Don Paëz pressait son front dans ses mains.
—Non, Fernand, murmura-t-il, cela est impossible; je ne t’abandonnerai pas!...
—Mais songe, malheureux, que ma sœur et mon peuple te réclament...
—Je serais un lâche!
—Tiens! s’écria don Fernand avec colère, et étendant la main vers le sud, regarde...
Et, en effet, aux pâles et tremblants reflets des feux allumés sur les montagnes pour servir de signaux, on apercevait de nombreux bataillons descendant au pas de course vers le castel.
—Appelle un serviteur... dit don Paëz.
—Insensé! exclama don Fernand, qui ne vivais que par l’ambition, qui eus vendu ton âme pour un homme qui, maintenant, n’as qu’un seul mot à dire, quelques pas à faire pour être roi... insensé! tu restes en chemin!
—Tais-toi! tais-toi, don Fernand! s’écria don Paëz.
Et don Paëz avait raison de lui imposer silence, car une lutte terrible s’était engagée dans son cœur et dans sa tête, entre son égoïsme et ses instincts chevaleresques. Un trône ne valait-il point un ami?
Mais don Fernand reprit avec animation:
—Tu fuiras, don Paëz, car je n’ai pas d’héritiers de ma race, et ma sœur qui t’aime n’épousera jamais un autre que toi. Tu fuiras, don Paëz, car si tu me résistes encore, eh bien! j’en appellerai au hasard pour décider, et le hasard sera pour moi.
—Que veux-tu dire?
—Je veux dire qu’une fois déjà, ami, ton sort fut dans mes mains, grâce à une partie de dés.
—Eh bien? fit don Paëz tressaillant.
—Eh! bien! tu ne me refuseras point de me jouer une fois encore ta vie contre un sceptre de roi.
Don Paëz hésitait toujours.
—Allons, frère, s’écria don Fernand, regarde: l’ennemi s’approche, le temps s’écoule; décide-toi...
—Soit! répondit don Paëz en baissant la tête.
Don Fernand ouvrit la bourse qui pendait à son flanc droit et en tira une pièce d’or. Sur l’une des faces était le millésime; sur l’autre, l’effigie de Charles-Quint.
Il la jeta en l’air et don Paëz la suivit de l’œil en frissonnant.
Quelle étrange émotion le domina en cet instant? Souhaita-t-il d’être vainqueur ou vaincu? C’est ce que nul n’eût pu dire.
—Roi! s’écria-t-il en tremblant.
La pièce pirouetta une seconde, puis retomba sur le millésime.
Don Fernand poussa un cri:
—Frère, dit-il, tu es vaincu, et tu vivras!
—Mon étoile ne pâlit donc pas? murmura don Paëz.
—Fuis, reprit don Fernand; hâte-toi, l’heure marche!
Don Paëz se pencha sur le lit de repos, y prit la gitana, dont les dents claquaient d’effroi, et l’enlaçant de ses bras nerveux:
Mais, à son tour, elle se leva et, courant à don Fernand, dans le sein duquel elle cacha sa tête en feu:
—Je ne veux pas fuir! dit-elle, je veux mourir avec toi, mon Fernand!
—Fuis, ma sœur, répondit le fier jeune homme; il faut que don Paëz soit roi!
—Mon Dieu! s’écria-t-elle, fuis donc avec nous, Fernand!
—Cela ne se peut, dit-il avec calme; si demain don Paëz se trouve dans le même cas que moi aujourd’hui, il mourra à son poste... car demain il sera roi.
La gitana se tordait les mains avec désespoir.
L’ennemi approchait toujours, le bruit de la mousqueterie augmentait et devenait strident... il n’y avait pas une minute à perdre.
—Bientôt il sera trop tard, dit vivement le roi maure, prends cette torche, Paëz, et fuis!
Don Paëz rejeta la princesse à demi évanouie sur son épaule, s’arma de la torche et tendit la main à don Fernand:
—Adieu! lui dit-il, adieu le plus noble et le plus brave des hommes... martyr du devoir et de l’honneur, adieu!
—Adieu, frère, répondit don Fernand. Ce souterrain aboutit à la Sierra; quand tu en auras atteint l’extrémité, quand tu te retrouveras au grand air, retourne-toi, don Paëz, fixe ton regard sur ce castel, que la fumée de la mousqueterie enveloppera, et attends que cette fumée s’évanouisse. Je veux que tu assistes à mon trépas et que tu saches comment meurent les rois! Adieu...
Et don Fernand, ému un instant se redressa fier et superbe; il remit son chapeau sur sa tête, posa sa main sur le pommeau de son épée, et, tandis que don Paëz disparaissait par le souterrain, emportant dans ses bras la gitana désespérée, il cria d’une voix forte et retentissante:
—Aux armes! Maures, aux armes!
La garnison du castel était faible en nombre, mais elle avait ce courage du dévoûment qui double les forces humaines.
Tous ces soldats, qui adoraient leur souverain et avaient foi en lui comme en Dieu, vinrent se ranger à ses côtés, sûrs d’avance qu’au matin suivant pas un d’eux ne vivrait encore, mais fiers de mourir à la droite et sous les yeux du dernier descendant de leurs vieux rois.
Le castel était une coquette demeure, un nid de colombe, une charmante retraite de femme; ses fossés étaient des jardins embaumés, ses ponts-levis de simples grilles d’un merveilleux travail, ses remparts de simples terrasses où des hamacs encore suspendus se balançaient au souffle de la brise; quelques heures auparavant, il eût semblé impossible, même à un vieux soldat, d’y opposer la moindre résistance.
Eh bien! en quelques minutes, jardins embaumés, fraîches terrasses, boudoirs coquets, salles de bain eurent pris une tournure martiale, et l’odeur de la poudre en chassa les parfums d’Orient et les senteurs enivrantes des arbres et des fleurs. On roula des obusiers sur les balcons, chaque fenêtre fut convertie en meurtrière, chaque salon en porte de défense, et toutes ces dispositions furent prises sans fracas;—si bien que l’ennemi, qui s’avançait simultanément des quatre points cardinaux, espéra un moment surprendre le castel et ses hôtes, faire le roi prisonnier, presque sans coup férir.
Mais au moment où il arrivait à la portée du canon, les fenêtres, les terrasses, les jardins s’illuminent; le castel flamboya une seconde comme un volcan qui se rallume tout à coup après plusieurs siècles de sommeil et de silence,—puis un ouragan de fer et de feu s’en échappa avec un fracas lugubre et alla apprendre aux assiégeants que les rois chevaliers ne s’endorment que sur l’affût d’un canon.
Don Fernand monta au beffroi du castel. Une lunette d’une main, son épée de l’autre, il s’apprêtait à voir les péripéties du combat, avant de mourir lui-même;—et quand l’action fut engagée, il vit tomber chaque soldat avec un sourire d’orgueil, car ce soldat mourait en héros. Et quand les défenseurs du castel ne furent plus qu’une poignée d’hommes, quand les jardins furent occupés par l’ennemi, les grilles enfoncées, quand le sang ruissela sur les fleurs de cette poétique retraite, lorsque chaque boudoir, naguère empli de parfums et jusque-là retraite inviolable de la beauté, eut été empli de morts et de mourants, don Fernand quitta son poste d’observation et descendit l’épée haute, pour aller à ce trépas héroïque, le plus noble sacre d’un roi.
—Ombre de Boabdil, s’écria-t-il alors, toi qui n’eus point la force de mourir sous les murs de Grenade et t’arrêtas un moment au sommet des montagnes pour contempler une dernière fois les murs sacrés de l’Alhambra, tu eus tort en cet instant de murmurer: «Ma race est déshonorée!» car moi, le dernier fils de cette race, je meurs la tête haute, le sourire aux lèvres, l’espoir au cœur et l’épée à la main!...
Pendant ce temps, don Paëz fuyait, emportant la gitana.
Il mit près d’une heure à sortir du souterrain; et quand il en atteignit l’issue opposée, le combat était engagé sous les murs du castel.
Alors, fidèle aux dernières volontés de don Fernand, il déposa son fardeau sur le gazon et se retourna.
Certes, il n’avait jamais eu sous les yeux spectacle plus poignant et plus grandiose.
Les montagnes qui fermaient la vallée étincelaient sous le ciel assombri, tandis que la vallée était plongée tout entière dans les ténèbres, à l’exception d’un seul point qui concentra l’attention de don Paëz et celle de la gitana, qui, les coudes sur les genoux, soutenant son front dans ses mains, dardait sur ce spectacle ses yeux égarés.
Ce point était enveloppé d’un nuage blanc qui se déchirait à chaque minute et laissait échapper des éclairs dont le reflet brûlait les yeux de don Paëz;—et, à la lueur de ces éclairs, malgré l’éloignement, on distinguait facilement alors une silhouette d’homme, se dessinant en noir au sommet d’une tour, sur le bleu foncé du ciel;—et alors encore les yeux de don Paëz abandonnaient les détails du tableau pour s’attacher, fixes et désespérés, à cette silhouette.
Don Paëz et la gitana demeurèrent longtemps immobiles tous deux à la même place où ils s’étaient arrêtés; tous deux ils ne cessèrent de contempler cette silhouette, dont la calme attitude était un poëme de bravoure et d’orgueil;—et quand la silhouette eut disparu et se fut abîmée dans le nuage, ils continuèrent a écouter, anxieux, le bruit du canon et le sifflement des balles, comptant chaque éclair et chaque détonation...
Et puis il vint un moment où éclairs et détonations s’éteignirent, où le nuage, jusque-là opaque et condensé, se déroula lentement en capricieuses spirales et commença à monter dans l’azur du ciel... Et tout aussitôt une flamme rougeâtre et sombre d’abord, puis bleue et blanche s’éleva au milieu du nuage, et don Paëz et sa compagne jetèrent un cri.
Don Fernand était mort—et le château brûlait.
Alors don Paëz se redressa; il poussa un soupir, mit la main à la garde de son épée, et, rejetant la tête en arrière avec un geste plein de noblesse, s’écria d’une voix grave et solennelle:
—J’avais donc raison de croire en toi, ô mon étoile,—je suis roi!
—Et tu m’aimes, n’est-ce pas? murmura la gitana en courant vers lui et l’enlaçant de ses bras d’albâtre. Oh! aime-moi, mon Paëz, car je n’ai plus que toi maintenant, et le sang de mon père vient de sacrer notre union.
Mais don Paëz répondit soudain:
—Arrière! femme! je n’ose pas t’aimer, car le jour où je t’aimerai, le malheur fondra sur moi et j’aurai perdu mon génie!
C’était la troisième fois que don Paëz repoussait impitoyablement cette femme, qui lui parlait d’amour avec sa voix enchanteresse et son regard fascinateur. Pour la troisième fois il lui disait: «Je ne t’aime pas! je ne veux pas t’aimer!»
Mais, cette fois, sa voix tremblait si fort en prononçant ces mots, que la gitana tressaillit de joie et répondit:
—Tu ne m’aimes pas, don Paëz, tu ne m’aimes point encore, mais l’heure est proche où tu m’aimeras.
—Ne dis pas cela, s’écria don Paëz, ou je renonce sur l’heure à ce trône que tu me vas donner!
—Fou! dit-elle en haussant les épaules, ce trône est à moi, je puis en disposer et je n’ai pas besoin que tu m’aimes pour t’y faire asseoir. Quand ton ambition sera satisfaite, quand tu n’auras plus ni trésors, ni pouvoir à désirer, il faudra bien que tu te laisses aller à ce courant du bonheur que tu remontes sans cesse; il faudra bien que ton œil, lassé d’explorer les déserts arides et les horizons inconnus, s’arrête enfin sur l’oasis et s’y fixe... Et alors, don Paëz, je ne te dirai plus comme naguère, «Aime-moi,» ce sera toi, ami, qui viendras emprisonner mes mains dans les tiennes, qui mettras les genoux en terre devant moi et me diras avec un baiser: «Aimons-nous!»
Don Paëz eut un geste d’impatience.
—Jusque-là, poursuivit-elle, hais-moi si tu le peux, don Paëz; traîne-moi à ta suite sans laisser tomber sur moi un seul regard, assieds-toi sur le trône à mes côtés, sans me dire: merci! Que m’importe! j’attends mon heure, et elle viendra. Quand nous aurons atteint l’armée maure, je me ferai proclamer, puis je t’offrirai ma main. Accepte-la, don Paëz, accepte-la sans hésitation ni remords, car la glace de ton cœur se fondra au soleil de mon amour, et je serai largement payée de tes dédains passés et de ta cruauté.
Et la voix de cette femme, vibrant ainsi solennelle et triste, sous un ciel étoilé, en face d’un incendie, au milieu de la solitude et du silence de la nuit, cette voix était empreinte d’une sauvage et poétique harmonie qui résonnait jusques au fond du cœur de don Paëz, et l’agitait d’un trouble inconnu.
Il demeura un moment immobile et le front courbé sous ces reproches si poignants et si doux, un moment il fut sur le point de tomber aux genoux de cette femme et de lui dire:
—Pardonne-moi, je t’aime, et la gloire n’est rien pour moi désormais auprès de ton amour.
Et elle attendait ce moment, sans nul doute, car elle demeura immobile, elle aussi, les bras ouverts, l’œil humide, attachant sur lui son regard velouté tout rempli d’enivrants espoirs.
Mais une fois encore l’orgueil de don Paëz l’emporta sur son cœur, et il répondit froidement:
—Pardonnez-moi, madame, d’avoir manqué de courtoisie avec vous, et prenez mon bras. Nous allons nous orienter et nous mettre sur les traces de mes lansquenets, qui, sans doute, ont été refoulés assez loin d’ici. Vous êtes lassée, je vais vous porter. Vos pieds se meurtriraient aux ronces de la Sierra.
Elle poussa un soupir de résignation.
—Merci, dit-elle; je marcherai.
—Mais vous êtes brisée, fit-il avec bonté et touché de la tristesse digne et grave de cette femme qu’il torturait ainsi.
Elle faillit le remercier de l’émotion avec laquelle il prononça ces paroles; mais elle était femme, c’est-à-dire capricieuse, et, à son tour, elle lui dit froidement et avec une raillerie aiguë et presque navrante.
—Vous oubliez, monsieur, que je suis Bohémienne, et que les Bohémiennes courent nu-pieds à travers les ronces et les cailloux des sierras.
Cette phrase, prononcée avec calme, alla au cœur de don Paëz:
—Vous êtes cruelle, madame, murmura-t-il.
—Eh bien! lui dit-elle en redevenant triste et pensive comme il convient à ceux qui perdent en un jour un père ou un frère en héritant d’une couronne, à des fronts qu’inclinent encore la douleur et le souci, oublions tous deux ce que nous avons pu nous dire de cruel, et partons! La nuit est avancée, nous sommes seuls, presque sans armes, nous pourrions, d’un moment à l’autre, tomber au pouvoir des bourreaux; marchons, monsieur!
Elle lui prit le bras et s’y appuya avec force;—elle sentit ce bras trembler sous sa main et l’ivresse remplit son cœur.
—Il m’aime déjà, pensa-t-elle.
En même temps, don Paëz tout frémissant murmurait tout bas:
—O ambition, mon astre conducteur, mon étoile polaire, à moi! je vais l’aimer.
Ils s’engagèrent, silencieux et recueillis, à travers les bruyères humides déjà de la rosée du matin, imprégnées des enivrantes senteurs de la nuit, comme deux époux qui vont à l’autel,—graves et tristes comme ceux qui conduisent un deuil funéraire, s’appuyant l’un sur l’autre, et écoutant, à leur insu, l’hymne d’amour que chantaient leurs cœurs, unis déjà par un lien mystérieux et inconnu.
L’action de la nature est puissante sur l’âme des hommes:—la nuit était belle; à peine un léger souffle de vent bruissait dans les arbres, le grillon et l’oiseau de nuit troublaient seuls de leur cri monotone l’austère silence de la sierra, tout embaumée du parfum des grenadiers et des lauriers-roses. Certes, les deux amants ne pensaient plus en ce moment au théâtre de la guerre et au récent combat qui avait ensanglanté le sol qu’ils foulaient.—Tout entiers à leur rêverie, on eût dit un page maure et une sultane errant, l’amour au cœur et sur les lèvres, dans les jardins ombreux de l’Alhambra, pendant une nuit où le roi trop confiant aurait laissé après leurs serrures les lourdes clés de son harem.
Tout à coup la princesse jeta un cri et recula; son pied venait de heurter un corps inerte et flasque, un cadavre! Ils foulaient le théâtre même du combat engagé dans la soirée précédente entre les lansquenets et les Espagnols.
—Horreur! murmura-t-elle.
Don Paëz la prit dans ses bras et la porta.
Les premières clartés du matin commençaient à iriser l’horizon oriental, et à leur lueur indécise, l’œil d’aigle de don Paëz inspecta le champ de bataille. Il était jonché de cadavres, et chaque bloc de roche blanchissant parmi les bruyères sombres était jaspé de taches sanglantes.
Parmi les morts, il y avait beaucoup de lansquenets, et don Paëz jugea que ses cinq cents hommes avaient été terriblement décimés; mais les Espagnols étaient en plus grand nombre, et il comprit qu’ils avaient dû plier et battre en retraite dès la première heure.
Tandis que don Paëz traversait le théâtre de la lutte, un éclair brilla au sommet d’une roche et une balle vint siffler aux oreilles des fugitifs.
Don Paëz leva précipitamment la tête et aperçut une douzaine de soldats espagnols qui, campés sur un petit plateau de rochers pendant la nuit, avaient été éveillés par le bruit des pas de don Paëz sur la bruyère.
Don Paëz n’avait d’autre arme que son épée, il était donc dans l’impossibilité de se défendre contre d’aussi nombreux adversaires;—s’il eût été seul, il eût, sans nul doute, marché sur eux l’épée haute, prêt à se faire tuer plutôt que de lâcher pied.
Mais il avait à côté de lui une femme, une femme de qui il allait tenir un trône, une femme qu’il était sur le point d’aimer, qu’il aimait déjà sans oser se l’avouer encore, et il la serra dans ses bras et se prit à courir.
La distance qui le séparait des soldats était assez grande, il l’eut doublée en quelque bonds, mais à leur tour, ceux-ci quittèrent leur attitude d’immobilité, ils se mirent à sa poursuite et firent feu sur lui plusieurs fois. L’étoile de don Paëz ou sa présence d’esprit à se courber et à dissimuler sa course au milieu des bruyères le sauvèrent. Les balles passèrent près de lui sans l’atteindre et presque toujours la gitana dans ses robustes bras, il continua à bondir de bruyère en bruyère, de roche en roche, avec la légèreté d’un daim qui fuit le plomb du chasseur.
Mais les soldats couraient aussi et continuaient à faire feu, les balles pleuvaient autour de don Paëz,—et don Paëz, désespéré, cherchait d’un œil éperdu, un abri, un secours, et n’apercevait rien.
Tout à coup il se trouva au bord d’un précipice, et dans l’impossibilité d’échapper, sans le franchir à ses implacables ennemis. De l’autre côté de ce gouffre de rochers, il remarqua les traces d’un campement construit à la hâte avec des branches d’arbres et des blocs de roche, et déserté sans doute à la hâte, car on voyait épars une douzaine de fusils.
Don Paëz s’arrêta une seconde à la lèvre du gouffre, il en mesura la largeur d’un coup d’œil assuré et rapide, et puis, toujours confiant en son étoile, il prit son élan pour le franchir.
Il fallut que ses jarrets eussent acquis la souplesse et l’élasticité de ceux du tigre, car il retomba sur le bord opposé et ne chancela point!
Il avait mis entre ses ennemis et lui un abîme de plusieurs centaines de toises de profondeur et de quinze pieds de largeur.
Courir à la redoute abandonnée, déposer la gitana dans le coin le plus abrité, puis s’armer d’un fusil encore chargé et revenir au bord du gouffre, fut pour don Paëz l’affaire de quelques secondes.
Les soldats arrivaient en courant,—don Paëz épaula, le canon du mousquet s’abaissa lentement, un éclair brilla, un soldat poussa un cri étouffé et tomba à la renverse.
Don Paëz prit un autre mousquet et fit feu une seconde fois,—un autre Espagnol mordit le sol ensanglanté.
Alors la gitana, cette créature si faible devant les émotions de l’amour, retrouva cette mâle énergie des femmes méridionales à l’heure suprême du danger; elle quitta le lieu où don Paëz l’avait placée, elle s’arma comme lui d’un mousquet et vint se placer à ses côtés.
Ce fut une lutte héroïque entre toutes, celle que soutinrent cet homme et cette femme à qui l’amour donnait force et courage, un poëme épique tout entier passa dans dix minutes, et à la fin duquel il n’y eut plus sur le bord opposé du gouffre, qu’un monceau de cadavres, alors que don Paëz et sa compagne étaitent debout encore.
Don Paëz se retourna vers elle avec un sourire de triomphe et d’orgueil; mais il poussa un cri et recula... La gitana était pâle et chancelante, et quelques gouttelettes de sang rosé perlaient sur sa robe blanche.
—Mon Dieu! s’écria don Paëz, au secours! à moi!...
—Ce n’est rien, murmura-t-elle d’une voix éteinte, une balle m’a frappée.
Elle s’évanouit dans les bras de don Paëz qui la soutint, et poussa un cri de fureur intraduisible.
—Oh! s’écria-t-il, malheur à moi... je l’aimais!
Et abandonnant la redoute, il reprit sa course à travers les bruyères, et s’enfuit, cherchant partout une source, quelques gouttes d’eau,—et ne les trouvant pas.
Tout à coup, dans le silence des bois, dans le lointain, le son d’une trompe de chasse se fit entendre; don Paëz reconnut la fanfare du roi Robert et poussa une exclamation de joie.
—A moi, Hector! cria-t-il; à moi les lansquenets!
Et il emboucha sa trompe à son tour, répondit à la fanfare, puis continua à courir, ivre d’impatience, d’angoisse et de fureur.
La rapidité de la course ranima la gitana.
—Don Paëz... fit-elle tout bas.
Il s’arrêta palpitant de joie, la déposa sur l’herbe et, l’œil humide, frémissant, il dégrafa sa robe, déchira la chemise et chercha la blessure... Une balle avait effleuré les chairs et la plaie n’offrait aucune gravité.
Les anges durent noter, pour en faire un hymne de reconnaissance, le cri de joie qui échappa alors à don Paëz; et, à ce cri, la gitana répondit par un autre non moins ardent, non moins passionné:
—Ah! dit-elle, tu m’aimes donc enfin!...
Il se redressa comme un taureau fougueux que les chiens ont mordu pendant son sommeil; son front se plissa, il voulut blasphémer et la repousser encore, mais cette fois son cœur parla plus haut que son orgueil; il s’agenouilla près d’elle, prit ses petites mains dans les siennes, appuya ses lèvres brûlantes sur son front pâli, auquel il imprima un long baiser et murmura:
—Pâlisse maintenant mon étoile! peu m’importe! je viens d’éprouver un moment d’ivresse que dix siècles de gloire et de puissance ne pourraient faire oublier.
En ce moment, la fanfare du roi Robert se fit entendre de nouveau; don Paëz bondit sur ses pieds et cria: à moi Hector! Hector, à moi!
Don Paëz rejeta sa trompe sur l’épaule, reprit la gitana dans ses bras et s’élança dans la direction qu’avait suivie la fanfare du roi Robert, en arrivant jusqu’à lui.
A l’horizon des bruyères et à l’extrémité du plateau qu’il foulait, le gentilhomme remarqua la lisière d’une grande forêt de chênes noirs, du milieu desquels semblait être partie la première note du cor de chasse; il y dirigea sa course, et bientôt, aux clartés naissantes du jour, il vit étinceler des armures au travers des arbres.
Bientôt encore un cavalier sortit du bois et s’élança au galop à sa rencontre.
C’était Hector lui-même.
—Frère, lui cria-t-il, est-ce toi?
—C’est moi, répondit don Paëz, moi le roi!
—Toi le roi?
—Depuis une heure, répondit-il, au moment où il touchait presque au cheval d’Hector.
—Eh bien murmura Hector frémissant, ta couronne devient ton arrêt de mort... Tiens, ajouta-t-il, étendant sa main vers le sud-est, écoute... n’entends tu pas un bruit lointain de mousqueterie?
—En effet... Quel est ce bruit?
—Ce bruit est celui d’une lutte suprême que l’armée maure, ton armée maintenant, don Paëz,—soutient contre trois armées espagnoles qui l’ont enveloppée.
—Tu mens! frère, tu dois mentir! s’écria don Paëz.
—Je dis vrai, frère, murmura Hector d’une voix sombre; tes ennemis étaient bien instruits, et ils savaient que tu joindrais don Fernand si tu parvenais à t’échapper de l’Albaïzin. Tu as fui, et soudain trente mille hommes qui se tenaient sur la défensive se sont avancés de toutes parts, et ont enveloppé l’armée maure que tu avais déjà décimée il y a trois jours... Nous nous sommes battus, moi et tes lansquenets, une partie de la nuit, et nous n’avons dû notre salut, après avoir laissé la moitié de nos gens sur la place, qu’à la hâte qu’avaient nos ennemis, ne te voyant point parmi nous, d’aller écraser l’armée maure à la tête de laquelle ils te croyaient.
Il ne te reste plus qu’à fuir, frère, à fuir au plus vite. Viens! j’ai encore près de trois cents hommes avec moi, c’est une escorte imposante, fuyons vers le nord-est, gagnons la plage la plus prochaine... nous y trouverons bien un navire qui voudra prendre à son bord un roi d’une heure et sa fortune chancelante.
Don Paëz paraissait ne point entendre. Debout, la main sur la garde de son épée, l’œil étincelant, il écoutait les hurlements lointains du canon et considérait un tourbillon de fumée qui, dans la plaine, au sud-est, obscurcissait l’horizon du matin.
—Frère, répéta Hector, l’heure s’écoule, il faut fuir.
Alors don Paëz se redressa comme un chêne superbe que la tempête n’a courbé qu’à demi.
—Frère, dit-il d’une voix retentissante, sonore et pleine de majesté, naguère j’étais là-bas...
Il étendit sa main dans la direction de la vallée où flamboyaient encore les débris du castel mauresque.
—J’étais là-bas, reprit-il, avec cette femme dont l’amour fait ma perte, et le frère de cette femme dont la mort me fait roi. Les brasiers s’allumaient sur tous les pics de la sierra; les armures des bataillons espagnols, s’avançant du nord et du sud, de l’est et de l’ouest, étincelaient à leur fauve lueur; le trépas montait vers nous comme une mer déchaînée qui, à l’heure du reflux, galope mugissante vers la grève et y surprend le pêcheur attardé. Alors cet homme qui vient de mourir se tourna vers moi et me dit: «Voici l’issue d’un souterrain qui aboutit à la sierra. Prends ma sœur dans tes bras et fuis.» J’hésitai et répondis: «Je ne fuirai que si tu me suis...»
—Eh bien? demanda Hector...
—Eh bien! frère, sais-tu ce que me dit Fernand?
Hector regarda son frère avec anxiété.
—Il me dit, poursuivit don Paëz: Les rois ne peuvent fuir!
—Oh! fit Hector pâlissant.
—Je n’étais point roi encore, reprit don Paëz, et c’est pour cela que je lui obéis, c’est pour cela que je suis ici au lieu d’être enseveli sous les décombres fumants du castel.
—Et... maintenant? interrogea Hector qui tremblait.
—Maintenant, frère, je suis roi!
Et sans attendre la réponse d’Hector qui baissait la tête d’un air sombre, il s’avança vers la forêt, sur la lisière de laquelle les lansquenets s’étaient rangés en bataille:
—A moi! leur cria-t-il d’une voix retentissante.
—Où allons-nous? demandèrent-ils.
—Vaincre ou mourir! répondit-il avec le calme et le stoïcisme de Léonidas.
—Eh bien, mourons! dit à son tour Hector, la mort, parfois, est une délivrance!
La gitana, blanche et froide, les regardait tous deux alternativement:
—Paëz, dit-elle enfin en jetant ses bras au cou de son amant, puisque tu veux mourir, mourons ensemble, je combattrai à ta droite, comme naguère, et je n’aurai pas besoin d’être frappée pour mourir, le coup qui t’atteindra me tuera.
—Eh bien! dit-il, mourons, puisque nous nous aimons; mourons enlacés, la main dans la main; que nos visages pâlissent et se glacent ensemble; que nos cœurs, appuyés l’un sur l’autre, cessent de battre à la même heure; que nos âmes, brisant leur enveloppe de chair et de boue, se fondent en un souffle et montent vers Dieu.
Il la pressa sur son sein une minute—une minute il entendit sourdre les sanglots d’ivresse qui soulevaient le sein de la gitana;—une minute, il parut tout oublier...
Puis il se dégagea, courut au cheval qu’on lui amenait et sauta en selle.
Alors il ferma les yeux pour regarder quelques secondes au fond de son âme et soulever le voile déjà terne du passé; il envisagea d’un coup d’œil son existence aux trois quarts gaspillée et prête à finir, et laissant errer sur ses lèvres un pâle et amer sourire:
—Voilà donc, murmura-t-il, ce que deviennent ces hommes en qui Dieu avait mis assez de force et de génie pour que d’une seule étreinte ils pussent ébranler le monde;—un sourire de femme les tue!
Et tirant son épée, dont la lame étincela comme un éclair aux rayons du soleil levant, il poussa son cheval et s’alla placer à la tête de ses lansquenets mutilés, qui frissonnèrent d’enthousiasme à la superbe attitude de leur chef.
Mais, au moment, où la troupe s’ébranlait, un homme parut au sommet d’un petit coteau voisin, dans la direction de la vallée abandonnée par don Paëz durant la nuit. Cet homme agitait son turban blanc, qu’il avait déroulé et qui flottait comme un étendard au souffle du vent matinal.
Don Paëz l’aperçut et s’arrêta.
L’homme s’avança alors. Il marchait lentement, écrasé qu’il était par une sorte de coffre qu’il portait sur ses épaules.
C’était un Maure qui apportait à la princesse son coffre de rubis et de perles, et à don Paëz l’anneau royal de don Fernand. Elle baisa l’anneau avec respect, une larme trembla au bord de ses paupières; et comme l’amour est d’un égoïsme navrant, elle oublia encore ce frère bien-aimé qui venait de mourir, et passant l’anneau au doigt de don Paëz:
—Te voilà vraiment roi, dit-elle.
Il secoua la tête:
—Roi pour une heure encore!
Elle tressaillit; puis attachant sur lui son grand œil noir qui fascinait:
—O mon Paëz, dit-elle avec enthousiasme, tu es fataliste, tu crois ton étoile éclipsée, mais à mon tour j’interroge la voix secrète de l’avenir qui semble vibrer au fond de mon cœur, et cette voix me répond que l’heure du trépas ne sonnera point aujourd’hui pour toi, que de longs jours te sont encore réservés, et que l’instant viendra où tu seras roi puissant.
—Roi des Maures, n’est-ce pas? fit-il avec amertume, roi d’une nation dont, à cette heure, on écrase les derniers débris? Roi de Grenade, leur ville sainte, dont, peut-être, en ce moment, on détruit l’Alhambra.
—Roi de Grenade ou d’ailleurs, des Maures ou d’un autre peuple, qu’importe! moi aussi je lis dans l’avenir, don Paëz, et à moi l’avenir répond que tu seras roi! Non pas un roi errant et vagabond, reprit-elle, mais un roi portant couronne en tête et sceptre en main, ayant sujets et courtisans, manteau brodé d’or agrafé à l’épaule, et sur le passage duquel les fronts se courberont aussi bas que les épis d’un champ de blé s’inclinent sous le vol de feu de la tempête.
Et la princesse, en parlant ainsi, avait le regard ardent, le front inspiré d’une pythonisse antique—et à sa voix entraînante don Paëz redressa la tête et s’écria:
—Puisses-tu dire vrai, et que l’amour soit un talisman, car je t’aime!
Il fit un signe, et l’escadron des lansquenets, s’ébranlant, se précipita au galop, comme un ouragan de fer et d’acier, vers ces plaines lointaines où le canon grondait toujours, franchissant ravins et précipices comme une nuée d’aigles qui fondent sur leur proie.
Don Paëz ayant Hector à sa gauche et la princesse à sa droite, galopait au premier rang et murmurait avec orgueil:
—Si je meurs, j’aurai vu, au moins pendant quelques heures, les hommes à mes pieds, et cela me suffit!
Laissons don Paëz tomber dans la plaine avec une petite troupe, et rétrogradons de quelques heures.
Don Fernand, éprouvé mais non abattu par ses pertes récentes devant l’Albaïzin, avait senti qu’il ne pouvait plus tenir la plaine, et reprenant la route des sierras, aux gorges profondes desquelles il voulait confier sa fortune pâlissante, il s’était replié avec son armée sur le petit castel maure où sa sœur l’attendait et où nous l’avons vu naguère voulant se donner la mort.
Quand il ne fut plus qu’à une journée de marche, don Fernand choisit une position fortifiée naturellement par des rochers escarpés, et fit camper son armée lassée sur un étroit plateau d’où il était facile de surveiller les menées de l’ennemi et d’éviter une surprise.
Puis, comme il aimait sa sœur d’une ardente affection, et que plusieurs mois s’étaient écoulés depuis qu’il ne l’avait vue, il confia le commandement de son armée à son second lieutenant, Aben-Saïd, car Aben-Farax avait été tué la veille dans une escarmouche, et il continua son chemin avec une escorte de deux cents hommes.
Nous savons ce qui lui était advenu.
L’armée, après un jour de repos, s’était remise en route à la nuit tombante.
Elle était forte d’environ sept mille hommes, et les chemins qu’elle prit se trouvaient si étroits et si difficiles, qu’il était impossible à une armée supérieure en nombre de lui tenir tête et de l’envelopper aisément.
La nuit était belle, quoiqu’un peu assombrie par l’absence de la lune; les bataillons marchaient en silence, et le bruit de leurs pas sur le gazon ou les rochers était si léger, qu’à un quart de lieue de distance et grâce à l’obscurité, il était impossible de soupçonner leur passage.
Vers minuit, cependant, les troupes d’avant-garde crurent apercevoir çà et là des ombres rapides se dérobant derrière les rochers ou glissant au travers des clairières; mais elles étaient si peu nombreuses que la pensée ne vint à personne qu’elles pouvaient être autre chose que des bêtes fauves ou des chasseurs s’épiant mutuellement; et l’armée continua à avancer.
Plus tard, les Maures étonnés virent briller soudain, sur les montagnes voisines, des feux qui s’allumèrent un à un; ils commencèrent à être inquiets.
Un peu plus loin, les feux se multiplièrent, et alors les chefs ordonnèrent une halte pour tenir conseil.
—Nous sommes enveloppés, dit Aben-Saïd; tenez, regardez derrière nous, les mêmes feux commencent à briller, la retraite nous est coupée; mais il est trop tard pour reculer, et d’ailleurs, nous sommes en nombre imposant;—une poignée d’hommes ne pourrait avoir raison de nous.
—Il faut plus d’une poignée d’hommes pour établir des signaux aussi nombreux, répondit un chef, et tout me porte à croire que des forces imposantes nous doivent attaquer;—mais qu’importe! Dieu est pour nous, notre cause est juste, marchons!
L’armée se remit en route et arriva vers une heure du matin dans une étroite plaine fermée en tous sens par de hautes montagnes boisées, n’ayant d’autres issues que des vallées étroites, creusées par les torrents et les crues subites des sierras.
La plaine, déserte en apparence, était cependant emplie d’un vague murmure qui trahit aux oreilles des Maures la présence de l’ennemi; et, en effet, à mesure que leurs bataillons avançaient, chaque touffe d’arbres s’agitait et laissait échapper un homme tout armé; sur chaque roche grise remuait soudain un être vivant, et c’était un soldat espagnol.
Puis, soudain, les montagnes qui fermaient la plaine, sombres jusque-là, se couvrirent à leur tour d’une chevelure de feu, et, répondant à cette clarté subite, d’autres clartés livides et instantanées jaillirent des flancs de chaque colline et de chaque mamelon, suivies d’un fracas horrible qui ébranla les sierras dans leurs assises de granit. C’était le bruit de la mousqueterie et du canon. Les Espagnols engageaient le combat en mitraillant les Maures.
Alors ceux-ci, qui ne traînaient après eux que des pièces de campagne, dédaignèrent de s’en servir et ils attaquèrent, l’épée et le pistolet au poing.
Ainsi commença cette lutte, qui durait encore au point du jour.
D’abord les montagnes et les collines ne supportaient pas une armée plus nombreuse que l’armée maure;—mais, à mesure que les uns tombaient sous la mitraille et que leurs rangs s’éclaircissaient, les vallées dégorgeaient de nouveaux bataillons espagnols qui venaient grossir ceux qui avaient engagé l’affaire, tandis qu’aucun secours n’arrivait aux Maures.
Léonidas et ses trois cents Spartiates ne furent pas plus héroïques aux Thermopyles que ces hommes, écrasés par le nombre, qui défendaient à cette heure suprême et sans espoir de victoire, leurs foyers, leurs mœurs, leur indépendance, leur Dieu.
Ils combattaient à outrance et tombaient frappés en pleine poitrine, serrant leur épée dans leurs doigts crispés pour la conserver même après leur mort, le sourire des martyrs sur les lèvres, l’orgueil des héros sur le front.
Quand le jour vint, les trois quarts mordaient la poussière et les Espagnols étaient encore plus de vingt mille!
Aussi parurent-ils rougir de leur victoire, et comme s’ils eussent été honteux de combattre au grand jour, avec un pareil nombre, des ennemis ainsi décimés, ils battirent en retraite, laissant quelques bataillons encore frais pour achever d’écraser les vaincus.
Parmi les Maures encore debout était leur chef Aben-Saïd; le noble jeune homme avait fait des prodiges; couvert de plaies, ruisselant de sang, il était infatigable, et son épée paraissait convertie en une lame de feu qui foudroyait tout ce qu’elle touchait.
Ce fut alors que don Paëz et ses lansquenets tombèrent comme la foudre, ou plutôt comme une nuée d’archanges vengeurs sur le théâtre du combat pour en changer la face et les destinées.
Ranimés par ce secours inespéré et dont ils ne pouvaient s’expliquer le mobile, ils relevèrent la tête et une force nouvelle, celle de l’espérance et de l’enthousiasme, passa soudain dans leurs veines et raffermit leurs bras alourdis et lassés.
La lutte recommença, plus acharnée et plus terrible que jamais; mais, cette fois l’issue n’en pouvait être douteuse, et bientôt les Espagnols vaincus se débandèrent et prirent la fuite; le canon se tut, la fumée se dispersa et monta en spirale vers le ciel, sur l’aile d’un vent vigoureux. Alors les Maures étonnés aperçurent, au milieu d’eux, à cheval, tout poudreux et tout sanglant encore du combat, son épée rougie à la main, don Paëz grandi de toute la hauteur de la majesté royale et de tout l’enthousiasme du triomphe.
Don Paëz fit un signe avec son épée et réunit avec ce signe les principaux chefs qui survivaient encore.
A ses côtés, pâle et sanglante comme lui, comme lui l’œil étincelant de la fièvre de la victoire, se tenait la princesse, dont le cheval, frappé à mort, s’était naguère abattu sous elle.
—Maures, dit-elle alors, votre roi Aben-Humeya n’est plus; il est mort en roi, comme devait mourir le dernier des Abencerrages.
Un cri de stupeur douloureuse répondit à ces paroles.
—Nous n’avons plus de roi! malheur à nous! murmurèrent tous ces hommes qui n’avaient pas su pâlir en face du trépas.
—Le roi est mort, vive le roi! répondit alors la princesse. Je suis la sœur de don Fernand et les femmes régnaient à Grenade.
—Une reine! firent-ils avec accablement, aura-t-elle le bras assez fort pour brandir l’étendard de notre indépendance?
—Voici mon époux, dit-elle en montrant don Paëz, je le fais roi!
Les Maures tressaillirent...
Ils hésitaient et se regardaient encore, quand Aben-Saïd qui, percé de cent coups différents, avait sur le visage la pâleur du trépas, s’adressa à don Paëz et lui dit:
—Tu es brave, don Paëz; nul jamais n’en a douté et n’en doutera; mais tu n’es pas de notre nation et tu as combattu dans les rangs de nos ennemis...
—C’est vrai, répondit don Paëz; mais le roi Philippe II m’a insulté, et quand on a nom don Paëz, on ne pardonne pas une insulte! Je ne suis point de race maure, mais je ne suis pas non plus de race espagnole, et mes ancêtres portaient couronne au front. Votre roi est mort, me léguant son sceptre; je prends ce sceptre et je vous dis: vous êtes désormais mon peuple, et la dernière goutte de mon sang, la dernière pensée de mon cœur est à vous! Vous étiez tout à l’heure forts et redoutables; la mort a ravagé vos bataillons, dont il ne reste plus que des débris—eh bien! avec les trésors que m’a légués votre roi, nous achèterons une armée, nous triompherons ou nous succomberons ensemble; périr les armes à la main avec un roi à sa tête n’est point le trépas pour un peuple comme vous, c’est un triomphe à l’heure présente, c’est l’immortalité dans l’avenir!
Et don Paëz était si beau et si fier en ce moment, il avait la tête si haute, le geste si noble, le regard si étincelant, que l’enthousiasme galvanisa ces hommes sanglants et mutilés qui foulaient du pied les cadavres de leurs frères, et qu’ils s’écrièrent d’une voix unanime:
—Vive don Paëz!
Alors Aben-Saïd, dont les premières brumes de la mort obscurcissaient déjà les regards, s’avança en chancelant vers don Paëz, mit un genou en terre et lui dit:
—Prends mes deux mains dans la tienne, en signe de vasselage; je te fais hommage lige, et au nom des débris de ce peuple, dont j’étais le dernier chef, je te reconnais et te salue pour mon roi!
Et Aben-Saïd se releva; il fit deux pas en arrière, et, d’une voix mourante, cria par trois fois, selon l’usage:
—Le roi est mort! vive le roi!
—Vive le roi! répondit la foule.
—A présent, murmura Aben-Saïd, puisque les Maures ont un chef, je puis mourir!
Et le noble jeune homme tomba pour ne plus se relever.
Don Paëz posa la main sur ce cœur dont la dernière pulsation venait de s’éteindre, et il dit:
—Dors en paix, jeune brave, les martyrs seront vengés!
—Maures! cria-t-il, vous avez eu raison de m’acclamer pour roi, vous avez eu raison de croire en don Paëz,—la journée de revers que vous avez subie coûteras cher à vos vainqueurs!
Alors, se tournant vers Hector:
—Prends, lui dit-il, dans ce coffre autant de rubis, de perles et de richesses qu’il en faudra pour acheter une armée; cours à Naples et dis à notre frère Gaëtano d’enrôler des lansquenets allemands, et des marins génois pour me venir en aide!
—J’irai, dit simplement Hector, et nous te sauverons!
—Pourquoi ce front pâli et cette lèvre crispée, ô ma reine! pourquoi ce sombre regard que du haut de ces murs vous promenez à l’horizon de l’Océan? Quelle douleur sans nom peut navrer votre âme, puisque j’ai pris vos mains dans la mienne et que je vous répète que je vous aime!
Ainsi parlait don Paëz, assis auprès de la princesse maure, devenue sa femme devant Dieu,—un soir d’automne, par un ciel nuageux et une mer orageuse sur les remparts de cette forteresse fameuse qui a nom Gibraltar.
Ce n’était plus le don Paëz que nous avons connu, l’ambitieux sans cœur et sans pitié, foulant aux pieds l’amour et le niant parfois; mais don Paëz vaincu désormais, lié, garrotté par le sourire d’une femme; don Paëz qui perdait son royaume ville à ville et bourgade à bourgade, sans en prendre nul souci et presque en se jouant; don Paëz qui aimait enfin.
Il le lui avait dit à cette heure suprême où ils venaient d’échapper à la mort tous les deux; ils avaient combattu ensemble, et côte à côte, pour délivrer les débris de l’armée maure; à la tête de ces débris, ils avaient défendu le terrain pied à pied, se donnant la main comme il convient à des époux rois et guerriers, et ce n’était qu’après trois mois de lutte héroïque et de revers successifs qu’ils se trouvaient cernés enfin dans leur dernière place forte, sur un roc dont la mer rongeait la base méridionale, et qu’une armée de vingt mille hommes séparait, au nord, du reste de la terre.
Cinq cents hommes à peine demeuraient encore autour du roi don Paëz et soutenaitent le siége, converti en blocus par les Espagnols.
Les vivres commençaient à manquer; si Hector et Gaëtano n’arrivaient au plus vite pour ravitailler la place et y jeter une garnison imposante, c’en était fait de don Paëz. Le roi Philippe II avait demandé sa tête, et il la voulait avoir à tout prix.
Mais don Paëz n’y songeait guère; don Paëz tout entier à son amour, ne regrettait plus son trône qui s’écroulait lentement; et c’est pour cela qu’il disait à la princesse, avec un sourire:
—Pourquoi ce front pâli et ces lèvres crispées, puisque nous nous aimons?
Elle prit sa tête brunie dans ses mains diaphanes, y déposa un long baiser et répondit:
—Si mon front est pâle, ô Paëz, c’est qu’il est le remords et le reflet de mon âme navrée, c’est que le remords et la douleur me torturent. J’ai joué, dans ta vie, le rôle terrible de la fatalité, mon amour t’a perdu. Ce trône que je t’ai donné devient le marchepied de ton échafaud; cette tendresse dont je t’ai accablé, poursuivi, a jeté dans ton cœur d’airain une étincelle de faiblesse qui te conduit à ta perte. Je suis une femme ingrate et sans cœur, ô mon Paëz, car j’ai étouffé ton génie au souffle de mon amour, car je n’ai point compris que les hommes tels que toi doivent marcher vers leur but seuls et silencieux, sans prendre garde aux douleurs qu’ils foulent, aux âmes qu’ils brisent, ainsi que des prêtres saints qui s’isolent de la terre et de ses misères pour aller le front haut.
Je ne t’ai point compris, ô Paëz, car je me suis cramponnée à toi, car j’ai enchaîné tes bras noueux de mes bras débiles, j’ai enlacé ma vie à la tienne, et je t’ai perdu! C’est pour cela que mon œil hagard interroge en vain l’horizon désert de l’Océan, cherchant la trace d’un pavillon sauveur et ne la trouvant point.
La princesse tremblait en parlant, et elle pressait de ses mains tremblantes la main de don Paëz.
La nuit venait, enveloppée de ténèbres épaisses; la mer, déchaînée, galopait vers le roc en lames hurlantes et raccourcies; parfois un éclair brillait, sans fracas, dans le ciel lointain,—et le silence absolu de la forteresse, troublé seulement à de longs intervalles par le pas lourd et le qui vive! des sentinelles avait quelque chose de poignant qui allait à l’âme et serrait le cœur.
Don Paëz se tut une minute, une minute il parut en proie à une sombre et indicible douleur; puis, tout à coup, son front se rasséréna et il répondit en attirant à lui la princesse:
—L’ambition, ô ma reine, est la passion dévorante qui étreint les hommes forts et les entraîne à travers l’espace, sans leur accorder jamais une heure pour sommeiller à l’ombre de cet arbre touffu qu’on nomme le bonheur! L’ambition, c’est l’enfer des chrétiens, ce supplice sans fin et sans commencement, ce ver insatiable qui ronge, ce vautour qui dévore, à la cime d’un roc, le foie de Prométhée sans cesse renaissant. Le but vers lequel elle marche s’éloigne toujours, ainsi qu’un mirage; la jeunesse croit l’atteindre, l’âge mûr espère y toucher, et la vieillesse, à son dernier relais, à sa dernière heure, pose un pied lassé dans sa tombe ouverte et murmure découragée: «C’est encore bien loin!»
Le bonheur, au contraire, ô ma reine! c’est l’ombre des haies du chemin, un jour de soleil, quand on est deux, la main dans la main; le bonheur, c’est ton sourire un soir de tempête; c’est ton amour, de l’aube naissante aux dernières clartés du couchant. Déridez votre front assombri, ô ma reine! ramenez un sourire sur vos lèvres, un rayon d’espoir dans votre âme;—assez longtemps j’ai mordu aux âpres fruits de l’ambition, je veux boire à longs traits à la coupe d’or du bonheur!
Elle l’interrompit brusquement:
—Insensé! s’écria-t-elle, tu ne vois donc pas que la mort monte, lente et inexorable, vers nous; tu ne vois donc pas que cette coupe où tu t’abreuves va se briser dans tes mains...
Un éclair déchira la nue, fit resplendir la mer jusqu’aux limites extrêmes de l’horizon, et la princesse poussa un cri de suprême joie, un cri comme en dut jeter le vieil Abraham quand le glaive protecteur de l’ange se plaça entre son glaive meurtrier et la poitrine de son cher Isaac;—un cri qu’on n’entend en sa vie qu’une fois et qu’on ne redit point.
—La flotte! la flotte! murmura-t-elle.
En effet, à la lueur instantanée du feu céleste, elle venait d’apercevoir à l’horizon les voiles blanches de cinq navires courant des bordées vers la terre et luttant contre le vent.
—Oh! s’écria-t-elle, et cette fois avec une frénétique ivresse, déridons maintenant nos fronts assombris, épanouissons nos cœurs serrés, la coupe du bonheur, où nous puisons tous deux, ne se brisera point dans nos mains, car voici le salut!
Il se passa alors chez don Paëz un de ces étranges revirements d’esprit fréquents aux hommes à imagination ardente. Il venait de flétrir l’ambition, cette passion dévorante de toute sa vie; il l’avait hautement reniée, lui préférant l’amour; il avait paru vouloir rompre complétement avec son passé pour s’abandonner tout entier à une existence nouvelle... Eh bien! au cri de la princesse, à la vue subite de la flotte libératrice, tout un monde de pensées bouillonna dans sa tête et heurta violemment les parois de son cerveau.
Ce ne fut plus son amour sauvegardé qu’il aperçut dans cet avenir prochain que lui faisait l’arrivée de ses frères, son bonheur menacé qu’ils allaient protéger;—non, don Paëz ne vit plus qu’une chose, la restauration future de sa grandeur, le rétablissement du royaume de Grenade et le moyen assuré de contre-balancer une fois encore la puissance du roi Philippe II, désormais son mortel ennemi.
Ainsi sont les hommes; il faut un abîme profond, lentement creusé, pour les séparer violemment de leur passion dominante; un pont de roseaux jeté sur cet abîme en moins d’une heure, les en rapproche aussitôt et les réunit plus étroitement que jamais. Il avait fallu tout l’amour de la gitana, toutes ses larmes, toute son abnégation, la mort héroïque de don Fernand, trois mois de revers consécutifs et la perte de ses dernières illusions pour détacher don Paëz de son ambition;—une lueur d’espoir, un flot rapide de tumultueuses pensées suffirent à renverser ce long ouvrage; il redevint ambitieux, hautain, fier de lui-même comme autrefois, et il s’écria:
—J’ai cru mon étoile éclipsée, j’ai douté de moi, j’ai été insensé! Cette flotte, cette armée qui m’arrivent, c’est plus que le salut, plus que la délivrance, c’est mon royaume reconquis, c’est don Paëz plus grand et plus fort que jamais!
Cette flotte, poursuivit-il avec exaltation, elle profitera sans doute, inévitablement, de la nuit sombre qui nous environne, elle abordera silencieuse, sans qu’un fanal brille à ses vergues, sans qu’un jet de lumière trahisse ses sabords.
Elle nous prendra avec elle, et puis, quand nous serons en pleine mer, elle saluera le duc d’Albe et son armée d’une salve moqueuse, et paraîtra fuir vers les côtes d’Afrique. Le duc d’Albe maudira ciel et terre, et se contentera d’occuper Gibraltar.
Moi, pendant ce temps, je débarquerai avec Gaëtano et les débris de ma garnison sur un point quelconque des côtes du royaume de Valence, où nul ne m’attendra... Alors, et sans m’arrêter, je marche rapidement sur Valence que je prends d’assaut; je laisse dans ses murs deux mille hommes et je poursuis ma course vers Grenade; les Maures, abattus un moment, se lèvent de nouveau à ma voix et grossissent mon armée; les places fortes qui se trouvent sur mon passage m’ouvrent leurs portes sans coup férir, ma marche devient un triomphe, et dans un mois j’ai reconquis tout le royaume de Grenade...
Un coup de tonnerre interrompit don Paëz;—la foudre rugit de nouveau, le vent, apaisé jusque-là, s’éleva tout à coup, mugissant avec une violence inouïe—et la mer vint se heurter aux rocs de la grève avec une fureur telle, que la princesse s’écria, frissonnante:
—Mon Dieu! voici la tempête, et si la flotte amène à la côte elle y brisera son dernier vaisseau!
—Eh bien! répondit don Paëz, ce sera pour la nuit prochaine.
—Oh! j’ai peur... exclama-t-elle en montrant la flotte qu’on voyait s’avancer toujours à la lueur des éclairs multipliés.
—Peur? fit-il avec un sourire et l’attirant sur son sein; peur, auprès de don Paëz?
Elle tressaillit à cette voix si mâle et si fière:
—Non, dit-elle, je ne crains rien, puisque tu m’aimes!...
La flotte avançait toujours, et don Paëz, à chaque éclair, la voyait courant des bordées et luttant contre le courant avec cette habileté particulière aux marins génois de l’époque.
—Cordieu! s’écria-t-il à son tour, si ces gens-là font cent brasses encore, ils sont perdus!
De larges gouttes de pluie commençaient à tomber; le tonnerre et le vent disputaient les airs et les emplissaient de fracas; la mer écumante raccourcissait toujours ses lames, et le péril devenait pressant.
La sueur commençait à perler au front du roi, et il eût voulu voir à cent lieues de distance ces navires attendus si longtemps avec toute la fièvre de l’impatience.
—Ces hommes-là sont donc insensés? exclama-t-il hors de lui, ou bien ne sont-ils déjà plus les maîtres de leur manœuvre?
Il sembla que les cinq navires eussent entendu don Paëz, car, presque aussitôt, ils virèrent de bord et gouvernèrent de façon à s’éloigner de la terre et à reprendre le large.
Don Paëz respira.
—Les tempêtes, ici, murmura-t-il, durent rarement vingt-quatre heures; demain, la flotte pourra mouiller, et nous serons sauvés, ajouta-t-il en regardant la princesse avec amour.
—Il était temps! répondit-elle, car nous commençons à manquer de vivres, de poudre et de boulets, et si l’ennemi tentait un nouvel assaut, nous ne pourrions résister.
—Il ne le tentera pas, il espère nous affamer.
Don Paëz fixa de nouveau son regard sur la mer et attendit un éclair.
Quand la foudre jaillit, il aperçut la flotte déjà dispersée par la tempête, la toile soigneusement pliée et disparaissant à demi dans le brouillard.
—Enfin! murmura-t-il.
L’orage allait croissant, et les époux-rois étaient exposés l’un et l’autre à ses âpres caresses, sans y avoir pris nulle garde; la pluie fouettait leur front nu, le vent s’engouffrait dans leurs manteaux, mais ils étaient tout entiers, elle à son amour, lui à son rêve un moment effacé et reconstruit depuis une heure.
Tout à coup un cri d’alarme, jeté par une sentinelle et que toutes répétèrent, retentit à travers les remparts et réveilla en sursaut la garnison qui s’était endormie sur la foi d’un prochain orage et des ténèbres de la nuit.
—Aux armes! criaient les vedettes, aux armes! l’ennemi!
Don Paëz crut voir le roc de Gibraltar s’effondrer sous ses pieds à ce cri terrible: l’ennemi!
L’ennemi! et il n’avait plus de boulets; l’ennemi! et cinq cents hommes à peine étaient autour de lui!...
L’ennemi au nombre de trente mille hommes, l’ennemi lassé du blocus, qui voulait en finir à tout prix et avoir don Paëz mort ou vivant, profitant, pour tenter l’escalade, d’une nuit de tempête.
Et la flotte était loin!
Alors, de même que naguère il l’avait repoussée de ses vœux, don Paëz sembla maintenant l’appeler de toute la force de son désespoir, il interrogea la haute mer avec anxiété, ayant toujours pour flambeau les foudres du ciel qui se croisaient en tous sens;—mais, cette fois, l’horizon était désert, la flotte avait disparu, obéissant au caprice de la tempête...
—Oh! s’écria le roi, poussant un cri de rage, la fatalité me suit.
—C’est mon amour qui te tue, répondit sourdement la princesse; Paëz, tu avais raison, l’amour et le génie ne peuvent marcher côte à côte...
Un éclair de colère jaillit de ses yeux.
—C’est vrai, dit-il froidement.
—Eh bien! reprit-elle avec l’enthousiasme de l’abnégation, prends ta dague, Paëz, prends-la, et tue-moi.
Il frissonna et fit un pas en arrière.
—Frappe! continua-t-elle en lui présentant le sein; moi morte, peut-être triompheras-tu?
Elle saisit elle-même la dague qui pendait à son flanc et la lui présenta.
Don Paëz sentit le délire gagner sa tête et voiler son regard; il prit l’arme, son bras se leva et fut sur le point de retomber...
Mais soudain il poussa un éclat de rire strident et jeta l’arme loin de lui.
—Je suis fou! dit-il.
Et prenant la princesse dans ses bras, l’étreignant sur sa poitrine, il l’emporta en lui disant:
—Viens! allons mourir ensemble comme des rois et des amants... allons unir notre dernier souffle et notre dernière pensée—l’amour est le plus glorieux des linceuls!...
Et alors la voix de don Paëz redevint vibrante et terrible, et parcourant le château, les remparts, les bastions, cette voix cria partout: Aux armes! aux armes!
Puis calme maintenant, froid, impassible comme tous les grands cœurs aux heures suprêmes, il donna ses ordres de combat avec précision, se fit apporter ses vêtements les plus beaux, ses armes les plus fines et son manteau de roi, voulant descendre au cercueil avec la pompe des souverains.
La princesse toujours près de lui, toujours à sa droite, était redevenue, en quelques secondes, cette femme énergique et forte qui suivait son époux en tous lieux; comme lui elle se couvrit du manteau royal et ceignit une épée, comme lui elle courut aux remparts recevoir l’ennemi.
L’heure des serments d’amour, des rêveries charmantes et des baisers sans fin était passée, celle du combat arrivait, et la reine des Maures devait se souvenir de la belliqueuse gitana.
La nuit était bien sombre, mais la foudre du ciel l’éclairait de minute en minute et montrait aux assiégés les Espagnols montant à l’assaut.
Ils avaient dédaigné de traîner des canons après eux, et la promptitude et le sangfroid qu’ils mettaient à combler les fossés avec des fascines et à ajuster des échelles, témoignaient de l’inébranlable résolution du général en chef, qui n’était autre que le farouche duc d’Albe, d’en finir d’un seul coup et de sacrifier au besoin dix mille hommes.
Don Paëz les reçut avec de la mitraille et des feux de mousqueterie qui leur firent éprouver un grand dommage dès la première heure;—mais chaque soldat tué était remplacé, chaque échelle renversée était redressée à l’instant.
Les Espagnols se cramponnaient aux blocs de roche, grimpaient au talus des murailles, étreignaient une pierre en saillie et mouraient avant de tomber;—et toujours décimés, toujours infatigables, sanglants, hachés, ils montaient sans cesse, les morts devenant un marchepied pour les vivants.
Don Paëz, debout sur le rempart, ayant la princesse à ses côtés, pointait lui-même un canon avec le sangfroid d’un vieil artilleur: chaque coup qui partait de sa main labourait les rangs espagnols et y creusait une large trouée; mais la trouée se refermait soudain et l’ennemi montait toujours, montait sans cesse, recruté, raffermi par de nombreux renforts, tandis que les derniers lansquenets de don Paëz tombaient sans être remplacés.
Une partie de la nuit s’écoula ainsi au milieu de cette lutte homérique à qui les ténèbres de la nuit, les hurlements de la tempête et parfois les sinistres lueurs de la foudre imprimaient un cachet de poésie sombre et sauvage. Enfin l’ennemi atteignit le rempart et envahit la forteresse; alors on se battit pied à pied, les haleines se croisant et la dague au poing.
Puis, du rempart, le combat gagna les rues, la forteresse elle-même, et l’on se battit de carrefour en carrefour, de corridor en corridor, et de salle en salle.
Et à mesure que don Paëz reculait d’un pas, les Maures et les lansquenets tombaient un à un, et puis encore il fut contraint de prendre sa femme dans ses bras et de l’emporter jusqu’à la salle basse d’une tour où il se barricada.
Cette tour était celle où la princesse avait placé le coffre de rubis et de perles entamé par Hector pour lever une armée. Le coffre servit, avec le lourd ameublement de la salle, à fortifier la porte.
Celle-ci fut bientôt criblée de balles qui continuèrent autour de don Paëz leur moisson sanglante; enfin la porte commença à être ébranlée à coups de hache et don Paëz se trouva tout seul avec sa femme, foulant les cadavres pantelants de ses derniers défenseurs.
Alors cet homme si brave fut pris du vertige, il eut peur! Peur, vraiment! car il lui sembla voir déjà l’échafaud qu’on lui dressait sur la plate-forme de l’Escurial et le bûcher où l’on traînerait la princesse comme une gitana infâme... peur! car une pensée terrible éblouit son cerveau et lui fit prendre dans ses bras la princesse avec la frénésie de l’amour et du désespoir:
—Ecoute, lui dit-il, d’une voix entrecoupée... c’est la mort... il faut mourir... mieux vaut tout de suite... dans quelques minutes, il serait trop tard... la porte est ébranlée... elle cède... et les monstres ne respecteraient pas en toi la fille de dix générations de rois... Veux-tu mourir? dis... le veux-tu?
—Tue-moi! dit-elle, en découvrant sa poitrine d’un geste plein de majesté.
—Meurs, répondit don Paëz avec délire; mais avant écoute, et meurs heureuse. Je ne regrette rien en mourant, car mon âme et la tienne vont à Dieu enlacées; je t’aime, ô ma reine! et ton dernier baiser sera le talisman qui m’ouvrira le ciel.
Il la pressa sur son sein, leurs haleines se mêlèrent; ils vécurent de la même vie et leurs cœurs battirent l’un sur l’autre...
Puis don Paëz se dégagea brusquement de cette dernière étreinte, il leva sa dague et frappa.
La princesse tomba souriante et mourut sur-le-champ en murmurant: Adieu... je t’aime!...
—Je te suis, répondit don Paëz, qui jeta sa dague et prit son épée pour s’en frapper...
Mais soudain un bruit sourd, étrange se fit sous ses pieds. Le sol parut ébranlé, et tout à coup, comme il chancelait, une partie du parquet en boiserie vola en éclats, une hache apparut mettant à nu l’orifice d’un passage secret, un homme suivit cette hache...
C’était Hector!
—Il est temps, exclama-t-il, à moi! à moi, Gaëtano!
Gaëtano s’élança à son tour et arracha l’épée aux mains de don Paëz.
—Frère! frère! s’écria Hector hors de lui, un navire est au large; un canot est amarré au roc, et cet escalier, connu d’un marin génois, et qu’il nous a montré y aboutit. Viens, frère, viens!
Don Paëz lui montra le cadavre de la princesse.
—Elle est morte! dit-il, et je l’aimais!...
—Nous l’inhumerons en reine, frère, nous pleurerons avec toi... viens!...