M. de Talleyrand se porte à merveille, ainsi que Pauline.

Valençay, 17 juin 1837.—Madame Adélaïde a mandé à M. de Talleyrand les détails des accidents arrivés le jour du feu d'artifice: vingt-trois personnes étouffées dans la foule, et trente-neuf blessés! Cela donne naturellement beaucoup de tristesse. Mme la duchesse d'Orléans désirait ne pas aller à la fête de l'Hôtel de Ville, et faire cesser les bals, mais on a représenté que ce serait désappointer beaucoup de monde, et faire perdre beaucoup de frais; on s'est donc borné à remettre les fêtes après l'enterrement des victimes.

Il paraît que le feu d'artifice, les illuminations et surtout la petite guerre ont été quelque chose de remarquablement beau. Il n'y a guère de fêtes populaires sans accidents, c'est ce qui me les fait toujours redouter. Les victimes appartenaient toutes à la classe ouvrière, ce qui les rendait plus intéressantes encore, puisque quelques-unes laissent leurs familles dans la misère.

Valençay, 18 juin 1837.—Pauline a fait la conquête de l'Archevêque de Bourges, Mgr de Villèle, qui s'est arrêté ici avant mon arrivée. On dit qu'elle lui a fait merveilleusement bien les honneurs du Château, avec une aisance, une grâce et une convenance remarquables. Je ne suis pas fâchée qu'elle ait été obligée de s'essayer.

On fait des restaurations considérables dans notre grand château; on a nettoyé la partie nord des fossés, on a détruit tous les mauvais petits jardins qui les encombraient; la promenade règne maintenant tout autour. Le clocher, sur l'église de la ville, fait un très joli effet. Tout me paraît avoir gagné.

Les mauvais journaux s'efforcent de comparer les malheurs du feu d'artifice aux tristes scènes du mariage de Louis XVI et à la catastrophe du bal Schwarzenberg, lors du mariage de l'Empereur Napoléon. Ils tirent de fâcheux augures de ces rapprochements. Mais quels plus désastreux rapprochements pour la branche aînée des Bourbons, que l'assassinat de M. le duc de Berry et la révolution de 1830? Et cependant, aucun malheur n'était arrivé au mariage de ce Prince. Ce n'est pas par des accidents particuliers que les Rois perdent leur trône.

Le Conseil municipal de Paris a voté cent cinquante mille francs pour les nouveaux frais de la fête. Tout est sur une si grande échelle, qu'il y a pour quatre mille francs de location de verres et de carafes; pour vingt mille francs de glaces et de rafraîchissements qui ont été distribués, le jour où la fête a été remise, aux ouvriers et aux hôpitaux. Les malades auront fait bombance: les bons mots ne manquent pas sur les prétendues indigestions qu'on leur a données.

Valençay, 19 juin 1837.—L'histoire d'un journal allemand sur la vision qu'aurait eue Mme la duchesse d'Orléans et sur sa pensée de jouer le rôle d'une seconde Jeanne d'Arc est, sans doute, stupide; cependant, il est vrai qu'il y a eu quelque chose de mystique dans sa volonté de venir en France, car M. Bresson lui-même, le prosaïque M. Bresson, m'a répété plusieurs fois ceci: «Elle se croit une vocation, et a vu un appel particulier de la Providence, dans le mariage qui lui a été proposé; sa belle-mère, qui appartient un peu à la secte des piétistes, a été dirigée par la même pensée.»

Voici encore ce qui m'a été dit par M. de Rantzau. Le jour où il lui a appris l'attentat de Meunier sur la vie du Roi, les négociations de mariage étaient déjà entamées; il n'a pas pu cacher à la Princesse son effroi du sort vers lequel elle penchait; elle lui répondit: «Arrêtez-vous, Monsieur; l'événement que vous m'apprenez, bien loin de m'ébranler, me confirme plutôt dans ma volonté: la Providence m'a, peut-être, destinée à recevoir le coup dirigé contre le Roi, et à lui sauver ainsi la vie. Je ne reculerai pas devant ma mission.»

Il y a, en elle, beaucoup d'exaltation, ce qui ne nuit pas à l'extrême simplicité de ses manières, ni au calme remarquable de son maintien; c'est une combinaison si rare, que j'en ai été beaucoup plus frappée encore que de tous ses autres avantages.

Valençay, 22 juin 1837.—Madame Adélaïde a écrit une longue lettre détaillée à M. de Talleyrand, sur la fête de l'Hôtel de Ville, qui paraît avoir été la plus belle chose du monde, incomparablement plus magnifique que tout ce qui avait été fait, jusqu'à présent, dans ce genre. L'accueil fait partout au Roi, sur son passage et à l'Hôtel de Ville, a été admirable. Il y avait cinq mille personnes à cette fête. La princesse Hélène a trouvé le diorama de Ludwiglust [78] d'une ressemblance parfaite.

Valençay, 25 juin 1837.—Voilà donc le vieux Roi d'Angleterre mort. J'ai lu, avec intérêt, la manière dont le règne de la jeune Reine a été proclamé à Londres, en sa présence, du haut du balcon de Saint-James. Cette scène, belle et touchante, a un caractère reculé qui me plaît.

Valençay, 28 juin 1837.—On dit beaucoup, à Paris, que M. Caradoc veut faire casser son mariage avec la princesse Bagration, chose très aisée; qu'il serait fait Pair, et qu'il deviendrait le mari de la jeune Reine. Il se prétend descendant des Rois d'Irlande! Tout cela est absurde, je crois, mais, en attendant, la petite Reine est si charmée de lui qu'elle ne fait et ne dit rien sans le consulter.

Voici un autre conte: Charles X avait donné au duc de Maillé un tableau pour l'église de Lormois. La famille vient de le vendre pour cinquante-trois mille francs à un marchand. Cela fait un procès avec la Liste civile, qui dit que Charles X n'avait pas le droit de donner le tableau. Il y a des mémoires imprimés pour et contre. Si le marchand est obligé de rendre le tableau, il exigera de la famille de Maillé la restitution des cinquante-trois mille francs qu'il a donnés; et la famille n'a recueilli, excepté ce tableau, que des dettes dans la succession du duc de Maillé! Il est certain que si le tableau provenait d'un des Musées ou d'un des Châteaux royaux, Charles X n'avait pas le droit de le donner!... Mais tout cela est désagréable.

Valençay, 29 juin 1837.—M. de Sémonville ayant été présenté le soir, à la table ronde, par la Reine elle-même, à Mme la duchesse d'Orléans, il a dit à la Princesse qu'il fallait toute la bonté de la Reine pour qu'il osât lui présenter une aussi vieille figure: «Vous voulez dire une aussi vieille réputation,» a repris la Princesse. Le vieux chat a rentré ses griffes, et a été content.

Valençay, 1er juillet 1837.—On m'a écrit de Paris que la situation publique est considérée comme bonne en ce moment, quoique les élections municipales aient été généralement assez mauvaises. A Strasbourg, Grenoble et Montpellier, elles ont été positivement républicaines. Beaucoup de gens prétendent que le Ministère devrait dissoudre la Chambre, qui est usée. Ils ajoutent que le mariage du Prince Royal et l'amnistie rendent le moment favorable; que, plus tard, les circonstances ne seront peut-être plus aussi avantageuses, mais que le Roi s'y refuse. M. Royer-Collard m'écrit sur le même sujet: «Je crois que M. Molé penche pour la dissolution, et le Roi lui-même, qui ne l'accepte pas encore, y sera conduit par la force des choses; cette Chambre est éreintée et ne peut plus marcher.» Et en post-scriptum, il ajoute: «J'ai vu longuement M. Molé, et je dois le revoir: il est décidé à proposer, et, par conséquent, à faire prévaloir la dissolution. Je ne le presse point, mais je suis de son avis. Cette Chambre ne peut plus marcher, et il suffit que la dissolution soit désirée et attendue pour qu'elle soit nécessaire.»

Enfin, voici ce que Mme de Lieven m'écrit au moment de partir pour l'Angleterre: «M. de Flahaut voulait la mission de compliment à Londres. Il a fallu reculer devant le général Baudrand, ce qui ajoute à la mauvaise humeur du mari et de la femme. Sébastiani est si malade qu'il n'est plus bon à rien à Londres. Je ne sais, vraiment, qui tient votre Cour informée. Mme de Flahaut travaille tant qu'elle peut à chasser Granville de Paris et à y faire nommer lord Durham, par le double motif de débarrasser Palmerston d'un compétiteur et d'avoir à Paris un ambassadeur bien intrigant. Granville avait le mérite de ne pas l'être. Dans mon opinion, il faudra contenter Durham, qui ne veut plus rester à Pétersbourg, et qui veut mieux. On dit que vos Députés s'en vont inquiets, mécontents; M. Molé dit qu'il veut la dissolution, mais que le Roi ne la veut pas.

«La dernière soirée a été nombreuse chez M. Molé. A celle de M. Guizot, il est venu cent cinquante Députés.

«Thiers a écrit, de Lucques, que la mer avait fait grand mal à sa femme.»

Valençay, 6 juillet 1837.—Voici un extrait d'une lettre de Mme de Lieven, datée de Boulogne: «J'ai vu M. Molé et M. Guizot au dernier moment. Le premier avait reçu une lettre de Barante: l'humeur de mon souverain ne s'adoucissait pas; c'était même pire que jamais, et c'est a hopeless case [79]; il y a de la folie. M. Molé est décidément jaloux de Guizot: il y aurait des choses bien risibles à vous conter sur ce sujet-là, et tout cela est nouveau depuis votre départ. Il y a de drôles de caractères dans ce monde; et comme je suis rieuse, je ris.»

J'aimerais assez à savoir les détails de cette rivalité, qui, je l'avoue, à cause de l'objet, me paraît si invraisemblable, que je crois la Princesse un peu égarée par de la vanité féminine. Elle confond la jalousie avec ce qui n'est que la susceptibilité inhérente au caractère.

J'ai eu une lettre du baron de Montmorency, exécuteur testamentaire du prince de Laval, qui m'annonce que celui-ci, par une note écrite au crayon, la veille de sa mort, m'a laissé un souvenir qu'il m'envoie. Je suis extrêmement touchée.

Rochecotte, 11 juillet 1837.—Je suis arrivée hier ici, où je viens faire une course pour mes affaires: la vallée de la Loire est superbe. Les retards éprouvés, cette année, par la végétation, ont laissé une fraîcheur inaccoutumée dans cette saison. Toutes mes plantations ont fort bien poussé: les fleurs sont en abondance, les plantes grimpantes très vivaces; j'ai tout trouvé à merveille.

Rochecotte, 12 juillet 1837.—J'ai fait, hier, tout le tour de ma maison. Les petits perfectionnements arrivent peu à peu.

Je suis très frappée de l'effet que produit, dans le salon, la Vierge Sixtine, qui a remplacé la Corinne. Celle-ci a passé dans le salon de la maison de l'Abbé. Ce changement est comme symbolique et montre la différence entre ce qui a présidé à mon passé et ce qui domine maintenant, ou, pour mieux dire, ce qui commence petit à petit à gagner du terrain: les progrès sont bien peu rapides!

Rochecotte, 13 juillet 1837.—Il n'a plu, hier, que pendant la moitié de la journée; j'ai pu faire le tour de mon petit empire que j'ai trouvé en très bon état. Je vais avoir du chagrin à m'en arracher tout à l'heure. Je vais dîner et coucher à Tours, et serai demain soir de retour à Valençay.

J'ai pu, enfin, visiter, hier, mes béliers hydrauliques [80]; rien ne tient moins de place, ne fait moins de bruit et n'opère un meilleur résultat. Beaucoup d'ouvriers viennent les visiter, plusieurs propriétaires veulent les imiter; c'est vraiment une admirable invention. J'ai maintenant de l'eau à la cuisine, aux écuries, partout, et, l'année prochaine, je me donnerai une pompe à incendie.

Valençay, 15 juillet 1837.—J'ai quitté Tours hier matin; j'ai eu, avant de partir, le triste spectacle d'un homme foudroyé par le tonnerre; son compagnon n'avait que les jambes fracassées: on le portait à l'hôpital pour les lui faire couper toutes deux.

J'ai déjeuné à Loches, où j'ai tout visité en détail; le tombeau d'Agnès Sorel, l'oratoire d'Anne de Bretagne, une église curieuse, la prison de Ludovico Sforza; j'ai admiré le panorama, qui, du haut des tours, se déploie avec magnificence. Nous nous sommes arrêtés ensuite à Montrésor, pour inspecter une des plus jolies églises de la Renaissance que j'aie vues: elle est bâtie à côté d'un vieux castel, qui doit son origine au fameux Foulques Nera, le plus grand bâtisseur avant Louis-Philippe.

Aux forges de Luçay [81], j'ai trouvé les chevaux de la maison, qui m'ont amenée grand train ici.

Valençay, 18 juillet 1837.—A propos du procès du général de Rigny, je peux dire que le général, fort blessé, avec raison, que le gouvernement voulût le punir, après son éclatant acquittement devant le Conseil de guerre, a déclaré au Ministre de la Guerre que, si on choisissait le moment actuel pour le priver du commandement de Lille, il attaquerait le maréchal Clausel en calomnie devant les tribunaux civils, et sans aucun des ménagements qu'il avait cru devoir garder à Marseille. Le Ministre de la Guerre lui a dit que son avis avait été qu'on lui rendît le commandement, mais que le Roi s'y opposait. M. Molé et tout le Conseil tenant le même langage, le baron Louis, oncle du général de Rigny, s'est trouvé fondé à aller à Neuilly et à demander une explication au Roi. Celui-ci a dit qu'il restait prouvé que le général s'était rendu coupable d'insubordination, à quoi le pauvre vieux oncle a répliqué: «Mais Votre Majesté ne veut donc pas reconnaître la chose jugée; car le Conseil de guerre a reconnu que les propos attribués à mon neveu étaient calomnieux; il ne nous reste donc qu'à poursuivre le Maréchal à outrance.» Le Roi, alors, a dit: «Ah! je ne savais pas cela; je vais me faire soumettre les détails de la procédure, puis nous verrons [82]

Le fait est qu'on a toujours été mal, au Château, pour tout ce qui s'appelle Rigny, par la raison inverse de celle qui a fait la fortune de M. Bresson. Il ne suffit pas d'être serviteur dévoué du gouvernement; il faut, avant tout, être et avoir été toujours orléaniste.

J'ai reçu la première lettre de Mme de Lieven de Londres: elle me paraît enchantée de la magnificence de ses hôtes, le duc et la duchesse de Sutherland, et aussi de l'empressement de ses amis. Elle dit que la jeune Reine est une merveille de dignité et d'application; qu'elle n'est point menée, pas même par sa mère. Elle règle toute sa Cour elle-même, et la Princesse voit, chez la duchesse de Sutherland, qui est mistress of the robes, des notes que la Reine lui écrit à l'occasion de ses fonctions, et qui sont pleines d'ordre et de convenance. La duchesse de Sutherland est chargée de tous les arrangements, placée au-dessus même du grand chambellan; il ne tiendra qu'à elle, à ce qu'il paraît, d'être une seconde duchesse de Marlborough. Quand la Reine reçoit des adresses, sur son trône, la duchesse de Sutherland est debout à sa droite, et la duchesse de Kent, mère de la Reine, est assise au bas du degré. La Reine veut passer les troupes en revue, et cela à cheval; et ce qu'elle veut, elle le fait. Lord Melbourne est tout-puissant, et les whigs triomphent. Les élections seront vivement disputées; c'est la dernière chance des tories. Lord Durham a repris sa domination sur les radicaux, qui l'encensent: la Reine n'a pas le goût de sa mère pour lui.

La couronne d'Angleterre n'a pas de diamants; ceux, très beaux, de la Reine douairière, lui appartenaient en propre, et lui viennent de sa belle-mère, la vieille Reine Charlotte, qui les a légués à la couronne de Hanovre. Celle-ci se trouvant, maintenant, séparée de la couronne d'Angleterre, le duc de Cumberland réclame les diamants, comme Roi de Hanovre. La Reine Victoria se trouve donc n'en point avoir, et quoiqu'elle ne se presse pas de renvoyer ces bijoux, elle ne veut pas, néanmoins, les porter.

C'est le comte Orloff qui est envoyé à Londres pour complimenter la Reine. Mme de Lieven compte savoir, par lui, jusqu'à quel point elle peut braver l'Empereur, son maître.

M. Thiers lui écrivait, de Florence, qu'il était mécontent du traité qu'on avait fait avec Abd-el-Kader.

Valençay, 20 juillet 1837.—D'après les lettres que nous avons reçues hier, il paraît qu'on est revenu sur la résolution de dissoudre la Chambre, ou, du moins, qu'on est rentré, à cet égard, dans l'hésitation. La téméraire déclaration du Roi de Hanovre, les succès de Don Carlos, et la crainte de voir les élections anglaises tourner au radicalisme, voilà, dit-on, ce qui fait craindre ici des mandats impératifs et des tendances républicaines, dans de nouvelles élections générales.

La Cour est à la ville d'Eu et ira de là à Saint-Cloud. La grande-duchesse douairière de Mecklembourg est de tous ces voyages. On l'aime et on la respecte; et elle-même, qui sent que sa position ne sera pas agréable en Allemagne, n'est pas pressée d'y retourner, et redoute un peu la solitude qui l'y attend.

J'ai eu, hier, de Paris, une lettre de M. Royer-Collard dont voici un extrait: «La dissolution retentit dans toutes les correspondances, même dans celles qui viennent du Ministère de l'Intérieur. On y fait cependant des réserves: si don Carlos n'arrive point à Madrid, si le Roi de Hanovre n'est point culbuté, si les élections anglaises n'effrayent pas. Ces réserves sont dans le caractère et la politique du Roi, qui n'aime point les hasards, et qui a eu, pour les doctrinaires, le ménagement de leur laisser l'espérance. La décision est à M. Molé, qui ne veut rien leur laisser; il ne s'agit, de part ni d'autre, de la mesure en elle-même, comme bonne ou mauvaise: «Cela passe par-dessus les têtes»; pour moi, s'il m'est permis d'avoir un avis, c'est précisément dans les cas qu'on regarde comme des cas d'ajournement, que je n'ajournerais pas. Je ne sais ce que sera la Chambre renouvelée, et je n'attends pas d'elle des miracles, mais je tiens la vieille Chambre comme insuffisante, et hautement incapable, s'il y a quelque résolution importante à prendre.»

J'ai aussi une lettre de Florence, de M. Thiers, qui paraît inquiet et triste de l'état de sa femme; il en parle avec une vive et tendre sollicitude; il dit que c'est son seul chagrin et qu'il défie la politique de lui en donner désormais. Il ajoute: «Je suis redevenu homme de lettres et philosophe dans l'âme. Je me donne, comme dit le classique Bossuet, je me donne le spectacle des choses humaines par les monuments et les livres, c'est-à-dire par tout ce qui reste des hommes d'autrefois. J'ai la prétention de savoir deviner ce qu'on ne me dit qu'à demi, et comme c'est là la manière de l'histoire, je crois savoir et comprendre le passé très bien. Grâce à cette vanité, qui ne fait de mal à personne, ni à M. Guizot, ni au Roi Louis-Philippe, ni au prince de Metternich, je vivrais très content, très occupé, et vraiment très heureux, si mes chagrins de famille ne venaient me troubler. Je ferai donc tout ce que je pourrai pour rester ce que je suis; je veux devenir mieux que je ne suis; je veux agrandir mon esprit, élever mon âme; on fait tout cela dans la retraite beaucoup mieux que partout ailleurs, parce qu'on y réfléchit, on y étudie et on y est désintéressé. Si, quand je vaudrai ce que je puis valoir, un beau rôle se présente un jour, à la bonne heure; mais passer sa vie entre le Roi qui demande l'apanage et la Chambre qui le refuse, être tiraillé sans cesse entre les Tuileries et le Palais-Bourbon, entre gens qui ne vous savent gré de rien et qui vous imputent leurs torts réciproques, sans le seul dédommagement des peines du pouvoir, celui de faire du bien, cela n'en vaut pas la peine. Je dis ceci du fond de mon âme, et comme j'ai le bonheur de voir ces sentiments partagés par ceux qui m'entourent, je persiste; ainsi donc, vous me verrez bien libre cet hiver.»

Valençay, 1er août 1837.—M. de Vandœuvre nous est arrivé hier. Il racontait fort drôlement que Mme de Boigne, ayant été invitée à dîner chez M. et Mme de Salvandy, y arrive, ne trouve que la femme, qui lui fait des excuses sur ce que son mari, malade, ne peut se mettre à table; on y va sans lui; mais, en rentrant dans le salon, on y trouve le jeune ministre, ainsi qu'il s'intitule, étendu nonchalamment sur une chaise longue, en pantoufles turques, en belle robe de chambre à ramages, et, sur l'oreille, un bonnet grec, brodé par des mains féminines. On dit que la figure prude et pincée de Mme de Boigne, à ce moment-là, était impayable!

La fille de la duchesse de Plaisance est morte à Beyrouth, en Syrie, d'une fièvre typhoïde: son père me l'annonce. Le sort de la malheureuse mère, dont j'ignore la destinée actuelle, m'afflige et m'inquiète. Elle m'a été une très bonne amie, dans un temps où je n'en avais guère: c'est ce que je ne saurais oublier.

Valençay, 4 août 1837.—J'ai lu, dans la Revue des Deux Mondes, l'article sur Mme de Krüdener. Elle était Courlandaise, et je l'ai vue chez ma mère, avec laquelle elle eut un commencement d'amitié. Ma mère se croyait d'ailleurs, avec raison, obligée de protéger tous ses compatriotes. Mme de Krüdener avait une vraie nature d'aventurière, et si elle n'avait pas été de si bonne naissance, elle n'aurait pas attendu d'être arrivée à ses dernières extravagances pour être reconnue comme telle. Depuis 1814 jusqu'à sa mort, elle a vécu entourée d'un tas de vagabonds qu'elle traînait à sa suite dans toute l'Europe, et qui donnaient, partout, un fort vilain spectacle, rien moins qu'évangélique. C'étaient de singuliers apôtres.

Les gens prompts à s'exalter, à s'animer, à changer, également prêts à tout, séduits par les choses les plus opposées, passent souvent pour hypocrites, uniquement parce qu'ils sont mobiles: on est toujours tenté de douter de leur sincérité. C'est le cas de M. Thiers. Je suis sûre qu'il est très heureux, comme il l'écrit, à la villa Careggi [83], au milieu des souvenirs des Médicis, et qu'il est aussi fort dégoûté de Paris. Le malheur des natures ardentes, impétueuses, et également propres à toutes choses, c'est d'être généralement mal interprétées par les natures qui conservent un plus heureux équilibre; j'en sais quelque chose par ma propre expérience! Sûrement, nous reverrons M. Thiers dans la politique et l'ambition, mais, aujourd'hui, c'est très sincèrement qu'il croit en être séparé pour toujours. L'avantage des natures comme la sienne (comme la mienne peut-être), c'est de n'être presque jamais mortellement accablées, et d'être, au contraire, si élastiques et si souples, qu'elles tirent parti de toutes les différentes conditions humaines; mais leurs inconvénients sont graves, cela est vrai: elles arrivent, trop vite, au bout des choses et des personnes; les découvertes sont trop rapides, la part de chacun et de chaque chose trop promptement, trop complètement faite. A force de gravir rocher sur rocher, on est toujours prêt à perdre l'équilibre, on le perd même quelquefois; on tombe alors dans un abîme dans lequel les personnes qui ont su se maintenir à une hauteur fixe vous trouvent parfaitement à votre place, ne sont pas même fâchées de vous voir, et se montrent toutes disposées à vous laisser. Que j'ai vu et éprouvé de cela! Et le pis, ce n'est pas d'être accusé de folie, mais d'hypocrisie. Il y a, d'ailleurs, pour ces natures, une ressource infaillible quand on a la force d'y avoir recours: c'est de se forcer à retrouver de l'équilibre et à s'imposer de la mesure; c'est un long travail, qui dure, nécessairement, autant que soi; c'est là précisément son mérite, puisqu'on n'en peut jamais voir le bout.

Le duc de Noailles m'écrit que son oncle est mort en quelques heures avec tous les symptômes du choléra. Je ne sais si je me trompe, mais tout est, pour moi, sous un voile noir et très noir, et j'ai comme une appréhension instinctive d'une catastrophe. Pourvu qu'elle ne frappe ni M. de Talleyrand, ni mes enfants! Quant à moi, à la volonté de Dieu; je me prépare du mieux que je puis! Mais que d'arriérés à solder, et que j'en serais effrayée sans ma confiance parfaite dans la miséricorde divine!

Valençay, 5 août 1837.—M. de Montrond mande, de Paris, à M. de Talleyrand, que chez les Flahaut, on racontait ceci de la jeune Reine Victoria: la duchesse de Sutherland s'étant fait attendre, la Reine fut à elle lorsqu'elle arriva et lui dit: «Ma chère Duchesse, je vous en prie, que ceci ne se renouvelle pas, car nous ne devons, ni vous, ni moi, faire attendre personne.» Cela n'est-il pas très bien dit?

Valençay, 8 août 1837.—J'ai reçu, hier, une lettre de Mme de Lieven, commencée en Angleterre, finie en France, en route vers Paris. Elle a vu Orloff à Londres, et elle croit, par lui, avoir assez bien arrangé ses affaires, pour pouvoir risquer de revenir à Paris. Elle m'écrit des choses curieuses sur la jeune Reine: «Tout le monde a été sa dupe; elle s'est préparée en secret, depuis longtemps, au rôle qui lui était destiné. Aujourd'hui, elle déverse son cœur tout entier dans celui de lord Melbourne. Sa mère voulait lui faire prendre des engagements politiques vis-à-vis des radicaux, et personnels à l'égard de Conroy; il paraît que, dominant la mère, Conroy avait de très brutales façons vis-à-vis de sa fille, jusqu'à la menacer, trois jours avant son avènement, de l'enfermer si elle ne lui promettait pas la Pairie et la place de sir Herbert Taylor. Elle lui a donné trois mille louis de pension et lui a défendu le Palais! La mère n'entre chez sa fille que lorsqu'elle est demandée. La duchesse de Kent se plaint beaucoup, et on voit que le chagrin la dévore: Caradoc, qui s'était, par faux calcul, attaché à cette fortune-là, a partagé la disgrâce et quitté l'Angleterre. La jeune Reine a beaucoup d'affection et d'égards pour son oncle, le Roi Léopold, qui n'aimait pas Conroy, et protégeait la jeune fille contre sa mère. Melbourne est tout-puissant. Il adore sa jeune souveraine. Elle a un aplomb incroyable. On en a une peur extrême; elle tient tout le monde in order, et je vous assure que cela a une tout autre tournure que sous le feu Roi. La Reine porte toute la journée l'Ordre de la Jarretière en plaque sur l'épaule et le motto au bras. Elle est restée très petite, ce qui fait qu'elle a adopté, même le matin, les robes à queue. Elle a l'air distingué, sa physionomie est charmante, et ses épaules superbes. Elle ordonne en Reine; sa volonté doit être obéie sur-le-champ et sans contradiction. Tous les courtisans ont l'air ahuri!»

Valençay, 15 août 1837.—Je connaissais le goût de Mme de Lieven pour s'incruster à Paris, mais je ne croyais pas qu'il allât jusqu'à vouloir confisquer l'ambassade de Russie à son profit. C'est, de toutes façons, un mauvais calcul, car autant elle trouve de bienveillance dans sa situation actuelle, qu'on regarde comme neutre et sans conséquence, autant une position officielle lui attirerait d'embarras inextricables.

Valençay, 17 août 1837.—Voici un extrait d'une lettre de Mme de Lieven, reçue hier: «Pour le moment, le conservatisme est très à la mode en Angleterre: la nouvelle Chambre des Communes sera de bien meilleure compagnie que les dernières. Tout cela amènera, je l'espère et je le crois, un rapprochement avec les tories modérés. Ceux-ci y sont préparés; je peux parler de sir Robert Peel et du duc de Wellington: ils s'engagent à appuyer, à soutenir, et cela gratis, pour le moment. En acceptant, lord Melbourne perd l'appui du parti radical, et se verra, dans peu de temps, forcé de faire entrer des tories dans le Cabinet; mais c'est cependant le meilleur marché à conclure, et lord Melbourne y est disposé plus que ses collègues. Nous verrons s'il aura du courage; je l'ai laissé dans la disposition d'en avoir. La Reine ne se mariera pas, et n'y songera pas, d'au moins un an ou deux. Vous pouvez compter sur ce que je vous dis là. La duchesse de Kent est complètement nulle, et même un peu trop mise de côté par sa fille; Conroy n'ose pas paraître devant la Reine. La Reine! La Reine! Elle est étonnante, trop étonnante! A dix-huit ans, avec tant de volonté. Qu'est-ce que ce sera à quarante?

«Les Clanricarde sont brouillés avec le Ministère: elle est heureuse de pouvoir être tory bien à son aise.

«La diplomatie est pitoyable à Londres, depuis que nous n'y sommes plus, vous et moi. Ah! mon Dieu, qu'ils ont l'air «shabby» [84]! Ils n'ont l'air de rien: ils n'ont ni considération, ni position, ne savent pas une nouvelle, les demandent à tout le monde, viennent vous raconter à l'oreille une affaire de Cour, quinze jours après qu'elle est oubliée. J'en ai rougi pour feu mon métier.

Esterhazy a pris par Bruxelles. Cela fait effet à Londres; c'est un premier hommage à la Royauté belge, mais, aussi, la politique de la Reine Victoria vient de là.»

Valençay, 20 août 1837.—On mande, de Paris, que M. le duc d'Orléans a du rhume, qu'il maigrit; on craint pour sa poitrine, et on prétend qu'il fait trop d'exercice. On craint la fatigue du camp de Compiègne. Sa femme est, à la lettre, adorée par la famille Royale et par tout ce qui rapproche.

J'ai une charmante lettre de la duchesse de Gloucester; il paraît que, pour ces vieilles Princesses, la mort du dernier Roi est fort triste.

Valençay, 25 août 1837.—Le Roi et la Reine des Belges seront à Londres le 26 de ce mois, c'est-à-dire demain. On croit que lui régnera auprès de sa nièce, mais qu'il ne rétablira pas les relations de la duchesse de Kent avec la Reine, et qu'il ne l'épargnera même pas, trouvant assez sa convenance de cette désunion.

La princesse de Lieven est fort en colère contre son mari, qui ne veut pas accepter le rendez-vous qu'elle lui avait donné au Havre. Elle fait des pieds et des mains à Pétersbourg pour qu'on remette l'esprit de son mari, auquel, d'après ses propres expressions, «il en reste fort peu». Elle répète qu'elle ne peut quitter Paris sans risquer sa vie. Je lui crois une très médiocre envie de revoir le pauvre Prince. Elle me dit que M. Guizot est à Paris, qu'il la vient voir chaque jour, et qu'il fait déserter M. Molé dès qu'il entre. M. Molé est prié au camp de Compiègne du 1er au 4 septembre, M. Guizot du 5 au 8. Toute la France y sera conviée à tour de rôle.

Valençay, 29 août 1837.—J'ai eu hier une journée pénible: Mme de Sainte-Aldegonde nous est arrivée, amenant ses filles et M. Cuvillier-Fleury, précepteur de M. le duc d'Aumale et écrivain au Journal des Débats. Il a fallu faire des frais, tout montrer; aussi j'ai été ravie quand, à neuf heures du soir, ils sont repartis pour Beauregard. M. Fleury a quitté momentanément son élève, pour venir faire un voyage de six semaines. Il envoie au Journal des Débats des articles sur les châteaux qu'il visite. Je ne connais rien de si désagréable que ce genre-là. Il lui a été fort indiqué, ici, qu'on n'aimerait pas à se voir imprimé.

Mme de Sainte-Aldegonde dit Mme la duchesse d'Orléans positivement grosse; elle dit aussi que la princesse Marie doit épouser le duc Alexandre de Würtemberg au mois d'octobre prochain, et aura son établissement en France.

M. Mignet, qui est ici depuis deux jours, ne dit aucune nouvelle. Il se borne à de longues dissertations historiques, quelquefois intéressantes, le plus souvent assez pédantes.

Mme de Jaucourt mande que le baron Louis, frappé d'apoplexie, se meurt. Le chagrin de l'affaire de son neveu de Rigny est pour beaucoup dans cette mort [85].

Valençay, 2 septembre 1837.—J'ai reçu une lettre du duc de Noailles, qui me donne quelques petites nouvelles. Je n'ai jamais vu quelqu'un de grave savoir moins tenir chez lui. A Paris, il fait des visites quotidiennes, matin et soir, qui prennent tout son temps; jamais il ne refuse une invitation à dîner. L'été, il court les châteaux, les eaux, et profite sans cesse du voisinage de son château et de Paris, pour faire des courses en ville. Les natures stériles, quand d'ailleurs elles sont intelligentes, ont un bien plus grand besoin de changer de lieux que les autres. Du reste, cela fait, ainsi, qu'il sait toujours des nouvelles. A Paris, il les garde pour lui, et questionne plus qu'il ne dit; mais en écrivant, il dit tout ce qu'il sait, ce qui fait que ses lettres sont toujours agréables.

J'ai eu aussi une lettre de M. Thiers, de Cauterets; il y court la chasse aux isards avec les Basques, dont il raffole, quoique les Pyrénées lui paraissent mesquines en venant du lac de Côme. Il est plus satisfait de la santé de sa femme et s'annonce ici pour la fin du mois, mais avec armes et bagages, ne pouvant quitter ces dames, qu'il escorte. Cela me plaît médiocrement, mais comment refuser?

Il paraît que vraiment l'expédition de Constantine va avoir lieu, et que le Prince Royal la dirigera. Cette campagne, pour le Prince Royal, me semble bien étourdie.

Je viens de lire de prétendus Mémoires du chevalier d'Éon qui sont ennuyeux, invraisemblables, absurdes. La supposition, surtout, qu'il aurait été en galanterie avec la vieille reine d'Angleterre, la femme la plus laide, la plus prude et la plus sévère de son temps, est de trop grossière invention!

Valençay, 6 septembre 1837.—Les journaux disent maintenant que c'est M. le duc de Nemours, et non pas le Prince Royal, qui commandera l'expédition de Constantine. Je trouve que c'est un bien meilleur arrangement.

La princesse de Lieven m'écrit ceci: «Il est question d'un double mariage: la princesse Marie avec le duc Alexandre de Würtemberg, et la princesse Clémentine avec le fils aîné du duc régnant de Saxe-Cobourg-Gotha. Mais ici se présente l'embarras. Les enfants à venir doivent être luthériens, ce que ne veut pas la Reine, et au premier mariage, il y aurait peut-être l'embarras que le Roi de Würtemberg ne consentirait pas. On dit que les négociations ne sont ni avancées, ni rompues.—J'ai eu une lettre de mon frère, qui me prouve qu'Orloff a tenu parole. Il dit qu'il n'y a que Paris qui me convienne, et personne ne proteste contre. Maintenant, donc, je n'ai plus à faire qu'à mon mari, et comment puis-je penser qu'il ait des objections, la Cour n'en ayant pas? Tout cela doit se débrouiller, mais pas avant un mois ou six semaines, car il faut à mon mari des avis de l'Empereur, et toute cette tracasserie fait le tour de l'Europe. De Paris à Odessa, et d'Odessa à Ischel, et d'Ischel à Paris. Imaginez!» Voilà ce que dit ce grand et vieux enfant gâté.

Valençay, 8 septembre 1837.—Les nouvelles que Mme de Sainte-Aldegonde nous avait données étaient prématurées. Madame Adélaïde écrit à M. de Talleyrand que Mme la duchesse d'Orléans n'est pas grosse; que le Roi ne viendra pas à Amboise cette année et que le mariage de la princesse Marie avec le duc Alexandre de Würtemberg est à espérer, mais non pas absolument arrêté, quoiqu'en bon train.

Valençay, 9 septembre 1837.—J'arrive d'une course que j'ai faite à Châteauvieux et à Saint-Aignan, et qui a employé toute la journée d'hier et celle d'aujourd'hui. J'étais merveilleusement bien et in spirits chez M. Royer-Collard, aujourd'hui je suis brisée, morte, abîmée. Tout cela n'a pas le sens commun! Je ne sais plus ce qui me fait du bien, ni ce qui me fait du mal; je souffre de ce que je crois salutaire, je triomphe de ce qui devrait m'abattre; je suis un petit animal fort étrange, le médecin me répète chaque jour que c'est un état nerveux, fantasque, capricieux; ce qui est sûr, c'est que j'ai des entrains, des gaietés, des tristesses par accès; que je me gouverne fort mal, ou plutôt que mes nerfs me gouvernent, que je suis prodigieusement ennuyée de moi-même, et pas mal des autres.

Valençay, 11 septembre 1837.—Que dire du mandement de l'Archevêque de Paris, et de l'article qui le suit dans le Journal des Débats! La profanation de Sainte-Geneviève est évidente, et le scandale du fronton affligeant pour tous les honnêtes gens [86]. Il était difficile, il aurait été, à mon sens, blâmable, que devant une telle énormité, la voix plaintive du premier pasteur ne fît pas entendre un cri de douleur, mais ce cri est poussé avec violence, amertume, et sans aucun de ces ménagements évangéliques qu'il est toujours bon et habile d'observer. On retrouvera, en toute occasion, dans M. de Quélen un excellent prêtre, courageux et dévoué à ses convictions, mais la gaucherie ne le quittera jamais, et gâtera éternellement son rôle, sa parole et son action. J'en ai du chagrin, pour lui auquel je m'intéresse, et pour la religion, qui est encore plus offensée par ces tristesses et par ces scandales gouvernementaux! La légèreté avec laquelle on a laissé faire ce fronton, l'hésitation évidente du Ministère pour savoir si ce fronton serait découvert ou non, la faiblesse qui l'expose aux yeux du public, et le petit ton dégagé dont les journaux en parlent, sont autant de démentis donnés à ce système d'ordre et de résistance qu'on a la prétention de faire sien. Après le pillage de l'Archevêché, la destruction des croix et le reniement des fleurs de lys, rien ne me paraît plus bourbeusement révolutionnaire que ce hideux fronton. Cela fait fuir les honnêtes gens bien plus que l'usurpation.

Valençay, 12 septembre 1837.—On a grand tort, dans le parti carliste, d'accuser le duc de Noailles de vouloir se rallier au gouvernement actuel. Il en est très éloigné. Je lui en ai vu la tentation pendant trois ou quatre mois, pendant le voyage des deux Princes en Allemagne, et lorsqu'on pouvait croire à un mariage avec l'archiduchesse Thérèse. Depuis le coup de pistolet d'Alibaud et le refus de l'Autriche, il n'y a plus songé, et je le crois plus déterminé que jamais dans sa ligne actuelle, quoique la justesse de son esprit et la mesure de son langage l'empêchent toujours d'être parmi les aboyeurs de son parti.

Voici un extrait d'une lettre de Mme de Lieven: «Mon mari m'écrit, me propose la rive droite du Rhin, et affirme qu'il ne lui est pas possible de le passer. Nous verrons cela! J'espère, et je crois, qu'il changera de résolution. M. Molé et M. Guizot se rencontrent chez moi. Ils commencent à se parler! Le consentement du roi de Würtemberg au mariage de son cousin est arrivé. M. Guizot est revenu de Compiègne, enchanté de l'esprit et de l'instruction de la duchesse d'Orléans. Mme de Flahaut est tenue très éloignée de la Princesse. Elle en a de l'humeur. Elle a eu ses quatre jours de Château comme les autres invités, puis elle est retournée à son appartement, dans la ville de Compiègne. Lady Jersey écrit qu'elle viendra passer l'hiver à Paris pour y voir le prince de Talleyrand. Mon mari a vu les Majestés Hanovriennes à Carlsbad. Il a trouvé un redoublement de grand air.»

Valençay, 18 septembre 1837.—J'ai reçu, hier, une lettre fort gracieuse de M. Molé. Il me dit qu'il est obligé d'ajourner le mouvement diplomatique. Il veut faire des Pairs, mais il est assez gêné par les stupides catégories. Il parle avec aigreur des soins extrêmes de M. Guizot pour Mme de Lieven, acceptés avec empressement par celle-ci.

Alava, qui est ici depuis hier, nous a dit que la fille, bossue, du duc de Frias, épousait le prince d'Anglona. Mlle Auguste de Rigny est décidément l'unique héritière du baron Louis, qui laisse soixante-dix mille livres de rente. Elle a, à elle, dix-huit mille livres de rente. Le testament est si simple et si péremptoire qu'il est inattaquable [87].

Valençay, 19 septembre 1837.—M. de Salvandy, que M. de Talleyrand avait invité à venir ici, nous est apparu hier, à l'heure du dîner. Il repart ce soir, ayant placé cette course, élégamment, entre deux Conseils. Je me suis épuisée en gracieusetés, et en conversation, qui n'est pas très aisée, avec quelqu'un de spirituel, sans aucun doute, mais dont l'emphase est extrême et le besoin de faire de l'effet continuel. Il est, du reste, d'une obligeance très grande pour moi. Il m'a dit que le duc Alexandre de Würtemberg n'avait que cinquante mille livres de rente. Le roi de Würtemberg a mis beaucoup de politesse et d'empressement dans toute cette affaire, qui est bien médiocre pour notre jeune Princesse; ce n'est absolument qu'un mari. Il n'est pas vrai qu'elle restera en France. Elle habitera, l'été, un château de son mari, à quinze lieues de Cobourg, et, l'hiver, un petit palais à Gotha; quand ils viendront à Paris, en visite, on les logera à l'Élysée. Ils vont en Allemagne aussitôt après le mariage, qui se fera dans la première quinzaine d'octobre.

Les élections en France auront lieu le 15 novembre, et la Chambre se réunira le 5 décembre.

M. de Salvandy m'a beaucoup parlé, aussi, de la duchesse d'Orléans, qu'il croit, et je pense avec raison, être éminemment une personne habile, et qui, pour gouverner un jour trente-deux millions d'âmes, s'applique, chaque jour, à les gagner une à une.

Valençay, 20 septembre 1837.—M. de Salvandy nous a quittés hier, après dîner. Dans la matinée, il m'a cité, tout en causant, une preuve du crédit naissant de Mme la duchesse d'Orléans sur son mari. Celui-ci, avant son mariage, faisait si peu de cas de la messe, qu'au mois de mai dernier, c'est-à-dire quelques semaines avant de se marier, étant aux courses de Chantilly le jour de la Pentecôte, il n'avait pas même songé à y aller. Dernièrement, à Saint-Quentin, il y a été in fiocchi, faisant dire à la Garde nationale qu'on était libre de l'y suivre ou non. Elle s'y est rendue en totalité. Saint-Quentin, cependant, comme toutes les villes manufacturières, est très peu dévote.

Le Pape est très vivement blessé de l'affaire du fronton de Sainte-Geneviève. Il a fait faire des représentations sévères par Mgr Garibaldi. Le Roi, qui avait beaucoup de répugnance à ce scandale, a été très embarrassé, vis-à-vis de Rome, d'avoir cédé à M. de Montalivet, qui, malheureusement, a pour entourage le vilain monde des mauvais journaux, avec lequel il compte trop. M. Molé, qui était contre le fronton, a cédé aussi! M. de Salvandy fulmine, lui aussi, mais je m'imagine que, quand il a fait une phrase redondante, il croit s'être acquitté.

Valençay, 22 septembre 1837.—M. de Salvandy a écrit du Conseil même, en arrivant à Paris, à M. de Talleyrand, qu'il avait trouvé tout le monde ému des nouvelles d'Espagne. On s'attend à apprendre l'entrée de don Carlos à Madrid. Je ne sais si cela ne troublera pas un peu la dissolution de la Chambre et les élections.

Valençay, 28 septembre 1837.—Madame Adélaïde mande que le mariage de sa nièce avec le duc Alexandre de Würtemberg aura lieu à Trianon, le 12 octobre. Mme de Castellane m'écrit que rien n'égale les coquetteries Lieven-Guizot; il lui fait lire Dante, le Tasse, et ne bouge de chez elle. Depuis qu'il est à la campagne, il lui écrit des lettres de dix pages. En son absence, la Princesse est allée chez lui, s'est fait ouvrir les portes, a examiné avec soin tout son appartement, sur lequel elle fait des morceaux sensibles et assez étranges. Il a paru, sur tout cela, un article dans le journal le Temps, dont elle a été furieuse, et à propos duquel elle a fait une scène très vive à M. Molé, parce qu'on dit que le Temps est assez sous l'influence ministérielle. Il en est résulté un peu de froid entre le premier Ministre et elle. Tout cela est fort ridicule, et je suis charmée de ne pas être à Paris, au milieu de tout ce commérage.

Je suis d'ailleurs ravie de vivre retirée; on se gaspille trop dans la vie du monde. Au lieu d'amasser de bonnes provisions pour le grand voyage, on les éparpille, et quand il faut se mettre en route, on se trouve au dépourvu. Terrible dépourvu! Honteuse nudité! J'entre quelquefois dans de grandes terreurs de mon misérable état.

J'ai appris, hier, une mort qui m'a fait de la peine, celle de cette jeune princesse d'Arsoli, fille de feu Mme de Carignan, que le choléra a enlevée, à Rome, dans la même semaine que sa belle-mère, la princesse Massimo. Je l'avais vue naître!...

Valençay, 29 septembre 1837.—Le baron de Montmorency, qui est arrivé hier ici, croit qu'il y a quelque anicroche au mariage würtembergeois. Il paraît que le Roi de Würtemberg a, tout à coup, refusé de consentir, si on ne stipulait pas que tous les enfants seraient protestants, tandis que notre Reine veut qu'ils soient tous catholiques. Si le duc Alexandre cède à la Reine, ce sera encore un mariage pour lequel il faudra se passer du chef de la famille, ce qui a toujours très mauvaise grâce; si la France cède au Roi de Würtemberg, il faudra que la Princesse aille se marier sur la frontière, comme Mlle de Broglie, car le clergé catholique français ne permet les mariages mixtes qu'à la condition que tous les enfants seront catholiques. Il est vraiment inconcevable qu'une question aussi importante n'ait pas été décidée avant la publication du mariage; cela va encore prêter à mille fâcheuses interprétations, et prouver à quel point tout est difficile à notre Cour.

On dit que M. de Hügel, le chargé d'affaires d'Autriche à Paris, devient fou.

Valençay, 1er octobre 1837.—Nous avons eu, hier, notre représentation dramatique, pour laquelle on répétait depuis quinze jours; j'ai joué tout à travers la migraine. On a bien voulu trouver que je dissimulais complètement mon mal sur la scène, mais une fois hors des planches, j'ai été obligée de me coucher tout de suite. Notre spectacle a parfaitement réussi, et quant à Pauline, elle a joué si admirablement dans deux rôles tout différents, que je me demande si je dois lui laisser continuer cet amusement. Notre scène des Femmes savantes était très bien, et M. de la Besnardière, qui est un ancien habitué de la Comédie-Française, prétend que jamais il ne l'a vue si bien jouée; je crois, en effet, qu'elle a été dite avec un nerf, un ensemble et une justesse remarquables. M. de Talleyrand était ravi. On a soupé et dansé après le spectacle, mais je n'y étais plus.

Valençay, 2 octobre 1837.—Tout le voisinage que nous avions ici s'est envolé hier après la messe, mais dans la journée nous est arrivé un certain M. Hamilton, Américain, fils du colonel Hamilton, célèbre dans la guerre de l'Indépendance des États-Unis, dont M. de Talleyrand parle souvent, et avec lequel il avait été très lié en Amérique. Le fils n'a pas voulu quitter le vieux monde, où il vient de faire un voyage d'agrément, sans avoir vu l'ami de son père. Il avait amené son propre fils, jeune homme de vingt et un ans; ni l'un ni l'autre ne parlait français, je me suis épuisée en conversation anglaise; ils repartent ce matin. Ce M. Hamilton appartient, dans son pays, au parti de la résistance; il est homme de bon sens, mais avec ce fond américain qui, chez les meilleurs, est encore assez déplaisant.

Valençay, 7 octobre 1837.—On mande de Paris que, décidément, les difficultés sont aplanies avec le Würtemberg. Le mariage se fait le 14, et tout se passe à la satisfaction générale. Notre Princesse est invitée à Stuttgart. On dit que M. le duc d'Orléans est le seul de la famille peu satisfait de cette union, et qu'il a traité son futur beau-frère plus que légèrement à Compiègne.

Valençay, 9 octobre 1837.—Le duc Decazes nous est arrivé inopinément, hier, à dîner. Il venait de Libourne, tout plein de son charivari bordelais, qu'il me paraît résolu à revaloir au Préfet, M. de Pressac. Il est reparti, après le dîner, pour Paris, où l'appelle le mariage de la princesse Marie. Il avait laissé M. Thiers et tout son monde à Tours; nous les attendons aujourd'hui.

Valençay, 10 octobre 1837.—M. et Mme Thiers, Mme Dosne et sa jeune fille, nous sont arrivés, hier, une heure avant le dîner; ayant pris par la traverse de Montrichard, ils étaient tous brisés et moulus. Mme Thiers ne porte pas sur son visage le moindre signe de souffrance; elle est, peut-être, un peu maigre, mais voilà tout; je crois qu'il y a bien des nerfs dans son état, et que, si elle était de bonne humeur, le mal disparaîtrait vite. Du reste, pour elle, telle qu'elle est, je la trouve assez gracieuse, mais elle a, ainsi que sa mère, un son de voix vulgaire, et des expressions triviales auxquelles je ne puis m'accoutumer. La soirée a été lourde et pesante, malgré tous les enthousiasmes de M. Thiers sur l'Italie. Il m'a paru très frappé de la beauté de Valençay, et je les crois tous fort aises d'y être. Heureusement, le temps est beau; je n'ai jamais tant invoqué le soleil!

Valençay, 11 octobre 1837.—Mme Thiers s'étant trouvée très fatiguée, hier, est remontée après le déjeuner, et n'a reparu que pour le dîner. Elle n'a pas voulu se promener; sa mère lui a tenu compagnie. Nous avons promené le mari; il est de très belle humeur, point aigre, point hostile, voulant aller d'ici à Lille sans passer par Paris, où il ne veut arriver que juste pour les Chambres; mais aussi, il est très moqueur sur les propositions itératives qui lui ont été faites des plus grandes ambassades.

Valençay, 12 octobre 1837.—M. de Talleyrand a mené, hier, M. Thiers chez M. Royer-Collard; ils sont revenus tous deux fort satisfaits de leur course, ce qui me fait penser qu'ils ont laissé leur hôte également content. Je n'ai pas grande peine avec les dames; la jeune femme paraît aux repas, reste étendue dans un fauteuil au salon pendant une demi-heure après le déjeuner, pendant une heure après le dîner, puis elle remonte chez elle, ne veut pas se promener, et désire qu'on la laisse seule. La mère est beaucoup avec elle, le mari est des plus empressés; c'est la jeune femme qui les gouverne tous, mais elle gouverne en enfant gâté et à coups de caprices, et je crois que le pauvre mari trouve le mariage assez épineux.

Valençay, 13 octobre 1837.—Voilà donc la duchesse de Saint-Leu morte! Que va devenir son fils? Le laissera-t-on sur nos frontières?

Mme Murat est toujours à Paris; on s'étonne que la mort du général Macdonald [88], à Florence, qu'on croyait son mari, et qui, dans tous les cas, lui était extrêmement dévoué, l'ait assez peu émue pour lui permettre d'aller au spectacle, et ne pas montrer les regrets qu'on doit lui supposer.

Ici, il n'est question que des élections qui approchent: elles paraissent être encore très incertaines, et défier tous les calculs. J'ai toujours vu qu'il en était ainsi à toutes les dissolutions de la Chambre. Les instructions ministérielles sont fort capricieuses: en général, proscription des doctrinaires et des gens du mouvement, mais avec tant et tant d'exceptions pour les uns et pour les autres, que nous avons d'étranges rapprochements. M. Thiers est fort calme, de belle et douce humeur politique; il parle beaucoup de ses quarante ans, et des glaces de l'âge; cependant, je ne m'y fierais pas, et si on le provoquait, il pourrait bien croiser le fer très vertement. Il est tout à fait revenu, non pas pour le passé, mais pour le présent, de ses idées d'intervention en Espagne. Je ne l'ai jamais vu si sage et si modéré, ce qui n'arrive qu'à ceux qui ont des goûts assez vifs, et assez de satisfaction d'amour-propre pour ne pas être pressés du pouvoir. Sa femme se déride un peu; elle a valsé hier soir de fort bonne humeur.

Valençay, 15 octobre 1837.—Toute la famille Thiers est partie hier. Quoique la mère ait été fort en frais, la jeune femme gracieuse à sa façon, et le mari, comme toujours, animé, spirituel et bon enfant, je ne suis pas fâchée de ce départ.

Valençay, 22 octobre 1837.—Nous allons avoir une seconde représentation dramatique; j'ai répété mon rôle, hier, avec M. de Valençay, pendant que tout le reste de la société était à la promenade.

J'ai reçu une lettre très soignée de Mme Dosne. En voici un passage intéressant: «Depuis notre arrivée, la maison a été prise d'assaut par des amis, des curieux, des gens intéressés à connaître les dispositions de M. Thiers. Il a vu M. Molé et M. de Montalivet, qui se disputent son amitié, puis il a été reçu, avec effusion, par la famille Royale; vous savez mieux que personne, Madame, à qui il le doit. Enfin, son passage à Paris a été très favorable et très politique. Il veut rester le défenseur du Ministère, tant que celui-ci vivra, et l'aider de son mieux, mais on lui doit réciprocité pour les élections. Demain, nous partons pour Lille où nous resterons autant que ma fille le voudra.»

Valençay, 26 octobre 1837.—Mme de Lieven m'écrit que son mari lui a envoyé son fils Alexandre pour l'emmener, morte ou vive, qu'elle s'y est refusée, que son fils est reparti, muni, du reste, de tous les certificats possibles, des médecins et de l'ambassade, pour constater son impossibilité de mouvoir. Elle se loue fort du comte Pahlen et de mon cousin Paul Medem. Il paraît que l'Autocrate a dit à M. de Lieven qu'il broierait la Princesse si elle s'obstinait à rester en France. Je lui crois quelque argent à elle, hors d'atteinte, qui l'aide à la résistance, mais quelle situation! Cela va devenir tout à l'heure un vrai drame.

J'ai reçu une longue lettre de M. le duc d'Orléans, dans laquelle il me dit que sa sœur, la duchesse de Würtemberg, n'a pas été tout droit à Stuttgart, en quittant Paris, qu'elle commence par Cobourg et ne doit aller en Würtemberg que plus tard. M. le duc d'Orléans me parle à merveille de sa femme, et il me paraît qu'il la considère comme une amie parfaite, ce qui est, ce me semble, le meilleur titre pour une femme, auprès de son mari, et celui qui lui assure l'avenir le plus désirable.

Valençay, 2 novembre 1837.—Je partirai tout à l'heure, pour aller dîner et coucher à Beauregard; je traverserai Tours demain, et serai chez moi, à Rochecotte, pour l'heure du dîner.

J'ai reçu une lettre aimable de M. Guizot, qui me dit que la Chambre nouvelle ressemblera à la précédente, et que, s'il y a différence, elle sera au profit de sa couleur, à lui.

M. Thiers me mande, de Lille, que le cri général des élections est: «A bas les doctrinaires!» et qu'on le sollicite, de cinq départements différents, d'accepter la députation, mais qu'il veut rester fidèle à Aix. Enfin, M. Royer-Collard m'écrit, de Paris, que M. Molé a été joué dans les élections; qu'il ne s'ensuit pas, cependant, que les élections appartiendront aux doctrinaires, mais que ce ne sera pas l'appui ministériel qui manquera à ceux-ci. De ces trois versions, quelle est la plus croyable? Je tiens, moi, pour l'exactitude de la dernière.

Rochecotte, 4 novembre 1837.—Me voici, depuis hier, dans mes propres foyers. J'ai trouvé, le matin, en traversant Tours, le pauvre Préfet aux prises avec la fièvre électorale.

Rien n'est comparable à la confusion des instructions, sans cesse modifiées ou contredites par les intrigues de Paris, selon qu'elles y subissent l'influence Guizot ou Thiers. Aussi le résultat sera-t-il loin de répondre, je crois, au but qu'on s'était proposé en dissolvant la Chambre. Heureusement que le pays est fort calme, que la mesure de la dissolution n'a pas été prise en raison des nécessités du pays, mais uniquement dans des calculs d'intérêts personnels, et que là le mécompte est indifférent. Il est fâcheux, cependant, de remuer inutilement les mille et une petites passions locales, qui, sans s'élever aux dangers et à la violence des passions politiques, nuisent à l'esprit public, en fractionnant de plus en plus le pays.

Rochecotte, 5 novembre 1837.—Les comédies jouées à Valençay ont apporté du mouvement dans ce grand château, qui en a prodigieusement manqué pendant les mois de juin, juillet et août. J'avoue, à ma honte, que, pour la première fois de ma vie, dès que j'ai été reposée des fatigues de Fontainebleau et de Versailles, je me suis fort ennuyée! Les maladies qui nous ont tous visités, les uns après les autres, ont fait succéder la tristesse à l'ennui, aussi n'étais-je pas fâchée de quelques petites secousses et diversions.

Rochecotte, 11 novembre 1837.—Il est arrivé, hier, une lettre de Madame Adélaïde, qui se montre assez contente des élections, et qui le serait encore plus sans l'infâme alliance des légitimistes et des républicains, qui, dans plusieurs lieux, a fait triompher ces derniers: je me sers de ses propres termes. Elle dit aussi que la Princesse Marie est ravie de son mari, de son voyage, de l'Allemagne et de l'accueil qu'elle y reçoit jusqu'à présent.

Rochecotte, 24 novembre 1837.—Je plains la grande-duchesse Stéphanie des torts ou des malheurs de sa fille, la princesse Wasa [89]. Je n'ai jamais eu de goût pour celle-ci, et j'ai été frappée de son mauvais maintien, quand je l'ai vue à Paris, avec sa mère, en 1827; du reste, son mari, que je connais aussi, est fort médiocre, et nullement fait pour diriger une jeune femme.

La duchesse de Massa célèbre, dans ses lettres, les bonnes réceptions et le bel air de la Cour de Cobourg, et le bonheur de la princesse Marie. On me dit aussi que M. le duc d'Orléans parle beaucoup de son bonheur intérieur dans lequel il vit entièrement. Il doit donner une fête, pour le retour de son frère, le duc de Nemours, le vainqueur de Constantine.

Je suis de plus en plus ravie de la Vie de Bossuet, par le cardinal de Bausset. Quelle bonne fortune que d'avoir conservé cette lecture pour un temps ou le goût de lire m'avait passé et où il se ranime par cet excellent ouvrage. Je fais venir la belle gravure de Bossuet: je veux l'avoir. Je trouve ridicule qu'il n'ait pas sa place ici avec mes autres amis du grand siècle, Mme de Sévigné, Mme de Maintenon, le cardinal de Retz et Arnauld d'Andilly. Quoique j'admire tous et chacun de cette grande époque, j'ai mes préférences. Il me faudrait un portrait de la Palatine pour compléter ma collection.

Rochecotte, 30 novembre 1837.—Ma sœur, la duchesse de Sagan, annonce sa très prochaine arrivée ici. Je ne sais si, cette fois, elle réalisera ce projet. Ce n'est pas qu'au fond j'eusse beaucoup de regrets à le voir manquer, car je ne suis pas tout à fait à mon aise avec elle; j'ai été habituée à la craindre dans mon enfance, et il m'en reste encore quelque intimidation. Mais, enfin, les choses annoncées, arrangées, c'est vraiment mieux qu'elle vienne.

Rochecotte, 2 décembre 1837.—J'ai lu, hier, dans le Journal des Débats, le grand factum du gouvernement prussien contre l'Archevêque de Cologne [90]. Il faudrait, maintenant, connaître la défense de celui-ci, pour se permettre un jugement. Ce qui reste certain, c'est qu'une mesure aussi rigoureuse que celle d'enlever un Archevêque de son siège et de l'enfermer, est bien fâcheuse de la part d'un souverain protestant, vis-à-vis d'un prélat catholique, dans un pays catholique: cela sent trop la persécution, même si, au fond, ce n'est que justice. Je suis très curieuse de connaître la fin de cette affaire, dont la portée me semble devoir être grave.

M. de Montrond mande à M. de Talleyrand que toute la maison Thiers professe, depuis son séjour à Valençay, un tel redoublement d'attachement pour nous, qu'on nous tiendra pour responsables et solidaires des faits et gestes de M. Thiers pendant la prochaine session. J'ai bien fait valoir cet argument auprès de M. de Talleyrand, afin de rester ici le plus longtemps possible; avec quel succès? Je l'ignore!

On trouve matin et soir M. Guizot chez Mme de Lieven, et on s'en amuse!

Les lettres de Madame Adélaïde deviennent pressantes pour notre rentrée en ville, précisément par le motif qui me fait désirer n'y pas rentrer.

Rochecotte, 4 décembre 1837.—M. de Sainte-Aulaire m'a mandé que la grande-duchesse Stéphanie avait rajusté l'intérieur de sa fille Wasa: je crains que ce ne soit que partie remise.

Rochecotte, 6 décembre 1837.—J'ai accompli, hier, une entreprise que je voulais exécuter depuis longtemps. J'ai été, avec mon fils Valençay, voir le comte d'Héliaud et Mme de Champchevrier. Nous sommes partis par une belle gelée, nous avons déjeuné chez M. d'Héliaud, et, en revenant, nous avons passé une heure à Champchevrier, chez les meilleures gens du monde, dans un grand vieux château à larges fossés et à grandes avenues, dans un pays de bois et de chasse. De vieilles tapisseries, des bois de cerfs et des cors de chasse suspendus aux murailles composent le principal ornement de ce noble, mais peu élégant manoir. Il est habité par une famille simple, honorable, estimée, qui y vit avec abondance, mais sans aucune recherche, chassant et défrichant toute l'année. A de certaines époques, quarante ou cinquante familles du pays s'y réunissent et s'y amusent. Tout cet établissement mériterait le pinceau de Walter Scott, surtout une vieille grand'mère de quatre-vingt-deux ans, droite, vive, grande, imposante, polie, et dans un costume suranné qui y fait merveille. Nous y avons été très bien reçus. Au retour, j'étais gelée, mais fort aise d'avoir payé mes dettes et rempli ce devoir de bon voisinage.

Le duc de Noailles m'écrit qu'il a rencontré M. Thiers un matin chez Mme de Lieven et qu'il y a parlé comme un petit saint et comme un grand philosophe.

Rochecotte, 10 décembre 1837.—Ma sœur et mon fils Alexandre sont enfin arrivés, hier, d'un voyage long et pénible. Ma sœur est fort engraissée, son visage a vieilli; elle n'en reste pas moins étonnamment conservée pour cinquante-sept ans. Elle parle beaucoup et haut: la Viennoise domine!

Rochecotte, 11 décembre 1837.—J'ai beaucoup promené ma sœur hier; elle trouve ce lieu-ci joli, et ainsi que d'autres personnes me l'avaient déjà dit, elle assure que rien ne lui rappelle autant la bella Italia. A peine étions-nous rentrées de notre grande course, que je l'ai recommencée pour M. de Salvandy, qui nous est tombé ici, fort à l'improviste. Il y a dîné, et après un bout de soirée il a continué sa route vers Nogent-le-Rotrou, où il se rendait à un banquet électoral. Il nous a appris l'arrivée de M. le duc de Nemours au Havre, mais avec le bras cassé, ce qui lui est arrivé à bord d'un mauvais bateau à vapeur. Il a voulu passer par Gibraltar pour éviter un grand bal que la ville de Marseille lui destinait et pour lequel elle s'était mise en grands frais. Le Roi est très mécontent de cette équipée.

Rochecotte, 19 décembre 1837.—Quand, au printemps dernier, j'ai consulté Lisfranc et Cruveilhier, ils m'ont dit, tous deux, que j'étais menacée d'un état inflammatoire. Tout mon régime, depuis ce temps-là, a été calculé pour l'éviter, et j'y étais parvenue; mais, depuis l'arrivée de ma sœur ici, je me suis senti une grande agitation nerveuse qui a toujours été en augmentant, si bien qu'hier l'inflammation s'est prononcée, avec une fièvre très violente. Je suis très abattue, et je crois bien que me voilà pour plusieurs jours dans mon lit ou sur mon canapé.

Rochecotte, 20 décembre 1837.—Le docteur dit que je suis mieux aujourd'hui. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été dans un état aussi pénible qu'avant-hier. Je ne quitte toujours pas ma chambre. Je me sens very poorly [91]; mais le docteur répète qu'il n'y a plus aucun danger, et qu'avec quelques jours de soins, ce sera une affaire finie.

Rochecotte, 25 décembre 1837.—La douleur au côté droit s'adoucit et ma faiblesse est moindre. Quand je serai plus en force, je dirai ce qui s'est passé en moi durant les jours si graves que je viens de traverser. La vie intérieure s'éclaircit d'autant plus que l'œil extérieur se voile et se trouble [92].

Rochecotte, 26 décembre 1837.—Je suis mieux. J'en suis fort reconnaissante envers la Providence, qui m'a tirée d'un très mauvais pas, mais je resterai longtemps sous le coup de ce choc. J'ai été très touchée d'apprendre qu'hier, au prône, on m'avait recommandée aux prières des fidèles; tous mes voisins et tout le pays ont été parfaits pour moi; mes domestiques m'ont veillée et servie avec un zèle infini; les deux médecins, MM. Cogny et Orie, ont été très attentifs.

Rochecotte, 28 décembre 1837.—Le temps est magnifique, et à midi on me roulera un moment sur la terrasse.

On ne me mande rien de nouveau de Paris, et je suis dans une grande ignorance des choses d'ici-bas. Il m'a semblé, pendant les deux jours que j'étais le plus malade, que j'entrevoyais quelque chose de celles d'en haut, et qu'il n'était pas si difficile qu'on le croyait de remonter vers son Créateur; que, même, il y avait une certaine douceur à penser qu'on allait enfin se reposer de toutes les agitations de la vie. La Providence sait adoucir toutes les épreuves qu'elle nous envoie, en nous donnant la force de les supporter, et on ne saurait trop pénétrer son âme pour toutes ses grâces.

Rochecotte, 31 décembre 1837.—Ce dernier jour d'une année qui, à tout prendre, ne m'a pas été bien agréable, fait jeter sur la vie un long regard rétrospectif, qui n'apporte rien de bien doux avec lui. Cependant, il serait mal de me plaindre; si les mauvaises conditions ne manquent pas pour moi, il y en a de bonnes, aussi, qu'il y aurait ingratitude à ne pas reconnaître, et on peut se trouver abattue et sérieuse, sans avoir le droit, pour cela, de se sentir ou de se dire malheureuse. Que Dieu conserve, à ceux que j'aime et à moi-même, l'honneur, la santé, et cette paix de l'âme qui la maintient en équilibre, et je n'aurai que des grâces à rendre!