—Allons, l'enfant est à la bonne école, dit Moreau.

Pendant deux ans entiers, Oscar vécut rue de Béthisy, dans l'antre de la Chicane, car si jamais cette expression surannée a pu s'appliquer à une Étude, ce fut à celle de Desroches. Sous cette surveillance à la fois méticuleuse et habile, il fut maintenu dans ses heures et dans ses travaux avec une telle rigidité, que sa vie au milieu de Paris ressemblait à celle d'un moine.

A cinq heures du matin, en tout temps, Godeschal s'éveillait. Il descendait avec Oscar à l'Étude afin d'économiser le feu en hiver, et ils trouvaient toujours le patron levé, travaillant. Oscar faisait des expéditions pour l'Étude et préparait ses leçons pour l'École; mais il les préparait sur des proportions énormes. Godeschal et souvent le patron indiquaient à leur élève les auteurs à compulser et les difficultés à vaincre. Oscar ne quittait un Titre du Code qu'après l'avoir approfondi et satisfait tour à tour son patron et Godeschal, qui lui faisaient subir des examens préparatoires plus sérieux et plus longs que ceux de l'École de Droit. Revenu du Cours où il restait peu de temps, il reprenait sa place à l'Étude, il y retravaillait, il allait au Palais parfois, il était enfin à la dévotion du terrible Godeschal, jusqu'au dîner. Le dîner, celui du patron d'ailleurs, consistait en un gros plat de viande, un plat de légumes et une salade. Le dessert se composait d'un morceau de fromage de Gruyère. Après le dîner, Godeschal et Oscar rentraient à l'Étude et y travaillaient jusqu'au soir. Une fois par mois, Oscar allait déjeuner chez son oncle Cardot, et il passait les dimanches chez sa mère. De temps en temps, Moreau, quand il venait à l'Étude pour ses affaires, emmenait Oscar dîner au Palais-Royal et le régalait en lui faisant voir quelque spectacle. Oscar avait été si bien rembarré par Godeschal et par Desroches à propos de ses velléités d'élégance, qu'il ne pensait plus à la toilette.

—Un bon clerc, lui disait Godeschal, doit avoir deux habits noirs (un neuf et un vieux), un pantalon noir, des bas noirs et des souliers. Les bottes coûtent trop cher. On a des bottes quand on est avoué. Un clerc ne doit pas dépenser en tout plus de sept cents francs. On porte de bonnes grosses chemises de forte toile. Ah! quand on part de zéro pour arriver à la fortune, il faut savoir se réduire au nécessaire. Voyez monsieur Desroches! il a fait ce que nous faisons, et le voilà arrivé.

Godeschal prêchait d'exemple. S'il professait les principes les plus stricts sur l'honneur, sur la discrétion, sur la probité, il les pratiquait sans emphase, comme il respirait, comme il marchait. C'était le jeu naturel de son âme, comme la marche et la respiration sont le jeu des organes. Dix-huit mois après l'installation d'Oscar, le second clerc eut pour la deuxième fois une légère erreur dans le compte de sa petite caisse. Godeschal lui dit devant toute l'Étude:—Mon cher Gaudet, allez-vous-en d'ici de votre propre mouvement, pour qu'on ne dise pas que le patron vous a renvoyé. Vous êtes ou distrait ou peu exact, et le plus léger de ces défauts ne vaut rien ici. Le patron n'en saura rien, voilà tout ce que je puis pour un camarade.

A vingt ans, Oscar se vit troisième clerc de l'Étude de maître Desroches. S'il ne gagnait rien encore, il fut nourri, logé, car il faisait la besogne d'un second clerc. Desroches occupait deux maîtres-clercs, et le second clerc pliait sous le poids de ses travaux. En atteignant à la fin de sa seconde année de Droit, Oscar, déjà plus fort que beaucoup de Licenciés, faisait le Palais avec intelligence, et plaidait quelques référés. Enfin Godeschal et Desroches étaient contents de lui. Seulement, quoique devenu presque raisonnable, il laissait voir une propension au plaisir et une envie de briller que comprimaient la discipline sévère et le labeur continu de cette vie. Le marchand de biens, satisfait des progrès du clerc, se relâcha de sa rigueur. Quand, au mois de juillet 1825, Oscar passa ses derniers examens à boules blanches, Moreau lui donna de quoi s'habiller élégamment. Madame Clapart, heureuse et fière de son fils, préparait un superbe trousseau au futur Licencié, au futur second clerc. Dans les familles pauvres, les présents ont toujours l'opportunité d'une chose utile. A la rentrée, au mois de novembre, Oscar Husson eut la chambre du second clerc qu'il remplaçait enfin, il eut huit cents francs d'appointements, la table et le logement. Aussi l'oncle Cardot, qui vint secrètement chercher des informations sur son neveu auprès de Desroches, promit-il à madame Clapart de mettre Oscar en état de traiter d'une Étude, s'il continuait ainsi.

Malgré de si sages apparences, Oscar Husson se livrait de rudes combats dans son for intérieur. Il voulait par moments quitter une vie si directement contraire à ses goûts et à son caractère. Il trouvait les forçats plus heureux que lui. Meurtri par le collier de ce régime de fer, il lui prenait des envies de fuir en se comparant dans les rues à quelques jeunes gens bien mis. Souvent emporté par des mouvements de folie vers les femmes, il se résignait, mais en tombant dans un dégoût profond de la vie. Soutenu par l'exemple de Godeschal, il était entraîné plutôt que porté de lui-même à rester dans un si rude sentier. Godeschal, qui observait Oscar, avait pour principe de ne pas exposer son pupille aux séductions. Le plus souvent le clerc restait sans argent, ou en possédait si peu qu'il ne pouvait se livrer à aucun excès. Dans cette dernière année, le brave Godeschal avait fait cinq ou six parties de plaisir avec Oscar en le défrayant, car il comprit qu'il fallait lâcher de la corde à ce jeune chevreau attaché. Ces frasques, comme les appelait le sévère premier clerc, aidèrent Oscar à supporter l'existence; car il s'amusait peu chez son oncle Cardot et encore moins chez sa mère, qui vivait encore plus chichement que Desroches. Moreau ne pouvait pas, comme Godeschal, se familiariser avec Oscar, et peut-être ce sincère protecteur du jeune Husson se servit-il de Godeschal pour initier le pauvre enfant aux mystères de la vie. Oscar, devenu discret, avait fini par mesurer, au contact des affaires, l'étendue de la faute commise durant son fatal voyage en coucou; mais, la masse de ses fantaisies réprimées, la folie de la jeunesse pouvaient encore l'entraîner. Néanmoins, à mesure qu'il prenait connaissance du monde et de ses lois, sa raison se formait, et pourvu que Godeschal ne le perdît pas de vue, Moreau se flattait d'amener à bien le fils de madame Clapart.

—Comment va-t-il? demanda le marchand de biens au retour d'un voyage qui l'avait tenu pendant quelques mois éloigné de Paris.

—Toujours trop de vanité, répondit Godeschal. Vous lui donnez de beaux habits et du beau linge, il a des jabots d'agent de change, et mon mirliflor va le dimanche aux Tuileries, chercher des aventures. Que voulez-vous? c'est jeune. Il me tourmente pour que je le présente à ma sœur, chez laquelle il verrait une fameuse société: des actrices, des danseuses, des élégants, des gens qui mangent leur fortune... Il n'a pas l'esprit tourné à être avoué, j'en ai peur. Il parle assez bien cependant, il pourrait être avocat, il plaiderait des affaires bien préparées...

Au mois de novembre 1825, au moment où Oscar Husson prit possession de son poste et où il se disposait à soutenir sa thèse pour la Licence, il entra chez Desroches un nouveau quatrième clerc pour combler le vide produit par la promotion d'Oscar.

Ce quatrième clerc, nommé Frédéric Marest, se destinait à la magistrature, et achevait sa troisième année de Droit. C'était, d'après les renseignements obtenus par la police de l'Étude, un beau fils de vingt-trois ans, enrichi d'une douzaine de mille livres de rente par la mort d'un oncle célibataire, et fils d'une madame Marest, veuve d'un riche marchand de bois. Le futur Substitut, animé du louable désir de savoir son métier dans ses plus petits détails, se mettait chez Desroches avec l'intention d'étudier la Procédure et d'être capable de remplir la place de principal clerc en deux ans. Il comptait faire son stage d'avocat à Paris, afin d'être apte à exercer les fonctions du poste qu'on ne refuserait pas à un jeune homme riche. Se voir, à trente ans, Procureur du roi dans un tribunal quelconque, était toute son ambition. Quoique ce Frédéric fût le cousin germain de Georges Marest, comme le mystificateur du voyage à Presles n'avait dit son nom qu'à Moreau, le jeune Husson ne le connaissait que sous le prénom de Georges, et ce nom de Frédéric Marest ne pouvait lui rien rappeler.

—Messieurs, dit Godeschal au déjeuner en s'adressant à tous les clercs, je vous annonce l'arrivée d'un nouveau basochien; et, comme il est richissime, nous lui ferons payer, je l'espère, une fameuse bienvenue...

—En avant, le livre! dit Oscar en regardant le petit clerc, et soyons sérieux.

Le petit clerc grimpa comme un écureuil le long des casiers pour saisir un registre mis sur la dernière planche pour y recevoir des couches de poussière.

—Il s'est culotté, dit le petit clerc en montrant un livre.

Expliquons quelle plaisanterie perpétuelle engendrait ce Livre alors en pratique dans la plupart des Études. Il n'est que déjeuners de clercs, dîners de traitants et soupers de seigneurs, ce vieux dicton du dix-huitième siècle est resté vrai, quant à ce qui regarde la Basoche, pour quiconque a passé deux ou trois ans de sa vie à étudier la Procédure chez un avoué, le Notariat chez un maître quelconque. Dans la vie cléricale, où l'on travaille tant, on aime le plaisir avec d'autant plus d'ardeur qu'il est rare; mais surtout on y savoure une mystification avec délices. C'est ce qui, jusqu'à un certain point, explique la conduite de Georges Marest dans la voiture à Pierrotin. Le clerc le plus sombre est toujours travaillé par un besoin de farce et de gausserie. L'instinct avec lequel on saisit, on développe une mystification et une plaisanterie, entre clercs, est merveilleux à voir, et n'a son analogue que chez les peintres. L'Atelier et l'Étude sont, en ce genre, supérieurs aux comédiens. En achetant un titre nu, Desroches recommençait en quelque sorte une nouvelle dynastie. Cette fondation interrompit la suite des usages relatifs à la bienvenue. Aussi, venu dans un appartement où jamais il ne s'était griffonné de papiers timbrés, Desroches y avait-il mis des tables neuves, des cartons blancs et bordés de bleu, tout neufs. Son Étude fut composée de clercs pris à différentes Études, sans liens entre eux et pour ainsi dire étonnés de leur réunion. Godeschal, qui avait fait ses premières armes chez maître Derville, n'était pas clerc à laisser se perdre la précieuse tradition de la bienvenue. La bienvenue est un déjeuner que doit tout néophyte aux anciens de l'Étude où il entre. Or, au moment où le jeune Oscar vint à l'Étude, dans les six mois de l'installation de Desroches, par une soirée d'hiver où la besogne fut expédiée de bonne heure, au moment où les clercs se chauffaient avant de partir, Godeschal inventa de confectionner un soi-disant registre architriclino-basochien, de la dernière antiquité, sauvé des orages de la Révolution, venu du procureur au Châtelet Bordin, prédécesseur médiat de Sauvagnest, l'avoué de qui Desroches tenait sa charge. On commença par chercher chez un marchand de vieux papiers quelque registre de papier marqué du dix-huitième siècle, bien et dûment relié en parchemin sur lequel se lirait un arrêt du Grand-Conseil. Après avoir trouvé ce livre, on le traîna dans la poussière, dans le poêle, dans la cheminée, dans la cuisine; on le laissa même dans ce que les clercs appellent la chambre des délibérés, et l'on obtint une moisissure à ravir des antiquaires, des lézardes d'une vétusté sauvage, des coins rongés à faire croire que les rats s'en étaient régalés. La tranche fut roussie avec une perfection étonnante. Une fois le livre mis en état, voici quelques citations qui diront aux plus obtus l'usage auquel l'Étude de Desroches consacrait ce recueil, dont les soixante premières pages abondaient en faux procès-verbaux. Sur le premier feuillet, on lisait:

«Au nom du Père et du Fils et dv Sainct-Esprit. Ainsi soit-il. Cejovrd'hui, feste de nostre dame Saincte-Geneviesve, patronne de Paris, sous l'inuocation de laquelle se sont miz, depuis l'an 1525, les clercqs de ceste Estude, nous, soubssignés, clercqs et petits clercqs de l'Estude de maistre Jerosme-Sebastien Bordin, successeur de feu Guerbet, en son viuant procurevr au Chastelet, avons recogneu la nécessité où nous estions de remplacer le registre et les archiues d'installations des clercqs de ceste glorieuse Estude, membre distingué du royaume de Basoche, lequel registre s'est veu plein par suite des actes de nos chers et bien amés prédécessevrs, et avons requis le Garde des Archives du Palays de le ioindre à iceux des autres Estudes, et sommes allés tous à la messe à la paroisse de Saint-Severin, pour solenniser l'inauguration de nostre nouveau registre.

»En foi de quoi nous avons tous signé: Malin, principal clercq; Grevin, second clercq; Athanase Feret, clercq; Jacques Huet, clercq; Regnauld de Saint-Jean-d'Angely, clercq; Bedeau, petit clercq saute-ruisseau. An 1787 de nostre Seigneur.

»Après la messe, ouïe, nous nous sommes transportés en la Courtille, et, à frais communs, avons fait un large déjeuner qui n'a fini qu'à sept heures du matin.»

C'était miraculeusement écrit. Un expert eût juré que cette écriture appartenait au dix-huitième siècle. Vingt-sept procès-verbaux de réceptions suivaient, et la dernière se rapportait à la fatale année 1792. Après une lacune de quatorze ans, le registre commençait, en 1806, à la nomination de Bordin comme avoué près le tribunal de première instance de la Seine. Et voici la glose qui signalait la reconstitution du royaume de Basoche et autres lieux:

«Dieu, dans sa clémence, a voulu que malgré les orages affreux qui ont sévi sur la terre de France, devenue un grand empire, les précieuses archives de la très célèbre Étude de maître Bordin aient été conservées; et nous, soussignés clercs du très digne, très vertueux maître Bordin, n'hésitons pas à attribuer cette inouïe conservation, quand tant de titres, chartes, priviléges ont été perdus, à la protection de sainte Geneviève, patronne de cette Étude, et aussi au culte que le dernier des procureurs de la bonne roche a eu pour tout ce qui tenait aux anciens us et coutumes. Dans l'incertitude de savoir quelle est la part de sainte Geneviève et de maître Bordin dans ce miracle, nous avons résolu de nous rendre à Saint-Étienne du Mont, pour y entendre une messe qui sera dite à l'autel de cette sainte Bergère, qui nous envoie tant de moutons à tondre, et d'offrir à déjeuner à notre patron, espérant qu'il en fera les frais.

»Ont signé: Oignard, premier clerc; Poidevin, deuxième clerc; Proust, clerc; Brignolet, clerc; Derville, clerc; Augustin Coret, petit clerc.

»En l'Étude, 10 novembre 1806.»

«A trois heures de relevée, le lendemain, les clercs soussignés consignent ici leur gratitude pour leur excellent patron, qui les a régalés chez le sieur Rolland, restaurateur, rue du Hasard, de vins exquis de trois pays, de Bordeaux, de Champagne et Bourgogne, de mets particulièrement soignés, depuis quatre heures de relevée jusqu'à sept heures et demie. Il y a eu café, glaces, liqueurs en abondance. Mais la présence du patron n'a pas permis de chanter laudes en chansons cléricales. Aucun clerc n'a dépassé les bornes d'une aimable gaieté, car le digne, respectable et généreux patron avait promis de mener ses clercs voir Talma dans Britannicus, au Théâtre-Français. Longue vie à maître Bordin!... Que Dieu répande ses faveurs sur son chef vénérable! Puisse-t-il vendre cher une si glorieuse Étude! Que le client riche lui vienne à souhait! Que ses mémoires de frais lui soient payés rubis sur l'ongle! Puissent nos patrons à venir lui ressembler! Qu'il soit toujours aimé des clercs, même quand il ne sera plus!»

Suivaient trente-trois procès-verbaux de réceptions de clercs, lesquels se distinguaient par des écritures et des encres diverses, par des phrases, par des signatures et par des éloges de la bonne chère et des vins qui semblaient prouver que le procès-verbal se rédigeait et se signait séance tenante, inter pocula.

Enfin, à la date du mois de juin 1822, époque de la prestation de serment de Desroches, se trouvait cette prose constitutionnelle:

«Moi, soussigné, François-Claude-Marie Godeschal, appelé par maître Desroches pour remplir les difficiles fonctions de premier clerc dans une Étude où la clientèle était à créer, ayant appris par maître Derville, de chez qui je sors, l'existence des fameuses archives architriclino-basochiennes qui sont célèbres au Palais, ai prié notre gracieux patron de les demander à son prédécesseur, car il importait de retrouver ce document portant la date de l'an 1786, qui se rattache à d'autres archives déposées au Palais, dont l'existence nous a été certifiée par Messieurs Terrasse et Duclos, archivistes, et à l'aide desquelles on remonte jusqu'à l'an 1525, en trouvant sur les mœurs et la cuisine cléricales des indications historiques du plus haut prix.

»Ayant été fait droit à cette requête, l'Étude a été mise en possession cejourd'hui de ces témoignages du culte que nos prédécesseurs ont constamment rendu à la dive bouteille et à la bonne chère.

»En conséquence, pour l'édification de nos successeurs et pour renouer la chaîne des temps et des gobelets, j'ai invité messieurs Doublet, deuxième clerc; Vassal, troisième clerc; Hérisson et Grandemain, clercs, et Dumets, petit clerc, à déjeuner dimanche prochain, au Cheval rouge, sur le quai Saint-Bernard, où nous célébrerons la conquête de ce livre qui contient la charte de nos gueuletons.

»Ce dimanche, 27 juin, ont été bues 12 bouteilles de différents vins trouvés exquis. On a remarqué les deux melons, les pâtés au jus romanum, un filet de bœuf, une croûte aux champignonibus. Mademoiselle Mariette, illustre sœur du premier clerc et Premier Sujet de l'Académie royale de musique et de danse, ayant mis à la disposition de l'Étude des places d'orchestre pour la représentation de ce soir, il est donné acte de cette générosité. De plus, il est arrêté que les clercs se rendront en corps chez cette noble demoiselle pour la remercier, et lui déclarer qu'à son premier procès si le diable lui en envoye, elle ne paierait que les déboursés, dont acte.

»Godeschal a été proclamé la fleur de la Basoche et surtout un bon enfant. Puisse un homme qui traite si bien traiter promptement d'une Étude.»

Il y avait des taches de vin, des pâtés et des paraphes qui ressemblaient à des feux d'artifice. Pour faire bien comprendre le cachet de vérité qu'on avait su imprimer à ce registre, il suffira de rapporter le procès-verbal de la prétendue réception d'Oscar.

«Aujourd'hui lundi, 25 novembre 1822, après une séance tenue hier rue de la Cerisaie, quartier de l'Arsenal, chez madame Clapart, mère de l'aspirant basochien, Oscar Husson, nous, soussignés, déclarons que le repas de réception a surpassé notre attente. Il se composait de radis noirs et roses, de cornichons, anchois, beurre et olives pour hors-d'œuvre; d'un succulent potage au riz qui témoigne d'une sollicitude maternelle, car nous y avons reconnu un délicieux goût de volaille, et, par l'aveu du récipiendaire, nous avons appris qu'en effet l'abatis d'une belle daube préparée par les soins de madame Clapart avait été judicieusement inséré dans le pot-au-feu fait à domicile avec des soins qui ne se prennent que dans les ménages.

»Item, la daube entourée d'une mer de gelée, due à la mère dudit.

»Item, une langue de bœuf aux tomates qui ne nous a pas trouvés automates.

»Item, une compote de pigeons d'un goût à faire croire que les anges l'avaient surveillée.

»Item, une timbale de macaroni devant des pots de crème au chocolat.

»Item, un dessert composé de onze plats délicats, parmi lesquels, malgré l'état d'ivresse où seize bouteilles de vins d'un choix exquis nous avaient mis, nous avons remarqué une compote de pêches d'une délicatesse auguste et mirobolante.

»Les vins de Roussillon et ceux de la côte du Rhône ont enfoncé complétement ceux de Champagne et de Bourgogne. Une bouteille de marasquin et une de kirsch ont, malgré du café exquis, achevé de nous plonger dans une extase œnologique telle, qu'un de nous, le sieur Hérisson, s'est trouvé dans le bois de Boulogne en se croyant encore au boulevard du Temple; et que Jacquinaut, le petit clerc, âgé de quatorze ans, s'est adressé à des bourgeoises âgées de cinquante-sept ans, en les prenant pour des femmes faciles, dont acte.

»Il est dans les statuts de notre ordre une loi sévèrement gardée, c'est de laisser les aspirants aux priviléges de la Basoche mesurer les magnificences de leur bienvenue à leur fortune, car il est de notoriété publique que personne ne se livre à Thémis avec des rentes, et que tout clerc est assez sévèrement tenu par ses père et mère. Aussi constatons-nous avec les plus grands éloges la conduite de madame Clapart, veuve en premières noces de monsieur Husson, père de l'impétrant, et disons qu'il est digne des hourras qui ont été poussés au dessert, et avons tous signé.»

Trois clercs avaient été déjà pris à cette mystification, et trois réceptions réelles étaient constatées dans ce registre imposant.

Le jour de l'arrivée de chaque néophyte à l'Étude, le petit clerc avait mis à leur place sur leur pancarte les archives architriclino-basochiennes, et les clercs jouissaient du spectacle que présentait la physionomie du nouveau venu pendant qu'il étudiait ces pages bouffonnes. Inter pocula, chaque récipiendaire avait appris le secret de cette farce basochienne, et cette révélation leur inspira, comme on l'espérait, le désir de mystifier les clercs à venir.

Chacun maintenant peut imaginer la figure que firent les quatre clercs et le petit clerc à ce mot d'Oscar, devenu mystificateur à son tour:—En avant le livre!

Dix minutes après cette exclamation, un beau jeune homme, d'une belle taille et d'une figure agréable, se présenta, demanda monsieur Desroches, et se nomma sans hésiter à Godeschal.

—Je suis Frédéric Marest, dit-il, et viens pour occuper ici la place de troisième clerc.

—Monsieur Husson, dit Godeschal à Oscar, indiquez à monsieur sa place, et mettez-le au fait des habitudes de notre travail.

Le lendemain, le clerc trouva le livre en travers sur sa pancarte; mais, après en avoir parcouru les premières pages, il se mit à rire, n'invita point l'Étude, et le replaça devant lui.

—Messieurs, dit-il au moment de s'en aller vers cinq heures, j'ai un cousin premier clerc de notaire chez maître Léopold Hannequin, je le consulterai sur ce que je dois faire pour ma bienvenue.

—Cela va mal, s'écria Godeschal, il n'a pas l'air d'un novice, le futur magistrat!

—Nous le taonnerons, dit Oscar.

Le lendemain à deux heures, Oscar vit entrer et reconnut dans la personne du maître clerc d'Hannequin, Georges Marest.

—Hé! voilà l'ami d'Ali-Pacha, s'écria-t-il d'un air dégagé.

—Tiens! vous voilà ici, monsieur l'ambassadeur, répondit Georges en se rappelant Oscar.

—Eh! vous vous connaissez donc? demanda Godeschal à Georges.

—Je le crois bien, nous avons fait des sottises ensemble, dit Georges, il y a de cela plus de deux ans... Oui, je suis sorti de chez Crottat pour entrer chez Hannequin, précisément à cause de cette affaire...

—Quelle affaire? demanda Godeschal.

—Oh! rien, répondit Georges à un signe d'Oscar. Nous avons voulu mystifier un pair de France, et c'est lui qui nous a roulés... Ah çà! vous voulez donc tirer une carotte à mon cousin...

—Nous ne tirons pas de carottes, dit Oscar avec dignité, voici notre charte.

Et il présenta le fameux registre à la place où se trouvait une sentence d'exclusion portée contre un réfractaire qui, pour fait de ladrerie, avait été forcé de quitter l'Étude en 1788.

—Je crois bien que c'est une carotte, car en voici les racines, répliqua Georges en désignant ces bouffonnes archives. Mais mon cousin et moi, nous sommes riches, nous vous flanquerons une fête comme vous n'en aurez jamais eu, et qui stimulera votre imagination au procès-verbal. A demain, dimanche, au Rocher de Cancale, à deux heures. Après, je vous mènerai passer la soirée chez madame la marquise de las Florentinas y Cabirolos, où nous jouerons et où vous trouverez l'élite des femmes de la fashion. Ainsi, messieurs de la Première Instance, reprit-il avec une morgue notariale, de la tenue, et sachez porter le vin comme les seigneurs de la Régence...

Hurrah! cria l'Étude comme un seul homme. Bravo!... Very well!... Vivat! Vivent les Marest!...

—Pontins! s'écria le petit clerc.

—Hé bien! qu'y a-t-il? demanda le patron en sortant de son cabinet. Ah! te voilà, Georges, dit-il au premier clerc, je te devine, tu viens débaucher mes clercs. Et il rentra dans son cabinet en y appelant Oscar.—Tiens, voilà cinq cents francs, lui dit-il en ouvrant sa caisse, va au Palais, et retire du greffe des Expéditions le jugement de Vandenesse contre Vandenesse, il faut le signifier ce soir, s'il est possible. J'ai promis une prompte de vingt francs à Simon; attends le jugement s'il n'est pas prêt, ne te laisse pas entortiller; car Derville est capable, dans l'intérêt de son client, de nous mettre des bâtons dans les roues. Le comte Félix de Vandenesse est plus puissant que son frère l'ambassadeur, notre client. Ainsi aie les yeux ouverts, et à la moindre difficulté, reviens me trouver.

Oscar partit avec l'intention de se distinguer dans cette petite escarmouche, la première affaire qui se présentait depuis son installation.

Après le départ de Georges et d'Oscar, Godeschal entama son nouveau clerc sur la plaisanterie que cachait, à son sens, cette marquise de Las Florentinas y Cabirolos; mais Frédéric, avec un sang-froid et un sérieux de Procureur général, continua la mystification de son cousin; il persuada par sa façon de répondre et par ses manières à toute l'Étude que la marquise de Las Florentinas était la veuve d'un Grand d'Espagne, à qui son cousin faisait la cour. Née au Mexique et fille d'un créole, cette jeune et riche veuve se distinguait par le laisser-aller des femmes nées dans ces climats.

—Elle aime à rire, elle aime à boire, elle aime à chanter comme nous! dit-il à voix basse en citant la fameuse chanson de Béranger. Georges, ajouta-t-il, est très riche, il a hérité de son père qui était veuf, qui lui a laissé dix-huit mille livres de rentes, et avec les douze mille francs que notre oncle vient de nous laisser à chacun, il a trente mille francs par an. Aussi a-t-il payé ses dettes, et quitte-t-il le Notariat. Il espère être marquis de Las Florentinas, car la jeune veuve est marquise de son chef, et a le droit de donner ses titres à son mari.

Si les clercs restèrent extrêmement indécis à l'endroit de la comtesse, la double perspective d'un déjeuner au Rocher de Cancale et de cette soirée fashionable les mit dans une joie excessive. Ils firent toutes réserves relativement à l'Espagnole, pour la juger en dernier ressort quand ils comparaîtraient par-devant elle.

Cette comtesse de Las Florentinas y Cabirolos était tout bonnement mademoiselle Agathe-Florentine Cabirolle, première danseuse du théâtre de la Gaîté, chez qui l'oncle Cardot chantait la Mère Godichon. Un an après la perte très réparable de feu madame Cardot, l'heureux négociant rencontra Florentine au sortir de la classe de Coulon. Éclairé par la beauté de cette fleur chorégraphique, Florentine avait alors treize ans, le marchand retiré la suivit jusque dans la rue Pastourelle, où il eut le plaisir d'apprendre que le futur ornement du Ballet devait le jour à une simple portière. En quinze jours, la mère et la fille établies rue de Crussol y connurent une modeste aisance. Ce fut donc à ce protecteur des arts, selon la phrase consacrée, que le Théâtre dut ce jeune talent. Ce généreux Mécène rendit alors ces deux créatures presque folles de joie en leur offrant un mobilier d'acajou, des tentures, des tapis et une cuisine montée; il leur permit de prendre une femme de ménage, et leur apporta deux cent cinquante francs par mois. Le père Cardot, orné de ses ailes de pigeon, parut alors être un ange, et fut traité comme devait l'être un bienfaiteur. Pour la passion du bonhomme, ce fut l'âge d'or.

Pendant trois ans, le chantre de la mère Godichon eut la haute politique de maintenir mademoiselle Cabirolle et sa mère dans ce petit appartement, à deux pas du théâtre; puis il donna, par amour pour la chorégraphie, Vestris pour maître à sa protégée. Aussi eut-il, vers 1820, le bonheur de voir danser à Florentine son premier pas dans le ballet d'un mélodrame à spectacle, intitulé les Ruines de Babylone. Florentine comptait alors seize printemps. Quelque temps après ce début, le père Cardot était déjà devenu un vieux grigou pour sa protégée; mais comme il eut la délicatesse de comprendre qu'une danseuse du Théâtre de la Gaîté avait un certain rang à garder, et qu'il porta son secours mensuel à cinq cents francs par mois, s'il ne redevint pas un ange, il fut du moins un ami pour la vie, un second père. Ce fut l'âge d'argent.

De 1820 à 1823, Florentine acquit l'expérience dont doivent jouir toutes les danseuses de dix-neuf à vingt ans. Ses amies furent les illustres Mariette et Tullia, deux Premiers Sujets de l'Opéra; Florine, puis la pauvre Coralie, sitôt ravie aux arts, à l'amour et à Camusot. Comme le petit père Cardot avait acquis de son côté cinq ans de plus, il était tombé dans l'indulgence de cette demi-paternité que conçoivent les vieillards pour les jeunes talents qu'ils ont élevés et dont les succès sont devenus les leurs. D'ailleurs où et comment un homme de soixante-huit ans eût-il refait un attachement semblable, retrouvé de Florentine qui connût si bien ses habitudes et chez laquelle il pût chanter avec ses amis la Mère Godichon. Le petit père Cardot se trouva donc sous un joug à demi conjugal et d'une force irrésistible. Ce fut l'âge d'airain.

Pendant les cinq ans de l'âge d'or et de l'âge d'argent, Cardot économisa quatre-vingt-dix mille francs. Ce vieillard, plein d'expérience, avait prévu que, lorsqu'il arriverait à soixante-dix ans, Florentine serait majeure; elle débuterait peut-être à l'Opéra, sans doute elle voudrait étaler le luxe d'un Premier Sujet. Quelques jours avant la soirée dont il s'agit, le père Cardot avait dépensé quarante-cinq mille francs afin de mettre sur un certain pied sa Florentine pour laquelle il avait repris l'ancien appartement où feu Coralie faisait le bonheur de Camusot. A Paris, il en est des appartements et des maisons, comme des rues, ils ont des prédestinations. Enrichie d'une magnifique argenterie, le Premier Sujet du Théâtre de la Gaîté donnait de beaux dîners, dépensait trois cents francs par mois pour sa toilette, ne sortait plus qu'en remise, avait femme de chambre, cuisinière et petit laquais. Enfin, on ambitionnait un ordre de début à l'Opéra. Le Cocon-d'Or fit alors hommage à son ancien chef de ses produits les plus splendides pour plaire à mademoiselle Cabirolle, dite Florentine, comme il avait, trois ans auparavant, comblé les vœux de Coralie, mais toujours à l'insu de la fille du père Cardot, car le père et le gendre s'entendaient à merveille pour garder le décorum au sein de la famille. Madame Camusot ne savait rien ni des dissipations de son mari ni des mœurs de son père. Donc, la magnificence qui éclatait rue de Vendôme chez mademoiselle Florentine eût satisfait les comparses les plus ambitieuses. Après avoir été le maître pendant sept ans, Cardot se sentait entraîné par un remorqueur d'une puissance de caprice illimitée. Mais le malheureux vieillard aimait!... Florentine devait lui fermer les yeux, il comptait lui léguer une centaine de mille francs. L'âge de fer avait commencé!

Georges Marest, riche de trente mille livres de rente, beau garçon, courtisait Florentine. Toutes les danseuses ont la prétention d'aimer comme les aiment leurs protecteurs, d'avoir un jeune homme qui les mène à la promenade et leur arrange de folles parties de campagne. Quoique désintéressée, la fantaisie d'un Premier Sujet est toujours une passion qui coûte quelques bagatelles à l'heureux mortel choisi. Ce sont les dîners chez les restaurateurs, les loges au spectacle, les voitures pour aller aux environs de Paris et pour en revenir, des vins exquis consommés à profusion, car les danseuses vivent comme vivaient autrefois les athlètes. Georges s'amusait comme s'amusent les jeunes gens qui passent de la discipline paternelle à l'indépendance, et la mort de son oncle, en doublant presque sa fortune, changeait ses idées. Tant qu'il n'eut que les dix-huit mille livres de rente laissées par son père et sa mère, son intention fut d'être notaire; mais, selon le mot de son cousin aux clercs de Desroches, il fallait être stupide pour commencer un état avec la fortune que l'on a quand on le quitte. Donc, le premier clerc célébrait son premier jour de liberté par ce déjeuner qui servait en même temps à payer la bienvenue de son cousin. Plus sage que Georges, Frédéric persistait à suivre la carrière du Ministère public. Comme un beau jeune homme aussi bien fait et aussi déluré que Georges pouvait très bien épouser une riche créole, que le marquis de Las Florentinas y Cabirolos avait bien pu, dans ses vieux jours, au dire de Frédéric à ses futurs camarades, prendre pour femme plutôt une belle fille qu'une fille noble, les clercs de l'Étude de Desroches, tous issus de familles pauvres, n'ayant jamais hanté le grand monde, se mirent dans leurs plus beaux habits, assez impatients tous de voir la marquise mexicaine de Las Florentinas y Cabirolos.

—Quel bonheur, dit Oscar à Godeschal, en se levant le matin, que je me sois commandé un habit, un pantalon, un gilet neufs, une paire de bottes, et que ma chère mère m'ait fait un nouveau trousseau pour ma promotion au grade de second clerc! J'ai six chemises à jabot et en belle toile sur les douze qu'elle m'a données... Nous allons nous montrer! Ah! si l'un de nous pouvait enlever la marquise à ce Georges Marest...

—Belle occupation pour un clerc de l'Étude de maître Desroches!... s'écria Godeschal. Tu ne dompteras donc jamais ta vanité, moutard?

—Ah! monsieur, dit madame Clapart qui apportait à son fils des cravates et qui entendit le propos du maître clerc, Dieu veuille que mon Oscar suive vos bons avis. C'est ce que je lui dis sans cesse: Imite monsieur Godeschal, écoute ses conseils!

—Il va, madame, répondit le maître clerc; mais il ne faudrait pas faire beaucoup de maladresses comme celle d'hier pour se perdre dans l'esprit du patron. Le patron ne conçoit point qu'on ne sache pas réussir. Pour première affaire, il donne à votre fils à enlever l'expédition d'un jugement dans une affaire de succession où deux grands seigneurs, deux frères, plaident l'un contre l'autre, et Oscar s'est laissé dindonner... Le patron était furieux. C'est tout au plus si j'ai pu réparer cette sottise en allant ce matin, dès six heures, trouver le commis-greffier, de qui j'ai obtenu d'avoir le jugement demain à sept heures et demie.

—Ah! Godeschal, s'écria Oscar en allant à son premier clerc et en lui serrant la main, vous êtes un véritable ami.

—Ah! monsieur, dit madame Clapart, une mère est bien heureuse de savoir à son fils un ami tel que vous, et vous pouvez compter sur une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie. Oscar, défie-toi de ce Georges Marest, il a été déjà la cause de ton premier malheur dans la vie.

—En quoi donc? demanda Godeschal.

La trop confiante mère expliqua succinctement au premier clerc l'aventure arrivée à son pauvre Oscar dans la voiture de Pierrotin.

—Je suis sûr, dit Godeschal, que ce blagueur-là nous a préparé quelque tour de sa façon pour ce soir... Moi, je n'irai pas chez la comtesse de Las Florentinas, ma sœur a besoin de moi pour les stipulations d'un nouvel engagement, je vous quitterai donc au dessert; mais, Oscar, tiens-toi sur tes gardes. On vous fera peut-être jouer, il ne faut pas que l'Étude de Desroches recule. Tiens, tu joueras pour nous deux, voilà cent francs, dit ce brave garçon en donnant cette somme à Oscar dont la bourse allait être mise à sec par le bottier et le tailleur. Sois prudent, songe à ne pas jouer au delà de nos cent francs; ne te laisse griser ni par le jeu ni par les libations. Saperlotte! un second clerc a déjà du poids, il ne doit pas jouer sur parole, ni dépasser une certaine limite en toute chose. Dès qu'on est second clerc, il faut songer à devenir avoué. Ainsi, ni trop boire, ni trop jouer, garder un maintien convenable, voilà la règle de ta conduite. Surtout n'oublie pas de rentrer à minuit, car demain tu dois être au Palais à sept heures pour y prendre ton jugement. Il n'est pas défendu de s'amuser, mais les affaires avant tout.

—Entends-tu bien, Oscar? dit madame Clapart. Vois combien monsieur Godeschal est indulgent, et comme il sait concilier les plaisirs de la jeunesse et les obligations de son état.

Madame Clapart, en voyant venir le tailleur et le bottier qui demandaient Oscar, resta seule un moment avec le premier clerc pour lui rendre les cent francs qu'il venait de donner.

—Ah! monsieur! lui dit-elle, les bénédictions d'une mère vous suivront partout et dans toutes vos entreprises.

La mère eut alors le suprême bonheur de voir son fils bien mis: elle lui apportait une montre d'or achetée de ses économies, pour le récompenser de sa conduite.

—Tu tires à la conscription dans huit jours, lui dit-elle, et comme il fallait prévoir le cas où tu aurais un mauvais numéro, je suis allée voir ton oncle Cardot, il est fort content de toi. Ravi de te savoir second clerc à vingt ans, et de tes succès à l'examen de l'École de Droit, il a promis l'argent nécessaire pour t'acheter un remplaçant. N'éprouves-tu pas un certain contentement en voyant combien une bonne conduite est récompensée? Si tu endures des privations, songe au bonheur de pouvoir, dans cinq ans d'ici, traiter d'une Étude. Enfin pense, mon bon chat, combien tu rends ta mère heureuse...

La figure d'Oscar, un peu maigrie par l'étude, avait pris une physionomie à laquelle l'habitude des affaires imprimait une expression sérieuse. Sa croissance était finie, et sa barbe avait poussé. L'adolescence enfin faisait place à la virilité. La mère ne put s'empêcher d'admirer son fils, et l'embrassa tendrement en lui disant:—Amuse-toi, mais souviens-toi des avis de ce bon monsieur Godeschal. Ah! tiens, j'oubliais! voici le cadeau de notre ami Moreau, un joli portefeuille.

—J'en ai d'autant plus besoin, que le patron m'a remis cinq cents francs pour retirer ce damné jugement Vandenesse contre Vandenesse, et que je ne veux pas les laisser dans ma chambre.

—Tu vas les garder sur toi, dit la mère effrayée. Et si tu perdais une pareille somme! ne devrais-tu pas plutôt la confier à monsieur Godeschal?

—Godeschal! cria Oscar qui trouva l'idée de sa mère excellente.

Godeschal, comme tous les clercs le dimanche, avait l'emploi de son temps entre dix heures et deux heures, il était déjà parti.

Quand sa mère le quitta, Oscar alla flâner sur les boulevards en attendant l'heure du déjeuner. Comment ne pas promener cette belle toilette qu'il portait avec un orgueil et un plaisir que se rappelleront tous les jeunes gens qui se sont trouvés dans la gêne au début de la vie? Un joli gilet de cachemire à fond bleu et à châle, un pantalon de casimir noir à plis, un habit noir bien fait, et une canne à pomme de vermeil achetée de ses économies, causaient une joie assez naturelle à ce pauvre garçon qui pensait à la manière dont il était vêtu le jour du voyage à Presles, en se souvenant de l'effet que Georges avait alors produit sur lui. Oscar avait en perspective une journée de délices, il devait voir le soir le beau monde pour la première fois! Avouons-le! chez un clerc sevré de plaisirs, et qui, depuis si longtemps, aspirait à quelque débauche, les sens déchaînés pouvaient lui faire oublier les sages recommandations de Godeschal et de sa mère. A la honte de la jeunesse, jamais les conseils et les avis ne manquent. Outre les recommandations du matin, Oscar éprouvait en lui-même un mouvement d'aversion contre Georges, il se sentait humilié devant ce témoin de la scène du salon de Presles, quand Moreau l'avait jeté aux pieds du comte de Sérisy.

L'Ordre Moral a ses lois, elles sont implacables, et l'on est toujours puni de les avoir méconnues. Il en est une surtout à laquelle l'animal lui-même obéit sans discussion, et toujours. C'est celle qui nous ordonne de fuir quiconque nous a nui une première fois, avec ou sans intention, volontairement ou involontairement. La créature de qui nous avons reçu dommage ou déplaisir nous sera toujours funeste. Quel que soit son rang, à quelque degré d'affection qu'elle nous appartienne, il faut rompre avec elle, elle nous est envoyée par notre mauvais génie. Quoique le sentiment chrétien s'oppose à cette conduite, l'obéissance à cette loi terrible est essentiellement sociale et conservatrice. La fille de Jacques II, qui s'assit sur le trône de son père, avait dû lui faire plus d'une blessure avant l'usurpation. Judas avait certainement donné quelque coup meurtrier à Jésus avant de le trahir. Il est en nous une vue intérieure, l'œil de l'âme, qui pressent les catastrophes, et la répugnance que nous éprouvons pour cet être fatal est le résultat de cette prévision; si la religion nous ordonne de la vaincre, il nous reste la défiance dont la voix doit être incessamment écoutée. Oscar pouvait-il, à vingt ans, avoir tant de sagesse?

Hélas! quand, à deux heures et demie, Oscar entra dans le salon du Rocher de Cancale où se trouvaient trois invités, outre les clercs, à savoir: un vieux capitaine de dragons, nommé Giroudeau; Finot, journaliste qui pouvait faire débuter Florentine à l'Opéra; du Bruel, un auteur ami de Tullia, l'une des rivales de Mariette à l'Opéra, le second clerc sentit son hostilité secrète s'évanouir aux premières poignées de main, dans les premiers élans d'une causerie entre jeunes gens, devant une table de douze couverts splendidement servie. Georges fut d'ailleurs charmant pour Oscar.

—Vous suivez, lui dit-il, la diplomatie privée, car quelle différence y a-t-il entre un ambassadeur et un avoué? uniquement celle qui sépare une nation d'un individu. Les ambassadeurs sont les avoués des peuples! Si je puis vous être utile, venez me trouver.

—Ma foi, dit Oscar, je puis vous l'avouer aujourd'hui, vous avez été la cause d'un grand malheur pour moi...

—Bah! fit Georges après avoir écouté le récit des tribulations du clerc; mais c'est le comte de Sérisy qui s'est mal conduit. Sa femme?... je n'en voudrais pas. Et le gars a beau être Ministre d'État, pair de France, je ne voudrais pas être dans sa peau rouge. C'est un petit esprit, je me moque bien de lui maintenant.

Oscar entendit avec un vrai plaisir les plaisanteries de Georges sur le comte de Sérisy, car elles diminuaient, en quelque sorte, la gravité de sa faute; et il abonda dans le sens haineux de l'ex-clerc de notaire qui s'amusait à prédire à la Noblesse les malheurs que la Bourgeoisie rêvait alors, et que 1830 devait réaliser. A trois heures et demie, on se mit à officier. Le dessert n'apparut qu'à huit heures, chaque service exigea deux heures. Il n'y a que des clercs pour manger ainsi! Les estomacs de dix-huit à vingt ans sont, pour la Médecine, des faits inexplicables. Les vins furent dignes de Borrel, qui remplaçait à cette époque l'illustre Balaine, le créateur du premier des restaurants parisiens pour la délicatesse et la perfection de la cuisine, c'est-à-dire du monde entier.

On rédigea le procès-verbal de ce festin de Balthazar au dessert, en commençant par: Inter pocula aurea restauranti, qui vulgò dicitur Rupes Cancali. D'après ce début, chacun peut imaginer la belle page qui fut ajoutée sur ce Livre d'Or des déjeuners basochiens.

Godeschal disparut après avoir signé, laissant les onze convives, stimulés par l'ancien capitaine de la Garde Impériale, se livrer aux vins, aux toasts et aux liqueurs d'un dessert dont les pyramides de fruits et de primeurs ressemblaient aux obélisques de Thèbes. A dix heures et demie, le petit clerc de l'Étude fut dans un état qui ne lui permit plus de rester, Georges l'emballa dans un fiacre en donnant l'adresse de la mère et payant la course. Les dix convives, tous gris comme Pitt et Dundas, parlèrent alors d'aller à pied par les boulevards, vu la beauté du temps, chez la marquise de Las Florentinas y Cabirolos, où, vers minuit, ils devaient trouver la plus brillante société. Tous avaient soif de respirer l'air à pleins poumons; mais, excepté Georges, Giroudeau, du Bruel et Finot, habitués aux orgies parisiennes, personne ne put marcher. Georges envoya chercher trois calèches chez un loueur de voitures, et promena son monde pendant une heure sur les boulevards extérieurs, depuis Montmartre jusqu'à la barrière du Trône. On revint par Bercy, les quais et les boulevards, jusqu'à la rue de Vendôme.

Les clercs voletaient encore dans le ciel meublé de fantaisies où l'ivresse enlève les jeunes gens, quand leur amphitryon les introduisit au milieu des salons de Florentine. Là, scintillaient des princesses de théâtre qui, sans doute instruites de la plaisanterie de Frédéric, s'amusaient à singer les femmes comme il faut. On prenait alors des glaces. Les bougies allumées faisaient flamber les candélabres. Les laquais de Tullia, de madame du Val-Noble et de Florine, tous en grande livrée, servaient des friandises sur des plateaux d'argent. Les tentures, chefs-d'œuvre de l'industrie lyonnaise, rattachées par des cordelières d'or, étourdissaient les regards. Les fleurs des tapis ressemblaient à un parterre. Les plus riches babioles, des curiosités, papillotaient aux yeux. Dans le premier moment et dans l'état où Georges les avait mis, les clercs et surtout Oscar crurent à la marquise de Las Florentinas y Cabirolos. L'or reluisait sur quatre tables de jeu dressées dans la chambre à coucher. Dans le salon, les femmes s'adonnaient à un vingt et un tenu par Nathan, le célèbre auteur. Après avoir erré, gris et presque endormis, sur les sombres boulevards extérieurs, les clercs se réveillaient donc dans un vrai palais d'Armide. Oscar, présenté par Georges à la prétendue marquise, resta tout hébété, ne reconnaissant pas la danseuse de la Gaîté dans cette femme aristocratiquement décolletée, enrichie de dentelles, presque semblable à une vignette de keepsake, et qui le reçut avec des grâces et des façons sans analogie dans le souvenir ou dans l'imagination d'un clerc tenu si sévèrement. Après avoir admiré toutes les richesses de cet appartement, les belles femmes qui s'y gaudissaient, et qui toutes avaient fait assaut de toilette entre elles pour l'inauguration de cette splendeur, Oscar fut pris par la main et conduit par Florentine à la table du vingt et un.

—Venez, que je vous présente à la belle marquise d'Anglade, une de mes amies...

Et elle mena le pauvre Oscar à la jolie Fanny-Beaupré qui remplaçait depuis deux ans feu Coralie dans les affections de Camusot. Cette jeune actrice venait de se faire une réputation dans un rôle de marquise d'un mélodrame de la Porte-Saint-Martin, intitulé: La Famille d'Anglade, un succès du temps.

—Tiens, ma chère, dit Florentine, je te présente un charmant enfant que tu peux associer à ton jeu.

—Ah! voilà qui sera gentil, répondit avec un charmant sourire l'actrice en toisant Oscar, je perds, nous allons être de moitié, n'est-ce pas?

—Madame la marquise, je suis à vos ordres, dit Oscar en s'asseyant auprès de la jolie actrice.

—Mettez l'argent, dit-elle, je le jouerai, vous me porterez bonheur! Tenez, voilà mes derniers cent francs...

Et elle sortit d'une bourse, dont les coulants étaient ornés de diamants, cinq pièces d'or. Oscar tira ses cent francs en pièces de cent sous, honteux déjà de mêler d'ignobles écus à des pièces d'or. En dix tours l'actrice perdit les deux cents francs.

—Allons, c'est bête! s'écria-t-elle, je vais faire la banque, moi. Nous restons ensemble, n'est-ce pas? dit-elle à Oscar.

Fanny-Beaupré s'était levée, et le jeune clerc, qui se vit comme elle l'objet de l'attention de toute la table, n'osa pas se retirer en disant que sa bourse logeait le diable. Oscar se trouva sans voix, sa langue devenue lourde resta collée à son palais.

—Prête-moi cinq cents francs? dit l'actrice à la danseuse.

Florentine apporta cinq cents francs qu'elle alla prendre à Georges qui venait de passer huit fois à l'écarté.

—Nathan a gagné douze cents francs, dit l'actrice au clerc, les banquiers gagnent toujours, ne nous laissons pas embêter, lui souffla-t-elle dans l'oreille.

Les gens qui ont du cœur, de l'imagination et de l'entraînement, comprendront comment le pauvre Oscar ouvrit son portefeuille, et en sortit le billet de cinq cents francs. Il regardait Nathan, le célèbre auteur, qui se remit avec Florine à jouer gros jeu contre la banque.

—Allons, mon petit, empoignez! lui cria Fanny-Beaupré en faisant signe à Oscar de ramasser deux cents francs que Florine et Nathan avaient pontés.

L'actrice ne ménageait pas les plaisanteries et les railleries à ceux qui perdaient. Elle animait le jeu par des lazzis qu'Oscar trouvait bien singuliers; mais la joie étouffa ces réflexions, car les deux premiers tours produisirent un gain de deux mille francs. Oscar avait envie de feindre une indisposition et de s'enfuir en laissant là sa partenaire, mais l'honneur le clouait là. Trois autres tours enlevèrent les bénéfices. Oscar se sentit une sueur froide dans le dos, il se dégrisa complétement. Les deux derniers tours enlevèrent les mille francs de la mise en commun; Oscar eut soif et avala coup sur coup trois verres de punch glacé. L'actrice emmena le pauvre clerc dans la chambre à coucher en lui débitant des fariboles. Mais là le sentiment de sa faute accabla tellement Oscar, à qui la figure de Desroches apparut comme en songe, qu'il alla s'asseoir sur une magnifique ottomane, dans un coin sombre; il se mit un mouchoir sur les yeux: il pleurait! Florentine aperçut cette pose de la douleur qui possède un caractère sincère et qui devait frapper une mime; elle courut à Oscar, lui ôta son bandeau, vit les larmes, et l'emmena dans un boudoir.

—Qu'as-tu, mon petit? lui demanda-t-elle.

A cette voix, à ce mot, à l'accent, Oscar, qui reconnut une bonté maternelle dans la bonté des filles, répondit:—J'ai perdu cinq cents francs que mon patron m'a remis pour retirer demain un jugement, je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau, je suis déshonoré...

—Êtes-vous bête? dit Florentine. Restez là, je vais vous apporter mille francs, vous tâcherez de tout regagner; mais ne risquez que cinq cents francs, afin de conserver l'argent de votre patron. Georges joue crânement bien l'écarté, pariez pour lui...

Dans la cruelle position où se trouvait Oscar, il accepta la proposition de la maîtresse de la maison.

—Ah! se dit-il, il n'y a que des marquises capables de ces traits-là... Belle, noble et richissime, est-il heureux, ce Georges!

Il reçut de Florentine les mille francs en or, et vint parier pour son mystificateur. Georges avait déjà passé quatre fois, quand Oscar vint se mettre de son côté. Les joueurs virent arriver ce nouveau parieur avec plaisir, car tous, avec l'instinct des joueurs, se rangèrent du côté de Giroudeau, le vieil officier de l'Empire.

—Messieurs, dit Georges, vous serez punis de votre défection, je me sens en veine. Allons, Oscar, nous les enfoncerons!

Georges et son partenaire perdirent cinq parties de suite. Après avoir dissipé ses mille francs, Oscar, que la rage du jeu saisit, voulut prendre les cartes. Par l'effet d'un hasard assez commun à ceux qui jouent pour la première fois, il gagna; mais Georges lui fit tourner la tête par des conseils: il lui disait de jeter des cartes et les lui arrachait souvent des mains, en sorte que la lutte de ces deux volontés, de ces deux inspirations, nuisit au jet de la veine. Aussi, vers trois heures du matin, après des retours de fortune et des gains inespérés, en buvant toujours du punch, Oscar arriva-t-il à ne plus avoir que cent francs. Il se leva la tête lourde et perdue, fit quelques pas et tomba dans le boudoir sur un sofa, les yeux fermés par un sommeil de plomb.

—Mariette, disait Fanny-Beaupré à la sœur de Godeschal qui était arrivée à deux heures après minuit, veux-tu dîner ici demain, mon Camusot y sera avec le père Cardot, nous les ferons enrager?...

—Comment! s'écria Florentine, mais mon vieux chinois ne m'a pas prévenue.

—Il doit venir ce matin te prévenir qu'il chante la Mère Godichon, reprit Fanny-Beaupré, c'est bien le moins qu'il étrenne son appartement, ce pauvre homme.

—Que le diable l'emporte avec ses orgies! s'écria Florentine. Lui et son gendre, ils sont pires que des magistrats ou que des directeurs de théâtre. Après tout, on dîne très bien ici, Mariette, dit-elle au Premier Sujet de l'Opéra, Cardot commande toujours le menu chez Chevet; viens avec ton duc de Maufrigneuse, nous rirons, nous les ferons danser en Tritons!

En entendant les noms de Cardot et de Camusot, Oscar fit un effort pour vaincre le sommeil; mais il ne put que balbutier un mot qui ne fut pas entendu, et retomba sur le coussin de soie.

—Tiens, tu as des provisions pour ta nuit, dit en riant à Florentine Fanny-Beaupré.

—Oh! le pauvre garçon! il est ivre de punch et de désespoir. C'est le second clerc de l'Étude où est ton frère, dit Florentine à Mariette; il a perdu l'argent que son patron lui a remis pour les affaires de l'Étude. Il voulait se tuer, et je lui ai prêté mille francs que ces brigands de Finot et de Giroudeau lui ont gagnés. Pauvre innocent!

—Mais il faut le réveiller, dit Mariette, mon frère ne badine pas, ni son patron non plus.

—Oh! réveille-le si tu peux, et emmène-le, dit Florentine en retournant dans ses salons pour recevoir les adieux de ceux qui s'en allaient.

On se mit à danser des danses dites de caractère, et quand vint le jour, Florentine se coucha, fatiguée, en oubliant Oscar à qui personne ne songea, mais qui dormait du plus profond sommeil.

Vers onze heures du matin, une voix terrible éveilla le clerc qui, reconnaissant son oncle Cardot, crut se tirer d'embarras en feignant de dormir et se tenant la face dans les beaux coussins de velours jaune sur lesquels il avait passé la nuit.

—Vraiment, ma petite Florentine, disait le respectable vieillard, ce n'est ni sage ni gentil, tu as dansé hier dans les Ruines, et tu as passé la nuit à une orgie? Mais c'est vouloir perdre ta fraîcheur, sans compter qu'il y a vraiment de l'ingratitude à inaugurer ces magnifiques appartements sans moi, avec des étrangers, à mon insu!... Qui sait ce qui est arrivé?

—Vieux monstre! s'écria Florentine, n'avez-vous pas une clef pour entrer à toute heure et à tout moment chez moi? Le bal a fini à cinq heures et demie, et vous avez la cruauté de me réveiller à onze heures!...

—Onze heures et demie, Titine, fit humblement observer Cardot: je me suis levé de bonne heure pour commander à Chevet un dîner d'archevêque... Ils ont abîmé tes tapis, quel monde as-tu donc reçu?...

—Vous ne devriez pas vous en plaindre, car Fanny-Beaupré m'a dit que vous veniez avec Camusot, et pour vous faire plaisir j'ai invité Tullia, du Bruel, Mariette, le duc de Maufrigneuse, Florine et Nathan. Ainsi, vous aurez les cinq plus belles créatures qui jamais aient été vues à la lumière d'une rampe! et l'on vous dansera des pas de Zéphire.

—C'est se tuer que de mener une pareille vie! s'écria le père Cardot. Combien de verres cassés! quel pillage! l'antichambre fait frémir...

En ce moment l'agréable vieillard resta stupide et comme charmé semblable à un oiseau qu'un reptile attire. Il apercevait le profil d'un jeune corps habillé de drap noir.

—Ah! mademoiselle Cabirolle!... dit-il enfin.

—Eh bien, quoi? demanda-t-elle.

Le regard de la danseuse prit la direction de celui du petit père Cardot; et, quand elle eut reconnu le second clerc, elle fut prise d'un fou rire qui non-seulement interloqua le vieillard, mais qui contraignit Oscar à se montrer, car Florentine le prit par le bras et pouffa de rire en voyant les deux mines contrites de l'oncle et du neveu.

—Vous ici, mon neveu?...

—Ah! c'est votre neveu? s'écria Florentine dont le fou rire recommença. Vous ne m'aviez jamais parlé de ce neveu-là. Mariette ne vous a donc pas emmené? dit-elle à Oscar qui resta pétrifié. Que va-t-il devenir, ce pauvre garçon?

—Ce qu'il voudra, répliqua sèchement le bonhomme Cardot qui marcha vers la porte pour s'en aller.

—Un instant, papa Cardot, vous allez tirer votre neveu du mauvais pas où il est par ma faute, car il a joué l'argent de son patron, cinq cents francs, qu'il a perdus, outre mille francs à moi que je lui ai donnés pour se rattraper.

—Malheureux, tu as perdu quinze cents francs au jeu? à ton âge!

—Oh! mon oncle, mon oncle, s'écria le pauvre Oscar que ces paroles plongèrent à fond dans l'horreur de sa position et qui se jeta devant son oncle à genoux, les mains jointes. Il est midi, je suis perdu, déshonoré... Monsieur Desroches sera sans pitié! Il s'agit d'une affaire importante à laquelle il met son amour-propre. Je devais aller chercher ce matin au Greffe le jugement Vandenesse contre Vandenesse! Qu'est-il arrivé?... Que vais-je devenir?... Sauvez moi, par le souvenir de mon père et de ma tante!... Venez avec moi chez monsieur Desroches, expliquez-lui cela, trouvez des prétextes!...

Ces phrases étaient jetées à travers des pleurs et des sanglots qui eussent attendri les sphinx du désert de Louqsor.

—Eh bien, vieux grigou, s'écria la danseuse qui pleurait, laisserez-vous déshonorer votre propre neveu, le fils de l'homme à qui vous devez votre fortune, car il se nomme Oscar Husson! Sauvez-le, ou Titine te renie pour son milord!

—Mais comment se trouve-t-il ici? demanda le vieillard.

—Hé! pour avoir oublié l'heure d'aller chercher le jugement dont il parle, ne voyez-vous pas qu'il s'est grisé, qu'il est tombé là de sommeil et de fatigue? Georges et son cousin Frédéric ont régalé les clercs de Desroches au Rocher de Cancale, hier.

Le père Cardot regardait la danseuse en hésitant.

—Allons donc, vieux singe, est-ce que je ne l'aurais pas mieux caché s'il en était autrement? s'écria-t-elle.

—Tiens, voilà cinq cents francs, drôle! dit Cardot à son neveu, c'est tout ce que tu auras de moi jamais! Va t'arranger avec ton patron si tu peux. Je rendrai les mille francs que mademoiselle t'a prêtés; mais je ne veux plus entendre parler de toi.

Oscar se sauva sans vouloir en entendre davantage; mais, une fois dans la rue, il ne sut plus où aller.

Le hasard qui perd les gens et le hasard qui les sauve firent des efforts égaux pour et contre Oscar dans cette terrible matinée; mais il devait succomber avec un patron qui ne démordait pas d'une affaire une fois entamée. En rentrant chez elle, Mariette, épouvantée de ce qui pouvait arriver au pupille de son frère, avait écrit à Godeschal un mot dans lequel elle mit un billet de cinq cents francs, en prévenant son frère de la griserie et des malheurs advenus à Oscar. Cette bonne fille s'endormit en recommandant à sa femme de chambre d'aller porter ce petit paquet chez Desroches avant sept heures. De son côté, Godeschal, en se levant à six heures, ne trouva point Oscar. Il devina tout. Il prit cinq cents francs sur ses économies, et courut chez le greffier chercher le jugement, afin de présenter la signification à la signature de Desroches à huit heures. Desroches, toujours levé dès quatre heures, entra dans son Étude à sept heures. La femme de chambre de Mariette, ne trouvant point le frère de sa maîtresse à sa mansarde, descendit à l'Étude, et y fut reçue par Desroches à qui naturellement elle présenta le paquet.

—Est-ce pour affaire d'Étude? demanda le patron, je suis monsieur Desroches.

—Voyez, monsieur, dit la femme de chambre.

Desroches ouvrit la lettre et la lut. En y voyant un billet de cinq cents francs, il rentra dans son cabinet, furieux contre son second clerc. Il entendit, à sept heures et demie, Godeschal qui dictait la signification du jugement au deuxième premier clerc, et quelques instants après le bon Godeschal entra triomphant chez son patron.

—Est-ce Oscar Husson qui est allé ce matin chez Simon? demanda Desroches.

—Oui, monsieur, répondit Godeschal.

—Qui donc lui a donné l'argent? fit l'avoué.

—Vous, dit Godeschal, samedi.

—Il pleut donc des billets de cinq cents francs? s'écria Desroches. Tenez, Godeschal, vous êtes un brave garçon; mais le petit Husson ne mérite pas tant de générosité. Je hais les imbéciles, mais je hais encore davantage les gens qui font des fautes malgré les soins paternels dont on les entoure. Il remit à Godeschal la lettre de Mariette et le billet de cinq cents francs qu'elle envoyait.—Vous m'excuserez de l'avoir ouverte, reprit-il, la soubrette de votre sœur m'a dit que c'était pour affaire d'Étude. Vous congédierez Oscar.

—Le pauvre petit malheureux m'a-t-il donné du mal! dit Godeschal. Ce grand vaurien de Georges Marest est son mauvais génie, il faut qu'il le fuie comme la peste; car je ne sais pas ce dont il serait cause à une troisième rencontre.

—Comment cela? dit Desroches.

Godeschal raconta sommairement la mystification du voyage à Presles.

—Ah! dit l'avoué, dans le temps Joseph Bridau m'a parlé de cette farce, c'est à cette rencontre que nous avons dû la faveur du comte de Sérisy pour monsieur son frère.

En ce moment Moreau se montra, car il se trouvait une affaire importante pour lui dans cette succession Vandenesse. Le marquis voulait vendre en détail la terre de Vandenesse, et le comte son frère s'y opposait. Le marchand de biens essuya donc le premier feu des justes plaintes, des sinistres prophéties que Desroches fulmina contre son ex-second clerc, et il en résulta chez le plus ardent protecteur de ce malheureux enfant cette opinion que la vanité d'Oscar était incorrigible.

—Faites-en un avocat, dit Desroches, il n'a plus que sa thèse à passer; et, dans ce métier-là, ses défauts deviendront peut-être des qualités.

En ce moment Clapart, tombé malade, était gardé par sa femme, tâche pénible, devoir sans aucune récompense. L'employé tourmentait cette pauvre créature, qui jusqu'alors ignorait les atroces ennuis et les taquineries venimeuses que se permet, dans le tête-à-tête de toute une journée, un homme imbécile à demi et que la misère rendait sournoisement furieux. Enchanté de fourrer une pointe acérée dans le coin sensible de ce cœur de mère, il avait en quelque sorte deviné les appréhensions que l'avenir, la conduite et les défauts d'Oscar inspiraient à la pauvre femme. En effet, quand une mère a reçu de son enfant un assaut semblable à celui de l'affaire de Presles, elle est en des transes continuelles; et, à la manière dont sa femme vantait Oscar toutes les fois qu'il obtenait un succès, Clapart reconnaissait l'étendue des inquiétudes secrètes de la mère, et il les réveillait à tout propos.

—Enfin, Oscar va mieux que je ne l'espérais; je me le disais bien, son voyage à Presles n'était qu'une inconséquence de jeunesse. Quels sont les jeunes gens qui ne commettent pas de fautes? Ce pauvre enfant! il supporte héroïquement des privations qu'il n'eût pas connues si son pauvre père avait vécu. Dieu veuille qu'il sache contenir ses passions! etc., etc.

Or, pendant que tant de catastrophes se passaient rue de Vendôme et rue de Béthisy, Clapart, assis au coin du feu, enveloppé dans une méchante robe de chambre, regardait sa femme, occupée à faire à la cheminée de la chambre à coucher tout ensemble le bouillon, la tisane de Clapart et son déjeuner à elle.

—Mon Dieu, je voudrais bien savoir comment a fini la journée d'hier? Oscar devait déjeuner au Rocher de Cancale et aller le soir chez une marquise..

—Oh! soyez tranquille, tôt ou tard le pot aux roses se découvrira, lui dit son mari. Est-ce que vous croyez à cette marquise? Allez! un jeune homme qui a des sens, après tout, et des goûts de dépense, comme Oscar, trouve des marquises en Espagne, à prix d'or? Il vous tombera quelque matin sur les bras avec des dettes...

—Vous ne savez qu'inventer pour me désespérer! s'écria madame Clapart. Vous vous êtes plaint que mon fils mangeait vos appointements, et jamais il ne vous a rien coûté. Voici deux ans que vous n'avez aucun prétexte pour dire du mal d'Oscar, le voilà maintenant second clerc, son oncle et monsieur Moreau pourvoient à tout, et il a d'ailleurs huit cents francs d'appointements. Si nous avons du pain durant nos vieux jours, nous le devrons à ce cher enfant. En vérité, vous êtes d'une injustice...

—Vous appelez mes prévisions de l'injustice, répondit aigrement le malade.

En ce moment on sonna vivement. Madame Clapart courut ouvrir et resta dans la première pièce avec Moreau, qui venait adoucir le coup que la nouvelle légèreté d'Oscar devait porter à sa pauvre mère.

—Comment, il a perdu l'argent de l'Étude! s'écria madame Clapart en pleurant.

—Hein! quand je vous le disais! s'écria Clapart qui se montra comme un spectre à la porte du salon où la curiosité l'avait attiré.

—Mais qu'allons-nous faire de lui? demanda madame Clapart que la douleur rendit insensible à cette piqûre de Clapart.

—S'il portait mon nom, répondit Moreau, je le verrais tranquillement tirer à la conscription; et, s'il amenait un mauvais numéro, je ne lui paierais pas un homme pour le remplacer. Voici la seconde fois que votre fils commet des sottises par vanité. Eh bien! la vanité lui inspirera peut-être des actions d'éclat, qui le recommanderont dans cette carrière. D'ailleurs, six ans de service militaire lui mettront du plomb dans la tête; et, comme il n'a que sa thèse à passer, il ne sera pas si malheureux de se trouver avocat à vingt-six ans, s'il veut continuer le métier du barreau après avoir payé, comme on dit, l'impôt du sang. Cette fois, du moins, il aura été puni sévèrement, il aura pris de l'expérience, et contracté l'habitude de la subordination. Avant de faire son stage au Palais, il aura fait son stage dans la vie.

—Si c'est là votre arrêt pour un fils, dit madame Clapart, je vois que le cœur d'un père ne ressemble en rien à celui d'une mère. Mon pauvre Oscar, soldat?...

—Aimez-vous mieux le voir se jeter la tête la première dans la Seine après avoir commis une action déshonorante? Il ne peut plus être avoué, le trouvez-vous assez sage pour le mettre avocat?... En attendant l'âge de raison, que deviendra-t-il? un mauvais sujet; au moins la discipline vous le conservera...

—Ne peut-il aller dans une autre Étude? son oncle Cardot lui paiera certainement son remplaçant, il lui dédiera sa thèse.

En ce moment, le bruit d'un fiacre, dans lequel tenait tout le mobilier d'Oscar, annonça le malheureux jeune homme, qui ne tarda pas à se montrer.

—Ah! te voilà, monsieur Joli-Cœur? s'écria Clapart.

Oscar embrassa sa mère et tendit à monsieur Moreau une main que celui-ci refusa de serrer. Oscar répondit à ce mépris par un regard auquel le reproche donna une hardiesse qu'on ne lui connaissait pas.

—Écoutez, monsieur Clapart, dit l'enfant devenu homme, vous ennuyez diablement ma pauvre mère, et c'est votre droit; elle est, pour son malheur, votre femme. Mais moi, c'est autre chose! Me voilà majeur dans quelques mois; or, vous n'avez aucun droit sur moi, quand même je serais mineur. On ne vous a jamais rien demandé. Grâce à monsieur que voici, je ne vous ai pas coûté deux liards, je ne vous dois aucune espèce de reconnaissance; ainsi, laissez-moi tranquille.

Clapart, en entendant cette apostrophe, regagna sa bergère au coin du feu. Le raisonnement du second clerc et la fureur intérieure du jeune homme de vingt ans, qui venait de recevoir une leçon de son ami Godeschal, imposèrent pour toujours silence à l'imbécillité du malade.

—Un entraînement auquel vous eussiez succombé tout comme moi quand vous aviez mon âge, dit Oscar à Moreau, m'a fait commettre une faute que Desroches trouve grave et qui n'est qu'une peccadille. Je m'en veux bien plus d'avoir pris Florentine de la Gaieté pour une marquise, et des actrices pour des femmes comme il faut, que d'avoir perdu quinze cents francs au milieu d'une petite débauche où tout le monde, même Godeschal, était dans les vignes du Seigneur. Cette fois, du moins, je n'ai nui qu'à moi. Me voici corrigé. Si vous voulez m'aider, monsieur Moreau, je vous jure que les six ans pendant lesquels je dois rester clerc avant de pouvoir traiter se passeront sans....

—Halte-là, dit Moreau, j'ai trois enfants, et je ne peux m'engager à rien...

—Bien, bien, dit à son fils madame Clapart en jetant un regard de reproche à Moreau, ton oncle Cardot...

—Il n'y a plus d'oncle Cardot, répondit Oscar, qui raconta la scène de la rue de Vendôme.

Madame Clapart, qui sentit ses jambes se dérober sous le poids de son corps, alla tomber sur une chaise de la salle à manger comme foudroyée.

—Tous les malheurs ensemble!... dit-elle en s'évanouissant.

Moreau prit la pauvre mère dans ses bras et la porta sur le lit dans la chambre à coucher. Oscar demeurait immobile et comme foudroyé.

—Tu n'as plus qu'à te faire soldat, dit le marchand de biens en revenant à Oscar. Ce niais de Clapart ne me paraît pas avoir trois mois à vivre, ta mère restera sans un sou de rente, ne dois-je pas réserver pour elle le peu d'argent dont je puis disposer? Voilà ce qu'il m'était impossible de te dire devant ta mère. Soldat, tu mangeras du pain, et tu réfléchiras à la vie comme elle est pour les enfants sans fortune.