Le sujet de la profonde inimitié qui régnait entre les Reybert et les Moreau provenait d'une blessure faite par madame de Reybert à madame Moreau, par suite d'une première pointillerie que s'était permise la femme du régisseur à l'arrivée des Reybert, afin de ne pas laisser entamer sa suprématie par une femme née de Corroy. Madame de Reybert avait rappelé, peut-être appris à toute la contrée la première condition de madame Moreau. Le mot femme de chambre! vola de bouche en bouche. Les envieux que les Moreau devaient avoir à Beaumont, à l'Isle-Adam, à Maffliers, à Champagne, à Nerville, à Chauvry, à Baillet, à Moisselles, glosèrent si bien, que plus d'une flammèche de cet incendie tomba sur le ménage Moreau. Depuis quatre ans, les Reybert, excommuniés par la belle régisseuse, se voyaient en butte à tant d'animadversion de la part des adhérents de Moreau, que leur position dans le pays n'eût pas été tenable sans la pensée de vengeance qui les avait soutenus jusqu'à ce jour.

Les Moreau, très bien avec Grindot, l'architecte, avaient été prévenus par lui de la prochaine arrivée d'un peintre chargé de finir les peintures d'ornement du château dont les toiles principales venaient d'être exécutées par Schinner. Le grand peintre avait recommandé pour les encadrements, arabesques et autres accessoires, le voyageur accompagné de Mistigris. Aussi, depuis deux jours, madame Moreau se mettait-elle sur le pied de guerre et faisait-elle le pied de grue. Un artiste qui devait être son commensal pendant quelques semaines exigeait des frais. Schinner et sa femme avaient eu leur appartement au château, où, d'après les ordres du comte, ils furent traités comme Sa Seigneurie elle-même. Grindot, commensal des Moreau, témoignait tant de respect au grand artiste, que ni le régisseur ni sa femme n'avaient osé se familiariser avec ce grand artiste. Les plus nobles et les plus riches particuliers des environs avaient d'ailleurs, à l'envi, fêté Schinner et sa femme en se les disputant. Aussi, très satisfaite de prendre en quelque sorte sa revanche, madame Moreau se promettait-elle de tambouriner dans le pays l'artiste qu'elle attendait, et de le présenter comme égal en talent à Schinner.

Quoique, la veille et l'avant-veille, elle eût fait deux toilettes pleines de coquetterie, la jolie régisseuse avait trop bien échelonné ses ressources pour ne pas avoir réservé la plus charmante, en ne doutant pas que l'artiste ne vînt dîner le samedi. Elle s'était donc chaussée en brodequins de peau bronzée et en bas de fil d'Écosse. Une robe rose à mille raies, une ceinture rose à boucle d'or richement ciselée, une jeannette au cou et des bracelets de velours à ses bras nus (madame de Sérisy avait de beaux bras et les montrait beaucoup), donnaient à madame Moreau l'apparence d'une élégante Parisienne. Elle portait un magnifique chapeau de paille d'Italie, orné d'un bouquet de roses mousseuses pris chez Nattier, sous les ailes duquel ruisselaient en boucles brillantes ses beaux cheveux blonds. Après avoir commandé le plus délicat dîner et passé son appartement en revue, elle s'était promenée de manière à se trouver devant la corbeille de fleurs dans la grande cour du château, comme une châtelaine, au passage des voitures. Elle tenait au-dessus de sa tête une délicieuse ombrelle rose, doublée de soie blanche à franges. En voyant Pierrotin, qui remettait à la concierge du château les étranges paquets de Mistigris sans qu'aucun voyageur se montrât, Estelle revint désappointée avec le regret d'avoir encore fait une toilette inutile. Semblable à la plupart des personnes qui s'endimanchent, elle se sentit incapable d'une autre occupation que celle de niaiser dans son salon en attendant la voiture de Beaumont, qui passait une heure après Pierrotin, quoiqu'elle ne partît de Paris qu'à une heure après midi, et elle rentra chez elle pendant que les deux artistes procédaient à une toilette en règle. Le jeune peintre et Mistigris furent en effet si rebattus des louanges de la belle madame Moreau par le jardinier, à qui ils demandèrent des renseignements, qu'ils sentirent l'un et l'autre la nécessité de se ficeler (en terme d'atelier), et ils se mirent dans leur tenue superlative pour se présenter au pavillon du régisseur où les conduisit Jacques Moreau, l'aîné des enfants, un hardi garçon vêtu à l'anglaise d'une jolie veste à col rabattu, vivant pendant les vacances comme un poisson dans l'eau, dans cette terre où sa mère régnait en souveraine absolue.

—Maman, dit-il, voici les deux artistes envoyés par monsieur Schinner.

Madame Moreau, très agréablement surprise, se leva, fit avancer des siéges par son fils, et déploya ses grâces.

—Maman, le petit Husson est avec mon père, ajouta l'enfant dans l'oreille de sa mère, je vais te l'aller chercher...

—Ne te presse pas, amusez-vous ensemble, dit la mère.

Ce seul mot, ne te presse pas, fit comprendre aux deux artistes le peu d'importance de leur compagnon de voyage; mais il y perçait aussi le sentiment d'une marâtre pour un beau-fils. En effet, madame Moreau, qui ne pouvait pas, au bout de dix-sept ans de mariage, ignorer l'attachement du régisseur pour madame Clapart et le petit Husson, haïssait la mère et l'enfant d'une manière si prononcée, que l'on comprendra pourquoi le régisseur ne s'était pas encore risqué à faire venir Oscar à Presles.

—Nous sommes chargés, mon mari et moi, dit-elle aux deux artistes, de vous faire les honneurs du château. Nous aimons beaucoup les arts, et surtout les artistes, ajouta-t-elle en minaudant, et je vous prie de vous regarder ici comme chez vous. A la campagne, vous savez, on ne se gêne pas; il faut y avoir toute sa liberté, sans quoi tout y est insipide. Nous avons eu déjà monsieur Schinner...

Mistigris regarda malicieusement son compagnon.

—Vous le connaissez, sans doute? reprit Estelle après une pause.

—Qui ne le connaît pas, madame? répondit le peintre.

—Il est connu comme le houblon, ajouta Mistigris.

—Monsieur Grindot m'a dit votre nom, demanda madame Moreau, mais je...

—Joseph Bridau, répondit le peintre excessivement occupé de savoir à quelle femme il avait affaire.

Mistigris commençait à se rebeller intérieurement contre le ton protecteur de la belle régisseuse; mais il attendait, ainsi que Bridau, quelque geste, quelque mot qui l'éclairât, un de ces mots de singe à dauphin que les peintres, ces cruels observateurs-nés des ridicules, la pâture de leurs crayons, saisissent avec tant de prestesse. Et d'abord, les grosses mains et les gros pieds d'Estelle, la fille de paysans des environs de Saint-Lô, frappèrent les deux artistes; puis, une ou deux locutions de femme de chambre, des tournures de phrase qui démentaient l'élégance de la toilette, firent promptement reconnaître au peintre et à son élève leur proie; et, par un seul coup d'œil échangé, tous deux convinrent de prendre Estelle au sérieux, afin de passer agréablement le temps de leur séjour.

—Vous aimez les arts, peut-être les cultivez-vous avec succès, madame? dit Joseph Bridau.

—Non. Sans être négligée, mon éducation a été purement commerciale; mais j'ai un si profond et si délicat sentiment des arts, que monsieur Schinner me priait toujours de venir, quand il avait fini un morceau, pour lui donner mon avis.

—Comme Molière consultait Laforêt, dit Mistigris.

Sans savoir que Laforêt fût une servante, madame Moreau répondit par une attitude penchée qui montrait que, dans son ignorance, elle acceptait ce mot comme un compliment.

—Comment ne vous a-t-il pas offert de vous croquer? dit Bridau. Les peintres sont assez friands de belles personnes.

—Qu'entendez-vous par ces paroles? fit madame Moreau sur la figure de laquelle se peignit le courroux d'une reine offensée.

—On appelle, en termes d'atelier, croquer une tête, en prendre une esquisse, dit Mistigris d'un air insinuant, et nous ne demandons à croquer que les belles têtes. De là le mot: Elle est jolie à croquer!

—J'ignorais l'origine de ce terme, répondit-elle, en lançant à Mistigris une œillade pleine de douceur.

—Mon élève, dit Bridau, monsieur Léon de Lora montre beaucoup de disposition pour le portrait. Il serait trop heureux, belle dame, de vous laisser un souvenir de notre passage ici en peignant votre charmante tête.

Joseph Bridau fit un signe à Mistigris, comme pour dire:—Allons, pousse ta pointe! Elle n'est pas déjà si mal, cette femme. A ce coup d'œil, Léon de Lora se glissa sur le canapé, près d'Estelle, et lui prit une main qu'elle se laissa prendre.

—Oh! si pour faire une surprise à votre époux, madame, vous vouliez me donner quelques séances en secret, je tâcherais de me surpasser. Vous êtes si belle, si fraîche, si charmante!... Un homme sans talent deviendrait un génie en vous ayant pour modèle! On puiserait dans vos yeux tant de...

—Puis, nous peindrons vos chers enfants dans les arabesques, dit Joseph en interrompant Mistigris.

—J'aimerais mieux les avoir dans mon salon; mais ce serait indiscret, reprit-elle en regardant Bridau d'un air coquet.

—La beauté, madame, est une souveraine que les peintres adorent, et qui a sur eux bien des droits.

—Ils sont charmants, pensa madame Moreau. Aimez-vous la promenade le soir, après dîner, en calèche, dans les bois?...

—Oh! oh! oh! oh! oh! fit Mistigris à chaque circonstance et sur des tons extatiques; mais Presles sera le paradis terrestre.

—Avec une Ève, une blonde, une jeune et ravissante femme, ajouta Bridau.

Au moment où madame Moreau se rengorgeait et planait dans le septième ciel, elle fut rappelée, comme un cerf-volant par un coup de corde.

—Madame! s'écria sa femme de chambre en entrant comme une balle.

—Eh bien! Rosalie, qui donc peut vous autoriser à venir ici sans être appelée?

Rosalie ne tint aucun compte de l'apostrophe, et dit à l'oreille de sa maîtresse:—Monsieur le comte est au château.

—Me demande-t-il? répliqua la régisseuse.

—Non, madame... Mais... il demande sa malle et la clef de son appartement.

—Qu'on les lui donne, fit-elle en faisant un geste d'humeur pour cacher son trouble.

—Maman, voilà Oscar Husson! s'écria le plus jeune de ses fils en amenant Oscar qui, rouge comme un coquelicot, n'osa s'avancer en retrouvant les deux peintres en toilette.

—Te voilà donc enfin, mon petit Oscar, dit Estelle d'un air pincé. J'espère que tu vas aller t'habiller, reprit-elle après l'avoir toisé de la façon la plus méprisante. Ta mère ne t'a pas, je crois, habitué à dîner en compagnie, fagoté comme te voilà.

—Oh! fit le cruel Mistigris, un futur diplomate doit être en fonds... de culotte. Deux habits valent mieux qu'un.

—Un futur diplomate? s'écria madame Moreau.

Là, le pauvre Oscar eut des larmes aux yeux en regardant tour à tour Joseph et Léon.

—Une plaisanterie faite en voyage, répondit Joseph, qui par pitié voulut sauver Oscar de ce mauvais pas.

—Le petit a voulu rire comme nous, et il a blagué, dit le cruel Mistigris, maintenant le voilà comme un âne en plaine.

—Madame, dit Rosalie en revenant à la porte du salon, Son Excellence ordonne un dîner pour huit personnes, et veut être servie à six heures. Que faire?

Pendant la conférence d'Estelle et de sa première femme, les deux artistes et Oscar échangèrent des regards où se peignirent d'affreuses appréhensions.

—Son Excellence! qui? dit Joseph Bridau.

—Mais monsieur le comte de Sérisy, répondit le petit Moreau.

—Était-il, par hasard, dans le coucou? dit Léon de Lora.

—Oh! fit Oscar, le comte de Sérisy ne peut voyager que dans une voiture à quatre chevaux.

—Comment est-il arrivé, monsieur le comte de Sérisy? dit le peintre à madame Moreau, quand elle revint assez mortifiée à sa place.

—Je n'en sais rien, dit-elle, je ne m'explique point l'arrivée de Sa Seigneurie, ni ce qu'elle vient faire. Et Moreau qui n'est pas là!

—Son Excellence prie monsieur Schinner de passer au château, dit un jardinier en s'adressant à Joseph, et il le prie de lui faire le plaisir de dîner avec lui, ainsi que monsieur Mistigris.

—Nous sommes cuits! fit le rapin en riant. Celui que nous avons pris pour un bourgeois dans la voiture à Pierrotin est le comte. On a bien raison de dire qu'on ne trousse jamais ce qu'on cherche.

Oscar se changea presque en statue de sel; car, à cette révélation, il sentit son gosier plus salé que la mer.

—Et vous qui lui avez parlé des adorateurs de sa femme et de sa maladie secrète, dit Mistigris à Oscar.

—Que voulez-vous dire? s'écria la femme du régisseur en regardant les deux artistes qui s'en allèrent en riant de la figure d'Oscar.

Oscar resta muet, foudroyé, stupide, n'entendant rien, quoique madame Moreau le questionnât et le remuât violemment par celui de ses bras qu'elle avait pris et qu'elle serrait avec force; mais elle fut obligée de laisser Oscar dans son salon sans en avoir obtenu de réponse, car Rosalie l'appela de nouveau pour avoir du linge, de l'argenterie, et pour qu'elle veillât par elle-même à l'exécution des ordres multipliés que le comte donnait. Les gens, les jardiniers, le concierge et sa femme, tout le monde allait et venait dans une confusion facile à concevoir. Le maître était tombé chez lui comme une bombe.

Du haut de La Cave, le comte avait en effet gagné, par un sentier à lui connu, la maison de son garde, et y arriva bien avant Moreau. Le garde fut stupéfait en voyant le vrai maître.

—Moreau est-il là, que voici son cheval? demanda monsieur de Sérisy.

—Non, monseigneur, mais comme il doit aller aux Moulineaux avant son dîner, il a laissé son cheval ici pendant le temps de donner quelques ordres au château.

Le garde ignorait la portée de cette réponse, qui, dans les circonstances présentes, aux yeux d'un homme perspicace, équivalait à une certitude.

—Si tu tiens à ta place, dit le comte à son garde, tu vas aller à fond de train à Beaumont sur ce cheval, et tu remettras à monsieur Margueron le billet que je vais écrire.

Le comte entra dans le pavillon, écrivit un mot, le plia de manière qu'il fût impossible de le déplier sans qu'on s'en aperçût, et le remit à son garde, dès qu'il le vit en selle.

—Pas un mot à âme qui vive! dit-il.—Quant à vous, madame, ajouta-t-il en parlant à la femme du garde, si Moreau s'étonne de ne pas trouver son cheval, vous lui direz que je l'ai pris.

Et le comte se jeta dans son parc, dont la grille lui fut aussitôt ouverte à un geste qu'il fit. Quelque rompu que l'on soit au fracas de la politique, à ses émotions, à ses mécomptes, l'âme d'un homme assez fort pour aimer encore à l'âge du comte est toujours jeune à la trahison. Il en coûtait tant à monsieur de Sérisy de se savoir trompé par Moreau, qu'à Saint-Brice il le crut moins le collaborateur de Léger et du notaire qu'entraîné par eux. Aussi, sur le seuil de l'auberge, pendant la conversation du père Léger et de l'hôte, pensait-il encore à pardonner à son régisseur après lui avoir fait une bonne semonce. Chose étrange! la félonie de son homme de confiance ne l'occupait que comme un épisode, depuis le moment où Oscar avait révélé les glorieuses infirmités du travailleur intrépide, de l'administrateur napoléonien. Des secrets si bien gardés n'avaient pu être trahis que par Moreau, qui s'était sans doute moqué de son bienfaiteur avec l'ancienne femme de chambre de madame de Sérisy ou avec l'ancienne Aspasie du Directoire. En se jetant dans le chemin de traverse, ce pair de France, ce ministre avait pleuré comme pleurent les jeunes gens. Il avait pleuré ses dernières larmes! Tous les sentiments humains étaient si bien et si vivement attaqués à la fois, que cet homme si calme marchait dans son parc comme va le fauve blessé.

Quand Moreau demanda son cheval, et que la femme du garde lui eut répondu:—Monsieur le comte vient de le prendre.—Qui, monsieur le comte? s'écria-t-il.

—Monseigneur le comte de Sérisy, notre maître, dit-elle. Il est peut-être au château, ajouta-t-elle pour se débarrasser du régisseur qui, ne comprenant rien à cet événement, rabattit sur le château.

Moreau revint bientôt sur ses pas pour questionner la femme du garde, car il avait fini par trouver de la gravité dans l'arrivée secrète et dans l'action bizarre de son maître. La femme du garde, épouvantée en se voyant prise comme dans un étau entre le comte et le régisseur, avait fermé le pavillon et s'y était enfermée, bien résolue de n'ouvrir qu'à son mari. Moreau, de plus en plus inquiet, alla, malgré ses bottes, au pas de course à la conciergerie ou il apprit enfin que le comte s'habillait. Rosalie, que le régisseur rencontra, lui dit:—Sept personnes à dîner chez Sa Seigneurie...

Moreau se dirigea vers son pavillon, et vit alors sa fille de basse-cour en altercation avec un beau jeune homme.

—Monsieur le comte a dit l'aide de camp de Mina, un colonel, s'écriait la pauvre fille.

—Je ne suis pas colonel, répondait Georges.

—Eh bien! vous nommez-vous Georges?

—Qu'y a-t-il? dit le régisseur en intervenant.

—Monsieur, je me nomme Georges Marest, je suis fils d'un riche quincaillier en gros de la rue Saint-Martin, et viens pour affaire chez monsieur le comte de Sérisy de la part de maître Crottat, notaire, de qui je suis le second clerc.

—Et moi, je répète à monsieur que monseigneur vient de me dire: «Il va se présenter un colonel nommé Czerni-Georges, aide de camp de Mina, venu par la voiture à Pierrotin; s'il me demande, faites-le entrer dans la salle d'attente.»

—Il ne faut pas badiner avec Sa Seigneurie, dit le régisseur, allez, monsieur. Mais comment Sa Seigneurie est-elle venue ici sans m'avoir prévenu de son arrivée? Comment monsieur le comte a-t-il pu savoir que vous avez voyagé par la voiture à Pierrotin?

—Évidemment, dit le clerc, le comte est le voyageur qui, sans l'obligeance d'un jeune homme, allait se mettre en lapin dans la voiture à Pierrotin.

—En lapin, dans la voiture à Pierrotin?... s'écrièrent le régisseur et la fille de basse-cour.

—J'en suis sûr, précisément à cause de ce que me dit cette fille, reprit Georges Marest.

—Et comment? fit Moreau.

—Ah! voilà, s'écria le clerc. Pour mystifier les voyageurs, je leur ai raconté un tas de gausses sur l'Égypte, la Grèce et l'Espagne. J'avais des éperons, je me suis donné pour un colonel de cavalerie, histoire de rire.

—Voyons, dit Moreau. Comment est le voyageur qui, selon vous, serait monsieur le comte?

—Mais, dit Georges, il a la figure comme une brique, les cheveux entièrement blancs et les sourcils noirs.

—C'est lui!

—Je suis perdu! dit Georges Marest.

—Pourquoi?

—Je l'ai blagué sur ses décorations.

—Bah! il est bon enfant, vous l'aurez amusé. Venez promptement au château, dit Moreau, je monte chez lui. Où vous a-t-il donc quitté?

—En haut de la montagne.

—Je m'y perds, s'écria Moreau.

—Après tout, je l'ai blagué, mais je ne lui ai pas fait d'affront, se dit le clerc.

—Et pourquoi venez-vous? demanda le régisseur.

—Mais j'apporte l'acte de vente de la ferme des Moulineaux, tout prêt.

—Mon Dieu! s'écria le régisseur, je n'y comprends rien.

Moreau sentit son cœur battre à le gêner quand, après avoir frappé deux coups à la porte de son maître, il entendit:—Est-ce vous, monsieur Moreau?

—Oui, monseigneur.

—Entrez!

Le comte avait mis un pantalon blanc et des bottes fines, un gilet blanc et un habit noir sur lequel brillait, à droite, le crachat des Grands-Croix de la Légion-d'Honneur; à gauche, à une boutonnière, pendait la Toison-d'Or au bout d'une chaîne d'or. Le cordon bleu ressortait vivement sur le gilet. Il avait lui-même arrangé ses cheveux, et s'était sans doute harnaché ainsi pour faire à Margueron les honneurs de Presles, et peut-être pour faire agir sur ce bonhomme les prestiges de la grandeur.

—Eh bien! monsieur, dit le comte en restant assis et laissant Moreau debout, nous ne pouvons donc pas coucher avec Margueron?

—En ce moment il vendrait sa ferme trop cher.

—Mais pourquoi ne viendrait-il pas? dit le comte en affectant un air rêveur.

—Il est malade, monseigneur...

—Vous en êtes sûr?

—J'y suis allé...

—Monsieur, dit le comte en prenant un air sévère qui fut terrible, que feriez-vous à un homme de confiance qui vous verrait panser un mal que vous voudriez tenir secret, s'il allait en rire chez une gourgandine?

—Je le rouerais de coups.

—Et si vous aperceviez en outre qu'il trompe votre confiance et vous vole?

—Je tâcherais de le surprendre et je l'enverrais aux galères.

—Écoutez, monsieur Moreau! vous avez sans doute parlé de mes infirmités chez madame Clapart, et vous avez ri chez elle, avec elle, de mon amour pour la comtesse de Sérisy; car le petit Husson instruisait d'une foule de circonstances relatives à mes traitements les voyageurs d'une voiture publique, ce matin, en ma présence, et Dieu sait en quel langage! Il osait calomnier ma femme. Enfin, j'ai appris de la bouche même du père Léger, qui revenait de Paris dans la voiture de Pierrotin, le plan formé par le notaire de Beaumont, par vous et par lui, relativement aux Moulineaux. Si vous êtes allé chez monsieur Margueron, ce fut pour lui dire de faire le malade; il l'est si peu que je l'attends à dîner, et qu'il va venir. Eh bien, monsieur, je vous pardonnais d'avoir deux cent cinquante mille francs de fortune, gagnés en dix-sept ans... Je comprends cela. Vous m'eussiez chaque fois demandé ce que vous me preniez, ou ce qui vous était offert, je vous l'aurais donné: vous êtes père de famille. Vous avez été, dans votre indélicatesse, meilleur qu'un autre, je le crois... Mais vous qui savez mes travaux accomplis pour le pays, pour la France, vous qui m'avez vu passant des cent et quelques nuits pour l'Empereur, ou travaillant des dix-huit heures par jour pendant des trimestres entiers; vous qui connaissez combien j'aime madame de Sérisy, avoir bavardé là-dessus devant un enfant, avoir livré mes secrets, mes affections à la risée d'une madame Husson...

—Monseigneur...

—C'est impardonnable. Blesser un homme dans ses intérêts, ce n'est rien; mais l'attaquer dans son cœur!... Oh! vous ne savez pas ce que vous avez fait! Le comte se mit la tête dans les mains et resta silencieux pendant un moment.—Je vous laisse ce que vous avez, reprit-il, et je vous oublierai. Par dignité, pour moi, pour votre propre honneur, nous nous quitterons décemment, car je me souviens en ce moment de ce que votre père a fait pour le mien. Vous vous entendrez, et bien, avec monsieur de Reybert qui vous succède. Soyez comme moi, calme. Ne vous donnez pas en spectacle aux sots. Surtout, pas de galvaudages ni de chipoteries. Si vous n'avez plus ma confiance, tâchez de garder le décorum des gens riches. Quant à ce petit drôle qui a failli me tuer, qu'il ne couche pas à Presles! mettez-le à l'auberge, je ne répondrais point de ma colère en le voyant.

—Je ne méritais point tant de douceur, monseigneur, dit Moreau les larmes aux yeux. Oui, si j'avais été tout à fait improbe, j'aurais cinq cent mille francs à moi; d'ailleurs, j'offre de vous faire le compte de ma fortune, et de vous la détailler! Mais laissez-moi vous dire, monseigneur, qu'en causant de vous avec madame Clapart, ce ne fut jamais en dérision, mais, au contraire, pour déplorer votre état, et pour lui demander si elle ne connaissait point quelques remèdes inconnus aux médecins et que pratiquent les gens du peuple... Je me suis entretenu de vos sentiments devant le petit quand il dormait (il paraît qu'il nous entendait!), mais ce fut toujours en des termes pleins d'affection et de respect. Le malheur veut que des indiscrétions soient punies comme des crimes. Mais en acceptant les effets de votre juste colère, sachez au moins comment les choses se sont passées. Oh! ce fut de cœur à cœur que j'ai parlé de vous avec madame Clapart. Enfin vous pouvez interroger ma femme, nous n'avons jamais entre nous parlé de ces choses...

—Assez, dit le comte dont la conviction était entière, nous ne sommes pas des enfants; tout est irrévocable. Allez mettre ordre à vos affaires et aux miennes. Vous pouvez rester au pavillon jusqu'au mois d'octobre. Monsieur et madame de Reybert logeront au château; surtout, tâchez de vivre avec eux en gens comme il faut, qui se haïssent, mais qui conservent les apparences.

Le comte et Moreau descendirent, Moreau blanc comme les cheveux du comte, le comte calme et digne.

Pendant cette scène, la voiture de Beaumont qui part de Paris à une heure s'était arrêtée à la grille et descendait au château maître Crottat, qui, d'après l'ordre donné par le comte, attendait dans le salon, où il trouva son clerc excessivement penaud, en compagnie des deux peintres, tous trois embarrassés de leurs personnages. Monsieur de Reybert, un homme de cinquante ans à figure rébarbative, mais probe, était venu accompagné du vieux Margueron et du notaire de Beaumont qui tenait une liasse de pièces et de titres. Quand toutes ces personnes virent paraître le comte dans son costume d'homme d'État, Georges Marest eut un léger mouvement de colique, Joseph Bridau tressaillit; mais Mistigris, qui se trouvait dans ses habits des dimanches et qui d'ailleurs n'avait rien à se reprocher, dit assez haut:—Eh bien! il est infiniment mieux comme ça.

—Petit drôle, dit le comte en l'amenant avec lui par une oreille, nous faisons tous deux la décoration.—Avez-vous reconnu votre ouvrage, mon cher Schinner? dit le comte en montrant le plafond à l'artiste.

—Monseigneur, répondit l'artiste, j'ai eu le tort de m'arroger par bravade un nom célèbre; mais cette journée m'oblige à vous faire de belles choses et à illustrer celui de Joseph Bridau.

—Vous avez pris ma défense, dit vivement le comte, et j'espère que vous me ferez le plaisir de dîner avec moi, ainsi que notre spirituel Mistigris.

—Votre Seigneurie ne sait pas à quoi elle s'expose, dit l'effronté rapin. Ventre affamé n'a pas d'orteils.

—Bridau! s'écria le ministre frappé par un souvenir: seriez-vous parent d'un des plus ardents travailleurs de l'Empire, un Chef de Division qui a succombé victime de son zèle?

—Son fils, monseigneur, répondit Joseph en s'inclinant.

—Vous êtes le bienvenu ici, reprit le comte en prenant la main du peintre entre les siennes; j'ai connu votre père, et vous pouvez compter sur moi comme sur un... oncle d'Amérique, ajouta monsieur de Sérisy en souriant. Mais vous êtes trop jeune pour avoir des élèves: à qui donc est Mistigris?

—A mon ami Schinner, qui me l'a prêté, reprit Joseph. Mistigris se nomme Léon de Lora. Monseigneur, si vous vous souvenez de mon père, daignez penser à celui de ses fils qui se trouve accusé de complot contre l'État et traduit devant la Cour des pairs...

—Ah! c'est vrai, dit le comte, j'y songerai, croyez-le bien.—Quant au prince Czerni-Georges, l'ami d'Ali-Pacha, l'aide de camp de Mina, dit le comte en s'avançant vers Georges.

—Lui?... mon second clerc! s'écria Crottat.

—Vous êtes dans l'erreur, maître Crottat, dit le comte d'un air sévère. Un clerc qui veut être notaire un jour ne laisse pas des pièces importantes dans les diligences à la merci des voyageurs! Un clerc qui veut être notaire ne dépense pas vingt francs entre Paris et Moisselles! Un clerc qui veut être notaire ne s'expose pas à être arrêté comme transfuge...

—Monseigneur, dit Georges Marest, j'ai pu m'amuser à mystifier des bourgeois en voyage; mais...

—Laissez donc parler Son Excellence, lui dit son patron en lui donnant un grand coup de coude dans le flanc.

—Un notaire doit avoir de bonne heure de la discrétion, de la finesse, et ne pas prendre un ministre d'État pour un fabricant de chandelles...

—Je passe condamnation sur mes fautes, mais je n'ai pas laissé mes actes à la merci... dit Georges.

—Vous commettez en ce moment la faute de donner un démenti à un ministre d'État, à un pair de France, à un gentilhomme, à un vieillard, à un client. Cherchez votre projet de vente?

Le clerc froissa tous les papiers de son portefeuille.

—Ne brouillez pas vos papiers, dit le ministre d'État en tirant l'acte de sa poche, voici ce que vous cherchez.

Crottat tourna le papier trois fois, tant il était surpris.

—Comment! monsieur?... dit le notaire à Georges.

—Si je ne l'avais pas pris, reprit le comte, le père Léger, qui n'est pas si niais que vous le croyez d'après ses questions sur l'agriculture, car il vous prouvait qu'il faut toujours penser à son état, le père Léger aurait pu s'en saisir et deviner mon projet.... Vous me ferez aussi le plaisir de dîner avec moi, mais à la condition de nous raconter l'exécution du moucelim de Smyrne, et vous nous finirez les mémoires de quelque client que vous avez sans doute lus avant le public.

—Schlague pour blague, dit Léon de Lora tout bas à Joseph Bridau.

—Messieurs, dit le comte au notaire de Beaumont, à Crottat, à messieurs Margueron et de Reybert, passons de l'autre côté, nous ne nous mettrons pas à table sans avoir conclu; car, comme dit Mistigris, il faut savoir se traire à propos.

—Eh bien! il est bien bon enfant, dit Léon de Lora à Georges Marest.

—Oui, mais mon patron ne l'est pas, lui, bon enfant, et il me priera d'aller blaguer ailleurs.

—Bah! vous aimez à voyager, dit Bridau.

—Quel savon le petit va recevoir de monsieur et madame Moreau!... s'écria Léon de Lora.

—Un petit imbécile, dit Georges. Sans lui, le comte se serait amusé. C'est égal, la leçon est bonne, et si jamais on me reprend à parler en voiture!...

—Oh! c'est bien bête, dit Joseph Bridau.

—Et commun, fit Mistigris. Trop parler suit, d'ailleurs.

Pendant que les affaires se traitaient entre monsieur Margueron et le comte de Sérisy, assistés chacun de leurs notaires, et en présence de monsieur de Reybert, l'ex-régisseur était allé d'un pas lent à son pavillon. Il y entra sans rien voir et s'assit sur le canapé du salon, où le petit Husson se mit dans un coin hors de sa vue, car la figure blême du protecteur de sa mère l'épouvanta.

—Eh bien! mon ami, dit Estelle en entrant assez fatiguée par tout ce qu'elle venait de faire, qu'as-tu donc?

—Ma chère, nous sommes perdus, et perdus sans ressources. Je ne suis plus régisseur de Presles, je n'ai plus la confiance du comte.

—Et d'où vient?

—Le père Léger, qui était dans la voiture de Pierrotin, l'a mis au fait de l'affaire des Moulineaux; mais ce n'est pas là ce qui m'a pour jamais aliéné sa protection...

—Hé! quoi?

—Oscar a mal parlé de la comtesse, et il a révélé les maladies de monsieur...

—Oscar!... s'écria madame Moreau. Tu es puni, mon cher, par où tu as péché. C'était bien la peine de nourrir ce serpent-là dans ton sein?... Combien de fois je t'ai dit...

—Assez! fit Moreau d'une voix altérée.

En ce moment, Estelle et son mari découvrirent Oscar tapi dans un coin. Moreau fondit sur le malheureux enfant comme un milan sur sa proie, l'empoigna par le collet de sa petite redingote olive et l'amena au jour d'une croisée.

—Parle! qu'as-tu donc dit à monseigneur dans la voiture? quel démon a délié ta langue, toi qui restes hébété toutes les fois que je t'interroge? Quelle était ton idée? lui dit le régisseur avec une épouvantable violence.

Trop hébété pour pleurer, Oscar garda le silence en restant immobile comme une statue.

—Viens demander pardon à Son Excellence! dit Moreau.

—Est-ce que Son Excellence s'inquiète d'une pareille vermine? s'écria la furieuse Estelle.

—Allons, viens au château! reprit Moreau.

Oscar s'affaissa comme une masse inerte et tomba par terre.

—Veux-tu venir! dit Moreau dont la colère s'alluma davantage de moment en moment.

—Non! non! Grâce! s'écria Oscar qui ne voulut pas se soumettre à un supplice pour lui pire que la mort.

Moreau prit alors Oscar par son habit, le traîna comme un cadavre par les cours que l'enfant remplit de ses cris, de ses sanglots; il le traîna par le perron; et, d'un bras animé par la rage, il le jeta beuglant et roide comme un pieu, dans le salon, aux pieds du comte qui venait de terminer l'acquisition des Moulineaux et qui se rendait alors dans la salle à manger avec toute la compagnie.

—A genoux! à genoux, malheureux! demande pardon à celui qui t'a donné le pain de l'âme en t'obtenant une bourse au collége! criait Moreau.

Oscar, la face contre terre, écumait de rage, sans dire un mot. Tous les spectateurs tremblaient. Moreau, qui ne se possédait plus, offrait une face sanglante à force d'être injectée.

—Ce jeune homme n'est que vanité, dit le comte après avoir vainement attendu les excuses d'Oscar. Un orgueilleux s'humilie, car il y a de la grandeur dans certains abaissements. J'ai grand'peur que vous ne fassiez jamais rien de ce garçon.

Et le ministre d'État passa.

Moreau reprit Oscar et l'emmena chez lui. Pendant qu'on attelait les chevaux à la calèche, il écrivit à madame Clapart la lettre suivante:

«Ma chère, Oscar vient de me ruiner. Pendant son voyage dans la voiture à Pierrotin, ce matin, il a parlé des légèretés de madame la comtesse à Son Excellence elle-même qui voyageait incognito, et lui a dit à lui-même ses secrets sur la terrible maladie qu'il a gagnée à passer tant de nuits en travaux dans ses diverses fonctions. Après m'avoir destitué, le comte m'a recommandé de ne pas laisser coucher Oscar à Presles, et de le renvoyer. Aussi, pour lui obéir, fais-je en ce moment atteler mes chevaux à la calèche de ma femme, et Brochon, mon valet d'écurie, va vous ramener ce petit misérable. Nous sommes, ma femme et moi, dans une désolation que vous pouvez concevoir, mais que je renonce à vous peindre. Sous peu de jours j'irai vous voir, car il faut que je prenne un parti. J'ai trois enfants, je dois songer à l'avenir, et je ne sais encore que résoudre, car mon intention est de montrer au comte ce que valent dix-sept ans de la vie d'un homme tel que moi. Riche de deux cent soixante mille francs, je veux arriver à une fortune qui me permette d'être quelque jour presque l'égal de S. Exc. En ce moment je me sens capable de soulever des montagnes, de vaincre d'insurmontables difficultés. Quel levier qu'une scène d'humiliations pareilles!... Quel sang Oscar a-t-il donc dans les veines! je ne puis vous faire de compliments sur lui, sa conduite est celle d'une buse: au moment où je vous écris, il n'a pas encore pu prononcer un mot, ni répondre à toutes les demandes de ma femme ou de moi... Va-t-il devenir imbécile ou l'est-il déjà? Chère amie, vous ne lui aviez donc pas fait sa leçon avant de l'embarquer? Combien de malheurs vous m'eussiez épargnés en l'accompagnant comme je vous en avais priée! Si Estelle vous effrayait, vous auriez pu rester à Moisselles. Enfin tout est dit. Adieu, à bientôt.

»Votre dévoué serviteur et ami,
»Moreau

A huit heures du soir, madame Clapart, revenue d'une petite promenade avec son mari, tricotait des bas d'hiver pour Oscar, à la lueur d'une seule chandelle. Monsieur Clapart attendait un de ses amis, nommé Poiret, qui venait parfois faire avec lui sa partie de dominos, car jamais il ne se hasardait à passer la soirée dans un café. Malgré la prudence que lui imposait la médiocrité de sa fortune, Clapart n'aurait pu répondre de sa tempérance au milieu des objets de consommation et en présence des habitués, dont les railleries l'eussent piqué.

—J'ai peur que Poiret ne soit venu, disait Clapart à sa femme.

—Mais, mon ami, la portière nous l'aurait dit, lui répondit madame Clapart.

—Elle peut bien l'avoir oublié!

—Pourquoi veux-tu qu'elle l'oublie?

—Ce ne serait pas la première fois qu'elle aurait oublié quelque chose pour nous, car Dieu sait comme on traite les gens qui n'ont pas équipage.

—Enfin, dit la pauvre femme pour changer de conversation et tâcher d'échapper aux pointilleries de Clapart, Oscar est maintenant à Presles; il sera bien heureux dans cette belle terre, dans ce beau parc...

—Oui, attendez-en de belles choses, répondit Clapart, il y causera du grabuge.

—Ne cesserez-vous donc pas d'en vouloir à ce pauvre enfant? que vous a-t-il fait? Hé! mon Dieu, si quelque jour nous sommes à l'aise, peut-être le lui devrons-nous, car il a bon cœur...

—Quand ce garçon-là réussira dans le monde, il y aura longtemps que nos os seront en gélatine, s'écria Clapart. Il aura donc bien changé! Mais vous ne le connaissez pas, votre enfant, il est vantard, il est menteur, il est paresseux, il est incapable...

—Si vous alliez au-devant de monsieur Poiret? dit la pauvre mère atteinte au cœur par cette diatribe qu'elle s'était attirée.

—Un enfant qui n'a jamais eu de prix dans ses classes! s'écria Clapart.

Aux yeux des bourgeois, remporter des prix dans ses classes est la certitude d'un bel avenir pour un enfant.

—En avez-vous eu? lui dit sa femme. Et Oscar a obtenu le quatrième accessit de philosophie.

Cette apostrophe imposa silence pour un moment à Clapart.

—Avec cela que madame Moreau doit l'aimer comme un clou, vous savez où?... elle tâchera de le faire prendre en grippe à son mari... Oscar devenir régisseur de Presles?... mais il faut savoir l'arpentage, se connaître à la culture...

—Il apprendra.

—Lui? la chatte! Gageons que s'il était en place, il ne serait pas une semaine sans commettre quelques balourdises qui le feraient renvoyer par le comte de Sérisy?

—Mon Dieu, comment pouvez-vous vous acharner, dans l'avenir contre un pauvre enfant plein de bonnes qualités, d'une douceur d'ange, et incapable de faire du mal à qui que ce soit?

En ce moment, les claquements de fouet d'un postillon, le bruit d'une calèche au grand trot, le piaffement de deux chevaux qui s'arrêtent à la porte cochère de la maison, avaient mis la rue de la Cerisaie en révolution. Clapart, qui entendit ouvrir toutes les fenêtres, sortit sur le carré.

—On vous ramène Oscar en poste! s'écria-t-il d'un air où sa satisfaction se cachait sous une inquiétude réelle.

—Oh! mon Dieu, que lui est-il arrivé? dit la pauvre mère saisie d'un tremblement qui la secoua comme une feuille est secouée par le vent d'automne.

Brochon montait suivi d'Oscar et de Poiret.

—Mon Dieu! qu'est-il arrivé? répéta la mère en s'adressant au valet d'écurie.

—Je ne sais pas, mais monsieur Moreau n'est plus régisseur de Presles, on dit que c'est monsieur votre fils qui en est cause, et Sa Seigneurie a ordonné de vous l'expédier. D'ailleurs, voilà la lettre de ce pauvre monsieur Moreau, qu'est changé, madame, à faire trembler...

—Clapart, deux verres de vin pour le postillon et pour monsieur, dit la mère qui s'alla jeter sur un fauteuil où elle lut la fatale lettre.—Oscar, dit-elle en se traînant vers son lit, tu veux donc tuer ta mère... Après tout ce que je t'avais dit ce matin.

Madame Clapart n'acheva pas sa phrase, elle s'évanouit de douleur.

Oscar resta stupide, debout. Madame Clapart revint à elle, en entendant son mari qui disait à Oscar en le remuant par le bras:

—Répondras-tu?

—Allez vous mettre au lit, monsieur, dit-elle à son fils, et laissez-le tranquille, monsieur Clapart, ne le rendez pas fou, car il est changé à faire peur.

Oscar n'entendit pas la phrase de sa mère, il était allé se coucher dès qu'il en avait reçu l'ordre.

Tous ceux qui se rappellent leur adolescence ne s'étonneront pas d'apprendre qu'après une journée si remplie d'émotions et d'événements, Oscar ait dormi du sommeil des justes, malgré l'énormité de ses fautes. Le lendemain, il ne trouva pas la nature aussi changée qu'il le croyait, et il fut étonné d'avoir faim, lui qui se regardait la veille comme indigne de vivre. Il n'avait souffert que moralement. A cet âge, les impressions morales se succèdent avec trop de rapidité pour que l'une n'affaiblisse pas l'autre, quelque profondément gravée que soit la première. Aussi, le système des punitions corporelles, quoique des philanthropes l'aient fortement attaqué dans ces derniers temps, est-il nécessaire en certains cas pour les enfants; et d'ailleurs, il est le plus naturel, car la nature ne procède pas autrement, elle se sert de la douleur pour imprimer un durable souvenir de ses enseignements. Si, à la honte malheureusement passagère qui avait saisi Oscar la veille, le régisseur eût joint une peine afflictive, peut-être la leçon aurait-elle été complète. Le discernement avec lequel les corrections doivent être employées est le plus grand argument contre elles; car la nature ne se trompe jamais, tandis que le précepteur doit errer souvent.

Madame Clapart avait eu le soin d'envoyer son mari dehors, afin de se trouver seule pendant la matinée avec son fils. Elle était dans un état à faire pitié. Ses yeux attendris par les larmes, sa figure fatiguée par une nuit sans sommeil, sa voix affaiblie, tout en elle demandait grâce en montrant une excessive douleur qu'elle n'aurait pu supporter une seconde fois. En voyant entrer Oscar, elle lui fit signe de s'asseoir à côté d'elle et lui rappela d'un ton doux, mais pénétré, les bienfaits du régisseur de Presles. Elle dit à Oscar que, depuis six ans surtout, elle vivait des ingénieuses charités de Moreau. La place de monsieur Clapart, due au comte de Sérisy aussi bien que la demi-bourse à l'aide de laquelle Oscar avait achevé son éducation, cesserait tôt ou tard. Clapart ne pouvait pas prétendre à une retraite, ne comptant point assez d'années de services au Trésor ni à la Ville pour en obtenir une. Le jour où monsieur Clapart n'aurait plus sa place, que deviendraient-ils tous?

—Moi, dit-elle, dussé-je me mettre à garder les malades ou devenir femme de charge dans une grande maison, je saurai gagner mon pain et nourrir monsieur Clapart. Mais, toi, dit-elle à Oscar, que feras-tu? Tu n'as pas de fortune et tu dois t'en faire une, car il faut pouvoir vivre. Il n'existe que quatre grandes carrières, pour vous autres jeunes gens: le commerce, l'administration, les professions privilégiées et le service militaire. Toute espèce de commerce exige des capitaux, nous n'en avons pas à te donner. A défaut de capitaux, un jeune homme apporte son dévouement, sa capacité; mais le commerce veut une grande discrétion, et ta conduite d'hier ne permet pas d'espérer que tu y réussisses. Pour entrer dans une administration publique, on doit y faire un long surnumérariat, y avoir des protections, et tu t'es aliéné le seul protecteur que nous eussions et le plus puissant de tous. D'ailleurs, à supposer que tu fusses doué des moyens extraordinaires à l'aide desquels un jeune homme arrive promptement, soit dans le commerce, soit dans l'administration, où prendre de l'argent pour vivre et s'habiller pendant le temps qu'on emploie à apprendre son état?

Ici la mère se livra, comme toutes les femmes, à des lamentations verbeuses: comment allait-elle faire, privée des secours en nature que la régie de Presles permettait à Moreau de lui envoyer? Oscar avait renversé la fortune de son protecteur. Après le commerce et l'administration, carrières auxquelles son fils ne devait pas songer, faute par elle de pouvoir l'entretenir, venaient les professions privilégiées du Notariat, du Barreau, des avoués et des huissiers. Mais il fallait faire son Droit, étudier pendant trois ans, et payer des sommes considérables pour les inscriptions, pour les examens, pour les thèses et les diplômes; le grand nombre des aspirants forçait à se distinguer par un talent supérieur; enfin la question de l'entretien d'Oscar se représentait toujours.

—Oscar, dit-elle en terminant, j'avais mis en toi tout mon orgueil et toute ma vie. En acceptant une vieillesse malheureuse, je reposais ma vue sur toi, je te voyais embrassant une belle carrière et y réussissant. Cet espoir m'a donné le courage de dévorer les privations que j'ai subies depuis six ans pour te soutenir au collége, où tu nous coûtais encore sept à huit cents francs par an, malgré la demi-bourse. Maintenant que mon espérance s'évanouit, ton sort m'effraie! Je ne puis pas disposer d'un sou sur les appointements de monsieur Clapart pour mon fils, à moi. Que vas-tu faire? Tu n'es pas assez fort en mathématiques pour entrer aux Écoles Spéciales, et d'ailleurs où prendrais-je les trois mille francs de pension qu'on exige? Voilà la vie comme elle est, mon enfant! Tu as dix-huit ans, tu es fort, engage-toi comme soldat, ce sera la seule manière de gagner ton pain...

Oscar ne savait rien encore de la vie. Comme tous les enfants de qui l'on a pris soin en leur cachant la misère au logis, il ignorait la nécessité de faire fortune; le mot Commerce ne lui apportait aucune idée, et le mot Administration ne lui disait pas grand'chose, car il n'en apercevait pas les résultats: il écoutait donc d'un air soumis, qu'il essayait de rendre penaud, les remontrances de sa mère, mais elles se perdaient dans le vide. Néanmoins, l'idée d'être soldat, et les larmes qui roulaient dans les yeux de sa mère, firent pleurer cet enfant. Aussitôt que madame Clapart vit les joues d'Oscar sillonnées de pleurs, elle se trouva sans force; et, comme toutes les mères en pareil cas, elle chercha la péroraison qui termine ces espèces de crises, où elles souffrent à la fois leurs douleurs et celles de leurs enfants.

—Allons, Oscar, promets-moi d'être discret à l'avenir, de ne plus parler à tort et à travers, de réprimer ton sot amour-propre, de, etc., etc.

Oscar promit tout ce que sa mère lui demanda de promettre, et après l'avoir attiré doucement à elle, madame Clapart finit par l'embrasser pour le consoler d'avoir été grondé.

—Maintenant, dit-elle, tu écouteras ta mère, tu suivras ses avis, car une mère ne peut donner que de bons conseils à son fils. Nous irons chez ton oncle Cardot. Là est notre dernière espérance. Cardot a dû beaucoup à ton père, qui en lui accordant sa sœur, mademoiselle Husson, avec une énorme dot pour ce temps-là, lui a permis de faire une grande fortune dans la soierie. Je pense qu'il te placera chez monsieur Camusot, son successeur et son gendre, rue des Bourdonnais... Mais, vois-tu, ton oncle Cardot a quatre enfants. Il a donné son établissement du Cocon-d'Or à sa fille aînée, madame Camusot. Si Camusot a des millions, il a aussi quatre enfants de deux lits différents, et il sait à peine que nous existons. Cardot a marié Marianne, sa seconde fille, à monsieur Protez, de la maison Protez et Chiffreville. L'Étude de son fils aîné, le notaire, a coûté quatre cent mille francs, et il vient d'associer Joseph Cardot, son second fils, à la maison de droguerie Matifat. Ton oncle Cardot aura donc bien des raisons pour ne pas s'occuper de toi, qu'il voit quatre fois par an. Il n'est jamais venu me rendre visite ici; tandis qu'il savait bien, lui, venir me voir chez Madame-mère pour obtenir les fournitures des Altesses impériales, de l'Empereur et des grands de sa cour. Maintenant les Camusot font les ultra! Camusot a marié le fils de sa première femme à la fille d'un huissier du cabinet du roi! Le monde est bien bossu quand il se baisse! Enfin, c'est habile, le Cocon-d'Or a la pratique de la Cour sous les Bourbons comme sous l'Empereur. Demain nous irons donc chez ton oncle Cardot, j'espère que tu sauras t'y tenir comme il faut; car là, je te le répète, est notre dernier espoir.

Monsieur Jean-Jérôme-Séverin Cardot était depuis six ans veuf de sa femme, mademoiselle Husson, à qui le fournisseur, au temps de sa splendeur, avait donné cent mille francs de dot en argent. Cardot, le premier commis du Cocon-d'Or, une des plus vieilles maisons de Paris, avait acheté cet établissement en 1793, au moment où ses patrons étaient ruinés par le maximum; et l'argent de la dot de mademoiselle Husson lui avait permis de faire une fortune presque colossale en dix ans. Pour établir richement ses enfants, il avait eu l'idée ingénieuse de placer en viager une somme de trois cent mille francs sur la tête de sa femme et sur la sienne, ce qui lui produisait trente mille livres de rente. Quant à ses capitaux, il les avait partagés en trois dots de chacune quatre cent mille francs pour ses enfants. Le Cocon-d'Or, la dot de sa fille aînée, fut accepté pour cette somme par Camusot. Le bonhomme, presque septuagénaire, pouvait donc dépenser et dépensait ses trente mille francs par an, sans nuire aux intérêts de ses enfants, tous supérieurement établis, et dont les témoignages d'affection n'étaient alors entachés d'aucune pensée cupide. L'oncle Cardot habitait à Belleville une des premières maisons situées au-dessus de la Courtille. Il y occupait, à un premier étage d'où l'on planait sur la vallée de la Seine, un appartement de mille francs, à l'exposition du midi, et avec la jouissance exclusive d'un grand jardin; aussi ne s'embarrassait-il guère des trois ou quatre autres locataires logés dans cette vaste maison de campagne. Assuré par un long bail de finir là ses jours, il vivait assez mesquinement, servi par sa vieille cuisinière et par l'ancienne femme de chambre de feu madame Cardot qui s'attendaient à recueillir chacune quelque six cents francs de rente à sa mort, et qui, par conséquent, ne le volaient point. Ces deux femmes prenaient de leur maître des soins inouïs et s'y intéressaient d'autant plus que personne n'était moins tracassier ni moins vétilleux que lui. L'appartement, meublé par feu madame Cardot, restait dans le même état depuis six ans, le vieillard s'en contentait; il ne dépensait pas en tout mille écus par an, car il dînait à Paris cinq fois par semaine, et rentrait tous les soirs à minuit dans un fiacre attitré dont l'établissement se trouvait à la barrière de la Courtille. La cuisinière n'avait guère à s'occuper que du déjeuner. Le bonhomme déjeunait à onze heures, puis il s'habillait, se parfumait et allait à Paris. Ordinairement les bourgeois préviennent quand ils dînent en ville; le père Cardot, lui, prévenait quand il dînait chez lui.

Ce petit vieillard, gras, frais, trapu, fort, était, comme dit le peuple, toujours tiré à quatre épingles; c'est-à-dire toujours en bas de soie noire, en culotte de pou-de-soie, gilet de piqué blanc, linge éblouissant, habit bleu-barbeau, gants de soie violette, des boucles d'or à ses souliers et à sa culotte, enfin un œil de poudre et une petite queue ficelée avec un ruban noir. Sa figure se faisait remarquer par des sourcils épais comme des buissons sous lesquels petillaient des yeux gris, et par un nez carré, gros et long qui lui donnait l'air d'un ancien prébendier. Cette physionomie tenait parole.

Le père Cardot appartenait en effet à cette race de Gérontes égrillards qui disparaît de jour en jour et qui défrayait de Turcarets les romans et les comédies du dix-huitième siècle. L'oncle Cardot disait: Belle dame! il reconduisait en voiture les femmes qui se trouvaient sans protecteur; il se mettait à leur disposition, selon son expression, avec des façons chevaleresques. Sous son air calme, sous son front neigeux, il cachait une vieillesse uniquement occupée de plaisir. Entre hommes, il professait hardiment l'épicuréisme et se permettait des gaudrioles un peu fortes. Il n'avait pas trouvé mauvais que son gendre Camusot fît la cour à la charmante actrice Coralie, car lui-même était secrètement le Mécène de mademoiselle Florentine, première danseuse du théâtre de la Gaîté. Mais de cette vie et de ces opinions, il ne paraissait rien chez lui, ni dans sa conduite extérieure. L'oncle Cardot, grave et poli, passait pour être presque froid, tant il affichait de décorum, et une dévote l'eût appelé hypocrite. Ce digne monsieur haïssait particulièrement les prêtres, il faisait partie de ce grand troupeau de niais abonnés au Constitutionnel, et se préoccupait beaucoup des refus de sépulture. Il adorait Voltaire, quoique ses préférences fussent pour Piron, Vadé, Collé. Naturellement il admirait Béranger, qu'il appelait ingénieusement le grand prêtre de la religion de Lisette. Ses filles, madame Camusot et madame Protez, ses deux fils, seraient, suivant une expression populaire, tombés de leur haut, si quelqu'un leur eût expliqué ce que leur père entendait par: chanter la mère Godichon! Ce sage vieillard n'avait point parlé de ses rentes viagères à ses enfants, qui, le voyant vivre si mesquinement, songeaient tous qu'il s'était dépouillé de sa fortune pour eux, et redoublaient de soins et de tendresse. Aussi, parfois disait-il à ses fils:—«Ne perdez pas votre fortune, car je n'en ai point à vous laisser.» Camusot, à qui il trouvait beaucoup de son caractère et qu'il aimait assez pour le mettre de ses parties fines, était le seul dans le secret des trente mille livres de rentes viagères. Camusot approuvait fort la philosophie du bonhomme, qui, selon lui, après avoir fait le bonheur de ses enfants et si noblement rempli ses devoirs, pouvait bien finir joyeusement la vie.—«Vois-tu, mon ami, lui disait l'ancien chef du Cocon-d'Or, je pouvais me remarier, n'est-ce pas? Une jeune femme m'aurait donné des enfants... Oui, j'en aurais eu, j'étais dans l'âge où l'on en a toujours... Eh bien! Florentine ne me coûte pas si cher qu'une femme, elle ne m'ennuie pas, elle ne me donnera point d'enfants, et ne mangera jamais votre fortune.»

Camusot proclamait, dans le père Cardot, le sens le plus exquis de la famille; il le regardait comme un beau-père accompli.—«Il sait, disait-il, concilier l'intérêt de ses enfants avec les plaisirs qu'il est bien naturel de goûter dans la vieillesse, après avoir subi tous les tracas du commerce.»

Ni les Cardot, ni les Camusot, ni les Protez ne soupçonnaient l'existence de leur ancienne tante madame Clapart. Les relations de famille étaient restreintes à l'envoi des billets de faire part en cas de mort ou de mariage, et des cartes au jour de l'an. La fière madame Clapart ne faisait céder ses sentiments qu'à l'intérêt de son Oscar, et devant son amitié pour Moreau, la seule personne qui lui fût demeurée fidèle dans le malheur. Elle n'avait pas fatigué le vieux Cardot de sa présence ni de ses importunités; mais elle s'était attachée à lui comme à une espérance, elle allait le voir une fois tous les trimestres, elle lui parlait d'Oscar Husson, le neveu de feu la respectable madame Cardot, et le lui amenait trois fois pendant les vacances. A chaque visite, le bonhomme avait fait dîner Oscar au Cadran-Bleu, l'avait mené le soir à la Gaîté, et l'avait ramené rue de la Cerisaie. Une fois, après l'avoir habillé tout à neuf, il lui avait donné la timbale et le couvert d'argent exigés dans le trousseau du collége. La mère d'Oscar tâchait de prouver au bonhomme qu'il était chéri de son neveu, elle lui parlait toujours de cette timbale, de ce couvert, et de ce charmant habillement dont il ne restait plus que le gilet. Mais ces petites finesses nuisaient plus à Oscar qu'elles ne le servaient auprès d'un vieux renard aussi madré que l'oncle Cardot. Le père Cardot n'avait jamais aimé beaucoup sa défunte, grande femme, sèche et rousse; il connaissait d'ailleurs les circonstances du mariage de feu Husson avec la mère d'Oscar; et, sans la mésestimer le moins du monde, il n'ignorait pas que le jeune Oscar était posthume: ainsi, son pauvre neveu lui semblait parfaitement étranger aux Cardot. En ne prévoyant pas le malheur, la mère d'Oscar n'avait pas remédié à ces défauts d'attache entre Oscar et son oncle, en inspirant au marchand de l'amitié pour son neveu dès le jeune âge. Semblable à toutes les femmes qui se concentrent dans le sentiment de la maternité, madame Clapart ne se mettait guère à la place de l'oncle Cardot, elle croyait qu'il devait s'intéresser énormément à un si délicieux enfant, et qui portait enfin le nom de feu madame Cardot.

—Monsieur, c'est la mère d'Oscar, votre neveu, dit la femme de chambre à monsieur Cardot qui se promenait dans son jardin en attendant son déjeuner, après avoir été rasé, poudré par son coiffeur.

—Bonjour, belle dame, dit l'ancien marchand de soieries en saluant madame Clapart et s'enveloppant dans sa robe de chambre de piqué blanc. Eh! eh! votre petit gaillard grandit, ajouta-t-il en prenant Oscar par une oreille.

—Il a fini ses classes, et il a bien regretté que son cher oncle n'assistât pas à la distribution des prix de Henri IV, car il a été nommé. Le nom de Husson, qu'il portera dignement, espérons-le, a été proclamé...

—Diable! diable! fit le petit vieillard en s'arrêtant. Madame Clapart, Oscar et lui se promenaient sur une terrasse devant des orangers, des myrtes et grenadiers. Et qu'a-t-il eu?

—Le quatrième accessit de philosophie, répondit glorieusement la mère.

—Oh! le gaillard a du chemin à faire pour rattraper le temps perdu, s'écria l'oncle Cardot, car finir par un accessit?... ce n'est pas le Pérou! Vous déjeunez avec moi? reprit-il.

—Nous sommes à vos ordres, répondit madame Clapart. Ah! mon bon monsieur Cardot, quelle satisfaction pour des pères et mères quand leurs enfants débutent bien dans la vie! Sous ce rapport, comme sous tous les autres d'ailleurs, dit-elle en se reprenant, vous êtes un des plus heureux pères que je connaisse... Sous votre vertueux gendre et votre aimable fille, le Cocon-d'Or est resté le premier établissement de Paris. Voilà votre aîné depuis dix ans à la tête de la plus belle étude de notaire de la capitale et richement marié. Votre dernier vient de s'associer à la plus riche maison de droguerie. Enfin vous avez de charmantes petites-filles. Vous vous voyez le chef de quatre grandes familles...—Laisse-nous, Oscar, va voir le jardin sans toucher aux fleurs.

—Mais il a dix-huit ans, dit l'oncle Cardot en souriant de cette recommandation qui rapetissait Oscar.

—Hélas! oui, mon bon monsieur Cardot, et après avoir pu l'amener jusque-là, ni tortu ni bancal, sain d'esprit et de corps, après avoir tout sacrifié pour lui donner de l'éducation, il serait bien dur de ne pas le voir sur le chemin de la fortune.

—Mais ce monsieur Moreau, par qui vous avez eu sa demi-bourse au collége Henri IV, le lancera dans une bonne voie, dit l'oncle Cardot avec une hypocrisie cachée sous un air bonhomme.

—Monsieur Moreau peut mourir, dit-elle, et d'ailleurs il est brouillé sans raccommodement possible avec monsieur le comte de Sérisy, son patron.

—Diable! diable!... Écoutez, madame, je vous vois venir...

—Non, monsieur, dit la mère d'Oscar en interrompant net le vieillard qui par égard pour une belle dame retint le mouvement d'humeur qu'on éprouve à se voir interrompu. Hélas! vous ne savez rien des angoisses d'une mère qui, depuis sept ans, est forcée de prendre pour son fils une somme de six cents francs par an sur les dix-huit cents francs d'appointements de son mari... Oui, monsieur, voilà toute notre fortune. Ainsi, que puis-je pour mon Oscar? Monsieur Clapart exècre tellement ce pauvre enfant, qu'il m'est impossible de le garder à la maison. Une pauvre femme, seule au monde, ne devait-elle pas dans cette circonstance venir consulter le seul parent que son fils ait sous le ciel?

—Vous avez eu raison, répondit le bonhomme Cardot. Vous ne m'aviez jamais rien dit de tout cela...

—Ah! monsieur, reprit fièrement madame Clapart, vous êtes le dernier à qui je confierais jusqu'où va ma misère. Tout est ma faute, j'ai pris un mari dont l'incapacité dépasse toute croyance. Oh! je suis bien malheureuse...

—Écoutez, madame, reprit gravement le petit vieillard, ne pleurez pas. J'éprouve un mal affreux à voir pleurer une belle dame... Après tout, votre fils se nomme Husson, et si ma chère défunte vivait, elle ferait quelque chose pour le nom de son père et de son frère...

—Elle aimait bien son frère, s'écria la mère d'Oscar.

—Mais toute ma fortune est donnée à mes enfants qui n'ont plus rien à attendre de moi, dit le vieillard en continuant, je leur ai partagé les deux millions que j'avais, car j'ai voulu les voir heureux et avec toute leur fortune de mon vivant. Je ne me suis réservé que des rentes viagères; et, à mon âge, on tient à ses habitudes... Savez-vous sur quelle route il faut pousser ce gaillard-là? dit-il en rappelant Oscar et lui prenant le bras, faites-lui faire son Droit, je paierai les inscriptions et les frais de thèse. Mettez-le chez un procureur, qu'il y apprenne le métier de la chicane; s'il va bien, s'il se distingue, s'il aime l'état, si je vis encore, chacun de mes enfants lui prêtera le quart d'une charge en temps et lieu; moi, je lui prêterai son cautionnement. Vous n'avez donc, d'ici là, qu'à le nourrir et l'habiller; il mangera bien un peu de vache enragée, mais il apprendra la vie. Eh! eh! moi, je suis parti de Lyon avec deux doubles louis que m'avait donnés ma grand'mère, je suis venu à pied à Paris, et me voilà. Le jeûne entretient la santé. Jeune homme, de la discrétion, de la probité, du travail, et l'on arrive! On a bien du plaisir à gagner sa fortune; et quand on a conservé des dents, on la mange à sa fantaisie dans sa vieillesse, en chantant, comme moi, de temps à autre, la Mère Godichon! Souviens-toi de mes paroles: probité, travail et discrétion.

—Entends-tu, Oscar? dit la mère. Ton oncle te met en trois mots le résumé de toutes mes paroles, et tu devrais te graver le dernier en lettres de feu dans ta mémoire...

—Oh! il y est, répondit Oscar.

—Eh bien! remercie donc ton oncle, n'entends-tu pas qu'il se charge de ton avenir? Tu peux devenir avoué à Paris.

—Il ignore la grandeur de ses destinées, répondit le petit vieillard en voyant l'air hébété d'Oscar, il sort du collége. Écoute, je ne suis pas bavard, reprit l'oncle. Souviens-toi qu'à ton âge la probité ne s'établit qu'en sachant résister aux tentations, et dans une grande ville comme Paris, il s'en trouve à chaque pas. Demeure chez ta mère, dans une mansarde; va tout droit à ton École, de là reviens à ton Étude, pioches-y soir et matin, étudie chez ta mère; deviens à vingt-deux ans second clerc, à vingt-quatre ans premier; sois savant, et ton affaire est dans le sac. Eh bien! si l'état te déplaisait, tu pourrais entrer chez mon fils le notaire, et devenir son successeur... Ainsi, travail, patience, discrétion, probité, voilà tes jalons.

—Et Dieu veuille que vous viviez encore trente ans, pour voir votre cinquième enfant réalisant tout ce que nous attendons de lui, s'écria madame Clapart en prenant la main de l'oncle Cardot et la lui serrant par un geste digne de sa jeunesse.

—Allons déjeuner, répondit le bon petit vieillard en emmenant Oscar par une oreille.

Pendant le déjeuner, l'oncle Cardot observa son neveu sans en avoir l'air, et remarqua qu'il ne savait rien de la vie.

—Envoyez-le-moi de temps en temps, dit-il à madame Clapart en la congédiant et lui montrant Oscar, je vous le formerai.

Cette visite calma les chagrins de la pauvre femme, qui n'espérait pas un si beau succès. Pendant quinze jours, elle sortit avec Oscar pour le promener, le surveilla presque tyranniquement, et atteignit ainsi à la fin du mois d'octobre. Un matin, Oscar vit entrer le redoutable régisseur qui surprit le pauvre ménage de la rue de la Cerisaie déjeunant d'une salade de hareng et de laitue, avec une tasse de lait pour dessert.

—Nous sommes établis à Paris, et nous n'y vivons pas comme à Presles, dit Moreau qui voulait ainsi annoncer à madame Clapart le changement apporté dans leurs relations par la faute d'Oscar, mais j'y serai peu. Je me suis associé avec le père Léger et le père Margueron de Beaumont. Nous sommes marchands de biens, et nous avons commencé par acheter la terre de Persan. Je suis le chef de cette société qui a réuni un million, car j'ai emprunté sur mes biens. Quand je trouve une affaire, le père Léger et moi nous l'examinons, mes associés ont chacun un quart et moi moitié dans les bénéfices, car je me donne toute la peine; aussi serai-je toujours sur les routes. Ma femme vit à Paris, dans le faubourg du Roule, bien modestement. Quand nous aurons réalisé quelques affaires, quand nous ne risquerons plus que des bénéfices, si nous sommes contents d'Oscar, peut-être l'emploierons-nous.

—Allons, mon ami, la catastrophe due à la légèreté de mon malheureux enfant sera sans doute la cause d'une brillante fortune pour vous; car, vraiment, vous enterriez vos moyens et votre énergie à Presles...

Puis madame Clapart raconta sa visite à l'oncle Cardot afin de montrer à Moreau qu'elle et son fils pouvaient ne plus lui être à charge.

—Il a raison, ce vieux bonhomme, reprit l'ex-régisseur, il faut maintenir Oscar dans cette voie avec un bras de fer, et il sera certainement notaire ou avoué. Mais qu'il ne s'écarte pas du sentier tracé. Ah! j'ai votre affaire. La pratique d'un marchand de biens est importante, et l'on m'a parlé d'un avoué qui vient d'acheter un titre nu, c'est-à-dire une Étude sans clientèle. C'est un jeune homme dur comme une barre de fer, âpre à l'ouvrage, un cheval d'une activité féroce; il se nomme Desroches, je vais lui offrir toutes nos affaires à la condition de me morigéner Oscar; je lui proposerai de le prendre chez lui moyennant neuf cents francs, j'en donnerai trois cents, ainsi votre fils ne vous coûtera que six cents francs, et je vais bien le recommander à monsieur le prieur. Si l'enfant veut devenir un homme, ce sera sous cette férule; car il sortira de là, notaire, avocat ou avoué.

—Allons, Oscar, remercie donc ce bon monsieur Moreau, tu es là comme un terme! Tous les jeunes gens qui font des sottises n'ont pas le bonheur de rencontrer des amis qui s'intéressent encore à eux après en avoir reçu du chagrin....

—La meilleure manière de faire ta paix avec moi, dit Moreau en serrant la main d'Oscar, c'est de travailler avec une application soutenue et de te bien conduire...

Dix jours après, Oscar fut présenté par l'ex-régisseur à maître Desroches, avoué, récemment établi rue de Béthisy, dans un vaste appartement au fond d'une cour étroite, et d'un prix relativement modique. Desroches, jeune homme de vingt-six ans, élevé durement par un père d'une excessive sévérité, né de parents pauvres, s'était vu dans les conditions où se trouvait Oscar; il s'y intéressa donc, mais comme il pouvait s'intéresser à quelqu'un, avec les apparences de dureté qui le caractérisent. L'aspect de ce jeune homme sec et maigre, à teint brouillé, à cheveux taillés en brosse, bref dans ses discours, à l'œil pénétrant et d'une vivacité sombre, terrifia le pauvre Oscar.

—Ici l'on travaille jour et nuit, dit l'avoué du fond de son fauteuil et derrière une longue table où les papiers étaient amoncelés en forme d'alpes. Monsieur Moreau, nous ne vous le tuerons pas, mais il faudra qu'il marche à notre pas.—Monsieur Godeschal! cria-t-il.

Quoique ce fût un dimanche, le premier clerc se montra, la plume à la main.

—Monsieur Godeschal, voici l'apprenti basochien de qui je vous ai parlé, et à qui monsieur Moreau prend le plus vif intérêt; il dînera avec nous et prendra la petite mansarde à côté de votre chambre; vous lui mesurerez le temps nécessaire pour aller d'ici à l'École de Droit et revenir, de manière qu'il n'ait pas cinq minutes à perdre; vous veillerez à ce qu'il apprenne le Code et devienne fort à ses Cours, c'est-à-dire, que, quand il aura fini ses travaux d'Étude, vous lui donnerez des auteurs à lire; enfin, il doit être sous votre direction immédiate, et j'y aurai l'œil. On veut faire de lui ce que vous vous êtes fait vous-même, un premier clerc habile, pour le jour où il prêtera son serment d'avocat.—Allez avec Godeschal, mon petit ami, il va vous montrer votre gîte et vous vous y emménagerez... Vous voyez Godeschal?... reprit Desroches en s'adressant à Moreau, c'est un garçon qui, comme moi, n'a rien; il est le frère de Mariette, la fameuse danseuse qui lui amasse de quoi traiter dans dix ans. Tous mes clercs sont des gaillards qui ne doivent compter que sur leurs dix doigts pour gagner leur fortune. Aussi mes cinq clercs et moi, travaillons-nous autant que douze autres! Dans dix ans, j'aurai la plus belle clientèle de Paris. Ici on se passionne pour les affaires et pour les clients! et cela commence à se savoir. J'ai pris Godeschal à mon confrère Derville, il n'était que second clerc et depuis quinze jours; mais nous nous sommes connus dans cette grande Étude. Chez moi, Godeschal a mille francs, la table et le logement. C'est un garçon qui me vaut, il est infatigable! Je l'aime, ce garçon! il a su vivre avec six cents francs, comme moi, quand j'étais clerc. Ce que je veux surtout, c'est une probité sans tache; et quand on la pratique ainsi dans l'indigence, on est un homme. A la moindre faute, dans ce genre, un clerc sortira de mon Étude.