[1] Le faubourg ouvrier de Brest.
[2] La rivière de Brest, sur les rives de laquelle est établi l'arsenal.
[3] Bandol est un village distant de Toulon d'au moins une lieue et demie,—considérable éloignement pour une estimation provençale.
[4] Le mot commissaire désigne indifféremment à Toulon, toute personne tenant de près ou de loin à la police.
Devant la porte du Casino, quatre mâts de chaloupe supportaient un velum en manière de marquise. Et deux sergents de ville, gonflés de leur importance, tenaient en respect la double haie des gamins accourus vers le spectacle alléchant. Au fronton de l'édifice, des lampes électriques bleues calligraphiaient l'inscription sensationnelle: Bal des Officiers de Marine. Et les fiacres-landaus, plus solennels et plus cahotants que jamais, roulaient à grand fracas sur le pavé du boulevard, apportant avec majesté le flot multicolore des demi-mondaines parées ou travesties....
Célia, descendant de voiture, avait levé les yeux vers l'inscription:
—Bal des Officiers de Marine?—épela-t-elle.—Tiens? et pourquoi pas: Bal Syphilitique?
L'Estissac, président de la fête, se tenait au bas du perron pour accueillir les belles invitées:
—Parce que nous sommes tolérants,—dit-il.—Bal Syphilitique, ça aurait pu choquer la pudeur burlesque d'un quelconque monsieur Bérenger, égaré parmi les passants de Toulon. Et nous tenons à ne choquer personne, ma chère! pas même le plus quelconque des messieurs Bérenger!...
Il s'interrompit, car Célia, debout sous le porche, n'avançait pas:
—Êtes-vous seule?—demanda-t-il.—Voulez-vous le bras d'un aspirant pour aller au vestiaire?
Une dizaine de midships, la pivoine traditionnelle épinglée au revers de l'habit, lui servaient d'aides de camp.
—Merci,—fit Célia.—Je suis avec Peyras.... Je ne sais pas ce qu'il fait dehors, par exemple, au lieu d'entrer!...
Dans le même instant le gamin arrivait:
—Me voilà!—dit-il.
Il entraînait Célia vers l'escalier du vestiaire. Mais Célia, acerbe, entama une scène:
—Quelle femme regardais-tu encore là-bas?
L'aspirant leva les épaules le plus haut qu'il put:
—Zut! assez de cette scie, pour l'amour de Dieu!...
Il entraîna Célia plus vite. Mais Célia tourna la tête, juste à temps pour apercevoir, au bas de l'escalier, plusieurs femmes qui franchissaient la porte à leur tour. L'une d'elles riait à grands éclats. Et Célia, soudain pâle, reconnut le rire agressif de la Marseillaise Joliette, et sa toison roussie au henné.
—Voyons! viens-tu, ou ne viens-tu pas?—grommelait Peyras.
Il semblait d'assez méchante humeur. Et sa maîtresse n'était pas moins nerveuse. Leur baromètre avait visiblement baissé jusqu'au-dessous du «variable».
—Écoute!—fit Célia tout à coup.—Tu ne diras pas que je t'ai pris en traître: Si tu me trompes avec cette grue-là, je te jure que je fais un malheur!...
—Encore! ça devient une maladie, ma parole!... De quelle grue s'agit-il, cette fois?
Il le savait à merveille. Et elle jugea superflu de le renseigner davantage. D'ailleurs lui-même ne tenait pas à éterniser le débat. Il coupa court:
—Et puis, barca! je m'en fiche et je m'en contre-fiche! Tu as suffisamment admiré le vestiaire?... Alors en avant! marche!... Lançons-nous!...
Elle s'empara du bras qu'il n'offrait pas. Et, bon gré mal gré, leur entrée fut, comme Célia la voulait, maritale.
Depuis déjà plusieurs nuits la lune rousse brillait au firmament de la villa Chichourle.
Malgré ses honorables résolutions, Bertrand Peyras continuait d'être l'amant—le seul amant—de Célia. Et décembre était vieux de dix-neuf jours. La solde touchée le 1er du mois n'était donc plus qu'un souvenir,—très vague.—Et toute l'ingéniosité de l'aspirant ne suppléait pas à ce vide absolu de toutes ses poches.
Sitôt le dernier louis envolé, Peyras avait bien tenté la loyale rupture prévue dès l'origine. Mais Célia, chaque jour plus amoureuse que la veille, avait jeté des cris d'écorchée:
—Tu me quittes pour une autre femme!
Il s'était d'abord moqué d'elle, selon le rite régulier:
—Oui, mon enfant! Je te quitte pour une autre femme, pour une femme très riche, qui m'entretiendra sur un pied luxueux....
Mais, jalouse jusqu'à la frénésie, Célia ne goûtait pas les railleries. Elle coupa celle-ci par une crise de nerfs, et Peyras effaré dut promettre de revenir, «en camarade», de revenir «encore deux ou trois fois»....
—Après-demain, là!...
—Oh! demain!... je t'en prie!... demain!...
Il était revenu demain, puis après-demain, puis les jours suivants.... Et, bien entendu, on avait été camarades, camarades de lit.
—Qu'est-ce que ça peut bien te faire de n'avoir pas d'argent? puisque je ne te demande rien?... et puisque je ne veux plus ni dîner en ville, ni aller au Casino, ni aller au café....
Ça lui faisait beaucoup. Il eût infiniment préféré qu'elle allât au café, qu'elle allât au Casino, qu'elle dînât en ville, et qu'un autre amant assumât à son tour la flatteuse charge de la conduire dans tous ces lieux très chers. Lui, Peyras, aurait eu licence de traîner ailleurs un célibat frugal, et libre....
Oui! mais quoi?... il ne pouvait tout de même pas pousser de force sa maîtresse vers les bras du premier venu ... ni s'exposer, par un «lâchage» pur et simple, à des scènes publiques et retentissantes.... Déjà Célia n'hésitait pas à venir l'attendre, en plein quai de Cronstadt, à l'arrivée du canot major. Et d'un geste victorieux, elle enlevait son amant, sous le regard narquois de la douzaine d'officiers débarqués du même canot.
Le plus prudent était de se résigner,—pour un temps.—Et Peyras se résignait,—de fort mauvaise grâce:
—C'était drôle au commencement,—s'avouait-il sans fard;—mais à présent!... J'ai gratté le baccalauréat; et il ne reste plus que la sauvagesse!...
Du vestiaire, on passait dans le couloir des galeries de balcon; et, des galeries, on redescendait au rez-de-chaussée par l'escalier des loges. La dernière marche franchie, Peyras et Célia avaient débouché en plein bal, à peu près comme les taureaux de combat débouchent, hors du torril, en pleine corrida.
Le bal, talonné à coups de cymbales et de trombones par la plus atroce musique de cirque qu'on eût pu trouver, tournoyait en bondissant, d'une allure épileptique.
C'était un bal très bizarre,—le plus bizarre peut-être de tous les bals de la décente Europe.—Célia, d'ailleurs, ne s'en aperçut pas tout de suite; et elle commença par faire la moue.
En effet, ni la salle, ni la chambrée n'étaient exagérément somptueuses. La décoration se bornait à quelques cordons de lampes électriques, à quelques guirlandes de lanternes chinoises, à quelques rosaces de parasols japonais;—rien davantage.—Quant à l'assemblée, elle était pis que diverse: panachée; et panachée principalement d'inélégances. La tenue de soirée n'était pas du tout de rigueur; bien au contraire, les plus fantasques accoutrements étaient accueillis. En sorte que, s'il ne manquait pas d'habits corrects, non plus que de robes bas décolletées, non plus que de costumes dignes en tous points des luxueuses redoutes, de Nice, de Cannes, et de Monte-Carlo, il manquait moins encore de vestons et de trotteurs, voire de peignoirs et de pyjamas; et l'on ne comptait plus les clowns de calicot, ni les dominos de lustrine, ni les cagoules à dix-neuf sous.... Cela n'eût pas encore été grand'chose: la cocasserie même de l'ensemble en excluait toute vulgarité. Mais, tels quels, peignoirs, trotteurs, habits, vestons, pyjamas, masques et mascarades composaient seulement une moitié du bal,—la moitié magnifique et reluisante!—et la très petite moitié: car le rez-de-chaussée lui suffisait, salle, scène, coulisses et bar; elle y tenait à l'aise, et s'y ébattait avec ampleur; tandis que le reste du vaisseau, balcon, loges, galeries des deux étages, poulailler, cintres mêmes, contenait péniblement l'autre moitié,—la très grande:—cohue considérable, hétéroclite, extravagante, conviée Dieu sait à quel titre! (la tradition des bals syphilitiques exige qu'on prodigue ces invitations de seconde classe dites extérieures,) et venue non pour danser, mais pour regarder; non pour être vue, mais pour voir; venue par conséquent sans façon, et dans le plus rustique appareil: les femmes en savates, les hommes sans faux col.
Et, dame! cette cohue-là n'était pas des plus gracieuses à contempler. Célia, l'apercevant, avait été excusable d'allonger les lèvres. Tout de même, c'était une cohue pittoresque. Et le bal syphilitique lui devait peut-être beaucoup de cette extraordinaire bizarrerie qui le mettait si fort à part de tous les bals imaginables, passés, présents ou futurs. Ce peuple et cette bourgeoisie qui s'entassaient sur les gradins du Casino étaient certes libérés de bien des pudeurs conventionnelles et autres, pour accourir en telle affluence, et sans nulle hypocrisie, au spectacle assez coloré de la fête qu'offraient, très officiellement, aux courtisanes de Toulon leurs amants et leurs camarades. Il fallait que la contagion maritime et coloniale eût passé par là. Car c'étaient des familles entières, de bonnes et honnêtes familles, qui s'asseyaient sur ces gradins, joyeusement et sans vergogne. Et les mamans installaient sur leurs genoux leur petites filles, pour que les mignonnes pussent admirer plus à l'aise les belles dames qui gambadaient si bien, en relevant si haut leurs jupes.... A n'en pas douter, des vocations s'éveillaient là....
En sorte que la salle entière était emplie. On dansait sur le parquet ciré de l'orchestre et du parterre. On faisait tapisserie dans le promenoir. On se reposait sur la scène, qu'un perron improvisé reliait au parquet de danse, et qui faisait office de buffet, avec maintes petites tables et force plantes vertes isolant agréablement les couples. On buvait aussi au bar, autre buffet plus intime et plus silencieux. Et on se caressait dans les coulisses.—Non qu'aucun geste, même hardi, fût proprement interdit au milieu du bal, sous la plus large clarté des lustres, des rampes et des cordons lumineux. Mais, toujours civiles et correctes, les demi-mondaines, même échauffées par plusieurs heures de valses lentes et de galops tout à fait échevelés, même déséquilibrées par les plus perfides cocktails et par les rainbows les plus nuancés, préféraient s'abriter derrière un portant ou derrière une toile, pour tromper leurs amis en titre plus discrètement, plus gentiment....
D'ailleurs, quoiqu'il se passât dans les coulisses, au bar, ou parmi les bosquets de plantes vertes qui changeaient la scène en jardin, c'était au centre même de la salle, là où l'on dansait, que le bal prenait toute sa valeur et toute sa signification. Les cuivres, infatigablement, martelaient d'enragées cadences. Et, sans trêve, un tourbillon d'hommes et de femmes virait éperdument, parmi d'effarantes clameurs. Ce n'étaient pas seulement des couples enlacés comme il est d'usage; c'étaient des groupes baroques, des rondes et des farandoles, des bandes cabriolantes qui galopaient par trois, par quatre, par six, la main dans la main et criant de plaisir; c'étaient des cavaliers seuls qui se ruaient en projectiles d'un pourtour à l'autre; c'étaient de folles écuyères qui chevauchaient le cou de leurs danseurs, ou d'héroïques amazones qui s'érigeaient debout sur n'importe quelles épaules de bonne volonté, au plus grand risque de piquer une tête sur le plancher; c'étaient enfin des femmes aux trois quarts nues, qui passaient de bras en bras, et jetaient leurs corps ardents à tous les hommes; et celles-ci ressuscitaient tout de bon les ménades et les bacchantes, quoiqu'elles ne fussent pourtant ivres que de bruit, de lumière, de mouvement et de jeune gaîté. Car, si paradoxal que cela pût sembler, le bal syphilitique était sobre et n'était pas pervers. Orgie, soit; mais orgie franche et saine,—nette, sans rien de trouble ni de douteux....
Célia cependant ne l'avait pas, du premier coup d'œil, jugée telle.—Ces gens qui se trémoussaient comme doivent faire les Peaux-Rouges autour du poteau de torture,—ces hommes enragés qui braillaient à s'arracher la gorge,—ces femmes en folie qui s'accrochaient au premier venu comme une maîtresse n'oserait pas s'accrocher à son amant,—non! ça ne lui disait rien qui vaille! Peyras, à côté d'elle, considérait le bal avec les yeux approbateurs de quelqu'un qui va s'y mêler activement. Elle le regarda de coin, jalouse d'avance:
—Danse avec moi, veux-tu?—dit-elle.
Il retint un claquement de langue agacé. Voyons! ce n'est pas au bal syphilitique qu'on va danser par couples légitimes! Drôle d'endroit, pour reprendre en public la chanson conjugale! Que diable! pour cette chanson-là, l'alcôve suffit!...
Mais il ne voulut pas être méchant pour commencer:
—Je veux bien,—dit-il.
Et le tourbillon les emporta, enlacés.
Onze heures et demie venaient de sonner. Le bal, jusqu'alors terne et quasi morne, s'était enfiévré tout d'un coup, en moins de cinq minutes. Les rites, en effet, prescrivent à toute femme qui se respecte d'arriver au bal syphilitique à onze heures et demie très exactement. Plus tôt, on aurait l'air de vouloir allumer les lustres,—telles les bonnes bourgeoises qui s'asseyent aux galeries dès l'ouverture des portes, et qui pour rien au monde ne perdraient une bribe du spectacle. Et plus tard, on aurait l'air de poser,—de poser à celle qui ne peut pas s'habiller dans le même temps que le commun des mortelles....
Et c'était maintenant le défilé de toutes les célébrités. Farigoulette, Petite Horreur et la Mie T.S.F. étaient arrivées ensemble, sur les talons de la Marseillaise Joliette. La marquise Dorée avait fait une entrée à sensation. Et Jannik s'avançait à son tour, au bras d'un midship dépêché par L'Estissac. La pauvre petite s'était fait très belle pour cette fête qui risquait d'être sa dernière fête: elle portait une robe Directoire, d'un satin tout revêtu d'Irlande, et si délicatement adouci et fané, que les joues de la malade, toujours trop blêmes sous leur fard, en devenaient presque fraîches et brillantes. Célia, qui dansait, s'arrêta pour admirer cette robe. Elle-même était d'ailleurs gentiment nippée, d'un fourreau moderne très drapé et très ajusté tout ensemble, et qui soulignait avec hardiesse son beau corps ferme et charnu. Et quand elle complimenta Jannik, Jannik put lui rendre un compliment tout à fait sincère.
—C'est vrai qu'il y a quelques toilettes assez bien,—constata Célia la minute d'après, tandis qu'elle s'éloignait, toujours au bras de Peyras;—mais il y en a d'autres!... Tiens! regarde cette caricature!...
La caricature était Joliette la Marseillaise, qui arborait un costume de cigarrière sévillane. Incontestablement, sa toison rousse jurait avec la mantille à franges et la fleur de grenadier piquée au chignon. Mais, tout de même, le corsage collant dessinait une poitrine orgueilleuse qui ne le cédait point à la poitrine de Célia....
Et Célia surprit un regard que Peyras jetait vers la «caricature», et qui n'était pas un regard ironique....
—Danse avec moi, veux-tu?—dit-elle, brusque.
Il lui reprit la taille, d'un geste mal résigné....
Jannik aussi dansait. L'Estissac lui avait fait faire un premier tour, puis, paternellement, l'avait obligée de s'asseoir pour se reposer un peu: car le souffle lui manquait tout de suite. Mais elle était bientôt repartie. Tous ses anciens amants et tous ses camarades lui faisaient fête, et chacun exigeait d'elle un bout de valse ou de boston, affectant de la traiter en femme absolument bien portante. Et elle s'y laissait prendre à moitié,—à moitié seulement.
D'autres gens entraient, en retard. Parmi ceux-là, Lohéac de Villaine, le portefaix comte et marquis, avait traversé la salle et s'était assis à l'une des tables de la scène. Mais, cette fois, il avait renoncé à son veston de drap pilote et au jersey bleu qui naguère lui servait de chemise; et son habit ne laissait rien à critiquer.
—Vous revoilà?—avait dit L'Estissac en l'apercevant.—Est-ce que votre gladiateur est encore ancré à Saint-Louis du Rhône?
—Non. Je ne suis plus débardeur. J'ai démissionné.
—Ah?... Et quelle nouvelle carrière comptez-vous embrasser?
—Seulement celle-ci jusqu'à nouvel ordre: danseur au bal syphilitique.
—Parfait!... En ce cas, buvez avec moi.... Champagne? brut, naturellement?...
—Oui.... Heidsieck Monopole, rouge ... si vous voulez....
—C'est le mien....
Leur table touchait à la rampe. Une simple balustrade les séparait de la foule tourbillonnante. Et, à cause de la différence de niveau qu'il y avait entre la salle et la scène, ils voyaient à merveille tout le monde et chacun, et ne perdaient pas un détail du spectacle.
—Amusant,—fit Lohéac.
D'un geste du doigt il englobait tout le Casino, des cintres au parterre.
—Amusant,—répéta le duc.
Ils se turent un moment. Puis, sans préambule, Lohéac questionna:
—Comment avez-vous fait?
Le duc le regarda:
—Comment?...
Lohéac inclina la tête.
—Comment, oui? pour obtenir tout ce que vous avez obtenu là, et que je n'ai rencontré nulle part ailleurs?... et pour être les gens que vous êtes?
Il avait tiré de sa poche un porte-cigarettes, et l'offrait ouvert à L'Estissac. L'Estissac prit, alluma et poussa trois bouffées.
—Nous avons voyagé,—répondit-il enfin.—Nous sommes les seuls Français qui aient voyagé, voyagé tout de bon. Cela explique bien des choses.
—Peut-être,—dit Lohéac.
Il allumait à son tour une cigarette et s'enveloppa de fumée.
—N'importe,—reprit-il,—le résultat est extraordinaire. Je passe sur le fait matériel: vous avez ici des courtisanes qui semblent ressuscitées de l'antique. Elle sont jeunes, toutes: pas une de ces exhitions quadragénaires dont la fête parisienne a le privilège. Elles sont belles, et leurs gorges nues éclipseraient les colliers de perles de là-bas. Elles sont délicates et fines, et quelques-unes ont de l'esprit; d'autres, de la culture. Et par-dessus tout, elles sont heureuses et n'ont point ces mines de chien fouetté qu'ont inévitablement toutes les demi-mondaines de France et d'ailleurs, toutes celles du moins qui n'ont pas encore conquis leur auto, leur hôtel et leurs diamants. ... Je passe là-dessus, quoique cela seul mériterait une admiration. Mais comment avez-vous fait pour obtenir la transformation morale de ces créatures, dégradées et flétries en tout autre lieu, régénérées ici? Vos courtisanes ont une conscience, un honneur, une vertu. Affranchies de l'ancienne loi, de la loi religieuse et chaste du christianisme, elles ne sont pas tombées dans l'anarchie et dans l'abjection, comme tombent toutes les autres courtisanes: elles ont retrouvé une autre loi,—la loi antique peut-être, celle d'Athènes ou d'Alexandrie, je ne sais au juste,—mais une loi: une raison; un guide; ce qui est nécessaire aux femmes pour suivre un droit chemin dans la vie et ne pas dérailler hors de la vraie vertu naturelle, qui est de ne jamais faire aucun mal à aucun être. Vous avez réalisé cela, que je croyais la plus irréalisable des chimères. Comment vous y êtes-vous pris?
—Nous avons voyagé,—répéta le duc.
Il expliqua, après un silence:
—Nous avons voyagé non pas en touristes, non pas en clients des agences Cook, non pas même en promeneurs errant seuls par le monde, et sachant regarder ce qu'ils voient;—mais en escargots emportant avec nous notre maison, et continuant, dans chaque pays où nous arrivions, de mener notre existence normale et casanière, notre existence de France; car partout nous étions à bord de nos navires comme sur un lambeau détaché du sol natal. Débarrassés ainsi de tout le fatras encombrant des voyages vulgaires, débarrassés des hôtels, des gares, des passeports, des guides et des itinéraires, nous n'avons eu, partout où nous étions, qu'à vivre et qu'à ouvrir les yeux. Considérable avantage sur tous les autres voyageurs, mon cher! Le résultat, vous l'avez constaté: nous avons peu à peu usé nos préjugés en les frottant contre les préjugés du reste de la terre. Et nous avons retrouvé, sans le faire exprès, à tâtons, cette vraie vertu naturelle que vous définissiez très bien tout à l'heure. L'ayant retrouvée et adoptée pour nous, nous l'avons ensuite, et tout naturellement, communiquée à nos petites compagnes. Voilà le mystère expliqué.
—Non,—dit Lohéac.—Que vous ayez retrouvé la vertu naturelle, je l'admets.... Et encore!... votre explication néglige l'inévitable résistance des imbéciles.... Mais que vous ayez communiqué cette vertu à vos petites compagnes, je ne l'admets pas, je ne peux pas l'admettre!... Nous, Parisiens, passons pour être, tant bien que mal, spirituels: où avez-vous jamais vu que nous eussions communiqué notre esprit aux grues avec qui nous couchons?
—Parbleu!—fit le duc.—Où avez-vous jamais vu vous-même que c'est en couchant avec une femme qu'on lui peut communiquer quoi que ce soit, hormis un enfant? Vos Parisiens ont des préjugés, Lohéac; et leurs préjugés les condamnent à ne jamais traiter une courtisane autrement qu'avec mépris ou ironie. Mes marins n'ont plus de préjugés. Et pourquoi traiteraient-ils une courtisane moins honorablement qu'une femme mariée? L'une comme l'autre n'est-elle pas obligée à des complaisances sentimentales et sensuelles envers son seigneur et maître? L'une comme l'autre, en rémunération de ces complaisances, ne reçoit-elle pas de ce seigneur le vivre, le couvert, et la parure? L'une comme l'autre, par conséquent, ne vend-elle pas, très honnêtement et loyalement, son corps et son cœur à un homme, pour qu'il en use à son gré? Où donc gît la différence,—autre part que dans les préjugés de certaines religions et de certaines morales conventionnelles?—Beaucoup de peuples sont affranchis de ces morales et de ces religions. Ils nous en ont, nous, affranchis à notre tour. Et voilà pourquoi, parlant à nos maîtresses comme vous parlez à vos épouses, nous obtenons de celles-là tout ce que vous obtenez de celles-ci.
—Mais l'éducation première?
—Nous la reprenons, nous la refaisons! Sans doute y faut-il de la patience et de la persévérance. Mais s'il s'agit de faire pousser une moisson de froment, ne pensez-vous pas qu'un terrain inculte sera souvent plus docile qu'un champ déjà couvert d'orge ou de seigle?
—Vous êtes poétique!... Et surtout vous êtes audacieux! Tout de bon, vous estimez qu'une fille du plus bas peuple, grandie dans l'ignorance et dans la grossièreté, est apte, mieux qu'une jeune personne du monde ou de la bourgeoisie, à devenir une femme aimable?
—Ce serait paradoxal. Je vais beaucoup moins loin.... Mais j'affirme que, bien des fois, la dite jeune personne ne brillera pas auprès de la dite fille du bas peuple, celle-ci ayant passé par l'école de ses amants....
Il se pencha sur la balustrade, et, dominant la salle, désigna à Lohéac la robe Directoire de Jannik qui s'était reprise à danser:
—Tenez!... sans chercher bien loin ... cette blondinette ... Jannik ... vous la connaissez; vous l'avez rencontrée déjà, vous l'avez entendue babiller et rire, et narguer assez élégamment la mort qu'elle sent tout de même accrochée à ses deux poumons, hélas!... Mais n'importe! regardez d'abord cette grâce et cette finesse, regardez, le goût charmant de cette dentelle flottant autour de ce satin.... Une femme de notre monde aurait-elle trouvé mieux? Je ne crois pas.... Mais je dirai comme vous disiez tout à l'heure: cela n'est encore rien!... Il vous faudrait pouvoir regarder plus profond, regarder l'esprit, regarder l'intelligence, regarder le cœur! Et vous seriez stupéfait, conquis, séduit!... Eh bien! tout cela, mon ami, sort d'un bouge.—Assurément, le cas de Jannik est un cas extrême, un superlatif, une exception. Très peu des fillettes d'ici lui peuvent être comparées, et j'en sais des douzaines sur lesquelles nos conseils et notre exemple ont glissé comme l'eau sur l'ardoise.... Bah! N'est-ce pas déjà très beau d'aboutir, fût-ce une fois sur dix, à une Jannik?...
—Certes!... Mais vous parlez d'esprit, d'intelligence et de cœur.... Passe pour l'esprit, qui est à la rigueur contagieux.... Passe pour l'intelligence, qui peut s'éveiller ou s'ouvrir.... Mais le cœur?... Avez-vous une baguette magique pour changer les pierres en pain tendre et les petites gueuses en braves filles?
—Une baguette? Oui! Nous en avons une, et la plus magique de toutes! Lohéac, est-ce à vous qu'il faut rappeler le fameux quatrain?
Il déclama à mi-voix, un coude sur la table et la tempe sur le poing:
—«Comment, disaient-ils,
Sans philtres subtils
Être aimés des belles?
—Aimez,» disaient-elles ...
«Voilà toute la magie, mon cher! Vous, gens de terre, couchez avec vos maîtresses et les méprisez. Nous, gens de mer, aimons les nôtres et les estimons. En vertu de quoi vos maîtresses sont vos ennemies, tandis que les nôtres sont nos alliées.... En vertu de quoi vos maîtresses se dégradent et s'avilissent tandis que les nôtres s'élèvent et se perfectionnent.... Car la haine est un mauvais ferment, et la tendresse une bonne semence. Une femme aimée d'un homme de cœur devient, trois fois sur quatre, une femme de cœur.... Comprenez-moi! je dis aimée:—aimée amicalement, affectueusement,—et non pas aimée amoureusement, de cet amour égoïste, jaloux, tyran, féroce, que les imbéciles proclament la plus admirable des passions....
—Vous n'êtes plus poétique du tout!... Mais je vous avais très bien compris.... Et peut-être avez-vous raison....
La bouteille d'Heidsieck était vide. Lohéac en décoiffa une seconde et but lentement un verre plein. Le duc, silencieux, regardait le bal, toujours déchaîné. Jannik, vite à bout de souffle, s'était rassise sur les marches du perron qui montait de la salle à la scène. Des officiers l'entouraient, riant et la faisant rire.
—Bref,—reprit Lohéac tout à coup,—vous avez inventé une définition neuve du mot prostitution. Les os du vieux Littré doivent en frémir!...
Le duc pencha la tête de côté:
—Voyons?...
—«École polytechnique et morale pour jeunes femmes mal élevées, dont les amants sont mieux élevés qu'elles.»
—Pas trop mal.... Incomplet pourtant....
Il but à son tour, et reposant son verre.
—Incomplet,—redit-il.—Vous ne savez pas encore tout: l'école en question est une école mutuelle.
—Mutuelle?...
—Oui. Les jeunes femmes y apprennent de leurs amis tout ce qu'elles n'avaient point appris jadis de leurs parents. Mais les jeunes hommes y apprennent aussi de leurs amies mille choses très précieuses que nul professeur autre n'aurait jamais pu leur enseigner!...
—La vie à deux?
—La vie à deux, d'abord. Et ce n'est déjà pas un apprentissage à dédaigner. Croyez-vous qu'au point de vue du mariage à venir ce ne soit rien d'avoir vécu des mois ou des semaines côte à côte avec une camarade digne de l'estime et de l'affection d'un galant homme? Le profit serait nul d'une liaison avec une grue vulgaire, créature tellement artificielle qu'elle cesse d'être une femme; et nul aussi, d'un collage avec la classique petite ouvrière, lectrice de chiens écrasés. Au lieu qu'une Jannik lit Baudelaire et dit la vérité.... Mais la vie à deux n'est pas tout: il y a mieux....
—Comme chez Nicolet?
—Si vous voulez!... Lohéac, vous m'avez posé deux questions, tout à l'heure: l'une à propos de nos maîtresses,—et je crois y avoir répondu;—l'autre à propos de nous-mêmes: vous m'avez demandé comment nous avions fait pour devenir les gens que nous sommes. Précisons d'abord: à votre compte, quelles gens sommes-nous?
Leurs deux verres étaient vides. Lohéac de Villaine les remplit jusqu'au bord l'un et l'autre. Puis, levant le sien:
—Vous êtes—dit-il—les seules gens que j'ai jamais connus pour qui la formule républicaine: Liberté, Égalité, Fraternité, ne soit pas une grotesque foutaise! Sur l'honneur, vous êtes ces gens-là! Et je veux boire à vous!... Vous êtes, vous, marins, la seule caste profondément démocratique qu'il y ait en France, la seule dont chaque compagnon s'intitule sans mensonge le camarade des autres, la seule qui ignore toute hiérarchie d'argent, de naissance ou de grade, la seule qui, librement, n'accepte et ne révère qu'une supériorité, la supériorité des cheveux blancs! Vous, L'Estissac, deux fois duc et quinze fois millionnaire, je vous ai vu faire asseoir votre matelot à votre table;—et votre amiral, à trois pas de vous, ne fronçait même pas les sourcils.—A votre santé, capitaine!... Et puissiez-vous, vous et les vôtres, conquérir à votre exemple notre pauvre humanité borgne et bancale, vaniteuse, fétichiste, bouffonne, despotique et servile!...
Poliment, L'Estissac fit rubis sur l'ongle. Après quoi:
—Bon!—dit-il.—Vous exagérez des trois quarts, par courtoisie et par juvénile enthousiasme. Mais il y a bien vingt-cinq pour cent de vérité dans vos paroles.—Oui: nous sommes, très imparfaitement, les gens que vous venez de dire.—Et je vais vous expliquer pourquoi....
Il réfléchit un temps, les bras sur la poitrine:
—Oyez!... Les deux goélands et la grue, fable!... Il était une fois, il y a vingt ans de cela, un petit garçon qui préparait ses examens, dans le dessein de devenir grand amiral de France. Ce petit garçon habitait alors un château très féodal et son père était châtelain de ce château. Non loin de là, dans un hameau dont tous les habitants avaient jadis été des serfs, un paysan moins pauvre que les autres s'était saigné aux quatre veines pour faire éduquer l'aîné de ses gars. Et ce gars, boursier de collège, avait travaillé dur, et bravement conquis ses diplômes. A telle enseigne que le châtelain, voulant piquer d'émulation son propre enfant, avait un jour mandé au château le collégien et son paysan de père, et les avait régalés d'une bouteille de vin vieux,—à l'office.
«Et voilà que, cinq ou six ans plus tard, le fils du châtelain et le gars du paysan se retrouvèrent. Ils se retrouvèrent dans le carré d'un cuirassé d'escadre, à bord duquel cuirassé l'un et l'autre servaient, officiers tous les deux. Le fils du châtelain était devenu enseigne de vaisseau, et le gars du paysan, médecin de première classe.
«Ils se serrèrent la main, non sans quelque embarras réciproque. Peu s'en fallut que le médecin de première classe n'appelât l'enseigne: «Monsieur le duc». Cet accident fut tout juste évité....
«Et il ne leur fallut pas quinze jours de tête-à-tête, dans l'intimité forcée de la vie en commun sur un même bâtiment, pour constater que la grâce toute-puissante des études et des concours leur avait bien pu mettre aux manches des galons pareils, mais que la chaumière et le château natals n'en restaient pas moins des lieux fabuleusement distants. Le grec et la géométrie ne font pas d'un rustre un homme du monde. Et seuls les gens d'égale éducation sont égaux.
«Les choses en étaient là, et risquaient fort de ne jamais changer, quand, un beau soir, l'enseigne rencontra,—ici même, à Toulon, dans ce Casino,—une de ces petites créatures qui ont pour métier de vendre aux hommes solitaires un peu de compagnie, un peu de plaisir et un peu de tendresse. L'enseigne avait justement besoin de tout cela. Il acheta. La marchande était consciencieuse et probe. L'acheteur fut content du marché et le renouvela. Une amitié s'ensuivit, sincère de part et d'autre. Et, avec l'amitié, une liaison.
«C'est qu'elle était vraiment charmante, cette petite vendeuse de douceur et d'oubli. Point trop civilisée: sortie,—comme Jannik,—d'un bouge; et, par conséquent, plutôt nourrie qu'élevée; mais si docile, si studieuse, si persuadée qu'elle ne savait rien, et qu'elle avait beaucoup, beaucoup à apprendre! Il eût fallu que l'enseigne fût un déplorable professeur, pour ne pas métamorphoser une telle élève. L'oreiller constitue la plus admirable salle d'études qui soit, la seule où l'écolière, entre les bras du maître, puisse abdiquer tout amour-propre, et recevoir sans honte des leçons qu'elle paie, au fur et à mesure, d'un prix sans égal au monde....
«Bref, au bout de six mois, la demoiselle fut une jeune personne accomplie. L'enseigne, la regardant parfois du coin de l'œil, s'avouait, non sans quelque orgueil, qu'une si parfaite madame, complétée seulement d'un nom admissible et chaperonnée par le plus quelconque des maris, eût fait honorable figure partout, et jusque dans le château si féodal d'où lui-même était sorti.... L'écolière avait passé son doctorat, et pouvait enseigner à son tour....
«Vous devinez qu'elle enseigna.
«Un septième mois s'étant écoulé, l'enseigne fils de châtelain débarqua du cuirassé d'escadre et s'en alla vers je ne sais quelle thébaïde extrêmement lointaine. Demeurée seulette, sa petite compagne fut tout de suite recueillie par le médecin de première classe, fils de paysan. Vous ai-je dit que cet homme n'était ni sot, ni vaniteux? Il sut se mettre à l'école de sa maîtresse. Et il apprit d'elle tout ce qu'elle-même avait appris du compagnon d'avant....
Conclusion: ils se sont derechef rencontrés par la suite, le médecin de première classe et l'enseigne,—ce dernier devenu lieutenant de vaisseau.—Mais cette fois ils étaient égaux, égaux tout de bon. Et ils ont pu devenir amis.—L'un des deux, qui s'appelle Hugues de Guibre, duc de La Masque et L'Estissac, vous présentera l'autre, qui se nomme Joseph Rabœuf ... et qui doit rentrer de Chine cette semaine....
«A présent, vous savez tout, Lohéac!... Il y a parmi nous beaucoup de Rabœuf et beaucoup de L'Estissac.... Tous forment pourtant cette caste démocratique et nivelée,—nivelée par en haut!—que vous admirez. L'honneur en revient, pour une considérable part, aux petites fées anonymes pareilles à la fée de ma fable,—de ma fable qui est une histoire vraie....
Au-dessous, dans la salle de plus en plus tumultueuse, le bal tourbillonnait toujours, sans trêve, d'une allure qui allait s'enfiévrant.
Lasse enfin, Célia s'était rejetée vers le perron où l'on se reposait. Et elle entraînait Peyras sur les marches, se frayant passage à travers la foule des gens essoufflés qui attendaient d'avoir repris haleine pour se rejeter dans la mêlée dansante.
—J'ai soif!...
—Nous allons boire.... Si ce n'est que cela!...
Des yeux il chercha une table libre. Mais il n'y en avait point. Alors il songea au bar, et traversa les coulisses pour s'y rendre. Célia le suivait pas à pas.
Le bar, en effet, était vide aux trois quarts. Très peu d'hommes s'y étaient réfugiés, ceux-là seuls qui avaient fui le fracas de la salle;—très peu d'hommes, et une seule femme, laquelle, assise sur le dernier tabouret du comptoir, suçait la paille d'un cocktail, en écoutant, les yeux alléchés, un homme assis près d'elle et qui lui parlait bas.
Quand Célia entra, cette femme,—une quelconque camarade déjà rencontrée plusieurs fois à la Pintade, chez Margassou et ailleurs,—leva la tête, jeta un bonjour, et, immédiatement, revint à son cocktail et à son flirt. Célia, ayant répondu au bonjour par un bonjour pareil, sauta, elle aussi, sur un tabouret et réclama une orangeade. Peyras, sans attendre qu'elle eût bu, fouilla dans son gousset pour payer.
—Assieds-toi donc!—dit Célia.
—Merci, je ne suis pas fatigué....
Il avait jeté un écu au barman. Elle continua:
—Qu'est-ce que tu vas boire, toi?...
—Rien pour le moment. Je n'ai pas soif....
—Assieds-toi tout de même. Je suis éreintée!... Nous n'allons pas repartir tout de suite!...
Le gamin hésita deux secondes avant de répondre.
—Repose-toi tant que tu voudras,—dit-il enfin.—Je vais te laisser là pour un petit moment ... et je reviendrai te chercher.... J'ai des amis à voir, tu comprends ... des poignées de mains à échanger....
Brusque, elle se redressa sur son tabouret:
—Mais j'aime mieux aller avec toi!... Attends seulement cinq minutes ... je ne suis pas tellement flapie, je pourrai encore aller!...
Il haussa une épaule:
—Évidemment, tu pourras aller.... Ce n'est pas défendu par le code pénal.... Mais, tout de même, nous ne sommes pas des canards qui ont mangé la même ficelle.... Le Casino ne croulera pas si, par un hasard unique, nos nobles invités réussissent à contempler, le temps d'un tour de boston, Célia sans Bertrand Peyras et Bertrand Peyras sans Célia!...
Il avait parlé haut. Dans le bar à peu près silencieux la voix, moitié ironique, moitié excédée, avait frappé toutes les oreilles. La douzaine d'hommes qui buvait là, en bavardant sans bruit, se tut sur-le-champ, attentive à la dispute probable. Seuls la femme du dernier tabouret et son cavalier continuèrent leur manège particulier, indifférents à ce qui n'était point eux-mêmes.
Célia, piquée au vif, voulut d'abord faire la dédaigneuse:
—Oh!... mon pauvre petit!... je t'en supplie!... ne te gêne pas pour moi!... et va courir la prétentaine!... Sois persuadé que je saurai me passer de ta présence!... C'est même absolument inutile que tu te donnes la peine de revenir me chercher.... Je me trouverai toute seule, sois bien tranquille!...
Mais le gamin la prit au mot:
—Oui?—dit-il, allègre.—Alors, parfait, ma chère! A tout à l'heure!... Rendez-vous à la Pintade, à deux heures, pour le souper!...
Il s'esquivait déjà, ravi de l'aubaine. Mais Célia, furieuse, changea de ton en moins d'un clin d'œil:
—Bertrand!... écoute-moi!...
Elle s'était élancée du tabouret, et le tabouret, brutalement repoussé, s'abattit avec fracas. Du coup, tout le monde, dans le bar, fut debout, y compris le couple du fond, arraché aux douceurs du tête à tête.
—Bertrand!... Tu sais ce que je t'ai dit tout à l'heure? Tu te souviens?... Eh bien!... prends garde!... Je t'ai prévenu une fois, je ne te préviendrai pas deux!...
La menace apparut plus drôle que tragique. Et la femme du dernier tabouret crut pouvoir se mêler plaisamment au débat:
—Bravo, Célia!—cria-t-elle.—Et tapez dessus, s'il n'est pas content!... C'est comme ça qu'on mène les amants!...
Elle regarda le sien, et rit. Mais Célia, très pâle, fit un demi-tour exaspéré:
—Dites donc, vous! mêlez-vous de vos affaires!... et fichez-moi la paix, si vous avez envie que je vous la fiche!...
Les barmen aux aguets avançaient déjà, prêts à intervenir en cas de bataille. Mais, absolument dédaigneuse, l'interpellée ne bougea pas d'une ligne, et reprit la paille de son cocktail avec un si beau flegme que Célia, déconcertée, s'arrêta dans son élan. Peyras, cependant, s'était fort à propos faufilé hors du bar. Quand Célia s'avisa de s'en reprendre à lui, il était loin. La réaction se fit alors. Et la maîtresse délaissée eut juste le temps de se rasseoir et de se pencher sur son verre encore plein pour cacher les grosses larmes qui perlaient à ses cils.
Dans le bar rasséréné, une seule phrase, glissée à voix discrète, commenta l'incident clos:
—Quelle sauvagesse, cette Célia!...
Et Célia, ayant entendu, n'eut pas envie de se fâcher. Mais elle dut faire un rude effort pour refouler le sanglot qui maintenant faisait boule au fond de sa gorge.... Sauvagesse.... Oui, Peyras l'avait appelée déjà comme cela ... et c'était sans doute parce qu'elle était une sauvagesse qu'il était parti, qu'il l'avait abandonnée....
Hors du bar, Peyras, la porte refermée, battit un entrechat. Puis, prudent, il se hâta d'élargir l'intervalle qui le séparait de sa redoutable amie.
—Ouf!—songeait-il, en passant d'abord, par derrière la toile du fond, du côté jardin au côté cour, Ouf!... Feu Latude, quand, après trente-cinq ans de «viticapté», ses quadruples chaînes tombèrent, dut vraiment éprouver d'exquises sensations!...
Il sortait des coulisses. Une farandole, juste à point, passa devant lui. Il bondit, sépara deux femmes sans cavaliers, en prit une de chaque main, et galopa triomphalement, avec des cris de joie....
L'heure du souper approchait, et le comité du bal, réuni dans l'avant-scène qualifiée de loge infernale, s'apprêtait pour les formalités traditionnelles qui, obligatoirement, précèdent ce souper, traditionnel lui aussi....
Déjà les quatre quêteuses avaient fait le tour de l'assistance, chacune bien déterminée à conquérir la recette la plus grasse, et fermement résolue, pour ce charitable résultat, à tout oser, à tout promettre, et à tout tenir. Il s'en était suivi quatre jupes plus que froissées, et quatre corsages qui réclamaient impérieusement beaucoup d'épingles. Mais les quatre aumônières, vidées sous les yeux de L'Estissac, témoignaient avec éloquence de la générosité syphilitique;—les pauvres se souviendraient de ce bal, le plus prodigue, à coup sûr, de tous ceux qui se dansaient dans la ville et dans les faubourgs....
Maintenant il s'agissait de récompenser les donateurs, en la personne de leurs amies, par une ample distribution d'accessoires. Car le bal syphilitique ne comportait naturellement point de cotillon: dans cette cohue hurlante, trépignante et cabriolante, la tâche des conducteurs et des conductrices eût pu compter sans exagération pour un treizième travail d'Hercule; mais il ne s'en suivait pas qu'on dût pour cela priver les petites filles sages de poupées, de trompettes et de mirlitons. Les dites petites filles y tenaient tout autant que les jeunes personnes «du monde» tiennent, en pareille occurence, à de pareils colifichets, souvenirs d'une valse générale et d'une moustache brune ou blonde....
Et L'Estissac, grand maître des cérémonies, s'occupait à faire dégager les abords d'une porte encore fermée, qui séparait les coulisses d'un mystérieux magasin de costumes ou de décors....
Dans le même temps, l'attention générale se porta tout à coup vers l'entrée du bal. Un hourra éclatant saluait l'apparition, ou plutôt la réapparition d'une femme: la réapparition de la môme Farigoulette, éclipsée depuis quelques trois quarts d'heure, et qui revenait, ayant simplement changé de costume....
Simplement.—Mais le nouveau cadre mettait la toile en telle valeur que le hourra d'accueil était vraiment justifié....
Farigoulette s'avançait, portée en triomphe par une cohorte d'enthousiastes. Ses pieds reposaient sur des épaules d'homme; et des mains nombreuses s'appuyaient à ses chevilles, à ses mollets, à ses jarrets; si bien que, brandie en quelque sorte au-dessus des plus hautes têtes, on la voyait toute, d'un bout de la salle à l'autre. Et une acclamation forcenée jaillissait de six cents bouches....
Farigoulette était vêtue d'une paire de sandales très découvertes, dont la bride de velours noir, large au plus d'un doigt, montait, croisée et recroisée, le long des jambes nues,—sans bas, ni maillot, ni chaussettes,—montait jusqu'aux hanches, autour desquelles un simple voile de gaze mauve était enroulé en guise de ceinture très étroite. La bride de velours s'agrafait à cette gaze, qu'elle fixait en appuyant sur elle, puis continuait ses entrelacs plus haut, sur la chair du ventre, de la taille, des épaules, nus. Les deux seins, durs et droits, se raidissaient sous la pression du lien serré qui ne déformait pas leurs demi-sphères parfaites. Au cou, la bride s'achevait en collier. Le corps merveilleux de jeunesse, encagé de la sorte dans ce treillage souple et sombre, apparaissait beaucoup plus blanc, et chaste à force d'être beau.
Le cortège triomphal fit le grand tour de tout le théâtre, et s'arrêta enfin sous la loge infernale d'où pleuvaient des roses effeuillées. C'était Jannik qui avait rejoint L'Estissac et qui, radieuse de ce grand succès d'une petite camarade gentille et aimée, jetait tous ses bouquets à l'héroïne folle de plaisir. Une poussée irrésistible se produisit. Des hommes s'enlevèrent du sol, et Farigoulette, emportée au sommet d'une sorte de grappe humaine, atteignit le balcon de la loge. Des mains la saisirent et elle franchit l'appui de ce balcon, tandis qu'un véritable hurlement saluait l'ascension quasi miraculeuse de la triomphatrice. Alors, choisissant avec exactitude l'instant le plus propice, L'Estissac lança son ordre. La porte fermée s'ouvrit, et, du magasin de costumes, un char sortit soudain, que la foule se chargea de guider et de remorquer de la scène à la salle. C'était le char de Neptune, où trônait le Dieu Bleuâtre à la barbe d'algues. Dix Néréides, nues, celles-là, des cheveux aux orteils, faisaient aux pieds du dieu un tapis de chair pure. Et les bras et les mains emmêlés commencèrent le jet des poupées, des mirlitons et des trompettes, que le peuple des danseuses ravies accueillit avec une grande bousculade de joie.
Puis des trompettes sonnèrent, annonçant qu'il était l'heure d'aller souper,—d'aller manger un peu et d'aller boire, d'aller se griser à moitié, pour revenir ensuite et continuer la fête, plus folle d'heure en heure, jusqu'au grand jour....
La salle se vidait, non sans tumulte et bagarre. Les couloirs engorgés retenaient une foule dense qui piétinait sur place et s'écrasait. Le vestiaire pris d'assaut ne suffisait plus à la distribution des manteaux et des sorties de bal. Et force gens découragés prenaient le parti de s'en aller tels quels, nu-tête, sans châle, ni foulard, ni mantille, vers le restaurant, proche d'ailleurs. Dans la rue, des femmes couraient, la gorge au vent....
L'Estissac, prévoyant, avait, longtemps d'avance, été quérir la pelisse de Jannik. Et la jeune femme, dûment emmitouflée, attendait, dans la loge infernale, que le passage fût à peu près dégagé.
Mais, comme cela tardait, le duc eut une idée:
—Nous sommes idiots! Passons donc par le bar!... Je parie que de ce côté il n'y a pas un chat.... Et les barmen nous ouvriront la porte de derrière....
Il n'y avait pas un chat, en effet; mais il y avait une chatte: Jannik, traversant la petite salle vide, avisa, sur l'un des tabourets, une femme immobile, dont le visage caché s'enfonçait au creux de son coude....
—Hein? mais ... est-ce que je me trompe?... On dirait Célia?...
La tête baissée se releva, et Jannik vit les deux grands yeux noirs baignés de larmes.
—Allons, bon!... La voilà qui pleure!... Voulez-vous bien sécher ça, et vite, vite, vite!... Voyons, mon pauvre petit ... quoi?... vous avez eu des malheurs?...
Célia esquissa un geste vague. Puis, comme Jannik très tendre l'entourait de ses bras, elle avoua, honteuse comme d'un crime:
—Il m'a lâchée!...
—Lâchée?... qui?... Peyras?... Et vous vous désolez pour une mauvaise bête comme lui?... Eh bien!... qu'est-ce que votre grande amie Dorée va vous dire!... Ma jolie Célia, vous n'y pensez pas!... on ne pleure pas pour un amant!... ça n'en vaut jamais la peine!... Sans compter qu'il ne vous a peut-être pas tellement lâchée: on s'imagine toujours des choses définitives ... et, au bout du compte, les brouilles s'arrangent et les couples se raccommodent.... Votre midship? parions que, si vous êtes assez raisonnable pour ne pas lui courir après, il sera pendu à vos jupes avant quinze jours!...
—Quinze jours!...
—Avant demain matin, je veux dire!... La langue m'a fourché.... En attendant, oust!... venez souper!...
—Pas faim....
—Moi non plus, pas faim!... qu'est-ce que ça fiche?... L'Estissac, enlevez-la de son tabouret!...
Le géant, d'une main délicate, opéra l'enlèvement requis.
—Et, maintenant, en route!...
Elle s'était emparée du bras de Célia, et marchait résolument vers la porte, que les barmen venaient d'ouvrir.
Célia, touchée à travers son chagrin par cette affectueuse amitié, étreignit alors Jannik et l'embrassa de tout son cœur:
—Comme vous êtes bonne, vous!
Mais un courant froid s'était glissé par la porte ouverte, et Jannik, frappée en plein poumon, fut prise d'un accès de toux qui soudain la suffoqua.
—Dépêchons-nous!—fit brusquement le duc.
Il saisit à deux mains la malade, et, l'emportant pressée contre lui, se mit à courir. Célia courut à côté de lui.
Devant eux, au bout de la rue, la vitrine du restaurant brillait comme un phare. Il ferait tiède et doux, là-bas....
A mi-route, Célia, courant toujours, vit un bras de Jannik qui luisait, nu, sur l'épaule de L'Estissac. Elle se pencha, et, au vol, baisa ce bras.
—Alors,—murmura Jannik dont la toux s'éteignait,—alors, vous me pleurerez un peu, quand je serai morte?...
Et, le surlendemain du bal syphilitique, Jannik mourut.
... D'une mort très douce et presque inconsciente. Une dernière fois, le destin fut clément à la pauvre fillette. Alitée le dimanche matin, en rentrant de la fête, elle s'était persuadée que la seule fatigue d'une nuitée trop joyeuse l'abattait de la sorte. Tant de pirouettes, tant de champagne, et l'interminable retour dans la voiture mal close, où la fraîcheur de l'aube se glissait! C'était tout naturel d'être très lasse. Il n'y paraîtrait plus après un vrai tour de cadran, vingt-quatre bonnes heures de dodo! Dans le lit frais, le corps trop mince s'était allongé, et le flot répandu des cheveux d'or avait voilé la joue plus blanche que l'oreiller.—«Lundi matin ... je me lèverai tôt ... j'irai au marché ... j'achèterai des chrysanthèmes....» Et les yeux couleur de pervenche s'étaient fermés.
Et les yeux couleur de pervenche ne s'étaient plus rouverts, sauf deux ou trois fois, pour des minutes brèves de demi-connaissance et de vague lucidité. Au sommeil avait succédé le coma. Et au coma, la mort....
Tout de même, la mort n'était pas venue à pas si furtifs que la mourante, du fond de sa léthargie, n'eût entendu confusément le murmure froid du suaire de crêpe ou la plainte crissante de la faux.... Autrefois, dans l'église bretonne de Recouvrance, la petite Jannik avait fait une première communion très fervente, et la foi catholique s'était seulement endormie en elle, sous le narcotique berceur des philosophies et des paganismes. Or le murmure du suaire et la plainte de la faux dissipent beaucoup de mystérieux sommeils.... Dans l'un des intervalles du coma, les lèvres déjà raides s'étaient péniblement entr'ouvertes, les paupières déjà scellées avaient essayé de battre; et L'Estissac, penché sur le chevet, avait deviné plutôt qu'entendu l'appel suprême au Consolateur Éternel: «Jésus, Jésus, Jésus!...» L'Estissac avait été chercher un prêtre....
Villa Chichourle, la lettre de faire part arriva le soir même. Célia, éveillée depuis deux heures, n'avait pas encore quitté le cabinet de toilette. Assise devant la glace, les jambes molles et les bras lourds, elle avait refermé les yeux. Et dans le tub, l'eau moirée de savon éteignait peu à peu ses rides concentriques....
Favouille entra sans frapper, à son habitude, et tendit l'enveloppe bordée de noir:
—On apporte ça ... une espèce de facteur ... habillé pareil un croque-mort....
Célia fit un sursaut, et son peignoir glissa de ses épaules. L'enveloppe, déchirée d'un doigt brusque, tomba dans le tub. Et Célia ne la ramassa pas, ni ne remit le peignoir. Elle lisait, puis relisait,—tellement étonnée de ce faire-part qu'elle ne sentit pas son chagrin tout de suite, et qu'il fallut une minute avant que les deux mots précis: Jannik morte—se fussent accouplés dans sa tête, douloureusement: