiment de l’infini et du monde à venir.
Le père de Kosciuszko était un musicien passionné, infatigable; il donnait à la musique tout le temps dont il pouvait disposer. C’était un de ces petits gentilshommes, innombrables en ce pays, qui n’ont rien que leur épée, et vivent dans la domesticité des grands, ou de l’exploitation rurale de quelque noble domaine. Client des princes Czartorysky, il avait servi dans un régiment d’artillerie pendant trente années de paix. Retiré, il cultivait un domaine du comte Flemming, beau-père d’un Czartorysky.
Cette famille, qui avait entrepris la tâche difficile de réformer la nation en présence de l’ennemi, et pour ainsi dire sous la main des Russes, cherchait de tous côtés des hommes. Elle n’avait jamais perdu de vue les Kosciuszko; c’est elle qui fit placer le jeune Thadée Kosciuszko, né en 1746, à l’école des cadets, que le roi Stanislas-Auguste venait de fonder à Varsovie.
Kosciuszko y arrivait déjà préparé. Enfant, il était plein d’ardeur, avide d’apprendre, d’agir; il semblait que l’action, toujours ajournée pour le père dans la longue période oisive où s’était écoulée sa vie, s’était comme accumulée, et qu’elle éclatait dans son fils. Affamé d’études dans son désert, il profita des leçons d’un vieil oncle qui avait beaucoup voyagé et qui venait quelques mois par an à la ferme de son père. Il apprit de lui un peu de dessin, de mathématiques, de langue française. En même temps, il lisait tout seul les Hommes illustres de Plutarque, il en faisait des extraits, il s’assimilait le génie héroïque de l’Antiquité.
L’enfant sauvage et studieux, dans sa solitude, avait quelque chose de violent, de fougueux, d’indompté. Ce qui le ramenait à la douceur, lui mettait le mors et la bride, si l’on peut ainsi parler, c’était son amour de la famille, spécialement les égards et la protection chevaleresque qu’il sentait devoir à ses sœurs, deux petites filles très jeunes. De là peut-être la noble et pure tendresse qu’il eut généralement pour la femme, et la prédilection singulière pour les enfants qu’il montra toute sa vie.
Il arriva aux écoles dans un moment triste et dramatique, au moment où la Pologne accepta un roi de la main des Russes. Le vrai roi fut dès lors l’ambassadeur de Russie, le féroce Repnin. On vit celui-ci, sans honte ni pudeur, sans pitié d’un peuple si fier, enlever du milieu de la diète les membres opposants et les envoyer en Russie (1767). Nul doute que ces spectacles n’aient puissamment remué le cœur du jeune Kosciuszko, doublé ses efforts; il avait hâte de servir sa patrie humiliée. Il prolongeait ses études bien avant dans la nuit, se plongeait les pieds dans l’eau froide pour combattre le sommeil. Dure épreuve dans un tel climat. Chaque soir, il avertissait le veilleur qui, toute la nuit, entretenait les feux et chauffait les bâtiments de l’école. Un cordon lié à son bras et circulant dans les corridors le tirait du lit à trois heures.
Chaque année on désignait, sur un examen, quatre élèves voyageurs qui devaient se perfectionner dans les principaux instituts militaires de l’Europe. Kosciuszko fut de ce nombre. Il fut envoyé à l’académie militaire de Versailles, puis à Brest, pour étudier la fortification et la tactique navales. Enfin il passa quelque temps à Paris.
C’était vers 1770, ou à peu près. Jamais, pour les lettres et les arts, la France ne fut plus brillante. La grande période philosophique, ouverte par l’Esprit des lois, continuée par l’Émile, se fermait glorieusement avec la défense de Sirven et de Calas. Par Voltaire et Rousseau, la France avait en quelque sorte le pontificat de l’humanité. Un doux esprit de bienveillance, de philanthropie et de liberté semblait d’ici se répandre en Europe.
L’âme du jeune Polonais s’abreuva profondément à cette coupe, et se pénétra de l’amour des hommes. Il resta le fils de ce temps, le fils de la France d’alors. Les temps terribles qui suivirent, les plus extrêmes nécessités, ses périls, ceux de la patrie, ne purent le faire dévier de la ligne tracée par la philosophie française: humanité et tolérance. Il y resta fidèle aux dépens de la victoire et de la vie.
Il était à Paris au moment du premier partage, quand la Pologne, qui essayait de se réformer elle-même et de prendre une vie meilleure, en fut punie par ses voisins et disséquée vivante. Kosciuszko revint, âgé de vingt-six ans, et reçut en arrivant une inutile épée de capitaine d’artillerie, et des canons pour n’en rien faire. Il n’y avait pas, cependant, à chercher bien loin l’ennemi; il était au cœur de la Pologne. Notre jeune officier se consumait dans ce déplorable repos, voyait très peu le monde. Un jour (en 1776), tout le corps des officiers est invité à un grand bal pour la fête du roi. Kosciuszko s’y rend par devoir. Son cœur y est saisi; une jeune fille s’en empare. Elle l’a gardé jusqu’à la mort.
Sosnowska, c’était son nom, était malheureusement placée, par la naissance et par la fortune, très loin de Kosciuszko. C’était la fille de l’hetman de Lithuanie, Joseph Sosnowski, orgueilleux et puissant seigneur, un de ces vieux Polonais rois sur leurs terres, implacables pour quiconque aurait osé lever les yeux sur leur auguste famille, tels que le vieux palatin qui lia Mazeppa sur un cheval indompté.
Ce fut justement cet orgueil qui ouvrit la porte à Kosciuszko. Envoyé avec le corps où il servait, il habita avec son colonel le château du maréchal. Celui-ci n’imagina pas qu’un jeune homme tellement inférieur se méconnût au point d’aimer sa fille. On le laissa la voir sans cesse, lui parler, lui donner des leçons; il enseigna le français, puis l’amour. Les femmes polonaises, dans un pays si agité, mêlées au mouvement de bonne heure, et du moins entendant toujours parler des grandes affaires du pays, ont un tact remarquable pour apprécier les hommes. Elles les jugent parce qu’elles les font, usant glorieusement de leur empire pour exiger des choses héroïques.
Jamais amour ne fut moins aveugle ni mieux mérité. Ce n’était point un mérite possible, futur, qu’elle aimait; c’était déjà un homme accompli. A trente ans, il était dans la plénitude de ses dons et de ses vertus. Il apparut à Sosnowska ce qu’il était en effet, un héros.
Il n’avait pu rien faire encore, et l’apparence physique n’était point en sa faveur. A en juger par les portraits, il avait le menton saillant, ainsi que les pommettes des joues. Le nez, fortement retroussé, donnait à sa figure quelque chose, non de vulgaire, comme il arrive, mais d’étrange plutôt, de bizarre et de romanesque, d’audacieux, d’aventureux. Nez, menton, bouche, sourcils, tout semblait pointer en avant, comme l’élan du cavalier qui charge; mais en même temps les plans très fermes, très arrêtés, très fins, rappelaient la précision de l’artilleur qui ne charge point au hasard, mais qui vise et atteint le but.
Ses yeux étaient très vifs, hardis et doux: là surtout, on entrevoyait l’excellence du cœur de ce grand homme de guerre. Les anciens héros de la Pologne étaient des saints. Les Turcs, qui ont éprouvé tant de fois l’esprit guerrier de cette race, n’en avaient pas moins remarqué son extrême douceur, sa tendance à tous les amours. Ils appelaient les Slaves les colombes. Cette disposition à aimer éclatait dans toute la personne de Kosciuszko. Nul homme n’a tant aimé la femme, et de la plus pure tendresse. Il aimait singulièrement les enfants, qui tous venaient à lui. Surtout il aimait les pauvres. Il lui était impossible d’en voir sans leur donner; il leur parlait avec égard, avec les plus délicats ménagements de l’égalité.
Dès son enfance, il avait montré ces dispositions charitables. Le douloureux spectacle de l’infortuné paysan de Pologne, deux fois ruiné, et par son maître, et par les logements militaires, les passages continuels de soldats étrangers qui le mangent et le battent, avait blessé profondément son cœur. La pitié, une pitié douloureuse pour les maux de l’humanité, semblait avoir brisé en lui quelques nerfs du cœur, et produit peut-être les seuls défauts qu’on ait pu saisir dans une nature si parfaite.
Ces qualités, ces défauts même faisaient un ensemble adorable, auquel peu de cœurs auraient résisté. Sosnowska en fut si touchée, que, ne doutant pas qu’on ne vît son amant comme elle le voyait, l’égal des rois, elle dit tout à sa mère. Kosciuszko, de son côté, alla se jeter aux pieds du père et les inonda de larmes. Cette confiance réussit mal. Le père la reçut avec tant de mépris, qu’il ne daigna pas même éloigner Kosciuszko: il lui défendit de parler à sa fille, de la regarder.
Celle-ci, exaltée dans sa passion, absolue et audacieuse comme une Polonaise, déclara à Kosciuszko qu’elle voulait être enlevée. Résolution violente! Ce n’était pas seulement quitter sa famille, c’était abandonner une grande fortune, une vie quasi royale, pour suivre un officier obscur, qui même perdrait son grade et probablement sa patrie, poursuivi qu’il allait être par la haine acharnée d’une si grande famille. C’était suivre la misère, l’exil.
Le père sut tout. Mais, par une singularité étrange, qui montre que la vengeance lui était plus chère encore que l’honneur de sa famille, il laissa sortir les amants. Ce ne fut qu’à quelque distance du château qu’une bande d’hommes armés les entoura. Kosciuszko devait périr; il fit face à toute la troupe, l’étonna de son audace, et en fut quitte pour une grave blessure.
Évanoui plusieurs heures, il s’éveille... Elle a disparu; il ne reste rien d’elle, qu’un mouchoir qu’elle a laissé. Il le serre, le met dans son sein; il l’a porté toujours, dans toutes ses batailles, et jusqu’à la fin de sa vie.
Kosciuszko, à trente ans, se trouvait avoir tout perdu, sa maîtresse et sa patrie; la première, mariée, malgré elle, à un homme qu’elle n’aimait pas; la seconde, humiliée, violée chaque jour au caprice des agents russes. Spectacle ignoble. Les vrais Polonais ne le pouvaient supporter. L’illustre Pulawski, le chef des dernières résistances, alla se faire tuer en Amérique. Kosciuszko partit, et bien d’autres moins connus.
Voilà le commencement des glorieuses émigrations polonaises. La Providence, dès lors, sembla vouloir chaque jour déraciner la Pologne, et la tirer d’elle-même pour la grandir et la glorifier. Elle l’enleva à ses querelles, intérieures à l’étroite atmosphère où elle étouffait, la répandit dans l’univers. Partout où il y eut de la guerre et de la gloire, partout où la liberté livra ses combats, il y eut du sang polonais. On le retrouve, ce sang, comme un ferment d’héroïsme, dans les fondements vénérés des républiques des deux mondes.
Un Polonais a dit là-dessus une chose ingénieuse et sublime: «Le peuple de Copernik, le peuple qui dans l’astronomie eut l’intrépidité scientifique de lancer pour la première fois la terre dans l’espace, devait mobiliser la patrie, la lancer par toute la terre.»
C’était une belle occasion pour un Polonais que cette guerre d’Amérique. Un grand souffle de jeunesse, un poétique élan de révolution, animaient ces volontaires de toute nation, qui étaient accourus là. Tous étaient très purs encore, beaux de désintéressement et d’innocence. Les La Fayette, les Lameth, les Miranda, les Barras, étaient bien loin de deviner le rôle qu’ils joueraient un jour. Libres encore d’ambition, ils ne voulaient rien pour eux-mêmes, tout pour la liberté du monde!
Kosciuszko fut accueilli par les Français comme un compatriote et un camarade d’école. La Fayette, admirateur de son bouillant courage, ne perdit pas une occasion pour le faire remarquer de Washington. Ingénieur, colonel, enfin général de brigade, Kosciuszko montra, avec l’intrépidité polonaise, une fermeté plus nécessaire encore pour retenir et diriger les milices américaines. Ces soldats agriculteurs voulaient retourner à leurs champs; Kosciuszko dit seulement: «Partez si vous voulez; je reste.» Pas un d’eux n’osa partir.
Il eut plus d’une belle aventure: des blessures d’abord; puis le bonheur de sauver des prisonniers que les Américains voulaient massacrer. Il se constitua aussi le patron et le protecteur d’un orphelin de neuf ans dont le père, brave soldat, venait de périr, et il parvint à faire adopter l’enfant par la République elle-même.
L’Amérique était fondée. La Pologne périssait. Au retour de Kosciuszko, elle touchait à sa crise suprême. Elle faisait un dernier effort pour se transformer sous les yeux, sous la pression terrible des tyrans qui voulaient sa mort. Dans une opération si difficile, qui aurait demandé une complète unité d’action, elle n’agissait pas avec des forces entières; liée par ses ennemis, elle l’était par elle-même, par le préjugé national, favorable aux anciennes institutions sous lesquelles la Pologne a acquis jadis tant de gloire. Les philosophes eux-mêmes (Rousseau, par exemple, dont ils demandèrent les conseils) leur disaient de peu changer.
Cette prudence excessive était l’imprudence même. Dans les temps tellement changés, il fallait un changement d’institutions profond, radical. Par des réformes de détail, extérieures, superficielles, on avertissait l’ennemi, on amenait, on provoquait l’orage, et l’on ne créait aucune force qui pût résister. Une insurrection de la Pologne devant et malgré la Russie, une émancipation du nain sous le pied du géant prêt à l’écraser, c’étaient des choses impossibles, si l’on n’évoquait en cette Pologne une puissance toute nouvelle, la nation elle-même.
Un million de nobles gouvernaient quinze à dix-sept millions de serfs. La bourgeoisie, peu nombreuse, était renfermée dans les villes, lesquelles comptaient pour très peu dans ce grand pays agricole.
Les Polonais, naturellement généreux, et la plupart imbus des idées de la philosophie du siècle, auraient voulu changer cet état de choses. La difficulté de l’affranchissement était celle-ci: c’est que, dans un pays sans industrie on ne pouvait se contenter de dire au serf: «Tu es libre!» on ne pouvait l’émanciper sans lui créer des moyens de vivre. En lui donnant la liberté, il fallait lui donner la terre.
Plusieurs disciples de Rousseau, grands seigneurs, riches abbés, avaient fait dans leurs domaines de vastes essais d’affranchissement. Non contents de libérer le paysan, ils lui distribuaient de la terre, lui bâtissaient même des habitations. Ces exemples auraient pu être imités aisément par les grands propriétaires, mais plus difficilement par la grande masse des nobles, qui, ayant peu de paysans, peu de terre, auraient fait un tel sacrifice, non pas sur leur superflu, mais sur ce qu’ils appelaient leur nécessaire, sur ce qui constituait la vie même du noble; ils n’auraient affranchi le paysan qu’en se rapprochant eux-mêmes de la condition du paysan.
Donc la réforme sociale impliquait dans la nation une réforme morale plus difficile encore, le sacrifice non du luxe seulement, mais de certaines habitudes d’élégance chevaleresque qui, dans les idées du pays, étaient la noblesse même.
Là était la difficulté. Et c’est pour cela que, au moment où la Pologne ne pouvait être sauvée que par une révolution sociale, elle se contenta d’une réforme politique.
Il faut avouer aussi que le souverain qui se constituait alors le protecteur de la Pologne, le roi de Prusse, n’aurait pas permis une réforme plus radicale. Il autorisait la révolution, à condition qu’elle serait nulle et impuissante.
La nouvelle constitution (3 mai 91) abolissait l’ancien droit anarchique où la résistance d’un seul homme arrêtait une assemblée. Elle admettait les bourgeois aux droits politiques. Elle mettait les paysans sous la protection de la loi. Elle rendait la royauté héréditaire.
Cette faute en entraîna d’autres. On donna l’armée au neveu du roi, un jeune homme sans expérience, et on lui subordonna Kosciuszko. Celui-ci, avec quatre mille hommes, vainquit vingt mille Russes. Mais la perfidie de l’Autriche, qui recueillit les Russes battus; la perfidie de la Prusse, qui abandonna la Pologne, encouragée et compromise par elle, portèrent le coup mortel à ce malheureux pays. Le roi se déshonora, pour éviter le partage, en accédant à la ligue formée, sous l’influence russe, pour les anciennes libertés. Et alors l’ambassadeur russe, terrifiant l’Assemblée, enlevant ses membres les plus courageux pour la Sibérie, enfermant et affamant pendant trois jours le roi et la diète, prit la main du roi demi-mort et lui fit signer le second partage (1793).
Dans l’acte qui le déclara, on annonçait que, en mémoire de cette belle victoire des anciennes lois de la Pologne, on leur érigerait un temple bâti de roc, sous l’égide de la sage Catherine, un temple à la liberté!
Tout l’hiver, les Russes mangeaient la Pologne. Les logements militaires écrasaient le paysan. Ce n’était partout que pillage, pauvres gens battus, des larmes et des cris. L’ambassadeur russe Igelström, en quartier à Varsovie, apprenait aux Polonais ce qu’avaient été les Huns du temps d’Attila. Il faisait piller les uns, arrêter les autres, se moquait de tous. Les ambassadeurs russes qui se succédaient en Pologne avaient, la plupart, une chose intolérable: ils étaient facétieux. Celui qui enleva quatre membres de la diète trouva plaisant d’ajouter: qu’il n’entendait point gêner la liberté des opinions.
Les Russes sentaient bien d’instinct qu’une insurrection couvait. Ils ne pouvaient rien saisir, accusaient au hasard, criaient au jacobinisme. Ils supposaient une influence active de la France, et ils se trompaient. Quelques jacobins vinrent à Varsovie, mais n’eurent que peu d’action. Un Français apporta tout imprimé un pamphlet vif et hardi: Nil desperandum (rien à désespérer encore). Plus tard, la révolution ayant éclaté, on envoya en Turquie et aussi en France. Mais la France elle-même était au bord de l’abîme. Le comité de salut public ne promit rien et dit seulement qu’il ferait ce qu’il pourrait.
La révolution polonaise de 1794 fut tout originale. Elle eut deux éléments populaires: les ouvriers de Varsovie, soulevés, guidés au combat par le cordonnier Kilinski, et les paysans appelés sur les champs de bataille par Kosciuszko.
Nous ne pouvons refuser un mot à cet ouvrier héroïque, qui fut, en réalité, le chef de la vaillante bourgeoisie de Varsovie. Il exerçait dans la ville une influence extraordinaire. Il avait coutume de dire: «J’ai six mille cordonniers à moi, six mille tailleurs et autant de selliers.» Un des ambassadeurs russes, le violent prince Repnin, devant qui tout tremblait de terreur, fait venir un jour Kilinski, et s’indigne de voir un homme calme, qui a l’air de ne rien craindre. «Mais, bourgeois, tu ne sais donc pas devant qui tu parles?» Alors, ouvrant son manteau et montrant ses décorations, ses cordons et ses crachats: «Regarde, malheureux, et tremble!—Des étoiles? dit le cordonnier; j’en vois bien d’autres au ciel, monseigneur, et ne tremble pas.»
C’était un homme simple et pieux autant qu’intrépide. On ne pouvait lui reprocher qu’une chose: marié et père de famille, il gardait un cœur trop facile; ses mœurs n’étaient pas exemplaires. En récompense, le fond de son caractère était d’une extrême bonté. Dans les Mémoires qu’il a écrits, il ne blâme, n’accuse personne; c’est le seul auteur polonais qui ait cette modération. Il semble qu’il ait regret au sang qu’il lui faut répandre. Il évite le mot tuer. Il dira, par exemple, qu’il lui a fallu apaiser un officier russe; puis tranquilliser un Cosaque, et mettre un autre en repos.
Kilinski et les autres patriotes de Varsovie étaient dans la plus vive impatience d’éclater. Un événement précipita la crise. On licenciait l’armée. Le 12 mars, un vieil officier, brave et respectable, Madalinski, déclara qu’il n’obéirait point. Il n’avait que sept cents cavaliers; avec ce petit corps, il traversa hardiment toute la Pologne, culbuta les Prussiens qui s’opposaient à son passage, se jeta dans Cracovie.
L’heure était sonnée. Kosciuszko, alors sorti de Pologne, revient à l’instant; il parvint à Cracovie dans la nuit du 24 mars 1794. Toute la ville était levée, toute la population l’attendait avec des torches, et le conduisit en triomphe. Fête sublime d’enthousiasme, et toutefois d’un effet lugubre! Les vives lumières, fortement contrastées par les ombres, semblaient dire l’éclatante gloire de cette révolution si courte, si tôt replongée dans la nuit... Le peuple pleurait d’enthousiasme, de tendresse pour cet homme, entre tous, héroïque et bon. On criait: «Vive le sauveur!» Ce cri revenait troublé par les profonds échos des vieilles églises où sont enterrés les rois de Pologne; les Sobieski et les Jagellons répondaient de leurs tombeaux.
Kosciuszko fut nommé dictateur. Ses premiers actes furent simples et grands. 1º La levée générale de toute la jeunesse polonaise, sans distinction de classe, de dix-huit à vingt-sept ans. 2º Une proclamation touchante, qui devait aller au fond des cœurs, même des plus égoïstes.
Dix jours s’écoulent à peine. Les Russes viennent livrer bataille aux Polonais (4 avril 1794). Ils avaient six mille hommes, Kosciuszko trois mille et douze cents chevaux. Sur ce petit nombre il n’y avait guère de soldats proprement dits. Les cavaliers étaient les nobles du voisinage. Les fantassins (sauf quelques troupes régulières) étaient de simples paysans armés de leurs faux; la plupart n’avaient jamais entendu des armes à feu. Ces pauvres gens furent bien surpris de voir le dictateur de la Pologne prendre sa place au milieu d’eux, et non dans la cavalerie. Il avait leur costume même, une redingote de toile grise qui ne se distinguait que par quelques brandebourgs noirs.
Ces paysans, mêlés avec quelques troupes réglées, formaient la colonne du centre, conduite par Kosciuszko. Étonnés du bruit d’abord, ils ne le suivirent pas moins, et, d’un irrésistible élan, sans savoir ce qu’ils faisaient, dans leur ignorance héroïque, renversèrent les Russes. La bataille fut gagnée, si bien qu’il leur resta dans les mains douze pièces de canon. L’affaire fut décidée si vite, qu’ils n’eurent pas le temps de perdre du monde; ils n’eurent que cent trente morts et deux cents blessés.
Les vainqueurs, si peu habitués à vaincre, surent à peine qu’ils avaient vaincu. Nombre de brillants cavaliers coururent bride abattue jusqu’à Cracovie, annonçant la perte de la bataille et la mort de Kosciuszko.
Dès le soir de la bataille, et pendant toute la guerre, Kosciuszko mangea au milieu des paysans, et, comme eux, avec une frugalité extraordinaire, se refusant toute chose que la foule n’aurait pu avoir. C’était pour les grands seigneurs, dans ce pays d’aristocratie, un étonnement continuel de voir en Kosciuszko l’humble et respectable image du véritable chef du peuple, s’assimilant à ce peuple, le plus infortuné du monde, et le représentant dans la pauvreté. Oginski, l’auteur des Mémoires, mangeant un jour près de lui, lui voyait boire un petit vin à vil prix, et lui conseillait l’excellent bourgogne qu’Oginski buvait lui-même: «Je n’ai pas le moyen de boire du vin à ce prix», répondit le dictateur.
Cette simplicité de vie était une chose tellement nouvelle et inouïe, qu’elle semblait généralement plus bizarre que touchante. Plusieurs la trouvaient ridicule. Beaucoup ne voulaient y voir qu’une comédie politique, une manière de flatter le peuple; mais le peuple, les paysans même, ne sentaient pas tout d’abord ce qu’il y avait en cela de véritable grandeur.
Kosciuszko, étranger à toute adresse politique, n’avait suivi en ceci que le mouvement de sa grande âme: il lui semblait odieux, au milieu d’une foule si pauvre, de se présenter en roi de théâtre, de faire de pompeux banquets quand ils avaient à peine du pain. Tout son cœur était dans le peuple; comment sa vie eût-elle été étrangère à la sienne? Plus la crise approchait et le jour de mourir ensemble, plus il semblait naturel de vivre ensemble aussi du même pain, à la même table; chaque repas était comme une communion entre le chef et le peuple, une préparation à bien mourir.