Dans certains pays les mules et mulets sont considérés comme des montures deshonorantes, dans d'autres comme fort honorables.—Le roi Alphonse, celui qui institua en Espagne l'ordre des Chevaliers de la Bande ou de l'Echarpe, leur imposa entre autres règles de ne monter ni mule, ni mulet, sous peine d'une amende d'un marc d'argent. Cela est consigné dans les lettres de Guevara, lettres que quelques-uns ont qualifiées de dorées, ce qui tient à ce qu'ils les appréciaient beaucoup plus que je ne le fais. On lit dans le «Courtisan» que, dans les temps peu éloignés de celui où cet ouvrage parut, chevaucher sur une mule n'était pas chose admise pour un gentilhomme.—Au contraire, chez les Abyssins, plus leur rang les rapproche du Prêtre-Jean, qui est leur souverain, plus ils tiennent à honneur, et c'est une marque de dignité, de monter de grandes mules.

Comment en usaient les Assyriens avec leurs chevaux.—Xénophon raconte que les Assyriens tenaient toujours en station leurs chevaux entravés, tant ils étaient difficiles et farouches, et qu'il leur fallait tant de temps pour les détacher et les harnacher, que pour qu'il n'en résultât pas d'inconvénients s'ils venaient, à ce moment où ils étaient en un certain désordre, à être attaqués à l'improviste par l'ennemi, ils ne campaient jamais sans entourer leur camp de fossés et de palissades. Son Cyrus, si expert en tout ce qui touche les chevaux, n'accordait de repos aux siens et ne leur faisait donner à manger qu'après le leur avoir fait gagner par quelque exercice les ayant mis en sueur.

Dans des cas de nécessité, les chevaux ont servi à nourrir les hommes.—Les Scythes, quand en guerre la nécessité les y obligeait, saignaient leurs chevaux et s'abreuvaient et se nourrissaient de leur sang: «Le Sarmate se nourrit aussi du sang de ses chevaux (Martial).»—Les Crétois, assiégés par Métellus, se trouvèrent à tel point hors d'état d'étancher leur soif, qu'ils eurent recours à l'urine de leurs chevaux.»—Pour montrer comment se conduisent les armées turques et combien elles ont moins de besoins que les nôtres, on dit qu'outre que les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que du riz et de la viande salée réduite en poudre, dont chacun porte un approvisionnement d'un mois, ils vivent aussi, le cas échéant, comme les Tartares et les Moscovites, du sang de leurs chevaux, qu'ils salent pour le conserver.

Effet produit par l'apparition des chevaux, lors de la découverte de l'Amérique, sur les peuplades qui n'en avaient jamais vu.—Les peuples des nouvelles Indes s'imaginèrent, quand les Espagnols pénétrèrent chez eux, qu'hommes et chevaux étaient des dieux ou tout au moins des êtres d'une nature supérieure à la leur. Certains après avoir été vaincus, venant implorer leur pardon et la paix, après avoir offert aux hommes de l'or et des viandes, en offraient également aux chevaux auxquels ils tenaient même langage que celui qu'ils avaient tenu aux premiers, et ils interprétaient leurs hennissements comme un assentiment donné à l'arrangement et à la trêve qu'ils leur proposaient.

Montures diverses en usage dans les Indes.—Dans les Indes orientales, se faire porter par un éléphant était, jadis, le premier de tous les honneurs et exclusivement réservé aux rois; venait immédiatement après, être traîné dans un char attelé de quatre chevaux; ensuite, monter un chameau; en dernier lieu et le moins considéré, se faire porter ou véhiculer par un seul cheval.—Un de nos contemporains écrit avoir vu, dans ces mêmes contrées, des pays où on chevauche sur des bœufs qui ont bât, étriers et bride, et s'être bien trouvé de ce mode de locomotion.

Comment, au combat, accroître l'impétuosité du cheval.—Quintus Fabius Maximus Rutilianus, dans un combat contre les Samnites, voyant que ses cavaliers, après trois ou quatre charges, n'avaient pu rompre les rangs de l'ennemi, prit le parti de leur faire débrider leurs chevaux et donner à toute force de l'éperon, si bien que rien ne pouvant les arrêter, ni armes, ni hommes, renversant tout, ils ouvrirent le passage à leur infanterie qui fit éprouver à l'adversaire une très sanglante défaite.—Quintus Fulvius Flaccus agit de même contre les Celtibériens: «Pour rendre leur choc plus impétueux, débridez vos chevaux, dit-il, et lancez-les ainsi contre l'ennemi; c'est une manœuvre qui a souvent réussi à la cavalerie romaine et lui a fait le plus grand honneur... Ils débrident leurs chevaux, percent les rangs ennemis, puis, revenant sur leurs pas, les traversent à nouveau, brisent toutes les lances et font un grand carnage (Tite-Live).»

Autres particularités relatives au cheval.—Le duc de Moscovie devait jadis, comme marque de respect aux Tartares, quand ils lui envoyaient des ambassadeurs, aller au-devant d'eux à pied, leur présenter un gobelet de lait de jument (breuvage qu'ils apprécient beaucoup); et si, en buvant, quelques gouttes échappant tombaient sur les crins de leurs chevaux, il était tenu de les lécher avec la langue.—En Russie, une armée que le sultan Bajazet y avait envoyée, fut assaillie par une si forte tempête de neige que, pour s'abriter et se préserver du froid, quelques-uns s'avisèrent de tuer et d'éventrer leurs chevaux, pour se mettre dedans et se réconforter par leur chaleur vitale.—Bajazet, après ce violent combat, où il fut défait par Tamerlan, fuyait en grande hâte sur une jument arabe; il eût échappé à l'ennemi si, au passage d'un ruisseau, il n'eût été contraint de laisser sa monture boire à satiété, ce qui, lui enlevant toute sa vigueur, la rendit si molle, qu'il fut aisément rejoint par ceux qui le poursuivaient. On dit bien que les laisser pisser diminue leur vigueur; mais, pour ce qui est de boire, j'eusse plutôt cru que cela les ranimait.

Crésus, passant près de la ville de Sardes, y trouva des pâtures, où il y avait en grande quantité des serpents que les chevaux de son armée mangèrent de bon appétit; ce qui, dit Hérodote, était de mauvais présage pour lui.

Nous appelons cheval entier, celui qui a les crins et les oreilles intacts; tous autres sont déconsidérés et ne sont point admis dans les parades. Les Lacédémoniens vainqueurs des Athéniens en Sicile, rentrant en grande pompe à Syracuse, firent entre autres bravades tondre tous les chevaux enlevés aux vaincus et les firent figurer ainsi à leur triomphe.—Alexandre eut à combattre un peuple, les Dahes, qui, à la guerre, allaient à cheval par deux: dans la mêlée, chacun à son tour descendait et combattait à pied, tandis que l'autre demeurait et combattait à cheval.

Exemples d'habileté équestre.—Je ne crois pas qu'aucune nation l'emporte sur nous en équitation, soit sous le rapport de l'habileté, soit sous celui de la grâce. Dire chez nous de quelqu'un que c'est un bon cavalier, c'est faire allusion à sa hardiesse plus qu'à son adresse. L'homme le plus habile, le plus solide, le plus gracieux à cheval, sachant en tirer le meilleur parti, que j'aie connu, fut, suivant moi, M. de Carnavalet, qui était écuyer de notre roi Henry II.—Il m'est arrivé de voir un cavalier se tenant debout sur la selle, la défaire, l'enlever, la replacer, s'y asseoir, le cheval allant toujours à bride abattue; passant par-dessus un bonnet posé à terre, tout en s'éloignant, il tirait avec son arc contre ce but laissé derrière lui des flèches fort bien ajustées. Conservant un pied à l'étrier, l'autre pendant du même côté, il ramassait à terre quoi que ce fût. Il faisait de nombreux tours du même genre, ce qui lui était un moyen de gagner sa vie.

De notre temps, on a vu à Constantinople deux hommes montés sur un même cheval, qui, l'animal étant lancé au galop le plus effréné, tour à tour mettaient pied à terre et se remettaient en selle. Un autre qui, rien qu'avec les dents, bridait et harnachait son cheval. Un autre qui, à toute allure, montait deux chevaux à la fois, un pied sur chacun et, sur ses épaules, un second homme; ce dernier, debout sur le premier, tirait avec un arc, sans que le cheval suspendît sa course, des coups qui portaient admirablement. D'autres couraient les jambes en l'air, la tête sur la selle, entourée de lames de cimeterre attachées aux flancs du cheval.—Dans mon enfance, le prince de Sulmone, à Naples, obtenait tout ce qu'il voulait d'un cheval difficile, et pour montrer la solidité de son assiette, plaçait sous ses genoux et ses orteils, pendant qu'il travaillait, des pièces de monnaie, qui ne se déplaçaient pas plus que si elles y eussent été fixées.

CHAPITRE XLIX.    (ORIGINAL LIV. I, CH. XLIX.)
Des coutumes des anciens.

Il est naturel de tenir aux usages de son pays, cela rend plus surprenante encore l'instabilité des modes en France.—J'excuserais volontiers, chez mes compatriotes, de n'admettre comme modèle et de ne considérer comme étant la perfection, que leurs propres mœurs et usages, car c'est un défaut général, non seulement chez le vulgaire, mais chez presque tous les hommes, de ne voir et de ne suivre que ce qu'ils ont pratiqué depuis qu'ils sont nés. Je ne me plains pas de ce que, lorsqu'ils voient un Fabricius ou un Lélius, ils leur trouvent une attitude et une démarche barbares, puisqu'ils ne sont pas vêtus comme nous et n'ont pas nos manières; mais je regrette en eux cette singulière inconséquence qui fait qu'ils s'en laissent si aveuglément imposer par les modes de l'époque actuelle, qui exercent sur eux un tel ascendant, qu'ils sont capables de changer d'opinion et d'avis sur ce point aussi souvent qu'elles changent elles-mêmes, voire même tous les mois, se forgeant chaque fois des raisons pour justifier à leurs propres yeux les jugements les plus divers qu'ils en émettent.—Quand on portait le busc du pourpoint sur le milieu de la poitrine, à hauteur des seins, chacun trouvait d'excellentes raisons pour affirmer que c'était bien ainsi que ce devait être; quelques années plus tard, la mode l'a fait descendre au niveau des hanches et chacun se moque de la façon dont on en usait précédemment et la déclare déraisonnable autant qu'insupportable.—La manière dont on s'habille aujourd'hui amène la critique immédiate de la façon dont on s'habillait hier, critique qui s'exerce si nettement et d'un si commun accord, qu'on dirait que, sur ce chapitre, nous sommes atteints d'une sorte de manie qui bouleverse notre entendement. Et comme nous nous empressons d'adopter avec tant de promptitude et si subitement les changements qui surviennent que l'imagination de tous les tailleurs du monde ne parvient pas à créer des nouveautés en quantité suffisante, forcément il arrive que bien souvent des modes abandonnées réapparaissent au bout de peu de temps, tandis que d'autres, encore récentes, cessent d'être en faveur; et notre jugement en arrive à exprimer sur une même chose, dans l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois opinions non seulement de nuances différentes, mais parfois absolument contraires, témoignant d'une inconstance et d'une légèreté incroyables. Les plus malins d'entre nous n'échappent pas à ces contradictions et insensiblement leur vue, comme leur pensée, arrivent à ne pas s'en rendre compte.

Coutumes diverses des anciens, en particulier des Romains; pourquoi nous n'arrivons à les égaler ni dans leurs débauches ni dans leurs vertus.—Je me propose d'indiquer ici quelques façons de faire des anciens qui me reviennent en mémoire; dans le nombre, il s'en trouve que nous avons conservées et d'autres qui diffèrent des nôtres; en voyant les changements continus des choses humaines, notre jugement en sera peut-être plus éclairé et peut-être en deviendra-t-il plus stable.

Nous disons combattre avec la cape et l'épée; cela se pratiquait déjà du temps des Romains, César le dit: «Ils s'enveloppent la main gauche de leur saie et tirent l'épée.»—Il signale également ce vilain jeu qui existe encore chez nous, d'arrêter les passants que l'on trouve sur son chemin, de les obliger à décliner qui ils sont, et de leur adresser des injures et leur chercher querelle, s'ils se refusent à répondre.

Les anciens prenaient tous les jours des bains avant les repas, comme d'ordinaire nous-mêmes nous nous lavons les mains. A l'origine, ils se bornaient à se laver les bras et les jambes; mais plus tard, et cela a duré pendant des siècles et s'est répandu chez la plupart des nations, ils se plongeaient complètement nus dans des bains additionnés de substances parfumées; n'employer que de l'eau à l'état naturel, était le fait d'une grande simplicité.—Les gens particulièrement délicats et recherchés de leur personne, se parfumaient tout le corps au moins trois ou quatre fois par jour; ils se faisaient souvent épiler comme, depuis quelque temps, nos femmes ont pris l'habitude de le faire sur le front: «Tu t'épiles la poitrine, les jambes et les bras (Martial)»; et cela bien qu'ils eussent des onguents produisant le même effet: «Elle oint sa peau d'onguent épilatoire ou l'enduit de craie détrempée dans du vinaigre (Martial).»—Ils aimaient à être couchés moelleusement et considéraient comme un acte d'austérité de coucher sur le matelas.—Ils mangeaient couchés sur des lits, à peu près dans la même posture qu'actuellement les Turcs: «Alors, du haut du lit où il était placé, Énée parle ainsi (Virgile).» On dit que depuis la bataille de Pharsale, en signe de deuil par suite du mauvais état des affaires publiques, Caton le jeune, * augmentant encore l'austérité de sa vie, ne mangeait plus qu'assis.

Ils baisaient les mains aux grands pour les honorer et les flatter; entre amis, ils s'embrassaient en se saluant, comme font les Vénitiens: «En te félicitant, je te donne des baisers avec de douces paroles (Ovide).»—Pour solliciter * ou saluer un haut personnage, ils lui touchaient les genoux. Pasiclès le philosophe, frère de Cratès, au lieu de porter la main au genou de quelqu'un auquel il adressait la parole, la porta aux parties génitales; celui-ci le repoussa rudement: «Comment, lui dit Pasiclès, cette partie de ton corps n'est-elle pas à toi aussi bien que l'autre?»—Ils mangeaient les fruits à la fin du repas, comme nous le faisons nous-mêmes.

Ils s'essuyaient le derrière avec une éponge (laissons aux femmes cette futile délicatesse qui empêche d'aborder certains sujets); et c'est pourquoi, en latin, le mot spongia (éponge) blesse la bienséance. Cette éponge était fixée à l'extrémité d'un bâton, comme le prouve le fait de cet individu qui, conduit aux arènes pour y être livré aux bêtes, ayant demandé à satisfaire ses besoins et n'ayant pas d'autre moyen à sa disposition pour se suicider, se fourra ce bâton et l'éponge dans le gosier et s'étouffa.—Après leurs rapprochements sexuels, ils s'essuyaient les parties génitales avec une étoffe parfumée: «Je ne te ferai rien autre, que te laver avec cette serviette de laine (Martial).»—Des récipients, d'ordinaire des cuves coupées par le milieu, étaient, à Rome, disposés dans les carrefours pour permettre aux passants d'y uriner: «Souvent les petits garçons, dans leur sommeil, croient lever leur robe pour uriner dans les réservoirs publics destinés à cet usage (Lucrèce).»

Ils faisaient une collation entre leurs repas.—En été, se vendait de la neige pour rafraîchir le vin; certaines personnes en faisaient même usage en hiver, ne trouvant pas encore le vin assez frais.—Les grands avaient des échansons et des écuyers tranchants, ainsi que des bouffons pour les amuser.—En hiver, on servait la viande sur des réchauds que l'on apportait sur la table.—Ils avaient des cuisines portatives, dont j'ai vu des échantillons, dans lesquelles, quand ils voyageaient, se transportait tout leur service: «Gardez ces mets pour vous, riches voluptueux, nous n'aimons pas la cuisine ambulante (Martial).»

Ils avaient des salles basses où, souvent en été, on faisait couler sous les assistants de l'eau fraîche et limpide, dans des canaux au ras du sol, où il y avait force poissons vivants que chaque convive choisissait et prenait à la main, pour les faire accommoder chacun à sa guise. Le poisson a toujours eu ce privilège qu'il a encore, que les grands prétendent le savoir apprêter et que son goût, au moins d'après moi, est beaucoup plus exquis que celui de la viande.

En fait de magnificences, de débauches, d'inventions voluptueuses, de mollesse et de luxe, nous faisons à la vérité notre possible pour les égaler dans tous les genres, car nos volontés sont bien aussi perverties que les leurs; mais nous n'avons pas le talent d'y atteindre; nos forces ne nous permettent pas davantage de nous élever à leur niveau, qu'il s'agisse de vices ou de vertus, parce que, dans l'un ou l'autre cas, le point de départ est une vigueur d'esprit qui était sans comparaison beaucoup plus grande chez eux que chez nous, et que les âmes sont d'autant moins à même de faire soit très bien, soit très mal, qu'elles sont moins fortement trempées.

A table, la place d'honneur était au milieu.—Citer quelqu'un avant ou après un autre, quand on écrivait ou qu'on parlait, ne préjugeait en rien la prééminence, ainsi que cela ressort clairement de leurs écrits; on disait Oppius et César, aussi bien que César et Oppius; et indifféremment moi et toi, ou toi et moi. J'ai remarqué autrefois, dans la vie de Flaminius par Plutarque, traduit en français, un passage où, parlant de la rivalité qui s'était élevée entre les Etoliens et les Romains, sur la question de savoir à qui revenait la plus grande part de gloire acquise dans une victoire que, de concert, ils avaient remportée, le traducteur semble, pour trancher le débat, attacher une certaine importance à ce que, dans les chants des Grecs où il est question de cet événement, les Etoliens sont nommés avant les Romains; j'estime que dans cette appréciation, il s'est laissé influencer par les règles de la langue française à cet égard.

Alors même qu'elles étaient dans les salles où se prenaient les bains de vapeur, les dames y recevaient les visites des hommes. Au sortir de la piscine, elles ne regardaient pas à se faire frotter et oindre par leurs propres valets: «Un esclave, ceint d'un tablier de cuir noir, se tient à tes ordres, lorsque, nue, tu prends un bain chaud (Martial).» Elles avaient certaines poudres dont elles se saupoudraient pour absorber la sueur.

Les anciens Gaulois, dit Sidoine Apollinaire, portaient les cheveux longs par devant et ras par derrière, mode qui vient d'être reprise en ce siècle-ci aux mœurs efféminées et relâchées.

Les Romains payaient aux bateliers, dès l'embarquement, ce qui leur était dû pour leur passage, ce que nous-mêmes ne faisons qu'après qu'il est effectué: «Une heure entière se passe à faire payer les voyageurs et à atteler la mule qui doit tirer la barque (Horace).»

Les femmes, dans le lit, couchaient du côté de la ruelle, d'où le sobriquet donné à César: «La ruelle du roi Nicomède (Suétone).»

D'ordinaire, ils reprenaient haleine en buvant.—Ils mettaient de l'eau dans leur vin: «Vite, esclave, que l'on refraîchisse le Falerne dans les eaux de cette source qui coule ici près (Horace).»

Nous trouvons également à cette époque les contenances goguenardes des laquais du temps présent: «O Janus, tu as deux visages; aussi ne te fait-on par derrière ni les cornes, ni les oreilles d'âne, et ne te tire-t-on pas la langue autant que pourrait le faire un chien d'Apulie qui a soif (Perse).»

Les dames à Argos et à Rome portaient le deuil en blanc, comme chez nous il y a peu de temps encore; c'est là une coutume que, si on m'en croyait, on n'abandonnerait pas.

Mais je m'arrête, des ouvrages entiers existant sur ce sujet.

CHAPITRE L.    (ORIGINAL LIV. I, CH. L.)
Sur Démocrite et Héraclite.

En toutes choses le jugement est nécessaire. Application qu'en a faite Montaigne dans ses Essais; comment il les a écrits.—Le jugement est un outil qui s'applique à tout et trouve partout son emploi; aussi ces Essais que je compose me fournissent-ils maintes occasions, de tous genres, de l'exercer. Si je traite un sujet qui me soit quelque peu étranger, j'y ai recours et le mets à l'épreuve, en lui faisant sonder bien en avant de moi la profondeur du gué; s'il m'indique que cette profondeur est trop grande pour ma taille, je demeure sur la rive; et c'est là, parmi les services qu'il me rend, un de ceux dont il est le plus fier, que de me faire connaître que je ne puis passer outre. Parfois, lorsque je traite un sujet frivole et de peu d'importance, je m'essaie à voir s'il n'arrivera pas à lui donner corps, à l'appuyer, l'étayer, de manière qu'il soit possible d'en tirer quelque chose de sérieux. Quand j'aborde avec lui un sujet important et souvent traité, où il n'y a rien à découvrir, où la voie est tellement frayée qu'il n'y a qu'à suivre les pistes déjà tracées, il n'en a pas moins à démêler quelle est celle qui lui semble la meilleure et à se prononcer sur ces mille sentiers, en indiquant celui auquel donner la préférence.—Au hasard, je choisis le premier sujet qui se présente, tous me sont également bons. Je n'ai jamais l'intention de le traiter complètement, car il n'est rien dont je voie le fond; et ceux qui nous promettent de nous le montrer, ne tiennent pas davantage eux-mêmes leur engagement. Sur les cent aspects différents que revêt chaque chose et les nombreux détails que chacune présente, j'en prends un, et tantôt je ne fais que le lécher, tantôt je vais jusqu'à l'effleurer, parfois je l'entame jusqu'à l'os; je le scrute, non sur une large surface, mais aussi profondément que mon savoir me le permet, et, le plus souvent, je me plais à l'envisager sous un jour autre qu'on ne le fait d'ordinaire. Je me hasarderais bien à traiter à fond quelque matière, mais je me connais trop et ne puis m'abuser sur mon impuissance.—En agissant comme je le fais, risquant un mot ici, un mot là; donnant des échantillons sortis de leur cadre habituel, isolés; marchant sans idée arrêtée; ne m'étant engagé à rien, je ne suis pas tenu de faire œuvre de valeur réelle, je ne suis même pas lié envers moi-même et demeure libre de varier, autant qu'il me plaît, les sujets que je traite et la manière dont je le fais, sans que m'arrêtent ni doutes, ni incertitudes, ni ce qui par-dessus tout domine en moi, mon ignorance.

Le caractère de l'homme se révèle dans n'importe quel acte de sa vie, et à toutes choses notre âme imprime son caractère personnel.—Tout acte de notre part révèle ce que nous sommes. Ce qu'est César à le juger par la préparation et la conduite de la bataille de Pharsale, se manifeste aussi bien par les parties de plaisir et de galanterie qu'il organisait.—Un cheval se juge non seulement par le travail qu'on lui fait exécuter en carrière, mais encore quand il est à l'allure du pas, voire même quand on le voit au repos à l'écurie.

Parmi les fonctions de l'âme, il en est qui sont peu relevées; qui ne la juge également à ces moments, ne la connaît qu'imparfaitement. —C'est d'ordinaire lorsqu'elle est au calme qu'on peut le mieux l'apprécier; le vent des passions l'agite surtout dans les situations extrêmes, d'autant que chaque fois qu'elle intervient, c'est sans restriction, elle se donne tout entière, s'en tenant exclusivement au cas qui l'occupe, n'en envisageant jamais deux à la fois, agissant, non d'après son propre tempérament, mais suivant l'idée qui, sur le moment, prédomine en nous.—Les choses par elles-mêmes peuvent avoir leur poids, leur mesure, leurs conditions intrinsèques; mais en nous-mêmes, l'âme les transforme comme elle l'entend: la mort était chose effroyable pour Cicéron, désirable pour Caton, indifférente pour Socrate. La santé, la conscience, l'autorité, la science, la richesse, la beauté et ce qui en est la contre-partie, en s'incorporant à nous, se dépouillent de ce qui leur est propre et, du fait de notre âme, revêtent, au gré de son caprice, comme un vêtement nouveau, une teinte nouvelle: brune, claire, verte, obscure, aigre, douce, profonde, superficielle, variable pour chacun de ces attributs, suivant ce qui lui sied plus particulièrement à elle-même; car, entre elles, les âmes ne se concertent pas sur le style, la règle et les formes qu'elles affectent; chacune, en ce qui la touche, est reine dans son domaine.—N'arguons donc plus des qualités inhérentes aux choses, puisque nous conservons vis-à-vis d'elles notre libre arbitre. Notre bien, comme notre mal, ne dépend que de nous. C'est à nous-mêmes, et non à la fortune, qu'il faut adresser nos prières et l'expression de nos désirs; celle-ci ne peut rien sur nos mœurs dont, au contraire, elle est la conséquence; ce sont nos mœurs qui l'entraînent à leur suite et la font ce qu'elle est.—Pourquoi ne jugerais-je pas Alexandre à le voir à table, causant, tenant tête à ses convives le verre en main ou encore jouant aux échecs? Quelle fibre de son esprit n'est pas en effet atteinte et mise en mouvement par ce jeu niais et puéril, que je hais et fuis parce que c'est un jeu qui n'en est pas un; que c'est un passe-temps trop sérieux, qui réclame une attention que je regretterais de lui donner, ayant à en faire une bien meilleure application. La préparation de la conquête des Indes, si glorieuse pour le héros macédonien, ne lui demandait pas plus de travail; non plus qu'à cet autre la recherche de la solution d'une question, de laquelle dépendait le salut du genre humain. Voyez combien notre âme a part dans ce jeu ridicule: ne met-il pas en travail toutes nos facultés? son action s'y manifeste certes suffisamment pour que chacun puisse d'après cela se connaître et se juger tel qu'il est. En pareille occurrence, je me vois et me sens plus complètement qu'en toute autre; toutes mes passions trouvent à s'y exercer: la colère, le dépit, la haine, l'impatience et aussi une ambition effrénée de vaincre à propos d'une chose où il serait préférable de souhaiter d'être vaincu, car ce n'est pas d'un homme d'honneur, de rechercher dans les choses qui ne sont pas sérieuses, telles qu'une partie d'échecs, une supériorité exceptionnelle qui vous mette au-dessus des autres. Ce que je dis là est un exemple qui s'applique à toutes les autres circonstances de la vie. Tout détail de l'existence de l'homme, toute occupation à laquelle il se livre, le révèlent et le montrent autant que n'importe quels autres.

Démocrite riait, Héraclite pleurait de nos sottises; le premier était davantage dans le vrai.—Démocrite et Héraclite étaient deux philosophes. Le premier, estimant l'espèce humaine pleine de vanité et de ridicule, se présentait toujours en public avec un visage riant et moqueur. Héraclite, pris de pitié et de compassion pour cette même humanité, ne cessait d'en être contristé et en avait toujours les larmes aux yeux: «Dès qu'ils avaient le pied hors de leur demeure, l'un riait, l'autre pleurait (Juvénal).»—Je préfère l'humeur du premier, non parce qu'il est plus agréable de rire que de pleurer, mais parce qu'elle témoigne du dédain, qu'elle nous condamne plus que l'autre, et qu'il me semble que nous ne pouvons jamais être méprisés autant que nous le méritons. Plaindre et avoir pitié indiquent qu'on a de l'estime pour ce que l'on plaint; ce dont on se moque, on le considère comme n'ayant pas de valeur. Je crois que la vanité nous étreint plus que le malheur, que nous avons plus de sottise que de malice, que le vide est en nous plus que l'idée du mal, et que nous sommes plus vils que misérables.—Diogène qui, roulant son tonneau, s'amusant à part lui des vanités humaines et narguant Alexandre le Grand, tenant les hommes pour des mouches ou des vessies gonflées de vent, était un critique plus aigre et plus mordant et, par suite, d'idée plus conforme à la mienne, que Timon, qu'on surnommait le Misanthrope, parce qu'il haïssait les hommes; on est toujours plus ou moins attaché à ce que l'on hait. Timon nous souhaitait du mal, il était possédé du désir de notre ruine, fuyait notre conversation qu'il tenait pour dangereuse venant d'êtres méchants et de nature dépravée. Diogène, lui, nous estimait si peu qu'il ne supposait pas que notre fréquentation pût le troubler ou altérer son humeur, et s'il ne voulait pas de notre société, c'était non par crainte de contagion, mais par dédain; il ne nous estimait pas plus capables de bien faire, que de mal faire.

La réponse que fit Statilius à Brutus, qui cherchait à l'affilier à la conspiration tramée contre César, est empreinte de la même idée: «Il trouvait l'entreprise juste, mais que les hommes pour lesquels on l'entreprenait n'étaient pas dignes qu'on se mît, si peu que ce fût, en peine pour eux.» C'est dans le même esprit qu'Hégésias posait en règle que «le sage ne doit rien faire que pour lui-même, parce que seul il mérite ce qu'on fait pour lui»; et que Théodore établissait qu'«il n'est pas juste que le sage se hasarde pour le bien de son pays et compromette sa sagesse pour des fous».—C'est qu'en vérité aussi, autant l'espèce humaine est ridicule, autant elle prête à rire.

CHAPITRE LI.    (ORIGINAL LIV. I, CH. LI.)
Combien vaines sont les paroles.

La rhétorique est l'art de tromper.—Un rhétoricien des temps passés disait que son métier consistait à «faire paraître grandes et admettre comme telles des choses petites»; autant dire que c'est un cordonnier s'appliquant à faire de grands souliers pour de petits pieds. A Sparte, on l'eût fait fouetter pour exercer un art aussi mensonger et trompeur; et je pense que ce ne fut pas sans étonnement qu'Archidamus, l'un de ses rois, entendit cette réponse que lui fit Thucydide auquel il demandait quel était le plus fort à la lutte, de Périclès ou de lui: «C'est assez malaisé à constater, parce que, quand je lui fais toucher terre, il persuade à ceux qui l'ont vu qu'il n'est pas tombé, et il l'emporte.»—Ceux qui masquent et fardent les femmes agissent moins mal, parce que l'on ne perd pas grand'chose à ne pas les voir au naturel, que ceux qui font profession de tromper, non pas nos yeux, mais notre jugement, d'abâtardir et de corrompre les choses dans leur principe même.

Les républiques bien ordonnées ne font pas cas des orateurs.—Les républiques qui ont eu un gouvernement modéré et qui étaient bien administrées, telles que la Crète et Lacédémone, n'ont pas fait grand cas des orateurs.—Ariston dit avec sagesse de la rhétorique que c'est «la science de persuader le peuple». Socrate et Platon la définissent: «l'art de tromper et de flatter»; quant à ceux qui s'élèvent contre cette définition générale, ils la justifient de tous points par les préceptes qu'ils émettent ou appliquent. Les Mahométans en interdisent comme inutile l'enseignement à leurs enfants; et les Athéniens, chez lesquels elle avait été en si grande faveur, constatant combien elle leur avait été préjudiciable, ordonnèrent la suppression de ses parties les plus importantes, celles qui impressionnent le plus les sentiments, l'exorde et la conclusion. C'est un instrument très propre à conduire et à agiter la foule ou une populace dévoyée, et qui, comme la médecine, ne s'emploie que dans les états malades. Dans ceux où les gens du commun, les ignorants, où tous ont quelque peu part au pouvoir, comme à Athènes, à Rhodes, à Rome, où la chose publique était en continuelle agitation, les orateurs ont afflué. De fait, on ne voit pas beaucoup de personnages, dans ces républiques, acquérir une grande influence sans le secours de l'éloquence; pour Pompée, César, Crassus, Lucullus, Lentulus, Métellus, elle a été le principal facteur auquel ils ont dû la grandeur et la puissance qu'ils ont atteintes; elle les y a aidés plus que la fortune des armes, ce qui n'avait pas lieu en des temps meilleurs. L. Volumnius parlant en effet en public, en faveur de l'élection au consulat de A. Fabius et P. Décius, disait: «Ce sont gens qui se sont faits par la guerre, des gens d'action peu propres aux joutes oratoires, des caractères tels que nous devons les rechercher chez ceux que nous élevons au consulat; ceux à l'esprit retors, éloquents et savants, sont bons pour les charges qui s'exercent sans sortir de Rome; pour celles de préteurs, par exemple, qui ont à rendre la justice.»—C'est lorsque les affaires étaient en plus mauvais état, quand l'orage des guerres civiles l'agitait, que l'éloquence a le plus fleuri à Rome, telles les mauvaises herbes qui, dans un champ à l'abandon ou non encore défriché, ne croissent qu'avec plus de vigueur. De là, il semble résulter que les états monarchiques en ont moins besoin que les autres, parce que la bêtise et la crédulité qui disposent si aisément la populace à être circonvenue et menée par les douces et harmonieuses paroles qu'on lui fait entendre, et qui n'a pas souci de s'éclairer avec sa raison sur la valeur et la réalité de ce qu'on lui dit, ne se retrouvent pas au même degré chez un monarque qu'il est plus aisé de garantir, par l'éducation qui lui a été donnée et les conseils qui l'entourent, contre la pénétration de ce poison. Ni la Macédoine, ni la Perse n'ont jamais produit d'orateurs de renom.

Abus qui est fait de l'art de la parole dans toutes les professions.—Un mot au sujet d'un Italien, avec lequel je viens de m'entretenir, qui servait chez feu le cardinal Caraffa en qualité de maître d'hôtel, emploi qu'il a conservé jusqu'à la mort de ce prélat. Nous parlions de sa charge et il m'a fait sur cette science de gastronomie une véritable conférence, débitée avec une gravité et une attitude magistrales comme s'il développait un point important de théologie. Il m'a énuméré les diverses sortes d'appétit: celui qu'on a, quand on est à jeun; ceux après le second, le troisième service; les moyens, soit de leur donner simplement satisfaction, soit de les éveiller et les exciter; la confection de ses sauces, d'abord d'une façon générale, puis en entrant dans le détail des ingrédients employés et des effets qu'ils produisent; les variétés de salade selon la saison, celles qui doivent être servies cuites, celles qui veulent l'être froides, la manière de les décorer pour les rendre encore plus agréables à la vue. Puis, il est entré dans de belles et importantes considérations sur l'ordre du service: «Car ce n'est pas chose indifférente que la manière dont on s'y prend pour découper un lièvre ou un poulet (Juvénal)»; et tout cela ornementé de riches et magnifiques paroles comme il s'en emploie quand il est question du gouvernement d'un empire, ce qui m'a remis en mémoire ce passage de Térence: «Ceci est trop salé, cela est brûlé, ceci est fade; cela est bien, souvenez-vous de faire de même une autre fois. Je leur donne les meilleurs avis que je puis, selon mes faibles lumières; enfin, Damea, je les exhorte à se mirer dans leur vaisselle comme dans un miroir et les avertis de tout ce qu'ils ont à faire.»—Notons que les Grecs eux-mêmes ont donné de grands éloges à l'ordre et à la disposition du banquet que leur offrit Paul Émile, à son retour de Macédoine; mais ce n'est pas de faits dont je m'occupe ici, je ne parle que des termes dont il est fait usage pour les exprimer.

Je ne sais si les autres éprouvent ce que je ressens; mais, quand j'entends nos architectes lancer ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, ouvrages d'ordre corinthien ou d'ordre dorique et autres semblables du jargon à leur usage, je ne puis m'empêcher de songer aussitôt au palais d'Apollidon; et, par comparaison, ce qu'ils citent avec tant d'emphase, me fait l'effet du décor mesquin de l'entrée de ma cuisine.

Quand vous entendez parler de métonymie, métaphore, allégorie et telles autres expressions employées dans la grammaire, ne vous semble-t-il pas que ce sont des locutions d'une langue peu usitée et choisie? cela s'applique cependant tout simplement aux formes du langage que votre femme de chambre emploie lorsqu'elle bavarde.

Abus semblables dans les titres pompeux que nous attribuons à certaines charges et dans les surnoms glorieux que nous décernons.—C'est une erreur qui se rapproche de la précédente, que d'appliquer aux offices de notre état politique les titres pompeux dont usaient les Romains, bien qu'il n'y ait aucun rapport au point de vue de la fonction et encore moins sous celui de l'autorité et de la puissance.—C'en est une autre, qu'on reprochera un jour à notre siècle, d'attribuer à qui bon nous semble et n'en est pas digne, ces glorieux surnoms dont l'antiquité avait honoré un ou deux personnages seulement dans la longue suite des siècles. Platon a été surnommé divin, du consentement universel, sans que personne songeât jamais à lui contester ce surnom, et voilà que les Italiens, qui se piquent cependant, et avec quelque raison, d'avoir l'esprit plus vif et le jugement plus sain que les autres peuples de leur temps, viennent d'en gratifier l'Arétin qui, sauf une façon de parler ampoulée et émaillée de boutades spirituelles à la vérité mais dénotant trop de recherches et parfois amenées de trop loin, n'a rien, à mon sens, en dehors de ce en quoi consiste l'éloquence, qui le place au-dessus de la moyenne des auteurs de son siècle et qui le rapproche, tant s'en faut, de celui que les anciens ont divinisé.—Quant au surnom de grand, à combien de princes ne le décerne-t-on pas, qui n'ont rien fait de ce qui élève un homme au-dessus des autres!

CHAPITRE LII.    (ORIGINAL LIV. I, CH. LII.)
Parcimonie des anciens.

Exemples de la parcimonie avec laquelle ont vécu certains hommes illustres de l'antiquité.—Attilius Régulus, qui commandait l'armée romaine en Afrique, écrivit aux pouvoirs publics, alors qu'il était dans toute la gloire que lui valaient ses victoires sur les Carthaginois, que son valet de labour, qu'il avait laissé tout seul pour travailler sa terre, qui n'était que d'une contenance de sept arpents, s'était enfui emportant ses ustensiles de labourage; qu'en conséquence, il demandait un congé pour revenir chez lui, afin de pourvoir à cet accident, de crainte que sa femme et ses enfants n'eussent à en souffrir. Le Sénat commit un autre individu pour cultiver son bien, lui fit remplacer ce qui lui avait été volé et ordonna que sa femme et ses enfants seraient nourris aux frais du Trésor public.

Caton l'ancien, revenant d'Espagne à l'expiration de son consulat, vendit son cheval d'armes, pour économiser l'argent qu'eût coûté son transport par mer en Italie. Investi du gouvernement de la Sardaigne, il faisait ses inspections à pied, n'ayant d'autre suite qu'un appariteur qui lui portait sa toge et un vase destiné à la célébration des sacrifices; le plus souvent il portait sa malle lui-même. Il se vantait de ne jamais avoir possédé de toge ayant coûté plus de dix écus et de n'avoir jamais dépensé plus de dix sous par jour pour son marché, et de ce qu'aucune de ses fermes n'était crépie et n'avait d'enduit à l'extérieur.

Scipion Émilien, après deux triomphes et deux consulats, se rendit comme légat dans une province avec sept serviteurs seulement. On affirme qu'Homère n'en a jamais eu qu'un, Platon trois et que Zénon, le chef de la secte des Stoïciens, n'en avait pas. Il ne fut alloué que cinq sous et demi par jour à Tibérius Gracchus, envoyé en mission pour le service de la République, alors qu'il était le personnage le plus important de Rome.

CHAPITRE LIII.    (ORIGINAL LIV. I, CH. LIII.)
A propos d'une phrase de César.

L'imperfection de l'homme est démontrée par l'inconstance de ses désirs.—Si quelquefois nous nous amusions à nous considérer, et que le temps que nous employons à observer autrui et à nous enquérir de choses qui ne nous regardent pas, nous le consacrions à nous examiner à fond, nous comprendrions vite combien présentent peu de solidité et laissent à désirer les pièces et morceaux dont nous sommes faits. N'est-ce pas une preuve caractéristique d'imperfection que rien ne puisse nous donner complète satisfaction, et que, par le fait même de nos désirs et de notre imagination, nous soyons hors d'état de choisir ce qui nous convient? C'est ce dont témoigne bien cette grave question, toujours pendante pour les philosophes, sur ce qui est pour l'homme le souverain bien; question qui dure encore et durera éternellement sans que jamais on en trouve la solution ni qu'on tombe d'accord. «Le bien qu'on n'a pas, semble préférable à tout le reste; avons-nous la chose rêvée, nous en désirons une autre, et notre soif est toujours inextinguible (Lucien).»

Quelles que soient les connaissances que nous ayons acquises, ou ce dont il nous est donné de jouir, nous sentons qu'il manque quelque chose à notre satisfaction, et nous allons soupirant après l'avenir et l'inconnu d'autant que le présent ne nous rassasie pas; non qu'à mon avis, il ne nous offre pas de quoi nous gorger, mais parce que nous n'acceptons ce qu'il nous présente qu'avec réticence et prévention: «Voyant que les mortels ont tout ce qui leur est à peu près nécessaire et que cependant, avec des richesses, des honneurs, de la gloire, des enfants bien nés, ils n'échappent pas encore aux chagrins intérieurs et n'en sont pas moins en butte à mille agitations contraires, Épicure comprit que tout le mal vient du vase même qui, corrompu intérieurement, gâte tout ce qu'on y a versé de bon (Lucrèce).»

Notre appétit est irrésolu et incertain; il ne sait ni retenir, ni jouir de bonne façon de quoi que ce soit. Poursuivi par l'idée que ce qui est en sa possession est imparfait, l'homme se donne tout entier en imagination aux choses qu'il n'a pas et qu'il ne connaît pas, y concentre ses désirs et ses espérances et les tient en haute estime, ce que César exprime en disant: «Par un vice de notre nature commun à tous les êtres, nous redoutons les choses qui nous sont cachées et inconnues, en même temps qu'elles nous inspirent confiance.»

CHAPITRE LIV.    (ORIGINAL LIV. I, CH. LIIII.)
Inanité de certaines subtilités.

Certaines subtilités et les talents frivoles ne méritent pas d'être encouragés.—Les hommes recourent parfois à certaines subtilités frivoles et vaines pour attirer l'attention; tel est le cas de ceux qui écrivent des poèmes entiers, dont chaque vers commence par une même lettre. Dans l'ancienne littérature grecque, nous trouvons des pièces de vers affectant la forme d'œuf, de boule, d'aile, de hache, obtenue en faisant varier la mesure des vers, les allongeant, les diminuant de manière à ce que leur ensemble représente telle ou telle figure.—La science de cet individu qui s'amusa à calculer de combien de façons on pouvait ranger les lettres de l'alphabet et trouva ce nombre incroyable mentionné dans Plutarque, rentre dans ce genre de singularité.—J'approuve la manière de faire de ce personnage auquel on présenta un homme qui en était arrivé à lancer à la main un grain de millet, avec une adresse telle, qu'il le faisait passer par le trou d'une aiguille et ne manquait jamais son coup. Cet homme, après avoir travaillé devant lui, lui demandant de lui donner quelque chose pour prix d'une habileté si peu commune, celui-ci, assez plaisamment et avec juste raison à mon avis, lui fit remettre deux ou trois mesures de millet, afin de lui permettre d'entretenir un si beau talent.—C'est une preuve irrécusable de la faiblesse de notre jugement, que de le voir s'éprendre des choses parce qu'elles sont rares et nouvelles, ou encore parce qu'elles offrent de la difficulté, alors même qu'elles ne sont en même temps ni bonnes, ni utiles.

En bien des choses les extrêmes se touchent.—Nous avons joué dernièrement chez moi à un jeu consistant à qui trouverait le plus de choses se tenant par leurs extrêmes, par exemple «Sire» est un titre qui se donne au personnage de l'état le plus haut placé, au roi; c'est aussi une appellation qui s'applique à des gens du commun, tels que les marchands, et qui ne s'emploie pas à l'égard des personnes de condition intermédiaire.—On appelle du nom de «dame» les femmes de qualité et de celui de «demoiselle» celles des classes moyennes, tandis que le nom de «dame» se donne encore aux femmes des classes inférieures.—L'usage des tapis qu'on étend sur les tables, n'est admis que dans les palais des princes et dans les tavernes.—Démocrite disait que les dieux et les bêtes avaient les sentiments plus délicats que les hommes qui sont entre les deux.—Les Romains avaient mêmes vêtements pour les jours de deuil et les jours de fête.

La peur et un courage excessif produisent parfois sur nous les mêmes effets physiques.—Il est certain que la peur poussée à l'extrême, comme le courage élevé à son paroxysme, ont action sur l'organisme et occasionnent tous deux des troubles intestinaux et des cours de ventre.—Le sobriquet de «tremblant» donné à Don Sanche, douzième roi de Navarre, montre que la hardiesse, comme la peur, communique du tremblement à notre corps. Ceux qui le revêtaient de son armure (lui ou quelque autre de nature impressionnable comme la sienne et éprouvant même frisson) essayaient de le rassurer, atténuant le danger auquel il allait s'exposer: «Vous me connaissez mal, leur dit-il; si ma chair savait jusqu'où, tout à l'heure, mon courage va la mener, elle en serait absolument transie.»—Dans nos rapports intimes avec la femme, la faiblesse que nous pouvons ressentir, le dégoût que nous pouvons éprouver, occasionnés par un refroidissement de notre passion, peuvent être également déterminés par un désir trop violent et une ardeur immodérée.—Un froid intense comme un chaud excessif cuisent et rôtissent. Aristote dit que les lingots de plomb fondent et coulent sous l'effet du froid, lorsque l'hiver est rigoureux, comme sous l'action d'une chaleur violente.—Le désir et la satiété endolorissent également nos organes, avant comme après le moment où nos appétits voluptueux reçoivent satisfaction.

Aux prises avec la souffrance, la bêtise et la sagesse en arrivent aux mêmes fins.—Sous l'effet de la souffrance déterminée par les accidents auxquels nous sommes exposés, la bêtise et la sagesse sentent et agissent de même. Les sages dominent le mal et le surmontent, les autres l'ignorent; ceux-ci, sans s'en apercevoir, demeurent en quelque sorte en deçà; tandis que les premiers vont au delà, pèsent et considèrent attentivement les conditions dans lesquelles il se présente, et, après les avoir reconnues et appréciées telles qu'elles sont, le franchissent par un vigoureux et courageux effort, ou le dédaignent et le foulent aux pieds grâce à ce qu'ils ont une âme forte et solide, contre laquelle les traits de la fortune qui viennent à les atteindre, rencontrant un corps qu'ils ne peuvent pénétrer, rebondissent et retombent émoussés. La plupart des hommes, en règle générale, prennent place entre ces deux extrêmes; ils aperçoivent le mal, le ressentent et ne peuvent le supporter.—L'enfance et le vieillard atteint par la décrépitude ont de commun que tous deux sont faibles d'esprit.—L'avarice et la prodigalité ont un égal désir d'attirer à elles et d'acquérir.

Les esprits simples sont propres à faire de bons chrétiens et les esprits éclairés des chrétiens accomplis; les esprits médiocres sont sujets à s'égarer.—Il semble qu'on soit fondé à dire qu'il y a une ignorance initiale qui précède la science et une ignorance doctorale qui la suit; la science fait et engendre cette dernière, tout comme elle défait et détruit la première. On fait de bons chrétiens avec des esprits simples, peu curieux et peu instruits qui, autant par respect que par obéissance, croient simplement et observent les lois. Chez des gens de capacité et d'esprit moyens, naissent les opinions erronées; ils adoptent, sur la simple apparence, la première interprétation venue des textes sacrés et se croient autorisés à considérer comme niaiserie et bêtise de notre part que nous nous en tenions à l'ancien ordre de choses, faisant observer que notre conviction n'est fondée sur aucune étude préalable. Les grands esprits, plus sérieux et plus clairvoyants, fournissent une autre catégorie de bons croyants; par de longues et consciencieuses investigations, ils sont arrivés à une connaissance approfondie des Écritures, en ont pénétré le sens caché et senti le secret mystérieux et divin qui règle le gouvernement des affaires ecclésiastiques. Nous en voyons cependant quelques-uns de la catégorie intermédiaire, qui en sont également arrivés là; ils possèdent cette connaissance merveilleuse de nos dogmes, et la conviction s'est faite en eux, ce qui est comme l'extrême limite à laquelle peut atteindre l'intelligence chrétienne. Cette victoire sur l'ignorance est pour eux un sujet constant de consolation, d'action de grâces; elle les a amenés à réformer leurs mœurs et ils en sont devenus on ne peut plus modestes. Mais loin de moi de placer sur ce même rang ceux qui, pour détourner d'eux le soupçon d'avoir embrassé l'erreur qu'ils renient aujourd'hui et donner des gages que l'on peut compter sur eux, se montrent extrêmes, manquent de retenue et sont injustes dans la défense de notre cause à laquelle ils attirent le reproche de violences commises en nombre infini.—Les paysans à l'esprit simple sont d'honnêtes gens; sont aussi d'honnêtes gens les philosophes ou, comme on les nomme aujourd'hui, les natures fortes et éclairées qui possèdent sur les sciences utiles des connaissances étendues. Les métis, qui tiennent des uns et des autres, ont, dans l'étude des lettres, franchi le premier pas et ont l'ignorance en dédain, mais ils n'ont pu atteindre au degré supérieur qui parfait notre instruction et, pour ainsi dire le derrière entre deux selles, ils sont dangereux, absurdes et gênants; ce sont ces gens, dont je suis moi et tant d'autres, qui troublent le monde. Pourtant, en ce qui me concerne, je m'efforce de me cramponner, autant que je le puis, à ce qui tout naturellement furent mes premières croyances dont, un instant, j'ai vainement essayé de me dégager.

Souvent la poésie populaire est comparable à la plus parfaite.—La poésie pareillement, telle que d'elle-même elle éclôt chez les gens du peuple, a des naïvetés et une grâce qui rivalisent avec ce qu'elle offre de plus beau quand, par l'effet de l'art, elle atteint la perfection; c'est ce que nous pouvons constater en nous reportant aux villanelles de Gascogne et aux chansons qui nous ont été conservées de nations auxquelles toute science était étrangère, qui ne connaissaient même pas l'écriture. Entre ces deux genres, nous avons la poésie médiocre, qui est dédaignée, peu honorée et sans valeur.

Montaigne espère que ses Essais seront goûtés des intelligences moyennes.—J'ai constaté que lorsque l'esprit a fait un premier pas, nous tenons, ainsi que cela a lieu d'habitude, pour difficile et rare ce qui souvent n'a nullement ce caractère, et qu'une fois dans cette voie, notre imagination découvre une infinité de choses au sujet desquelles il en est de même. Aux exemples qu'on en peut donner, je me bornerai à ajouter celui-ci: Parmi ceux qui pourront faire à ces Essais l'honneur de les lire, il peut arriver qu'ils ne plaisent guère aux esprits communs et vulgaires et pas davantage aux intelligences supérieures qui sont des exceptions, les premiers ne les trouvant pas suffisamment compréhensibles, ceux-ci les comprenant trop; mais peut-être seront-ils acceptés des bonnes gens à l'esprit de moyenne envergure.

CHAPITRE LV.    (ORIGINAL LIV. I, CH. LV.)
Des odeurs.

Mieux vaut ne rien sentir, que sentir bon.—On dit que chez certains, tels qu'Alexandre le Grand, la sueur, par suite d'une complexion rare et tout à fait extraordinaire du corps, exhale une odeur agréable, et Plutarque et d'autres auteurs en recherchent la cause. Pour le commun des mortels, c'est le contraire qui se produit, et ce qui peut nous arriver de mieux, c'est de ne rien sentir. L'haleine la plus pure est elle-même d'autant plus suave qu'elle est sans odeur désagréable, ainsi que c'est le cas chez les enfants bien portants. Voilà pourquoi Plaute dit: «La plus exquise senteur d'une femme, c'est de ne rien sentir.»—Quant aux bonnes odeurs qui proviennent de parfums étrangers, on a raison de se méfier de ceux qui les emploient; il est à craindre qu'elles ne servent qu'à masquer chez eux quelque défaut naturel de cette espèce, et c'est ce qui a donné lieu à ces aphorismes de poètes anciens: «C'est puer, que de sentir bon»;—«Tu te moques de nous, Coracinus, parce que nous ne sommes pas parfumés; mais j'aime mieux ne rien sentir, que de sentir bon (Martial)»;—et encore: «Qui sent toujours bon, Posthumus, sent mauvais (Martial).»

Pourtant j'aime bien un milieu exhalant de bonnes odeurs et ai horreur des mauvaises que je sens de plus loin que tout autre: «Mon odorat distingue les mauvaises odeurs plus subtilement qu'un chien d'excellent nez ne reconnaît la bauge du sanglier (Horace)», et les parfums les plus simples et les plus naturels sont ceux qui me sont le plus agréables.

L'usage des parfums est surtout le fait des femmes. Les femmes Scythes, dans une contrée où la barbarie régnait d'une façon absolue, après s'être baignées, se saupoudraient tout le corps et le visage d'une couche formant croûte d'une certaine substance odoriférante que l'on trouve sur place; et quand elles devaient passer en la compagnie des hommes, elles se débarrassaient de ce fard et se trouvaient en avoir la peau plus lisse et toute parfumée.

Les personnes très sensibles aux odeurs ne sont pas plus que d'autres sujettes aux épidémies.—Il est étonnant combien facilement une odeur, quelle qu'elle soit, s'attache à moi et à quel degré ma peau s'en laisse pénétrer. Celui qui se plaint de ce que la nature n'a pas pourvu l'homme de moyen propre à porter les odeurs à son nez a tort, car elles s'y portent d'elles-mêmes. Chez moi en particulier, mes moustaches, que j'ai épaisses, y contribuent; si j'en approche mes gants ou mon mouchoir, leur odeur s'y communique et s'y maintient la journée entière; aussi dénoncent-elles d'où je viens. Autrefois, les étreintes passionnées de la jeunesse se traduisant en baisers voluptueux, prolongés, humides, y laissaient des traces qui s'y retrouvaient encore plusieurs heures après.—Et cependant je suis peu sujet à contracter les épidémies qui proviennent de ce que l'air est contaminé et qui peuvent se transmettre lorsqu'on échange de simples conversations; je suis demeuré indemne de toutes celles qui, soit dans nos villes, soit dans nos armées, se sont produites de mon temps et qui ont été de plusieurs sortes.—On lit sur Socrate qu'il n'a jamais quitté Athènes pendant la peste qui l'a ravagée à de si nombreuses reprises et que lui seul ne s'en ressentit jamais.

Les médecins pourraient tirer plus de parti des odeurs.—Les médecins pourraient, je crois, tirer parti des odeurs plus qu'ils ne font, car j'ai souvent constaté qu'elles ont action sur moi et que, suivant leur nature, elles impressionnent mon esprit de diverses manières: ce qui me porte à considérer comme exact ce que l'on dit de l'encens et des parfums dont on use dans les églises, que cet usage si ancien et si répandu chez toutes les nations et dans toutes les religions, a pour objet de réjouir, éveiller et purifier nos sens, pour nous mieux disposer à la contemplation.

En Orient, on fait emploi des parfums dans l'apprêt des viandes.—J'aurais souhaité, pour pouvoir en juger, avoir été à même de déguster l'œuvre de ces cuisiniers qui savent, dans les plats qu'ils confectionnent, rehausser la saveur des viandes par des parfums choisis, ce que l'on a eu occasion de voir et qui fut très remarqué dans le service que menait avec lui le roi de Tunis lorsque, de nos jours, débarquant à Naples, il vint s'aboucher avec l'empereur Charles-Quint. On farcissait ces viandes de plantes odoriférantes, et cela avec une telle somptuosité qu'un paon et deux faisans accommodés de la sorte se trouvaient revenir à cent ducats. Quand on les découpait, il s'en dégageait un arome des plus délicieux, qui emplissait non seulement la salle où cela se passait, mais se répandait dans toutes les chambres du palais et jusque dans les rues avoisinantes, et persistait pendant un certain temps.

La puanteur est une des incommodités des grandes villes.—Mon principal soin, quand j'ai à me loger, c'est d'éviter les quartiers où l'air est lourd et empesté. Malgré leur beauté, Venise et Paris perdent beaucoup de leurs charmes à mes yeux, par la mauvaise odeur qui se dégage: dans l'une, des lagunes qui l'entourent; dans l'autre, des boues de ses rues.

CHAPITRE LVI.    (ORIGINAL LIV. I, CH. LVI.)
Des prières.

Profession de foi de Montaigne.—J'émets dans ce chapitre des idées fantaisistes, mal définies, aux solutions indécises, comme font dans les écoles ceux qui proposent à débattre des questions sujettes à controverse. J'en agis ainsi non pour prouver la vérité, je n'ai pas une telle prétention, mais pour me livrer à sa recherche. Et ces idées, je les soumets au jugement de ceux auxquels il appartient, non seulement de diriger mes actes et mes écrits, mais encore mes pensées. Qu'ils me condamnent ou qu'ils m'approuvent, leur sentence me sera également utile, et je l'accepte d'avance, reconnaissant dès maintenant pour absurde et impie, tout ce qui, par ignorance ou inadvertance de ma part, peut se glisser dans cette compilation de contraire aux décisions et prescriptions de la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je mourrai de même que j'y suis né. Bien que fort témérairement, je me mêle, ainsi que je le fais ici, de discuter sur tout, je ne m'en remets pas moins entièrement à leur censure, devant laquelle je m'incline d'une façon absolue.

L'Oraison dominicale est la prière par excellence.—Je ne sais si je me trompe, mais puisque par un effet tout spécial de la bonté divine, il est une prière qui nous a été prescrite par Dieu qui nous l'a dictée mot à mot de sa propre bouche, il m'a toujours semblé que nous devrions y avoir recours beaucoup plus que nous ne le faisons; et, si l'on m'en croyait, cette prière, qui est «Notre Père...», autrement dit l'oraison dominicale, devrait toujours être dite par tous les chrétiens, soit seule, soit s'ajoutant à d'autres, au commencement et à la fin des repas, quand nous nous levons et que nous nous couchons, et dans tous les actes de notre vie auxquels il est dans les habitudes de mêler des prières. L'Église a certainement toujours qualité pour multiplier et diversifier les prières suivant ceux de nos besoins auxquels elle veut les appliquer, et je sais bien que l'esprit et le fond en sont toujours les mêmes; mais l'oraison dominicale est la prière par excellence, elle dit incontestablement tout ce qui est à dire, convient à toutes les circonstances dans lesquelles nous pouvons nous trouver et, par suite, justifierait le privilège que continuellement le peuple l'ait sur les lèvres. C'est la seule prière dont je fasse constamment usage; je ne la varie pas, je la répète; aussi n'en est-il pas qui soit aussi bien que celle-ci gravée en ma mémoire.

Dieu ne devrait pas être invoqué indifféremment à propos de tout.—Je songeais, à l'instant même, d'où vient cette erreur de recourir à Dieu au sujet de tous nos projets, de toutes nos entreprises; de l'appeler à propos de tout ce qui nous touche, quelle qu'en soit la nature, chaque fois que notre faiblesse a besoin d'aide, sans que nous considérions si c'est à bon droit ou non; et d'invoquer son nom et sa puissance, en quelque situation que nous soyons, quelque acte que nous accomplissions, si répréhensible soit-il. Il est bien notre seul, notre unique protecteur et peut tout lorsqu'il nous vient en aide; mais, de ce qu'il daigne nous honorer de son appui bienveillant et paternel, il ne cesse cependant pas d'être juste, autant qu'il est bon et puissant; et, comme il use plus souvent de sa justice que de son pouvoir, il ne nous est favorable que dans la mesure où elle le permet, et non suivant ce que nous lui demandons.

Dans ses Lois, Platon admet trois cas où nos croyances sont injurieuses envers les dieux: «Quand nous nions leur existence;—lorsque nous nions leur intervention dans nos affaires;—quand nous prétendons qu'ils ne repoussent jamais nos vœux, nos offrandes, nos sacrifices.» La première de ces erreurs, à son avis, n'est jamais immuable chez l'homme, et ses croyances à cet égard peuvent se modifier dans le cours de la vie; les deux autres, une fois accréditées en lui, sont susceptibles de persister.

La justice et la puissance de Dieu sont inséparablement liées l'une à l'autre; c'est en vain que nous faisons appel à lui pour obtenir son intervention quand notre cause est mauvaise. Il faut, lorsque nous le prions, que notre âme soit pure et qu'au moins à ce moment, nous ne soyons pas animés de mauvais sentiments; sinon, nous lui apportons nous-mêmes les verges pour nous châtier; au lieu de pallier notre faute, nous l'aggravons en nous présentant à celui auquel nous devrions demander pardon, dans des dispositions haineuses qui constituent un manque de respect. C'est pourquoi je ne loue guère ceux que je vois prier Dieu très souvent et très régulièrement, alors que les actes qui accompagnent leurs prières ne témoignent ni repentir, ni intention de s'amender: «Pour te livrer la nuit à l'adultère, tu te couvres la tête d'une cape gauloise (Juvénal).»

La conduite d'un homme qui associe la dévotion à une vie exécrable me semble en quelque sorte plus condamnable que celle de celui qui, conséquent avec lui-même, se montre dissolu sous tous rapports; et cependant nous voyons tous les jours l'Église refuser de laisser pénétrer et d'admettre dans sa société des personnes qui s'obstinent dans une voie particulièrement répréhensible.

Le plus souvent nous prions par habitude.—Nous prions parce que c'est l'usage et la coutume; ou, pour mieux dire, lisant ou marmottant nos prières, nous faisons semblant de prier. Il m'est pénible de voir faire trois signes de croix au «Bénédicite» et autant aux «Grâces», à des personnes qui, pendant toutes les autres heures du jour, pratiquent la haine, l'avarice et l'injustice; cela me déplaît d'autant plus que j'ai ce signe en grande vénération et que j'en fais continuellement usage, chaque fois même que je suis pris de bâillement. Aux vices, leur heure; à Dieu, la sienne; cela se compense et satisfait à tout! C'est miracle de voir se succéder des actions si diverses, si bien liées les unes aux autres qu'on n'aperçoit ni interruption, ni changement, lors du passage de l'une à l'autre, quand l'une prend fin et que l'autre commence. Quelle prodigieuse conscience que celle dont le calme ne se dément pas alors qu'elle abrite en elle, à la fois, le crime et le juge qui s'y tiennent compagnie, vivant en bonne intelligence et si paisiblement.

Que peuvent valoir les prières de ceux qui vivent dans une inconduite continue.—Un homme qui ne cesse d'avoir en tête des idées libidineuses et qui a conscience de la réprobation divine que cela lui vaut, que dit-il à Dieu quand il l'en entretient? qu'il s'en repent, et aussitôt après il y retombe. S'il était pénétré de sa justice et de sa présence, ainsi qu'il le dit, et que son âme en fût touchée, si court que soit ce moment de pénitence, la crainte seule y ramènerait si souvent sa pensée que, sur-le-champ, il triompherait des vices qui lui sont habituels, si enracinés qu'ils soient en lui.—Et que dire de ces gens qui passent leur vie entière à jouir et à bénéficier de ce qu'ils savent être péché mortel! Pourtant il existe des métiers et des situations, admis par la société, qui vivent du vice? Un individu se confessant à moi, me contait avoir passé sa vie, pour ne perdre ni son crédit ni les charges dont il était honoré, à faire profession et pratiquer une religion qu'il estimait compromettre son salut éternel et contraire à celle qu'il avait en son cœur; combien devait lui coûter une semblable attitude? Comment tous ces gens justifient-ils leur conduite, quand ils comparaissent devant la justice divine? Leur repentir les obligerait à une réparation effective et manifeste à laquelle ils ne satisfont pas; ils ne peuvent donc s'en prévaloir, ni vis-à-vis de Dieu, ni vis-à-vis de nous; et quelle hardiesse est la leur de demander pardon sans accorder réparation ni éprouver de repentir?—Je tiens qu'il en est des premiers qui mêlent la dévotion à l'inconduite, comme de ceux-ci qui passent leur vie dans la débauche; mais il est encore moins facile de les ramener de leur obstination que ces derniers. Les variations incessantes, subites, allant d'un extrême à l'autre dans les croyances qu'ils feignent d'avoir, sont pour moi incompréhensibles: elles dénotent un état d'âme en proie à une lutte constante et angoissante, dont nous ne pouvons nous faire idée.

Quelle prétention que de penser que toute croyance autre que la nôtre est entachée d'erreur.—Combien me paraissait fantastique la prétention de ceux qui, en ces dernières années, reprochaient à quiconque avait une intelligence tant soit peu lucide et professait la religion catholique, que son obéissance n'était qu'une feinte de sa part, et qui, pour lui faire honneur, allaient jusqu'à dire que, quelles que fussent les apparences, il était impossible que dans son for intérieur il ne fût comme eux pour la religion réformée! Fâcheuse maladie que celle de se croire si fort, qu'on en arrive à se persuader que d'autres ne peuvent croire le contraire de ce que vous croyez vous-même, et, ce qui est plus fâcheux encore, qu'on soit imprégné d'un esprit tel, qu'un changement dans sa fortune présente soit un sujet de préoccupation plus grande que ce que nous avons à espérer ou à craindre dans l'éternité. On peut m'en croire, si rien n'a été capable, dans ma jeunesse, de me faire sortir de ma réserve, la profonde incertitude et les difficultés résultant de ces idées de réforme qui venaient de naître, y ont été pour beaucoup.

Les psaumes de David ne devraient pas être chantés indifféremment par tout le monde, ni la Bible se trouver dans toutes les mains.—Ce n'est pas sans raison sérieuse, ce me semble, que l'Église interdit que tout le monde, sans distinction de personnes, d'âge et de sexe, s'arroge la faculté téméraire et indiscrète de commenter et psalmodier ces chants sacrés et divins que le Saint-Esprit a inspirés à David. Il ne faut mêler Dieu à nos actions qu'avec réserve et y apporter une attention qui témoigne de l'honneur et du respect qu'on lui doit; ces chants, par leur origine divine, ont un autre but que de développer nos poumons et charmer nos oreilles; c'est de la conscience, et non de la bouche, qu'ils doivent émaner. Il n'est pas admissible qu'on permette à un garçon de boutique d'en causer et de s'en amuser, en même temps que lui passent par la tête d'autres idées vaines et frivoles; ce n'est pas davantage raisonnable de voir le Livre saint, où sont décrits les mystères sacrés de notre foi, être lu et passer de mains en mains dans les antichambres et les cuisines; jadis, c'étaient des mystères à méditer; à présent, ce ne sont plus que des prétextes à amusements et distractions.

Ce n'est pas en passant, et dans des assemblées tumultueuses, qu'il faut étudier un sujet si sérieux et si digne de vénération; ce doit être dans le calme et de propos délibéré, ces méditations être toujours précédées du «Sursum corda» (haut les cœurs), cette préface de l'office divin, et notre attitude y témoigner de l'attention particulière et du respect que nous y apportons. Cette étude n'est pas du ressort de tout le monde; seuls doivent s'y adonner ceux qui y sont voués et que Dieu y appelle; les méchants, les ignorants en deviennent pires qu'avant; ce n'est pas une histoire à raconter, c'est une histoire à révérer, à craindre et à adorer.—Plaisantes gens en vérité que ceux qui s'imaginent l'avoir mise à la portée du peuple, parce qu'ils l'ont traduite en langage populaire! N'est-ce donc qu'une affaire de mots, et cela suffit-il pour que le vulgaire comprenne ce qui y est écrit. Je dirai plus, pour lui en apprendre bien peu, on imprime à sa foi un mouvement rétrograde; celui qui est complètement ignorant et qui s'en rapporte à autrui, est en bien meilleure voie et sait bien plus que celui dont la science se dépense en paroles, n'a rien de sérieux et ne fait qu'alimenter sa présomption et sa témérité.

Il n'y a pas d'entreprise plus dangereuse que la traduction de la Bible en langue vulgaire.—Je crois aussi que la liberté laissée à chacun de répandre, traduite en tant d'idiomes différents, la parole sacrée dont l'importance est si grande, est chose beaucoup plus dangereuse qu'utile. Les juifs, les musulmans et presque tous les peuples d'autre religion, conservent précieusement et avec vénération leurs mystères sacrés, dans la langue même en laquelle, dès l'origine, ils leur ont été transmis; et il semble que c'est à juste titre que toute altération, toute modification y soient interdites. Sommes-nous certains que, chez les Basques et en Bretagne, il y ait des gens assez qualifiés pour faire accepter la traduction en ces langues de nos Saintes Écritures? Rien dans l'Église universelle n'est plus ardu et n'a plus d'importance; en prêchant ou en parlant les interprétations demeurent vagues, elles ne s'imposent pas, peuvent être modifiées et ne portent que sur des points partiels: il n'en est pas de même avec des traductions.

Une grande prudence est à apporter dans l'étude des questions dogmatiques.—Un historien grec, qui était chrétien, reproche avec raison à son siècle que les secrets de notre religion fussent divulgués partout, livrés aux mains des moindres artisans et que chacun pût en discuter et en parler à son idée. Nous qui, par la grâce de Dieu, jouissons des plus purs mystères confiés à notre piété, devrions avoir grande honte, remarquait-il, de les voir profanés dans la bouche de gens ignorants du bas peuple, alors que les Gentils interdisaient à Socrate, à Platon et aux plus sages de s'enquérir et de parler de choses commises à la discrétion des prêtres de Delphes.—Ce même historien dit aussi que l'intervention des princes, quand il est question de théologie, est dirigée non par le zèle, mais par la colère; le zèle procède de la raison divine et de la justice, son action s'exerce régulière et modérée; il se transforme en haine et envie, et au lieu de blé et de raisin, produit de l'ivraie et des orties, quand une passion humaine intervient.—Un autre n'était pas moins dans le vrai quand, donnant un conseil à l'empereur Théodose, il lui disait que les discussions ne calment pas tant les schismes de l'Église, qu'elles ne les suscitent et engendrent les hérésies; qu'en conséquence, il fallait éviter tout débat, toute argumentation méthodique et s'en tenir uniquement aux prescriptions et aux formules de la foi, telles que les anciens les ont établies.—L'empereur Andronic, rencontrant dans son palais * deux des grands de sa cour discutant contre Lapodius sur un des points les plus importants de notre religion, les tança vertement, allant jusqu'à les menacer de les faire jeter à la rivière, s'ils continuaient.—De nos jours, les femmes, les enfants en remontrent sur les lois ecclésiastiques aux vieillards les plus expérimentés, alors que la première des prescriptions de Platon allait jusqu'à leur interdire de s'occuper des motifs qui avaient présidé à l'établissement des lois civiles, qui sont à considérer au même titre que les ordonnances divines et comme en tenant lieu, et qu'en même temps qu'il permettait aux vieillards d'en converser entre eux et avec les magistrats, il ajoutait: «mais ce devra toujours être en dehors de la présence des jeunes gens et de toute personne profane».

Un évêque a écrit qu'à l'autre bout du monde, il y a une île que les anciens nommaient Dioscoride, remarquable par sa fertilité en arbres de toutes sortes, ses fruits et la salubrité de son climat. Le peuple en est chrétien: il a des églises et des autels dont la croix, à l'exclusion de toute autre image, est le seul ornement; il est exact observateur des jeûnes et des fêtes, paie régulièrement la dîme au clergé, et sa chasteté est telle que personne ne peut y connaître plus d'une femme en sa vie. Au demeurant, content de son sort, au point qu'isolé au milieu des mers, il ne connaît pas l'usage des navires; si simple, que, bien que strict observateur de la religion, il n'en connaît pas un seul mot, ce qui paraîtra incroyable à qui ne sait que les païens, si dévots dans leur idolâtrie, ne connaissaient de leurs dieux que le nom et la statue: Ménalippe, une des anciennes tragédies d'Euripide, * commençait ainsi: «O Jupiter, toi dont je ne connais rien que le nom!»