[1] La Tour Carrée constitue le plus bel ornement du Mourillon. C'est une bâtisse haute de sept étages et coiffée de tuiles. Aucun Mourillonnais ne se souvient d'avoir vu la Tour Carrée prendre le chemin de la ville pour aller dîner chez Margassou.
La rue toulonnaise, étroite et tortueuse, bordée de hautes maisons, était tout de même lumineuse et pure, à cause du ciel très bleu, dont les innombrables étoiles rayonnaient. Une clarté sensible tombait de ce ciel constellé, une clarté plus vive peut-être que la lueur terne et jaune jetée sur le pavé, de très loin en très loin, par les vieux réverbères vacillants.
Elle dormait toute, la rue. Aux quatre étages de chacune des maisons pressées, chacune des fenêtres closes faisait trou noir. Pas une chandelle, des greniers aux caves. Et, des trottoirs à la chaussée, pas un passant. Seuls, de gros rats bruns se promenaient sans hâte le long des ruisseaux à sec; et quelques chats les regardaient d'un œil bienveillant.
L'Estissac, précédant Rabœuf et les deux femmes, troubla cette paix édénienne. Il marchait juste au milieu du pavé,—précaution judicieuse, car si les ruisseaux étaient à sec, les tas d'ordures étaient larges.—Et, sous ses pas, chats et rats délogés se précipitaient, qui vers un égout, qui vers une gouttière. Les portes n'étaient pas numérotées. L'Estissac les comptait une à une au passage. Devant la quatorzième, il s'arrêta. Cette porte-là était, comme les autres, fermée et, par ailleurs, dépourvue de toute sonnette d'appel. Mais deux fenêtres, grillées à gros barreaux de fer, la flanquaient. Et, glissant le bras entre les barreaux d'une de ces fenêtres, L'Estissac frappa au volet, d'un seul doigt, très doucement.
Il n'y eut point de réponse. Néanmoins, le duc ne jugea pas qu'il fallût frapper une seconde fois.
—Vous êtes sûr qu'elle a entendu?—demanda Rabœuf.
Il rentrait de Chine. L'Estissac, souriant, le lui reprocha:
—Vous avez perdu la mémoire, mon vieux! Il n'était même pas besoin de toucher le volet: nos pas sur le trottoir faisaient bien assez de bruit. Rappelez-vous l'oreille de Mandarine!
Célia et Dorée s'appuyaient au bras l'une de l'autre. L'Estissac se tourna vers la première:
—Toutefois, soyez patiente, ma petite. On n'ouvrira pas de si tôt. La turne est antique, et les corridors compliqués.... Asseyez-vous donc! Le perron vous tend sa plus belle marche!...
Rabœuf contemplait les maisons endormies:
—Autrefois,—dit-il,—sur deux des fenêtres que voilà, on en voyait toujours une éclairée!
—Oui,—dit L'Estissac.—Il y avait bien soixante fumeries, dans cette rue!... Et il en reste une!...
—Tant pis!—fit la marquise.
—Pourquoi, tant pis? Vous n'avez jamais fumé, vous!...
—Non, c'est vrai.... Mais j'aimais voir fumer les autres.... C'était joli, ces fumeries.... On y causait.... On apprenait des choses.... Et tout le monde était très poli, là-dedans ... bien plus poli qu'on n'est partout ailleurs, au café, au casino, n'importe où....
—Exact,—fit le duc,—quoique....
Le mot se confondit avec un claquement de loquet: la porte s'ouvrait. Une sorte de fantôme.—un homme drapé d'une robe japonaise, et qui tenait dans sa main gauche une lampe voilée de rouge,—poussait de sa main droite le vantail grinçant, et découvrait un couloir à l'ancienne mode, très long, très étroit, très noir.
—Bonsoir,—dit le fantôme.
Sans souci de son étrange accoutrement, il sortit dans la rue pour accueillir les visiteurs, et, fort tranquillement, leur tendit la main.
—C'est gentil d'être venus tous.... La princesse sera contente....
Il s'arrêta devant Célia:
—L'Estissac, voulez-vous me présenter?
L'Estissac présenta, comme il eût présenté dans un salon:
—Capitaine de Saint-Elme ... Mademoiselle Célia....
—Charmé, mademoiselle!...
La lampe, balancée comme un chapeau, esquissa le salut.
—Et maintenant, permettez que je montre le chemin....
Le fantôme plongea dans la nuit du corridor. La lampe, que le courant d'air éteignait aux trois quarts, dansa comme un feu follet....
On marcha toute une minute. L'Estissac l'avait dit: la turne antique était un labyrinthe. Le corridor aboutissait à un vestibule, d'où partaient d'autres corridors. Des portes fermées apparaissaient çà et là, et rien ne les distinguait entre elles. Le guide, à la fin, en ouvrit une, qui donnait sur un cabinet très nu, puis, derrière celle-là, une autre. Et Célia, qui marchait devant L'Estissac, s'arrêta malgré soi au seuil d'une pièce, quelconque d'aspect, et faiblement éclairée, mais d'où la toute-puissante odeur d'opium jaillissait avec tant de force qu'elle semblait rigoureusement exclure du sanctuaire les non initiés. Ce ne fut que le temps d'un clin d'œil. La minute d'après, tous les visiteurs étaient dans la fumerie, et l'homme fantôme,—Saint-Elme,—s'occupait de remonter la flamme de sa lampe. Comme tantôt, l'Estissac fit les présentations, avec une correction irréprochable:
—La princesse de céans, mademoiselle Mandarine ... notre nouvelle amie, mademoiselle Célia....
La lampe commençait d'éclairer un peu mieux. Célia aperçut Mandarine.
Mandarine était couchée sur les nattes de sa fumerie, parmi des coussins de soie annamite. Soulevée sur un coude, elle tendait à la visiteuse de longs doigts fins jusqu'à la maigreur.
Elle était grande et svelte, autant qu'on en pouvait juger à travers le kimono démesurément ample. Elle était très belle: les traits d'une pureté exquise, le regard d'une profondeur et d'une gravité qui effrayaient dans ces yeux jeunes et clairs, et sous ces paupières violettes assombries par la volupté.
Alentour, c'étaient quatre murs simplement tendus de nattes blanches, et, sur le sol, des matelas cambodgiens, recouverts d'autres nattes, blanches pareillement. Pas un meuble. Beaucoup de coussins épars. Au milieu de la fumerie, un grand plateau de marbre vert supportait d'autres plateaux de bois incrusté ou de bronze niellé. Et, dans ces plateaux, les accessoires d'opium s'alignaient, rangés avec autant d'ordre que, sur un autel, les vases, les missels et le crucifix. Du plafond, un parasol japonais pendait. Et, par une porte ouverte, on apercevait une chambre meublée, très banale, avec rideaux de serge, fauteuils de reps et lit de noyer. Incontestablement, la princesse de céans, comme l'avait nommée L'Estissac, n'entrait dans cette chambre que pour y dormir. Et c'était la fumerie qui était le vrai logis.
—Saint-Elme,—avait dit Mandarine,—conduisez donc nos amis, et donnez-leur des kimonos.
Et, vêtue maintenant d'un crêpe de Chine flottant, Célia, étendue parmi les coussins, comme Mandarine, regardait Mandarine rouler adroitement ses pipes au-dessus de la petite lampe de fumerie, à verre renflé. L'autre lampe, écartée, était restée dans la chambre voisine. Et l'on avait fermé la porte, pour atténuer la trop vive lumière.
Très vite, le calme du lieu avait possédé Célia. Tout le monde s'était couché, personne ne remuait, et l'on ne parlait qu'à mi-voix. Par-dessus tout, la fumée d'opium, lourde et grise, ouatait mystérieusement toutes choses de sa pénombre opaque et de son odeur irrésistible.
Mandarine fumait. Ses longues mains délicates maniaient le bambou épais, monté d'argent, et sa bouche aux merveilleuses lèvres, modelées en arc sanglant, s'appliquait à l'embouchure de jade. Le petit fourneau de terre chinoise, rouge et dure, évaporait la goutte d'opium sur la flamme de la lampe à verre renflé. Un grésillement léger rendait le silence mieux perceptible, cependant que, d'une aiguille preste, la fumeuse guidait la précise opération,—ramenant au fur et à mesure sur le trou central chaque narcelle de drogue qui s'en écartait.
Puis, la pipe fumée, c'était le nettoyage du fourneau, à coups de grattoir et d'éponge; puis la préparation d'une nouvelle pipée. L'aiguille s'enfonçait dans le pot à opium,—un très magnifique pot d'argent massif, ciselé de dragons mandarins; et l'aiguille ressortait, avec une gouttelette noire à sa pointe. Alors, c'était la cuisson, le malaxage, le pelotage. La gouttelette, grossie d'autres gouttelettes puisées successivement, se gonflait, se dorait, bourgeonnait. Lentille d'abord, cône ensuite, cylindre enfin, la pipée, parfaite, s'appuyait tout à coup au centre du fourneau et s'y collait. Le chef-d'œuvre était parachevé. Et, de nouveau, les belles lèvres en arc s'appliquaient à l'embouchure de jade....
—Comme ce doit être difficile de faire des pipes!—murmura Célia, quand elle eut regardé.
L'étrange besogne la captivait toute. Elle en oubliait ses infortunes et le gros chagrin qui tantôt bouleversait son cœur.
Mandarine souriait:
—Ce n'est rien quand on sait. Mais il faut longtemps pour apprendre. Par exemple, ce qu'on apprend en une seule leçon, c'est à fumer. Vous n'avez jamais essayé?
La voix de Mandarine était très douce, quoique un peu rauque,—rauque comme la voix d'une femme trop longtemps caressée.
—Comment fait-on?—questionna Célia, en recevant l'embouchure de jade.
—On met sa bouche autour de l'orifice ... bien exactement autour!... et on aspire de toutes ses forces, tant qu'on a de souffle.... Vous y êtes?... Allez!...
La première pipe fut à peu près gâchée. Mais Célia obtint un meilleur succès, dès la seconde. Et Mandarine, alors, coup sur coup lui en fit fumer trois....
La marquise, L'Estissac et Rabœuf s'étaient couchés aussi parmi les coussins, et Saint-Elme avec eux. Aucun des quatre ne fumait.
—Pourquoi?—demanda Célia à L'Estissac.
—Nous n'avons pas de chagrin d'amour, nous, petite fille,—répondit le duc en souriant.
Célia en était à sa troisième pipée. L'allusion glissa sur elle comme l'eau du ciel sur une ardoise.
Mandarine cependant avait levé la tête, et regardait avec une soudaine curiosité sa nouvelle amie. Mais, discrète, elle n'interrogeait pas.
—Vous êtes intriguée?—lui dit L'Estissac.
Elle le regarda, et, du doigt, dessina sur son propre visage les sillons rouges qui zébraient le visage de Célia.
—Au fait!—fit le duc,—vous ne savez pas, vous.... L'enfant que voilà vient de se battre comme une chiff ... comme une amazone, veux-je dire!... Et n'allez pas déduire de ces glorieuses traces que sa rivale est sortie victorieuse du combat: c'est tout le contraire.... Vous avez devant vous une triomphatrice....
—L'Estissac!—pria Célia:—ne vous moquez pas de moi! ... je suis déjà bien assez grotesque comme ça!...
Certes, elle eût parlé différemment un quart d'heure plus tôt. Mais Rabœuf avait diagnostiqué très justement l'effet des trois ou quatre pipes ordonnées à titre de calmant à la néophyte: Célia, profondément apaisée, sentait maintenant dans toutes ses fibres une détente, un repos, une sérénité singulières.
Mandarine protestait toutefois avec courtoisie:
—Grotesque, pour vous être battue?... Ce n'est guère poli pour moi, ce que vous dites là, chère madame!... Vous devez bien penser que ça m'est arrivé comme à vous, de me crêper le chignon quelquefois, au cours de ma longue existence.... L'Estissac, vous vous rappelez ma grande bataille avec Hachichette, sur la place d'Armes, l'an passé?
—Je me rappelle.... Mais, si j'ai bonne mémoire, l'affaire était, j'ose le dire, d'honneur?...
—Mon Dieu! si vous voulez!... Hachichette avait raconté sur mon compte je ne sais quelle calomnie stupide.... Je lui demandai de rétracter; elle ne voulut pas; je la gifflai; elle riposta; et de fil en aiguille....
—De coups de poing en coups de pied....
—Elle tomba. Moi, qui n'en demandais pas plus, je la laissai se relever comme elle put, et je m'en retournai à mes occupations.
—Oui,—fit L'Estissac:—c'est bien ce dont je me souvenais.... Bataille très civilisée, en somme. Notre petite Célia ne s'est pas battue exactement de cette façon-là....
—Bah!—fit Mandarine en plantant son aiguille dans le pot à opium;—ce n'est que petit à petit qu'on devient raisonnable.... Je vous assure qu'aujourd'hui je ne me battrais plus d'aucune façon, même civilisée.... Et quand madame sera vieille autant que moi....
—Vieille autant que vous?—fit Célia, ahurie.—Mais vous avez dix-neuf ans?... Et moi vingt-quatre!...
—Peut-être bien.... Mais vous ne fumez pas, et je fume.... L'opium, voyez-vous, rend très sage ... et vieille en proportion....
Rabœuf, silencieux jusque-là, dit alors son mot:
—N'exagérez pas trop les vertus de votre drogue, mon enfant!... Et n'oubliez pas de nous avertir que vous fumez bien régulièrement vos cinquante pipes quotidiennes, très cuites.... Cinquante, cela compte!... A ces doses-là, oui, l'opium obtient quelques résultats sur ses fidèles ... encore que vous-même n'ayez pas l'air tellement décatie, je vous assure!... Mais, à petite dose, l'opium ou le tabac, c'est bonnet blanc et blanc bonnet.... Et même, lestée de huit pipes au lieu de quatre, la jeune fille que voici serait certainement moins malade que n'est le collégien qui achève son premier cigare....
Mandarine, une dernière fois, tendait à Célia l'embouchure de jade. Célia, maintenant accoutumée, sut aspirer d'un seul trait, comme il convient.
—Par exemple,—dit-elle ensuite,—est-ce qu'on ne doit pas craindre de s'habituer très vite à la fumerie?... On dit qu'on ne peut plus s'en passer, dès qu'on y a goûté....
Rabœuf rit:
—On dit des sottises. Moi qui vous parle, ma petite fille, j'ai jadis fumé l'opium, pendant plus de six mois, tous les jours que Dieu faisait. Et, au bout de ce laps respectable, j'ai coupé net l'habitude soi-disant irrésistible, le jour même que parut la dépêche ministérielle interdisant à tous les officiers de fumer.
—Tout de même, si on l'a interdit, c'est que c'était dangereux?
—C'était dangereux pour deux ou trois douzaines de petits aspirants tout à fait idiots, qui se faisaient un point d'honneur d'absorber sept fois par semaine leurs quatre-vingts pipes, grosses comme autant de bouchons de carafes! Pour ces gosses-là, qu'il eût fallu fesser, l'opium était à peine moins redoutable que n'est l'alcool pour un ivrogne toujours soûl.... On a certes eu raison de prohiber absolument une drogue dont l'abus pouvait devenir un péril ... tout comme on aurait raison de prohiber absolument cette autre drogue, plus pernicieuse encore, l'alcool.
—Plus pernicieuse?
—Fichtre oui! plus pernicieuse dix fois! Regardez Mandarine, qui achève à l'instant sa quarantième pipée: croyez-vous qu'elle ferait si bonne contenance, ayant bu quarante petits verres de la plus inoffensive anisette?
L'Estissac, qui approuvait de la tête, fournit la conclusion:
—Et croyez-vous que la compagnie d'une jolie dame ivre-morte serait aussi délectable que celle de la princesse de céans, ivre aussi, mais, si j'ose dire, ivre-vivante?
Mandarine, qui fumait, fit, de l'aiguille, un tout petit salut de remerciement.
Les volutes grises de l'opium roulaient avec lenteur sur les nattes du sol. Au-dessus, les spirales bleues des cigarettes allumées par les trois officiers s'élevaient et s'abaissaient, comme s'élèvent et s'abaissent des nuages légers au-dessus d'un brouillard dense. Au plafond, le parasol japonais, ébranlé par l'air chaud qui montait de la lampe, tournoyait nonchalamment.
Un charme silencieux s'était posé sur la fumerie. Immobiles et, peu à peu, muets, les trois hommes, hors du cercle étroit de la lampe, disparaissaient dans une pénombre brumeuse. Et la marquise Dorée, soucieuse d'épargner sa voix, menacée par la redoutable fumée, s'était reculée jusqu'au bout des nattes. Mandarine et Célia, étendues face à face, le plateau de marbre vert entre leurs poitrines demi-nues, s'apercevaient seules. Et bientôt, oubliant les autres présences, qu'on ne voyait point, et qui d'ailleurs étaient amies, elles causèrent à deux avec l'intimité du tête-à-tête.
Célia, la première, entama le chapitre des confidences. Et Mandarine, attentive et grave, écouta, approuva, conseilla, sans cesser de cuire et de rouler ses pipes, et sans cesser d'appliquer contre l'embouchure de jade ses belles lèvres habiles, qui jamais ne perdaient une bouffée.
—En somme,—conclut-elle quand Célia eut tout dit,—vous êtes très amoureuse. Et j'ai peur que ça ne vous passe pas de si tôt.... Alors, le plus court est d'en prendre votre parti, de passer outre, et de vivre le mieux possible.... Dites-moi cependant: c'est parce que votre midship vous trouvait trop ... primitive ... qu'il vous a lâchée?... Oui?... vous croyez que c'est vraiment pour ça?...
—Dame! il m'appelait sa sauvagesse-bachelière.... Au commencement, il s'en était plutôt amusé ... et puis, à la longue....
—Oui, je conçois.... Mais pourquoi «bachelière»? Vous êtes si savante que ça?
—Non, bien sûr.... Mais ... enfin ... j'ai été—elle hésita—en pension....
Mandarine écarta sa pipe de la flamme, et, par dessus le verre renflé, considéra sa nouvelle amie:
—Bon!—dit-elle, après que Célia eut baissé les yeux sous ce regard perspicace, métallisé par l'étrange drogue.—Bon!... Mais, dans ce cas, comment diable êtes-vous «sauvagesse»? Il me semble qu'au contraire.... Enfin, ça ne me regarde pas.... Par exemple, une chose pas impossible du tout, c'est que ce petit Peyras vous revienne, le jour que vous vous serez civilisée.... Et vous vous civiliserez forcément....
—Vous croyez?
—Très vite.... Pensez donc: nous, qui n'avons pas été en pension ... nous, qui avons par conséquent à apprendre tant de choses que vous savez déjà ... nous finissons tout de même par le devenir, civilisées!... Donc, ça vous sera bien plus facile, à vous.... Tenez! nous sommes en décembre: voulez-vous parier qu'en mars, pour peu que d'ici là vous sachiez vous appliquer à bien faire, ce sera moi, de nous deux, la sauvagesse?
L'opium des quatre pipes s'était insinué dans toutes les veines et dans tous les nerfs de Célia. Et Célia, mystérieusement allégée, affranchie, et comme transportée dans un lumineux royaume d'où toutes les impossibilités de la terre seraient bannies, accepta sans discussion la parole de la fumeuse.
—Voici le programme,—continuait Mandarine, dont les doigts prompts poursuivaient leur délicate besogne autour du fourneau de terre rouge, du pot d'argent, des longues aiguilles d'acier; demain vous rentrerez chez vous, et vous oublierez net qu'il existe un Peyras au monde.... Je veux dire: vous oublierez qu'il existe un Peyras à Toulon; vous supposerez que cet homme est absent; que son escadre vient de l'emporter vers des Tunisie ou vers des Maroc; et vous attendrez tranquillement que la dite escadre revienne.... A propos, avez-vous de l'argent?
—Un peu....
—Assez?...
—Assez pour un petit bout de temps.... Mon ancien ami m'envoie encore des mandats de Chine....
—Très bien! tout s'arrange, alors!... parce que vous n'avez pas besoin de prendre tout de suite d'autres amants, si ça vous ennuie trop....
—Dame! j'aime autant pas....
—Comme juste!... Et non seulement un peu de veuvage vous sera plus agréable ... mais encore vous y gagnerez d'oublier plus vite ... à cause des comparaisons que vous ne serez pas tentée de faire.... D'ailleurs, des amants vous obligeraient de sortir ... tandis que, seule, vous pourrez rester chez vous....
—Pourquoi faire?
—Pour vous civiliser!... Ce n'est pas au café, ni au Casino, ni au bar, que vous irez prendre les leçons qu'il faut!... Vous resterez chez vous, bien sage.... Vous tiendrez votre maison, en sérieuse ménagère.... Vous lirez ... vous lirez beaucoup.... Aimez-vous à lire?...
—Comme ci, comme ça.... Je n'ai jamais beaucoup lu.... Quand j'étais petite, on me défendait tant de livres!...
—Nous lirons ensemble.... Et puis vous offrirez le thé à vos amis, quand ils viendront vous voir ... je dis: à vos amis; je ne dis pas à vos amies.... Le moins de femmes possible autour de vous, c'est ma première recommandation!... Vous connaissez Dorée; vous me connaissez; c'est largement assez.... Ayez maintenant des camarades hommes, et faites-les venir chez vous.
—Mais où voulez-vous que je les prenne?
—Où vous pourrez.... Il me semble que déjà vous êtes gentiment lotie, à en juger par votre compagnie de ce soir....
—Mais personne ne vient chez moi....
—C'est à vous d'inviter les gens!...
—Comment?
Mandarine rit, et, pour la première fois, reposa sur les nattes sa pipe chaude. Le coude dans un coussin, elle se souleva:
—Monsieur de L'Estissac!... vous dormez?...
La voix du duc sortit de la pénombre:
—Je n'aurais garde auprès de vous.... Mais ne m'appelez pas monsieur: ce m'est pénible....
—Disons donc L'Estissac tout court.... L'Estissac tout court, notre amie Célia, pour finir gentiment l'année, veut nous offrir, jeudi prochain, trente et un décembre, du thé, des cigarettes et le plum-pudding de Noël qu'elle n'a pas pu manger aujourd'hui, pour cause de duel.... Jeudi prochain, à dix heures.... Vous viendrez, n'est-ce pas? Et monsieur Rabœuf aussi? Et Saint-Elme?... J'irai, bien entendu, moi, Mandarine,—notre amie Célia étant assez aimable pour me permettre d'apporter ma fumerie de voyage, sans laquelle je me déplace difficilement.—Est-ce dit?... Après ce jeudi-là, il y en aura probablement d'autres.... Nous allons fonder un «jour» qui sera très suivi.... On causera, on lira, je fumerai....
Elle avait replacé sa tête sur l'oreiller de soie chinoise, elle reprenait la pipe de la main gauche et l'aiguille de la main droite. Alors, sans attendre que les trois hommes eussent accepté l'invitation:
—A présent,—reprit-elle,—j'ai envie d'entendre de beaux vers. Saint-Elme, prenez donc le Régnier qui est sur la tablette.... Non, pas celui-ci, l'autre ... la reliure vert d'eau.... La Cité, oui.... Et commencez par ma chère Lune jaune....
«Qui monte mollement entre les peupliers....
«Et écoutez bien, Célia ... ces vers-là, c'est votre première leçon....
Au pied de la falaise, des lames rondes et lisses s'écrasaient l'une après l'autre, avec le même gémissement grave et le même soupir longuement exhalé. Mandarine, ses deux mains à plat sur le petit mur de la terrasse, et son corps drapé s'inclinant au-dessus de la mer nocturne, acheva de murmurer des vers:
—Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ...
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter, en un ciel ignoré,
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles ...
—Bravo!—fit une voix.
La terrasse était toute noire. Mandarine, se retournant, ne distingua pas qui avait parlé. Elle, détachée en brun sur le fond laiteux du ciel, apparaissait comme un mince fantôme. Le châle vénitien à longues franges dont elle s'enveloppait ondulait à la brise de mer.
La voix reprit:
—Vous n'avez pas froid?
Mandarine, cette fois, reconnut Lohéac de Villaine.
—Non, je n'ai pas froid,—dit-elle.—Où êtes-vous donc?...
—Ici....
Il avait avancé de deux pas; tout à coup, il enlaça la jeune femme, et lui baisa la tempe.
—Hein?—fit-elle, prise à l'improviste.—Vous êtes sûr de ne pas vous tromper?...
Elle riait sans se débattre. Il attarda ses lèvres parmi les cheveux parfumés:
—Je dépose mon admiration où je peux,—dit-il.—Vous avez chanté votre sonnet comme une fée!
Il ne la lâchait pas. Elle finit par se tourner vers lui, et, d'une bouche preste, effleura la moustache insistante. Après quoi, se dégageant:
—Pour un sonnet,—lui fit-elle observer,—c'est assez d'admiration. Ne me décoiffez pas, et rentrons....
Il lui offrit le bras, et pressa contre soi la petite main qui s'appuyait....
C'était le quatrième des jeudis de Célia. Mandarine avait été bonne prophétesse: le «jour» fondé était des plus suivis. L'Estissac, Rabœuf et Saint-Elme n'avaient pas une seule fois manqué de s'y rendre. Lohéac de Villaine s'y était laissé conduire et y revenait. Enfin des recrues nouvelles étaient annoncées. Rabœuf n'avait-il pas promis d'amener sous peu trois invités de la plus flatteuse espèce, trois invités qui jamais n'allaient nulle part, et que pas une maîtresse de maison n'avait encore exhibés,—ceux-là mêmes que la marquise Dorée avait montrés à Célia, chez Margassou, le 24 décembre, ces trois officiers dont on disait «des choses», des choses extravagantes et mystérieuses: le Chinois, le Malgache et le Soudanais!...
Et quant à la marquise Dorée, elle était, aux jeudis de la villa Chichourle, comme Mandarine: de fondation.
On arrivait vers dix heures. On commençait par fumer des cigarettes dans le jardin, en se promenant, comme il sied, deux à deux, par couples illégitimes. Puis Favouille, peu à peu stylée, et presque propre sous son tablier à dentelle, apportait au salon un thé de semaine en semaine plus élégant. Aux serviettes brodées, aux cuillers de vermeil s'étaient ajoutés successivement des tasses japonaises, des cornets de Vallauris où trempait du lilas, un napperon Renaissance.... Et, le jour que Lohéac, ayant perdu contre Saint-Elme une discrétion, apporta rue Sainte-Rose un panier d'Asti, on but cet Asti dans des coupes d'un verre vénitien couleur de lagune.
—Peste!—avait prononcé L'Estissac ce jour-là.—vous avez bon goût, petite fille!...
Célia, très rose, avait protesté modestement:
—C'est Mandarine qui a déniché cette verrerie-là, chez le marchand chinois....
Mais Mandarine, à son tour, avait remis les choses au point:
—J'ai déniché, oui ... parce que vous m'aviez dit, je ne sais combien de fois que vous teniez à ne pas nous offrir le vin de Lohéac dans du cristal comme il y en a partout....
Le thé bu, les gâteaux mangés, les coupes de Venise vides, quelqu'un s'asseyait au piano, cependant que Mandarine, vite en proie au fameux «malaise» des fumeurs privés trop longtemps de leur drogue, déroulait sa natte derrière le paravent, et déballait sa fumerie, toute enfermée dans une seule boîte que Saint-Elme nommait, non sans solennité, le cercueil. Alors, des volutes grises commençaient d'apparaître au-dessus des feuilles du paravent; et, dans les intervalles de la musique, la voix toujours un peu rauque de la fumeuse murmurait souvent des vers, qu'elle disait avec une rare justesse.—Lohéac avait coutume, durant ces récitations qu'il sollicitait, d'aller s'allonger tout près de Mandarine, et de regarder la belle bouche en arc moduler les mots harmonieux.
Et les heures coulaient, délicates.
Dans le salon, quand Mandarine et Lohéac rentrèrent, le plateau à thé venait d'apparaître. Célia, jeune fille toujours fort experte, s'empressait à servir ses hôtes.
Lohéac la complimenta:
—Ce n'est pas possible, chère amie! Toute votre enfance s'est usée à pourvoir de tasses pleines, de sucre, de toasts et de cakes les vieux messieurs qu'invitait madame votre mère!...
Il plaisantait sans gaîté, à son habitude, et pas une ligne de son visage ne souriait. Toutefois, c'était déjà beaucoup qu'il plaisantât, et L'Estissac, étonné, lui jeta un coup d'œil étonné par-dessus la table. Célia cependant n'avait pas semblé comprendre; et, loin de rire, elle rougit légèrement, et se détourna.
Rabœuf, qui l'observait, se rapprocha:
—S'il vous plaît, petite fille ... une seconde édition, voulez-vous?
Elle se hâta vers la théière et le sucrier, tandis que le médecin la suivait, tendant sa tasse vide.
—Comme vous avez chaud!—dit-il à mi-voix.
Il attachait un regard insistant sur les joues empourprées.
—Oh!—fit-elle,—ce n'est qu'un peu de sang à la tête. Je ne sais pas ce qui m'a pris tout à coup....
Il murmura, si bas qu'elle n'entendit point:
—Je sais peut-être, moi....
Et, plus haut, il ajouta:
—Ça ne se voit presque plus, vos griffades....
Elle rougit de nouveau. Sur sa peau mate, les moindres émotions s'inscrivaient en carmin:
—Si! ça se voit encore, hélas!
—Pourquoi «hélas»? ce n'est pas tellement vilain, ces petits sillons à peine marqués ... quatre ou cinq malheureuses lignes qui ont l'air de traits au pastel blanc!...
Elle hochait la tête:
—Ce n'est pas tellement vilain ... mais c'est tellement grotesque!... Quand je pense que je me suis battue, battue comme une poissarde ... moi, Célia, qui sers si bien le thé!...
Cette fois elle avait ri:
—Tenez,—conclut-elle,—ne parlons plus de cette sottise....
Elle fit demi-tour, et promena parmi l'assistance son sucrier et sa théière.
L'Estissac s'était mis au piano.
—Dorée, vous allez chanter, ma chère?
La marquise aimait à se faire prier:
—Je ne sais rien de rien, je vous l'ai dit vingt fois!...
—Mais, dans le casier, je vois tous vos opéras les plus favoris....
—Oui,—dit Célia:—exprès, j'ai passé hier chez le marchand de musique. Voyons, Dorée: votre grand air de Louise?
—Je suis si enrouée!
Le duc feuilletait une partition,
—Essayez donc ceci,—dit-il.
Il plaqua un accord, et, de la main droite, indiqua le motif:
—La Prison, d'Aphrodite....
—Trop difficile! je ne pourrai jamais!
Célia intervint encore:
—Si vous chantez, je vous promets une surprise!...
—Alors!—fit L'Estissac.
Et il entama l'accompagnement,—cependant que, derrière le paravent, la natte de Mandarine, déroulée, crissait imperceptiblement sur le tapis du sol....
Dorée avait chanté.
Une salve d'applaudissements salua la dernière note. Lohéac, Saint-Elme et Rabœuf avaient battu des mains, et la fumeuse, non moins enthousiaste ou polie, tapotait du bout de sa pipe d'ivoire le bois laqué de son plateau.
Dorée s'excusait avec la confusion d'usage. Mais L'Estissac, malicieux, coupa court à cette modestie:
—Au fait, chère amie ... quand débutez-vous?
Et la marquise, amorcée, donna dans le piège: il n'était pas besoin de lui tendre un autre panneau....
Officiellement, c'était toujours pour le prochain hiver, ce début; pour le prochain hiver, et à Paris. Toutefois, Dorée n'hésitait pas à le confier à ses meilleurs amis, sous le sceau d'un secret inviolable: il n'était pas impossible que, plus tôt....
A vrai dire, personne dans Toulon ne l'ignorait: Dorée, depuis l'automne, cherchait un engagement provincial qui lui permit de devancer la date officielle, trop lointaine au gré de son impatience.
—Je devrais m'occuper plus sérieusement de tout cela,—conclut-elle,—et ne pas m'encroûter ici, où rien ne viendra me chercher. Mais quitter Toulon en plein hiver!...
Tout le monde avait écouté en silence. Et la contagion des projets d'avenir opérait: Saint-Elme le premier s'y abandonna:
—Quitter Toulon en plein hiver.... Évidemment, ce n'est pas drôle.... Et néanmoins....
Quelqu'un questionna:
—Vous êtes «en appareillage»?
—Oui, hélas!... Je suis troisième sur la liste de départ colonial.... Avant un mois, j'irai planter mes choux au delà des mers....
—Où?
—Sais pas!.....Si on m'envoyait au Tonkin, je planterais encore d'assez bons choux....
Il se tourna vers le paravent, d'où s'échappait le grésillement léger des pipes de Mandarine:
—Et, de là-bas, je vous enverrais des soieries et de l'argent ciselé, princesse!.....Seulement, au lieu de ce Tonkin fécond, j'obtiendrai peut-être quelque Sénégal désertique, ou quelque Soudan marécageux....
Rabœuf, qui s'était enfoncé dans un fauteuil, très à l'écart, intervint tout à coup:
—Bah!—dit-il,—Soudan, Sénégal ou Tonkin, pour moi, c'est tout un!... Que seulement je sois loin!...
—Loin?—fit L'Estissac.—Vous en venez, ce me semble!
—Et j'y retourne.
—Comment?
—Mon congé expire le 30 mars: j'opte pour toutes destinations.
—C'est-à-dire qu'arrivant de Chine vous refaites vos malles pour Tahiti?
—Pour Tahiti, Madagascar ou la Guyane ... pour n'importe où....
—Ça vous ennuie tellement, la France?
—Oui. J'y suis dépaysé. Ce n'est plus chez moi.
La marquise Dorée, étonnée, leva tête:
—Plus chez vous? d'où êtes-vous donc, docteur?
—Du pays de L'Estissac, chère madame: lui et moi sommes même, si j'ose dire, voisins de campagne....
—Et vous n'êtes plus chez vous, en France?... Ah! bien! par exemple!...
—C'est comme je vous le dis! Demandez plutôt à L'Estissac si je mens?...
Sans répondre, le duc, qui marchait de long en large, s'approcha du médecin, et, au passage, d'un geste fraternel, lui prit l'épaule, qu'il pressa comme on presse une main.
—Moi,—dit-il ensuite,—c'est parce que, en France, je suis chez moi,—trop chez moi!—que j'en voudrais partir une fois encore.... Mais guère pratique, cet exode ultime!... J'ai bien peur que désormais....
Lohéac de Villaine le regardait:
—Quel âge avez-vous donc, mon vieux?
—Trente-cinq,—fit brièvement le duc. Et il reprit sa promenade en zigzag, d'un pas plus saccadé.
Lohéac alors parla, le dernier.
—Moi,—dit-il de son étrange voix lasse,—moi qui nulle part ne suis chez moi, ni en France, ni ailleurs....
Mais, derrière le paravent, le grésillement léger des pipes s'interrompit:
—Monsieur de Lohéac!... Si nulle part vous n'êtes chez vous, venez donc chez moi, ici, dans mon coin, sur ma natte.... Je suis capable de vous redire un sonnet, comme tout à l'heure, pour vous consoler....
Il y alla....
—A propos,—rappela tout à coup la marquise Dorée,—et la surprise que vous nous promettiez, mon petit?
Célia inclina la tête:
—C'est une surprise pour L'Estissac, qui réclamait jeudi dernier un peu de vraie musique....
Elle s'assit à son tour devant le clavier encore ouvert.
—Bah!—fit le duc:—vous pianotez aussi, jeune fille?
—J'ai su un peu, autrefois.... Mais ceci, je l'ai appris cette semaine, exprès pour vous faire plaisir....
Elle posa ses doigts sur les touches.
—Ho!—fit L'Estissac, qui se leva.
Les doigts singulièrement sûrs d'eux-mêmes, pour des doigts qui n'avaient autrefois su «qu'un peu», attaquaient un prélude de Bach,—le prélude en do naturel....
Et après que L'Estissac eut fait «Ho!» personne ne souffla plus.
Ils étaient là quatre hommes et deux femmes, tous, certes, fort divers d'origine, d'éducation, d'existence. Mandarine et Dorée, malgré leur profession commune, ne se ressemblaient pas plus que Rabœuf ne ressemblait à Lohéac, ou que L'Estissac ne ressemblait à qui que ce fût. Mais tous et toutes s'étaient promenés à travers le monde plus longuement qu'il n'est d'usage même en notre époque voyageuse; tous et toutes, par leurs propres yeux ou par les yeux de leurs maîtresses et de leurs amants, par leurs propres oreilles ou par les oreilles de leurs amis et de leurs amies, avaient vu, avaient entendu tout ce qu'on peut voir ou entendre de plus beau sur terre et sur mer; à tous et à toutes, enfin, l'Océan, qui était leur vraie patrie, avait enseigné, par l'harmonie souveraine de ses brises et de ses vagues, de ses calmes et de ses tempêtes, une qualité de musique que beaucoup de musiciens, même professionnels, apprécient, toute leur vie, imparfaitement....
Et, tandis que jouait Célia, ce fut une émotion vraie qui passa sur tout l'hétéroclite auditoire.
A travers les vitres, le grave gémissement de la mer pénétrait. Et c'était comme un murmure de lointains violoncelles, sur quoi le piano détachait, plus nets, plus robustes, plus puissants, les sons immortels. Dans le salon banal, entre les brise-bises de fausse dentelle, la portière de peluche et les lithographies encadrées, parmi ces simples gens, marins, soldats, courtisanes, l'austère et sublime pensée du maître sembla errer et se complaire. Derrière le paravent, l'opium lui-même retenait ses volutes immobiles.
Et, sur les touches d'ivoire, les doigts, toujours irréprochables, poursuivaient leur magique labeur. Ils n'étaient pas seulement habiles, ces doigts qui jamais ne frappaient à faux; ils étaient inspirés,—conscients,—compréhensifs.—Certes, ils avaient «su», autrefois, et mieux qu'«un peu»; certes, ils avaient longuement étudié, sous des maîtres méthodiques; mais cette étude-là n'eût pas suffi et il avait fallu que la vie y ajoutât ses leçons à elle, ses leçons douloureuses et philosophiques. Pour que le prélude résonnât si noblement, et se détachât avec tant de relief et d'émotion sur le lointain murmure des violoncelles de la mer, il avait fallu, sans nul doute, que la musicienne eût appris d'abord à pleurer....
Quand la dernière note eût achevé de vibrer dans l'absolu silence, on n'applaudit pas.
L'Estissac, qui était debout, s'approcha seul de Célia,—inerte sur son tabouret, et les mains encore ouvertes sur le clavier muet.—Et L'Estissac, sans un mot, se courba et, remercia, d'un baiser sur le front pensif.
L'opium, derrière le paravent, recommença de grésiller à petit bruit. Dorée toussa, Saint-Elme versa du thé dans une tasse.
Mais Rabœuf, toujours assis dans le fauteuil le plus obscur, ne bougea point. Et, quand Célia, au bout d'une longue minute, eut secoué l'espèce de torpeur qui l'avait d'abord prostrée; quand elle se fut levée, et que, redevenue maîtresse de maison, elle eut entrepris d'offrir à l'un de ses hôtes la tasse emplie par Saint-Elme, elle découvrit tout à coup les yeux de Rabœuf fixés sur elle. Et elle comprit que ces yeux-là ne l'avaient pas quittée de très longtemps,—parce que leur regard luisait d'un éclat tout à fait immobile ... tout à fait immobile, et mystérieusement trouble.—Célia, avec un demi-sourire, se détourna....
Comme la marquise Dorée poussait la grille entr'ouverte, un homme qui descendait le perron s'effaça respectueusement, chapeau bas, échine courbe, pour faire place à la visiteuse. Et la visiteuse, ayant braqué son face à main, fit un haut-le-corps:
—Hein?—mâchonna-t-elle, bouche close.—Céladon? Bah!...
Céladon,—un irréprochable garçon coiffeur, onctueux, bellâtre et pommadé,—s'en allait à pas furtifs, de l'air d'un cambrioleur qui vient de reconnaître, sans bruit, la maison qu'il pillera la nuit prochaine.
—Bah!—répéta la marquise.—Céladon, villa Chichourle?...
L'homme avait refermé la grille. Son dos disparut derrière le mur du jardin. Mais la marquise Dorée n'en demeura pas moins deux bonnes minutes, plantée sur le perron, telle une borne au coin d'une route, à regarder fixement le mur derrière lequel le dos de l'homme avait disparu....
—Bien sûr!—répondait Célia, un quart d'heure plus tard.—Bien sûr! c'était pour me prêter de l'argent.... Vous pensez bien que, quand Céladon, se dérange....
La marquise brandissait deux bras désespérés:
—Mais, petite malheureuse que vous êtes!... vous ne savez donc pas sous quelle patte vous tombez?... Céladon, vous croyez peut-être que c'est un homme comme les autres?
—C'est un usurier comme tous les usuriers.
—«Comme tous les usuriers»! Elle est renversante!... Vous les avez connus tous, alors?... Dites un peu que vous ne méritez pas le fouet, pour dire des choses pareilles!...
—Dorée, voyons!...
—Il n'y a pas de Dorée qui tienne!... vous méritez le fouet!... Et c'est qu'elle ne m'avait rien dit, pas un mot, cette horreur!... Je croyais qu'elle roulait sur l'or, moi!... Alors, quoi? vous avez des dettes?
—Dame!... naturellement!...
—«Naturellement!...» Vous me faites bondir!... «Naturellement!...»
—Mais oui, Dorée!... naturellement!... C'est tout simple!... Voilà six semaines que Peyras m'a «planchée»....
—Oh! celui-là ... quand même vous l'auriez encore, pendu à vos jupes ... pour ce que vous y gagneriez!...
—Possible.... Mais enfin, depuis six semaines que je n'ai pas d'ami, avec quoi voulez-vous que j'aie pu vivre? N'oubliez pas que c'est Mandarine elle-même qui m'a conseillé de rester un temps seule.... Vous étiez de son avis, ce soir-là. Comme elle, vous m'avez conseillé en outre d'installer ma maison, de lâcher la gargotte, détenir mon ménage et de recevoir beaucoup de camarades.... Ma pauvre Dorée, ça coûte cher, les services à thé, les napperons Renaissance, les grès flambés et les verres de Murano.... J'avais un peu d'argent.... Mais il y a belle lurette que je n'en ai plus....
—Alors?...
—Alors, je tâche de me débrouiller....
—Si c'est pour vous débrouiller que vous empruntez au plus sale bonhomme de Toulon!...
—Oh! j'ai commencé par emprunter à d'autres....
—Hein?
—Oui. D'abord, à cette brave mère Agassen....
—Celle-là n'est pas une mauvaise femme....
—Bien sûr que non!... Elle m'a prêté tout de suite, et sans intérêts.... Seulement, elle n'avait pas beaucoup de sous.... Elle a fait ce qu'elle a pu, elle a même emprunté à d'autres.... Bref, tout compris, j'ai reçu cent quarante francs. Et, à cause de l'autre prêteur, j'ai dû signer des billets: un billet de soixante pour la mère Agassen ... oh! elle avait confiance en moi ... seulement son amant ... parce qu'elle a un amant ... saviez-vous?
—Non....
—Moi non plus.... Enfin elle en a un, et c'est lui qui tient la caisse....
—Pauvre femme! à son âge!... si c'est Dieu possible!... Alors, avec le billet de soixante francs?...
—Avec le billet de soixante francs, j'ai dû en signer un autre, pour le prêteur qui avait avancé à la mère Agassen les quatre-vingts francs de complément....
—Aïe!... de combien, ce second billet?...
—De cent trente.... Oh! la mère Agassen me conseillait de ne pas signer.... Elle me l'avait dit: «C'est une crapule, ce prêteur....» Un nommé Galéjean, vous connaissez?
—Galéjean?.....Non.....
—Enfin ... que voulez-vous?... j'ai signé tout de même ... puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement....
—Vous n'aviez donc rien reçu de Riveral, ce mois-ci?
—De Riveral? si fait!... cent francs.... Mais quoi faire, avec cent francs? Rien que pour le train-train de la maison, je dépense le triple.... Et la couturière ... et la modiste ... et la lingère ... et les bibelots....
—Pourquoi ne me disiez-vous rien de tout ça?
—Pour ce que c'est intéressant!... Je comptais vous le dire d'un seul coup.... Alors je finis: les cent francs de Riveral et les cent quarante de la mère Agassen, vous pouvez calculer ce qu'ils m'ont duré: une semaine.... Justement, cette pauvre mère Agassen était elle-même dans une vraie purée: elle vendait des choses.... Elle m'a offert un manchon, en chat de Mongolie, pas trop râpé ... je ne pouvais guère refuser, après le service qu'elle venait de me rendre.... Mais tout de même, ce manchon-là m'a saignée de six louis....
—Six louis.... Alors, en somme, de la mère Agassen vous avez touché vingt francs d'argent, plus un chat de Mongolie, et vous avez signé cent quatre-vingt-dix francs de billets?...
—Eh oui!... à cause de ce prêteur ... cette crapule de Galéjean.... Mais vous comprenez comment la semaine dernière j'ai dû chercher encore.... La mère Agassen m'a conseillé d'aller chez la vieille Elvire ... rue du Canon.... Ah! ma chère!... Jamais au grand jamais je n'avais vu taudis pareil!... Et cette espèce de squelette ambulant, habillé vert-pomme, et suivi d'une douzaine de chats qui lui miaulent aux talons!... j'en ai rêvé....
—Il y a de quoi!... je la connais, la vieille Elvire.... Et dire, mon petit, que cette femme-là, il y a vingt ans, faisait la pluie et le soleil à la Pintade!...
—Qu'est-ce que vous dites?...
—Vous ne saviez pas?... Eh bien!... oui!... la vieille Elvire a été jolie, élégante, et courue!... Fabrégas, le contre-amiral,—je dors encore avec lui, de temps en temps,—Fabrégas l'a connue quand il était enseigne.... Et il paraît qu'il n'y avait pas mieux alors.... Ce qu'on devient, n'est-ce pas!... c'est effrayant à penser.... Et, maintenant, vous dites qu'elle prête à la petite semaine, la vieille Elvire?... Ça m'explique comment elle vit.... Je n'avais jamais compris....
—Elle prête, oui ... pas à la petite semaine: au mois.... Elle m'a prêté deux cents francs, contre un billet de deux cent vingt ... payable le trente et un ... ou renouvelable....
—Vous avez renouvelé?
—Comme juste ... et j'ai signé un nouveau billet, de deux cent quarante.... Seulement, hier, je n'avais plus que des dettes.... Et la mère Agassen est venue me dire que son prêteur ... cette crapule de Galéjean ... la menaçait de saisir chez elle....
—Patatras....
—En même temps, elle m'apportait un peignoir de mousseline brodée ... l'empiècement était joli: du point à l'aiguille bordé de filet....
—Vous l'avez?
—Oui, je vous le ferai voir.... C'était une femme qui voulait le vendre.... La mère Agassen m'a expliqué que, si je ne pouvais pas la rembourser tout de suite, je n'avais qu'à acheter le peignoir.... Ça arrangeait tout, parce que la femme qui le vendait, elle aussi, devait au prêteur.... Alors, en présentant mon billet.... Et le peignoir était une occasion très bon marché: cent cinquante!... Rien que la dentelle valait davantage....
—C'est rudement compliqué, tout ça!... Enfin ... vous avez signé?...
—J'ai signé.... Et après, j'ai fait mon compte: je n'avais plus un centime en caisse; tous les fournisseurs me bombardaient de notes; et il courait pour près de six cents francs de papiers à mon nom.... C'est alors que j'ai pensé à Céladon.... A quel autre vouliez-vous?...
—Mon pauvre petit!...
—Pourquoi, «votre pauvre petit»?... Il a été très bien, Céladon.... Il faut vous dire que déjà, lui et moi, nous avions causé de ces choses-là dans son cabinet d'affaires.... Vous y êtes sûrement allé, à ce cabinet de Céladon?... place de la Poule-Verte?
—Autrefois, oui ... quand j'étais bête.... C'est là que mon premier amant dénicha cette petite montre plate que j'ai encore.... C'était une occasion épatante.... Mon premier amant sauta dessus.... Et, en fait, il la paya tout juste deux fois plus cher que neuve....
—Possible!... n'empêche qu'on trouve de vraies occasions, place de la Poule-Verte ... surtout en bijoux anciens.... Vous ne direz pas non, Dorée!... Le mois dernier ... justement le jeudi que Rabœuf nous amena ses trois amis, le Chinois, le Malgache et le Soudanais ... j'avais eu envie d'un sautoir fantaisie....
—Ah! cette grande chaîne de corail qui vous va si bien?
—Vous y êtes!... Eh bien! Céladon l'a achetée pour moi, dans une vente....
—Combien?...
—Je ne sais même pas!... Il n'a jamais voulu me le dire....
—Aïe!...
—Dorée! enfin!... qu'est-ce que je risque?... Céladon m'a rabâché au moins soixante fois qu'il s'arrangerait avec mon prochain amant ... que ce n'était pas mon affaire à moi de payer mes bijoux ... et, d'ailleurs, qu'il serait toujours temps de rendre le sautoir, si mon prochain amant était trop rat....
—Je connais l'histoire.... On me l'a contée autrefois.... Vous verrez comment elle finit, cette histoire-là!... Mais le sautoir, ce n'est encore rien.... Dites l'autre affaire?...
—L'autre affaire, eh bien!... c'est le jour du sautoir que Céladon l'a amorcée.... Ça a commencé par des compliments: j'étais ceci, j'étais cela, on n'en avait jamais vu de si belle!... Et voilà mon homme qui se lève, fait le tour de sa table, m'emmène dans un coin de la chambre et entame le chapitre des confidences. Ah! nous en avons eu pour un bout de temps!... Précisément deux femmes du monde venaient d'entrer, et madame Céladon leur montrait des émeraudes,—quatre belles grosses pierres qu'une actrice de Marseille cherchait à laver.... Eh bien! ma chère!... si vous saviez les potins qu'il m'a rapportés sur ces deux femmes-là, Céladon!... J'en avais froid dans le dos, en pensant qu'elles risquaient d'entendre!... Il paraît que chacune d'elles dort avec le mari de l'autre!... Ça a l'air d'être du mimi, le monde toulonnais!...
—Oh! vous savez!... les potins de Céladon!...
—Et c'est alors que, tout en causant, il m'a demandé comment je m'y prenais pour n'avoir pas d'amant.... Il en était tout ahuri.—Une personne comme moi!—Je l'entends encore: «Ce n'est pas Dieu possible que vous ne trouviez pas, dix fois pour une, tout ce qu'il vous plairait!...» Et il me prenait les deux mains, en parlant bas, bas: «Ma petite dame, si je puis vous être utile, vous savez que j'en serai enchanté, ravi.... Il vient tant de monde, chez moi!... toute la ville!... Voulez-vous que je vous cherche quelque chose de discret?... un homme marié, jeune et gentil, qui aurait envie d'une maîtresse tout à fait sûre?...» Et comme je lui disais pourquoi je préférais vivre encore seule quatre ou cinq semaines: «Tant que vous voudrez, ma chère petite dame.... Mais ça coûte cher, de vivre seule.... Alors, quand la tirelire sera vide, il faudra penser à Céladon.... Il y a tant de mauvais usuriers à Toulon, qui seraient trop contents de vous «profiter».... Tandis qu'avec moi, vous verrez!... on s'arrangera toujours....» Et là-dessus, il me serre les doigts à me rentrer les bagues dans la peau, et le voilà qui s'en retourne vers les deux femmes du monde ... celles qui dorment chacune avec le mari de l'autre ... et le voilà qui leur invente un boniment, à propos de leurs émeraudes!... Ç'auraient été deux impératrices, il n'aurait pas pu être plus poli!...
—Bref?
—Bref, avant-hier ... non, hier ... je m'embrouille ... oui, hier, après la visite de la mère Agassen.... Je vous ferai voir tout à l'heure le peignoir de mousseline.... Après la visite de la mère Agassen, donc, j'ai pris le tramway, en pensant: «Je n'ai plus que Céladon....» J'arrive en ville, je descends place de la Poule-Verte, je sonne à la porte du cabinet d'affaires.... Ma chère, je n'avais pas refermé la porte que Céladon était déjà sur moi: rien qu'en me voyant, il avait deviné.... Vous direz ce que vous voudrez, mais cet homme-là, ce n'est pas un imbécile....
—Un imbécile?... ah non!... malheureusement!...
—Vous en avez, une de ces dents, contre lui!... Écoutez pourtant, et dites qu'il n'a pas été gentil: Avant que j'eusse ouvert la bouche, il m'avait repris les mains comme le premier jour, et sans même me donner l'ennui de demander: «Ma petite dame, ma chère petite dame jolie, vous savez ce que je vous ai dit:—Tout ce que vous voudrez!—Alors, vite: combien vous faut-il?» Moi, je ne savais que répondre. Il ferme les yeux, sourit, et me pousse vers la porte: «Je vois ce que c'est, on est timide!... Demain soir, à quatre heures, je sonnerai à la porte de votre villa.... Et je vous apporterai le nécessaire....»
—Et il a apporté?
—Mille francs, ma chère!... Et par-dessus le marché, deux bracelets....
—Que vous avez payés?
—Il ne voulait pas un sou! Mais ça m'aurait fait trop de dettes.... Alors, j'ai insisté pour verser tout de suite la moitié du prix en acompte ... trois cents sur six cents.... Et pour le reste des mille francs ... sept beaux billets tout neufs ... regardez dans ma bourse!... un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.... Avec sept cents francs, j'ai de quoi durer six semaines....
—A condition que la vieille Elvire vous laisse tranquille.....
—Quand même elle ne me laisserait pas!... je ne lui dois que deux cent quarante!... Qu'elle y vienne!... je l'enverrai joliment promener!...
Triomphante, Célia brandissait la petite bourse pleine.
Dorée néanmoins hochait la tête:
—Et dans six semaines, mon petit?...
—Bah! dans six semaines ... j'aurai peut-être gagné le gros lot de la Loterie Tricolore.... J'ai justement deux billets ... un cadeau de Peyras....
Elle riait de toutes ses dents.
—En fait de gros lot,—grogna la marquise,—je vous vois bien plutôt gagnant une bonne saisie....
—Une saisie?...
—Oui, ma chère!... Vous n'avez pas encore fait connaissance avec messieurs les huissiers....
—Non....
—Moi, oui. Et pas d'hier! Quand j'étais gamine, on saisissait chez nous, six fois l'an, l'un dans l'autre.... Les saisies n'avaient plus de secret pour moi.... A preuve que j'avais inventé un nouveau jeu, un jeu superbe, auquel nous jouions dans la rue, entre gosses du quartier....
—Quel jeu?
—Le jeu de «l'huissier qui vient saisir»! Je faisais l'huissier, parce que j'étais celle qui savait le mieux, de beaucoup.... On dessinait sur le trottoir, avec un bout de charbon, un appartement et des meubles. Je mettais mon cartable d'école sous mon bras, un chapeau de garçon sur mes cheveux, et j'entrais solennellement dans l'appartement dessiné. Tout de suite les autres joueurs, qui faisaient la famille et les voisins, m'injuriaient tant qu'ils pouvaient. C'était le jeu. Il y avait même des injures spéciales. On devait surtout me traiter de fainéant, de propre à rien et de vampire. Moi je dressais procès-verbal et j' «instrumentais». Ensuite il fallait se disputer à propos du lit et des vêtements et des outils. Et, pour finir, je m'en retournais, en crachant par terre. Alors, tout le monde se mettait à sangloter, et on allait chez le chand de vin boire «la consolette».—Le chand de vin, c'était la fontaine.—Ah! pour un jeu amusant, c'était un jeu amusant!... Plus tard, ma chère, j'y ai joué tout de bon, avec de vrais huissiers, qui faisaient de vraies saisies.... Mais ç'a été beaucoup moins drôle.... Et je me le suis juré une fois pour toutes: je ne recommencerai jamais, jamais, jamais! Vous, ne commencez pas: ce sera plus court,—et plus avantageux!...
—Bah! il n'y a pas de danger!.... Asseyez-vous donc, ma pauvre Dorée!... Favouille va nous apporter deux larmes de Xérès ... ça vous remettra.... Vous êtes pessimiste, aujourd'hui.... Voyons? voulez-vous que je vous fasse un peu de musique?... Il n'est pas encore six heures, et Mandarine doit venir avant dîner, pour essayer la nouvelle natte cambodgienne.
Mandarine hors de chez elle avant sept heures du soir, c'était paradoxal, voire fabuleux. Mais l'amitié fait de ces miracles. En six semaines, Mandarine et Célia étaient devenues intimes. La mission civilisatrice offerte par l'une, assumée par l'autre, avait servi de lien. Mandarine, d'abord flattée dans son amour-propre, puis piquée d'honneur en constatant les progrès de celle qui, très docilement, s'intitulait son élève, s'était enfin prise d'une tendresse croissante pour cette élève si tendre elle-même et si reconnaissante. A tel point que des projets s'étaient ébauchés, et qu'il avait été question, très sérieusement, d'hospitalités réciproques et de vie en commun. En attendant, Mandarine se levait volontiers deux heures plus tôt, pour aller fumer ses pipes d'avant dîner sur les nattes de la villa Chichourle. Et la marquise Dorée s'en émerveillait.
—Ah! bien!—avait-elle dit, dès le premier jour,—le soleil peut maintenant se coucher le matin et se lever le soir! je ne m'étonnerai plus de rien!
Mais Mandarine, tout à fait placide, avait achevé de coller sur le fourneau la pipée prête, et répondu, avant d'appliquer à l'embouchure de jade ses belles lèvres en arc:
—Voyons, Dorée!... fumer ici ou fumer là-bas?... Les nattes de Célia valent bien les miennes!... Et le piano, que vous oubliez!... Célia, s'il vous plaît!... un peu de Beethoven....
Mandarine avait appris de L'Estissac à aimer la musique classique; et, à son tour, elle l'apprenait à Célia.
Mais, ce jour-là, quand Mandarine vint, Dorée ne lui laissa pas le temps d'essayer la nouvelle natte cambodgienne: elle l'interpella, dès le seuil, ex abrupto:
—Ah! ma chère!... Elle va bien, cette Célia!... Savez-vous qui sort d'ici?
—Non. Fallières?...
—Céladon!...
Les bras en croix, la face tragique, une jambe raidie tendant la jupe comme un péplôn, Dorée avait jeté le nom redoutable avec une horreur on ne peut plus scénique. Mandarine, au contraire, exagéra sa simplicité habituelle pour répliquer, calme:
—Ah?... Fallières eût été plus amusant.
Et, apercevant la natte à son intention préparée, elle s'y coucha de tout son long, avant même de dépingler son chapeau. Puis, disposant à bonne portée le «cercueil» à fumerie:
—Au fait!—dit-elle, parlant très naturellement d'autre chose;—à propos de Fallières ... j'ai rencontré tout à l'heure, à cent pas d'ici, un personnage d'importance qui semblait, ma foi, rôder alentour ... le seigneur Peyras, ne vous déplaise!... Son Auerstedt a dû mouiller sur rade hier soir.... Et, dès aujourd'hui ... Célia, ma chérie!... que vous avais-je dit? vous devenez civilisée: le seigneur Peyras se rapproche....
Mais la marquise Dorée avait bondi:
—Il s'agit bien de Peyras! Voyons, Mandarine!... vous ne comprenez donc pas? Céladon!... Céladon l'usurier, qui sort d'ici!...
—Oh! si fait!—affirma Mandarine, en se retournant sur la natte cambodgienne.—Je comprends très bien—je lui dois moi-même de l'argent, à Céladon....
—Eh bien! alors?
—Alors je pense bien que Célia lui en doit aussi. C'est fâcheux, d'autant plus que Céladon est une fort vilaine canaille; mais nous n'y pouvons plus rien, n'est-ce pas?
Célia, assise sur le tabouret du piano, haussait les épaules par petits coups dédaigneux. Elle s'interrompit lorsque Mandarine eût porté son verdict sur Céladon l'usurier.
—Une si vilaine canaille que ça?—questionna-t-elle.—Pourquoi donc? qu'a-t-il tant fait, ce malheureux Céladon?
Mandarine répondit sans-hâte:
—Mon Dieu!... Il a fait tout ce qu'il a pu, toute sa vie durant, pour diviser, brouiller, séparer, et ruiner par surcroît, tous les hommes et toutes les femmes qui ont eu la guigne de se trouver sur son chemin. Des tripotages, des potins, des calomnies, des lettres anonymes, du maquignonnage, du chantage, de petites escroqueries prudentes, voilà ce qu'il a fait, et il n'a jamais fait autre chose. Demandez aux demi-mondaines qu'il a grugées, demandez aux femmes du monde qu'il a déshonorées, demandez aux maris et aux amants qu'il a renseignés, demandez surtout aux huissiers qui ont saisi pour lui!... Ah! sa boîte est une fameuse usine à catastrophes!... Dès qu'on y entre, on peut ouvrir son parapluie: les tuiles vont pleuvoir.... J'y suis entrée, je sais ce que je dis.... Dans toutes les villes il y a forcément un vilain monsieur plus vilain que tous les autres et qui vit en exploitant les misères, les fautes, les malheurs et les secrets d'un chacun.... A Toulon, ce vilain monsieur est Céladon....
—Pristi!... vous l'arrangez!...
—Oui ... mais je l'arrange moins bien qu'il n'arrangea Léoube le midship, qui dut démissionner parce que Céladon l'avait fourré dans je ne sais quelle affaire illégale ... moins bien qu'il n'arrangea la petite madame Topaze, qui avait oublié place de la Poule-Verte sa bourse d'or avec deux lettres dedans.... Après ça, vous savez ... y a des gens veinards qui échappent même à Céladon: nous voilà deux ici, Dorée et moi. Vous serez la troisième....
Elle avait ouvert le cercueil, et déballait la lampe, l'aiguille, le fourneau et la pipe. Ensuite seulement elle ôta son chapeau,—au moment d'appuyer sa tête sur l'oreille de la natte,—le tout sans interrompre son paisible petit discours. Finalement, elle ouvrit le pot d'opium, commença de cuire la première pipée, et se tut.
Alors la marquise Dorée, qui n'avait pas cessé, de l'exorde à la péroraison, d'approuver Mandarine à tour de bras, entreprit de tirer la conclusion du discours:
—Donc,—prononça-t-elle,—mon pauvre petit, je ne vous vois pas blanc!
Célia, dédaigneuse, sourit. Elle avait sonné. Avec une promptitude qui ne rappelait en rien les lenteurs d'antan, Favouille, pimpante et soignée, apparut dans le chambranle de la porte, soutenant d'une main aux ongles nets le plateau de bois ciré, le carafon de Xérès, et trois des verres vénitiens couleur d'eau morte.
Toujours experte dans l'art délicat d'emplir sans anicroche et d'offrir gracieusement tasses, coupes ou gobelets, la maîtresse de maison posa le premier verre devant la fumeuse à côté de la petite lampe à flamme jaune, puis s'en revint tendre le second à la pessimiste marquise:
—Dorée!... buvez, ma chère!... A travers ce joli vin-là, vous allez me voir au contraire, plus blanche que la blanche hermine!...
L'autre but, mais continua de hocher la tête. Célia, égayée, finit par éclater de rire:
—Ma petite Dorée! je vous en supplie!... ne faites pas une moue pareille!... Écoutez! s'il ne faut que cela pour vous rassurer, j'aime mieux tout vous dire ... à vous et à Mandarine.... L'échéance est à six semaines, pas? Eh bien! d'ici à six semaines, si je me donne seulement, la peine de lever un doigt....
—Oui?—fit Dorée, défiante, mais soulagée tout de même un peu.
Et elle ajouta aussitôt, confidentielle:
—Vous avez une affaire en vue?
Mais, de la natte cambodgienne, déjà embrumée de fumée grise, la voix de Mandarine s'éleva. Et ce n'était plus du tout la voix indifférente et ironique qui, la minute d'avant, détaillait les menues ignominies du maître-chanteur, usurier et escroc, Céladon.... C'était une voix singulièrement sonore, et dont chaque mot tintait comme un bon marteau d'acier sur une bonne épée qu'on forge:
—Célia, ma chère!... N'ayez donc pas d'affaire en vue pour si peu de chose que payer des dettes!...
Célia, juste à cet instant, portait son verre plein à sa bouche. Mais sans doute la première gorgée passa-t-elle de travers: car le verre plein, brusquement reposé, resta tel quel sur le plateau. Et la buveuse, appuyant un mouchoir contre ses lèvres, s'en fut droit à la fenêtre ouverte, et respira fort la saine brise hivernale, dorée de soleil, parfumée de résine, et salée d'embrun piquant.
«Avec sept cents francs, j'ai de quoi durer six semaines.»
Ç'avait été le calcul de Célia.
Mais ce n'avait pas été le calcul de Céladon, procureur, maître-chanteur, usurier et escroc.
Dès le premier jour de la seconde semaine, cet homme prévenant, plus bellâtre et mieux pommadé que jamais, avait reparu villa Chichourle. Et le dialogue initial s'était derechef engagé:
—Ma chère petite dame, ce n'est pas Dieu possible qu'une beauté comme vous n'ait pas d'ami!...
—Mais puisque je vous dis que je préfère vivre seule encore un mois et deux....
—Tant que vous voudrez, ma jolie dame!... Sûr et certain: vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire!... Mais ça coûte cher de vivre seule.... Quand la tirelire sera vide, c'est toujours convenu qu'on pense à Céladon?...
—Comment?... je vous dois déjà mille francs!...
—Qu'est-ce que c'est, mille francs, pour une dame qui fait retourner tout le monde dès qu'elle traverse la rue d'Alger[1]? Je peux vous prêter plus que ça, allez!... Avez-vous besoin, aujourd'hui?...