—Je crois, mon ami, que tu fais la part des idées trop belle, dit La Brière d'une voix douce et mélodieuse qui produisit un soudain contraste avec le ton péremptoire du poëte dont l'organe flexible avait quitté le ton de la câlinerie pour le ton magistral de la Tribune. Le génie doit être estimé, surtout, en raison de son utilité. Parmentier, Jacquart et Papin, à qui l'on élèvera des statues quelque jour, sont aussi des gens de génie. Ils ont changé ou changeront la face des États en un sens. Sous ce rapport, Desplein se présentera toujours aux yeux des penseurs, accompagné d'une génération tout entière dont les larmes, dont les souffrances auront cessé sous sa main puissante.
Il suffisait que cette opinion fût émise par Ernest pour que Modeste voulût la combattre.
—A ce compte, dit-elle, monsieur, celui qui trouverait le moyen de faucher le blé sans gâter la paille, par une machine qui ferait l'ouvrage de dix moissonneurs, serait un homme de génie?
—Oh! oui, ma fille, dit madame Mignon, il serait béni du pauvre dont le pain coûterait alors moins cher, et celui que bénissent les pauvres est béni de Dieu!
—C'est donner le pas à l'utile sur l'art, répondit Modeste en hochant la tête.
—Sans l'utile, dit Charles Mignon, où prendrait-on l'art? sur quoi s'appuierait, de quoi vivrait, où s'abriterait et qui payerait le poëte?
—Oh! mon cher père, cette opinion est bien capitaine au long cours, épicier, bonnet de coton!... Que Gobenheim et monsieur le Référendaire, dit-elle en montrant La Brière, qui sont intéressés à la solution de ce problème social, le soutiennent, je le conçois; mais vous, dont la vie a été la poésie la plus inutile de ce siècle, puisque votre sang répandu sur l'Europe, et vos énormes souffrances exigées par un colosse, n'ont pas empêché la France de perdre dix départements acquis par la République, comment donnez-vous dans ce raisonnement excessivement perruque, comme disent les romantiques?.... On voit bien que vous revenez de la Chine.
L'irrévérence des paroles de Modeste fut aggravée par un petit ton méprisant et dédaigneux qu'elle prit à dessein et dont s'étonnèrent également madame Latournelle, madame Mignon et Dumay. Madame Latournelle n'y voyait pas clair tout en ouvrant les yeux. Butscha, dont l'attention était comparable à celle d'un espion, regarda d'une manière significative monsieur Mignon en lui voyant le visage coloré par une vive et soudaine indignation.
—Encore un peu, mademoiselle, et vous alliez manquer de respect à votre père, dit en souriant le colonel éclairé par le regard de Butscha. Voilà ce que c'est que de gâter ses enfants.
—Je suis fille unique!.... répondit-elle insolemment.
—Unique! répéta le notaire en accentuant ce mot.
—Monsieur, répondit sèchement Modeste à Latournelle, mon père est très heureux que je me fasse son précepteur; il m'a donné la vie, je lui donne le savoir, il me redevra quelque chose.
—Il y a manière, et surtout l'occasion, dit madame Mignon.
—Mais mademoiselle a raison, reprit Canalis en se levant et se posant à la cheminée dans l'une des plus belles attitudes de sa collection de mines. Dieu, dans sa prévoyance, a donné des aliments et des vêtements à l'homme, et il ne lui a pas directement donné l'art! Il a dit à l'homme:—«Pour vivre, tu te courberas vers la terre; pour penser, tu t'élèveras vers moi!» Nous avons autant besoin de la vie de l'âme que de celle du corps. De là, deux utilités. Ainsi, bien certainement on ne se chausse pas d'un livre. Un chant d'épopée ne vaut pas, au point de vue utilitaire, une soupe économique du bureau de bienfaisance. La plus belle idée remplacerait difficilement la voile d'un vaisseau. Certes, une marmite autoclave, en se soulevant de deux pouces sur elle-même, nous procure le calicot à cinq sous le mètre meilleur marché; mais cette machine et les perfections de l'industrie ne soufflent pas la vie à un peuple, et ne diront pas à l'avenir qu'il a existé; tandis que l'art égyptien, l'art mexicain, l'art grec, l'art romain avec leurs chefs-d'œuvre taxés d'inutiles, ont attesté l'existence de ces peuples dans le vaste espace du temps, là où de grandes nations intermédiaires dénuées d'hommes de génie ont disparu, sans laisser sur le globe leur carte de visite! Toutes les œuvres du génie sont le summum d'une civilisation, et présupposent une immense utilité. Certes, une paire de bottes ne l'emporte pas à vos yeux sur une pièce de théâtre, et vous ne préférerez pas un moulin à l'église de Saint-Ouen? Eh bien, un peuple est animé du même sentiment qu'un homme, et l'homme a pour idée favorite de se survivre à lui-même moralement comme il se reproduit physiquement. La survie d'un peuple est l'œuvre de ses hommes de génie. En ce moment, la France prouve énergiquement la vérité de cette thèse. Assurément, elle est primée en industrie, en commerce, en navigation par l'Angleterre; et, néanmoins, elle est, je le crois, à la tête du monde par ses artistes, par ses hommes de talent, par le goût de ses produits. Il n'est pas d'artiste ni d'intelligence qui ne vienne demander à Paris ses lettres de maîtrise. Il n'y a d'école de peinture en ce moment qu'en France, et nous régnerons par le Livre peut-être plus sûrement, plus longtemps que par le Glaive. Dans le système d'Ernest, on supprimerait les fleurs de luxe, la beauté de la femme, la musique, la peinture et la poésie, assurément la Société ne serait pas renversée, mais je demande qui voudrait accepter la vie ainsi? Tout ce qui est utile est affreux et laid. La cuisine est indispensable dans une maison; mais vous vous gardez bien d'y séjourner, et vous vivez dans un salon que vous ornez, comme l'est celui-ci, de choses parfaitement superflues. A quoi ces charmantes peintures, ces bois façonnés servent-ils? Il n'y a de beau que ce qui nous semble inutile! Nous avons nommé le Seizième siècle, la Renaissance, avec une admirable justesse d'expression. Ce siècle fut l'aurore d'un monde nouveau, les hommes en parleront encore qu'on ne se souviendra plus de quelques siècles antérieurs, dont tout le mérite sera d'avoir existé, comme ces millions d'êtres qui ne comptent pas dans une génération!
—Guenille, soit! ma guenille m'est chère! répondit assez plaisamment le duc d'Hérouville pendant le silence qui suivit cette prose pompeusement débitée.
—L'art qui, selon vous, dit Butscha en s'attaquant à Canalis, serait la sphère dans laquelle le génie est appelé à faire ses évolutions, existe-t-il? N'est-ce pas un magnifique mensonge auquel l'homme social a la manie de croire? Qu'ai-je besoin d'avoir un paysage de Normandie dans ma chambre quand je puis l'aller voir très bien réussi par Dieu? Nous avons dans nos rêves des poëmes plus beaux que l'Iliade. Pour une somme peu considérable, je puis trouver à Valognes, à Carentan, comme en Provence, à Arles, des Vénus tout aussi belles que celles de Titien. La Gazette des Tribunaux publie des romans autrement faits que ceux de Walter Scott, qui se dénouent terriblement, avec du vrai sang et non avec de l'encre. Le bonheur et la vertu sont au-dessus de l'art et du génie.
—Bravo! Butscha, s'écria madame Latournelle.
—Qu'a-t-il dit? demanda Canalis à La Brière en cessant de recueillir dans les yeux et dans l'attitude de Modeste les charmants témoignages d'une admiration naïve.
Le mépris qu'avait essuyé La Brière, et surtout l'irrespectueux discours de la fille au père, contristaient tellement ce pauvre jeune homme, qu'il ne répondit pas à Canalis; ses yeux, douloureusement attachés sur Modeste, accusaient une méditation profonde. L'argumentation du clerc fut reproduite avec esprit par le duc d'Hérouville, qui finit en disant que les extases de sainte Thérèse étaient bien supérieures aux créations de lord Byron.
—Oh! monsieur le duc, répondit Modeste, c'est une poésie entièrement personnelle, tandis que le génie de Byron ou celui de Molière profitent au monde...
—Mets-toi donc d'accord avec monsieur le baron, répondit vivement Charles Mignon. Tu veux maintenant que le génie soit utile, absolument comme le coton; mais tu trouveras peut-être la logique aussi perruque, aussi vieille que ton pauvre bonhomme de père.
Butscha, La Brière et madame de Latournelle échangèrent des regards à demi moqueurs qui poussèrent Modeste d'autant plus avant dans la voie de l'irritation qu'elle resta court pendant un moment.
—Mademoiselle, rassurez-vous, dit Canalis en lui souriant, nous ne sommes ni battus ni pris en contradiction. Toute œuvre d'art, qu'il s'agisse de la littérature, de la musique, de la peinture, de la sculpture ou de l'architecture, implique une utilité sociale positive, égale à celle de tous les autres produits commerciaux. L'art est le commerce par excellence, il le sous-entend. Un livre, aujourd'hui, fait empocher à son auteur quelque chose comme dix mille francs, et sa fabrication suppose l'imprimerie, la papeterie, la librairie, la fonderie, c'est-à-dire des milliers de bras en action. L'exécution d'une symphonie de Beethoven ou d'un opéra de Rossini demande tout autant de bras, de machines et de fabrications. Le prix d'un monument répond encore plus brutalement à l'objection. Aussi peut-on dire que les œuvres du génie ont une base extrêmement coûteuse, et nécessairement profitable à l'ouvrier.
Établi sur cette thèse, Canalis parla pendant quelques instants avec un grand luxe d'images et en se complaisant dans sa phrase; mais il lui arriva, comme à beaucoup de grands parleurs, de se trouver dans sa conclusion au point de départ de la conversation, et du même avis que La Brière, sans s'en apercevoir.
—Je vois avec plaisir, mon cher baron, dit finement le petit duc d'Hérouville, que vous serez un grand ministre constitutionnel.
—Oh! dit Canalis avec un geste de grand homme, que prouvons-nous dans toutes nos discussions? l'éternelle vérité de cet axiome: Tout est vrai et tout est faux! Il y a pour les vérités morales, comme pour les créatures, des milieux où elles changent d'aspect au point d'être méconnaissables.
—La société vit de choses jugées, dit le duc d'Hérouville.
—Quelle légèreté! dit tout bas madame Latournelle à son mari.
—C'est un poëte, répondit Gobenheim qui entendit le mot.
Canalis, qui se trouvait à dix lieues au-dessus de ses auditeurs et qui peut-être avait raison dans son dernier mot philosophique, prit pour des symptômes d'ignorance l'espèce de froid peint sur toutes les figures; mais il se vit compris par Modeste, et il resta content, sans deviner combien le monologue est blessant pour des provinciaux dont la principale occupation est de démontrer aux Parisiens l'existence, l'esprit et la sagesse de la province.
—Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la duchesse de Chaulieu? demanda le duc à Canalis pour changer de conversation.
—Je l'ai quittée il y a six jours, répondit Canalis.
—Elle va bien? reprit le duc.
—Parfaitement bien.
—Ayez la bonté de me rappeler à son souvenir quand vous lui écrirez.
—On la dit charmante? reprit Modeste en s'adressant au duc.
—Monsieur le baron, répondit le Grand-Écuyer, peut en parler plus savamment que moi.
—Plus que charmante, dit Canalis en acceptant la perfidie de monsieur d'Hérouville; mais je suis partial, mademoiselle, c'est mon amie depuis dix ans; je lui dois tout ce que je puis avoir de bon, elle m'a préservé des dangers du monde. Enfin, monsieur le duc de Chaulieu lui-même m'a fait entrer dans la voie où je suis. Sans la protection de cette famille, le roi, les princesses auraient pu souvent oublier un pauvre poëte comme moi; aussi mon affection sera-t-elle toujours pleine de reconnaissance.
Ceci fut dit avec des larmes dans la voix.
—Combien nous devons aimer celle qui vous a dicté tant de chants sublimes, et qui vous inspire un si beau sentiment, dit Modeste attendrie. Peut-on concevoir un poëte sans muse?
—Il serait sans cœur, il ferait des vers secs comme ceux de Voltaire qui n'a jamais aimé que Voltaire, répondit Canalis.
—Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de me dire à Paris, demanda le Breton à Canalis, que vous n'éprouviez aucun des sentiments que vous exprimez?
—La botte est droite, mon brave soldat, répondit le poëte en souriant, mais apprenez qu'il est permis d'avoir à la fois beaucoup de cœur et dans la vie intellectuelle et dans la vie réelle. On peut exprimer de beaux sentiments sans les éprouver, et les éprouver sans pouvoir les exprimer. La Brière, mon ami que voici, aime à en perdre l'esprit, dit-il avec générosité en regardant Modeste; moi, qui certes aime autant que lui, je crois, à moins de me faire illusion, que je pourrais donner à mon amour une forme littéraire en harmonie avec sa puissance; mais je ne réponds pas, mademoiselle, dit-il en se tournant vers Modeste avec une grâce un peu trop cherchée, de ne pas être demain sans esprit...
Ainsi, le poëte triomphait de tout obstacle, il brûlait en l'honneur de son amour les bâtons qu'on lui jetait entre les jambes, et Modeste restait ébahie de cet esprit parisien qu'elle ne connaissait pas et qui brillantait les déclamations du discoureur.
—Quel sauteur! dit Butscha dans l'oreille du petit Latournelle après avoir entendu la plus magnifique tirade sur la religion catholique et sur le bonheur d'avoir pour épouse une femme pieuse, servie en réponse à un mot de madame Mignon.
Modeste eut sur les yeux comme un bandeau; le prestige du débit et l'attention qu'elle prêtait à Canalis, par parti pris, l'empêcha de voir ce que Butscha remarquait soigneusement, la déclamation, le défaut de simplicité, l'emphase substituée au sentiment et toutes les incohérences qui dictèrent au clerc son mot un peu trop cruel. Là où monsieur Mignon, Dumay, Butscha, Latournelle s'étonnaient de l'inconséquence de Canalis sans tenir compte de l'inconséquence d'une conversation, toujours si capricieuse en France, Modeste admirait la souplesse du poëte, et se disait en l'entraînant avec elle dans les chemins tortueux de sa fantaisie: «Il m'aime!» Butscha, comme tous les spectateurs de ce qu'il faut appeler cette représentation, fut frappé du défaut principal des égoïstes que Canalis laisse un peu trop voir, comme tous les gens habitués à pérorer dans les salons. Soit qu'il comprît d'avance ce que l'interlocuteur voulait dire, soit qu'il n'écoutât point, ou soit qu'il eût la faculté d'écouter tout en pensant à autre chose, Melchior offrait ce visage distrait qui déconcerte la parole autant qu'il blesse la vanité. Ne pas écouter est non-seulement un manque de politesse, mais encore une marque de mépris. Or Canalis pousse un peu loin cette habitude, car souvent il oublie de répondre à un discours qui veut une réponse, et passe sans aucune transition polie au sujet dont il se préoccupe. Si d'un homme haut placé, cette impertinence s'accepte sans protêt, elle engendre au fond des cœurs un levain de haine et de vengeance; mais d'un égal, elle va jusqu'à dissoudre l'amitié. Quand, par hasard, Melchior se force à écouter, il tombe dans un autre défaut, il ne fait que se prêter, il ne se donne pas. Sans être aussi choquant, ce demi-sacrifice indispose tout autant l'écouteur et le laisse mécontent. Rien ne rapporte plus dans le commerce du monde que l'aumône de l'attention. A bon entendeur, salut! n'est pas seulement un précepte évangélique, c'est encore une excellente spéculation; observez-le, on vous passera tout, jusqu'à des vices. Canalis prit beaucoup sur lui dans l'intention de plaire à Modeste; mais, s'il fut complaisant pour elle, il redevint souvent lui-même avec les autres.
Modeste, impitoyable pour les dix martyrs qu'elle faisait, pria Canalis de lire une de ses pièces de vers, elle voulait un échantillon du talent de lecture si vanté. Canalis prit le volume que lui tendit Modeste et roucoula, tel est le mot propre, celle de ses poésies qui passe pour être la plus belle, une imitation des Amours des anges de Moore, intitulée Vitalis, que mesdames Latournelle et Dumay, Gobenheim et le caissier accueillirent par quelques bâillements.
—Si vous jouez bien au whist, monsieur, dit Gobenheim en présentant cinq cartes mises en éventail, je n'aurai jamais vu d'homme aussi accompli que vous...
Cette question fit rire, car elle fut la traduction des idées de chacun.
—Je le joue assez, pour pouvoir vivre en province le reste de mes jours, répondit Canalis. Voici sans doute plus de littérature et de conversation qu'il n'en faut à des joueurs de whist, ajouta-t-il avec impertinence en jetant son volume sur la console.
Ce détail indique les dangers que court le héros d'un salon à sortir, comme Canalis, de sa sphère; il ressemble alors à l'acteur chéri d'un certain public, dont le talent se perd en quittant son cadre et abordant un théâtre supérieur.
On mit ensemble le baron et le duc, Gobenheim fut le partenaire de Latournelle. Modeste vint se placer auprès du poëte, au grand désespoir du pauvre Ernest qui suivait sur le visage de la capricieuse jeune fille les progrès de la fascination exercée par Canalis. La Brière ignorait le don de séduction que possédait Melchior et que la nature a souvent refusé aux êtres vrais, assez généralement timides. Ce don exige une hardiesse, une vivacité de moyens qu'on pourrait appeler la voltige de l'esprit; il comporte même un peu de mimique; mais n'y a-t-il pas toujours, moralement parlant, un comédien dans un poëte? Entre exprimer des sentiments qu'on n'éprouve pas, mais dont on conçoit toutes les variantes, et les feindre quand on en a besoin pour obtenir un succès sur le théâtre de la vie privée, la différence est grande; néanmoins, si l'hypocrisie nécessaire à l'homme du monde a gangrené le poëte, il arrive à transporter les facultés de son talent dans l'expression d'un sentiment nécessaire, comme le grand homme voué à la solitude finit par transborder son cœur dans son esprit.
—Il travaille pour les millions, se disait douloureusement La Brière, et il jouera si bien la passion que Modeste y croira!
Et au lieu de se montrer plus aimable et plus spirituel que son rival, La Brière imita le duc d'Hérouville, il resta sombre, inquiet, attentif; mais là où l'homme de cour étudiait les incartades de la jeune héritière, Ernest fut en proie aux douleurs d'une jalousie noire et concentrée, il n'avait pas encore obtenu un regard de son idole. Il sortit, pour quelques instants, avec Butscha.
—C'est fini, dit-il, elle est folle de lui, je suis plus que désagréable, et d'ailleurs elle a raison! Canalis est charmant, il a de l'esprit dans son silence, de la passion dans les yeux, de la poésie dans ses amplifications...
—Est-ce un honnête homme? demanda Butscha.
—Oh! oui, répondit La Brière. Il est loyal, chevaleresque, et capable de perdre, soumis à l'influence d'une Modeste, les petits travers que lui a donnés madame de Chaulieu...
—Vous êtes un brave garçon, dit le petit bossu. Mais, est-il capable d'aimer, et l'aimera-t-il?
—Je ne sais pas, répondit La Brière. A-t-elle parlé de moi? demanda-t-il après un moment de silence.
—Oui, dit Butscha qui redit à La Brière le mot échappé à Modeste sur les déguisements.
Le Référendaire alla se jeter sur un banc, et s'y cacha la tête dans ses mains; il ne pouvait retenir ses larmes et ne voulait pas les laisser voir à Butscha; mais le nain était homme à les deviner.
—Qu'avez-vous, monsieur? demanda Butscha.
—Elle a raison!... dit La Brière en se relevant brusquement, je suis un misérable.
Il raconta la tromperie à laquelle l'avait convié Canalis; mais en faisant observer à Butscha qu'il avait voulu détromper Modeste avant qu'elle se fût démasquée, et il se répandit en apostrophes assez enfantines sur le malheur de sa destinée. Butscha reconnut sympathiquement l'amour dans sa vigoureuse et sapide naïveté, dans ses vraies, dans ses profondes anxiétés.
—Mais pourquoi, dit-il au Référendaire, ne vous développez-vous pas devant mademoiselle Modeste, et laissez-vous votre rival faire ses exercices...
—Ah! vous n'avez donc pas senti, lui dit La Brière, votre gorge se serrer dès qu'il s'agit de lui parler... Vous ne sentez donc rien dans la racine de vos cheveux, rien à la surface de la peau, quand elle vous regarde, ne fût-ce que d'un œil distrait...
—Mais vous avez eu assez de jugement pour être d'une tristesse morne quand elle a, en quelque sorte, dit à son digne père:—Vous êtes une ganache.
—Monsieur, je l'aime trop pour ne pas avoir senti comme la lame d'un poignard entrer dans mon cœur, en l'entendant ainsi donner un démenti aux perfections que je lui trouve.
—Canalis, lui, l'a justifiée, répondit Butscha.
—Si elle avait plus d'amour-propre que de cœur, elle ne serait pas regrettable, répliqua La Brière.
En ce moment Modeste, suivie de Canalis qui venait de perdre, sortit avec son père et madame Dumay, pour respirer l'air d'une nuit étoilée. Pendant que sa fille se promenait avec le poëte, Charles Mignon se détacha d'elle pour venir auprès de La Brière.
—Votre ami, monsieur, aurait dû se faire avocat, dit-il en souriant et regardant le jeune homme avec attention.
—Ne vous hâtez pas de juger un poëte avec la sévérité que vous pourriez avoir pour un homme ordinaire, comme moi par exemple, monsieur le comte, répondit La Brière. Le poëte a sa mission. Il est destiné par sa nature à voir la poésie des questions, de même qu'il exprime celle de toute chose; aussi, là où vous le croyez en opposition avec lui-même, est-il fidèle à sa vocation. C'est le peintre, faisant également bien une madone et une courtisane. Molière a raison dans ses personnages de vieillard et dans ceux de ses jeunes gens, et Molière avait certes le jugement sain. Ces jeux de l'esprit, corrupteurs chez les hommes secondaires, n'ont aucune influence sur le caractère chez les vrais grands hommes.
Charles Mignon serra la main à La Brière, en lui disant:—Cette facilité pourrait néanmoins servir à se justifier à soi-même des actions diamétralement opposées, surtout en politique.
—Ah! mademoiselle, répondait en ce moment Canalis d'une voix câline à une malicieuse observation de Modeste, ne croyez pas que la multiplicité des sensations ôte la moindre force aux sentiments. Les poëtes, plus que les autres hommes, doivent aimer avec constance et foi. D'abord ne soyez pas jalouse de ce qu'on appelle la Muse. Heureuse la femme d'un homme occupé! Si vous entendiez les plaintes des femmes qui subissent le poids de l'oisiveté des maris sans fonctions ou à qui la richesse laisse de grands loisirs, vous sauriez que le principal bonheur d'une Parisienne est la liberté, la royauté chez elle. Or, nous autres, nous laissons prendre à une femme le sceptre chez nous, car il nous est impossible de descendre à la tyrannie exercée par les petits esprits. Nous avons mieux à faire... Si jamais je me mariais, ce qui, je vous le jure, est une catastrophe très éloignée pour moi, je voudrais que ma femme eût la liberté morale que garde une maîtresse et qui peut-être est la source où elle puise toutes ses séductions.
Canalis déploya sa verve et ses grâces en parlant amour, mariage, adoration de la femme, en controversant avec Modeste jusqu'à ce que monsieur Mignon, qui vint les rejoindre, eût trouvé dans un moment de silence l'occasion de prendre sa fille par le bras et de l'amener devant Ernest à qui le digne soldat avait conseillé de tenter une explication.
—Mademoiselle, dit Ernest d'une voix altérée, il m'est impossible de rester sous le poids de votre mépris. Je ne me défends pas, je ne cherche pas à me justifier, je veux seulement vous faire observer qu'avant de lire votre flatteuse lettre adressée à la personne, et non plus au poëte, la dernière enfin, je voulais, et je vous l'ai fait savoir par un mot écrit du Havre, dissiper l'erreur où vous étiez. Tous les sentiments que j'ai eu le bonheur de vous exprimer sont sincères. Une espérance a lui pour moi quand, à Paris, monsieur votre père s'est dit pauvre; mais, maintenant, si tout est perdu, si je n'ai plus que des regrets éternels, pourquoi resterais-je ici où tout est supplice pour moi?... Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il sera gravé dans mon cœur.
—Monsieur, répondit Modeste qui parut froide et distraite, je ne suis pas la maîtresse ici; mais, certes, je serais au désespoir d'y retenir ceux qui n'y trouvent ni plaisir ni bonheur.
Elle laissa le Référendaire en prenant le bras de madame Dumay pour rentrer. Quelques instants après tous les personnages de cette scène domestique, de nouveau réunis au salon, furent assez surpris de voir Modeste assise auprès du duc d'Hérouville, et coquetant avec lui comme aurait pu le faire la plus rusée Parisienne; elle s'intéressait à son jeu, lui donnait les conseils qu'il demandait, et trouva l'occasion de lui dire des choses flatteuses en élevant le hasard de la noblesse sur la même ligne que les hasards du talent et de la beauté. Canalis savait ou croyait savoir la raison de ce changement, il avait voulu piquer Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s'en montrant éloigné; mais, comme tous ceux qui jouent avec le feu, ce fut lui qui se brûla. La fierté de Modeste, son dédain alarmèrent le poëte, il revint à elle en donnant le spectacle d'une jalousie d'autant plus visible qu'elle était jouée. Modeste, implacable comme les anges, savoura le plaisir que lui causait l'exercice de son pouvoir, et naturellement elle en abusa. Le duc d'Hérouville n'avait jamais connu pareille fête: une femme lui souriait! A onze heures du soir, heure indue au Chalet, les trois prétendus sortirent, le duc en trouvant Modeste charmante, Canalis en la trouvant excessivement coquette, et La Brière navré de sa dureté.
Pendant huit jours l'héritière fut avec ses trois prétendus ce qu'elle avait été durant cette soirée, en sorte que le poëte parut l'emporter sur ses rivaux, malgré les boutades et les fantaisies qui donnaient de temps en temps de l'espoir au duc d'Hérouville. Les irrévérences de Modeste envers son père, les libertés excessives qu'elle prenait avec lui; ses impatiences avec sa mère aveugle en lui rendant comme à regret ces petits services qui naguère étaient le triomphe de sa piété filiale, semblaient être l'effet d'un caractère fantasque et d'une gaieté tolérée dès l'enfance. Quand Modeste allait trop loin, elle se faisait de la morale à elle-même, et attribuait ses légèretés, ses incartades à son esprit d'indépendance. Elle avouait au duc et à Canalis son peu de goût pour l'obéissance, et le regardait comme un obstacle réel à son établissement, en interrogeant ainsi le moral de ses prétendus, à la manière de ceux qui trouent la terre pour en ramener de l'or, du charbon, du tuf ou de l'eau.
—Je ne trouverai jamais, disait-elle la veille du jour où l'installation de la famille à la Villa devait avoir lieu, de mari qui supportera mes caprices avec la bonté de mon père qui ne s'est jamais démentie, avec l'indulgence de mon adorable mère.
—Ils se savent aimés, mademoiselle, dit La Brière.
—Soyez sûre, mademoiselle, que votre mari connaîtra toute la valeur de son trésor, ajouta le duc.
—Vous avez plus d'esprit et de résolution qu'il n'en faut pour discipliner un mari, dit Canalis en riant.
Modeste sourit comme Henri IV dut sourire après avoir révélé, par trois réponses à une question insidieuse, le caractère de ses trois principaux ministres à un ambassadeur étranger.
Le jour du dîner, Modeste, entraînée par la préférence qu'elle accordait à Canalis, se promena longtemps seule avec lui sur le terrain sablé qui se trouvait entre la maison et le boulingrin orné de fleurs. Aux gestes du poëte, à l'air de la jeune héritière, il était facile de voir qu'elle écoutait favorablement Canalis; aussi les deux demoiselles d'Hérouville vinrent-elles interrompre ce scandaleux tête-à-tête; et, avec l'adresse naturelle aux femmes en semblable occurrence, elles mirent la conversation sur la cour, sur l'éclat d'une charge de la couronne, en expliquant la différence qui existait entre les charges de la maison du roi et celles de la couronne; elles tâchèrent de griser Modeste en s'adressant à son orgueil et lui montrant une des plus hautes destinées à laquelle une femme pouvait alors aspirer.
—Avoir pour fils un duc, s'écria la vieille demoiselle, est un avantage positif. Ce titre est une fortune, hors de toute atteinte, qu'on donne à ses enfants.
—A quel hasard, dit Canalis assez mécontent d'avoir vu son entretien rompu, devons-nous attribuer le peu de succès que monsieur le Grand-Écuyer a eu jusqu'à présent dans l'affaire où ce titre peut le plus servir les prétentions d'un homme?
Les deux demoiselles jetèrent à Canalis un regard chargé d'autant de venin qu'en insinue la morsure d'une vipère, et furent si décontenancées par le sourire railleur de Modeste, qu'elles se trouvèrent sans un mot de réponse.
—Monsieur le Grand-Écuyer, dit Modeste à Canalis, ne vous a jamais reproché l'humilité que vous inspire votre gloire: pourquoi lui en vouloir de sa modestie?
—Il ne s'est d'ailleurs pas encore rencontré, dit la vieille demoiselle, une femme digne du rang de mon neveu. Nous en avons vu qui n'avaient que la fortune de cette position; d'autres qui, sans la fortune, en avaient tout l'esprit; et j'avoue que nous avons bien fait d'attendre que Dieu nous offrît l'occasion de connaître une personne en qui se rencontrent et la noblesse et l'esprit et la fortune d'une duchesse d'Hérouville.
—Il y a, ma chère Modeste, dit Hélène d'Hérouville en emmenant sa nouvelle amie à quelques pas de là, mille barons de Canalis dans le royaume comme il y a cent poëtes à Paris qui le valent; et il est si peu grand homme que, moi, pauvre fille destinée à prendre le voile faute d'une dot, je ne voudrais pas de lui! Vous ne savez d'ailleurs pas ce que c'est qu'un jeune homme exploité depuis dix ans par la duchesse de Chaulieu. Il n'y a vraiment qu'une vieille femme de soixante ans bientôt qui puisse se soumettre aux petites indispositions dont est, dit-on, affligé le grand poëte, et dont la moindre fut, chez Louis XIV, un défaut insupportable; mais la duchesse n'en souffre pas autant, il est vrai, qu'en souffrirait une femme, elle ne l'a pas toujours chez elle comme on a un mari...
Et, pratiquant l'une des manœuvres particulières aux femmes entre elles, Hélène d'Hérouville répéta d'oreille à oreille les calomnies que les femmes jalouses de madame de Chaulieu colportaient sur le poëte. Ce petit détail, assez commun dans les conversations des jeunes personnes, montre avec quel acharnement on se disputait déjà la fortune du comte de la Bastie.
En dix jours, les opinions du Chalet avaient beaucoup varié sur les trois personnages qui prétendaient à la main de Modeste. Ce changement, tout au désavantage de Canalis, se basait sur des considérations de nature à faire profondément réfléchir les porteurs d'une gloire quelconque. On ne peut nier, à voir la passion avec laquelle on poursuit un autographe, que la curiosité publique ne soit vivement excitée par la Célébrité. La plupart des gens de province ne se rendent évidemment pas un compte exact des procédés que les gens illustres emploient pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer aux corneilles ou manger une côtelette; car, lorsqu'ils aperçoivent un homme vêtu des rayons de la mode ou resplendissant d'une faveur plus ou moins passagère, mais toujours enviée, les uns disent:—«Oh! c'est ça!» ou bien:—«C'est drôle!» et autres exclamations bizarres. En un mot, le charme étrange que cause toute espèce de gloire, même justement acquise, ne subsiste pas. C'est, surtout pour les gens superficiels, moqueurs ou envieux, une sensation rapide comme l'éclair et qui ne se renouvelle point. Il semble que la gloire, de même que le soleil, chaude et lumineuse à distance, est, si l'on s'en approche, froide comme la sommité d'une alpe. Peut-être l'homme n'est-il réellement grand que pour ses pairs; peut-être les défauts inhérents à la condition humaine disparaissent-ils plutôt à leurs yeux qu'à ceux des vulgaires admirateurs. Pour plaire tous les jours, un poëte serait donc tenu de déployer les grâces mensongères des gens qui savent se faire pardonner leur obscurité par leurs façons aimables et par leurs complaisants discours; car, outre le génie, chacun lui demande les plates vertus de salon et le berquinisme de famille. Le grand poëte du faubourg Saint-Germain, qui ne voulut pas se plier à cette loi sociale, vit succéder une insultante indifférence à l'éblouissement causé par sa conversation des premières soirées. L'esprit prodigué sans mesure produit sur l'âme l'effet d'une boutique de cristaux sur les yeux; c'est assez dire que le feu, que le brillant de Canalis fatigua promptement des gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu bientôt de se montrer homme ordinaire, le poëte rencontra de nombreux écueils sur un terrain où La Brière conquit les suffrages de ceux qui d'abord l'avaient trouvé maussade. On éprouva le besoin de se venger de la réputation de Canalis en lui préférant son ami. Les meilleures personnes sont ainsi faites. Le simple et bon Référendaire n'offensait aucun amour-propre; en revenant à lui, chacun lui découvrit du cœur, une grande modestie, une discrétion de coffre-fort et une excellente tenue. Le duc d'Hérouville mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup au-dessus de Canalis. Le poëte, inégal, ambitieux et mobile comme le Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes; tandis que le jeune Conseiller, d'un caractère égal, vivait sagement, utile sans fracas, attendant les récompenses sans les quêter, et faisait des économies. Canalis avait d'ailleurs donné raison aux bourgeois qui l'observaient. Depuis deux ou trois jours, il se laissait aller à des mouvements d'impatience, à des abattements, à ces mélancolies sans raison apparente, à ces changements d'humeur, fruits du tempérament nerveux des poëtes. Ces originalités (le mot de la province) engendrées par l'inquiétude que lui causaient ses torts, grossis de jour en jour, envers la duchesse de Chaulieu à laquelle il devait écrire sans pouvoir s'y résoudre, furent soigneusement remarquées par la douce Américaine, par la digne madame Latournelle, et devinrent le sujet de plus d'une causerie entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets de ces causeries sans se les expliquer. L'attention ne fut plus la même, les visages ne lui offrirent plus cet air ravi des premiers jours; tandis qu'Ernest commençait à se faire écouter. Depuis deux jours, le poëte essayait donc de séduire Modeste, et profitait de tous les instants où il pouvait se trouver seul avec elle pour l'envelopper dans les filets d'un langage passionné. Le coloris de Modeste avait appris aux deux filles avec quel plaisir l'héritière écoutait de délicieux concetti délicieusement dits; et, inquiètes d'un tel progrès, elles venaient de recourir à l'ultima ratio des femmes en pareil cas, à ces calomnies qui manquent rarement leur effet en s'adressant aux répugnances physiques les plus violentes. Aussi, en se mettant à table, le poëte aperçut-il des nuages sur le front de son idole, il y lut les perfidies de mademoiselle d'Hérouville, et jugea nécessaire de se proposer lui-même pour mari dès qu'il pourrait parler à Modeste. En entendant quelques propos aigres-doux, quoique polis, échangés entre Canalis et les deux nobles filles, Gobenheim poussa le coude à Butscha son voisin pour lui montrer le poëte et le Grand-Écuyer.
—Ils se démoliront l'un par l'autre, lui dit-il à l'oreille.
—Canalis a bien assez de génie pour se démolir à lui tout seul, répondit le nain.
Pendant le dîner, qui fut d'une excessive magnificence et admirablement bien servi, le duc remporta sur Canalis un grand avantage. Modeste, qui la veille avait reçu ses habits de cheval, parla de promenades à faire aux environs. Par le tour que prit la conversation, elle fut amenée à manifester le désir de voir une chasse à courre, plaisir qui lui était inconnu. Aussitôt le duc proposa de donner à mademoiselle Mignon le spectacle d'une chasse dans une forêt de la Couronne, à quelques lieues du Havre. Grâce à ses relations avec le prince de Cadignan, Grand-Veneur, il entrevit les moyens de déployer aux yeux de Modeste un faste royal, de la séduire en lui montrant le monde fascinant de la cour et lui faisant souhaiter de s'y introduire par un mariage. Des coups d'œil échangés entre le duc et les deux demoiselles d'Hérouville que surprit Canalis, disaient assez: «A nous l'héritière!» pour que le poëte, réduit à ses splendeurs personnelles, se hâtât d'obtenir un gage d'affection. Presque effrayée de s'être avancée au delà de ses intentions avec les d'Hérouville, Modeste, en se promenant après le dîner dans le parc, affecta d'aller un peu en avant de la compagnie avec Melchior. Par une curiosité de jeune fille, et assez légitime, elle laissa deviner les calomnies dites par Hélène; et sur une exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret qu'il promit.
—Ces coups de langue, dit-il, sont de bonne guerre dans le grand monde; votre probité s'en effarouche et moi j'en ris, j'en suis même heureux. Ces demoiselles doivent croire les intérêts de Sa Seigneurie bien en danger pour y avoir recours.
Et, profitant aussitôt de l'avantage que donne une communication de ce genre, Canalis mit à sa justification une telle verve de plaisanterie, une passion si spirituellement exprimée en remerciant Modeste d'une confidence où il se dépêchait de voir un peu d'amour, qu'elle se vit tout aussi compromise avec le poëte qu'avec le Grand-Écuyer. Canalis, sentant la nécessité d'être hardi, se déclara nettement. Il fit à Modeste des serments où sa poésie rayonna comme la lune ingénieusement invoquée, où brilla la description de la beauté de cette charmante blonde admirablement habillée pour cette fête de famille. Cette exaltation de commande, à laquelle le soir, le feuillage, le ciel et la terre, la nature entière servirent de complices, entraîna cet avide amant au delà de toute raison; car il parla de son désintéressement et sut rajeunir par les grâces de son style le fameux thème: Quinze cents francs et ma Sophie de Diderot, ou Une chaumière et ton cœur! de tous les amants qui connaissent bien la fortune d'un beau-père.
—Monsieur, dit Modeste après avoir savouré la mélodie de ce concerto si admirablement exécuté sur un thème connu, la liberté que me laissent mes parents m'a permis de vous entendre; mais c'est à eux que vous devriez vous adresser.
—Eh bien! s'écria Canalis, dites-moi que, si j'obtiens leur aveu, vous ne demanderez pas mieux que de leur obéir.
—Je sais d'avance, répondit-elle, que mon père a des fantaisies qui peuvent contrarier le juste orgueil d'une vieille maison comme la vôtre, car il désire voir porter son titre et son nom par ses petits-fils.
—Eh! chère Modeste, quels sacrifices ne ferait-on pas pour confier sa vie à un ange gardien tel que vous?
—Vous me permettrez de ne pas décider en un instant du sort de toute ma vie, dit-elle en rejoignant les demoiselles d'Hérouville.
En ce moment ces deux nobles filles caressaient les vanités du petit Latournelle, afin de le mettre dans leurs intérêts. Mademoiselle d'Hérouville, à qui, pour la distinguer de sa nièce Hélène, il faut donner exclusivement le nom patrimonial, donnait à entendre au notaire que la place de président du tribunal au Havre, dont disposerait Charles X en leur faveur, était une retraite due à son talent de légiste et à sa probité. Butscha, qui se promenait avec La Brière et qui s'effrayait des progrès de l'audacieux Melchior, trouva moyen de causer pendant quelques minutes au bas du perron avec Modeste, au moment où l'on rentra pour se livrer aux taquinages de l'inévitable whist.
—Mademoiselle, j'espère que vous ne lui dites pas encore Melchior?... lui demanda-t-il à voix basse.
—Peu s'en faut! mon nain mystérieux, répondit-elle en souriant à faire damner un ange.
—Grand Dieu! s'écria le clerc en laissant tomber ses mains qui frôlèrent les marches.
—Eh bien! ne vaut-il pas ce haineux et sombre Référendaire à qui vous vous intéressez? reprit-elle en prenant pour Ernest un de ces airs hautains dont le secret n'appartient qu'aux jeunes filles, comme si la Virginité leur prêtait des ailes pour s'envoler si haut. Est-ce votre petit monsieur de La Brière qui m'accepterait sans dot? dit-elle après une pause.
—Demandez à monsieur votre père? répliqua Butscha qui fit quelques pas pour emmener Modeste à une distance respectable des fenêtres. Écoutez-moi, mademoiselle. Vous savez que celui qui vous parle est prêt à vous donner non seulement sa vie, mais encore son honneur, en tout temps, à tout moment; ainsi vous pouvez croire en lui, vous pouvez lui confier ce que peut-être vous ne diriez pas à votre père. Eh bien, ce sublime Canalis vous a-t-il tenu le langage désintéressé qui vous fait jeter ce reproche à la face du pauvre Ernest?
—Oui.
—Y croyez-vous?
—Ceci, mau-clerc, reprit-elle en lui donnant un des dix ou douze surnoms qu'elle lui avait trouvés, m'a l'air de mettre en doute la puissance de mon amour-propre.
—Vous riez, chère mademoiselle; ainsi rien n'est sérieux, et j'espère alors que vous vous moquez de lui.
—Que penseriez-vous de moi, monsieur Butscha, si je me croyais le droit de railler quelqu'un de ceux qui me font l'honneur de me vouloir pour femme? Sachez, maître Jean, que, même en ayant l'air de mépriser le plus méprisable des hommages, une fille est toujours flattée de l'obtenir...
—Ainsi, je vous flatte?... dit le clerc en montrant sa figure illuminée comme l'est une ville pour une fête.
—Vous?... dit-elle. Vous me témoignez la plus précieuse de toutes les amitiés, un sentiment désintéressé comme celui d'une mère pour sa fille! ne vous comparez à personne, car mon père lui-même est obligé de se dévouer à moi.—Elle fit une pause.—Je ne puis pas dire que je vous aime, dans le sens que les hommes donnent à ce mot, mais ce que je vous accorde est éternel, et ne connaîtra jamais de vicissitudes.
—Eh bien, dit Butscha qui feignit de ramasser un caillou pour baiser le bout des souliers de Modeste en y laissant une larme, permettez-moi donc de veiller sur vous, comme un dragon veille sur un trésor. Le poëte vous a déployé tout à l'heure la dentelle de ses précieuses phrases, le clinquant des promesses. Il a chanté son amour sur la plus belle corde de sa lyre, n'est-ce pas?... Si dès que ce noble amant aura la certitude de votre peu de fortune, vous le voyez changeant de conduite, embarrassé, froid; en ferez-vous encore votre mari, lui donnerez-vous toujours votre estime?...
—Ce serait un Francisque Althor?... demanda-t-elle avec un geste où se peignit un amer dégoût.
—Laissez-moi le plaisir de produire ce changement de décoration, dit Butscha. Non seulement, je veux que ce soit subit; mais, après, je ne désespère pas de vous rendre votre poëte amoureux de nouveau, de lui faire souffler alternativement le froid et le chaud sur votre cœur aussi gracieusement qu'il soutient le pour et le contre dans la même soirée, sans quelquefois s'en apercevoir.
—Si vous avez raison, dit-elle, à qui se fier?...
—A celui qui vous aime véritablement.
—Au petit duc?...
Butscha regarda Modeste. Tous deux, ils firent quelques pas en silence. La jeune fille fut impénétrable, elle ne sourcilla pas.
—Mademoiselle, me permettez-vous d'être le traducteur des pensées tapies au fond de votre cœur, comme des mousses marines sous les eaux, et que vous ne voulez pas vous expliquer.
—Eh! quoi, dit Modeste, mon conseiller-intime-privé-actuel serait encore un miroir?...
—Non, mais un écho, répondit-il en accompagnant ce mot d'un geste empreint d'une sublime modestie. Le duc vous aime, mais il vous aime trop. Si j'ai bien compris, moi nain, l'infinie délicatesse de votre cœur, il vous répugnerait d'être adorée comme un Saint-Sacrement dans son tabernacle. Mais, comme vous êtes éminemment femme, vous ne voulez pas plus voir un homme sans cesse à vos pieds et de qui vous seriez éternellement sûre, que vous ne voudriez d'un égoïste, comme Canalis, qui se préférerait à vous... Pourquoi? je n'en sais rien. Je me ferai femme et vieille femme pour savoir la raison de ce programme que j'ai lu dans vos yeux, et qui peut-être est celui de toutes les filles. Néanmoins, vous avez dans votre grande âme un besoin d'adoration. Quand un homme est à vos genoux, vous ne pouvez pas vous mettre aux siens.—On ne va pas loin ainsi, disait Voltaire. Le petit duc a donc trop de génuflexions dans le moral; et Canalis pas assez, pour ne pas dire point du tout. Aussi deviné-je la malice cachée de vos sourires, quand vous vous adressez au Grand-Écuyer, quand il vous parle, quand vous lui répondez. Vous ne pouvez jamais être malheureuse avec le duc, tout le monde vous approuvera si vous le choisissez pour mari, mais vous ne l'aimerez point. Le froid de l'égoïsme et la chaleur excessive d'une extase continuelle produisent sans doute dans le cœur de toutes les femmes une négation. Évidemment, ce n'est pas ce triomphe perpétuel qui vous prodiguera les délices infinies du mariage que vous rêvez, où il se rencontre des obéissances qui rendent fière, où l'on fait de grands petits sacrifices cachés avec bonheur, où l'on ressent des inquiétudes sans cause, où l'on attend avec ivresse des succès, où l'on plie avec joie devant des grandeurs imprévues, où l'on est compris jusque dans ses secrets, où parfois une femme protége de son amour son protecteur...
—Vous êtes sorcier! dit Modeste.
—Vous ne trouverez pas non plus cette douce égalité de sentiments, ce partage continu de la vie et cette certitude de plaire qui fait accepter le mariage, en épousant un Canalis, un homme qui ne pense qu'à lui, dont le moi est la note unique, dont l'attention ne s'est pas encore abaissée jusqu'à se prêter à votre père ou au Grand-Écuyer!... un ambitieux du second ordre à qui votre dignité, votre obéissance importent peu, qui fera de vous une chose nécessaire dans sa maison, et qui vous insulte déjà par son indifférence en fait d'honneur! Oui, vous vous permettriez de souffleter votre mère, Canalis fermerait les yeux pour pouvoir se nier votre crime à lui-même, tant il a soif de votre fortune. Ainsi, mademoiselle, je ne pensais ni au grand poëte qui n'est qu'un petit comédien, ni à Sa Seigneurie qui ne serait pour vous qu'un beau mariage et non pas un mari...
—Butscha, mon cœur est un livre blanc où vous gravez vous-même ce que vous y lisez, répondit Modeste. Vous êtes entraîné par votre haine de province contre tout ce qui vous force à regarder plus haut que la tête. Vous ne pardonnez pas au poëte d'être un homme politique, de posséder une belle parole, d'avoir un immense avenir, et vous calomniez ses intentions...
—Lui?... mademoiselle. Il vous tournera le dos du jour au lendemain avec la lâcheté d'un Vilquin.
—Oh! faites-lui jouer cette scène de comédie, et...
—Sur tous les tons, dans trois jours, mercredi, souvenez-vous-en. Jusque-là, mademoiselle, amusez-vous à entendre tous les airs de cette serinette, afin que les ignobles dissonances de la contre-partie en ressortent mieux.
Modeste rentra gaiement au salon où, seul de tous les hommes, La Brière, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où, sans doute, il avait contemplé son idole, se leva comme si quelque huissier eût crié: La Reine! Ce fut un mouvement respectueux plein de cette vive éloquence particulière au geste et qui surpasse celle des plus beaux discours. L'amour parlé ne vaut pas l'amour prouvé, toutes les jeunes filles de vingt ans en ont cinquante pour pratiquer cet axiome. Là est le grand argument des séducteurs. Au lieu de regarder Modeste en face, comme le fit Canalis qui la salua par un hommage public, l'amant dédaigné la suivit d'un long regard en dessous, humble à la façon de Butscha, presque craintif. La jeune héritière remarqua cette contenance en allant se placer auprès de Canalis au jeu de qui elle parut s'associer. Durant la conversation, La Brière apprit par un mot de Modeste à son père qu'elle reprendrait mercredi l'exercice du cheval; elle lui faisait observer qu'il lui manquait une cravache en harmonie avec la somptuosité de ses habits d'écuyère. Le Référendaire lança sur le nain un regard qui petilla comme un incendie; et, quelques instants après, ils piétinaient tous deux sur la terrasse.
—Il est neuf heures, dit Ernest à Butscha, je pars pour Paris à franc étrier, j'y puis être demain matin à dix heures. Mon cher Butscha, de vous elle acceptera bien un souvenir, car elle a de l'amitié pour vous; laissez-moi lui donner, sous votre nom, une cravache, et sachez que, pour prix de cette immense complaisance, vous aurez en moi non pas un ami, mais un dévouement.
—Allez, vous êtes bien heureux, dit le clerc, vous avez de l'argent, vous!...
—Prévenez Canalis de ma part que je ne rentrerai pas, et qu'il invente un prétexte pour justifier une absence de deux jours.
Une heure après, Ernest, parti en courrier, arriva en douze heures à Paris où son premier soin fut de retenir une place à la malle-poste du Havre pour le lendemain. Puis, il alla chez les trois plus célèbres bijoutiers de Paris, comparant les pommes de cravache, et cherchant ce que l'art pouvait offrir de plus royalement beau. Il trouva, faite pour une Russe qui n'avait pu la payer après l'avoir commandée, une chasse au renard sculptée dans l'or, et terminée par un rubis d'un prix exorbitant pour les appointements d'un Référendaire; toutes ses économies y passèrent, il s'agissait de sept mille francs. Ernest donna le dessin des armes des La Bastie, et vingt heures pour les exécuter à la place de celles qui s'y trouvaient. Cette chasse, un chef-d'œuvre de délicatesse, fut ajustée à une cravache de caoutchouc, et mise dans un étui de maroquin rouge doublé de velours sur lequel on grava deux M entrelacés. Le mercredi matin, La Brière était arrivé par la malle, et à temps pour déjeuner avec Canalis. Le poëte avait caché l'absence de son secrétaire en le disant occupé d'un travail envoyé de Paris. Butscha, qui se trouvait à la Poste pour tendre la main au Référendaire à l'arrivée de la malle, courut porter à Françoise Cochet cette œuvre d'art en lui recommandant de la placer sur la toilette de Modeste.
—Vous accompagnerez, sans doute, mademoiselle Modeste à sa promenade, dit le clerc qui revint chez Canalis pour annoncer par une œillade à La Brière que la cravache était heureusement parvenue à sa destination.
—Moi, répondit Ernest, je vais me coucher...
—Ah bah! s'écria Canalis en regardant son ami, je ne te comprends plus.
On allait déjeuner, naturellement le poëte offrit au clerc de se mettre à table. Butscha restait avec l'intention de se faire inviter au besoin par La Brière, en voyant sur la physionomie de Germain le succès d'une malice de bossu que doit faire prévoir sa promesse à Modeste.
—Monsieur a bien raison de garder le clerc de monsieur Latournelle, dit Germain à l'oreille de Canalis.
Canalis et Germain allèrent dans le salon sur un clignotement d'œil du domestique à son maître.
—Ce matin, monsieur, je suis allé voir pêcher, une partie proposée avant-hier par un patron de barque de qui j'ai fait la connaissance.
Germain n'avoua pas avoir eu le mauvais goût de jouer au billard dans un café du Havre où Butscha l'avait enveloppé d'amis pour agir à volonté sur lui.
—Eh bien, dit Canalis, au fait, vivement.
—Monsieur le baron, j'ai entendu sur monsieur Mignon une discussion à laquelle j'ai poussé de mon mieux, on ne savait pas à qui j'appartenais. Ah! monsieur le baron, le bruit du port est que vous donnez dans un panneau. La fortune de mademoiselle de La Bastie est, comme son nom, très modeste. Le vaisseau sur lequel le père est venu n'est pas à lui, mais à des marchands de la Chine avec lesquels il devra loyalement compter. On débite à ce sujet des choses peu flatteuses pour l'honneur du colonel. Ayant entendu dire que vous et monsieur le duc vous vous disputiez mademoiselle de La Bastie, j'ai pris la liberté de vous prévenir; car, de vous deux, il vaut mieux que ce soit Sa Seigneurie qui la gobe... En revenant, j'ai fait un tour sur le port, devant la salle de spectacle où se promènent les négociants parmi lesquels je me suis faufilé hardiment. Ces braves gens, voyant un homme bien vêtu, se sont mis à causer du Havre; de fil en aiguille, je les ai mis sur le compte du colonel Mignon, et ils se sont si bien trouvés d'accord avec les pêcheurs, que je manquerais à mes devoirs en me taisant. Voilà pourquoi j'ai laissé monsieur s'habiller, se lever seul...
—Que faire? s'écria Canalis en se trouvant engagé de manière à ne pouvoir plus revenir sur ses promesses à Modeste.
—Monsieur connaît mon attachement, dit Germain en voyant le poëte comme foudroyé, il ne s'étonnera pas de me voir lui donner un conseil. Si vous pouviez griser ce clerc, il dirait bien le fin mot là-dessus; et, s'il ne se déboutonne pas à la seconde bouteille de vin de Champagne, ce sera toujours bien à la troisième. Il serait d'ailleurs singulier que monsieur, que nous verrons sans doute un jour ambassadeur, comme Philoxène l'a entendu dire à madame la duchesse, ne vînt pas à bout d'un clerc du Havre.
En ce moment, Butscha, l'auteur inconnu de cette partie de pêche, invitait le Référendaire à se taire sur le sujet de son voyage à Paris, et à ne pas contrarier sa manœuvre à table. Le clerc avait tiré parti d'une réaction défavorable à Charles Mignon qui s'opérait au Havre. Voici pourquoi. Monsieur le comte de La Bastie laissait dans un complet oubli ses amis d'autrefois qui pendant son absence avaient oublié sa femme et ses enfants. En apprenant qu'il se donnait un grand dîner à la villa Mignon, chacun se flatta d'être un des convives et s'attendit à recevoir une invitation; mais quand on sut que Gobenheim, les Latournelle, le duc et les deux Parisiens étaient les seuls invités, il se fit une clameur de haro sur l'orgueil du négociant; son affectation à ne voir personne, à ne pas descendre au Havre, fut alors remarquée et attribuée à un mépris dont se vengea le Havre en mettant en question cette soudaine fortune. En caquetant, chacun sut bientôt que les fonds nécessaires au réméré de Vilquin avaient été fournis par Dumay. Cette circonstance permit aux plus acharnés de supposer calomnieusement que Charles était venu confier au dévouement absolu de Dumay des fonds pour lesquels il prévoyait des discussions avec ses prétendus associés de Canton. Les demi-mots de Charles dont l'intention fut toujours de cacher sa fortune, les dires de ses gens à qui le mot fut donné, prêtaient un air de vraisemblance à ces fables grossières, auxquelles chacun crut en obéissant à l'esprit de dénigrement qui anime les commerçants les uns contre les autres. Autant le patriotisme de clocher avait vanté l'immense fortune d'un des fondateurs du Havre, autant la jalousie de province la diminua. Le clerc, à qui les pêcheurs devaient plus d'un service, leur demanda le secret et un coup de langue. Il fut bien servi. Le patron de la barque dit à Germain qu'un de ses cousins, un matelot, arrivait de Marseille, congédié par suite de la vente du brick sur lequel le colonel était revenu. Le brick se vendait pour le compte d'un nommé Castagnould, et la cargaison, selon le cousin, valait tout au plus trois ou quatre cent mille francs.
—Germain, dit Canalis au moment où le valet de chambre sortit, tu nous serviras du vin de Champagne et du vin de Bordeaux. Un membre de la Basoche de Normandie doit remporter des souvenirs de l'hospitalité d'un poëte... Et puis, il a de l'esprit autant que le Figaro, dit Canalis en appuyant sa main sur l'épaule du nain, il faut que cet esprit de petit journal jaillisse et mousse avec le vin de Champagne; nous ne nous épargnerons pas non plus, Ernest?... Il y a bien, ma foi! deux ans que je ne me suis grisé, reprit-il en regardant La Brière.
—Avec du vin?... cela se conçoit, répondit le clerc. Vous vous grisez tous les jours de vous-même! Vous buvez à même, en fait de louanges. Ah! vous êtes beau, vous êtes poëte, vous êtes illustre de votre vivant, vous avez une conversation à la hauteur de votre génie, et vous plaisez à toutes les femmes, même à ma patronne. Aimé de la plus belle sultane Validé que j'aie vue (je n'ai encore vu que celle-là), vous pouvez, si vous le voulez, épouser mademoiselle de La Bastie... Tenez, rien qu'à faire l'inventaire du présent sans compter votre avenir (un beau titre, la pairie, une ambassade!...), me voilà soûl, comme ces gens qui mettent en bouteilles le vin d'autrui.
—Toutes ces magnificences sociales, reprit Canalis, ne sont rien sans ce qui les met en valeur, la fortune!... Nous sommes ici entre hommes, les beaux sentiments sont charmants en stances.
—Et en circonstances, dit le clerc en faisant un geste significatif.
—Mais vous, monsieur le faiseur de contrats, dit le poëte en souriant de l'interruption, vous savez aussi bien que moi que chaumière rime avec misère.
A table, Butscha se développa dans le rôle du Trigaudin de la Maison en loterie, à effrayer Ernest, qui ne connaissait pas les charges d'Étude: elles valent les charges d'atelier. Le clerc raconta la chronique scandaleuse du Havre, l'histoire des fortunes, celle des alcôves et les crimes commis le code à la main, ce qu'on appelle, en Normandie, se tirer d'affaire comme on peut. Il n'épargna personne. Sa verve croissait avec le torrent de vin qui passait par son gosier comme un orage par une gouttière.
—Sais-tu, La Brière, que ce brave garçon-là, dit Canalis en versant du vin à Butscha, ferait un fameux secrétaire d'ambassade?...
—A dégoter son patron! reprit le nain en jetant à Canalis un regard où l'insolence se noya dans le petillement du gaz acide carbonique. J'ai assez peu de reconnaissance et assez d'intrigue pour vous monter sur les épaules. Un poëte portant un avorton!... ça se voit quelquefois, et même assez souvent... dans la librairie. Allons, vous me regardez comme un avaleur d'épées. Eh! mon cher grand génie, vous êtes un homme supérieur, vous savez bien que la reconnaissance est un mot d'imbécile, on le met dans le dictionnaire, mais il n'est pas dans le cœur humain. La reconnaissance n'a de valeur qu'à certain mont qui n'est ni le Parnasse ni le Pinde. Croyez-vous que je doive beaucoup à ma patronne pour m'avoir élevé? mais la ville entière lui a soldé ce compte en estime, en paroles, en admiration, la plus chère des monnaies. Je n'admets pas le bien dont on se constitue des rentes d'amour-propre. Les hommes font entre eux un commerce de services, le mot reconnaissance indique un débet, voilà tout. Quant à l'intrigue, elle est ma divinité. Comment! dit-il à un geste de Canalis, vous n'adoreriez pas la faculté qui permet à un homme souple de l'emporter sur l'homme de génie, qui demande une observation constante des vices, des faiblesses de nos supérieurs, et la connaissance de l'heure du berger en toute chose. Demandez à la diplomatie si le plus beau de tous les succès n'est pas le triomphe de la ruse sur la force? Si j'étais votre secrétaire, monsieur le baron, vous seriez bientôt premier ministre, parce que j'y aurais le plus puissant intérêt!... Tenez, voulez-vous une preuve de mes petits talents en ce genre? Oyez? Vous aimez à l'adoration mademoiselle Modeste, et vous avez raison. L'enfant a mon estime, c'est une vraie Parisienne. Il pousse, par-ci, par-là, des Parisiennes en province!... Notre Modeste est femme à lancer un homme... Elle a de ça, dit-il, en donnant en l'air un tour de poignet. Vous avez un concurrent redoutable, le duc: que me donnez-vous pour lui faire quitter le Havre avant trois jours?...
—Achevons cette bouteille, dit le poëte en remplissant le verre de Butscha.
—Vous allez me griser! dit le clerc en lampant un neuvième verre de vin de Champagne. Avez-vous un lit où je puisse dormir une heure? Mon patron est sobre comme un chameau qu'il est, et madame Latournelle aussi. L'un et l'autre, ils auraient la dureté de me gronder, et ils auraient raison contre moi qui n'en aurais plus, j'ai des actes à faire!... Puis, reprenant ses idées antérieures sans transition, à la manière des gens gris, il s'écria:—Et quelle mémoire?... Elle égale ma reconnaissance.
—Butscha, s'écria le poëte, tout à l'heure tu te disais sans reconnaissance, tu te contredis.
—Du tout, reprit le clerc. Oublier, c'est presque toujours se souvenir! Allez! marchez! je suis taillé pour faire un fameux secrétaire...
—Comment t'y prendrais-tu pour renvoyer le duc? dit Canalis, charmé de voir la conversation aller d'elle-même à son but.
—Ça, ne vous regarde pas! fit le clerc en lâchant un hoquet majeur.
Butscha roula sa tête sur ses épaules et ses yeux de Germain à La Brière, de La Brière à Canalis, à la manière des gens qui, sentant venir l'ivresse, veulent savoir dans quelle estime on les tient; car, dans le naufrage de l'ivresse, on peut observer que l'amour-propre est le seul sentiment qui surnage.
—Dites donc, grand poëte, vous êtes pas mal farceur! Vous me prenez donc pour un de vos lecteurs, vous qui envoyez à Paris votre ami à franc étrier pour aller chercher des renseignements sur la maison Mignon... Je blague, tu blagues, nous blaguons... Bon! Mais faites-moi l'honneur de croire que je suis assez calculateur pour toujours me donner la conscience nécessaire à mon état. En ma qualité de premier clerc de maître Latournelle, mon cœur est un carton à cadenas...... Ma bouche ne livre aucun papier relatif aux clients. Je sais tout et je ne sais rien. Et puis, ma passion est connue. J'aime Modeste, elle est mon élève, elle doit faire un beau mariage..... Et j'emboiserais le duc, s'il le fallait. Mais vous épousez...
—Germain, le café, les liqueurs... dit Canalis.
—Des liqueurs?... répéta Butscha levant la main comme une fausse vierge qui veut résister à une petite séduction. Ah! mes pauvres actes!... il y a justement un contrat de mariage. Tenez, mon second clerc est bête comme un avantage matrimonial et capable de f... f... flanquer un coup de canif dans les paraphernaux de la future épouse; il se croit bel homme parce qu'il a cinq pieds six pouces... un imbécile.
—Tenez, voici de la crème de thé, une liqueur des îles, dit Canalis. Vous que mademoiselle Modeste consulte...
—Elle me consulte...
—Eh bien! croyez-vous qu'elle m'aime? demanda le poëte.
—Ui, plus que le duc! répondit le nain en sortant d'une espèce de torpeur qu'il jouait à merveille. Elle vous aime à cause de votre désintéressement. Elle me disait que pour vous elle était capable des plus grands sacrifices, de se passer de toilette, de ne dépenser que mille écus par an, d'employer sa vie à vous prouver qu'en l'épousant vous auriez fait une excellente affaire, et elle est crânement (un hoquet) honnête, allez! et instruite, elle n'ignore de rien, cette fille-là!
—Çà et trois cent mille francs, dit Canalis.
—Oh! il y a peut-être ce que vous dites, reprit avec enthousiasme le clerc. Le papa Mignon... Voyez-vous, il est mignon comme père (aussi l'estimé-je...) Pour bien établir sa fille unique il se dépouillera de tout... Ce colonel est habitué par votre Restauration (un hoquet) à rester en demi-solde, il sera très heureux de vivre avec Dumay en carottant au Havre, il donnera certainement ses trois cent mille francs à la petite... Mais n'oublions pas Dumay, qui destine sa fortune à Modeste. Dumay, vous savez, est Breton, son origine est une valeur au contrat, il ne variera pas, et sa fortune vaudra celle de son patron. Néanmoins, comme ils m'écoutent, au moins autant que vous, quoique je ne parle pas tant ni si bien, je leur ai dit: «Vous mettez trop à votre habitation; si Vilquin vous la laisse, voilà deux cent mille francs qui ne rapporteront rien... Il resterait donc cent mille francs à faire boulotter... ce n'est pas assez, à mon avis...» En ce moment, le colonel et Dumay se consultent. Croyez-moi! Modeste est riche. Les gens du port disent des sottises en ville, ils sont jaloux... Qui donc a pareille dot dans le département? dit Butscha qui leva les doigts pour compter.—Deux à trois cent mille francs comptant, dit-il en inclinant le pouce de sa main gauche qu'il toucha de l'index de la droite, et d'un!—La nue propriété de la villa Mignon, reprit-il en renversant l'index gauche, et de deux!—Tertiò, la fortune de Dumay! ajouta-t-il en couchant le doigt du milieu. Mais la petite mère Modeste est une fille d'un million, une fois que les deux militaires seront allés demander le mot d'ordre au père Éternel.
Cette naïve et brutale confidence, entremêlée de petits verres, dégrisait autant Canalis qu'elle semblait griser Butscha. Pour le clerc, jeune homme de province, évidemment cette fortune était colossale. Il laissa tomber sa tête dans la paume de sa main droite; et, accoudé majestueusement sur la table, il clignota des yeux en se parlant à lui-même.
—Dans vingt ans, au train dont va le Code, qui pile les fortunes avec le Titre des Successions, une héritière d'un million, ce sera rare comme le désintéressement chez un usurier. Vous me direz que Modeste mangera bien douze mille francs par an, l'intérêt de sa dot; mais elle est bien gentille... bien gentille... bien gentille. C'est, voyez-vous? (à un poëte, il faut des images!...) c'est une hermine malicieuse comme un singe.
—Que me disais-tu donc? s'écria doucement Canalis en regardant La Brière, qu'elle avait six millions?...
—Mon ami, dit Ernest, permets-moi de te faire observer que j'ai dû me taire, je suis lié par un serment, et c'est peut-être trop en dire déjà, que de...
—Un serment à qui?
—A monsieur Mignon.
—Comment! Ernest, toi qui sais combien la fortune m'est nécessaire...
Butscha ronflait.
—... Toi qui connais ma position, et tout ce que je perdrais, rue de Grenelle, à me marier, tu me laisserais froidement m'enfoncer?... dit Canalis en pâlissant. Mais, c'est une affaire entre amis, et notre amitié, mon cher, comporte un pacte antérieur à celui que t'a demandé ce rusé Provençal...
—Mon cher, dit Ernest, j'aime trop Modeste pour...
—Imbécile! je te la laisse, cria le poëte. Ainsi romps ton serment?...
—Me jures-tu, ta parole d'homme, d'oublier ce que je vais te dire, de te conduire avec moi comme si cette confidence ne t'avait jamais été faite, quoi qu'il arrive?...
—Je le jure, par la mémoire de ma mère.
—Eh bien! à Paris, monsieur Mignon m'a dit qu'il était bien loin d'avoir la fortune colossale dont m'ont parlé les Mongenod. L'intention du colonel est de donner deux cent mille francs à sa fille. Maintenant, Melchior, le père avait-il de la défiance? était-il sincère? Je n'ai pas à résoudre cette question. Si elle daignait me choisir, Modeste, sans dot, serait toujours ma femme.
—Un bas-bleu! d'une instruction à épouvanter, qui a tout lu! qui sait tout... en théorie, s'écria Canalis à un geste que fit La Brière, un enfant gâté, élevée dans le luxe dès ses premières années, et qui en est sevrée depuis cinq ans?... Ah! mon pauvre ami, songes-y bien.
—Ode et code! dit Butscha en se réveillant, vous faites dans l'Ode et moi dans le Code, il n'y a qu'un C de différence entre nous. Or, code vient de coda, queue! Vous m'avez régalé, je vous aime... ne vous laissez pas faire au code!... Tenez, un bon conseil vaut bien votre vin et votre crème de thé. Le père Mignon, c'est aussi une crème, la crème des honnêtes gens... Eh bien! montez à cheval, il accompagne sa fille, vous pouvez l'aborder franchement, parlez-lui dot, il vous répondra net, et vous verrez le fond du sac, aussi vrai que je suis gris et que vous êtes un grand homme; mais, pas vrai, nous quittons le Havre ensemble?... Je serai votre secrétaire, puisque ce petit, qui me croit gris et qui rit de moi, vous quitte... Allez, marchez, laissez-lui épouser la fille.
Canalis se leva pour aller s'habiller.
—Pas un mot... il court à son suicide, dit posément à La Brière Butscha froid comme Gobenheim, et qui fit à Canalis un signe familier aux gamins de Paris.—Adieu! mon maître, reprit le clerc en criant à tue-tête, vous me permettez de renarder dans le kiosque de madame Amaury?...
—Vous êtes chez vous, répondit le poëte.
Le clerc, objet des rires des trois domestiques de Canalis, gagna le kiosque en marchant dans les plates-bandes et les corbeilles de fleurs avec la grâce têtue des insectes qui décrivent leurs interminables zigzags quand ils essayent de sortir par une fenêtre fermée. Lorsqu'il eut grimpé dans le kiosque, et que les domestiques furent rentrés, il s'assit sur un banc de bois peint et s'abîma dans les joies de son triomphe. Il venait de jouer un homme supérieur; il venait, non pas de lui arracher son masque, mais de lui en voir dénouer les cordons, et il riait comme un auteur à sa pièce, c'est-à-dire avec le sentiment de la valeur immense de ce vis comica.—Les hommes sont des toupies, il ne s'agit que de trouver la ficelle qui s'enroule à leur torse! s'écria-t-il. Ne me ferait-on pas évanouir en me disant: Mademoiselle Modeste vient de tomber de cheval, et s'est cassé la jambe!
Quelques instants après, Modeste, vêtue d'une délicieuse amazone de casimir vert-bouteille, coiffée d'un petit chapeau à voile vert, gantée de daim, des bottines de velours aux pieds sur lesquelles badinait la garniture de dentelle de son caleçon, et montée sur un poney richement harnaché, montrait à son père et au duc d'Hérouville le joli présent qu'elle venait de recevoir, elle en était heureuse en y devinant une de ces attentions qui flattent le plus les femmes.