«Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L'humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n'était pas de l'attachement, mais comme une séduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur.»
Et vous craignez, monsieur l'avocat impérial, que les jeunes femmes lisent cela! Je suis moins effrayé, moins timide que vous. Pour mon compte personnel, je comprends à merveille que le père de famille dise à sa fille: Jeune femme, si ton cœur, si ta conscience, si le sentiment religieux, si la voix du devoir ne suffisaient pas pour te faire marcher dans la droite voie, regarde, mon enfant, regarde combien d'ennuis, de souffrances, de douleurs et de désolations attendent la femme qui va chercher le bonheur ailleurs que chez elle! Ce langage ne vous blesserait pas dans la bouche d'un père, eh bien! M. Flaubert ne dit pas autre chose; c'est la peinture la plus vraie, la plus saisissante de ce que la femme qui a rêvé le bonheur en dehors de sa maison trouve immédiatement.
Mais marchons, nous arrivons à toutes les aventures de la désillusion. Vous m'opposez les caresses de Léon à la page 60[65]: Hélas! elle va payer bientôt la rançon de l'adultère; et cette rançon, vous la trouverez terrible, à quelques pages plus loin de l'ouvrage que vous incriminez. Elle a cherché le bonheur dans l'adultère, la malheureuse! Et elle y a trouvé, outre le dégoût et la fatigue que la monotonie du mariage peut donner à une femme qui ne marche pas dans la voie du devoir, elle y a trouvé la désillusion, le mépris de l'homme auquel elle s'était livrée. Est-ce qu'il manque quelque chose à ce mépris? Oh non! et vous ne le nierez pas, le livre est sous vos yeux: Rodolphe, qui s'est révélé si vil, lui donne une dernière preuve d'égoïsme et de lâcheté. Elle lui dit: «Emmène-moi! Enlève-moi! J'étouffe, je ne puis plus respirer dans la maison de mon mari, dont j'ai fait la honte et le malheur. Il hésite; elle insiste; enfin il promet, et le lendemain elle reçoit de lui une lettre foudroyante, sous laquelle elle tombe écrasée, anéantie. Elle tombe malade, elle est mourante. La livraison qui suit vous la montre dans toutes les convulsions d'une âme qui se débat, qui peut-être serait ramenée au devoir par l'excès de sa souffrance, mais malheureusement elle rencontre bientôt l'enfant avec lequel elle avait joué quand elle était inexpérimentée. Voilà le mouvement du roman, et puis vient l'expiation.
Mais, M. l'avocat impérial m'arrête et me dit: quand il serait vrai que le but de l'ouvrage soit bon d'un bout à l'autre, est-ce que vous pouviez vous permettre des détails obscènes, comme ceux que vous vous êtes permis?
Très certainement, je ne pouvais pas me permettre de tels détails, mais m'en suis-je permis? Où sont-ils? J'arrive ici aux passages les plus incriminés. Je ne parle plus de l'aventure du fiacre, le tribunal a eu satisfaction à cet égard; j'arrive aux passages que vous avez signalés comme contraires à la morale publique et qui forment un certain nombre de pages du numéro du 1er décembre; et pour faire disparaître tout l'échafaudage de votre accusation, je n'ai qu'une chose à faire: restituer ce qui précède et ce qui suit vos citations, substituer, en un mot, le texte complet à vos découpures.
Au bas de la page 72[66], Léon, après avoir été mis en rapport avec Homais et le pharmacien, vient à l'hôtel de Bourgogne; puis le pharmacien vient le chercher.
«Mais Emma venait de partir, exaspérée; ce manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage.
«Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles; la dorure en reste aux mains.
«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour...»
Mon Dieu! C'est pour les lignes que je viens de vous lire que nous sommes traduit devant vous. Écoutez maintenant:
«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour; et dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d'une passion affaiblie, qui essayait de s'aviver à tous les secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain voyage, une félicité profonde; puis elle s'avouait ne rien sentir d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite, sous un espoir nouveau; et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements;—et pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[67].»
Vous vous êtes arrêté là, monsieur l'avocat impérial; permettez-moi de continuer:
«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de ces bras, quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les séparer[68].»
Vous appelez cela de la couleur lascive, vous dites que cela donnerait le goût de l'adultère, vous dites que voilà des pages qui peuvent exciter, émouvoir les sens,—des pages lascives! Mais la mort est dans ces pages. Vous n'y pensez pas, monsieur l'avocat impérial, vous vous effarouchez de trouver là les mots de corset, de vêtements qui tombent; et vous vous attachez à ces trois ou quatre mots de corset et de vêtements qui tombent! Voulez-vous que je vous montre comme quoi un corset peut paraître dans un livre classique, et très classique! C'est ce que je me donnerai le plaisir de faire tout à l'heure.
«Elle se déshabillait... (ah! monsieur l'avocat impérial, que vous avez mal compris ce passage!), elle se déshabillait brutalement (la malheureuse!), arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches, comme une couleuvre qui glisse; et pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine avec un long frisson... Il y avait sur ce front couvert de gouttes froides... dans l'étreinte de ses bras quelque chose de vague et de lugubre...»
C'est ici qu'il faut se demander où est la couleur lascive? et où est la couleur sévère? et si les sens de la jeune fille aux mains de laquelle tomberait ce livre peuvent être émus, excités,—comme à la lecture d'un livre classique entre tous les classiques, que je citerai tout à l'heure, et qui a été réimprimé mille fois, sans que jamais procureur impérial ou royal ait songé à le poursuivre. Est-ce qu'il y a quelque chose d'analogue dans ce que je viens de vous lire? Est-ce que ce n'est pas au contraire l'excitation à l'horreur du vice que «ce quelque chose de lugubre qui se glisse entre eux pour les séparer»? Continuons, je vous prie.
«Il n'osait lui faire de questions; mais, la discernant si expérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, par toutes les épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois l'effrayait un peu maintenant. D'ailleurs, il se révoltait contre l'absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente. Il s'efforçait même à ne pas la chérir; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes[69].»
Est-ce que c'est lascif, cela?
Et puis, prenez le dernier paragraphe:
«Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent; alors elle s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là! Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour qu'elle tâchait, d'après des livres, de se figurer[70]!
«Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la forêt, le vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux[71].»
N'oubliez donc pas ceci, monsieur l'avocat impérial, quand vous voulez juger la pensée de l'auteur, quand vous voulez trouver absolument la couleur lascive là où je ne puis trouver qu'un excellent livre.
«Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres. «Je l'aime pourtant», se disait-elle; elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait[72]?»
Est-ce lascif, cela?
«Mais s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas? Oh! quelle impossibilité! Rien d'ailleurs ne valait la peine d'une recherche, tout mentait! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre que l'irréalisable envie d'une volupté plus haute.
«Un râle métallique se traîna dans les airs, et quatre coups se firent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures! et il lui semblait qu'elle était là, sur ce banc, depuis l'éternité[73].»
Il ne faut pas chercher au bout d'un livre quelque chose pour expliquer ce qui est au bout d'un autre. J'ai lu le passage incriminé sans y ajouter un mot, pour défendre une œuvre qui se défend par elle-même. Continuons la lecture de ce passage incriminé, au point de vue de la morale:
«Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait là tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et de temps à autre faisait fumer des pastilles du sérail, qu'elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d'un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit, contre sa chair, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage; et elle lisait jusqu'au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes.» (Ceci donne envie de l'adultère, n'est-ce pas?) «Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles accourait.—Ah! va-t'en, disait-elle; ou d'autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue, toute en désir, elle ouvrait la fenêtre, aspirait l'air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et regardait les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous qui la rassasiaient.
«C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et lorsqu'il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus libéralement; ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bien ailleurs dans quelque hôtel plus modeste, mais elle trouva des objections[74].»
Vous voyez comme tout ceci est simple quand on lit tout; mais avec les découpures de M. l'avocat impérial, le plus petit mot devient une montagne.
M. l'avocat impérial.—Je n'ai cité aucune de ces phrases-là, et puisque vous en voulez citer que je n'ai point incriminées, il ne fallait pas passer à pieds joints sur la page 50.
Me Senard.—Je ne passe rien, j'insiste sur les phrases incriminées dans la citation. Nous sommes cités pour les pages 77 et 78[75].
M. l'avocat impérial.—Je parle des citations faites à l'audience, et je croyais que vous m'imputiez d'avoir cité ces lignes que vous venez de lire.
Me Senard.—Monsieur l'avocat impérial, j'ai cité tous les passages à l'aide desquels vous vouliez constituer un délit qui maintenant est brisé. Vous avez développé à l'audience ce qui bon vous semblait, et vous avez eu beau jeu. Heureusement nous avions le livre, le défenseur savait le livre; s'il ne l'avait pas su, sa position eût été bien étrange, permettez-moi de vous le dire. Je suis appelé à m'expliquer sur tels et tels passages, et à l'audience on y substitue d'autres passages. Si je n'avais possédé le livre comme je le possède, la défense eût été difficile. Maintenant, je vous montre par une analyse fidèle que le roman, loin de devoir être présenté comme lascif, doit être, au contraire, considéré comme une œuvre éminemment morale. Après avoir fait cela, je prends les passages qui ont motivé la citation en police correctionnelle, et après avoir fait suivre vos découpures de ce qui précède et de ce qui suit, l'accusation est si faible qu'elle vous révolte vous-même, au moment où je les lis! Ces mêmes passages que vous signaliez comme incriminables il y a un instant, j'ai cependant bien le droit de les citer moi-même, pour vous faire voir le néant de cette accusation.
Je reprends ma citation où j'en suis resté au bas de la page 78[76].
«Il (Léon) s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa poitrine, et son cœur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifférence au vacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.
«Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage.»
Platitudes du mariage! Celui qui a découpé ceci a dit: Comment, voilà un monsieur qui dit que dans le mariage il n'y a que des platitudes! C'est une attaque au mariage, c'est un outrage à la morale! Convenez, monsieur l'avocat impérial, qu'avec des découpures artistement faites, on peut aller loin en fait d'incrimination. Qu'est-ce que l'auteur a appelé les platitudes du mariage? Cette monotonie qu'Emma avait redoutée, qu'elle avait voulu fuir, et qu'elle retrouvait sans cesse dans l'adultère, ce qui était précisément la désillusion. Vous voyez donc bien que quand, au lieu de découper des membres de phrases et des mots, on lit ce qui précède et ce qui suit, il ne reste plus rien à l'incrimination; et vous comprenez à merveille que mon client, qui sait sa pensée, doit être un peu révolté de la voir ainsi travestir. Continuons:
«Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage.
«Mais comment pouvoir s'en débarrasser? Puis elle avait beau se sentir humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait encore, par habitude ou par corruption, et chaque jour elle s'y acharnait davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s'il l'avait trahie, et même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.
«Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée: qu'une femme doit toujours écrire à son amant.
«Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme, fait de ses plus ardents souvenirs.» Ceci n'est plus incriminé: «ensuite elle retombait à plat, brisée, car ces élans d'amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches.»
«Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle... elle recevait du papier timbré qu'elle regardait à peine. Elle aurait voulu ne plus vivre ou continuellement dormir[77].»
J'appelle cela une excitation à la vertu, par l'horreur du vice, ce que l'auteur annonce lui-même, et ce que le lecteur le plus distrait ne peut pas ne pas voir, sans un peu de mauvaise volonté.
Et maintenant quelque chose de plus, pour vous faire apercevoir quelle espèce d'homme vous avez à juger. Pour vous montrer non pas quelle espèce de justification je puis prendre, mais si M. Flaubert a eu la couleur lascive et où il prend ses inspirations, laissez-moi mettre sur votre bureau ce livre usé par lui, et dans les passages duquel il s'est inspiré pour dépeindre cette concupiscence, les entraînements de cette femme qui cherche le bonheur dans les plaisirs illicites, qui ne peut pas l'y rencontrer, qui cherche encore, qui cherche de plus en plus, et ne le rencontre jamais. Où Flaubert a pris ces inspirations, messieurs? C'est dans ce livre que voilà, écoutez:
«Illusion des sens.
«Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe pour ainsi dire, en changeant de place; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire l'amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit, l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle? Inconstantia, concupiscentia. Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante.»
Voilà ce que c'est que la vie des sens. Qui a dit cela! qui a écrit les paroles que vous venez d'entendre sur ces excitations et ces ardeurs incessantes? Quel est le livre que M. Flaubert feuillette jour et nuit, et dont il s'est inspiré dans les passages qu'incrimine M. l'avocat impérial? C'est Bossuet! Ce que je viens de vous lire, c'est un fragment d'un discours de Bossuet sur les plaisirs illicites. Je vous ferai voir que tous ces passages incriminés ne sont, non pas des plagiats,—l'homme qui s'est approprié une idée, n'est pas un plagiaire,—mais que des imitations de Bossuet. En voulez-vous un autre exemple? Le voici:
«Sur le péché.
«Et ne me demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices; la chose est prouvée par les Écritures. C'est le Véritable qui le dit, c'est le Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mêle dans elles toutes des emportements, qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies.»
Et plus loin:
«Eh! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous: trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles.»
Tout ce que vous venez d'entendre n'est-il pas là pour vous montrer les amertumes des passions? Je vous laisse ce livre tout marqué, tout flétri par le pouce de l'homme studieux qui y a pris sa pensée. Et celui qui s'est inspiré à une source pareille, celui-là qui a décrit l'adultère dans les termes que vous venez d'entendre, celui-là est poursuivi pour outrage à la morale publique et religieuse!
Quelques lignes encore sur la femme pécheresse, et vous allez voir comment M. Flaubert, ayant à peindre ces ardeurs, a su s'inspirer de son modèle:
«Mais, punis de notre erreur sans en être détrompés, nous cherchons dans le changement le remède de notre méprise; nous errons d'objet en objet, et s'il en est enfin quelqu'un qui nous fixe, ce n'est pas que nous soyons contents de notre choix, c'est que nous sommes loués de notre inconstance.»
«Tout lui paraît vide, faux, dégoûtant dans les créatures: loin d'y retrouver ces premiers charmes, dont son cœur avait eu tant de peine à se défendre, elle n'en voit plus que le frivole, le danger et la vanité.»
«Je ne parle pas d'un engagement de passion; quelles frayeurs que le mystère n'éclate! que de mesures à garder du côté de la bienséance et de la gloire! que d'yeux à éviter! que de surveillants à tromper! que de retours à craindre sur la fidélité de ceux qu'on a choisis pour les ministres et les confidents de sa passion! quels rebuts à essuyer de celui, peut-être, à qui on a sacrifié son honneur et sa liberté, et dont on n'oserait se plaindre! A tout cela, ajoutez ces moments cruels où la passion moins vive nous laisse le loisir de retomber sur nous-mêmes, et de sentir toute l'indignité de notre état; ces moments où le cœur, né pour des plaisirs plus solides, se lasse de ses propres idoles et trouve son supplice dans ses dégoûts et dans son inconstance. Monde profane! si c'est là cette félicité que tu nous vantes tant, favorises-en tes adorateurs et punis-les, en les rendant ainsi heureux, de la foi qu'ils ont ajoutée si légèrement à tes promesses.»
Laissez-moi vous dire ceci: quand un homme, dans le silence des nuits, a médité sur les causes des entraînements de la femme, quand il les a trouvées dans l'éducation et que pour les exprimer, se défiant de ses observations personnelles, il a été se mûrir aux sources que je viens d'indiquer, quand il ne s'est laissé aller à prendre la plume qu'après s'être inspiré des pensées de Bossuet et de Massillon, permettez-moi de vous demander s'il y a un mot pour vous exprimer ma surprise, ma douleur en voyant traduire cet homme en police correctionnelle—pour quelques passages de son livre, et précisément pour les idées et les sentiments les plus vrais et les plus élevés qu'il ait pu rassembler! Voilà ce que je vous prie de ne pas oublier relativement à l'inculpation d'outrage à la morale religieuse. Et puis, si vous me le permettez, je mettrai en regard de tout ceci, sous vos yeux, ce que j'appelle, moi, des atteintes à la morale, c'est-à-dire la satisfaction des sens sans amertume, sans ces larges gouttes de sueur glacée, qui tombent du front chez ceux qui s'y livrent; et je ne vous citerai pas des livres licencieux dans lesquels les auteurs ont cherché à exciter les sens, je vous citerai un livre—qui est donné en prix dans les collèges, mais je vous demanderai la permission de ne vous dire le nom de l'auteur qu'après que je vous en aurai lu un passage. Voici ce passage; je vous ferai passer le volume: c'est un exemplaire qui a été donné en prix à un élève de collège; j'aime mieux vous remettre cet exemplaire que celui de M. Flaubert:
«Le lendemain, je fus reconduit dans son appartement. Là je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avait répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle était sur un lit qui n'était fermé que par des guirlandes de fleurs; elle y paraissait languissamment couchée. Elle me tendit la main et me fit asseoir auprès d'elle. Tout, jusqu'au voile qui lui couvrait le visage, avait de la grâce. Je voyais la forme de son beau corps. Une simple toile qui se mouvait sur elle me faisait tour à tour perdre et trouver des beautés ravissantes.» Une simple toile quand elle était étendue sur un cadavre vous a paru une image lascive; ici elle est étendue sur la femme vivante. «Elle remarqua que mes yeux étaient occupés, et quand elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir d'elle-même; je vis tous les trésors d'une beauté divine. Dans ce moment, elle me serra la main; mes yeux errèrent partout. Il n'y a, m'écriai-je, que ma chère Ardasire qui soit aussi belle; mais j'atteste les dieux que ma fidélité... Elle se jeta à mon cou et me serra dans ses bras. Tout d'un coup, la chambre s'obscurcit, son voile s'ouvrit; elle me donna un baiser. Je fus tout hors de moi; une flamme subite coula dans mes veines et échauffa tous mes sens. L'idée d'Ardasire s'éloigna de moi. Un reste de souvenir... mais il ne me paraissait qu'un songe... J'allais... J'allais la préférer à elle-même. Déjà j'avais porté mes mains sur son sein; elles couraient rapidement partout; l'amour ne se montrait que par sa fureur; il se précipitait à la victoire; un moment de plus, et Ardasire ne pouvait pas se défendre.»
Qui a écrit cela? Ce n'est pas même l'auteur de la Nouvelle Héloïse, c'est M. le président de Montesquieu! Ici, pas une amertume, pas un dégoût, tout est sacrifié à la beauté littéraire, et on donne cela en prix aux élèves de rhétorique, sans doute pour leur servir de modèle dans les amplifications, ou les descriptions qu'on leur donne à faire. Montesquieu décrit dans les Lettres persanes une scène qui ne peut pas même être lue. Il s'agit d'une femme que cet auteur place entre deux hommes qui se la disputent. Cette femme ainsi placée entre deux hommes fait des rêves—qui lui paraissent fort agréables.
En sommes-nous là, monsieur l'avocat impérial? Faudra-t-il encore vous citer Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions et ailleurs? Non, je dirai seulement au tribunal que si, à propos de sa description de la voiture dans la Double méprise, M. Mérimée était poursuivi, il serait immédiatement acquitté. On ne verrait dans son livre qu'une œuvre d'art, de grandes beautés littéraires. On ne le condamnerait pas plus qu'on ne condamne les peintres ou les statuaires qui ne se contentent pas de traduire toute la beauté du corps, mais toutes les ardeurs, toutes les passions. Je n'en suis pas là; je vous demande de reconnaître que M. Flaubert n'a pas chargé ses images, et qu'il n'a fait qu'une chose: toucher de la main la plus ferme la scène de la dégradation. A chaque ligne de son livre il fait ressortir la désillusion, et au lieu de terminer par quelque chose de gracieux, il s'attache à nous montrer cette femme arrivant, après le mépris, l'abandon, la ruine de sa maison, à la mort la plus épouvantable. En un mot, je ne puis que répéter ce que j'ai dit en commençant la plaidoirie, que M. Flaubert est l'auteur d'un bon livre, livre qui est l'excitation à la vertu par l'horreur du vice.
J'ai maintenant à examiner l'outrage à la religion. L'outrage à la religion commis par M. Flaubert! Et en quoi, s'il vous plaît? M. l'avocat impérial a cru voir en lui un sceptique. Je puis répondre à M. l'avocat impérial qu'il se trompe. Je n'ai pas ici de profession de foi à faire, je n'ai que le livre à défendre, c'est ce qui fait que je me borne à ce simple mot. Mais quant au livre, je défie M. l'avocat impérial d'y trouver quoi que ce soit qui ressemble à un outrage à la religion. Vous avez vu comment la religion a été introduite dans l'éducation d'Emma, et comment cette religion, faussée de mille manières, ne pouvait pas retenir Emma sur la pente qui l'entraînait. Voulez-vous savoir en quelle langue M. Flaubert parle de la religion? Écoutez quelques lignes que je prends dans la première livraison, p. 231, 232 et 233[78].
«Un jour que la fenêtre était ouverte, et qu'assise au bord elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l'Angelus.
«On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins comme des femmes semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les barreaux de la tonnelle et au delà, tout autour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d'une teinte violette, plus pâle et transparente qu'une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient; on n'entendait ni leurs pas ni leurs mugissements, et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.
«A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers qui dépassaient, sur l'autel, les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois être encore confondue dans la longue ligne de voiles blancs que marquaient de noir, çà et là, les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées sur leur prie-Dieu.»
Voilà la langue dans laquelle le sentiment religieux est exprimé; et à entendre M. l'avocat général, le scepticisme règne d'un bout à l'autre dans le livre de M. Flaubert. Où donc, je vous prie, trouvez-vous là du scepticisme?
M. l'avocat impérial.—Je n'ai pas dit qu'il y en eût là dedans.
Me Senard.—S'il n'y en a pas là dedans, où donc y en a-t-il? Dans vos découpures, évidemment. Mais voici l'ouvrage tout entier, que le tribunal le juge, et il verra que le sentiment religieux y est si fortement empreint, que l'accusation de scepticisme est une vraie calomnie. Et maintenant, monsieur l'avocat impérial me permettra-t-il de lui dire que ce n'était pas la peine d'accuser l'auteur de scepticisme avec tant de fracas. Poursuivons:
«Le dimanche à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit, elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempête, et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât son âme et que l'existence entière y disparût[79].»
Ceci, messieurs, est le premier appel à la religion, pour retenir Emma sur la pente des passions. Elle est tombée, la pauvre femme, puis repoussée du pied par l'homme auquel elle s'est abandonnée. Elle est presque morte, elle se relève, elle se ranime; et vous allez voir maintenant ce qui est écrit (no du 15 novembre 1856, p. 548[80]):
«Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'était crue agonisante, elle avait demandé la communion; et à mesure que l'on faisait dans sa chambre les préparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle, qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait; il lui sembla que son être, montant vers Dieu...» (Vous voyez dans quelle langue M. Flaubert parle des choses religieuses.) «Il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans cet amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d'eau bénite les draps du lit; le prêtre retira du saint ciboire la blanche hostie; et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait.»
J'en demande pardon à M. l'avocat impérial, j'en demande pardon au tribunal, j'interromps ce passage; mais j'ai besoin de dire que c'est l'auteur qui parle, et de vous faire remarquer dans quels termes il s'exprime sur le mystère de la communion; j'ai besoin, avant de reprendre cette lecture, que le tribunal saisisse la valeur littéraire empruntée à ce tableau, j'ai besoin d'insister sur ces expressions qui appartiennent à l'auteur:
«Et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. Les rideaux de son alcôve se bombaient mollement autour d'elle en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brûlant sur la commode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors elle laissa retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le chant des harpes séraphiques, et apercevoir en un ciel d'azur, sur un trône d'or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu le père, tout éclatant de majesté, et qui d'un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de flammes, pour l'emporter dans leurs bras.»
Il continue:
«Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la plus belle qu'il fût possible de rêver; si bien qu'à présent elle s'efforçait d'en ressaisir la sensation qui continuait cependant, mais d'une manière moins exclusive et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbaturée d'orgueil, se reposait enfin dans l'humilité chrétienne; et, savourant le plaisir d'être faible, Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire aux envahissements de la Grâce une large entrée. Il existait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, un autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittences ni fin, et qui s'accroîtrait éternellement! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel et où elle aspira d'être. Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets; elle porta des amulettes; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa couche, un reliquaire enchâssé d'émeraudes pour le baiser tous les soirs.»
Voilà des sentiments religieux! Et si vous vouliez vous arrêter un instant sur la pensée principale de l'auteur, je vous demanderais de tourner la page et de lire les trois lignes suivantes du deuxième alinéa[81]:
«Elle s'irrita contre les prescriptions du culte; l'arrogance des écrits polémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre des gens qu'elle ne connaissait pas, et les contes profanes relevés de religion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde, qu'ils l'écartèrent insensiblement des vérités dont elle attendait la preuve.»
Voilà le langage de M. Flaubert. Maintenant, s'il vous plaît, arrivons à une autre scène, à la scène de l'extrême-onction. Oh! monsieur l'avocat impérial, combien vous vous êtes trompé quand, vous arrêtant aux premiers mots, vous avez accusé mon client de mêler le sacré au profane, quand il s'est contenté de traduire ces belles formules de l'extrême-onction, au moment où le prêtre touche tous les organes de nos sens, au moment où, selon l'expression du rituel, il dit: Per istam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid deliquisti!
Vous avez dit: il ne faut pas toucher aux choses saintes. De quel droit travestissez-vous ces saintes paroles: «Que Dieu, dans sa sainte miséricorde, vous pardonne toutes les fautes que vous avez commises par la vue, par le goût, par l'ouïe, etc.?»
Tenez, je vais vous lire le passage incriminé, et ce sera toute ma vengeance. J'ose dire ma vengeance, car l'auteur a besoin d'être vengé. Oui, il faut que M. Flaubert sorte d'ici, non seulement acquitté, mais vengé! Vous allez voir de quelles lectures il est nourri. Le passage incriminé est à la page 271[82] du no du 15 décembre, il est ainsi conçu:
«Pâle comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d'elle, au pied du lit, tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses....»
Tout ce tableau est magnifique, et la lecture en est irrésistible; mais tranquillisez-vous, je ne la prolongerai pas outre mesure. Voici maintenant l'incrimination!
«Elle tourna sa figure lentement et parut saisie de joie à voir tout à coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient:
«Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y déposa, de toute sa force expirante, le plus grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné[83].»
L'extrême-onction n'est pas encore commencée; mais on me reproche ce baiser. Je n'irai pas chercher dans sainte Thérèse, que vous connaissez peut-être, mais dont le souvenir est trop éloigné, je n'irai pas même chercher dans Fénelon le mysticisme de Mme Guyon, ni des mysticismes plus modernes dans lesquels je trouve bien d'autres raisons. Je ne veux pas demander à ces écoles que vous qualifiez de christianisme sensuel, l'explication de ce baiser; c'est à Bossuet, à Bossuet lui-même que je veux la demander:
«Obéissez et tachez au reste d'entrer dans les dispositions de Jésus en communiant, qui sont des dispositions d'union, de jouissance et d'amour: tout l'Évangile le crie. Jésus veut qu'on soit avec lui; il veut jouir, il veut qu'on jouisse de lui. Sa sainte chair est le milieu de cette union et de cette chaste jouissance: il se donne.» Etc.
Je reprends la lecture du passage incriminé:
«Ensuite il récita le Misereatur et l'Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile et commença les onctions: d'abord sur les yeux, qui avaient tant convoité les somptuosités terrestres; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil et crié dans la luxure; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.
«Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d'huile, et revint s'asseoir près de la moribonde pour lui dire qu'elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ, et s'abandonner à la miséricorde divine.
«En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge béni, symbole des gloires célestes dont elle allait tout à l'heure être environnée. Mais Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombé par terre.
«Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l'eût guérie.
«Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation; et il expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut. Et Charles se rappela un jour, où ainsi, près de mourir, elle avait reçu la communion. Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.»
Maintenant quand une femme meurt, et que le prêtre va lui donner l'extrême-onction, quand on fait de cela une scène mystique et que nous traduisons avec une fidélité scrupuleuse les paroles sacramentelles, on dit que nous touchons aux choses saintes. Nous avons porté une main téméraire aux choses saintes, parce que au deliquisti per oculos, per os, per aurem, per manus et per pedes, nous avons ajouté le péché que chacun de ces organes avait commis. Nous ne sommes pas les premiers qui ayons marché dans cette voie. M. Sainte-Beuve, dans un livre que vous connaissez, met aussi une scène d'extrême-onction, et voici comment il s'exprime:
«Oh! oui donc, à ces yeux d'abord, comme au plus noble et au plus vif des sens; à ces yeux, pour ce qu'ils ont vu, regardé de trop tendre, de trop perfide en d'autres yeux, de trop mortel; pour ce qu'ils ont lu et relu d'attachant et de trop chéri; pour ce qu'ils ont versé de vaines larmes sur les biens fragiles et sur les créatures infidèles; pour le sommeil qu'ils ont tant de fois oublié, le soir, en y songeant!
«A l'ouïe aussi, pour ce qu'elle a entendu et s'est laissé dire de trop doux, de trop flatteur et enivrant; pour ce son que l'oreille dérobe lentement aux paroles trompeuses; pour ce qu'elle y boit de miel caché!
«A cet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au fond des bois, pour les fleurs reçues le matin et tous les jours, respirées avec tant de complaisance!
«Aux lèvres, pour ce qu'elles ont prononcé de trop confus ou de trop avoué; pour ce qu'elles n'ont pas répliqué en certains moments ou ce qu'elles n'ont pas révélé à certaines personnes; pour ce qu'elles ont chanté dans la solitude de trop mélodieux et de trop plein de larmes; pour leur murmure inarticulé, pour leur silence!
«Au cou, au lieu de la poitrine, pour l'ardeur du désir, selon l'expression consacrée (propter ardorem libidinis); oui, pour la douleur des affections, des rivalités, pour le trop d'angoisse des humaines tendresses, pour les larmes qui suffoquent un gosier sans voix, pour tout ce qui fait battre un cœur ou ce qui le ronge!
«Aux mains aussi, pour avoir serré une main qui n'était pas saintement liée; pour avoir reçu des pleurs trop brûlants; pour avoir peut-être commencé d'écrire, sans l'achever, quelque réponse non permise!
«Aux pieds, pour n'avoir pas fui, pour avoir suffi aux longues promenades solitaires, pour ne s'être pas lassés assez tôt au milieu des entretiens qui sans cesse recommençaient!»
Vous n'avez pas poursuivi cela. Voilà deux hommes qui, chacun dans leur sphère, ont pris la même chose, et qui ont, à chacun des sens, ajouté le péché, la faute. Est-ce que vous auriez voulu leur interdire de traduire la formule du rituel: Quidquid deliquisti per oculos, per aurem, etc.?
M. Flaubert a fait ce qu'a fait M. Sainte-Beuve, sans pour cela être un plagiaire. Il a usé du droit qui appartient à tout écrivain, d'ajouter à ce qu'a dit un autre écrivain, de compléter un sujet. La dernière scène du roman de Madame Bovary a été faite comme toute l'étude de ce type, avec les documents religieux. M. Flaubert a fait la scène de l'extrême-onction avec un livre que lui avait prêté un vénérable ecclésiastique de ses amis, qui a lu cette scène, qui en a été touché jusqu'aux larmes, et qui n'a pas imaginé que la majesté de la religion pût en être offensée. Ce livre est intitulé: Explication historique, dogmatique, morale, liturgique et canonique du catéchisme, avec la réponse aux objections tirées des sciences contre la religion par M. l'abbé Ambroise Guillois, curé de Notre-Dame-du-Pré, au Mans, 6e édition, etc., ouvrage approuvé par Son Éminence le cardinal Gousset, N. N. S. S. les Évêques et Archevêques du Mans, de Tours, de Bordeaux, de Cologne, etc., tome IIIe, imprimé au Mans par Charles Monnoyer, 1851. Or vous allez voir dans ce livre, comme vous avez vu tout à l'heure dans Bossuet, les principes et en quelque sorte le texte des passages qu'incrimine M. l'avocat impérial. Ce n'est plus maintenant M. Sainte-Beuve, un artiste, un fantaisiste littéraire que je cite, écoutez l'Église elle-même: