—Ce Georges est tout bonnement le second clerc de Crottat. Je ferai mes compliments à son patron, qui devait m'envoyer son premier clerc, se dit-il.

A l'air respectueux du père Léger et d'Oscar, Georges comprit qu'il avait en eux de fervents admirateurs; il se posa naturellement en grand seigneur, il leur paya des talmouses et un verre de vin d'Alicante, ainsi qu'à Mistigris et à son maître, en profitant de cette largesse pour demander leurs noms.

—Oh! monsieur, dit le patron de Mistigris, je ne suis pas doué d'un nom illustre comme le vôtre, je ne reviens pas d'Asie.

En ce moment le comte, qui s'était empressé de rentrer dans l'immense cuisine de l'aubergiste, afin de ne donner aucun soupçon sur sa découverte, put écouter la fin de cette réponse.

—... Je suis tout bonnement un pauvre peintre qui reviens de Rome où je suis allé aux frais du gouvernement, après avoir remporté le grand prix, il y a cinq ans. Je me nomme Schinner.

—Hé! bourgeois, peut-on vous offrir un verre d'Alicante et des talmouses? dit Georges au comte.

—Merci, dit le comte, je ne sors jamais sans avoir pris ma tasse de café à la crème.

—Et vous ne mangez rien entre vos repas? Comme c'est Marais, place Royale et île Saint-Louis! dit Georges. Quand il a blagué tout à l'heure sur ses croix, je le croyais plus fort qu'il n'est, dit-il à voix basse au peintre; mais nous le remettrons sur ses décorations, ce petit fabricant de chandelles.—Allons, mon brave, dit-il à Oscar, humez-moi le verre versé pour l'épicier, ça vous fera pousser des moustaches.

Oscar voulut faire l'homme, il but le second verre et mangea trois autres talmouses.

—Bon vin, dit le père Léger en faisant claquer sa langue contre son palais.

—Il est d'autant meilleur, dit Georges, qu'il vient de Bercy! Je suis allé à Alicante, et voyez-vous, c'est du vin de ce pays-là comme mon bras ressemble à un moulin à vent. Nos vins factices sont bien meilleurs que les vins naturels.—Allons, Pierrotin, un verre?... Hein! c'est bien dommage que vos chevaux ne puissent pas en siffler chacun un, nous irions mieux.

—Oh! c'est pas la peine, j'ai déjà un cheval gris, dit Pierrotin en montrant Bichette.

En entendant ce vulgaire calembour, Oscar trouva Pierrotin un garçon prodigieux.

—En route! Ce mot de Pierrotin retentit au milieu d'un claquement de fouet, quand les voyageurs se furent emboîtés. Il était alors onze heures. Le temps un peu couvert se leva, le vent du haut chassa les nuages, le bleu de l'éther brilla par places; aussi quand la voiture à Pierrotin s'élança dans le petit ruban de route qui sépare Saint-Denis de Pierrefitte, le soleil avait-il achevé de boire les dernières vapeurs fines dont le voile diaphane enveloppait les fameux paysages de cette région.

—Eh bien! pourquoi donc avez-vous quitté votre ami le pacha? dit le père Léger à Georges.

—C'était un singulier polisson, répondit Georges d'un air qui cachait bien des mystères. Figurez-vous, il me donne sa cavalerie à commander!... très-bien.

—Ah! voilà pourquoi il a des éperons, pensa le pauvre Oscar.

—De mon temps, Ali de Tébélen avait à se dépétrer de Chosrew-Pacha, encore un drôle de pistolet! Vous le nommez ici Chaureff, mais son nom en turc se prononce Cossereu. Vous avez dû lire autrefois dans les journaux que le vieil Ali a rossé Chosrew, et solidement. Eh bien! sans moi, Ali de Tébélen eût été frit quelques jours plus promptement. J'étais à l'aile droite et je vois Chosrew, un vieux finaud qui vous enfonce notre centre... oh! là! roide et par un beau mouvement à la Murat. Bon! Je prends mon temps, je fais une charge à fond de train et coupe en deux la colonne de Chosrew, qui avait dépassé le centre et qui restait à découvert. Vous comprenez... Ah! dame, après l'affaire, Ali m'embrassa.....

—Ça se fait en Orient? dit le comte de Sérisy d'un air goguenard.

—Oui, monsieur, reprit le peintre, ça se fait partout.

—Nous avons ramené Chosrew pendant trente lieues de pays... comme à une chasse, quoi! reprit Georges. C'est des cavaliers finis, les Turcs. Ali m'a donné des yatagans, des fusils et des sabres!... en veux-tu, en voilà. De retour dans sa capitale, ce satané farceur m'a fait des propositions qui ne me convenaient pas du tout. Ces Orientaux sont drôles, quand ils ont une idée... Ali voulait que je fusse son favori, son héritier. Moi, j'avais assez de cette vie-là; car, après tout, Ali de Tébélen était en rébellion avec la Porte, et je jugeai convenable de la prendre, la porte. Mais je rends justice à monsieur de Tébélen, il m'a comblé de présents: des diamants, dix mille talari, mille pièces d'or, une belle Grecque pour groom, une petite Arnaute pour compagne, et un cheval arabe. Allez, Ali pacha de Janina est un homme incompris, il lui faudrait un historien. Il n'y a qu'en Orient qu'on rencontre de ces âmes de bronze, qui pendant vingt ans font tout pour pouvoir venger une offense un beau matin. D'abord il avait la plus belle barbe blanche qu'on puisse voir, une figure dure, sévère...

—Mais qu'avez-vous fait de vos trésors? dit le père Léger.

—Ah! voilà. Ces gens-là n'ont pas de Grand-Livre ni de Banque de France, j'emportai donc mes picaillons sur une tartane grecque qui fut pincée par le Capitan-Pacha lui-même! Tel que vous me voyez, j'ai failli être empalé à Smyrne. Oui, ma foi, sans monsieur de Rivière, l'ambassadeur, qui s'y trouvait, on me prenait pour un complice d'Ali-Pacha. J'ai sauvé ma tête, afin de parler honnêtement, mais les dix mille talari, les mille pièces d'or, les armes, oh! tout a été bu par le soifard trésor du Capitan-Pacha. Ma position était d'autant plus difficile que ce Capitan-Pacha n'était autre que Chosrew. Depuis sa rincée, le drôle avait obtenu cette place, qui équivaut à celle de grand amiral en France.

—Mais il était dans la cavalerie, à ce qu'il paraît, dit le père Léger qui suivait avec attention le récit de Georges.

—Oh! comme on voit bien que l'Orient est peu connu dans le département de Seine-et-Oise, s'écria Georges. Monsieur, voilà les Turcs: vous êtes fermier, le Padischah vous nomme maréchal; si vous ne remplissez pas vos fonctions à sa satisfaction, tant pis pour vous, on vous coupe la tête: c'est sa manière de destituer les fonctionnaires. Un jardinier passe préfet, et un premier ministre redevient tchiaoux. Les Ottomans ne connaissent point les lois sur l'avancement ni la hiérarchie! De cavalier, Chosrew était devenu marin. Le Padischah Mahmoud l'avait chargé de prendre Ali par mer, et il s'est en effet rendu maître de lui, mais assisté par les Anglais, qui ont eu la bonne part, les gueux! ils ont mis la main sur les trésors. Ce Chosrew, qui n'avait pas oublié la leçon d'équitation que je lui avais donnée, me reconnut. Vous comprenez que mon affaire était faite, oh! roide! si je n'avais pas eu l'idée de me réclamer en qualité de Français et de troubadour auprès de monsieur de Rivière. L'ambassadeur, enchanté de se montrer, demanda ma liberté. Les Turcs ont cela de bon dans le caractère, qu'ils vous laissent aussi bien aller qu'ils vous coupent la tête, ils sont indifférents à tout. Le consul de France, un charmant homme, ami de Chosrew, me fit restituer deux mille talari; aussi son nom, je puis le dire, est-il gravé dans mon cœur...

—Vous le nommez? demanda monsieur de Sérisy.

Monsieur de Sérisy laissa voir sur sa figure quelques marques d'étonnement quand Georges lui dit effectivement le nom d'un de nos plus remarquables consuls généraux qui se trouvait alors à Smyrne.

—J'assistai, par parenthèse, à l'exécution du commandant de Smyrne, que le Padischah avait ordonné à Chosrew de mettre à mort, une des choses les plus curieuses que j'aie vues, quoique j'en aie beaucoup vu, je vous la raconterai tout à l'heure en déjeunant. De Smyrne, je passai en Espagne, en apprenant qu'il s'y faisait une révolution. Oh! je suis allé droit à Mina, qui m'a pris pour aide-de-camp, et m'a donné le grade de colonel. Je me suis battu pour la cause constitutionnelle qui va succomber, car nous allons entrer en Espagne un de ces jours.

—Et vous êtes officier français? dit sévèrement le comte de Sérisy. Vous comptez bien sur la discrétion de ceux qui vous écoutent.

—Mais il n'y a pas de mouchards, dit Georges.

—Vous ne songez donc pas, colonel Georges, dit le comte, qu'en ce moment on juge à la Cour des pairs une conspiration qui rend le gouvernement très sévère à l'égard des militaires qui portent les armes contre la France, et qui nouent des intrigues à l'étranger dans le dessein de renverser nos souverains légitimes...

Sur cette terrible observation, le peintre devint rouge jusqu'aux oreilles, et regarda Mistigris qui parut interdit.

—Eh bien? dit le père Léger, après?

—Si, par exemple, j'étais magistrat, mon devoir ne serait-il pas, répondit le comte, de faire arrêter l'aide-de-camp de Mina par les gendarmes de la brigade de Pierrefitte, et d'assigner comme témoins tous les voyageurs qui sont dans la voiture...

Ces paroles coupèrent d'autant mieux la parole à Georges qu'on arrivait devant la brigade de gendarmerie, dont le drapeau blanc flottait, en termes classiques, au gré du zéphyr.

—Vous avez trop de décorations pour vous permettre une pareille lâcheté, dit Oscar.

—Nous allons le repincer, dit Georges à l'oreille d'Oscar.

—Colonel, s'écria Léger que la sortie du comte de Sérisy oppressait et qui voulait changer de conversation, dans les pays où vous êtes allé, comment ces gens-là cultivent-ils? Quels sont leurs assolements?

—D'abord, vous comprenez, mon brave, que ces gens-là sont trop occupés de fumer eux-mêmes pour fumer leurs terres... (Le comte ne put s'empêcher de sourire. Ce sourire rassura le narrateur.)... Mais ils ont une façon de cultiver qui va vous sembler drôle. Ils ne cultivent pas du tout, voilà leur manière de cultiver. Les Turcs, les Grecs, ça mange des oignons ou du riz... Ils recueillent l'opium de leurs coquelicots, qui leur donne de grands revenus; et puis ils ont le tabac, qui croît spontanément, le fameux Lattaqui! puis les dattes! un tas de sucreries qui croissent sans culture. C'est un pays plein de ressources et de commerce. On fait beaucoup de tapis à Smyrne, et pas chers.

—Mais, dit Léger, si les tapis sont de laine, elle ne vient que des moutons; et pour avoir des moutons, il faut des prairies, des fermes, une culture...

—Il doit bien y avoir quelque chose qui ressemble à cela, répondit Georges; mais le riz vient dans l'eau, d'abord; puis, moi, j'ai toujours longé les côtes et je n'ai vu que des pays ravagés par la guerre. D'ailleurs, j'ai la plus profonde aversion pour la statistique.

—Et les impôts? dit le père Léger.

—Ah! les impôts sont lourds. On leur prend tout, mais on leur laisse le reste. Frappé des avantages de ce système, le pacha d'Égypte était en train d'organiser son administration sur ce pied-là, quand je l'ai quitté.

—Mais comment..... dit le père Léger qui ne comprenait plus rien.

—Comment?... reprit Georges. Mais il a des agents qui prennent les récoltes, en laissant aux fellahs juste de quoi vivre. Aussi, dans ce système-là, point de paperasses ni de bureaucratie, la plaie de la France... Ah! voilà!...

—Mais en vertu de quoi? dit le fermier.

—C'est un pays de despotisme, voilà tout. Ne savez-vous pas la belle définition donnée par Montesquieu du despotisme: «Comme le sauvage, il coupe l'arbre par le pied pour en avoir les fruits...»

—Et l'on veut nous ramener là, dit Mistigris; mais chaque échaudé craint l'eau froide.

—Et on y viendra, s'écria le comte de Sérisy. Aussi ceux qui ont des terres feront-ils bien de les vendre. Monsieur Schinner a dû voir de quel train toutes ces choses-là reviennent en Italie.

Corpo di Bacco, le pape n'y va pas de main morte! reprit Schinner. Mais on y est fait. Les Italiens sont un si bon peuple! Pourvu qu'on les laisse un peu assassiner les voyageurs sur les routes, ils sont contents.

—Mais, reprit le comte, vous ne portez pas non plus la décoration de la Légion-d'Honneur que vous avez obtenue en 1819, c'est donc une mode générale?

Mistigris et le faux Schinner rougirent jusqu'aux oreilles.

—Moi! c'est différent, reprit Schinner, je ne voudrais pas être reconnu. Ne me trahissez pas, monsieur. Je suis censé être un petit peintre sans conséquence, je passe pour un décorateur. Je vais dans un château où je ne dois exciter aucun soupçon.

—Ah! fit le comte, une bonne fortune, une intrigue?... Oh! vous êtes bien heureux d'être jeune...

Oscar, qui crevait dans sa peau de n'être rien et de n'avoir rien à dire, regardait le colonel Czerni-Georges, le grand peintre Schinner, et il cherchait à se métamorphoser en quelque chose. Mais que pouvait être un garçon de dix-neuf ans, qu'on envoyait pendant quinze à vingt jours à la campagne, chez le régisseur de Presles? Le vin d'Alicante lui montait à la tête, et son amour-propre lui faisait bouillonner le sang dans les veines; aussi, lorsque le fameux Schinner laissa deviner une aventure romanesque dont le bonheur devait être aussi grand que le danger, attacha-t-il sur lui des yeux petillants de rage et d'envie.

—Ah! dit le comte d'un air envieux et crédule, il faut bien aimer une femme pour lui faire de si énormes sacrifices..

—Quels sacrifices?... fit Mistigris.

—Ne savez-vous donc pas, mon petit ami, qu'un plafond peint par un si grand maître se couvre d'or? répondit le comte. Voyons! si la Liste civile vous paie trente mille francs ceux de deux salles au Louvre, reprit-il en regardant Schinner; pour un bourgeois, comme vous dites de nous dans vos ateliers, un plafond vaut bien vingt mille francs; or, à peine en donnera-t-on deux mille à un décorateur obscur.

—L'argent de moins n'est pas la plus grande perte, répondit Mistigris. Songez donc que ce sera certes un chef-d'œuvre, et qu'il ne faut pas le signer pour ne point la compromettre!

—Ah! je rendrais bien toutes mes croix aux souverains de l'Europe pour être aimé comme l'est un jeune homme à qui l'amour inspire de tels dévouements! s'écria monsieur de Sérisy.

—Ah! voilà, fit Mistigris, on est jeune, on est aimé! on a des femmes, et comme on dit: abondance de chiens ne nuit pas.

—Et que dit de cela madame Schinner? reprit le comte, car vous avez épousé par amour la belle Adélaïde de Rouville, la protégée du vieil amiral de Kergarouët, qui vous a fait obtenir vos plafonds au Louvre par son neveu, le comte de Fontaine.

—Est-ce qu'un grand peintre est jamais marié en voyage? fit observer Mistigris.

—Voilà donc la morale des ateliers!... s'écria niaisement le comte de Sérisy.

—La morale des cours où vous avez eu vos décorations est-elle meilleure? dit Schinner qui recouvra son sang-froid un moment troublé par la connaissance que le comte annonçait avoir des commandes faites à Schinner.

—Je n'en ai pas demandé une seule, répondit le comte, et je crois les avoir toutes loyalement gagnées.

—Et ça vous va comme un notaire sur une jambe de bois, répliqua Mistigris.

Monsieur de Sérisy ne voulut pas se trahir, il prit un air de bonhomie en regardant la vallée de Groslay qui se découvre en prenant à la Patte-d'Oie le chemin de Saint-Brice, et laissant sur la droite celui de Chantilly.

—Attrape, dit en grommelant Oscar.

—Est-ce aussi beau qu'on le prétend, Rome? demanda Georges au grand peintre.

—Rome n'est belle que pour les gens qui aiment, il faut avoir une passion pour s'y plaire; mais, comme ville, j'aime mieux Venise, quoique j'aie manqué d'y être assassiné.

—Ma foi, sans moi, dit Mistigris, vous la gobiez joliment? C'est ce satané farceur de lord Byron qui vous a valu cela. Oh! ce chinois d'Anglais était-il rageur!

—Chut! dit Schinner, je ne veux pas qu'on sache mon affaire avec lord Byron.

—Avouez tout de même, répondit Mistigris, que vous avez été bien heureux que j'aie appris à tirer la savate?

De temps en temps, Pierrotin échangeait avec le comte de Sérisy des regards singuliers qui eussent inquiété des gens un peu plus expérimentés que ne l'étaient les cinq voyageurs.

—Des lords, des pachas, des plafonds de trente mille francs! Ah çà! s'écria le messager de l'Isle-Adam, je mène donc des souverains aujourd'hui? quels pourboires!

—Sans compter que les places sont payées, dit finement Mistigris.

—Ça m'arrive à propos, reprit Pierrotin; car, père Léger, vous savez bien ma belle voiture neuve sur laquelle j'ai donné deux mille francs d'arrhes... Eh bien! ces canailles de carrossiers, à qui je dois compter deux mille cinq cents francs demain, n'ont pas voulu accepter un à-compte de quinze cents francs et recevoir de moi un billet de mille francs à deux mois!... Ces carcans-là veulent tout. Être dur à ce point avec un homme établi depuis huit ans, avec un père de famille, et le mettre en danger de perdre tout, argent et voiture, si je ne trouve pas un misérable billet de mille francs. Hue! Bichette. Ils ne feraient pas ce tour-là aux grandes entreprises, allez.

—Ah! dame! pas d'argent, pas de suif, dit le rapin.

—Vous n'avez plus que huit cents francs à trouver, répondit le comte en voyant dans cette plainte adressée au père Léger une espèce de lettre de change tirée sur lui.

—C'est vrai, fit Pierrotin. Xi! Xi! Rougeot.

—Vous avez dû voir de beaux plafonds à Venise, reprit le comte en s'adressant à Schinner.

—J'étais trop amoureux pour faire attention à ce qui me semblait alors n'être que des bagatelles, répondit Schinner. Je devrais cependant être bien guéri de l'amour, car j'ai reçu précisément dans les États vénitiens, en Dalmatie, une cruelle leçon.

—Ça peut-il se dire? demanda Georges. Je connais la Dalmatie.

—Eh bien, si vous y êtes allé, vous devez savoir qu'au fond de l'Adriatique, c'est tous vieux pirates, forbans, corsaires retirés des affaires, quand ils n'ont pas été pendus, des...

—Les Uscoques, enfin, dit Georges.

En entendant le mot propre, le comte, que Napoléon avait envoyé jadis dans les Provinces Illyriennes, tourna la tête, tant il en fut étonné.

—C'est dans cette ville où l'on fait du marasquin, dit Schinner en paraissant chercher un nom.

—Zara! dit Georges. J'y suis allé, c'est sur la côte.

—Vous y êtes, reprit le peintre. Moi, j'allais là pour observer le pays, car j'adore le paysage. Voilà vingt fois que j'ai le désir de faire du paysage, que personne, selon moi, ne comprend, excepté Mistigris qui recommencera quelque jour Hobbéma, Ruysdaël, Claude Lorrain, Poussin et autres.

—Mais, s'écria le comte, qu'il n'en recommence qu'un de ceux-là, ce sera bien assez.

—Si vous interrompez toujours, monsieur, dit Oscar, nous ne nous y reconnaîtrons plus.

—Ce n'est pas d'ailleurs à vous que monsieur s'adresse, dit Georges au comte.

—Ce n'est pas poli de couper la parole, dit sentencieusement Mistigris; mais nous en avons tous fait autant, et nous perdrions beaucoup si nous ne semions pas le discours de petits agréments en échangeant nos réflexions. Tous les Français sont égaux dans le coucou, a dit le petit-fils de Georges. Ainsi continuez, agréable vieillard.... blaguez-nous. Cela se fait dans les meilleures sociétés; et vous savez le proverbe: Il faut ourler avec les loups.

—On m'avait dit des merveilles de la Dalmatie, reprit Schinner, j'y vais donc en laissant Mistigris, à Venise, à l'auberge.

—A la locanda! fit Mistigris, lâchons la couleur locale.

—Zara est, comme on dit, une vilenie...

—Oui, dit Georges, mais elle est fortifiée.

—Parbleu! dit Schinner, les fortifications sont pour beaucoup dans mon aventure. A Zara, il se trouve beaucoup d'apothicaires, je me loge chez l'un d'eux. Dans les pays étrangers, tout le monde a pour principal métier de louer en garni, l'autre métier est un accessoire. Le soir, je me mets à mon balcon après avoir changé de linge. Or, sur le balcon d'en face, j'aperçois une femme, oh! mais une femme, une Grecque, c'est tout dire, la plus belle créature de toute la ville: des yeux fendus en amande, des paupières qui se dépliaient comme des jalousies, et des cils comme des pinceaux; un visage d'un ovale à rendre fou Raphaël, un teint d'un coloris délicieux, les teintes bien fondues, veloutées... des mains... oh!...

—Qui n'étaient pas de beurre comme celles de la peinture de l'école de David, dit Mistigris.

—Eh! vous nous parlez toujours peinture! s'écria Georges.

—Ah! voilà, chassez le naturel, il revient au jabot, répliqua Mistigris.

—Et un costume! le costume pur grec, reprit Schinner. Vous comprenez, me voilà incendié. Je questionne mon Diafoirus, il m'apprend que cette voisine se nomme Zéna. Je change de linge. Pour épouser Zéna, le mari, vieil infâme, a donné trois cent mille francs aux parents, tant était célèbre la beauté de cette fille vraiment la plus belle de toute la Dalmatie, Illyrie, Adriatique, etc. Dans ce pays-là, on achète sa femme, et sans voir...

—Je n'irai pas, dit le père Léger.

—Il y a des nuits où mon sommeil est éclairé par les yeux de Zéna, reprit Schinner. Ce jeune premier de mari avait soixante-sept ans. Bon! Mais il était jaloux non pas comme un tigre, car on dit des tigres qu'ils sont jaloux comme un Dalmate, et mon homme était pire qu'un Dalmate, il valait trois Dalmates et demi. C'était un Uscoque, un tricoque, un archicoque dans une bicoque.

—Enfin un de ces gaillards qui n'attachent pas leurs chiens avec des Cent-Suisses... dit Mistigris.

—Fameux, reprit Georges en riant.

—Après avoir été corsaire, peut-être pirate, mon drôle se moquait de tuer un chrétien, comme moi de cracher par terre, reprit Schinner. Voilà qui va bien. D'ailleurs, richissime à millions, le vieux gredin! et laid comme un pirate à qui je ne sais quel pacha avait pris les oreilles, et qui avait laissé un œil je ne sais où... L'Uscoque se servait joliment de celui qui lui restait, et je vous prie de me croire, quand je vous dirai qu'il avait l'œil à tout.—«Jamais, me dit le petit Diafoirus, il ne quitte sa femme.—Si elle pouvait avoir besoin de votre ministère, je vous remplacerais déguisé; c'est un tour qui a toujours du succès dans nos pièces de théâtre,» lui répondis-je. Il serait trop long de vous peindre le plus délicieux temps de ma vie, à savoir, les trois jours que j'ai passés à ma fenêtre, échangeant des regards avec Zéna et changeant de linge tous les matins. C'était d'autant plus violemment chatouilleux que les moindres mouvements étaient significatifs et dangereux. Enfin Zéna jugea, sans doute, qu'un étranger, un Français, un artiste était, seul au monde, capable de lui faire les yeux doux au milieu des abîmes qui l'entouraient; et, comme elle exécrait son affreux pirate, elle répondait à mes regards par des œillades à enlever un homme dans le cintre du paradis sans poulies. J'arrivais à la hauteur de Don Quichotte. Je m'exalte, je m'exalte! Enfin, je m'écriai:—Eh bien! le vieux me tuera, mais j'irai! Point d'études de paysage, j'étudiais la bicoque de l'Uscoque. A la nuit, ayant mis le plus parfumé de mon linge, je traverse la rue, et j'entre...

—Dans la maison? dit Oscar.

—Dans la maison? reprit Georges.

—Dans la maison, répéta Schinner.

—Eh bien, vous êtes un fier luron, s'écria le père Léger, je n'y serais pas allé, moi...

—D'autant plus que vous n'auriez pas pu passer par la porte, répondit Schinner. J'entre donc, reprit-il, et je trouve deux mains qui me prennent les mains. Je ne dis rien, car ces mains, douces comme une pelure d'oignon, me recommandaient le silence! On me souffle à l'oreille en vénitien: «Il dort!» Puis, quand nous sommes sûrs que personne ne peut nous rencontrer, nous allons, Zéna et moi, sur les remparts nous promener, mais accompagnés, s'il vous plaît, d'une vieille duègne, laide comme un vieux portier, et qui ne nous quittait pas plus que notre ombre, sans que j'aie pu décider madame la pirate à se séparer de cette absurde compagnie. Le lendemain soir, nous recommençons; je voulais faire renvoyer la vieille, Zéna résiste. Comme mon amoureuse parlait grec et moi vénitien, nous ne pouvions pas nous entendre; aussi nous quittâmes-nous brouillés. Je me dis en changeant de linge:—Pour sûr, la première fois, il n'y aura plus de vieille, et nous nous raccommoderons chacun dans notre langue maternelle... Eh bien! c'est la vieille qui m'a sauvé! vous allez voir. Il faisait si beau, que pour ne pas donner de soupçons, je vais flâner dans le paysage, après notre raccommodement, bien entendu. Après m'être promené le long des remparts, je viens tranquillement les mains dans mes poches, et je vois la rue obstruée de monde. Une foule!... Bah! comme pour une exécution. Cette foule se rue sur moi. Je suis arrêté, garrotté, conduit et gardé par des gens de police. Non! vous ne savez pas, et je souhaite que vous ne sachiez jamais ce que c'est que de passer pour un assassin aux yeux d'une populace effrénée qui vous jette des pierres, qui hurle après vous depuis le haut jusqu'en bas de la principale rue d'une petite ville, qui vous poursuit de cris de mort!... Ah! tous les yeux sont comme autant de flammes, toutes les bouches sont une injure, et ces brandons de haine brûlante se détachent sur l'effroyable cri: «A mort! à bas l'assassin!...» qui fait de loin comme une basse-taille...

—Ils criaient donc en français, ces Dalmates? demanda le comte à Schinner; vous nous racontez cette scène comme si elle vous était arrivée d'hier.

Schinner resta tout interloqué.

—L'émeute parle la même langue partout, dit le profond politique Mistigris.

—Enfin, reprit Schinner, quand je suis au Palais de l'endroit, et en présence des magistrats du pays, j'apprends que le damné corsaire est mort empoisonné par Zéna. J'aurais bien voulu pouvoir changer de linge. Parole d'honneur, je ne savais rien de ce mélodrame. Il paraît que la Grecque mêlait de l'opium (il y a tant de coquelicots par là, comme dit monsieur!) au grog du pirate afin de voler un petit instant de liberté pour se promener, et, la veille, cette malheureuse femme s'était trompée de dose. L'immense fortune du damné pirate causait tout le malheur de ma Zéna; mais elle expliqua si naïvement les choses, que moi, d'abord, sur la déclaration de la vieille, je fus mis hors de cause avec une injonction du maire et du commissaire de police autrichien d'aller à Rome. Zéna, qui laissa prendre une grande partie des richesses de l'Uscoque aux héritiers et à la justice, en fut quitte, m'a-t-on dit, pour deux ans de réclusion dans un couvent où elle est encore. J'irai faire son portrait, car dans quelques années tout sera bien oublié. Voilà les sottises qu'on commet à dix-huit ans.

—Et vous m'avez laissé sans un sou dans la locanda à Venise, dit Mistigris. Je suis allé de Venise à Rome vous retrouver en brossant des portraits à cinq francs pièce, qu'on ne me payait pas; mais c'est mon plus beau temps! le bonheur, comme on dit, n'habite pas sous des nombrils dorés.

—Vous figurez-vous les réflexions qui me prenaient à la gorge dans une prison dalmate, jeté là sans protection, ayant à répondre à des Autrichiens de Dalmatie, et menacé de perdre la tête pour m'être promené deux fois avec une femme entêtée à garder sa portière. Voilà du guignon! s'écria Schinner.

—Comment, dit naïvement Oscar, ça vous est arrivé?

—Pourquoi ce ne serait-il pas arrivé à monsieur, puisque c'était arrivé déjà une fois pendant l'occupation française en Illyrie à l'un de nos plus beaux officiers d'artillerie? dit finement le comte.

—Et vous avez cru l'artilleur? dit finement Mistigris au comte.

—Et c'est tout? demanda Oscar.

—Eh bien! dit Mistigris, il ne peut pas vous dire qu'on lui a coupé la tête. Plus on est debout, plus on rit.

—Monsieur, y a-t-il des fermes dans ce pays-là? demanda le père Léger. Comment y cultive-t-on?

—On cultive le marasquin, dit Mistigris, une plante qui vient à hauteur de bouche, et qui produit la liqueur de ce nom.

—Ah! dit le père Léger.

—Je ne suis resté que trois jours en ville et quinze jours en prison, je n'ai rien vu, pas même les champs où se récolte le marasquin, répondit Schinner.

—Ils se moquent de vous, dit Georges au père Léger, le marasquin vient dans des caisses.

La voiture à Pierrotin descendait alors un des versants du rapide vallon de Saint-Brice pour gagner l'auberge sise au milieu de ce gros bourg, où il s'arrêtait environ une heure pour faire souffler ses chevaux, leur laisser manger leur avoine et leur donner à boire. Il était alors environ une heure et demie.

—Eh! c'est le père Léger, s'écria l'aubergiste au moment où la voiture se rangea devant sa porte. Déjeunez-vous?

—Tous les jours une fois, répondit le gros fermier; nous casserons une croûte.

—Faites-nous donner à déjeuner, dit Georges en tenant sa canne au port d'arme d'une façon cavalière qui excita l'admiration d'Oscar.

Oscar enragea quand il vit cet insouciant aventurier tirant de sa poche de côté un étui de paille façonnée où il prit un cigare blond qu'il fuma sur le seuil de la porte en attendant le déjeuner.

—En usez-vous? dit Georges à Oscar.

—Quelquefois, répondit l'ex-collégien en bombant sa petite poitrine et prenant un certain air crâne.

Georges présenta l'étui tout ouvert à Oscar et à Schinner.

—Peste! dit le grand peintre, des cigares de dix sous!

—Voilà le reste de ce que j'ai rapporté d'Espagne, dit l'aventurier. Déjeunez-vous?

—Non, dit l'artiste, je suis attendu au château. D'ailleurs, j'ai pris quelque chose avant de partir.

—Et vous? dit Georges à Oscar.

—J'ai déjeuné, dit Oscar.

Oscar aurait donné dix ans de sa vie pour avoir des bottes et des sous-pieds. Et il éternuait, et il toussait, et il crachait, et il accueillait la fumée avec des grimaces mal déguisées.

—Vous ne savez pas fumer, lui dit Schinner, tenez?

Schinner, la figure immobile, aspira la fumée de son cigare, et la rendit par le nez sans la moindre contraction. Il recommença, garda la fumée dans son gosier, s'ôta de la bouche le cigare, et souffla gracieusement la fumée.

—Voilà, jeune homme, dit le grand peintre.

—Voilà, jeune homme, un autre procédé, dit Georges en imitant Schinner, mais en avalant toute la fumée et ne rendant rien.

—Et mes parents qui croient m'avoir donné de l'éducation, pensa le pauvre Oscar en essayant de fumer avec grâce.

Il éprouva une nausée si forte qu'il se laissa volontiers chiper son cigare par Mistigris, qui lui dit en le fumant avec un plaisir évident:—Vous n'avez pas de maladies contagieuses?

Oscar aurait voulu être assez fort pour cogner Mistigris.—Comment! se dit-il en lui-même en pensant au colonel Georges, huit francs de vin d'Alicante et de talmouses, quarante sous de cigares, et son déjeuner qui va lui coûter...

—Ah! père Léger, nous boirons bien une bouteille de vin de Bordeaux, dit alors Georges au fermier.

—Un déjeuner qui va lui coûter dix francs! s'écria en lui-même Oscar. Ainsi voilà maintenant vingt et quelques francs.

Tué par le sentiment de son infériorité, Oscar s'assit sur la borne et se perdit dans une rêverie qui ne lui permit pas de voir que son pantalon, retroussé par l'effet de sa position, montrait le point de jonction d'un vieux haut de bas avec un pied tout neuf, un chef-d'œuvre de sa mère.

—Nous sommes confrères en bas, dit Mistigris en relevant un peu son pantalon pour montrer un effet du même genre; mais les cordonniers sont toujours les plus mal chauffés.

Cette plaisanterie fit sourire monsieur de Sérisy, qui se tenait les bras croisés sous la porte cochère en arrière des voyageurs. Quelque fous que fussent ces jeunes gens, le grave homme d'État leur enviait leurs défauts, il aimait leurs jactances, il admirait la vivacité de leurs plaisanteries.

—Eh bien! aurez-vous les Moulineaux? car vous êtes allé chercher des écus à Paris, disait au père Léger l'aubergiste qui venait de lui montrer dans ses écuries un bidet à vendre. Ce sera drôle à vous de refaire le poil à un pair de France, à un ministre d'État, au comte de Sérisy.

Le vieil administrateur ne laissa rien voir sur son visage, et se retourna pour examiner le fermier.

—Il est cuit, répondit à voix basse le père Léger à l'aubergiste.

—Ma foi, tant mieux, j'aime à voir les nobles embêtés... Et il vous faudrait une vingtaine de mille francs, je vous les prêterais; mais François, le conducteur de la Touchard de six heures, vient de me dire que monsieur Margueron était invité par le comte de Sérisy à dîner aujourd'hui même à Presles.

—C'est le projet de Son Excellence, mais nous avons aussi nos malices, répondit le père Léger.

—Le comte placera le fils de monsieur Margueron, et vous n'avez pas de place à donner, vous! dit l'aubergiste au fermier.

—Non; mais si le comte a pour lui les ministres, moi j'ai le roi Louis XVIII, dit le père Léger à l'oreille de l'aubergiste, et quarante mille de ses portraits donnés au bonhomme Moreau me permettront d'acheter les Moulineaux deux cent soixante mille francs comptant avant monsieur de Sérisy, qui sera bien heureux de racheter la ferme trois cent soixante mille francs, au lieu de voir mettre les pièces de terre une à une en adjudication.

—Pas mal, bourgeois, s'écria l'aubergiste.

—Est-ce bien travaillé? dit le fermier.

—Après ça, dit l'aubergiste, pour lui la ferme vaut ça.

—Les Moulineaux rapportent aujourd'hui six mille francs nets d'impôts, et je renouvellerai le bail à sept mille cinq cents pour dix-huit ans. Ainsi, c'est un placement à plus de deux et demi. Monsieur le comte ne sera pas volé. Pour ne pas faire tort à monsieur Moreau, je serai proposé par lui pour fermier au comte, il aura l'air de prendre les intérêts de son maître en lui trouvant presque trois pour cent de son argent et un locataire qui paiera bien...

—Qu'aura-t-il en tout, le père Moreau?

—Dame, si le comte lui donne dix mille francs, il aura de cette affaire-là cinquante mille francs, mais il les aura bien gagnés.

—D'ailleurs, après tout, il se soucie bien de Presles! et il est si riche! dit l'aubergiste. Je ne l'ai jamais vu, moi.

—Ni moi, dit le père Léger; mais il va finir par habiter, autrement il ne dépenserait pas deux cent mille francs à restaurer l'intérieur. C'est aussi beau que chez le roi.

—Ah bien! dit l'aubergiste, il était temps que Moreau fit son beurre.

—Oui, car une fois les maîtres là, dit Léger, ils ne mettront pas leurs yeux dans leurs poches.

Le comte ne perdit pas un mot de cette conversation tenue à voix basse.

—J'ai donc ici les preuves que j'allais chercher là-bas, pensa-t-il en regardant le gros fermier qui rentrait dans la cuisine. Peut-être, se dit-il, n'est-ce encore qu'à l'état de plan? peut-être Moreau n'a-t-il rien accepté?... tant il lui répugnait encore de croire son régisseur capable de tremper dans une semblable conspiration.

Pierrotin vint donner à boire à ses chevaux. Le comte pensa que le conducteur allait déjeuner avec l'aubergiste et le fermier; or ce qu'il venait d'entendre lui fit craindre quelque indiscrétion.

—Tous ces gens-là s'entendent contre nous, c'est pain bénit que de déjouer leurs plans, pensa-t-il.

—Pierrotin, dit-il à voix basse au voiturier en s'approchant de lui, je t'ai promis dix louis pour me garder le secret; mais si tu veux continuer à cacher mon nom (et je saurai si tu n'as ni prononcé mon nom, ni fait le moindre signe qui puisse le révéler jusqu'à ce soir, à qui que ce soit, partout, même jusqu'à l'Isle-Adam), je te donnerai demain matin, à ton passage, les mille francs pour achever de payer ta nouvelle voiture. Ainsi, pour plus de sûreté, dit le comte en frappant sur l'épaule de Pierrotin devenu pâle de plaisir, ne déjeune pas, reste à la tête de tes chevaux.

—Monsieur le comte, je vous comprends bien, allez! c'est par rapport au père Léger?

—C'est vis-à-vis de tout le monde, répliqua le comte.

—Soyez paisible...—Dépêchons-nous, dit Pierrotin en entr'ouvrant la porte de la cuisine, nous sommes en retard. Écoutez, père Léger, vous savez qu'il y a la côte à monter; moi, je n'ai pas faim, j'irai doucement, vous me rattraperez bien, ça vous fera du bien de marcher.

—Est-il enragé, Pierrotin! dit l'aubergiste. Tu ne veux pas venir déjeuner avec nous? Le colonel paie du vin à cinquante sous et une bouteille de vin de Champagne.

—Je ne peux pas. J'ai un poisson qui doit être remis à Stors à trois heures pour un grand dîner, et il n'y a pas à badiner avec ces pratiques-là, ni avec les poissons.

—Eh bien, dit le père Léger à l'aubergiste, attelle à ton cabriolet ce cheval que tu veux me vendre, tu nous feras rattraper Pierrotin, nous déjeunerons en paix, et je jugerai du cheval. Nous tiendrons bien trois dans ton tape-cul.

Au grand contentement du comte, Pierrotin vint pour rebrider lui-même ses chevaux. Schinner et Mistigris étaient partis en avant. A peine Pierrotin, qui reprit les deux artistes au milieu du chemin de Saint-Brice à Poncelles, atteignait-il à une éminence de la route d'où l'on aperçoit Écouen, le clocher du Mesnil et les forêts qui cerclent tout un paysage ravissant, que le bruit d'un cheval amenant au galop un cabriolet qui sonnait la ferraille annonça le père Léger et le compagnon de Mina qui se réintégrèrent dans la voiture. Quand Pierrotin se jeta sur la berme pour descendre à Moisselles, Georges, qui n'avait cessé de parler de la beauté de l'hôtesse de Saint-Brice avec le père Léger, s'écria:—Tiens! le paysage n'est pas mal, grand peintre?

—Bah! il ne doit pas vous étonner, vous qui avez vu l'Orient et l'Espagne.

—Et qui en ai deux cigares encore! Si ça n'incommode personne, voulez-vous les finir, Schinner? car le petit jeune homme en a eu assez de quelques gorgées.

Le père Léger et le comte gardèrent un silence qui passa pour une approbation, ainsi les deux conteurs furent réduits au silence.

Oscar, irrité d'être appelé petit jeune homme, dit, pendant que les deux jeunes gens allumaient leurs cigares:—Si je n'ai pas été l'aide-de-camp de Mina, monsieur, si je ne suis pas allé en Orient, j'irai peut-être. La carrière à laquelle ma famille me destine m'épargnera, j'espère, le désagrément de voyager en coucou, quand j'aurai votre âge. Après avoir été un personnage, une fois en place, j'y resterai...

Et cætera punctum! fit Mistigris en contrefaisant la voix de jeune coq enroué qui rendait le discours d'Oscar encore plus ridicule, car le pauvre enfant se trouvait dans la période où la barbe pousse, où la voix prend son caractère. Après tout, ajouta Mistigris, les extrêmes se bouchent!

—Ma foi! fit Schinner, les chevaux ne pourront plus aller avec tant de charges.

—Votre famille, jeune homme, pense à vous lancer dans une carrière, et laquelle? dit sérieusement Georges.

—La diplomatie, répondit Oscar.

Trois éclats de rire partirent comme des fusées de la bouche de Mistigris, du grand peintre et du père Léger. Le comte, lui, ne put s'empêcher de sourire. Georges garda son sang-froid.

—Il n'y a, par Allah! point de quoi rire, dit le colonel aux rieurs. Seulement, jeune homme, reprit-il en s'adressant à Oscar, il me semble que votre respectable mère est pour le quart d'heure dans une position sociale peu convenable pour une ambassadrice... Elle avait un cabas bien digne d'estime et un béquet à ses souliers.

—Ma mère! monsieur?... dit Oscar avec un mouvement d'indignation. Eh! c'était la femme de charge de chez nous...

—De chez nous est très aristocratique, s'écria le comte en interrompant Oscar.

—Le roi dit nous, répliqua fièrement Oscar.

Un regard de Georges réprima l'envie de rire qui saisit tout le monde; il fit ainsi comprendre au peintre et à Mistigris combien il était nécessaire de ménager Oscar pour exploiter cette mine de plaisanterie.

—Monsieur a raison, dit le grand peintre au comte en lui montrant Oscar, les gens comme il faut disent nous, il n'y a que des gens sans aveu qui disent chez moi. On a toujours la manie de paraître avoir ce qu'on n'a pas. Pour un homme chargé de décorations...

—Monsieur est donc toujours décorateur? fit Mistigris.

—Vous ne connaissez guère le langage des cours. Je vous demande votre protection, Excellence, ajouta Schinner en se tournant vers Oscar.

—Je me félicite d'avoir voyagé, sans doute, avec trois hommes qui sont ou seront célèbres: un peintre illustre déjà, dit le comte, un futur général, et un jeune diplomate qui rendra quelque jour la Belgique à la France.

Après avoir commis le crime odieux de renier sa mère, Oscar, pris de rage en devinant combien ses compagnons de voyage se moquaient de lui, résolut de vaincre à tout prix leur incrédulité.

—Tout ce qui reluit n'est pas or, dit-il en lançant des éclairs par les yeux.

—Ça n'est pas ça, s'écria Mistigris. C'est: tout ce qui reluit n'est pas fort. Vous n'irez pas loin en diplomatie si vous ne possédez pas mieux vos proverbes.

—Si je ne sais pas bien les proverbes, je connais mon chemin.

—Vous devez aller loin, dit Georges, car la femme de charge de votre maison vous a glissé des provisions comme pour un voyage d'outre-mer: du biscuit, du chocolat...

—Un pain particulier et du chocolat, oui, monsieur, reprit Oscar, pour mon estomac beaucoup trop délicat pour digérer les ratatouilles d'auberge.

—Ratatouille est aussi délicat que votre estomac, dit Georges.

—Ah! j'aime ratatouille, s'écria le grand peintre.

—Ce mot est à la mode dans les meilleures sociétés, reprit Mistigris.

—Votre précepteur est sans doute quelque professeur célèbre, M. Andrieux de l'Académie française, ou M. Royer-Collard, demanda Schinner.

—Mon précepteur se nomme l'abbé Loraux, aujourd'hui vicaire de Saint-Sulpice, reprit Oscar en se souvenant du nom du confesseur du collége.

—Vous avez bien fait de vous faire élever particulièrement, dit Mistigris, car l'Ennui naquit un jour de l'Université; mais vous le récompenserez, votre abbé?

—Certes, il sera quelque jour évêque, dit Oscar.

—Par le crédit de votre famille, dit sérieusement Georges.

—Peut-être contribuerons-nous à le faire mettre à sa place, car l'abbé Frayssinous vient souvent à la maison.

—Ah! vous connaissez l'abbé Frayssinous? demanda le comte.

—Il a des obligations à mon père, répondit Oscar.

—Et vous allez sans doute à votre terre? fit Georges.

—Non, monsieur; mais moi je puis dire où je vais, je vais au château de Presles, chez le comte de Sérisy.

—Ah! diantre, vous allez à Presles, s'écria Schinner en devenant rouge comme une cerise.

—Vous connaissez Sa Seigneurie le comte de Sérisy? demanda Georges.

Le père Léger se tourna pour voir Oscar, et le regarda d'un air stupéfait en s'écriant:—Monsieur de Sérisy serait à Presles?

—Apparemment, puisque j'y vais, répondit Oscar.

—Et vous avez souvent vu le comte? demanda monsieur de Sérisy à Oscar.

—Comme je vous vois, répondit Oscar. Je suis camarade avec son fils, qui est à peu près de mon âge, dix-neuf ans, et nous montons à cheval ensemble presque tous les jours.

Un clignement d'yeux de Pierrotin au père Léger rassura pleinement le fermier.

—Ma foi, dit le comte à Oscar, je suis enchanté de me trouver avec un jeune homme qui puisse me parler de ce personnage, j'ai besoin de sa protection dans une affaire assez grave, et où il ne lui en coûterait guère de me favoriser: il s'agit d'une réclamation auprès du gouvernement américain. Je serai bien aise d'avoir des renseignements sur le caractère de monsieur de Sérisy.

—Oh! si vous voulez réussir, répondit Oscar en prenant un air malicieux, ne vous adressez pas à lui, mais à sa femme; il en est amoureux fou, personne mieux que moi ne sait à quel point, et sa femme ne peut pas le souffrir.

—Et pourquoi? dit Georges.

—Le comte a des maladies de peau qui le rendent hideux, et que le docteur Alibert s'efforce en vain de guérir. Aussi, monsieur de Sérisy donnerait-il la moitié de son immense fortune pour avoir ma poitrine, dit Oscar en écartant sa chemise et montrant une carnation d'enfant. Il vit seul retiré dans son hôtel. Aussi faut-il être bien protégé pour l'y trouver. D'abord, il se lève de fort grand matin, il travaille de trois à huit heures; à partir de huit heures il fait ses remèdes: des bains de soufre ou de vapeur. On le cuit dans des espèces de boîtes de fer, car il espère toujours guérir.

—S'il est si bien avec le roi, pourquoi ne se fait-il pas toucher par lui? demanda Georges.

—Cette femme a donc un mari à la coque! dit Mistigris.

—Le comte a promis trente mille francs à un célèbre médecin écossais qui le traite en ce moment, dit Oscar en continuant.

—Mais alors sa femme ne saurait être blâmée de se donner du meilleur... dit Schinner, qui n'acheva pas.

—Je crois bien, dit Oscar. Ce pauvre homme est si racorni, si vieux, que vous lui donneriez quatre-vingts ans! Il est sec comme un parchemin, et, pour son malheur, il sent sa position...

—Il ne doit pas sentir bon, dit le facétieux père Léger.

—Monsieur, il adore sa femme et il n'ose pas la gronder, reprit Oscar; il joue avec elle des scènes à mourir de rire, absolument comme Arnolphe dans la comédie de Molière...

Le comte atterré regardait Pierrotin qui, le voyant impassible, imagina que le fils de madame Clapart débitait des calomnies.

—Aussi, monsieur, voulez-vous réussir, dit Oscar au comte, allez voir le marquis d'Aiglemont. Si vous avez ce vieil adorateur de madame pour vous, vous aurez d'un seul coup et la femme et le mari.

—C'est ce que nous appelons faire d'une pierre deux sous, dit Mistigris.

—Ah! çà, dit le peintre, vous avez donc vu le comte déshabillé, vous êtes donc son valet de chambre?

—Son valet de chambre? s'écria Oscar.

—Dame, on ne dit pas ces choses-là de ses amis dans les voitures publiques, reprit Mistigris. La prudence, jeune homme, est mère de la surdité. Moi, je ne vous écoute pas.

—C'est le cas de dire, s'écria Schinner, dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu hais!

—Apprenez, grand peintre, répliqua Georges sentencieusement, qu'on ne peut pas dire de mal des gens qu'on ne connaît pas, et le petit vient de nous prouver qu'il sait son Sérisy par cœur. S'il nous avait seulement parlé de madame, on aurait pu croire qu'il était bien avec...

—Pas un mot de plus sur la comtesse de Sérisy, jeunes gens! s'écria le comte. Je suis l'ami de son frère, le marquis de Ronquerolles, et qui s'aviserait de mettre en doute l'honneur de la comtesse aurait à me répondre de ses paroles.

—Monsieur a raison, s'écria le peintre, on ne doit pas blaguer les femmes.

—Dieu! l'Honneur et les Dames! j'ai vu ce mélodrame-là, dit Mistigris.

—Si je ne connais point Mina, je connais le Garde des Sceaux, dit le comte en continuant et regardant Georges. Si je ne porte pas mes décorations, dit-il en regardant le peintre, j'empêche d'en donner à ceux qui ne le méritent pas. Enfin, je connais tant de monde, que je connais monsieur Grindot, l'architecte de Presles... Arrêtez, Pierrotin, je veux descendre un moment.

Pierrotin poussa ses chevaux jusqu'au bout du village de Moisselles, où il se trouve une auberge à laquelle les voyageurs s'arrêtent. Ce bout de chemin se fit dans un profond silence.

—Chez qui va donc ce petit drôle-là? demanda le comte en amenant Pierrotin dans la cour de l'auberge.

—Chez votre régisseur. C'est le fils d'une pauvre dame qui demeure rue de la Cerisaie, et chez qui je porte bien souvent du fruit, du gibier, de la volaille, une madame Husson.

—Qui est ce monsieur? vint dire à Pierrotin le père Léger quand le comte eut quitté le voiturier.

—Ma foi, je n'en sais rien, répondit Pierrotin, je le conduis pour la première fois; mais il pourrait être quelque chose comme le prince à qui appartient le château de Maffliers; il vient de me dire que je le laisserai en route, il ne va pas à l'Isle-Adam.

—Pierrotin croit que c'est le bourgeois de Maffliers, dit à Georges le père Léger en rentrant dans la voiture.

En ce moment les trois jeunes gens, sots comme des voleurs pris en flagrant délit, n'osaient se regarder les uns les autres, et paraissaient préoccupés des suites de leurs mensonges.

—Voilà qui s'appelle faire plus de fruit que de besogne, dit Mistigris.

—Vous voyez que je connais le comte, leur dit Oscar.

—C'est possible; mais vous ne serez jamais ambassadeur, répondit Georges: quand on veut parler dans les voitures publiques, il faut avoir, comme moi, le soin de ne rien dire.

Le comte reprit alors sa place, et Pierrotin marcha dans le plus profond silence.

—Eh bien, mes amis, dit le comte en atteignant le bois Carreau, nous voilà muets comme si nous allions à l'échafaud.

—Il faut savoir se traire à propos, répondit sentencieusement Mistigris.

—Il fait beau, dit Georges.

—Quel est ce pays-là? dit Oscar en montrant le château de Franconville qui produit un magnifique effet au revers de la grande forêt de Saint-Martin.

—Comment! s'écria le comte, vous qui dites aller si souvent à Presles, vous ne connaissez pas Franconville?

—Monsieur, dit Mistigris, connaît les hommes et non pas les châteaux.

—Les apprentis diplomates peuvent bien avoir des distractions! s'écria Georges.

—Souvenez-vous de mon nom? répondit Oscar furieux. Je m'appelle Oscar Husson, et dans dix ans je serai célèbre.

Après ces paroles prononcées avec forfanterie, Oscar se tapit dans un coin.

—Husson de quoi? fit Mistigris.

—Une grande famille, répondit le comte, les Husson de la Cerisaie: monsieur est né sous les marches du trône impérial.

Oscar rougit alors jusque dans la peau de ses cheveux et fut travaillé par une terrible inquiétude. On allait descendre la rapide côte de la Cave au bas de laquelle se trouve, dans un étroit vallon, à la fin de la grande forêt de Saint-Martin, le magnifique château de Presles.

—Messieurs, dit le comte, je vous souhaite bonnes chances dans vos belles carrières. Raccommodez-vous avec le roi de France, monsieur le colonel: les Czerni-Georges ne doivent pas bouder les Bourbons. Je n'ai rien à vous pronostiquer, mon cher monsieur Schinner, car pour vous la gloire est toute venue, et vous l'avez noblement conquise par d'admirables travaux; mais vous êtes tellement à craindre, que moi, qui suis marié, je n'oserais pas vous en offrir à ma campagne. Quant à monsieur Husson, il n'a pas besoin de protection, il possède les secrets des hommes d'État, il peut les faire trembler. Quant à monsieur Léger, il va plumer le comte de Sérisy, je n'ai qu'à le prier d'y aller d'une main ferme!

Quand on prend du talon, on n'en saurait trop prendre, dit Mistigris.

—Laissez-moi là, Pierrotin, vous m'y reprendrez demain! s'écria le comte.

Le comte descendit et se perdit dans un chemin couvert, en abandonnant ses compagnons de route à leur confusion.

—Oh! c'est ce comte qui a loué Franconville, il y va, dit le père Léger.

—Si jamais, dit le faux Schinner, il m'arrive de blaguer en voiture, je me bats en duel avec moi-même. C'est aussi ta faute à toi, Mistigris, ajouta-t-il en donnant à son rapin une tape sur sa casquette.

—Oh! moi qui n'ai fait que vous suivre à Venise, répondit Mistigris. Mais, qui veut noyer son chien l'accuse de la nage!

—Savez-vous, dit Georges à son voisin Oscar, que si par hasard c'eût été le comte de Sérisy, je n'aurais pas voulu me trouver dans votre peau, quoiqu'elle soit sans maladies.

Oscar, en pensant aux recommandations de sa mère, que ce mot lui rappela, devint blême et se dégrisa.

—Vous voilà rendus, messieurs, dit Pierrotin en arrêtant à une belle grille.

—Comment, nous y voilà! dirent à la fois le peintre, Georges et Oscar.

—En voilà une sévère, dit Pierrotin. Ah çà! messieurs, aucun de vous n'est donc venu par ici? Mais voilà le château de Presles.

—Eh! c'est bon, l'ami, dit Georges en reprenant son assurance. Je vais à la ferme des Moulineaux, ajouta-t-il en ne voulant pas laisser voir à ses compagnons de voyage qu'il allait au château.

—Hé bien! vous venez donc chez moi? dit le père Léger.

—Comment cela?

—Mais je suis le fermier des Moulineaux. Et, colonel, que nous voulez-vous?

—Goûter à votre beurre, répondit Georges en saisissant son portefeuille.

—Pierrotin, dit Oscar, remettez mes effets chez le régisseur, je vais droit au château.

Là-dessus Oscar s'enfonça dans un petit chemin, sans savoir où il allait.

—Eh! monsieur l'ambassadeur, cria le père Léger, vous gagnez la forêt. Si vous voulez entrer au château, prenez la petite porte.

Obligé d'entrer, Oscar se perdit dans la grande cour du château que meuble une immense corbeille entourée de bornes réunies par des chaînes. Pendant que le père Léger examinait Oscar, Georges, que la qualité de fermier des Moulineaux prise par le gros cultivateur avait foudroyé, s'évada si lestement, qu'au moment où le gros homme intrigué chercha son colonel, il ne le trouva plus. La grille s'ouvrit à la demande de Pierrotin, qui entra fièrement pour déposer chez le concierge les mille ustensiles du grand peintre Schinner. Oscar fut abasourdi de voir Mistigris et l'artiste, les témoins de ses bravades, installés au château. En dix minutes Pierrotin eut fini de décharger les paquets du peintre, les affaires d'Oscar Husson et la jolie mallette de cuir qu'il confia mystérieusement à la femme du concierge; puis il retourna sur ses pas en faisant claquer son fouet, et reprit le chemin de la forêt de l'Isle-Adam en gardant sur sa figure l'air narquois d'un paysan qui calcule des bénéfices. Rien ne manquait plus à son bonheur, il devait avoir le lendemain ses mille francs.

Oscar, assez penaud, tournait autour de la corbeille en examinant ce qu'allaient devenir ses deux compagnons de route, quand il vit tout à coup monsieur Moreau sortant de la grande salle dite des gardes, en haut du perron. Vêtu d'une grande redingote bleue qui lui tombait sur les talons, le régisseur, en culotte de peau jaunâtre, en bottes à l'écuyère, tenait une cravache à la main.

—Eh bien, mon garçon, te voilà donc? comment va la chère maman? dit-il en prenant la main d'Oscar.—Bonjour, messieurs, vous êtes sans doute les peintres que monsieur Grindot, l'architecte, nous annonçait? dit-il au peintre et à Mistigris.

Il siffla deux fois en se servant du bout de sa cravache. Le concierge vint.

—Menez ces messieurs aux chambres 14 et 15, madame Moreau vous en donnera les clefs; accompagnez-les pour leur montrer le chemin; allumez du feu, s'il le faut, ce soir, et montez leurs effets chez eux.—J'ai l'ordre de monsieur le comte de vous offrir ma table, messieurs, reprit-il en s'adressant aux artistes, nous dînons à cinq heures comme à Paris. Si vous êtes chasseurs, vous pourrez vous bien divertir, j'ai une permission des Eaux et Forêts: ainsi, l'on chasse ici dans vingt-cinq mille arpents de bois, sans compter nos domaines.

Oscar, le peintre et Mistigris, aussi honteux les uns que les autres, échangèrent un regard; mais, fidèle à son rôle, Mistigris s'écria:—Bah! il ne faut jamais jeter la manche après la poignée! allons toujours.

Le petit Husson suivit le régisseur, qui l'entraîna par une marche rapide dans le parc.

—Jacques, dit-il à l'un de ses enfants, va prévenir ta mère de l'arrivée du petit Husson, et dis-lui que je suis obligé d'aller aux Moulineaux pour un instant.

Alors âgé d'environ cinquante ans, le régisseur, homme de moyenne taille et brun, paraissait très sévère. Sa figure bilieuse à laquelle les habitudes de la campagne avaient imprimé des couleurs violentes faisait supposer, à première vue, un caractère autre que le sien. Tout aidait à cette tromperie. Ses cheveux grisonnaient. Ses yeux bleus et un grand nez en bec à corbin lui donnaient un air d'autant plus sinistre que ses yeux étaient un peu trop rapprochés du nez; mais ses larges lèvres, le contour de son visage, la bonhomie de son allure eussent offert à un observateur des indices de bonté. Plein de décision, d'un parler brusque, il imposait énormément à Oscar par les effets d'une pénétration inspirée par la tendresse qu'il lui portait. Habitué par sa mère à grandir encore le régisseur, Oscar se sentait toujours petit en présence de Moreau; mais en se trouvant à Presles il ressentit un mouvement d'inquiétude, comme s'il attendait du mal de ce paternel ami, son seul protecteur.

—Eh bien, mon Oscar, tu n'as pas l'air content d'être ici? dit le régisseur. Tu vas cependant t'y amuser; tu apprendras à monter à cheval, à faire le coup de fusil, à chasser.

—Je ne sais rien de tout cela, dit bêtement Oscar.

—Mais je t'ai fait venir pour l'apprendre.

—Maman m'a dit de ne rester que quinze jours, à cause de madame Moreau...

—Oh! nous verrons, répondit Moreau presque blessé de ce qu'Oscar mît en doute son pouvoir conjugal.

Le fils cadet de Moreau, jeune homme de quinze ans, découplé, leste, accourut.

—Tiens, lui dit son père, mène ce camarade à ta mère.

Et le régisseur alla rapidement par le chemin le plus court à la maison du garde, située entre le parc et la forêt.

Le pavillon donné pour habitation par le comte à son régisseur avait été bâti, quelques années avant la Révolution, par l'entrepreneur de la célèbre terre de Cassan, où Bergeret, fermier général d'une fortune colossale et qui se rendit aussi célèbre par son luxe que Les Bodard, les Pâris, les Bouret, fit des jardins, des rivières, construisit des chartreuses, des pavillons chinois, et autres magnificences ruineuses.

Ce pavillon, sis au milieu d'un grand jardin dont un des murs était mitoyen avec la cour des communs du château de Presles, avait jadis son entrée sur la grande rue du village. Après avoir acheté cette propriété, monsieur de Sérisy le père n'eut qu'à faire abattre cette muraille et à condamner la porte sur le village, pour opérer la réunion de ce pavillon à ses communs. En supprimant un autre mur, il agrandit son parc de tous les jardins que l'entrepreneur avait acquis pour s'arrondir. Ce pavillon, bâti de pierre de taille, dans le style du siècle de Louis XV (c'est assez dire que ses ornements consistent en serviettes au-dessous des fenêtres, comme aux colonnades de la place Louis XV, en cannelures roides et sèches), se compose au rez-de-chaussée d'un beau salon communiquant à une chambre à coucher, et d'une salle à manger accompagnée de sa salle de billard. Ces deux appartements parallèles sont séparés par un escalier devant lequel une espèce de péristyle, qui sert d'antichambre, a pour décoration la porte du salon et celle de la salle à manger, en face l'une l'autre, toutes deux très ornées. La cuisine se trouve sous la salle à manger, car on monte à ce pavillon par un perron de dix marches.

En reportant son habitation au premier étage, madame Moreau avait pu transformer en boudoir l'ancienne chambre à coucher. Le salon et ce boudoir, richement meublés de belles choses triées dans le vieux mobilier du château, n'eussent certes pas déparé l'hôtel d'une femme à la mode. Tendu de damas bleu et blanc, jadis l'étoffe d'un grand lit d'honneur, ce salon, dont le meuble en vieux bois doré était garni de la même étoffe, offrait au regard des rideaux et des portières très amples, doublées de taffetas blanc. Des tableaux provenus de vieux trumeaux détruits, des jardinières, quelques jolis meubles modernes, et de belles lampes, outre un vieux lustre à cristaux taillés, donnaient à cette pièce un aspect grandiose. Le tapis était un ancien tapis de Perse. Le boudoir, entièrement moderne et du goût de madame Moreau, affectait la forme d'une tente avec ses câblés de soie bleue sur un fond gris de lin. Le divan classique s'y trouvait avec ses oreillers et ses coussins de pied. Enfin, les jardinières, soignées par le jardinier en chef, réjouissaient les yeux par leurs pyramides de fleurs. La salle à manger et la salle de billard étaient meublées en acajou. Autour de son pavillon, la femme du régisseur avait fait régner un parterre soigneusement cultivé qui se rattachait au grand parc. Des massifs d'arbres exotiques cachaient la vue des communs. Pour faciliter l'entrée de sa demeure aux personnes qui la venaient voir, la régisseuse avait remplacé par une grille l'ancienne porte condamnée.

La dépendance dans laquelle leur place mettait les Moreau se trouvait donc adroitement dissimulée; et ils avaient d'autant plus l'air de gens riches gérant pour leur plaisir la propriété d'un ami, que ni le comte ni la comtesse ne venaient rabattre leurs prétentions; puis, les concessions octroyées par monsieur de Sérisy leur permettaient de vivre dans cette abondance, le luxe de la campagne. Ainsi, laitage, œufs, volaille, gibier, fruits, fourrage, fleurs, bois, légumes, le régisseur et sa femme récoltaient tout à profusion et n'achetaient exactement que la viande de boucherie, les vins et les denrées coloniales exigées par leur vie princière. La fille de basse-cour boulangeait. Enfin, depuis quelques années, Moreau payait son boucher avec des porcs de sa basse-cour, tout en gardant le nécessaire à sa consommation. Un jour, la comtesse, toujours excellente pour son ancienne femme de chambre, lui donna, comme souvenir peut-être, une petite calèche de voyage passée de mode que Moreau fit repeindre, et dans laquelle il promenait sa femme, en se servant de deux bons chevaux, d'ailleurs utiles aux travaux du parc. Outre ces chevaux, le régisseur avait son cheval de selle. Il labourait dans le parc et cultivait assez de terrain pour nourrir ses chevaux et ses gens; il y bottelait trois cents milliers de foin excellent, et n'en comptait que cent, en s'autorisant d'une permission vaguement accordée par le comte. Au lieu de la consommer, il vendait sa moitié dans les redevances. Il entretenait largement sa basse-cour, son pigeonnier, ses vaches, aux dépens du parc; mais le fumier de son écurie servait aux jardiniers du château. Chacune de ces petites voleries portait son excuse avec elle. Madame était servie par la fille d'un des jardiniers, tour à tour sa femme de chambre et sa cuisinière. Une fille de basse-cour, chargée de la laiterie, aidait également au ménage. Moreau avait pris un soldat réformé, nommé Brochon, pour panser ses chevaux et faire les gros ouvrages.

A Nerville, à Chauvry, à Beaumont, à Maffliers, à Prérolles, à Nointel, partout la belle régisseuse était reçue chez des personnes qui ne connaissaient pas ou feignaient d'ignorer sa première condition. Moreau rendait d'ailleurs des services. Il disposa de son maître pour des choses qui sont des babioles à Paris, mais qui sont immenses au fond des campagnes. Après avoir fait nommer le juge de paix de Beaumont et celui de l'Isle-Adam, il avait, dans la même année, empêché la destitution d'un Garde général des forêts, et obtenu la croix de la Légion-d'Honneur pour le maréchal des logis chef de Beaumont. Aussi ne se festoyait-on jamais dans la bourgeoisie sans que monsieur et madame Moreau fussent invités. Le curé de Presles, le maire de Presles, venaient jouer tous les soirs chez Moreau. Il est difficile de ne pas être brave homme après s'être fait un lit si commode.

Jolie femme et minaudière comme toutes les femmes de chambre de grande dame qui, mariées, imitent leurs maîtresses, la régisseuse importait les nouvelles modes dans le pays; elle portait des brodequins fort chers, et n'allait à pied que par les beaux jours. Quoique son mari n'allouât que cinq cents francs pour la toilette, cette somme est énorme à la campagne, surtout quand elle est bien employée; aussi la régisseuse, blonde, éclatante et fraîche, d'environ trente-six ans, restée fluette, mignonne et gentille, malgré ses trois enfants, jouait-elle encore à la jeune fille et se donnait-elle des airs de princesse. Quand on la voyait passer dans sa calèche allant à Beaumont, si quelque étranger demandait:—Qui est-ce? madame Moreau était furieuse, lorsqu'un homme du pays répondait:—C'est la femme du régisseur de Presles. Elle aimait être prise pour la maîtresse du château. Dans les villages, elle se plaisait à protéger les gens, comme aurait fait une grande dame. L'influence de son mari sur le comte, démontrée par tant de preuves, empêchait la petite bourgeoisie de se moquer de madame Moreau, qui, aux yeux des paysans, paraissait un personnage. Estelle (elle se nommait Estelle) ne se mêlait pas plus d'ailleurs de la régie qu'une femme d'agent de change se mêle des affaires de Bourse; elle se reposait même sur son mari des soins du ménage, de la fortune. Confiante en ses moyens, elle était à mille lieues de soupçonner que cette charmante existence, qui durait depuis dix-sept ans, pût jamais être menacée; cependant, en apprenant la résolution du comte relativement à la restauration du magnifique château de Presles, elle s'était sentie attaquée dans toutes ses jouissances, et avait déterminé son mari à s'entendre avec Léger, afin de pouvoir se retirer à l'Isle-Adam. Elle eût trop souffert de se retrouver dans une dépendance quasi domestique en présence de son ancienne maîtresse qui se serait moquée d'elle en la voyant établie au pavillon de manière à singer l'existence d'une femme comme il faut.