A mon retour à Paris, vers le mois de décembre, il se trouva que je prenais un peu plus d’intérêt aux hommes et aux choses. Je vois aujourd’hui que c’est parce que je savais qu’indépendamment de ce que j’avais laissé à Milan, je pouvais trouver un peu de bonheur ou du moins d’amusement autre part. Cet amusement était la petite maison de miss Appleby.
Mais je n’eus pas assez de bon sens pour arranger systématiquement ma vie. Le hasard guidait toujours mes relations. Par exemple:
Il y avait une fois un ministre de la guerre à Naples qui s’appelait Michevaux. Ce pauvre officier de fortune était, je pense, de Liège. Il laissa à ses deux fils des pensions de la cour; à Naples, on compte sur les grâces du roi comme sur un patrimoine.
Le chevalier Alexandre Miniorini[79] dînait à la table d’hôte du nº 47, rue de Richelieu. C’est un beau garçon qui a l’apparence flegmatique d’un Hollandais. Il était consumé de chagrins. Lors de la Révolution, en 1820, il était tranquille à Naples et royaliste.
Francesco, prince royal et depuis le plus méprisé des Kings, était régent et protecteur spécial du chevalier de Miniorini. Il le fit appeler et le pria, en le tutoyant, d’accepter la place de ministre à Dresde, de laquelle l’apathique Miniorini ne se souciait nullement. Cependant, comme il n’avait pas le courage de déplaire à une altesse royale et à un prince héréditaire, il alla à Dresde. Bientôt Francesco l’exila, le condamna à mort, je crois, ou du moins lui confisqua ses pensions.
Sans aucun esprit ou disposition pour rien, le chevalier a été un bourreau pour lui-même: il a longtemps travaillé dix-huit heures par jour, comme un Anglais, pour devenir peintre, musicien, métaphysicien, que sais-je? Cette éducation était dirigée comme pour faire pièce à la logique.
Je sais ses étonnants travaux d’une actrice de mes amies qui, de sa fenêtre, voyait ce beau jeune homme travailler de cinq heures du matin à cinq heures du soir à la peinture, et ensuite, lire toute la soirée. De ces travaux effroyables, il était resté au chevalier l’art d’accompagner supérieurement au piano et assez de bon sens et de bon goût musical, comme on voudra, pour n’être pas dupe tout à fait de la crème fouettée et des fanfaronnades de Rossini. Dès qu’il voulait raisonner, cet esprit faible, accablé de fausse science, tombait dans les sottises les plus comiques. En politique, surtout, il était curieux. Au reste, je n’ai jamais rien connu de plus poétique et de plus absurde que le libéral italien ou carbonaro qui, de 1821 à 1830, remplissait les salons libéraux de Paris.
Un soir, après dîner, Miniorini monta chez lui. Deux heures après, ne le voyant pas venir au café de Foy, où l’un de nous qui avait perdu le café le payait, nous montâmes chez lui. Il avait le scolozisme; après dîner, la douleur locale avait redoublé; cet esprit flegmatique et triste s’était mis à considérer toutes les misères, y compris la misère de l’argent. La douleur l’avait accablé. Un autre se serait tué; quant à lui, il se serait contenté de mourir évanoui, si à grand’peine nous ne l’eussions réveillé.
Ce sort me toucha, peut-être un peu par la réflexion: voilà un être, cependant, plus malheureux que moi. Barot lui prêta cinq cents francs, qui ont été rendus. Le lendemain, Lussinge ou moi le présentâmes à Mme Pasta.
Huit jours après, nous nous aperçûmes qu’il était l’ami préféré. Rien de plus froid, rien de plus raisonnable que ces deux êtres l’un vis-à-vis l’un de l’autre. Je les ai vus tous les jours pendant quatre ou cinq ans, je n’aurais pas été étonné, après tout ce temps, qu’un magicien, me donnant la faculté d’être invisible, me mît à même de voir qu’ils ne faisaient pas l’amour ensemble, mais simplement parlaient musique. Je suis sûr que Mme Pasta, qui pendant huit ou dix ans non seulement a habité Paris, mais y a été à la mode les trois quarts de ce temps, n’a jamais eu d’amants français.
Dans le temps où on lui présenta Miniorini, le beau Lagrange venait chaque soir passer trois heures à nous ennuyer, assis à côté d’elle sur son canapé. C’est le général qui jouait le rôle d’Apollon ou du bel Espagnol délivré aux ballets de la cour impériale. J’ai vu la reine Caroline Murat et la divine princesse Borghèse danser en costume de sauvages avec lui. C’est un des êtres les plus vides de la bonne compagnie; assurément, c’est beaucoup dire.
Comme tomber dans une inconvenance de parole est beaucoup plus funeste à un jeune homme qu’il ne lui est avantageux de dire un joli mot, la postérité, probablement moins niaise, ne se fera pas moins d’idée de l’insipidité de la bonne compagnie.
Le chevalier Miniorini avait des manières distinguées, presque élégantes. A cet égard, c’était un contraste parfait avec Lussinge et même Barot, qui n’est qu’un bon et brave garçon de province qui, par hasard, a gagné des millions. Les façons élégantes de Miniorini me lièrent avec lui. Je m’aperçus bientôt que c’était une âme parfaitement froide.
Il avait appris la musique comme un savant de l’Académie des inscriptions apprend ou fait semblant d’apprendre le persan. Il avait appris à admirer tel morceau, la première qualité était toujours, dans un son, d’être juste, dans une phrase, d’être correcte.
A mes yeux, la première qualité, de bien loin, est d’être expressif.
La première qualité, pour moi, dans tout ce qui est noir sur blanc, est de pouvoir dire avec Boileau:
La liaison avec Miniorini et Mme Pasta se renforçant, j’allai loger au troisième étage de l’hôtel des Lillois, dont cette aimable femme occupa successivement le second et le premier étage.
Elle a été, à mes yeux, sans vices, sans défauts, caractère simple, uni, juste, naturel, et avec le plus grand talent tragique que j’aie jamais connu.
Par habitude de jeune homme (on se rappelle que je n’avais que vingt ans en 1821), j’aurais d’abord voulu qu’elle eût de l’amour pour moi, qui avais tant d’admiration pour elle. Je vois aujourd’hui qu’elle était trop froide, trop raisonnable, pas assez folle, pas assez caressante, pour que notre liaison, si elle eût été d’amour, pût continuer. Ce n’aurait été qu’une passade de ma part; elle, justement indignée, se fût brouillée. Il est donc mieux que la chose se soit bornée à la plus sainte et plus dévouée amitié, de ma part, et de la sienne, à un sentiment de même nature, qui a eu des hauts et des bas.
Miniorini, me craignant un peu, m’affubla de deux ou trois bonnes calomnies, que j’usai en n’y faisant pas attention. Au bout de six ou huit mois, je suppose que Mme Pasta se disait: Mais cela n’a pas le sens commun!
Mais il en reste toujours quelque chose; au bout de six ou huit ans, ces calomnies ont fait que notre amitié est devenue fort tranquille. Je n’ai jamais eu un moment de colère contre Miniorini. Après le procédé si royal de François, il pouvait dire alors, comme je ne sais quel héros de Voltaire:
Et je suppose que la Giuditta, comme nous l’appelions en italien, lui prêtait quelques petites sommes pour le garantir des pointes les plus dures de cette pauvreté.
Je n’avais pas grand esprit alors, pourtant j’avais des jaloux. M. de Perret, l’espion de la société de M. de Tracy, sut mes liaisons d’amitié avec Mme Pasta: ces gens-là savent tout par leurs camarades. Il l’arrangea de la façon la plus odieuse aux yeux des dames de la rue d’Anjou. La femme la plus honnête, à l’esprit de laquelle toute idée de liaison est le plus étrangère, ne pardonna pas l’idée de liaison avec une actrice.
Cela m’était déjà arrivé à Marseille en 1805; mais alors, Mme Séraphie T... avait raison de ne plus vouloir me voir chaque soir, quand elle sut ma liaison avec Mlle Louason (cette femme de tant d’esprit, depuis Mme de Barkoff)[80].
Dans la rue d’Anjou, qui au fond était ma société la plus respectable, pas même le vieux M. de Tracy, le philosophe, on ne me pardonna ma liaison avec une actrice.
Je suis vif, passionné, fou, sincère à l’excès en amitié et en amour jusqu’au premier froid. Alors, de la folie de seize ans je passe, en un clin d’œil, au machiavélisme de cinquante et, au bout de huit jours, il n’y a plus rien que glace fondante, froid parfait. (Cela vient encore de m’arriver ces jours-ci with Lady Angelica, 1832, mai.)
J’allais donner tout ce qu’il y a dans mon cœur à la société Tracy, quand je m’aperçus d’une superficie de gelée blanche. De 1821 à 1830, je n’y ai plus été que froid et machiavélique, c’est-à-dire parfaitement prudent. Je vois encore les tiges rompues de plusieurs amitiés qui allaient commencer dans la rue d’Anjou. L’excellente comtesse de Tracy, que je me reproche amèrement de n’avoir pas aimé davantage, ne me marqua pas cette nuance de froid. Cependant je revenais d’Angleterre pour elle, avec une ouverture de cœur, un besoin d’être ami sincère qui se calma par bon sens pur, en prenant la résolution d’être froid et calculateur avec tout le reste du salon.
En Italie, j’adorais l’opéra. Les plus doux moments de ma vie, sans comparaison, se sont passés dans les salles de spectacle. A force d’être heureux à la Scala (salle de Milan), j’étais devenu une espèce de crana... (sic).
A dix ans, mon père, qui avait tous les préjugés de la religion et de l’aristocratie, m’empêcha violemment d’étudier la musique. A seize, j’appris successivement à jouer du violon, à chanter et à jouer de la clarinette. De cette dernière façon seule, j’arrivai à produire des sons qui me faisaient plaisir. Mon maître, un beau et bel Allemand, nommé Hermann, me faisait jouer des cantilènes tendres.
Qui sait? peut-être connaissait-il Mozart? c’était en 1797, Mozart venait de mourir.
Mais alors, ce grand nom ne me fut point révélé. Une grande passion pour les mathématiques m’entraîna; pendant deux ans, je ne pensai qu’à elles. Je partis pour Paris, où j’arrivai le lendemain du 18 Brumaire (10 novembre 99).
Depuis, quand j’ai voulu étudier la musique, j’ai reconnu qu’il était trop tard à ce signe: ma passion diminuait à mesure qu’il me venait un peu de connaissance. Les sons que je produisais me faisaient horreur à la différence de tant d’exécutants du quatrième ordre qui ne doivent leur peu de talent—qui toutefois le soir, à la campagne, fait plaisir—qu’à l’intrépidité avec laquelle le matin ils s’écorchent les oreilles à eux-mêmes—mais ils ne se les écorchent pas, car.... cette métaphysique ne finirait jamais.
Enfin, j’ai adoré la musique et avec le plus grand bonheur pour moi, de 1806 à 1810, en Allemagne.
De 1814 à 1821, en Italie. En Italie je pouvais discuter musique avec le vieux Mayer, avec le jeune Paccini, avec les compositeurs. Les exécutants, le marquis Caraffa, les Vicontini de Milan, trouvaient au contraire que je n’avais pas le sens commun. C’est comme aujourd’hui si je parlais politique à un sous-préfet.
Un des étonnements du comte Daru, véritable homme de lettres de la tête aux pieds, digne de l’hébétement de l’Académie des Inscriptions de 1828, était que je pusse écrire une page qui fît plaisir à quelqu’un. Un jour, il acheta de Delaunay, qui me l’a dit, un petit ouvrage de moi qui, à cause de l’épuisement, se vendait quarante francs. Son étonnement fut à mourir de rire, dit le libraire.
—Comment, quarante francs!
—Oui, monsieur le comte, et par grâce, et vous ferez plaisir au marchand en ne le prenant pas à ce prix.
—Est-il possible! disait l’Académicien en levant les yeux au ciel; cet enfant! ignorant comme une carpe!
Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des antipodes, regardant la lune lorsqu’elle n’a qu’un petit croissant pour nous, se disent: Quelle admirable clarté! la lune est presque pleine! M. le comte Daru, membre de l’Académie française, associé de l’Académie des sciences, etc., etc., et moi, nous regardions le cœur de l’homme, la nature, etc., de côtés opposés.
Une des admirations de Miniorini, dont la jolie chambre était voisine de la mienne au second étage de l’hôtel des Lillois, c’est qu’il y eût des êtres qui pussent m’écouter quand je parlais musique. Il ne revint pas de sa surprise quand il sut que c’était moi qui avais fait une brochure sur Haydn. Il approuvait assez le livre—trop métaphysique, disait-il; mais que j’eusse pu l’écrire, mais que j’en fusse l’auteur, moi, incapable de frapper un accord de septième diminuée sur un piano, voilà ce qui lui faisait ouvrir de grands yeux. Et il les avait fort beaux, quand il y avait, par hasard, un peu d’expression.
Cet étonnement, que je viens de décrire un peu au long, je l’ai trouvé petit ou grand chez tous mes interlocuteurs jusqu’à l’époque (1827) où je me suis mis à avoir de l’esprit.
Je suis comme une femme honnête qui se ferait fille; j’ai besoin de vaincre à chaque instant cette pudeur d’honnête homme qui a horreur de parler de soi. Ce livre n’est pas fait d’autre chose cependant. Je ne prévoyais d’autre difficulté que d’avoir le courage de dire la vérité, surtout; c’est la moindre chose.
Les détails me manquent un peu sur ces époques reculées, je deviendrai moins sec et moins verbeux à mesure que je m’approcherai de l’intervalle de 1826 à 1830. Alors, mon malheur me força à avoir de l’esprit; je me souviens de tout comme d’hier.
Par une malheureuse disposition physique qui m’a fait passer pour mauvais Français, je ne [puis] que très difficilement avoir du plaisir pour de la musique chantée dans une salle française.
Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, n’en était pas moins l’opera buffa.
Mme Pasta y jouait Tancrède, Othello, Roméo et Juliette... d’une façon qui, non seulement n’a jamais été égalée, mais qui n’avait certainement jamais été prévue par les compositeurs de ces opéras.
Talma, que la postérité élèvera peut-être si haut, avait l’âme tragique, mais il était si bête qu’il tombait dans les affectations les plus ridicules. Je soupçonne que, outre l’éclipse totale d’esprit, il avait encore cette sensibilité indispensable pour ensemencer les succès, et que j’ai retrouvée avec tant de peine jusque chez l’admirable et aimable Béranger.
Talma, donc, fut probablement servile, bas, rampant, flatteur et, peut-être, quelque chose de plus envers Mme de Staël qui, continuellement et bêtement occupée de sa laideur (si un tel mot que bête peut s’écrire à propos de cette femme admirable) avait besoin, pour être rassurée, de raisons palpables et sans cesse renaissantes.
Mme de Staël, qui avait admirablement, comme un de ses amants, M. le prince de Talleyrand, l’art du succès à Paris, comprit qu’elle aurait à gagner à donner son cachet au succès de Talma, qui commençait à devenir général et à perdre par sa durée le peu respectable caractère de mode.
Le succès de Talma commença par de la hardiesse; il eut le courage d’innover, le seul des courages qui soit étonnant en France. Il fut neuf dans le Brutus de Voltaire et bientôt après dans cette pauvre ampliation: Charles IX de M. de Chénier. Un vieux et très mauvais acteur que j’ai connu, l’ennuyeux et royaliste Naudet, fut si choqué du génie innovateur du jeune Talma, qu’il le provoqua plusieurs fois en duel. Je ne sais si, en vérité, Talma avait pris l’idée et le courage d’innover, je l’ai connu bien au-dessous de cela.
Malgré sa grosse voix factice et l’affectation presque aussi ennuyeuse de ses poignets disloqués, l’être en France qui avait de la disposition à être ému par les beaux sentiments tragiques du troisième acte de l’Hamlet de Ducis ou les belles scènes des derniers actes d’Andromaque n’avait d’autre ressource que de voir Talma.
Il avait l’âme tragique et à un point étonnant. S’il y eût joint un caractère simple et le courage de demander conseil, il eût pu aller plus loin, par exemple, être aussi sublime que Monvel dans Auguste (Cinna). Je parle ici de toutes choses que j’ai vues et bien vues ou du moins fort en détail, ayant été amateur passionné du Théâtre-Français.
Heureusement pour Talma, avant qu’un écrivain, homme d’esprit et parlant souvent au public (M. l’abbé Geoffroy), s’amusât à vouloir détruire sa réputation, il avait été dans les convenances de Mme de Staël de le porter aux nues. Cette femme éloquente se chargea d’apprendre aux sots en quels termes ils devaient parler de Talma.
On peut penser que l’emphase ne fût pas épargnée; le nom de Talma devint européen.
Son abominable affectation devint de plus en plus nuisible aux Français, gent moutonnière.
Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien.
La mélancolie vague et donnée par la fatalité, comme dans Œdipe, n’aura jamais d’acteur comparable à Talma. Dans Manlius, il était bien Romain: Prends, lis, et: Connais-tu la main de Rutile[81]? étaient divins. C’est qu’il n’y avait pas moyen de remettre là l’abominable chant du vers alexandrin. Quelle hardiesse il me fallait pour penser cela en 1805? Je frémis presque d’écrire de tels blasphèmes aujourd’hui (1832) que les deux idoles sont tombées. Cependant, en 1805, je prédisais 1832, et le succès m’étonne et me rend stupide.
M’en arrivera-t-il autant avec le ti... (sic). Le chant continu, la grosse voix, le tremblement des poignets, la démarche affectée m’empêchaient d’avoir un plaisir pour cinq minutes de suite en voyant Talma, et, à chaque instant, il fallait choisir, vilaine occupation pour l’imagination—ou plutôt alors la tête tue l’imagination.
Il n’y avait de parfait dans Talma que sa tête et son regard vague. Je reviendrai sur ce grand mot à propos des Madones de Raphaël et de mademoiselle Virginie de Lafayette, Mme Adolphe, A. Périer, qui avait cette beauté en un degré suprême et dont sa bonne grand’mère, Mme la comtesse de Tracy, était très fière.
Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean et je l’adorai. Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là, devant moi, Richard et Othello.
Mais le tragique dans une femme, où pour moi il est le plus touchant, je ne l’ai trouvé que chez Mme Pasta et là, il était pur, parfait, sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. En rentrant, elle passait des heures entières sur un canapé à pleurer et à avoir des accès de nerfs.
Toutefois, ce talent tragique étant mêlé avec le talent de chanter, l’oreille achevait l’émotion commencée par les yeux, et Mme Pasta restait longtemps, par exemple deux secondes ou trois, dans la même position. Cela a-t-il été une facilitation ou un obstacle de plus à vaincre? J’y ai souvent rêvé. Je penche à croire que cette circonstance de rester forcément longtemps dans la même position ne donne ni facilités, ni difficultés nouvelles. Reste pour l’âme, de Mme Pasta, la difficulté de donner son attention à bien chanter.
Le chevalier Miniorini, Lussinge, di Fiori, Sutton-Sharp et quelques autres, réunis par notre admiration pour la gran donna, nous avions un éternel sujet de discussion dans la manière dont elle avait joué Roméo dans la dernière représentation, dans les sottises que disaient à cette occasion ces pauvres gens de lettres français, obligés d’avoir un avis sur une chose si antipathique au caractère français: la musique.
L’abbé Geoffroy, de bien loin le plus spirituel et le plus savant des journalistes, appelait sans façon Mozart un faiseur de charivari; il était de bonne foi et ne sentait que Grétry et Monsigny, qu’il avait appris.
De grâce, lecteur bénévole, comprenez bien ce mot, c’est l’histoire de la musique en France.
Qu’on juge des âneries que disaient, en 1822, toute la tourbe des gens de lettres, journalistes tellement inférieurs à M. Geoffroy. On a réuni les feuilletons de ce spirituel maître d’école, et, dit-on, c’est une plate réunion. Ils étaient divins, servis en impromptu, deux fois la semaine, et mille fois supérieurs aux lourds articles d’un M. Hoffmann ou d’un M. Féletz qui, réunis, font peut-être meilleure figure que les délicieux feuilletons de Geoffroy. Dans leur temps, je déjeunais au café Hardy, alors à la mode, avec de délicieux rognons à la brochette. Eh bien! les jours où il n’y avait pas feuilleton de Geoffroy, je déjeunais mal.
Il les faisait en entendant la lecture des thèmes latins de ses écoliers à la pension... (sic) où il était maître. Un jour, faisant entrer des écoliers dans un café près de la Bastille pour prendre de la bière, ceux-ci eurent le bonheur de trouver un journal qui leur apprit ce que faisait leur maître, qu’ils voyaient souvent écrire en portant le papier au bout de son nez, tant il avait la vue basse.
C’était aussi à sa vue basse que Talma devait ce beau regard vague et qui montre tant d’âme (comme une demi-concentration intérieure, dès que quelque chose d’intéressant ne tire pas forcément l’attention dehors.)
Je trouve une diminution de talent chez madame Pasta. Elle n’avait pas grand’peine à jouer naturellement la grande âme: elle l’avait ainsi.
Par exemple, elle était avare, ou si l’on veut, économe par raison, ayant un mari prodigue. Hé bien, en un seul mois, il lui est arrivé de faire distribuer deux cents francs à de pauvres réfugiés italiens. Et il y en avait de bien peu gracieux, de bien faits pour dégoûter de la bienfaisance, par exemple, M. Gianonne, le prêtre de Modène, que le ciel absolve; quel regard il avait!
M. di Fiori, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au Jupiter Mansuétus, condamné à mort, à vingt-huit ans, à Naples en 1799, se chargeait de distribuer judicieusement les secours de madame Pasta. Lui seul le savait et me l’a dit longtemps après, en confidence. La reine de France, dans le journal de ce jour, a fait enregistrer un secours de soixante-dix francs envoyé à une vieille femme (juin 1832).
Outre l’impudence de parler de soi continuellement, ce travail offre un autre découragement: que de choses hardies et que je n’avance qu’en tremblant seront de plats lieux communs, dix ans après ma mort, pour peu que le ciel m’accorde une vie un peu honnête de quatre-vingts à quatre-vingt-dix!
D’un autre côté, il y a du plaisir à parler du général Foy, de Mme Pasta, de lord Byron, de Napoléon et de tous les grands hommes ou du moins ces êtres distingués que mon bonheur a été de connaître et qui ont daigné parler avec moi!
Du reste, si le lecteur est envieux comme mes contemporains, qu’il se console, peu de ces grands hommes que j’ai tant aimés m’ont deviné. Je crois même qu’ils me trouvaient plus ennuyeux qu’un autre; peut-être ne voyaient-ils en moi qu’un exagéré sentimental.
C’est la pire espèce, en effet. Ce n’est que depuis que j’ai eu de l’esprit que j’ai été apprécié et bien au delà de mon mérite. Le général Foy, Mme Pasta, M. de Tracy, Canova, n’ont pas deviné en moi (j’ai sur le cœur ce mot sot: deviné) une âme remplie d’une rare bonté, j’en ai la bosse (système de Gall) et un esprit enflammé et capable de les comprendre.
Un des hommes qui ne m’a pas compris et, peut-être, à tout prendre, celui de tous que j’ai le plus aimé (il réalisait mon idéal, comme a dit je ne sais quelle bête emphatique), c’est Andréa Corner, de Venise, ami et aide de camp du prince Eugène à Milan.
J’étais en 1811, ami intime du comte Widmann, capitaine de la compagnie des gardes de Venise (j’étais l’amant de sa maîtresse). Je revis l’aimable Widmann à Moscou, où il me demanda tout uniment de le faire sénateur du royaume d’Italie. On me croyait alors favori de M. le comte Daru, mon cousin, qui ne m’a jamais aimé, au contraire; en 1811, Widmann me fit connaître Corner, qui me frappa comme une belle figure de Paul Véronèse.
Le comte Corner a mangé cinq millions, dit-on. Il a fait des actions de la générosité la plus rare et les plus opposées au caractère de l’homme du monde français. Quant à la bravoure, il a eu les deux croix de la main de Napoléon (croix de fer et légion d’honneur).
C’est lui qui disait si naïvement à quatre heures du soir le jour de la bataille de la Moskowa (19 septembre 1812): «Mais cette diable de bataille ne finira donc jamais!» Widmann ou Miniorini me le dit le lendemain.
Aucun des Français si braves, mais si affectés que j’ai connus à l’armée alors, par exemple le général Caulaincourt, le général Monbrun, etc., n’aurait osé dire un tel mot, pas même M. le duc de Frioul (Michel Duroc). Il avait cependant un naturel bien rare dans le caractère, mais pour cette qualité commune, pour l’esprit amusant, il était bien loin d’Andréa Corner.
Cet homme aimable était alors à Paris sans argent, commençant à devenir chauve. Tout lui manquait à trente-huit ans, à l’âge où, quand on est désabusé, l’ennemi commence à poindre. Aussi,—et c’est le seul défaut que je lui aie jamais vu,—quelquefois le soir il se promenait seul, un peu ivre, au milieu du jardin, alors sombre, du Palais-Royal.
C’est la fin de tous les illustres malheureux: les princes détrônés, M. Pitt voyant les succès de Napoléon et apprenant la bataille d’Austerlitz.
2 juillet 1832.
Lussinge, l’homme le plus prudent que j’aie connu, voulant s’assurer un co-promeneur pour tous les matins, avait la plus grande répugnance à me donner des connaissances.
Il me mena cependant chez M. de Maisonnette[82], l’un des êtres les plus singuliers que j’aie vus à Paris. Il est maigre, fort petit comme un Espagnol, il en a l’œil vif et la bravoure irritable.
Qu’il puisse écrire en une soirée trente pages élégantes et verbeuses pour prouver une thèse politique sur un mot d’indication que le Ministre lui expédie à six heures du soir, avant d’aller dîner, c’est ce que Maisonnette a de commun avec les Vitet, les Pillet, les Saint-Marc-Girardin et autres écrivains de la Trésorerie. Le curieux, l’incroyable, c’est que Maisonnette croit ce qu’il écrit. Il a été successivement amoureux, mais amoureux à sacrifier sa vie, de M. Decazes, ensuite de M. de Villèle, ensuite, je crois, de M. de Martignac; au moins celui-ci était aimable.
Bien des fois j’ai essayé de deviner Maisonnette. J’ai cru voir une totale absence de logique et quelquefois une capitulation de conscience, un petit remords qui demandait à naître. Tout cela fondé sur le grand axiome: Il faut que je vive.
Maisonnette n’a aucune idée des devoirs du citoyen; il regarde cela comme je regarde, moi, les rapports de l’homme avec les anges que croit si fermement M. F. Ancillon, actuel ministre des affaires étrangères à Berlin (de moi bien connu en 1806 et 7). Maisonnette a peur des devoirs du citoyen comme Dominique[83] de ceux de la religion. Si quelquefois, en écrivant si souvent le mot honneur et loyauté, il lui vient un petit remords, il s’en acquitte dans le for intérieur par son dévouement chevaleresque pour ses amis.
Si j’avais voulu, après l’avoir négligé pendant six mois de suite, je l’aurais fait lever à cinq heures du matin pour aller solliciter pour moi. Il serait allé chercher sous le pôle, pour se battre avec lui, un homme qui aurait douté de mon honneur comme homme de société.
Ne perdant jamais son esprit dans les utopies de bonheur public, de constitution sage, il était admirable, pour savoir les faits particuliers. Un soir, Lussinge, Gazul[84] et moi parlions de M. de Jouy, alors l’auteur à la mode, le successeur de Voltaire; il se lève et va chercher dans un de ses volumineux recueils la lettre autographe par laquelle M. de Jouy demandait aux Bourbons la croix de Saint-Louis.
Il ne fut pas deux minutes à trouver cette pièce, qui jurait d’une manière plaisante avec la vertu farouche du libéral M. de Jouy.
Maisonnette n’avait pas la coquinerie lâche et profonde, le jésuitisme des rédacteurs du Journal des Débats. Aussi, aux Débats, on était scandalisé des quinze ou vingt mille francs que M. de Villèle, cet homme si positif, donnait à Maisonnette.
Les gens de la rue des Prêtres le regardaient comme un niais, cependant ses appointements les empêchaient de dormir comme les lauriers de Miltiade.
Quand nous eûmes admiré la lettre de l’adjudant général de Jouy, Maisonnette dit: «Il est singulier que les deux coryphées de la littérature et du libéralisme actuels s’appellent tous les deux Etienne.»
M. de Jouy naquit à Jouy, d’un bourgeois nommé Etienne. Doué de cette effronterie française que les pauvres Allemands ne peuvent concevoir, à quatorze ans le petit Etienne quitta Jouy, près Versailles, pour aller aux Indes. Là, il se fit appeler Etienne de Jouy, E. de Jouy, et enfin Jouy tout court. Il devint réellement capitaine plus tard; un représentant, je crois, le fit colonel. Quoique brave, il a peu ou point servi. Il était fort joli homme.
Un jour, dans l’Inde, lui et deux ou trois amis entrèrent dans un temple pour éviter une chaleur épouvantable. Ils y trouvèrent la prêtresse, espèce de vestale; M. de Jouy trouva plaisant de la rendre infidèle à Brahma sur l’autel même de son dieu[85].
Les Indiens s’en aperçurent, accoururent en armes, coupèrent les poignets et ensuite la tête à la vestale, scièrent en deux l’officier, camarade de l’auteur de Sylla qui, après la mort de son ami, put monter à cheval et galope encore.
Avant que M. Jouy appliquât son talent pour l’intrigue et la littérature, il était secrétaire général de la Préfecture de Bruxelles vers 1810. Là, je pense, il était l’amant de la préfète et le factotum de M. de Pontécoulan, préfet, homme d’un véritable esprit. Entre M. de Jouy et lui, ils supprimèrent la mendicité, ce qui est immense et plus qu’ailleurs, en Belgique, pays éminemment catholique.
A la chute du grand homme, M. de Jouy demanda la croix de Saint-Louis; les imbéciles qui régnaient la lui ayant refusée, il se mit à se moquer d’eux par la littérature et leur a fait plus de mal que tous les gens de lettres des Débats, si grassement payés, ne leur ont fait de bien. Voir, en 1820, la fureur des Débats contre la Minerve.
M. de Jouy, par son Ermite de la Chaussée d’Antin, livre si bien adapté à l’esprit des bourgeois de France et à la curiosité bête de l’Allemand, s’est vu et s’est cru, pendant cinq ou six ans, le successeur de Voltaire dont, à cause de cela, il avait le buste dans son jardin de la maison des Trois frères.
Depuis 1829, les littérateurs romantiques, qui n’ont même pas autant d’esprit que M. de Jouy, le font passer pour le Cottin de l’époque, et sa vieillesse est rendue malheureuse (amaregiata) par la gloire extravagante de son âge mûr.
Il partageait la dictature littéraire, quand j’arrivai en 1821, avec un autre sot bien autrement grossier, M. A.-V. Arnault, de l’Institut, amant de Mme B...; j’ai beaucoup vu celui-ci chez Mme C....r, sœur de sa maîtresse. Il avait l’esprit d’un portier ivre. Il a cependant fait ces jolis vers:
Il les fit la veille de son départ pour l’exil. Le malheur personnel avait donné quelque vie à cette âme de liège. Je l’avais connu bien bas, bien rampant, vers 1811, chez M. le comte Daru qu’il reçut à l’Académie française. M. de Jouy, beaucoup plus gentil, vendait les restes de sa mâle beauté à Mme D......rs, la plus vieille et la plus ennuyeuse des coquettes de l’époque. Elle était ou elle est encore bien plus ridicule que Mme la comtesse B......y d’H......s qui, dans l’âge tendre de cinquante-sept ans, récoltait encore des amants parmi les gens d’esprit. Je ne sais si c’est à ce titre que je fus obligé de la fuir chez Mme Dubignon. Elle prit ce lourdaud de Manon (maître des requêtes) et comme une femme de mes amies lui disait: «Quoi! un être si laid!»
—Je l’ai pris pour son esprit, dit-elle.
Le bon, c’est que le triste secrétaire de M. Beugnot avait autant d’esprit que de beauté. On ne peut lui refuser l’esprit de conduite, l’art d’avancer par la patience et en avalant des couleuvres, et, d’ailleurs, des connaissances, non pas en finances, mais dans l’art de noter les opérations de finances de l’Etat. Les brigands confondent ces deux choses. Mme d’H......s, dont je regardais les bras qu’elle avait encore superbes, me dit:
—Je vous apprendrai à faire fortune par vos talents. Tout seul, vous vous casserez le nez.
Je n’avais pas assez d’esprit pour la comprendre. Je regardais souvent cette vieille comtesse à cause des charmantes robes de Victorine qu’elle portait. J’aime à la folie une robe bien faite, c’est pour moi la volupté. Jadis, Mme N.-C.-D. me donna ce goût, lié aux souvenirs délicieux de Cideville.
Ce fut, je crois, Mme B......y d’H......s qui m’apprit que l’auteur d’une chanson délicieuse que j’adorais et avais dans ma poche, faisait des petites pièces de vers pour les jours de naissance de ces deux vieux singes: MM. de Jouy et Arnault et de l’effroyable Mme D......s. Voilà ce que je n’ai jamais fait, mais aussi je n’ai pas fait Le roi d’Yvetot, Le Sénateur, La Grand’mère.
M. de Béranger, content d’avoir acquis, en flattant ces magots, le titre de grand poète (d’ailleurs si mérité) a dédaigné de flatter le gouvernement de Louis-Philippe, auquel tant de libéraux se sont vendus.
Mais il faut revenir au petit jardin de la rue Caumartin. Là, chaque soir, en été, nous attendaient de bonnes bouteilles de bière bien fraîche, à nous versée par une grande et belle femme, Mme Romanée, femme séparée d’un imprimeur fripon et maîtresse de Maisonnette, qui l’avait achetée, dudit mari, deux ou trois mille francs.
Là nous allions souvent, Lussinge et moi. Le soir, nous rencontrions, sur le boulevard, M. Darbelles, homme de six pieds, notre ami d’enfance, mais bien ennuyeux. Il nous parlait du cours de Gebelin et voulait avancer par la science. Il a été plus heureux d’une autre façon, puisqu’il est ministre aujourd’hui. Il allait voir sa mère rue Caumartin; pour nous débarrasser de lui, nous entrions chez Maisonnette.
Je commençais, cet été-là, à renaître un peu aux idées de ce monde. Je parvenais à ne plus penser à Milan; pendant cinq ou six heures de suite, le réveil, seul, était encore amer pour moi. Quelquefois je restais dans mon lit, occupé à broyer du noir.
J’écoutais donc dans la bouche de Maisonnette la description de la manière dont le pouvoir, seule chose réelle, était distribué à Paris, alors, en 1821. En arrivant dans une ville, je demande toujours quelles sont les douze plus jolies femmes, quels sont les deux hommes les plus riches, quel est l’homme qui peut me faire pendre.
Maisonnette répondait assez bien à mes questions. L’étonnement pour moi, c’est qu’il fût de bonne foi dans son amour pour le mot de Roi. Quel mot pour un Français! me disait-il avec enthousiasme et ses petits yeux noirs et égarés se levant au ciel.
Maisonnette était professeur de rhétorique en 1811, il donna spontanément congé à ses élèves le jour de la naissance du roi de Rome. En 1815, il fit un pamphlet en faveur des Bourbons. M. Decazes le lut, l’appela et le fit écrivain politique avec six mille francs. Aujourd’hui, Maisonnette est bien commode pour un ministre, il sait parfaitement et sûrement, comme un dictionnaire, tous les petits faits, tous les dessous de cartes des intrigues politiques de Paris de 1815 à 1832.
Je ne voyais pas ce mérite qu’il faut interroger pour le voir. Je n’apercevais que cette incroyable manière de raisonner. Je me disais: De qui se moque-t-on ici? Est-ce de moi? Mais à quoi bon? Est-ce de Lussinge? Est-ce de ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez retroussé? Ce jeune homme avait quelque chose d’effronté et d’extrêmement déplaisant. Ses yeux, petits et sans expression, avaient un air toujours le même et cet air était méchant.
Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son cœur, mais je suis sûr de ses talents—c’est M. le comte Gazul[86], aujourd’hui si connu, et dont une lettre reçue la semaine passée m’a rendu heureux pendant deux jours. Il devait avoir dix-huit ans, étant né, ce me semble, en 1804[87].
Je croirais assez, avec Buffon, que nous tenons beaucoup de nos mères, toute plaisanterie à part sur l’incertitude paternelle, incertitude qui est bien rare pour le premier enfant. Cette théorie me semble confirmée par le comte Gazul. Sa mère a beaucoup d’esprit français et une raison supérieure. Comme son fils, elle me semble susceptible d’attendrissement une fois par an. Je trouve la sensation de sec dans la plupart des ouvrages de M. Gazul, mais j’escompte sur l’avenir.
Dans le temps du joli petit jardin de la rue Caumartin, Gazul était l’élève de rhétorique du plus abominable maître. Le mot abominable est bien étonné de se voir accolé au nom de Maisonnette, le meilleur des êtres. Mais tel était son goût dans les arts—le faux, le brillant, le vaudevillique avant tout.
Il était élève de M. Luce de Lancival que j’ai connu dans ma jeunesse chez M. de Maisonneuve, qui n’imprimait pas ses tragédies, quoiqu’elles eussent rencontrées le succès. Ce brave homme me rendit le service de dire que j’aurais un esprit supérieur[88].
—Vous voulez dire un orgueil supérieur, dit en riant Martial Daru, qui me voyait presque stupide. Mais je lui pardonnais tout, il me menait chez Clotilde, alors première danseuse à l’Opéra. Quelquefois—quels beaux jours pour moi!—je me trouvais dans sa loge à l’Opéra et devant moi, quatrième, elle s’habillait et se déshabillait. Quel moment pour un provincial!
Luce de Lancival avait une jambe de bois et de la gentillesse; du reste, il eût mis un calembour dans une tragédie. Je me figure que c’est ainsi que Dorat devait penser dans les arts. Je trouve le mot juste, c’est un régent de Boucher. Peut-être, en 1860, y aura-t-il encore des tableaux de Boucher au Musée.
Maisonnette avait été l’élève de Luce, et Gazul est l’élève de Maisonnette. C’est ainsi qu’Annibal Carrache est l’élève du flamand Calcar.
Outre sa passion prodigieuse autant que sincère pour le ministre régnant et sa bravoure, Maisonnette avait une autre qualité qui me plaît: il recevait vingt-deux mille francs du ministre pour prouver aux Français que les Bourbons étaient adorables, et il en mangeait trente.
Après avoir écrit quelquefois deux heures de suite, pour persuader les Français, Maisonnette allait voir une femme honnête du peuple à laquelle il offrait cinq cents francs. Il était laid, petit, mais il avait un feu tellement espagnol, qu’après trois visites, ces dames oubliaient sa singulière figure pour ne plus voir que la sublimité du billet de cinq cents francs.
Il faut que j’ajoute quelque chose pour l’œil d’une femme honnête et sage, si jamais un tel œil s’arrête sur ces pages: D’abord cinq cents francs en 1832, c’est comme mille en 1872. Ensuite, une charmante marchande de cachets m’avoua qu’avant le billet de cinq cents francs de Maisonnette, elle n’avait jamais eu à elle un double napoléon.
Les gens riches sont bien injustes et bien comiques lorsqu’ils se font juges dédaigneux de tous les péchés et crimes commis pour de l’argent. Voyez la vie de M. le duc Decazes depuis sa chute en 1820, après l’action de Louvel, jusqu’à ce jour.
Me voici donc en 1822, passant trois soirées par semaine à l’Opéra-Bouffe et une ou deux chez Maisonnette, rue Caumartin. Quand j’ai eu du chagrin, la soirée a toujours été le moment difficile de ma vie. Les jours d’Opéra, de minuit à deux heures, j’étais chez Mme Pasta avec Lussinge, Miniorini, Fiori, etc.
Je faillis avoir un duel avec un homme fort gai et fort brave qui voulait que je le présentasse chez Mme Pasta. C’est l’aimable Edouard Edwards, cet Anglais, le seul de sa race qui eût l’habitude de faire de la gaieté, mon compagnon de voyage en Angleterre, celui qui, à Londres, voulait se battre pour moi.
Vous n’avez pas oublié qu’il m’avait averti d’une vilaine faute: de n’avoir pas pris assez garde à une insinuation offensante d’une espèce de paysan, capitaine d’un bateau à Calais.
Je déclinai de le présenter; c’était le soir et déjà alors, ce pauvre Edouard, à neuf heures du soir, n’était plus l’homme du matin.
—Savez-vous, mon cher B... me dit-il, qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être offensé.
—Savez-vous, mon cher Edwards, que j’ai autant d’orgueil que vous et que votre franchise m’est fort indifférente, etc.
Cela alla fort bien; je tire fort bien, je casse neuf poupées sur douze—M. Prosper Mérimée l’a vu au tir du Luxembourg—Edwards tirait bien aussi, peut-être un peu moins bien.
Enfin cette querelle augmenta notre amitié. Je m’en souviens parce que, après une étourderie bien digne de moi, je lui demandais le lendemain ou le surlendemain au plus tard, de me présenter au fameux docteur Edwards, son frère, dont on parlait beaucoup en 1822. Il tuait mille grenouilles par mois et allait, dit-on, découvrir comment nous respirons et un remède pour les maladies de poitrine des jolies femmes.
Vous savez que le froid, au sortir du bal, tue chaque année, à Paris, onze cents jeunes femmes[89]. J’ai vu le chiffre officiel.
Or le savant, sage, tranquille, appliqué docteur Edwards avait en fort petite recommandation les amis de son frère Edouard. D’abord, le docteur avait seize frères et mon ami était le plus mauvais sujet de tous. C’est à cause de son ton trop gai et de son amour passionné pour la plus mauvaise plaisanterie, qu’il ne voulait pas laisser perdre si elle lui venait, que je n’avais pas voulu le mener chez Mme Pasta. Il avait une grosse tête, de beaux yeux et les plus jolis cheveux blonds que j’ai vus. Sans cette diable de manie de vouloir avoir autant d’esprit qu’un Français, il eût été fort aimable, et il n’eut tenu qu’à lui d’avoir les plus grands succès auprès des femmes comme je le dirai en parlant d’Eugeny[90], mais elle est encore si jeune, que peut-être il est mal d’en parler dans ce bavardage qui peut être imprimé dix ans après ma mort. Si je mets vingt, toutes les nuances de la vie seront changées, le lecteur ne verra plus que les masses. Et où diable sont les masses dans ces jeux de ma plume? C’est une chose à examiner.
Je crois que, pour se venger noblement, car il avait l’âme noble quand elle n’était pas offusquée par cinquante verres d’eau-de-vie, Edwards travailla beaucoup pour obtenir la permission de me présenter au docteur.
Je trouvai un petit salon archi-bourgeois; une femme du plus grand mérite qui parlait morale et que je pris pour une quakeress et enfin dans le docteur un homme du plus rare mérite caché dans un petit corps malingre duquel la vie avait l’air de s’échapper. On n’y voyait pas dans ce salon (rue du Helder nº 12). On m’y reçut fraîchement.
Quelle diable d’idée de m’y faire présenter! Ce fut un caprice imprévu, une folie. Au fond, si je désirais quelque chose, c’était de connaître les hommes. Tous les mois, peut-être je retrouvais cette idée, mais il fallait que les goûts, les passions, les autres folies qui remplissaient ma vie, laissassent tranquille la surface de l’eau pour que cette image pût y apparaître. Je me disais alors, je ne suis pas comme... (sic) comme... (sic), des fats de ma connaissance; je ne choisis pas mes amis.
Je prends au hasard ce qui se trouve sur ma route.
Cette phrase a fait mon orgueil pendant dix ans.
Il m’a fallu trois années pour vaincre la répugnance et la frayeur que j’inspirais dans le salon de Mme Edwards. On me prenait pour un Don Juan, pour un monstre de séduction et d’esprit infernal. Certainement, il ne m’en eût pas coûté davantage pour me faire supporter dans le salon de Mme de Talaru, ou de Mme Duras, ou de Mme de Broglie, qui admettait tout couramment des bourgeois, ou de Mme G....t que j’aimais (je parle de Mlle P. de M.), ou même dans le salon de Mme Récamier.
Mais, en 1822, je n’avais pas compris toute l’importance de la réponse à cette question sur un homme qui imprime un livre qu’on lit: Quel homme est-ce?
J’ai été sauvé du mépris par cette réponse: Il va beaucoup chez Mme de Tracy. La société de 1829 a besoin de mépriser l’homme à qui, à tort ou à raison, elle accorde quelque esprit dans ses livres. Elle a peur, elle n’est plus juge impartial. Qu’eût-ce été si l’on avait répondu: Il va beaucoup chez Mme de Duras (Mlle de Kersaint).
Hé bien! même aujourd’hui, où je sais l’importance de ces réponses, à cause de cette importance même, je laisserais le salon à la mode. (Je viens de déserter le salon de lady Holye... en 1832).
Je fus fidèle au salon du docteur Edwards, qui n’était point aimable, comme on l’est à une maîtresse laide, parce que je pouvais le laisser chaque mercredi (c’était le jour de Mme Edwards).
Je me soumettrais à tout par le caprice du moment; si l’on me dit la veille: Demain il faudra vous soumettre à tel moment d’ennui, mon imagination en fait un monstre, et je me jetterais par la fenêtre plutôt que de me laisser mener dans un salon ennuyeux.
Chez Mme Edwards, je connus M. Stritch, anglais impassible et triste, parfaitement honnête, victime de l’Amirauté, car il était Irlandais et avocat, et cependant défendant, comme faisant partie de son honneur, les préjugés semés et cultivés dans les têtes anglaises par l’aristocratie.
J’ai retrouvé cette singulière absurdité mêlée avec la plus haute honnêteté, la plus parfaite délicatesse, chez M. Rogers, près Birmingham (chez qui je passai quelque temps en août 1826). Ce caractère est fort commun en Angleterre. Pour les idées semées et cultivées par l’intérêt de l’aristocratie, on peut dire, ce qui n’est pas peu, que l’Anglais manque de logique presque autant qu’un Allemand.
La logique de l’Anglais, si admirable en finance et dans tout ce qui tient à un art qui produit de l’argent à la fin de chaque semaine, devient confuse dès qu’on s’élève à des sujets un peu abstraits et qui, directement, ne produisent pas de l’argent. Ils sont devenus imbéciles dans les raisonnements relatifs à la haute littérature par le même mécanisme qui donne des imbéciles à la diplomatie of the King of French, on ne choisit que dans un petit nombre d’hommes. Tel homme fait pour raisonner sur le génie de Shakespeare et de Cervantes (grands hommes morts le même jour, 16 avril 1616, je crois), est marchand de fil de coton à Manchester. Il se reprocherait comme perte de temps d’ouvrir un livre directement relatif au coton, et à son exportation en Allemagne, quand il est filé, etc., etc.
De même le King of French ne choisit ses diplomates que parmi les jeunes gens de grande naissance et de haute fortune. Il faut chercher la valeur là où s’est formé M. Thiers (vendu en 1830). Il est fils d’un petit bourgeois d’Aix en Provence.
Arrivé à l’été de 1822, ou à peu près après mon départ de Milan, je ne songeais que rarement à m’esquiver volontairement de ce monde. Ma vie se remplissait, non pas de choses agréables, mais enfin de choses quelconques qui s’interposaient entre moi et le dernier bonheur qui avait fait l’objet de mon culte.
J’avais deux plaisirs fort innocents: 1º Bavarder après déjeuner en me promenant avec Lussinge ou quelque homme de ma connaissance; j’en avais huit ou dix, tous, comme à l’ordinaire, donnés par le hasard; 2º quand il faisait chaud, aller lire les journaux anglais dans la jardin de Galigliani. Là je relus avec délices quatre ou cinq romans de Walter Scott. Le premier, celui où se trouvent Henry Morton et le sergent Boswell (Old Mortality, je crois) me rappelait les souvenirs si vifs pour moi de Volterre. Je l’avais souvent ouvert par hasard, attendant Métilde à Florence, dans le cabinet littéraire de Molini sur l’Arno. Je les lus comme souvenir de 1818.
J’eus de longues disputes avec Lussinge. Je soutenais qu’un grand tiers du mérite de sir Walter Scott était dû à un secrétaire qui lui ébauchait les descriptions de paysage en présence de la nature. Je le trouvais comme je le trouve, faible en peinture de passion, en connaissance du cœur humain. La postérité confirmera-t-elle le jugement des contemporains qui place le Baronnet Ultra immédiatement après Shakespeare.
Moi j’ai en horreur sa personne et j’ai plusieurs fois refusé de le voir (à Paris, par M. de Mirbel, à Naples en 1832, à Rome) (idem).
Fox lui donna une place de cinquante ou cent mille francs et il est parti de là pour calomnier lord Byron, qui profita de cette haute leçon d’hypocrisie: voir la lettre que lord Byron m’écrivit en 1823[91].
La santé morale me revenant, dans l’été de 1822, je songeais à faire imprimer un livre intitulé l’Amour, écrit au crayon à Milan en me promenant et en songeant à Métilde.
Je comptais le refaire à Paris et il en a grand besoin. Songer un peu profondément à ces sortes de choses me rendait trop triste, c’était passer la main violemment sur une blessure à peine cicatrisée. Je transcrivis à l’encre ce qui était encore au crayon.
Mon ami Edwards me trouva un libraire (M. Mongie) qui ne me donna rien de mon manuscrit et me promit la moitié du bénéfice, si jamais il y en avait.
Aujourd’hui que le hasard m’a donné des salons, je reçois des lettres de libraires à moi inconnus (juin 1832, de M. Thievoz, je crois) qui m’offrent de payer comptant des manuscrits. Je ne me doutais pas de tout le mécanisme de la basse littérature. Cela m’a fait horreur et m’eût dégoûté d’écrire. Les intrigues de M. Hugo (voir dans la Gazette des Tribunaux de 1831, son procès avec la librairie Bossan ou Plozan), les manœuvres de M. de Chateaubriand, les courses de Béranger, mais elles sont si justifiables, ce grand poète avait été destitué par les Bourbons de sa place de 1,800 fr. au ministère de l’Intérieur.
La bêtise des Bourbons paraît dans tout son jour. S’ils n’eussent pas bassement destitué un pauvre commis pour une chanson gaie bien plus que méchante, ce grand poète n’eût pas cultivé son talent et ne fût pas devenu un des plus puissants leviers qui a chassé les Bourbons. Il a formé gaiement le mépris des Français pour ce trône pourri. C’est ainsi que l’appelait la reine d’Espagne, morte à Rome, l’amie du prince de La Paix.
Le hasard me fit connaître cette Cour, mais écrire autre chose que l’analyse du cœur humain m’ennuie; si le hasard m’avait donné un secrétaire, j’aurais été une autre (mot illisible).
—Nous avons bien assez de celle-ci, dit l’avocat du diable.
Cette vieille reine avait amené d’Espagne à Rome un vieux confesseur. Ce confesseur entretenait la belle-fille du cuisinier de l’Académie de France. Cet Espagnol fort vieux et encore vert galant, eut l’imprudence de dire (ici je ne puis donner les détails plaisants, les masques vivent) de dire enfin que Ferdinand VII était le fils d’un tel et non de Charles IV; c’était là un des grands péchés de la vieille reine. Elle était morte, un espion sut le propos du prêtre. Ferdinand l’a fait enlever à Rome et cependant, au lieu de lui faire donner du poison, une contre-intrigue que j’ignore a fait jeter ce vieillard aux Présides.
Oserai-je dire quelle était la maladie de cette vieille reine remplie de bon sens? (je le sus à Rome en 1817 ou 1824): c’était une suite de galanteries si mal guéries qu’elle ne pouvait tomber sans se casser un os. La pauvre femme, étant reine, avait honte de ces accidents fréquents et n’osait se faire bien guérir. Je trouvai le même genre de malheur à la Cour de Napoléon en 1811. Je connaissais hélas! beaucoup l’excellent Cuillerier. Je lui menai trois dames, à deux desquelles je bandai les yeux (rue de l’Odéon nº 26).
Il me dit deux jours après qu’elles avaient la fièvre (effet de la vergogne et non de la maladie). Ce parfaitement galant homme ne leva jamais les yeux pour les regarder.
Il est toujours heureux pour la race des Bourbons d’être débarrassée d’un stremon[92] comme Ferdinand VII. M. le duc de Laval, parfaitement honnête homme, mais noble et duc (ce qui fait deux maladies mentales) s’honorait en me parlant de l’amitié de Ferdinand VII. Et cependant il avait été trois ans ambassadeur à sa cour.
Cela rappelle la haine profonde de Louis XVI pour Franklin. Ce prince trouva une manière vraiment bourbonnique de se venger: il fit peindre la figure, de ce vénérable vieillard au fond d’un pot de chambre de porcelaine.
Mme Campan nous racontait cela chez Mme Cardon (rue de Lille, au coin de la rue de Bellechasse), après le 18 Brumaire. Les mémoires d’alors, qu’on lisait chez Mme Cardon, étaient bien opposés à la rapsodie larmoyante qui attendrit les jeunes femmes les plus distinguées du faubourg Saint-Honoré (ce qui a désenchanté l’une d’elles à mes faibles yeux, vers 1827).
Me voilà donc avec une occupation pendant l’été de 1822. Corriger les épreuves de l’Amour imprimé in-12—sur du mauvais papier. M. Mongie me jura avec indignation qu’on l’avait trompé sur la qualité du papier. Je ne connaissais pas les libraires en 1822. Je n’avais jamais eu affaire qu’à M. Firmin Didot, auquel je payais tout papier d’après son tarif. M. Mongie faisait des gorges chaudes de mon imbécillité.
—Ah! celui-là n’est pas ficelle! disait-il en pâmant de rire et en me comparant aux Ancelot, aux Vitet, aux... (sic) et autres auteurs de métier.
Hé bien! j’ai découvert par la suite que M. Mongie était de bien loin le plus honnête homme. Que dirai-je de mon ami, M. Sautelet, jeune avocat, mon ami avant qu’il ne fût libraire?
Mais le pauvre diable s’est tué de chagrin en se voyant délaissé par une veuve riche, nommée Mme Bonnet ou Bourdel, quelque nom noble de ce genre et qui lui préférait un jeune pair de France (cela commençait à être un son bien séduisant en 1828). Cet heureux pair était, je crois, M. Pérignon, qui avait eu mon amie, Mlle Vigano, la fille du grand homme, en 1820.
C’était une chose bien dangereuse pour moi, que de corriger les épreuves d’un livre qui me rappelait tant de nuances de sentiments que j’avais éprouvés en Italie. J’eus la faiblesse de prendre une chambre à Montmorency. J’y allais le soir en deux heures par la diligence de la rue Saint-Denis. Au milieu des bois, surtout à gauche de la Sablonnière en montant, je corrigeais mes épreuves. Je faillis devenir fou.
Les folles idées de retourner à Milan, que j’avais si souvent repoussées, me revenaient avec une force étonnante. Je ne sais pas comment je fis pour résister.
La force de la passion qui fait qu’on ne regarde qu’une seule chose, ôte tout souvenir de la distance où je me trouve de ces temps-là. Je ne me rappelle que la forme des arbres de cette partie du bois de Montmorency.
Ce qu’on appelle la vallée de Montmorency n’est qu’un coin de promontoire qui s’avance vers la vallée de la Seine et directement sur le dôme des Invalides[93].
Quand Lanfranc peignait une coupole à cent cinquante pieds de hauteur, il outrait certains traits.—L’aria depinge (l’air se charge de peindre), disait-il.
De même comme on sera bien plus détrompé des Kings, des blesno (nobles) et des tresprê (prêtres) vers 1870 qu’aujourd’hui, il me vient la tentation d’outrer certains traits contre cette minever[94] de l’espèce humaine, mais j’y résiste, ce serait être infidèle à la vérité,